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ségrégation

  • Home de Toni Morrison

    Christian Bourgois Éditeur - 152 pageshome.jpg

    Présentation de l'éditeur : Toni Morrison nous plonge dans l'Amérique des années 1950. « Home est un roman tout en retenue. Magistral. [...] Écrit dans un style percutant, il est d'une simplicité trompeuse. Ce conte au calme terrifiant regroupe tous les thèmes les plus explosifs que Morrison a déjà explorés. Elle n'a jamais fait preuve d'autant de concision. C'est pourtant dans cette concision qu'elle démontre toute l'étendue et la force de son écriture. » The Washington Post « Ce petit roman envoûtant est une sorte de pierre de Rosette de l'œuvre de Toni Morrison. Il contient en essence tous les thèmes qui ont toujours alimenté son écriture. [...] Home est empreint d'une petite musique feutrée semblable à celle d'un quatuor, l'accord parfait entre pur naturalisme et fable. [...] Mme Morrison adopte un style tranchant qui lui permet de mettre en mots la vie quotidienne de ses personnages avec une précision poétique. » The New York Times

    Ma note :

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    (10/20)

    Broché : 17 euros

    Non encore disponible au format poche

    Ebook : 11,99 euros

    Un grand merci à Christian Bourgois Éditeur, la librairie Decitre et PriceMinister pour m'avoir offert la possibilité de découvrir ce livre dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire 2012.

    La sortie d'un livre de Toni Morrison ne passe jamais inaperçue, a fortiori quand sa parution est programmée à l'occasion de la rentrée littéraire et que, concomitamment, l'auteur est l'invitée d'honneur du Festival America de Vincennes. Évidemment, quand on est romancière depuis quatre décennies, professeur de littérature, éditrice, lauréate du Prix Pullitzer 1988 et la première femme noire à avoir reçu le Prix Nobel de littérature en 1993, nul besoin du soutien de ces événements littéraires. Disons qu'ils ne font que renforcer un enthousiasme déjà marqué à l'endroit d'une femme de lettres émérite à l'oeuvre saluée.

    Si l'engouement pour Home n'a pas été absolu - peut-il l'être jamais ? -, il fut pour le moins massif. Pour ma part, je serai plus nuancée.

    Je ne connais pas suffisamment l'oeuvre de l'écivain pour me rallier à la critique du New York Times (cf présentation de l'éditeur ci-dessus). J'en sais néanmoins suffisamment pour savoir que l'exploration de la condition des Noirs américains est la clé de voûte de son travail. Toni Morrison s'est, au fil du temps, inscrite dans les paysages littéraire et militant comme la voix de la communauté noire américaine qui narre et dénonce mieux que personne les clivages entre Noirs et Blancs, sans pour autant jamais tomber dans une écriture revancharde, enragée, face aux horreurs historiques de l'esclavage, de la ségrégation et de la discrimination.

    Pourtant j'ai eu du mal à identifier cet engagement, ce parti pris dans Home. Certes, elle met en scène dans ce dernier roman diverses situations qui ont vocation à dépeindre les "moeurs" américaines de l'époque et représenter sans concession quoiqu'avec une infinie pudeur la répugnance des faits ainsi que la condition misérable et les injustices multiples subies par les noirs.

    Mais là où certains saluent l'évolution, la maturité de sa plume vers un style épuré et subtil qui dit tout en quelques mots, j'y ai davantage vu pour ma part une trop grande concision, même si je reconnais sa faculté de suggestion et le potentiel évocatoire de ses silences. Mais je reste convaincue qu'ici, l'écriture quasi ellipitique fait perdre en puissance, en intensité et qu'il est difficile de fait de s'émouvoir plus qu'un instant là où tout un chacun devrait être horrifié par ce qu'il lit. Finalement, si parfois épurer permet de renforcer l'impressivité, le risque est aussi d'aboutir à l'inverse absolu, à un ensemble édulcoré laissant relativement indifférent. C'est en l'occurrence le regrettable sentiment que j'ai éprouvé en lisant Home. Je note toutefois que cet aspect fondamental d'une écriture retenue, typique de Toni Morrison, appelant à une nécessaire lecture entre les lignes, est beaucoup plus intelligible, moins complexe que dans son livre Love.

    Au final, la fresque d'une époque et d'une condition, annoncée comme un sujet central, est à mes yeux grandement reléguée en arrière-plan, le thème de la situation des Blacks est bien trop succinctement traité. Malgré tout, l'histoire, qui est donc avant tout celle d'un frère et d'une soeur faisant chacun leur route loin de leurs blessures d'enfance et en quête de cette réconciliation d'avec eux-mêmes, est assez prenante bien qu'elle ne laisse pas de souvenir impérissable et qu'il soit difficile de réellement s'attacher aux personnages.

    Dans la balance d'appréciation, j'avoue être passée d'un bilan mitigé à la déception après avoir pris connaissance du papier paru dans Paris Match qui m'a étonnée pour ne pas dire choquée quant à certaines convictions de l'auteur ; elle prône par exemple l'absurdité de la mixité Noirs/Blancs dans les écoles.

    Je doute, après deux ouvrages qui ne m'ont ni l'un ni l'autre transportée, réitérer l'expérience de cette grande figure contemporaine des lettres américaines.

    Ils en parlent aussi : Leiloona, George, Natiora, Nelfesque.

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    La couleur des sentiments de Kathryn Stockett

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    Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur d'Harper Lee

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    Un fusil dans la main, un poème dans la poche d'Emmanuel Dongala

    Extraits :

    Les époux qui avaient été agressés chuchotèrent entre eux ; elle, d'une voix douce, suppliante ; lui, avec insistance. Quand ils rentreront chez eux, il va la battre, se dit Frank. Et qui ne le ferait pas ? Être humilié en public, c'est une chose. Un homme pouvait s'en remettre. Ce qui était intolérable, c'est qu'une femme avait été témoin, sa femme, qui non seulement avait vu, mais avait osé tenter de lui porter secours - lui porter secours ! Il n'avait pas pu se protéger et n'avait pas pu la protéger non plus, comme le prouvait la pierre qu'elle avait reçu au visage. Il faudrait qu'elle paye pour ce nez cassé. Encore et toujours.

    ...

    Le manque de bon sens les irritait mais ne les surprenait pas. La paresse était plus qu'intolérable à leurs yeux : elle était inhumaine. Que l'on fût aux champs, à la maison ou dans son propre jardin, il fallait s'occuper. Le sommeil n'était pas fait pour rêver : il servait à rassembler des forces pour le jour à venir. La conversation s'accompagnait de tâches : repasser, éplucher, écosser, trier, coudre, réparer, laver ou soigner. On ne pouvait apprendre la vieillesse, mais l'âge adulte était là pour tous. Le deuil était utile, mais Dieu valait mieux et elles ne pouvaient pas retrouver leur Créateur en ayant à rendre compte d'une existence vécue en vain. Elles savaient qu'Il poserait à chacune d'elles une seule question : "Qu'as-tu fait ?"

    ...

    Ne compte que sur toi-même. Tu es libre. Rien ni personne n'est obligé de te secourir à part toi. Sème dans ton propre jardin. Tu es jeune, tu es une femme, ce qui implique de sérieuses restrictions dans les deux cas, mais tu es aussi une personne.

    ...

    Cela ne tenait donc qu'à elle. Dans ce monde, parmi ces gens, elle voulait être l'individu qui n'aurait plus jamais besoin d'être secouru. (...) Exposée ou non aux rayons du soleil, elle voulait être celle qui se secourait elle-même. Avait-elle un cerveau, oui ou non ? Regretter n'arrangeait rien, s'en vouloir non plus, mais réfléchir, peut-être. Si elle ne se respectait pas elle-même, pourquoi quelqu'un d'autre devrait-il le faire ?

  • Motherfucker de Sylvain Ricard & Guillaume Martinez

    Tome 1 d'un récit en deux parties au sein du mouvement des Black Panthersmother fucker.jpg

    Editions Futuropolis - 64 pages

    Récit : Sylvain Ricard - Dessin : Guillaume Martinez

    Présentation de l'éditeur : Il s’appelle Vermont Washington. Si son patronyme est symbole de liberté pour l’Amérique, il ne l’est pas pour lui, jeune afro-africain. Il habite à Los Angeles, dans le quartier de Watts, célèbre pour les émeutes survenues, en août 1965, à la suite du 100e anniversaire de l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis. Son quotidien, et celui de sa famille, n’est fait que d’injustices, de restrictions, de discriminations et d’humiliation. Ils sont victimes du racisme ordinaire, qui sévit encore en ces années soixante, où le Ku Klux Klan, vestige insupportable de l’esclavage, n’en finit pas de mourir. Une haine omniprésente perçue à travers le travail, l’éducation, les lieux publics… Même les forces de l’ordre soudoyées participent à cette discrimination générale. C’est donc avec le Black Panther Party, mouvement révolutionnaire afro-américain dont il est membre, que Vermont Washington entend lutter, entouré de ses amis (Noirs), pour leurs droits à l’égalité. Cependant, Pete, son meilleur ami Blanc, qui pourtant soutient le parti, le pousse à être raisonnable, craignant qu’il ne finisse en prison. Son père, chez qui il vit avec sa famille, ayant choisi de faire profil bas, se heurte violemment à lui, lui conseillant de se soumettre. Quant à sa femme impuissante, elle vit dans la peur qu’il ne se fasse tuer à tout moment. De provocations racistes en humiliations permanentes, le destin de Vermont Washington est rythmé par le programme en dix points des Black Panthers : ils luttent pour la liberté, le plein emploi, pour que le peuple Noir ne soit plus volé par la capitalisme, pour des logements décents, l’éducation…

    L'on a beau avoir vu Devine qui vient dîner ce soir, Mississippi burning ou encore lu Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, La couleur des sentiments, il est toujours aussi intéressant que révoltant de se pencher sur cette histoire sombre pas si lointaine qu'est la ségrégation américaine des années 1960.

    Par le biais de l'engagement politique de Vermont Washington, jeune militant des Black Panthers, l'on (re)découvre la condition des descendants d'esclaves qui, malgré un siècle d'abolition, se confrontent à la plus que lente évolution des mentalités. Comment ne pas être révolté face à l'injustice, l'absurdité, la violence, le mépris, l'humiliation, l'ignominie, l'abjection... ?

    Sylvain Ricard, rompu à l'évocation de sujets sensibles (... à la folie pour n'en citer qu'un), réussit la prouesse de construire un récit intelligent, loin de tout manichéisme. Rythmé par le Ten Point Plan, l'histoire met en scène tous les points de vue, toutes les prises de positions possibles (engagement, passivité, extrémisme, courage, lâcheté, désillusion...) sans jamais prendre parti, laissant le lecteur seul juge, fort de son humanité et de son bon sens. La gravité du propos est superbement rehaussée par le lavis à l'encre de Chine de Guillaume Martinez qui offre des portraits absolument magnifiques.

    Une première partie coup de poing qui, si l'on se penche sur les cinq prochains points du Plan à venir, laisse présager une fin de diptyque encore plus ténébreuse. J'attends avec impatience le second volet de ce brillant et nécessaire Motherfucker qui rappelle l'incroyable bond de géant opéré dans les mentalités états-uniennes, qui sont passées en quelque cinquante années du racisme ordinaire le plus odieux à la gouvernance par un américain aux racines africaines - même si les clivages restent tristement d'actualités comme Trayvon Martin l'a funestement expérimenté.