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  • Travaux forcés de Mark SaFranko

    13E Note Éditions - 316 pagesculture,citation,biographie,roman,littérature,livre,travail,écriture,rentrée littéraire

    Présentation de l'éditeur : Ce quatrième opus des aventures de Max Zajack (l’alter ego de Mark SaFranko) n’est toujours pas publié aux États-Unis. Quand le travail devient un mot d’ordre, Zajack retrousse ses manches et cravache pour se payer le luxe d’écrire dans une société où il ne se sent pas à sa place. Travaux forcés se situe chronologiquement entre Dieu bénisse l’Amérique et Putain d’Olivia. Le héros, en quête de reconnaissance et d’intégration sociales passant par des travaux gratifiants et des conquêtes féminines, s’y essaie à une multitude de jobs sans lendemain. S'abêtissant à balayer des débris de verre dans une brasserie, Max rêve d’être le prochain Dostoïevski. Même s’il plane considérablement, cet homme bourré de contradictions est ambitieux et plein de talent – mais certes pas pour la livraison d’annuaires ou le rapprochement de listings numériques. Afin d’échapper à la conscription qui l’enverrait au Viêtnam, SaFranko s’inscrit à l'université qu'il quitte illico pour vendre des billets de cirque par téléphone. Mal dans sa peau, écorché vif, incapable de rencontrer l’âme sœur, ses activités vont de la lecture assidue à la masturbation frénétique. Révolté contre les valeurs du Système américain qu'il subit au quotidien, ses commentaires acerbes sont toujours pleins d’un humour ravageur. Formaté en chapitres courts, enlevés et finement écrits, le nouveau roman de Mark Safranko déroule des expériences de vie souvent dégradantes.

    Ma note :

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    Broché : 20 euros

    Un grand merci à 13E Note Éditions pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Quand un communiqué de presse parle d'un auteur réunissant "les qualités littéraires d'un Richard Ford, d'un Raymond Carver et d'un James Frey", difficile de résister. Après lecture, je dirais plutôt de SaFranko que sa littérature a quelque chose des auteurs de la Beat Generation (Fante, Kerouac...) et des grandes plumes telles Harrison, Bukowski, Faulkner ou Burroughs. Des figures incontournables de la littérature américaine, excusez de peu... mais, du point de vue totalement subjectif de mes préférences personnelles, pas de celles que je préfère. Si la qualité du verbe est incontestable et certaines conceptions de la vie si ce n'est admirables tout du moins auxquelles je m'identifie, les récits de cette mouvance littéraire finissent toujours pas m'ennuyer. Je suis d'abord subjuguée, puis l'histoire s'essouffle et le trait de caractère contemplatif intrinsèque du genre rend quelque peu laborieuse l'atteinte du point final.

    Mais les nombreux inconditionnels des écrivains précédemment cités ne manqueront pas de goûter cette plongée dans le nouvel opus des errances de Max Zajack. Dans ce livre, SaFranko puise à nouveau dans les abîmes de sa propre condition afin de mettre en scène pour la quatrième fois son héros alter ego et partager ses conceptions de l'existence en parfaite opposition avec le monde qui l'entoure. Entre manifeste anti-conformiste et auto-biographie sur le ton de l'auto-dérision, SaFranko fait revivre un pan de l'Amérique dans sa toute puissance et son absurdité, décrit son quotidien de galérien sous-qualifié, décrie l'obligation de travailler et partage ses aspirations littéraires contrariées par un quotidien trop souvent ennemi de celui qui le vit.

    Entre mésaventures du forçat tantôt col bleu tantôt col blanc et parcours initiatique de l'écrivain dont Dan Fante dit qu'il "préfère écrire que respirer", Travaux forcés offre une critique du monde du travail sans concession, aussi jubilatoire que désespérante tant les appelés à sortir du "système" sont nombreux mais les élus fatalement rares. Une diatribe d'une telle justesse que j'ai eu l'impression qu'il avait écrit ce que j'avais dans la tête. Dommage à mes yeux que l'ensemble se perde un peu en longueurs avec des conceptions passablement... rétro... des relations aux femmes ; mais il faut bien entendu recontextualiser et le coeur de l'ouvrage n'en reste pas moins puissant.

    Un texte dans la parfaite continuité underground de la ligne éditoriale de 13E Note Éditions dont j'avais particulièrement apprécié La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli et Regarde les hommes mourir de Barry Graham.

    Ils en parlent aussi : Arnaud, Claude.

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    Courir avec des ciseaux d'Augusten Burroughs

    Sanctuaire et Le bruit et la fureur de William Faulkner

    Les jeux de la nuit et De Marquette à Veracruz de Jim Harrison

    Extraits :

    La seule pensée de m'asseoir en face d'un type derrière un bureau pour lui dire que je cherchais un boulot, que j'étais qualifié, c'était trop pour moi. Franchement, la vie me faisait horreur, tout ce qu'un homme devait faire pour avoir de la bouffe, un pieu et des fringues.

    Charles Bukowski, Factotum

    ...

    Comment diable un mec peut-il apprécier d'être réveillé à six heures trente par un réveil, de bondir de son lit, s'habiller, ingurgiter un petit-déjeuner, chier, pisser, se brosser les dents et les cheveux, se bagarrer en bagnole pour arriver dans un endroit où il fait essentiellement du fric pour quelqu'un d'autre et où on lui demande de dire merci pour la chance qu'il a ?

    Ibid

    ...

    Cette civilisation est le paradis de la médiocrité.

    Édouard Limonov, Le poète russe préfère les grands nègres

    ...

    Les premières semaines, je n'avais pas à me plaindre. Six dollars de l'heure : jamais je n'avais gagné autant. Et ça ne me gênait pas de passer la nuit planté à côté du convoyeur, avec mon balai et mes lunettes de protection. J'avais tout le loisir de rêvasser, une activité pour laquelle j'étais particulièrement doué. La plupart du temps, je pensais aux bouquins, à la musique et à toutes les filles que j'allais me taper.

    J'étais con.

    ...

    C'était encore pire quand on produisait des canettes à la place, ce qui arrivait deux fois par semaine. J'entendais un tir de mitraillette qui continuait à résonner dans ma tête des heures après le boulot. Il y avait de quoi rendre maboul n'importe qui. Je ne sais pas comment ils tenaient, les autres, ceux qui étaient là depuis des années. Moi, j'avais l'impression que je ne m'y habituerais jamais. C'était ahurissant. Comment un être humain pouvait-il accepter de travailler dans de telles conditions ?

    Et pourtant je l'acceptais.

    Alors, je continuais à boire pour me détendre.

    ...

    J'étais coincé. Même quand on vit l'enfer, ce n'est pas évident de renoncer à un boulot.

    ...

    J'étais dérouté. Un homme est censé faire quelque chose de sa vie, du moins c'est ce qu'on m'avait toujours appris. Et "faire quelque chose" signifie en général gagner de l'argent. Pourquoi est-ce qu'on ne me laissait pas glander peinard dans mon coin ? Manifestement, ce n'était pas possible.

    (...) Dès que j'avais une heure devant moi, je filais à la bibliothèque de Princeton University, juste à côté du boulot. J'avais soif de quelque chose - la voie, la vérité, la réponse - que je ne trouvais pas dans mon quotidien. Alors, pour compenser, je cherchais à m'évader très loin de mon existence monotone.

    (...) J'étais conscient que je me racontais des histoires, mais j'avais besoin de voir de grandes choses dans l'avenir de Max Jazack. L'idée de rester un clampin anonyme me terrifiait.

    De temps en temps, je reprenais mes esprits, comme un homme qui s'éveille d'un rêve. Qu'est-ce que j'espérais ?

    (...) Pour lutter contre le désespoir et la folie, je me cherchais un gourou et je lisais tous les auteurs qui pouvaient faire l'affaire, du philosophe Ralph Waldo Emerson au père de la "pensée positive', Norman Vince Peale. "Jour après jour, dans tous les domaines, je ne cesse de progresser", me répétais-je. Je voulais y croire, mais ça ne marchait pas vraiment...

    ...

    Alors, même pour quatre misérables dollars de l'heure, il fallait se battre ? J'aurais dû m'en douter.

    ...

    - Où souhaiteriez-vous être dans cinq ans ?

    J'ai senti monter une sueur froide. Je me suis dandiné sur ma chaise.

    - Euh, c'est difficile à dire... Mais où que je sois, je peux affirmer que je ferai du bon travail, du très bon travail. Je n'ai pas peur de m'investir à fond.

    Putain, ce qu'il ne fallait pas inventer ! Mais c'était tout ce qui m'était venu à l'esprit dans l'urgence. Jamais je n'avais bluffé comme ça. J'avais honte de moi et je haïssais Pepper de m'obliger à mentir comme un arracheur de dents. Mais c'est comme ça qu'ils te coincent. Tu as besoin d'eux et ils le savent. Et presque tout le monde tombe dans le piège, même les meilleurs.

    ...

    Comme toujours quand on me proposait du travail, j'avais l'impression d'être un lemming suicidaire sur le point de se balancer à l'eau.

    ...

    Comment pouvais-je espérer faire mon travail si je n'étais même pas capable de lire un texte qui en parlait ?

    C'était mon premier emploi de bureau, mais je n'ai pas tardé à voir ce qui se cachait derrière la façade : les métiers où l'on ne se salit pas les mains ne valent pas mieux que les autres. Parfois c'est même pire, parce que c'est plus difficile de donner le change. N'importe qui peut creuser une tranchée, mais combien sont aptes à jongler avec des millions de dollars ?

    De toute manière, n'importe quel travail devient une corvée quand on n'aime pas ce qu'on fait. Et y a-t-il beaucoup de gens qui sont satisfaits de ce qu'ils font ? Ca arrive une ou deux fois dans une vie, si on a de la chance.

    (...) J'aurais dû me lever et partir. Je n'ai pas bougé. Quand je souffre, j'ai tendance à subir. Cette attitude vient sans doute de mon éducation.

    ...

    Je regardais les gens avec envie autour de moi, en particulier les clochards et les ivrognes de l'East State Street qui pouvaient profiter librement de ce soleil radieux. Et si j'envoyais tout balader ?

    ...

    Dans "Pourquoi ne pas essayer d'écrire", il y avait ce passage :

    "Jour après jour, nous assassinons nos élans les plus justes. Et après, nous sommes bouleversés à la lecture des phrases écrites par un maître, car nous les reconnaissons comme nôtres, ces petites graines que nous avons tuées dans l'oeuf, parce que nous n'avions pas foi en nos capacités, en nos critères de vérité et de beauté. S'il se tait, s'il est absolument honnête avec lui-même, chaque homme est capable d'écrire des vérités profondes..."

    ...

    Non, rien ne changerait jamais - si je ne me bougeais pas.

    Mais au lieu d'agir, je lisais. Constamment.

    ...

    On est censé être triste quand quelqu'un disparaît, mais on se rend vite compte que c'est une perte de temps. On sais qu'un jour ce sera notre tour d'être allongé dans un cercueil, mais en attendant la vie continue. Et pour ceux qui restent, c'est elle la plus forte, même si au bout du compte c'est toujours la mort qui gagne. C'est étrange. C'est inconcevable. Cela signifie que nous tous sommes prisonniers d'un mystère, chaque jour de notre existence, et que rien n'a de sens. Inutile d'essayer de se libérer ou de résoudre l'énigme. Nous sommes des mouches prises entre la moustiquaire et la vitre. Nulle part où aller.

    ...

    C'était pour ça que j'avais voulu secouer le joug du travail manuel, pour ne plus avoir à m'échiner comme une bête de somme, comme mon père et ma mère qui s'étaient esquintés toute leur vie dans les usines, les cuisines et les chiottes des riches. Mais il faut regarder les choses en face : on est toujours perdant, qu'on porte un bleu ou une cravate. La seule différence, c'est que dans un cas on rentre chez soi avec un lumbago et dans l'autre avec la migraine...

    ...

    Je n'en pouvais plus de rester sur mon cul à perdre mon temps. J'étais fébrile. Je me sentais inutile et coupable. Il n'y avait pas de raison, mais c'était plus fort que moi. C'est la société, le monde qui nous culpabilise. On est censé faire quelque chose, et de préférence quelque chose de "constructif", sinon on est un paria, un rien du tout. Ca ne me gênait pas outre mesure d'être un paria, en revanche, un rien du tout...

  • Pas de pitié pour les gueux de Laurent Cordonnier

    pas de pitié pour les gueux.jpgSur les théories économiques du chômage

    Editions Raisons d'agir - 124 pages

    Présentation de l'éditeur : Pourquoi y a-t-il du chômage ? Parce que les salariés en veulent toujours trop… parce qu’ils recherchent la sécurité, la rente et se complaisent dans l’assistanat… parce qu’ils sont roublards, paresseux, primesautiers et méchants, etc. Voilà ce que racontent, en termes certes plus choisis, et avec force démonstrations mathématiques, les théories « scientifiques » élaborées par les économistes du travail. L’auteur se livre ici à un véritable travail de traduction en langage littéraire des théories savantes, au terme duquel il apparaît que leur signification, « une fois défroquées de leurs oripeaux savants, frôle souvent l’abject, à un point dont on n’a généralement pas idée ». C’est justement pour en donner idée que ce livre est écrit.

    Voilà un formidable ouvrage d’économie !

    Ce livre est une réflexion pertinente sur le monde du travail et l’une de ses entités, les chômeurs. Economiste maître de conférences à l’Université de Lille 1, l'auteur pourrait se contenter, comme bon nombre de ses coreligionnaires, de nous bombarder de chiffres et de théories absconses autant qu'abstruses mais non, absolument pas. Il préfère l’usage intelligent des mots et plus incroyable encore - crime de lèse-majesté ! -, il fait preuve d'une infinie honnêteté intellectuelle en critiquant les grands courants économiques actuels.

    Son extraordinaire pédagogie permet à tout un chacun de comprendre les fondements de l'économie du travail et les théories du chômage. Des explications simples et claires qui permettent d'appréhender facilement ce fléau de nos temps. Son ironie désopilante rend l'ouvrage très divertissant et permet de mettre un peu de légèreté dans un sujet grave.

    De chapitre en chapitre, Laurent Cordonnier va démonter l'usine à gaz qu’est le marché du travail - existe-t-il vraiment ? - rêvée par les économistes adeptes de la théorie néolibérale. En quelques pages seulement, il parvient à révéler la vaste farce capitaliste dont nous sommes les dindons, les gueux. Il démonte clairement la manipulation orchestrée par les politiciens, les patrons, les économistes et relayée par les journalistes, qui inventent les théories qui les arrangent. Des théories académiques qui ne tiennent aucun compte de la réalité, de l'humain et sont par le fait évidemment absurdes.

    Une plongée brutale mais nécessaire et surtout salutaire qui met à mal bien des préjugés, notamment celui de ce travailleur / chômeur (le travailleur pouvant devenir chômeur et inversement) tour à tour « poltron, roublard, paresseux, primesautier et méchant » ! Un choc, un accident, un télescopage... Ce livre est violent mais pourrait-ce être différent quand d’un côté le travailleur / chômeur est déconsidéré, maltraité, injurié dans son état d’Homme et que de l’autre les théoriciens avancent que « le taux de chômage doit être suffisamment élevé pour qu’il soit payant pour les travailleurs de travailler plutôt que de prendre le risque d’être pris en train de tirer au flanc » ?

    Paru en 2000, ce travail rigoureux et plein d'humour pourrait paraître daté. Pourtant il n'a pas pris une ride et s'inscrit plus que jamais dans l'actualité des multiples crises connues et vécues ces dernières années. Un essai essentiel pour mieux comprendre le monde qui nous entoure et déjouer, au moins intellectuellement, les mépris et méprises qui nous sont adressés, nous travailleuses, travailleurs... D'aucuns diront peut-être que ce travail est pour le moins marqué politiquement. Mais sans doute sera-ca parce que cette analyse les dérange...

    En guise de conclusion, un dernier boum : disons-nous que quand un grand acteur économique avance qu’il s’agit d’un signal au marché du travail, cela n’augure rien de bon pour nous... Mais en fait, nous le savions déjà, malheureusement...

    Extrait :

    Milton Friedman, le chef de file du monétarisme, a peut-être raison : la meilleure chose que l’on puisse faire avec les pauvres, c’est de les laisser tranquilles. Ils n’ont que ce qu’ils méritent, et qu’ils ont bien cherché.

    Rédigé par Vincent

  • Doux leurre

    Souffrir. Endurer. Subir. Être perclus... Autant de mots qui sont mon quotidien depuis maintenant plus de cinq mois. Bref, j'ai le dos bousillé. Les joies de la librairie et de ma qualité de fin de race qui a écoppé de toutes les tares génétiques de ses ancêtres. Cette situation devraient être relativement enrayée si demain je survis à mon arthrodèse L3-L4-L5-S1. Rien que ça.

    Le fait est que quand on a la varicelle dans une moindre mesure ou que l'on suit une chimio dans un cas de figure plus tragique, votre mal est visible. Cette flagrance entraîne une reconnaissance, une prise en compte de vos maux par votre entourage. Et c'est bien ce que l'on attend quand votre corps vous lâche : de l'attention, du chouchoutage, de la compassion.

    Mais certaines douleurs, comme la mienne, sont invisibles. De fait, quand elles ont tendance à s'éterniser, comme la mienne, les gens ont tendance à les minorer voire à les oublier. De fait, à la douleur physique s'ajoute une douleur psychique. Celle d'être incompris. Difficile de le reprocher aux autres quand on considère que la médecine n'a commencé à prendre en compte la douleur que récemment. Et pourtant...

    Si l'on ajoute à cela le fait que vous vous empêchez de répéter en boucle "j'ai mal", que la douleur intense joue inévitablement sur le caractère, que l'entourage s'agace de vos sautes d'humeur qui ne sont pas un travers de caractère mais la simple expression de votre souffrance et que vous finissez par ne plus rien dire, vous vous sentez encore plus isolé.

    On est seul dans la douleur.

  • Chronique de l'effort #32

    Ou ma vie de salariée.

    Ne pas être son propre patron signifie bien évidemment avoir un supérieur hiérarchique. De manière usuelle, ce rapport d'employeur à employé peut être rapprochée d'une certaine façon de la relation père à enfant dans le sens où le subalterne doit à son patron obéissance et respect - cette dernière notion étant censément réciproque, je dis bien censément.

    Tout ceci engendre des impératifs de caractères à savoir que le boss doit être ferme (ce qui ne veut pas dire dictatorial) et suffisamment charismatique pour être respectable. Le subordonné quant à lui doit être, en plus d'un travailleur compétent évidemment, assez docile et pas trop insolent pour ne pas risquer sa place.

    Seulement, lorsque votre n+1 à l'habitude de fanfaronner, entre autres spécialités typiquement machistes, qu'il déjoue les radars malgré une vitesse digne d'un pilote sur circuit, qu'il vous embarque dans son véhicule mais que bizarrement ce jour-là il roule tellement mollement que même vous qui n'êtes pas un public rassuré en voiture vous avez envie de lui hurler "mais putain tu vas le desserrer ton frein à main et appuyer un tant soit peu sur ce foutu accélérateur", votre sens du respect - assez relatif par nature s'agissant des dirigeants - est quelque peu écorné.

    Quand par-dessus le marché vous vous mettez en route de nuit, que vous constatez que l'automobiliste d'en face n'a pas allumé ses lumières, que dans votre emportement lié à la sécurité routière vous vous exclamez "et tes phares connard !" et que là, de façon tout à fait hallucinante, votre responsable se précipite sur ses loupiottes pour les allumer en s'excusant platement, vous vous dites que là, définitivement, vous ne pourrez plus lui prêter une quelconque crédibilité.

  • 90-20-32

    "Mensurations atypiques", diront les plus délicats.

    "C'est quoi ce boudin ?", oseront les plus cavaliers, quoique moins hypocrites.

    Que tout le monde se rassure, si telles étaient mes mesures corporelles, j'aurais suffisament de complexes pour les taire ou assez d'audace et de sens des affaires pour aller faire fortune chez les Bouglione entre la femme à barbe et la Vénus Hottentote.

    Mais alors, quelle est donc la signification de cette mystérieuse série numérique ?

    Et bien il s'agit tout simplement de la réponse que je donnerais si l'on venait à m'interroger sur mon âge. Il serait en l'occurrence d'ailleurs plus exact de me demander : "Quels âges avez-vous ?".

    Car si ma parentalité et l'état civil n'auraient pas complètement tort de s'accorder sur le fait que j'ai 32 ans, ils n'auraient toutefois pas entièrement raison. Me cantonner à cette estimation purement légale serait pour le moins réducteur.

    Certes, entre le jour de ma naissance et aujourd'hui, il s'est écoulé, au sens calendaire grégorien, quelque trente-deux années (à la vérité d'ailleurs, nous nous approchons dangereusement des trente-trois...). Mais au-delà de cette unité de valeur commune, il en existe une plus subjective qui est l'âge mental. Je situe le mien à la vingtaine. Entendons-nous bien cependant : quatre lustres d'une personne née à la frontière des seventies et des eighties parce que de manière tout aussi partiale que je m'attribue une double décennie mentale, j'affirme de façon totalement autocratique que les jeunes d'aujourd'hui sont complètement cons. Hors de question donc de tenter une quelconque comparaison entre eux et moi.

    Ne reste plus que le 90 et c'est là tout mon drame. Car si je suis encore jeune d'un point de vue légal et passablement attardée d'un point de vue mental, je suis excessivement précoce par ailleurs. Malheureusement pour moi, c'est moins le genre de précocité valorisante du type "ma fille pas son Bac cette année, elle a cinq ans" que le type péjoratif de prématurité accablante constituant le cauchemar numéro un de la gent masculine rapport à sa sexualité (ex-aequo avec le problème de la taille qui obnubile également ces messieurs).

    Quatre-vingt dix, donc. C'est approximativement l'âge de ma carcasse. Voilà ce qui arrive quand on combine un patrimoine génétique quelque peu altéré (je pense sérieusement poursuivre mes parents pour malfaçon), un métier hautement physique (libraire) et un patronnat faisant non seulement fi de toutes les législations relatives à la sécurité et à la santé au travail mais pire, trouvant un malin plaisir à durcir et complexifier les tâches physiques de ses larbines. Résultats ? Discopathie dégénérative, lombo-fessalgie, probable hernie, sciatique potentielle, arthrose, ostéoporose, sténose foraminale, j'en passe et peut-être des pires puisque ni les radios, ni les IRM, ni les infiltrations (peut-être la toute prochaine discographie ?) ne permettent jusqu'à présent à mon neurochirurgien de déterminer précisément ce qui cloche dans mon squelette et, par extension, de me soulager, enfin.

    Bientôt quatre mois que cela dure. Je ne pensais pas pouvoir penser ainsi un jour de la sorte mais à l'heure actuelle, je donnerais cher pour avoir quatre-vingt dix ans d'âge mental quitte à me faire traiter de vieille peau dix fois par jour et récupérer l'ossature et la musculature de mes vingt ans.