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santé

  • Hors de moi de Claire Marin

    hors de moi.jpgÉditions Allia / J'ai lu - 93 pages

    Présentation de l'éditeur : Il n’y aura pas de fin heureuse. Autant le savoir d’emblée. C’est une histoire tragique, faite de répétitions et d’aggravations. Quelques silences entre les soupirs, les gémissements, les pleurs ou les cris, de douleur ou de rage. Une vie intense. Des corps nus, exhibés. Le mien au moins. Un récit impudique. "Un premier roman remarquable, où l'émotion perce sous une pensée féroce et lucide." - Aimé Ancian - Le Magazine littéraire

    Ma note :

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    Poche (1re édition aux éditions Allia) : 6,20 euros

    Poche : 3,90 euros (à paraître le 3 avril 2013)

    J'ai un fétichisme sélectif en ce qui concerne les livres. Si je supporte difficilement - doux euphémisme... - que l'on en casse la tranche ou que l'on altère de quelque façon que ce soit la jaquette, je plie pourtant les coins des passages qui ont une résonance particulière pour moi. Allez comprendre...

    J'ai quasiment écorné toutes les pages de celui-ci. Le choix des extraits fut difficile tant l'envie de recopier l'intégralité du texte fut tentante. L'idée finalement étant de vous hurler de le lire, absolument. Car tôt ou tard, personnellement ou indirectement, ce livre vous concernera. Fatalement.

    Dans ce roman qui est son premier, Claire Marin aborde le difficile thème de la maladie. "Grâce" à son vécu, forte des faiblesses de son corps, elle retranscrit la souffrance avec une justesse qui confine à la vérité absolue ; à un point tel qu'elle a obtenu le Prix littéraire de l'Académie de Médecine 2008. Elle fait de son roman personnel une véritable biographie de la maladie, qu'elle universalise en ne nommant jamais précisément sa pathologie - bien qu'on la devine.

    Alitée depuis bientôt deux ans, j'ai éprouvé un bien fou à lire ces lignes qui semblaient sortir de ma tête, de mes maux. Claire Marin est la voix authentique, la plume précise, de tous les patients. Elle narre avec exactitude les états physiques et émotionnels dictés par la maladie, l'asservissement de ce corps et de cet esprit qui ne font plus un, mais qui se scrutent, se maltraitent, ne se comprennent plus, entre espoir et résignation, pleine conscience et quasi folie, désir de vie et inexorable condamnation.

    Un livre poignant qui fait du bien aux personnes souffrantes. Les font un instant se sentir moins seules.

    Un livre nécessaire pour les entourages dévoués autant que désarmés, qui souvent ne comprennent rien à rien même si ce n'est pas faute d'essayer.

    Un livre urgent pour ce corps médical qui est plus souvent qu'à son tour à côté de la plaque, odieux et peu impliqué.

    Ils en parlent aussi : Perruche, Laurence, Le libraire.

    Vous aimerez sûrement :

    Du bleu sur les veines de Tony O'Neill

    Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel

    La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli

    Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi de Mathias Malzieu

    Dieu est un pote à moi de Cyril Massarotto

    Juste avant de Fanny Saintenoy

    Vous ne connaîtrez ni le jour ni l'heure de Pierre Béguin

    Journal d'un corps de Daniel Pennac

    Extraits :

    L’évidence de la vie saine. Respirer, cligner des paupières, déglutir, tenir debout, marcher. Tout ce petit ménage intérieur du corps, la petite machine sans ambition du quotidien qui nous porte pour nous alléger de la préoccupation de ces détails ; toute cette aisance discrète est amenée à disparaître.

    ...

    La liste des interdictions cumule les diktats de la maladie et les incompatibilités chimiques. Il y a ce que le corps ne peut plus faire, ce que le traitement défend et ce que le moral délabré devient incapable d’imaginer.

    ...

    On ne sait pas guérir cette maladie. C’est une phrase qu’on met un petit moment à comprendre. Ça paraît incroyable. Certains d’ailleurs mettent en doute votre parole. Comment, au XXIe siècle, on greffe des coeurs, des visages, on crée des organes artificiels et on ne sait pas guérir cette maladie! L’indignation est à son comble, on vous en veut presque de révéler un tel scandale. Apparaît alors le fameux joker des “progrès de la science”. Bientôt sans doute, comme le reste, on saura… Je ne veux
    même pas entendre cette phrase. Elle m’exaspère. Ils ne veulent pas comprendre que je ne guérirai pas. Je ne vais quand même pas faire semblant pour les rassurer.

    Je ne guérirai pas. Je suis, pour le reste de ma vie, atteinte d’une maladie.

    ...

    Il ne reste plus qu'à se taire. Parce que dire ne sert à rien, parfois même nous dessert. Parce que la parole est toujours en retard sur le mal, malhabile, inadéquate. La parole le dénature, transformant le cri inarticulé en sons maîtrisés. Cette maîtrise, déjà, est autre chose. Comment contenir dans le sens ce qui n'en a pas. Comment prétendre asservir la souffrance à la construction logique d'une phrase. Des serpents de feu s'élancent dans les veines de mes bras et semblent vouloir s'échapper de mes doigts. La phrase est démesurément lente pour cet éclair de douleur qui saisit avant même que je ne sois capable de réaliser vraiment. Que faire de cet indicible qui ronge...

    ...

    Je suis comme une pierre qui chute. La seule certitude est celle d'une irrépressible déchéance. Si l'on espère encore l'inversion de la gravitation, ce n'est que pour échapper à la folie qu'une telle certitude ne manque pas d'engendrer.

    ...

    Être malade, c'est comme être obsédé par un même refrain agaçant, par une mélodie entêtante, qui accompagne chacun de nos sentiments, qui nous interdit d'être vraiment présent à nos propres pensées, qui colonise notre intériorité.

    ...

    Mes nerfs sont des fils dénudés. On entre dans une nouvelle échelle de perception, exacerbée par la douleur. Tout me devient sensible, tout peut me devenir intolérable. Mes réactions sont épidermiques.

    ...

    L'identité de malade phagocyte toutes les autres.

    ...

    Dans la salle d'attente, je suis la seule femme jeune. La plupart des patients ont l'âge de mes parents ou de mes grands-parents. J'ai l'habitude. À l'hôpital, je vois ce que beaucoup ne découvriront que trop tard, sans avoir eu la possibilité de s'y habituer ; le fait que l'on meurt à l'hôpital, dans un lit étranger et froid. Que l'on meurt en souffrant.

    ...

    Patiente. C'est mon statut et l'ordre auquel je dois obéir. C'est un nom, un adjectif et un verbe à l'impératif. Ce qui me caractérise, c'est d'obéir à cet ordre qui m'est sans cesse implicitement rappelé. Patiente. Attends. Attends que la crise passe, attends que la douleur diminue, attends que le sommeil te délivre. Attends que cela fasse de l'effet. Une heure, trois jours, deux semaines. Attends que les effets secondaires s'atténuent. Subis, supporte, accepte, résigne-toi. Fais avec.

    ...

    Certains nous accusaient de nous complaire dans le pessimisme. Ca les indignaient. Mes douleurs n'existaient pas. J'étais folle sans doute. Cela arrive quand on réfléchit trop. Vous devriez penser à autre chose. Ce n'est rien. Cette douleur aiguë n'est rien. Vous n'êtes plus rien quand on vous nie à ce point. Quand ce qui dévore toute votre énergie n'existe pas. Quand cette violence qui s'exerce en vous, contre vous, est oubliée. C'est vous, toute entière, qui êtes reniée, désavouée... Deux fois dépossédée, deux fois écrasée, deux fois trahie.

    ...

    On ne se croit pas capable de renoncer à la vie qu'on s'est toujours imaginée. Pourtant, on y arrive. Et plus la maladie impose d'obstacles, plus on repousse les limites des situations qu'on pensait être capable de tolérer. On renonce à une certaine idée de la santé, de la beauté, de la dignité. On accepte l'humiliation quotidienne de l'hôpital, les blessures que creusent les remarques des autres. On évite ceux qui, à force de maladresse ou pour se rassurer, enfoncent un poignard à chacun de leur regard compatissant. On ne dit plus grand-chose. On s'éclipse discrétement lorsque les collègues racontent leurs petits maux. On passe peut-être pour quelqu'un d'intolérant. Mais ces petits malades nous exaspèrent.

    ...

    La dispute est un effet secondaire de la maladie.

    ...

    Nous non plus, on ne veut plus en parler. De guerre lasse, on cède. Oui, ça va mieux. Bien sûr. Heureusement. Vous ne voulez pas en entendre parler, vous ne voulez pas que je vous dise, que non, cela ne va pas mieux, que oui, j'ai toujours mal, toujours, toujours mal. Ca ne finira donc jamais. Non, ça ne finira jamais. Vous ne voulez pas comprendre ? Est-ce si difficile à comprendre ce qu'est ne pas guérir ?

    ...

    De quelle douleur s'agit-il ? Qu'est-ce qui se cache derrière elle ? Quelles sont les amertumes, les déceptions qui la prennent comme prétexte, comme parure ? Quelles souffrances opportunistes se greffent sur la douleur du corps et en font leur excuse ? Est-ce la tristesse, la peur de l'échec ou de l'abandon ? Ne suis-je pas encore cet enfant qui se sert d'une chute pour pleurer une autre douleur, capter un peu d'attention, la marque d'une affection, d'un regard sur soi ? N'ai-je pas confondu cette maladie avec tout ce qui ne se soigne pas, ce qui n'a pas de réponse ? (...) Peut-être ai-je confondu cette douleur avec une incapacité plus générale à vivre. Avec un autre mal-être. Peut-être ai-je accusé, accablé un corps qui ne peut pas me contredire. La déception vient peut-être d'ailleurs, de plus loin. D'une incapacité à vivre, d'un pessimisme sans fond, d'une complaisance dans la tragédie.

    ...

    Il y a des matins où l'on est épargné, où la douleur nous a oublié. Des matins où l'on est guéri. Des matins où l'on croit que demain sera aussi léger, aussi facile. Des matins où ressurgit l'espoir qui s'amenuise au fil de la lutte déséquilibrée. (...)

    Évidemment, la nuit le tue et parfois se venge. Souvent, les douleurs du lendemain nous font payer les excès de cet optimisme.

  • L'Agrément de Laure Mezarigue

    Trinôme Editions - 141 pagesl'agrément.jpg

    Présentation de l'éditeur : Ce roman raconte l'immersion peu ordinaire d'une inspectrice du travail au sein d'une association d'insertion professionnelle aidant les personnes en grande difficulté psychologique. L’inspectrice doit rencontrer trois salariés et leur délivrer un agrément censé sceller leur intégration dans le monde professionnel. Le ressort dramatique de l’histoire réside dans le fait que l’inspectrice est elle-même porteuse de désespoir et qu’elle voit ces rencontres peu anodines la replonger progressivement dans son passé chaotique afin de la mener vers sa propre délivrance. Le thème principal est la bipolarité, le trouble dont est atteinte l’inspectrice. L’objectif principal de ce roman vise à faire pénétrer le lecteur au cœur de l’intériorité de l’héroïne pour lui faire ressentir ses oscillations émotionnelles permanentes mais ce roman aborde également le dépassement de soi. Chaque salarié se confronte, en effet, à sa pire phobie au moment de l’inspection et doit littéralement s’arracher aux peurs qui les assaillent pour parvenir à décrocher son agrément. Ce roman a ainsi pour ambition de montrer l’aptitude déployée par chacun pour dépasser ses doutes afin de trouver sa propre certitude.

    Un grand merci à Trinôme Editions et à Laure Mezarigue pour m'avoir offert l'occasion de découvrir ce livre.

    A la lecture de la jaquette, l'on pourrait penser qu'il s'agit d'un récit à la frontière du traité sur les pathologies psychiatriques et que, de fait, la trame romanesque sera un soupçon ancrée dans le pathos. Ou, un peu à la manière de la bande dessinée La fille invisible de Villeneuve & Rocheleau, qu'il s'agira d'un journal au quotidien d'une personne malade soit un compte-rendu intéressant mais pas follement réjouissant.

    L'Agrément m'a vite détrompée. Certes, l'on y croise une bipolaire, une cacophasique, une agoraphobe, une dysmorphophobique et un pyromane. Mais nul essai sur les troubles du comportement à l'horizon. Il s'agit d'un vrai roman aux personnages "tout simplement" atypiques. Non seulement l'histoire est originale et à la mérite de tenir en haleine, mais de surcroît, bien loin de miner le moral avec des histoires pathétiques, elle est bigrement drôle. Et quand je dis drôle, je tiens à souligner qu'il y avait bien longtemps qu'un livre ne m'avait pas à ce point chatouillé les zygomatiques. Une vraie dose de bien-être !

    Pour ajouter au mérite de Laure Mezarigue, il est inconcevable de ne pas mentionner la richesse de sa plume qui rend plus que largement hommage à la beauté de notre chère langue française. Ajoutons à cela des références musicales pointues qui enchanteront les lecteurs mélomanes - composante qui me rappelle Fugue d'Anne Delaflotte Mehdevi.

    L'Agrément est donc une oeuvre talentueuse, profondément humaine et surtout vecteur d'un formidable message de tolérance et d'espoir. Lecture plus que prescrite, délivrée sans ordonnance !

    Extraits :

    Enfin, il y eut ce fameux jour où l'union de leurs deux solitudes s'était brisée net. D'un seul coup. Avec la séparation, elle avait inexorablement glissé vers la plus sombre des clartés, celle qui vous fait aimer l'autre malgré son absence. Une fois seule et revenue à la vie, elle avait pris pour habitude d'écouter du Chopin. Leur compositeur. La musique la ramenait constamment à leur histoire. Dès leur première rencontre, elle s'était sentie chez elle, en territoire connu, sentant sourdre en elle des résonances intimes qu'elle n'avait perçues avec personne d'autre jusqu'alors. Sa voix, son odeur, le velouté de sa peau : tout en lui résonnait de modulations raffinées, dont l'écho continuait à la hanter même depuis que l'un de l'autre, ils s'étaient éloignés. C'est pourquoi la séparation avait sonné le glas de sa relation à elle-même. Le vide implacable de son quotidien désabusé ne réverbérait désormais que ses propres doutes. Quelque chose d'indicible s'était brisé en elle, et elle observait impuissante cette lente dérive de ses pensées sans parvenir à rassembler les miettes de sa douleur afin d'en faire un tout cohérent pour tenter de guérir définitivement. Elle jeta un regard autour d'elle. Son appartement était à l'image de son propre abandon. La poussière recouvrait les meubles d'une fine pellicule de tristesse qu'elle ne parvenait plus à faire partir pour permettre à sa vie de retrouver son lustre d'antan.

    ...

    Selon Lydia, le vie scindait les êtres en deux castes bien distinctes : ceux qui savent garder la tête froide, même si tout s'écroule autour d'eux, et ceux qui sombrent dans l'accablement à la moindre ride d'inquiétude venant froisser la surface de leur vie sans histoire. Pour Lydia, le contrôle de soi était l'ultime rempart capable d'empêcher votre boucan intime de vous submerger.

    ...

    En guise de regard, elle arborait deux émeraudes qui perlaient au milieu d'une nuée de taches de rousseur, telles deux trouvailles nitescentes jaillissant dans le tamis trivial de sa vie. Elle était rousse et en avait conçu une honte prodigieuse durant toute son adolescence. Pour elle, les roux représentaient le dernier maillon sur l'échelle capillaire du ridicule, juste avant les chauves. Mais avec le temps, elle avait compris que cela lui conférait une aura particulière lui faisant quitter le monde de l'insignifiance pour celui de la singularité.

    ...

    Il oeuvrait avec succès devant un parterre de quidams électroniques toujours à l'affût de ses posts laudatifs ou assassins. C'était un ténor dans son domaine : en cent quarante caractères, il savait faire le buzz comme personne. Il avait écrit plus de trente mille twitts, faisait partie des twittos les plus influents, avait le hashtag facile et dégaînait le retweet plus vite qu'une dépêche AFP atterrissant sur la timeline.

  • Rentrée littéraire : Les Affreux de Chloé Schmitt

    A paraître le 22 août 2012les affreux.jpg

    Editions Albin Michel - 189 pages

    Présentation de l'éditeur : « Grandir et crever. Même avec plein de choses au milieu, c est pas une vie. » D'un jour à l'autre, un homme perd l'usage de son corps. Pas tout à fait mort, plus réellement vivant, il assiste, impuissant, au spectacle d'un monde sur lequel il n'a plus prise. Lâche, cruel, vulgaire. Le monde tel qu'il est ou tel qu'il le voit ? Dans un souffle furieux, porté par une langue heurtée et sans cesse réinventée, ce roman raconte la déchéance d'un homme et, au-delà, l'impossible communication dans une société qui court à sa perte. À seulement vingt et un ans, Chloé Schmitt fait preuve d'une grande maîtrise et révèle, à travers ce texte sombre et corrosif, une impressionnante puissance d'écriture.

    Après trois énormes coups de coeur (La Vallée des masques de Tarun Tejpal chez Albin Michel, Ciseaux de Stéphane Michaka chez Fayard, Le jeu des ombres de Louise Erdrich une fois encore chez Albin Michel) et une très agréable découverte (La vie de Régis de Sá Moreira chez Au Diable Vauvert), il devenait de plus en plus improbable d'enchaîner d'aussi heureux hasards pour cette rentrée littéraire. C'est donc avec Les Affreux de Chloé Schmitt que je connais ma première déception dans les quelque 650 romans à venir.

    Entendons-nous bien, ce livre est relativement bien écrit - encore que je ne sois pas vraiment fan du style. Mais ma situation personnelle d'un point de vue médical m'a rendu la lecture pénible du fait d'une certaine identification au sort du personnage principal. Pour parachever le triste sujet, le narrateur, prisonnier de son corps, est entouré de personnes plus malveillantes les unes que les autres. C'est donc une histoire sinistre teintée de sordide que nous propose l'auteur. Or le noir et le désespéré ne sont vraiment pas ma tasse de thé du moment même si donner la parole à ceux qui ne l'ont plus et se faire l'expression de leurs souffrances, de l'atrocité de la dépendance est tout à fait louable.

    Soulignons toutefois que ce texte est le premier d'une toute jeune écrivain de 21 ans. L'on peut saluer la maturité de la plume de cette étudiante et regretter à la fois une telle gravité, un tel désenchantement là on l'on pourrait souhaiter un peu de fraîcheur dans une littérature française déjà bien sombre.

    Bref, je n'ai pas accroché mais ce n'est pas un four pour autant ; un simple manque d'affinités totalement subjectif tout au plus.

    Extraits :

    J'en ai entendu des choses. On ne fait que ça, entendre, quand on est allongé sur un lit d'hosto. Les gens parlent, parlent beaucoup même. Et moi qui disais que c'est finalement ça une personne, une bouche qui finira par se fermer. La mienne n'était plus que bave, presque crevé. Pas encore assez pour plus les entendre...

    ...

    Les toubibs se sont vite tus, j'étais sauvé qu'ils disaient. Ils avaient épuisé les pronostics, prévoyaient déjà le prochain week-end. J'étais vivant, ç a faisait leur affaires. La mienne, c'était moins certain.

    ...

    La lèvre qui remonte, à gauche. La fourchette qui touille nerveuse attendant le froid. Elle se lève, le cul en arrière. La chaise qui racle le sol, elle qui racle sa gorge. Toujours deux mouchoirs, l'un sur l'autre, et l'éternuement aigu. Un air si prévenant que la gentillesse à venir fatigue d'avance. Les cheveux en plein visage qu'elle recoiffe, trois fois de suite. Le même parfum usé sous les rhumes des hivers. Les rougeurs derrière le fond de teint. Son genou boiteux qu'elle traîne et sa pantoufle chuintant contre le carrelage.

    Je dégueulais toutes ses manies. L'amour qui goutte jusqu'à dégoûter.

    ...

    Les gens sont toujours au bord des révélations mais, au final, ils veulent rien lâcher, font plein de manières. Et parfois ils y tiennent plus, ça suinte tout seul. Faut saisir l'occasion, recueillir les bribes, reconstituer.

    ...

    La solitude vous tue les exigences.

    ...

    Faut avoir l'esprit collectif dans la mort, agoniser au fond de la tranchée, pourrir en ordre comme tous les autres cadavres, encore au garde-à-vous. Un AVC, petit à petit, c'est mal vu, ça voile de honte la famille. Qu'il ose pas sauter... Qu'il se raccroche... Des siècles de lâcheté familiale remontent en mémoire et on les plaque dans le bout de vie qui vous reste encore !... C'est comme naître, crever, d'un coup ça fascine, mais dès que ça se perd dans le douleur, le temps, c'est plus que du mou bien dégueulasse !... Même un clebs y fourrerait pas sa truffe !...

    (...) Avec l'AVC qui me tordait la gueule, j'étais plus présentable. Si seulement la tête était partie avec ! Le pire c'est pas ce qui s'est barré, c'est de vivre avec le reste !...

    ...

    L'imagination c'est le grand mystère où naissent et meurent les amours.

  • Journal d'un corps de Daniel Pennac

    journal d'un corps.jpgEditions Gallimard - 382 pages

    Présentation de l'éditeur : De 13 à 87 ans, âge de sa mort, le narrateur a tenu le journal de son corps. Nous qui nous sentons parfois si seuls dans le nôtre nous découvrons peu à peu que ce jardin secret est un territoire commun. Tout ce que nous taisions est là, noir sur blanc, et ce qui nous faisait si peur devient souvent matière à rire.

    Pennac a ce sens de la justesse qui fait de lui un auteur d'exception. Il nous offre ici une portion d'intimité tantôt touchante, tantôt hilarante à laquelle tout un chacun peut s'identifier. Pas toujours pour les mêmes raisons mais immanquablement.

    Le rapport au corps, que nous entretenons tous d'une façon ou d'une autre, est dépeint avec une précision quasi-chirurgicale du début à la fin de l'existence du narrateur et peut se révéler aussi rassurante qu'anxiogène selon. Je suppose que le degré d'hypocondrie ou de bienséance du lecteur sera déterminant pour l'appréciation de l'ouvrage. Ayant grandi dans une famille de soignants et étant de nature à appeler un chat un chat, j'ai adoré. Et vous, oserez-vous vous plonger dans l'histoire de la vie d'un homme mais qui vous parle beaucoup de vous ?

    Extraits :

    Je me demande combien il faudrait de cahiers pour seulement décrire tout ce que notre corps fait sans que nous y pensions jamais. Les fonctions automatiques sont-elles innombrables ? On n'y fait jamais attention mais il faut que l'une d'elles se détraque pour qu'on ne pense plus qu'à elle ! Quand il trouvait que je me plaignait trop, papa me citait toujours la même phrase de Sénèque : Chaque homme croit porter le plus lourd des fardeaux. Eh bien, c'est ce qui se passe quand une de nos fonctions se détraque ! Nous devenons le type le plus malheureux du monde.

    ...

    La prudence est l'intelligence du courage.

    ...

    Quand Violette m'a dit qu'elle allait nettoyer ça avec le calva de Manès, je n'ai pas pu m'empêcher de lui demander si ça allait faire mal. Bien sûr, qu'est-ce que tu crois, la gnôle de Manès ce n'est pas de la bibine ! Donne ta jambe. J'ai tendu la jambe en me cramponnant à la chaise. Tu es prêt ? (Tijo surveillait l'opération avec beaucoup d'intérêt.) J'ai serré les dents et les paupières, j'ai fait signe que oui, Violette a frotté la plaie, et je n'ai absolument rien senti ! Parce qu'elle s'est mise à hurler à ma place. Un véritable hurlement de douleur comme si on la dépiautait vive ! Ca m'a d'abord sidéré, et puis ça nous a fait rire, Tijo et moi. Ensuite, j'ai senti sur mon genou la fraîcheur de l'alcool qui s'évapore. Il emportait une partie de la douleur. J'ai dit à Violette que ça ne marcherait pas pour le second genou puisque maintenant je connaissais le truc. Tu paries ? Donne l'autre jambe. Cette fois-ci elle a poussé un autre cri. Un cri d'oiseau incroyablement aigu qui m'a vrillé les tympans. Même résultat. Rien senti non plus. Ca mon petit gaillard, ça s'appelle L'anesthésie auditive. Elle n'a pas crié en nettoyant mes mains et son silence m'a encore plus surpris que ses hurlements. C'était fini avant que je ressente quoi que ce soit. 

    ...

    L'opprobre jeté sur cette apothéose de la sensation est tout dans la laideur des mots qu'on emploie pour en parler. "Se branler" fait malade des nerfs, "se tripoter" est idiot, "se caresser" fait chienchien à sa mémère, "se masturber" est dégoûtant (il y a quelque chose de spongieux dans ce terme, même en latin), "se toucher" ne veut rien dire. "Vous êtes-vous touché ?" demande le confesseur. Bien sûr ! Comment faire ma toilette autrement ? Nous en avons longuement débattu avec Etienne et les copains. Je crois avoir trouvé l'expression juste : se prendre en main. Dorénavant, quand un adulte me recommandera de me prendre en main, je pourrai le lui promettre sans risquer le mensonge.

    ...

    Je ne sais pas si quelqu'un s'est jamais penché sur la question de la santé dans les guerres clandestines mais c'est un sujet à creuser. J'ai vu très peu de malades parmi mes camarades. Nous avons tout imposé à nos corps : la faim, la soif, l'inconfort, l'insomnie, l'épuisement, la peur, la solitude, le confinement, l'ennui, les blessures, ils ne regimbaient pas. Nous ne tombions pas malades. Une dysenterie occasionnelle, un refroidissement vite réchauffé par les nécessités du service, rien de sérieux. Nous dormions le ventre creux, nous marchions la cheville foulée, nous n'étions pas beaux à voir, mais nous ne tombions pas malades. J'ignore si mon observation vaut pour l'ensemble des maquis, c'est en tout casq ce que j'ai constaté dans mon réseau. Il n'en allait pas de même pour les garçons qui s'étaient laissé prendre par le STO. Ceux-là tombaient comme des mouches. Les accidents du travail, les dépressions nerveuses, les épidémies, les infections en tout genre, les automutilations de ceux qui voulaient s'enfuir décimaient les ateliers ; cette main-d'oeuvre gratuite payait de sa santé un travail qui n'en voulait qu'à son corps. Nous, c'est l'esprit qui était mobilisé. Quelque nom qu'on lui donnât, l'esprit de révolte, le patriotisme, la haine de l'occupant, le désir de vengeance, le goût de la bagarre, l'idéal politique, la fraternité, la perspective de la libération, quoi que ce fût, cela nous gardait en bonne santé. Notre esprit mettait notre corps au service d'un grand corps de combat.

    ...

    Hypocondrie : dérèglement de la conscience entraînant une perception hypertrophique de manifestations du corps. Forme de délire de persécution dans laquelle nous sommes à la fois le persécuteur et le persécuté.

    ...

    Ponctuation amoureuse de Mona : Confiez-moi cette virgule que j'en fasse un point d'exclamation.

    ...

    En voyant Etienne s'admirer dans un miroir, je m'avise que je ne me suis jamais vraiment regardé, moi, dans une glace. Jamais un de ces coups d'oeil innocemment narcissiques, jamais une de ces saisies coquines qui vous font jouir de votre image. J'ai toujours les miroirs à leurs fonctions. Fonction d'inventaire quand adolescent j'y vérifiais la croissance de mes muscles, fonction vestimentaire quand il faut accorder cravate, veste et chemise, fonction de vigilance quand je me rase le matin. Mais la vision d'ensemble ne me retient pas.

    ...

    Pourquoi le vertige se manifeste-t-il d'abord chez moi par la strangulation des testicules ? En est-il de même chez les autres ? (...) Demandé à Mona si les ovaires sont eux aussi les sentinelles du vertige. Réponse : non. En revanche, mes testicules se sont à nouveau étranglés quand je l'ai vue s'approcher du bord de la falaise. J'ai eu le vertige à sa place. Couilles empathiques ?

    ...

    Naissance de Bruno. Un bébé nous est né. Installé à la maison comme s'il était là depuis toujours ! J'en reste sans voix. Mon fils m'est un objet de stupeur familière.

    ...

    Hier soir réveillon chez R. Distribution de cigares. Débat sur les mérites comparés de Cuba, Manille et je ne sais quels autres pays producteurs de tabac. Mon avis est requis. Mais, à voir ces connaisseurs couper leurs barreaux de chaise avec componction, je n'ai pu m'enlever de l'idée que l'anus, sectionnant l'étron, remplit la fonction d'un coupe-cigare. Et le visage, dans les deux circonstances, arbore la même expression appliquée.

    ...

    Qu'on ait perdu un bras ou les deux, on ne dispose que d'un seul mot : manchot. Les unijambistes et les culs-de-jatte sont mieux traités, les borgnes et les aveugles aussi.

    ...

    Tijo me fait observer que quand j'éternue je dis ATCHOUM, littéralement. Il y voit un souci d'orthodoxie. Toi et tes bonnes manières ! Tu es si bien élevé que si ton cul pouvait parler, il dirait "prout".

    ...

    L'homme naît dans l'hyperréalisme pour se distendre peu à peu jusqu'à finir en un pointillisme très approximatif avant de s'éparpiller en poussières d'abstraction.

    ...

    Au dessus d'un étron irréprochable, tout d'une pièce, parfaitement lisse et moulé, dense sans être collant, odorant sans puanteur, à le section nette et d'un brun uniforme, produit d'une poussé unique et d'un passage soyeux, et qui ne laisse aucune trace sur le papier, ce coup d'oeil d'artisan comblé : mon corps a bien travaillé.

    ...

    "Va te chier" a tout de même une autre dimension que "pauvre con" ou "va te faire enculer". L'impératif du verbe chier conjugué au sens pronominal réfléchi est une arme meurtrière. L'adversaire réduit à n'être que son propre excrément et à qui on ordonne de se déféquer lui-même, qui dit pire ?

    ...

    Nous nous repaissons en sevcret des miasmes que nous retenons en public. Ce double jeu vaut aussi pour nos pensées et cette duplicité est la grande affaire de notre vie. Rentré chacun chez nous, ma joueuse de tennis et moi jouirons, chacun de notre côté, d'un de ces longs pets que nous ferons remonter jusqu'à nos narines par la vague que nous savons, de vieille science, imprimer à nos draps.

    ...

    Un chagrin sans objet, pure douleur d'être, m'assaille par vagues inattendues, dévastatrices comme des ruptures de barrage. Dépression nerveuse post-opératoire, tout à fait prévisible, paraît-il, liquéfaction de mon âme après la vidange de mon sang.

    ...

    De l'angoisse au sentiment de culpabilité... Mona, a qui je raconte la chose, m'apprend que le verbe "culpabiliser" s'est installé dans la langue française en 1946. Et le verbe "culpabiliser" en 1968. Quand l'Histoire parle d'elle-même...

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    L'autre peut être un remède à l'angoisse, à condition qu'il nous soit intimement étrangr, un peu indifférent. (...) Mais les proches, eux, les nôtres, trinquent à tous les coups, parce qu'ils sont nôtres précisément, constitutifs de nous-mêmes, victimes propitiatoires du marmot que nous restons toute notre vie.

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    Ah ! cette joie de l'adulte revenu de tout devant la candeur d'une affection enfantine !

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    Mes nuits entrecoupées par ces envies pressantes et peu productives. Miction impossible. (Joli titre) Combien de fois ? me demandait jadis mon confesseur. Combien de fois ? me demande aujourd'hui mon urologue.

  • Elena et le roi détrôné de Claudia Piñeiro

    Editions Actes Sud - 172 pageselena et le roi détrôné.jpg

    Présentation de l'éditeur : Pour Elena, atteinte de la maladie de Parkinson, le temps se mesure en cachets de dopamine. Son cerveau n'est plus qu'un roi détrôné, incapable de se faire obéir sans ce capricieux émissaire. Quand on lui annonce l'invraisemblable suicide de sa fille, Rita, elle sait qu'il lui faut mener sa propre enquête, et qu'elle a besoin d'aide. Vingt ans plus tôt, elle a sauvé des griffes d'une faiseuse d'anges une jeune femme qui lui envoie chaque année un émouvant gage de bonheur familial. Alors, au prix d'un effort titanesque rythmé par ses pilules, elle traverse Buenos Aires pour demander à Isabel, qu'elle n'a jamais revue, d'acquitter sa dette : prêter son corps valide pour retrouver le meurtrier supposé. Mais le malentendu est abyssal entre les deux femmes. Qui doit payer et pour quoi ? Condition féminine, vulnérabilité, préjugés, ce roman utilise les ressorts de la littérature policière pour livrer une subtile réflexion sur la construction de l'identité et une troublante interrogation sur l'obstination à vouloir vivre, à tout prix.

    Dans une ambiance polar, l'auteur nous conduit dans les pensées et le quotidien d'une mère éplorée qui veut comprendre la mort de sa fille et qui pour mener son enquête doit lutter contre la maladie qui la gouverne : Parkinson.

    Entre ces deux combats, l'un affectif, l'autre corporel, l'on découvre une petite bonne femme aux allures vulnérables - bien que passablement acariâtre - mais dont la puissance, malgré les douleurs physiques et psychiques, est celle d'une mère pour son enfant, d'une vivante contre la Grande Faucheuse.

    Le résultat est une agréable mise en scène des ressorts que l'on peut puiser au fond de soi et des représentations que l'on peut avoir sur les autres comme sur soi-même. Le tout dans une atmosphère, des moeurs qui semblent à dix mille lieues de celles d'aujourd'hui. Cette austérité, cette dureté sont aussi dépaysantes qu'intrigantes, mais le chemin de croix d'Elena est avant tout une ode à la vie.