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société

  • Silex and the city 3 de Jul

    silex and the city 3.jpgLe néolithique, c'est pas automatique

    Éditions Dargaud - 48 pages

    Présentation de l'éditeur : Dans Silex and the City Le Néolithique, c'est pas automatique, on découvre les ancêtres des agences de notation. On tremble face à la concurrence de l'Homme de Pékin. On s'enthousiasme pour "l'évolution du Jasmin" et on manifeste contre les expulsions des espèces défavorisées avec le "Réseau évolution sans frontières". On invente les réseaux sociaux avec "Flèchebook". Et quand le volcan explose, le spectre de Fukushima se profile à travers les âges, malgré la communication rassurante d'EDF (Énergie du feu). Serions-nous, comme le prédit le fameux "calendrier lémurien", à la veille de la fin du monde, annoncée pour l'année 40012 avant Jésus-Christ ? Ce 3e épisode de Silex and the City confirme ce que laissaient pressentir les deux premiers : oui, l'actualité peut faire rire... grâce à la bande dessinée ! De la Biennale d'art préhistorique contemporain aux Ancêtres de Don Quichotte, de la Fête de l'Humain aux minorités visibles néanderthales, c'est tout notre théâtre contemporain qui défile en peau de bête pour une parodie au vitriol de notre société "évoluée". Avec cette première série, Jul délaisse l'actualité immédiate abordée dans Il faut tuer José Bové et La croisade s'amuse pour se lancer dans une saga familiale en costumes, à l'époque de la préhistoire. Quelle meilleure lorgnette que ces âges obscurs pour éclairer nos turpitudes contemporaines ?

    Ma note :

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    Cartonné : 13,99 euros

    Lire les premières pages

    Après le succès éditorial des deux premiers tomes et l'adaptation de la série en programme court sur Arte (du lundi au vendredi à 20 h 45), Jul aurait eu tort de ne pas continuer à surfer sur la vague du succès. Il a ainsi profité de la rentrée littéraire pour livrer le troisième opus des folles aventures de la famille Dotcom.

    Le concept est toujours le même : un décryptage anachronique de l'actualité. Sous couvert de préhistoire, c'est bel et bien une fresque du monde d'aujourd'hui qui est dressée dans Silex and the city. Les références sont multiples et si elles exigent d'être un minimum au courant des événements de monde qui nous entoure, inutile pour autant d'être à la pointe de l'information pour comprendre. Il faudrait vraiment vivre terré dans une caverne pour ne pas saisir les allusions !

    Alors certes, c'est récréatif, pertinent, bien tourné. Pour autant, j'ai éprouvé moins de plaisir à lire ce tome que les deux précédents. C'est moins de la lassitude que le sentiment que les gags ont été préalablement listés et l'histoire brodée autour. Il y a de fait un certain manque de fluidité dans la narration même si l'ensemble fonctionne et reste cohérent. Accordons à Jul un réel talent pour trouver les mots qui font mouche.

    Bien qu'à mon sens ce troisième volet soit moins réussi que les deux premiers, il offre malgré ses imperfections un vrai bon moment d'humour. Évidemment, il est beaucoup moins drôle de réaliser que l'accumulation des vannes potaches n'est pas tant le fruit de l'imagination du bédessinateur que le reflet de la montagne des tragédies socio-politiques du quotidien bien réel. M'enfin... Faut bien rigoler !

    Le créneau de l'actualité étant à l'origine de productions rapidement obsolètes, la saga est à lire sans attendre.

    Ils en parlent aussi : Canel, Julie, La Griotte.

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  • Rentrée littéraire : Les Lisières d'Olivier Adam

    Editions Flammarion - 454 pagesles lisières.jpg

    Présentation de l'éditeur : Entre son ex-femme dont il est toujours amoureux, ses enfants qui lui manquent, son frère qui le somme de partir s'occuper de ses parents «pour une fois», son père ouvrier qui s'apprête à voter FN et le tsunami qui ravage un Japon où il a vécu les meilleurs moments de sa vie, tout semble pousser Paul Steiner aux lisières de sa propre existence. De retour dans la banlieue de son enfance, il va se confronter au monde qui l'a fondé et qu'il a fui. En quelques semaines et autant de rencontres, c'est à un véritable état des lieux personnel, social et culturel qu'il se livre, porté par l'espoir de trouver, enfin, sa place. Dans ce roman ample et percutant, Olivier Adam embrasse dans un même souffle le destin d'un homme et le portrait d'une certaine France, à la périphérie d'elle-même.

    Çà et là, il se murmure qu'Olivier Adam est aux lisières du Goncourt. Je n'irai pas jusque-là. Pour autant, malgré quelques longueurs et un agacement passager du fait de trop nombreux lieux communs et du caractère geignard du décalque de l'auteur, le livre a un côté clairement extatique tant on s'y reconnaît (vanité...), pour autant que l'on fasse partie de ces gens en lisières, de cette population périphérique.

    Mais quelles sont-elles ces personnes en bordure, à la frontière ? Plus vraiment provinciale mais jamais réellement parisienne, absolument par riche mais pas tout à fait pauvre..., c'est moi, c'est le quidam, le monsieur tout le monde qui bosse plus pour gagner moins et qui surnage dans l'indifférence la plus crasse.

    Olivier Adam écrit comme on parle, sans manière et parfois vulgairement ce qui ne fait que rajouter à la crédibilité, à la sincérité de son récit, véritable scanner de notre époque, de la fracture sociale et portrait fidèle de cette classe moyenne, majoritaire et pourtant toujours mise à la marge.

    Si l'on s'accorde à dire que la mouvance littéraire française du moment à tendance à s'engluer dans des histoires moroses aux personnages torturés, Adam le fait, certes, mais avec sensibilité, intelligence, réalisme, gravité et surtout espoir. Ce qui fait toute la différence.

    L'auteur semble rééditer ses sujets de prédilection (nostalgie du premier amour, amour parental, relations familiales, retour sur soi, séparation, fuite...). Si les lecteurs fidèles pourront être lassés, je n'avais pour ma part lu d'Adam que Je vais bien, ne t'en fais pas. C'est donc avec plaisir que j'ai redécouvert une plume juste qui dresse un portrait impliqué de la société contemporaine et une analyse pertinente du mal-être ambiant. Je me suis assimilée avec force à l'exil intérieur de ce protagoniste double de l'écrivain mais également à certains de ses personnages satellites. Bien sûr, son anti-héros ne connaît pas les fins de mois qui commencent le 10 mais rappelons que si l'expression "l'argent ne fait pas le bonheur" est un adage de riche parce qu'il y contribue foutrement, il ne suffit pas, c'est évident.

    Bref, c'est l'histoire touchante d'un mec imparfait qui nous permet de nous pardonner à nous-mêmes nos erreurs et nos apitoiements. Sa puissance réside dans son constat selon lequel nous avons tous une situation et quelle qu'elle soit, elle est toujours mieux ou pire que celle du voisin, ce qui ne nous empêche pas de comprendre le bonheur ou le malheur de l'autre et d'avoir un avis. C'est en somme en formidable appel à la tolérance, nous disant que si nous arrêtions de fonctionner en castes, de jalouser ou de mépriser, le monde serait un peu plus doux.

    Une émotion intense se dégage de ce récit doux-amer et l'on ressort irrémédiablement chamboulé de ce roman. Olivier Adam est, avec profondeur et authenticité, envers et contre tous, le porte-parole de toutes les France.

    Extraits :

    Je me suis garé sur le trottoir d'en face. J'ai jeté un oeil dans le rétroviseur. Sur la banquette arrière, Manon rassemblait ses affaires, le visage caché derrière un long rideau de cheveux noirs. A ses côtés, Clément s'extirpait lentement du sommeil. Six mois n'avaient pas suffi à m'habituer à ça. Cette vie en pointillés. Ces week-ends volés une semaine sur deux. Ces dimanches soir. Ces douze jours à attendre avant de les revoir. Douze jours d'un vide que le téléphone et les messages électroniques ne parvenaient pas à combler. Comment était-ce seulement possible ? Comment avions-nous pu en arriver là ? J'ai tendu ma main vers ma fille et elle l'a serrée avant d'y poser un baiser.

    ...

    Depuis que nous étions séparé Sarah resplendissait, quelque chose en elle semblait libéré d'un poids, et il fallait bien que je me résolve à accepter que ce poids, c'était moi.

    ...

    De toutes mes forces j'avais essayé de la détester mais je n'y étais pas parvenu. Elle m'avait traîné dans la boue pour garder les enfants. Devant le juge elle avait sorti mes états de service, les quantités d'alcool que je m'envoyais, les ordonnances longues comme le bras que j'avais englouties des années durant, le contenu même des bouquins que j'écrivais et qui témoignait de ma fragilité psychologique, du paquet de névroses avec lesquelles je me battais depuis tout petit. Elle avait ajouté à ça mes déplacements fréquents, mes relations avec des gens du cinéma, de la chanson, bref des artistes forcément alcooliques, cocaïnomanes ou que sais-je encore, vraiment elle avait mis le paquet mais ça n'avait pas suffi, je l'avait trop aimée pour pouvoir un jour la haïr.

    ...

    Prétendre qu'on écrit mieux quand on est seul et au fond du trou relève de la pure et simple fumisterie.

    ...

    J'ai regardé autour de moi et j'aurais voulu que ça me quitte enfin, cette manie de voir partout des gens usés, quand ils ne l'étaient peut-être pas. Pas autant que je le pensais en tout cas. J'aurais voulu être capable de voir les choses autrement, de ne pas imaginer de failles même derrière les plus belles carapaces. Certains critiques, certains lecteurs me le reprochaient mais c'était plus fort que moi. Et dès qu'un de ces types que je croisais m'adressait la parole c'était pour me convaincre qu'au fond j'avais raison : tout le monde trimballait son lot de casseroles et s'échinait à tenir debout sans rien laisser paraître, tout le monde cherchait la sortie, le soleil, la lumière, tout le monde marchait dans la même direction, en boitant plus ou moins mais en boitant.

    ...

    Dès que j'avais pu, j'avais laissé tomber tout ce qui de près ou de loin ressemblait à un boulot, même "intéressant". La moindre contrainte me pesait. Obéir à un patron, me lever pour me rendre dans un bureau était au-dessus de mes forces. Sarah en riait au début. Mais je crois qu'à force elle a fini par trouver ça indécent, cette façon d'affirmer que je n'étais pas fait pour le travail et la vie sociale. Comme si quelqu'un l'était. Comme si on avait le choix. Comme si quelqu'un pouvait encore se payer ce luxe.

    ...

    On a certes le devoir de l'être de son mieux mais enfin, on est ce qu'on peut. (...) Je m'étais imaginé Mozart, Haydn, Schubert, et j'étais Brahms. Plus tard je m'étais vu en Modiano, Fante, Sagan, Salinger et j'avais écrit les livres que j'avais écrits. Des livres de cogneurs de fond de court, solides mais dénués de grâce, laborieux et pesants. On est ce qu'on peut. Mais de le savoir, rien ne nous console...

    ...

    Au fond de moi j'espérais leur manquer. J'étais comme un gamin qui pense à mourir pour qu'on le regrette. J'étais ce genre de gamin exactement. Je l'avais toujours été.

    ...

    J'avais beau avoir grandi dans un camp, j'avais beau me sentir toujours aussi mal à l'aise au milieu de la bourgeoisie intellectuelle qui peuplait majoritairement le milieu auquel je devais parfois me frotter par obligation professionnelle, j'étais passé de l'autre côté. En dépit de tout ce que je pouvais en dire ou écrire, je n'étais plus d'ici. Et puisqu'il semblait acquis que je ne serais jamais non plus d'ailleurs, j'étais désormais condamné à errer au milieu de nulle part.

    ...

    J'avais beau boire et me bourrer de médicaments, j'avais beau refuser cette idée par égard pour mes parents, mes oncles, mes tantes, par respect pour le monde dont j'étais issu, monde du labeur, de la sueur véritable, monde où l'on ne se plaignait jamais, ni des tâches ingrates ni des salaires de misère ne des patrons ni des horaires ni des heures passées dans les transports, monde où l'on bossait avec sérieux et abnégation et où l'on fermait sa gueule en attendant les week-ends les vacances la retraite, dont on ne faisait rien parce que la fatigue était là, je n'étais pas fait pour le travail. Ecrire ces mots encore aujourd'hui me dégoûte et m'indigne.

    ...

    Le soir et le week-end il était tellement claqué qu'il avait juste envie d'être tranquille avec Cendrine et les filles. Le samedi de toute façon il fallait faire tout ce qu'on n'avait pas le temps d'expédier pendant la semaine, les papiers les courses l'entretien de la maison, une sieste un DVD, un petit tour en forêt le dimanche matin, un ciné en fin d'après-midi et c'était déjà lundi matin.

    ...

    Je crois au fond que ma mère avait un peu honte, qu'écrivain ne lui paraissait pas un métier sérieux, une occupation avouable. Je crois que pour elle il résidait là-dedans quelque chose de vaguement malsain, une manière impudique, inconvenante de s'épancher, une forme de prétention qui poussait à prendre la parole et à considérer que ce qu'on avait à dire valait la peine d'être entendu, une façon de vouloir se distinguer, sortir du rang. Comment lui expliquer qu'écrivant je ne cherchais qu'à me sauver et rien d'autre, comment éviter la grandiloquence en évoquant là une question de vie ou de mort ?

    ...

    (...), je l'écoutais dérouler son argumentaire en détaillant la bibliothèque du salon, depuis quand avais-je contracté cette manie en entrant chez les gens de d'abord regarder leur bibliothèque, leurs livres, leurs DVD, les revues dans le porte-revue et de les juger immédiatement sur ces critères, de les ranger dans des cases, d'en mépriser certains, d'être agréablement surpris par d'autres, de les jauger ainsi et de mesurer alors les chances que nous avions d'établir une relation ?

    ...

    Etait-ce là un symptôme de plus de mon incapacité à entrer réellement en contact avec les autres, de cette manie que j'avais de les fuir, de ce paradoxe qui me faisait me replier sur moi et refuser les marques d'affection, les démonstrations d'intimité, en même temps que je me plaignais intérieurement de ma solitude, de la froideur et de l'abstraction des liens qui m'unissaient aux autres (...) ?

    ...

    C'était une des choses douloureuses et sans recours qu'il nous fallait apprendre en vivant d'écrire. Si intimes fussent-ils, si fidèles à notre moi profond pussent-ils être selon nous, les livres ne gommaient aucun malentendu, ne précisaient aucun contour, ne dessinaient rien de plus clair et ressemblant. Ils avaient beau aller au-delà des apparences, des classifications, des catégorisations, ils avaient beau nous mettre à nu, nous dépouiller, on avait beau y rétablir certaines vérités, les autres, la famille et les amis, ceux à qui on avait cru envoyer des messages ne les recevaient tout simplement pas, n'en tenaient aucun compte. Ils ne se fiaient qu'au vécu, aux actes, à ce qu'ils considéraient comme des preuves, des indices, à leurs certitudes, à leurs intuitions premières. Et les livres restaient pour toujours de la fiction, des inventions déconnectées de nous-mêmes.

    ...

    Les mecs en CDD enviaient ceux qui avaient des CDI. Les chômeurs enviaient ceux qui bossaient. Les smicards trouvaient que les chômeurs gagnaient trop alors qu'ils foutaient rien. Les Français en voulaient aux étrangers, et même aux Français d'origine immigrée, et c'était réciproque, tout le monde enviait tout le monde, tout le monde en voulait à tout le monde, enfin c'était son impression, et franchement, c'était pas de voter pour la Blonde qui allait arranger toute cette merde.

    ...

    Au fond je n'avais jamais été certain de vraiment penser ce que je croyais penser, d'être vraiment celui que je m'évertuais d'être.

    ...

    C'était une constante chez moi dans ce genre de circonstances. J'acquiesçais à ce que disaient les autres. J'avais perdu depuis longtemps le goût des joutes verbales, des grandes plaidoiries. Je me fondais dans le décor et je gardais mes idées pour moi. Plus jeune j'avais réussi à m'engueuler avec tout ce que je comptais d'amis à force de défendre mes opinions et de vouloir les imposer aux autres, (...). Tout ça m'avait servi de leçon et la plupart du temps je conservais mon calme et préférais débattre tout seul à l'intérieur de mon crâne.

    ...

    Avec les années je ne m'arrangeais pas. Au lieu de m'endurcir je devenais de plus en plus sensible.

    ...

    J'avais un mal fou à me concentrer et manipuler une scène ma paraissait aussi difficile que de manoeuvrer un poids lourd, chaque phrase me pesait alors qu'elles pouvaient quelquefois être si légères, dans ce domaine comme dans celui du roman les choses pouvaient changer du tout au tout d'un jour à l'autre, les mots pouvaient filer à toute allure comme rester cloués au plancher, bâtir un chapitre pouvait se faire tout seul comme requérir l'énergie nécessaire à trois étapes du Tour de France en haute montagne, on ne pouvait jamais savoir (...).

    ...

    Comment était-ce possible ? Pourquoi ma génération se révélait à ce point incapable de grandir, de se comporter en adulte ? Connaissais-je un adulte de mon âge ? En existait-il seulement ? Quand je passais en revue mes connaissances, mes amis, tous ceux que j'avais recroisés à V., les écrivains, les cinéastes, les comédiens, les journalistes que je croisais dans mon travail, tous me faisaient l'effet d'adolescents se mouvant dans des corps précocement vieillis. Pourtant, il suffisait de regarder les photos de nos parents, de penser à leurs vies, de se souvenir d'eux à cette époque, pour bien comprendre qu'à quarante ans on n'était plus des adolescents, même plus des jeunes gens, mais des adultes. Non, j'avais beau faire le tour de tous ceux que je connaissais, je ne voyais personne pour se comporter comme tel. Nous avions tous au moins dix ans de retard.

    ...

    Toutes ces phrases qu'on se jure de ne jamais prononcer ni entendre, toutes ces formules qui font que parfois la vie ressemble à son propre cliché, figée d'avance dans des schémas éculés, si rebattus qu'on a du mal à croire qu'on la vit vraiment, au premier degré.

    ...

    Tout dans son attitude disait le découragement, la vie qui vous scie les pattes, vous brise les os pour rien, juste parce que c'est comme ça, que le monde marche sur la tête et que vous êtes nés du mauvais côté. Pas du plus mauvais, non. Mais pas du meilleur non plus.

    ...

    Il fallait voir comment les yeux brillaient, à l'idée que tout ça explose enfin, même si on savait qu'il n'en serait jamais ainsi, que tout allait continuer encore et encore, que tout allait continuer à tourner pendant des siècles aux bénéfices d'une poignée de gens qui s'essuyaient les pieds sur la gueule de milliards d'autres.

    ...

    Cette gamine avait toujours été incapable de mentir. Elle était profondément inapte à la manipulation, aux faux-semblants, à l'hypocrisie, au cynisme, ce que je considérais comme une force mais qui, je le voyais bien, lui attirait parfois des ennuis, déconvenues et autres peines dont la vie sociale sait vous inonder à cet âge. Aux yeux de certains, elle passait pour indécrottablement gentille et naïve mais il n'en était rien. Elle avait juste un goût sévère, implacable, pour la clarté, la franchise, la vérité et la justice.

    ...

    Vous avez remarqué, personne ne fait plus confiance à personne ? On est entrés dans l'ère de la suspicion. Tout est organisé comme ça. Je veux dire, dans la métro, y a des tourniquets de plus en plus sophistiqués, qui font chier tout le monde, les gens avec les poussettes et avec des bagages, et tout ça pour quoi ? Parce que les gens de la RATP partent du principe que nous sommes tous des voleurs. Tout ça pour trois types qui fraudent. Pour trois types qui fraudent on emmerde tout le monde. Et c'est pareil pour tout. (...) C'est fou cette paranoïa générale. Et ça va loin tout ça. Pour trois types qui grugent Pôle emploi, on contrôle tout le monde avec des airs policiers, suspicieux, on traite des pauvres gens qui ont déjà plus de boulot d'arnaqueurs potentiels, de tire-au-flanc putatifs.

    ...

    "Ah, une vraie voiture de père de famille", m'avait un jour ri au nez un journaliste, que j'avais pourtant eu l'amabilité d'aller cueillir à la gare et de promener sur les falaises de la pointe du Meinga, où la moindre bourrasque semblait susceptible de l'emporter. "Eh oui, avais-je répondu, c'est parce que je suis père de famille, justement..." Je n'avais pas ajouté "connard", mais ça m'avait brûlé les lèvres. Je ne lui avais pas demandé non plus si à son âge il était encore assez immature pour trouver intelligent de vouloir se distinguer à l'aide d'une voiture, si par hasard il n'était pas de ces gens qui rêvaient secrètement de s'acheter un 4 x 4 pour crier au monde entier et aux femmes en particulier que oui, ils en avaient une grosse, ou bien une Porsche, ou un putain de coupé Audi noir, pour bien montrer qu'il gagnaient de l'argent, qu'ils avaient réussi, qu'ils s'étaient extraits de la moyenne, qu'ils dominaient enfin.

  • Bienvenue à Oakland d'Eric Miles Williamson

    Editions Fayard - 412 pagesbienvenue à oakland.jpg

    Présentation de l'éditeur : États-Unis, de nos jours. T-Bird Murphy, la quarantaine, fils d’immigrés irlandais, se terre dans un box de parking. On le soupçonne d’un crime qu’il n’a peut-être pas commis. Incarnation du quart-monde occidental, T-Bird écrit sa rage. Un long monologue intérieur, animé par les figures de son passé, qui vient tromper sa solitude et mettre des mots sur la violence de l’exclusion. T-Bird a grandi dans le ghetto noir et mexicain d’Oakland, une ville industrielle qui rejette les Noirs, les Chicanos et les Blancs pauvres vers les décharges, sur les bords pollués de la baie de San Francisco. Pour faire mentir le destin, il a sacrifié à la sainte trinité : études, mariage et consommation. Il a fait tous les petits boulots, vécu dans les pires conditions. Mais on n’a jamais voulu voir en lui que l’enfant de ses origines, fauteur de troubles en puissance. Renvoyé à sa misère et du fond du chaos qui l’a englouti, il revendique la déchéance comme nouvelle forme de liberté, et la solidarité comme espérance de dignité.

    En me fiant aux premières lignes de la présentation de l'éditeur et au rayonnage où j'ai dégoté ce texte, je m'attendais à être plongée dans un pur polar bien noir. Et bien pas du tout.

    Cette histoire est une véritable plongée dans la culture underground américaine. Vulgarité, violence, déchéance, désespoir se tirent la bourre mais l'anti-rêve américain ne semble pas incompatible avec la notion de rédemption. C'est cru, c'est brut et c'est beau.

    J'ai personnellement beaucoup aimé mais je pense que ce texte n'est pas à mettre entre toutes les mains ; un public trop jeune est exclu, un lectorat trop classique sera plus que probablement rebuté.

    L'on peut sans aucun doute trouver de nombreux défauts aux Etats-Unis mais, pour rendre à César ce qui est à César, la littérature américaine peut vraiment se prévaloir de posséder de nombreux auteurs de talent dans des styles tellement différents. Et c'est ce qui fait que je ne peux pas m'en passer.

  • Dégénération

       Un criminel en puissance de 17 ans (un certain Mathieu), déjà impliqué dans une affaire de viol en 2010, peut s'inscrire dans un établissement scolaire (le collège Cévenol de Chambon-sur-Lignon) où il détecte sa prochaine proie (Agnès Marin), la viole et la tue dans des conditions déclarées atroces par les légistes, sans qu'a priori personne dans la commune ne soit informé du danger rôdant à proximité.

       Un parti politique français (le PS), en pleine période pré-électorale et non des moindres puisqu'il s'agit de la présidentielle, ne prononce pas catégoriquement le renvoi pur et simple d'un de ses plus célèbres représentants (Dominique Strauss-Kahn alias DSK) qui, après la tourmente de l'affaire Nafissatou Dialo aux Etats-Unis, a été non condamné grâce à la prescription pour tentative d'agression sexuelle avérée sur la personne de Tristane Banon.

       Un président de la République française (Nicolas Sarkozy Ier) peut prendre une chambre d'hôtel à 37 000 euros la nuit (selon le sensationnaliste The Sun) qui n'en vaudrait "que 3 500" (!) (selon Franck Louvrier, conseiller en communication - à n'en pas douter honnête et impartial - de l'Elysée) pendant un G20 consacré à la crise mondiale et au naufrage de la zone euro, alors même qu'il demande aux Français, surtout les plus modestes comme toujours, de se serrer la ceinture très fort, de perdre leur emploi (plan social annoncé de la BNP pour n'en citer qu'un) et de payer plus d'impôts pour payer la dette des Grecs qui, eux, n'en payent pas et ne comptent pas changer cet état de fait, et malgré tout, gagner des points dans les sondages.

       Deux connards (un certain Jacquard et un certain Saïdi) peuvent empêcher leur voisinage (dont moi) de dormir pour cause de tapage récurrent, peuvent menacer verbalement et physiquement, injurier racialement (mon compagnon doudou des îles) et harceler par des déménagements nocturnes, des martèlements au sol (les voisins du dessous étant évidemment ma moitié et bibi) et des coups de pieds violents tout au long de la nuit dans la porte d'entrée des deux seuls voisins (mézigue et mon conjoint), terrorisés commes les autres, mais qui sont les seuls à contacter les pseudo-forces de l'ordre et le syndic, sans que rien ne puisse être fait contre eux. Parce que tant qu'il n'y a pas de sang, les flics ne peuvent rien faire. Dura lex, sed lex. Parce que le syndic-bailleur se contente de courriers "de plus en plus fermes" (sic) pour résoudre le problème. Parce que la loi précise que la seule chose à faire est de ne pas renouveler le bail de ces individus ; bail de 3 ans donc et individus arrivés depuis trois mois à peine.

       Un homme (Frédéric Matwies) peut battre, brûler avec des cigarettes et faire manger des crottes de lapin à sa compagne et mère de ses deux filles pendant dix ans, finir par tenter de la poignarder et s'en sortir avec trois mois de sursis, une obligation de soins, la garde de ses filles et la possibilité de gagner de l'argent en écrivant un livre sur sa vie de malade (minable). Il y avait un monstre en moi aux Editions Michalon.

       Des millions de gens sont copains commes cochons, s'embrassent à qui mieux mieux quand l'équipe de France gagne un match de foot (la finale de la Coupe du Monde 1998) mais personne n'est assez solidaire pour partager ne serait-ce que sa bouffe pour régler le problème de la faim dans le monde alors que les ressources sont suffisantes.

    Une liste non exhaustive du monde dans lequel on vit. Un pays, des représentants, une justice, des hommes qui marchent cul par-dessus tête, où l'honnête citoyen n'est plus protégé et n'a aucun moyen de se défendre. Je suis la seule à être fed up ou quoi ?

  • Rentrée littéraire : Franck d'Anne Savelli

    A paraître le 8 septembrefranck.jpg

    Editions Stock - 295 pages

    Présentation de l'éditeur : "Au parloir, on ne confronte rien. Seuls la lettre, le courrier en eux-mêmes, la simple sensation de décacheter l'enveloppe et d'y voir je t'embrasse, tiens bon, comptent ici. On écrit parce qu'on n'envoie pas son corps par la poste, c'est tout." Franck dit la trajectoire d'un homme qui n'a pas su trouver sa place mais a tracé sa route dans des lieux hostiles et provisoires, poussé à la fuite, à la rue, à l'échec. Les squats, les halls de gare puis la prison, sont l'ordinaire de ce jeune homme, né à Boulogne-sur-Mer, placé dans une famille nourricière avant d'arriver à Paris comme apprenti. La narratrice de ce récit est la femme qui a aimé Franck, a voyagé des heures interminables pour trente minutes de parloir à Fleury ou à Loos, a lutté contre l'attente, n'a cessé de lui écrire. Pour parler de lui, elle observe, se souvient des lieux où il a vécu : Jourdain, Oberkampf, Gare du Nord... Dans une langue tendue, acérée et visuelle, elle approche au plus juste le sentiment de vertige, de solitude et de violence contenu dans les villes. Mais plus qu'un récit attaché à la seule vie de Franck, c'est aussi un livre qui dresse le portrait d'une société tout entière en posant avec force la question de l'homme indésirable et celle de la prison.

    Le record du livre qui tombe des mains n'appartient désormais plus à Louise Erdrich pour son nouveau livre La malédiction des colombes ! Seules 16 pages, ici, ont eu raison de mon intention.

    Si la jaquette du livre (la quatrième de couv' hein, parce que la première est pour le moins minimaliste...) est engageante et semble augurer une version littéraire d'Un prophète de Jacques Audiard, il n'en est rien. Enfin, pour ce que j'en sais, c'est-à-dire très très peu. Disons simplement que j'ai horreur de cette littérature pseudo-intellectuelle, pseudo-moderne à la syntaxe elliptique et aux mélanges incompréhensibles de narrations. Le trop-en-faire, c'est du cache-misère.

    Allez hop, au suivant.