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philosophie

  • Beauvoir in love d'Irène Frain

    A paraître le 18 octobre 2012culture,citation,littérature,livre,roman,biographie,philosophie,amour,féminisme

    Editions Michel Lafon - 407 pages

    Présentation de l'éditeur : On connaît la légende Beauvoir, intellectuelle majeure du XXe siècle, figure de proue du féminisme et compagne de Jean-Paul Sartre. Mais que sait-on de l'amoureuse déchirée qui se cachait derrière l'icône ? 1947. Simone de Beauvoir débarque aux États-Unis pour donner une série de conférences sur l'existentialisme. En vérité, Sartre fait tout pour la tenir à l'écart de son idylle avec la mystérieuse Dolorès Vanetti. Là, à près de 40 ans, Beauvoir va faire la rencontre d'un écrivain américain hors normes : le séduisant Nelson Algren. Dès leur premier échange, c'est le choc. En moins de vingt-quatre heures, dans les bas-fonds de Chicago, entre bars sordides, planques de junkies et un deux-pièces sommaire, Simone revit. Avec Algren, elle va découvrir ce qu'il y a de plus bouleversant dans l'amour au masculin : ses élans de romantisme, ses fureurs et ses émois enfantins... Constamment attisée par leurs séparations et d'éphémères retrouvailles, la tension amoureuse se fait parfois insoutenable. Mais elle réveille aussi l'énergie créatrice des deux amants. C'est à ce moment-là qu'ils écrivent leurs chefs-d'oeuvre : Nelson, le roman qui lui vaudra la gloire, L'Homme au bras d'or, et Simone Le Deuxième Sexe, texte fondateur de la libération des femmes. Ils auront, en tout et pour tout, été réunis pendant moins d'un an mais le souvenir de leur histoire les hantera jusqu'à la mort. À travers ce livre, Irène Frain fait renaître toute la magie et l'illusion des amours impossibles. Celles qu'on n'oublie jamais.

    Au sortir de cette biographie romancée que j'ai dévorée, je suis aussi subjuguée qu'agacée.

    Subjuguée tout d'abord parce que j'ai un sérieux faible - faut-il m'en excuser ? - pour les histoires d'amour. Si tant est qu'elles ne soient pas trop affectées, papelardes, mielleuses, je les trouve exquises et ce d'autant plus quand les amants évoqués ont existé. Quand, de surcroît comme c'est le cas dans Beauvoir in love, il s'agit de personnalités supérieurement intelligentes qui semblaient manier mieux que quiconque les mots d'amour, c'est l'apothéose. Les mots seulement car pour le reste, bien qu'érudits, Simone de Beauvoir et Nelson Algren étaient aussi désemparés et absurdes que tout un chacun face à la puissance dévastatrice des sentiments.

    C'est là que j'en viens à l'agacement. Mais pourquoi Simone de Beauvoir s'est-elle laissée manipuler sa vie durant par ce sale bonhomme qu'était Sartre, au point de sacrifier sa passion pour un homme qui l'aimait réllement, profondément, furieusement, respectueusement ? Comment une si grande figure du féminisme et de l'existentialisme a-t-elle pu prôner de telles idées tout en étant à ce point l'esclave d'un tel goujat pervers et égocentrique ? J'ai beau savoir, d'expérience, qu'il ne faut pas juger des actes amoureux qui s'imposent à la raison des amants, je ne peux m'empêcher de ressentir viscéralement cet immense gâchis.

    En cela, Beauvoir in love est une vraie réussite puisque sa lecture provoque des sentiments violents et déchirants à la mesure de ceux, bien plus intenses fatalement, du célèbre Castor et du lauréat du National Book Award de 1950 (L'homme au bras d'or, éditions Folio). Iréne Frain entremêle avec brio exactitudes historiques et échappées romanesques visant à combler les espaces vides laissés par les mensonges, les silences et le caractère lacunaire ou inaccessible de certaines archives. Comme elle le dit elle-même dans son avant-propos, elle est "convaincue que l'Histoire peut laisser place à l'imagination. Et que l'imagination elle-même peut être rigoureuse."

    Effectivement, Beauvoir in love sonne juste et résonne longtemps tant on retrouve un peu de ses amours mortes dans la passion de ces deux êtres qui, avant d'être des personnalités, étaient une femme et un homme, deux coeurs unis et déchirés. Irène Frain signe ici incontestablement un grand roman qui n'est pas sans rappeler le Goncourt 2007, excusez du peu, Alabama Song de Gilles Leroy.

    Extraits :

    Rien ne t'arrive sans que tu l'aies laissé se produire.

    Nelson Algren

    ...

    Ma vie, je l'ai vécue comme je voulais la vivre... Le monde réel est un vrai foutoir.

    Simone de Beauvoir

    ...

    Des machines à écrire, il aime tout, le clavier, le ruban, l'odeur d'encre, le levier de retour du chariot, la petite sonnerie qu'il émet à chaque passage à la ligne.

    ...

    Entre les lignes se lit aussi le choc qui fit de lui un autre homme à son retour de guerre. Sitôt débarqué en Amérique, il n'a pas seulement constaté que presque partout, les néons inhumains du Roi-Dollar avaient remplacé les becs de gaz. Dans les livres qu'il a achetés, il a vu qu'à part Hemingway, les romanciers de son pays s'étaient presque tous mis à raconter des histoires pour nantis. Ca l'a écoeuré. Mais très vite, il a pensé : les livres, c'est comme l'éclairage ; les hommes ont changé les lampes mais la Lune est toujours là, au-dessus de nos têtes, à nous observer de son oeil qui ne se fait jamais avoir. Et il s'est mis à écrire comme la Lune aurait fait si elle avait été romancière : il est allé chercher ses personnages là où personne ne va jamais. Histoire de mettre un peu d'humanité, comme il disait cet après-midi, dans les déserts de néon où les gens vont bientôt crever la gueule ouverte si la sincérité des écrivains ne s'en mêle pas.

    Car il y a beaucoup d'espoir, dans ce qu'il écrit. Ce type croit à la toute-puissance des mots. Et il a l'air de penser que, chez tout homme, même la plus noire crapule, demeure un lac d'innocence absolument intact. Selon lui, il peut ressurgir à tout moment au grand jour. Il suffit que le type, ou la fille, reçoive un peu d'amour. Et l'amour - ça éclate à chaque page de son livre -, c'est regarder l'autre.

    Il donne parfois envie de pleurer, son bouquin. Il n'y a que la vérité pour vous mouiller les yeux de cette façon-là. Et si cet homme aimait de la même façon qu'il écrit ?

    ...

    Elle tombe de sommeil, referme le livre. Et cependant, l'instant d'apèrs, le rouvre. Et se replonge dans sa lecture.

    ...

    On y voit deux amants qui, au lendemain de leur première nuit, s'amusent à parodier une cérémonie de mariage. L'homme, par dérision, glisse au doigt de sa maîtresse une bague de pacotille. La femme, comme lui, semble familière des aventures d'un soir ; d'un seul coup, pourtant, tout dérape : elle se penche sur l'anneau et l'embrasse comme s'il était sacré.

    Son geste impressionne l'homme. Et l'émeut. Moitié pour fêter ça, sans doute, moitié pour renouer avec la joyeuse désinvolture des moments précédents, il ouvre une bouteille de chianti. Les deux amants se mettent à boire. Cette fois, ils s'amusent à échanger des serments. Mais au bout d'une heure, ils s'aperçoivent qu'ils pensent tout ce qu'ils disent. Une fois encore, la gravité les a rattrapés.

    Selon ce texte, pour cette cérémonie improvisée, les deux amants se trouvèrent aussi un prêtre : le ciel.

    ...

    Il en va ainsi des histoires d'amour : même lorsqu'elles sont finies, des riens - bouts de scène, mots en miettes, gestes saisis au vol - demeurent figés dans la mémoire des amants et ne meurent qu'avec eux.

    ...

    "Petite, comment as-tu pu avoir envie de moi si vite, si grossièrement et si intensément, la toute première nuit, comme jamais aucune femme n'a eu envie d'un homme auparavant ?"

    ...

    Pour la première fois de son existence, la vie lui paraît plus forte que les mots.

    ...

    "Je veux tout de la vie, être une femme et aussi un homme, avoir beaucoup d'amis, et aussi la solitude, travailler énormément, écrire de bons livres, et aussi voyager, m'amuser, être égoïste et aussi généreuse..."

    ...

    Devant elle, par moments, je redeviens le gosse timide que j'étais à quinze ans, je perds tout mon bagout. Alors que je sais parfaitement que le monde n'est jamais qu'un bordel aux rideaux tirés, je l'ai même écrit dans un livre.

    ...

    "Je lui ai envoyé le roman où je raconte ma jeunesse. J'espère qu'elle comprendra ce que j'ai dit à la première page sur la Maudite Sensation, cette impression qui me prend si souvent, d'être floué, refait, depuis que je suis né.

    ...

    Mais dès qu'ils ont poussé la porte du deux-pièces, ils ont bien dû voir la réalité en face : quelque chose d'évanescent flottait dans l'air. Quelque chose qui s'en allait, qui serait bientôt perdu.

    Et ce quelque chose en suspens, à la veille de s'enfuir, ils ont tout de suite vu ce que c'était : la magie. Le sortilège étrange qui avait fait qu'ici, pendant quelques jours, chaque instant avait été d'or ; et le moindre geste, le moindre mot, un diamant tombé des étoiles.

    Ils n'en ont pas parlé, ni lui, ni elle : ils se sont dit que s'ils en parlaient, ce serait encore pire. Mais ce soir-là, se souvint Simone, Nelson lui fit l'amour à la va-vite, et mal. C'était la première fois.

    ...

    Fichu pour les gestes mais pour les mots, encore un peu de marge. Cette fois ils s'y prennent bien, le quart d'heure suivant ressuscite la magie.

    Sauf que ça se passe au téléphone. Et le téléphone, en même temps que ça fait un bien fou, ça fait aussi très mal. Ils finissent par raccrocher.

    ...

    A la fin des nuits les plus enivrantes se lève toujours un matin où les amants se retrouvent englués dans la boue de notre bonne vieille Terre, contraints de passer chaque jour toutes sortes de compromis, arrangements et cotes mal taillées avec ceux qui la peuplent - "les autres", comme les appelait Sartre, qui proclamait que c'était l'enfer.

    ...

    Donc la raison qui n'a plus de prise, subitement, le corps qui n'en fait qu'à sa guise et s'emmêle à l'autre corps, s'y ligote, s'y scelle. L'amour est impossible, oui. Mais surtout impossible à finir.

    ...

    Dans toutes les larmes s'attardent un espoir...

    Simone de Beauvoir

  • Thoreau La vie sublime de A. Dan et Maximilien Le Roy

    Editions Le Lombard - 89 pages

    thoreau la vie sublime.jpg

    Scénario & couleurs : Maximilien Le Roy

    Dessin : A. Dan

    Présentation de l'éditeur : Mars 1845. Henri David Thoreau est lassé des grandes villes et d'une société trop rigoriste pour le laisser pratiquer l'enseignement tel qu'il l'entend. Le poète philosophe choisit de revenir à une vie simple, proche de la nature, dans son village natal. C'est dans ce cadre qu'il écrit les essais qui feront de lui une des figures marquantes du XIXe siècle américain, dont les idées trouvent plus que jamais un écho aujourd'hui.

    Après la biographie dessinée récemment parue de l'illustre peintre Egon Schiele Vivre et mourir de Xavier Coste qui m'avait enchantée, j'ai décidé de faire un tour en philosophie en me penchant sur le destin de Thoreau, scénarisé par ce même Maximilien Le Roy qui, à partir de l'oeuvre de Michel Onfray, nous avait déjà proposé l'intéressant bien que complexe Nietzsche Se créer liberté. Il faut croire que l'auteur se plaît à l'exercice du récit de vie puisque son prochain album à paraître s'intitule Gauguin, loin de la route.

    La vie sublime n'est pas une biographie exhaustive de l'homme de lettres poète naturaliste philosophe. Débutant non pas dans l'enfance mais au moment de sa retraite dans les bois (qui inspira le fameux Walden) - instant s'il en est qui marque les débuts de son militantisme -, ce récit a davantage pour vocation à amorcer la découverte de la pensée et de rétablir un semblant de vérité dans la perception du personnage et de sa philosophie qui ont été largement repris et détournés. 

    Cette piqûre de rappel de préceptes on ne peut plus d'actualité (égalitarisme, protection de l'environnement...) est une gageure en ces temps troubles, mais Maximilien Le Roy réussit haut la main ce défi sans tomber dans l'idolâtrie improductive tant de fois observée. Les inconditionnels d'Into the wild et Le Cercle des poètes disparus se délecteront à n'en pas douter de retrouver un peu de l'esprit libertaire insufflé par ces films.

    Le découpage des illustrations, en faisant la part belle à la contemplation de la nature, est en parfaite adéquation avec le style de vie de Thoreau. L'interview en fin d'ouvrage de Michel Granger, professeur émérite de littérature américaine de XIXe siècle à l'Université de Lyon, permet d'approfondir le sujet effleuré par la bd. Le tout formant une introduction magistrale à l'univers du penseur subversif américain.

    Rappelons toutefois que connaître et comprendre ses idéaux n'est utile qu'à condition de se placer du côté de l'action...

    Extraits :

    Thoreau avait encore la forêt de Walden - mais où est maintenant la forêt où l'être humain puisse prouver qu'il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ?

    Je suis obligé de répondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut pour l'instant que je le fasse à l'intérieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. A son pouvoir je n'ai rien à opposer que moi-même - mais, d'un autre côté, c'est considérable. Car, tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s'exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté.

    Stig Dagerman

    ...

    Ici la vie, champ d'expérience de grande étendue inexploré par moi...

    ...

    Ce qu'il me faut, c'est vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez résolument, assez en Spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n'était pas la vie...

    ...

    Quand un gouvernement est injuste, la place de l'homme juste est en prison.

    ...

    Grâce à mon expérience, j'appris au moins que si l'on avance hardiment dans la direction de ses rêves et s'efforce de vivre la vie qu'on s'est imaginée on sera payé de succès inattendus en temps ordinaires.

    ...

    L'homme sage n'est utile que tant qu'il reste un homme et refusera d'être de la glaise. Je suis trop bien né pour être possédé, pour être un subalterne aux ordres, un serviteur ou instrument utile de tout état souverain par le monde.

    ...

    Quand un sixième de la population d'une nation ayant vocation d'être le refuge de la liberté sont des esclaves, que tout un pays est injustement envahi et conquis par une armée étrangère et soumis à la loi militaire, je pense qu'il n'est pas trop tôt pour que les hommes honnêtes se rebellent et fassent la révolution.

    ...

    Vouloir devenir connu, c'est tomber plus bas que terre. On voudra vous corrompre, vous récupérer, exploiter votre nom, la presse bavera dans ses colonnes, et tout ça sans jamais comprendre vos mots comme il faut. Le succès est une infortune, soyez-en sûr.

    ...

    Loin de moi l'envie de créer des copies ! Je voudrais juste que chacun explore sa propre route, celle qui lui convient le plus, en voie vers, disons, une libération.

    ...

    Je ne veux pas tuer, ni être tué, mais je peux imaginer les circonstances qui rendront tout ça inévitable...

  • Les dieux & les mots de Lucien Jerphagnon

    culture,littérature,livre,essai,philosophie,citationHistoire de la pensée de l'Antiquité au Moyen-Âge

    Editions Tallandier - 575 pages

    Présentation de l'éditeur : La philosophie ? Le mot, déjà, inquiète, et la chose, pour autant qu’on en ait l’expérience, ne rassure pas. A considérer l’histoire des vingt-cinq siècles de philosophie qui sont derrière nous, la philosophie apparaît comme un foisonnement, un buissonnement touffu dont les rameaux s’emmêlent, poussant chacun vers un peu plus de lumière. Il ne s’agit pas d’une progression de la pensée, siècle après siècle, vers la Vérité absolue. Les philosophes ne s’entendent pas très bien entre eux… Mais leurs désaccords ne sont pas plus surprenants qu’ils ne sont nouveaux : ils tiennent en effet à l’essence même de la démarche philosophique. Un philosophe est quelqu’un qui veut comprendre tout ce qui, au départ, lui posait problème : le monde, la nature, l’homme, les dieux… Et chacun, partant de son expérience personnelle, arrive par un raisonnement d’une logique incontestable à une solution différente des autres. Partant de ce constat, Lucien Jerphagnon s’attache non pas à définir la philosophie, mais à nous guider à travers les différentes écoles de pensée. « Tout ce que je puis faire, juge-t-il, c’est d’exposer sous les yeux du lecteur les vingt premiers siècles d’une aventure à laquelle il lui revient, si le cœur lui en dit, de découvrir un sens. » D’Héraclite à Guillaume d’Ockham, tour à tour féroce et chaleureux, hilare et navré, il embrasse avec son habituelle érudition l’immense aventure de l’esprit : les origines de la philosophie, des premiers physiciens, Socrate ou la conscience dans la cité, Platon ou la politique sous l’angle de l’éternel, Aristote ou le Macédonien surdoué, les cyniques et les cyrénaïques, les épicuriens, les stoïciens, philosophes pour un monde nouveaux, Plotin ou l’absolu entrevu, Augustin ou les cieux nouveaux, la scolastique ou le retour d’Aristote...

    Vingt siècles de pensées en 575 pages, un pari osé, fou. Un pari plus que réussi par Lucien Jerphagnon puisque son ouvrage a été couronné par l'Académie des sciences morales et politiques ! Il est vrai, aussi, qu’être Lucien Jerphagnon n’était pas rien (il nous a quitté en septembre 2011) : professeur émérite des Universités, membre de l’Académie d’Athènes, lauréat de l’Académie française et de l’Académie des sciences morales et politiques, directeur de la traduction des Œuvres de Saint-Augustin dans la Bibliothèque de la Pléiade... Excusez du peu !

    La philosophie vous fait peur, ne vous rappelle que quelques vagues souvenirs du lycée ? Alors cet ouvrage est écrit pour vous. Il l'est également si l’histoire de la philosophie n’est ni absconse ni abstruse pour vous. Aristote, Platon, Socrate, Anthisthène, Epicure de Samos, Zénon de Cittium, Timon de Phlionthe, Lucrèce, Plotin, Augustin, Averroès, Thomas d’Aquin, Eckhart, tous bien présents dans ce joyeux bazar philosophique.

    Qu’est autrement l’histoire de la philosophie sinon un incroyable, formidable, merveilleux bazar ? Que serions-nous sans ces extraordinaires précurseurs qui ont ouvert la voie ? Jour après jour, nous sommes confrontés à une philosophie de comptoir souvent imbécile – abjecte dans le pire des cas. Retournons vers ces annonciateurs ! Quelles formidables leçons nous donnent-ils !

    Nous l’avons - peut-être - oublié, mais les questions que nous nous posons sont toujours les mêmes : pourquoi sommes-nous là, pourquoi sommes-nous Homme, pourquoi devons-nous disparaître... ? Ah ce fameux « Pourquoi ? », si enfantin et pourtant si adulte… Les réponses, toujours de plus en plus complexes, n’ont pas réussi à nous apaiser. Et si les réponses données il y a plus de mille étaient les bonnes ?

    Oui, ces réponses sont parfois simplistes (ou donnent l’impression de l’être) mais si pertinentes. Qu’il est bon de les relire, loin du tumulte du monde, d’en goûter la justesse, la finesse, la subtilité. Qu’il est réconfortant de se dire que ces - si vieux - aïeux veillent sur nous.

    Avec une érudition magistrale, sans faille et pourtant si accessible, Lucien Jerphagnon arrive à nous expliquer ce qu’était la philosophie des temps premiers et nous guide avec une infinie pédagogie à travers les différentes écoles de pensée. Merci à ce grand monsieur, le professeur que j’aurais toujours voulu avoir.

    Extrait :

    Citer Lucien Jerphagnon serait, tout simplement, recopier son ouvrage. Je me limiterai donc à une seule parole d'un père de la philosophie (à vous de découvrir lequel) :

    L’acte de ce qui est en puissance en tant même qu’en puissance – c’est-à-dire qu’il n’est jamais tout à fait acte ; il est « un acte imparfait ». Cela même oriente la pensée dans la direction d’un renouvellement perpétuel.

    Rédigé par Vincent

  • Nietzsche Se créer liberté de Maximilien Le Roy et Michel Onfray

    nietzsche.jpgEditions Le Lombard - 126 pages

    Présentation de l'éditeur : Après avoir donné un grand coup de pied dans le dogmatisme intellectuel français, le philosophe Michel Onfray offre un nouvel outil à tous les esprits curieux et désireux de s'initier à la libre pensée, avec cette biographie bédessinée de Friedrich Nietzche, l'un de ses maîtres à penser. Au fil de ces 120 planches, superbement illustrées du trait sensible de Maximilien Leroy, le lecteur découvre la vie d'un homme absorbé par sa recherche d'un absolu, tourné vers l'homme et sa quête de bonheur. La vie d'un penseur prêt à payer le prix de sa pensée révolutionnaire et sans concessions.

    Il y a les gens qui lisent et ceux qui ne lisent pas. Pour peu que vous fréquentiez des membres de la première catégorie, vous conviendrez sûrement qu'il est certaines de ces personnes qui pensent qu'il est de bon ton de se la péter, qui utilisent un peu les ouvrages lus (ou non, ne sous-estimons pas les bluffeurs qui se la racontent doublement) comme des étendards de leur intellect revendiqué. Souvent, ces lecteurs prétendent ne pas lire de romans. Pour eux, seul l'essai est digne de proclamer leur supériorité culturelle.

    Dans ma bibliothèque, l'essai n'a que peu droit de cité. J'aimerais parfois en lire davantage pour le seul plaisir de démasquer les pseudo-lecteurs aspirant élitistes adeptes du mépris de leur auditoire et de les coincer dans leurs arguments piqués çà et là et répétés comme des perroquets.

    Mais las ! Je ne lis que trop peu de livres autres que romans. Force m'est de constater que les ouvrages historiques ou scientifiques ou politiques ou... ou... ou... me gonflent. Moi quand je lis, je veux m'évader, pas réfléchir (trop), ni prendre des notes qu'il me faudra réviser comme en leur temps les leçons d'histoire-géo pour mieux les recracher et ainsi briller en société. Pour apprendre - ce que j'adore -, je suis plutôt portée sur le documentaire, plus concis mais pas moins précis. Télévisés le plus souvent. Mais également bd.

    Car le neuvième art que je chéris multiplie ces derniers temps les parutions de dessinateurs reporters façon Davodeau qui rendent accessibles au plus grand nombre des sujets parfois complexes. C'est ainsi que j'ai découvert Nietzsche dont je ne connaissais que quelques titres et citations, fonds commun de ce que l'on appelle la culture générale.

    Cet album somptueux, aux magnifiques aplats et couleurs franches inspirés des tableaux impressionnistes et fauvistes, retrace la pensée brillante et intimement liée à son expérience personnelle du philosophe allemand. L'on découvre un homme solitaire aux idées révolutionnaires pour son époque, désireux de "briser les anciennes tables de loi". Un homme passionné de musique, un homme extrêmement lucide tout autant qu'aux portes de la folie et surtout, un homme manipulé dont la représentation généralement admise est galvaudée. J'ai par exemple découvert avec stupeur que le fervent antisémitisme qu'on lui prête communément est totalement inexact.

    Certains lecteurs plus pointus et/ou contre-partisans fervents du controversé Michel Onfray jugeront peut-être qu'il s'agit davantage d'un récit hagiographique que d'une biographie objective. Pour ma part, je n'y ai vu que le magnifique ouvrage d'un dessinateur talentueux m'offrant la possibilité de découvrir plus avant la vie et les idées d'une figure incontournable de la philosophie.

    Malgré tout - car il y a un bémol à mon enthousiasme -, si l'objet de ce livre est de rendre plus accessible la pensée nietzschéenne, il faut bien avouer que l'on est loin de la vulgarisation. Sans connaissance a priori de l'homme et de son oeuvre, il reste quand même difficile de tout comprendre. Certaines références sont restées complètement abstraites à la béotienne que je suis. La bd n'en démérite pas pour autant, elle reste un premier pas fort enrichissant.

    Retrouvez l'interview de Maximilien Le Roy à propos de Nietzsche.

    A noter que le talentueux Le Roy a réédité l'exercice plaisant de la biographie bédessinée en scénarisant dans La vie sublime la pensée de l'incontournable philosophe américain Thoreau, indigné avant l'heure si enclin à la Désobéissance civile. Si vous avez aimé Into the Wild, foncez !

    Extraits :

    Il faut aimer ce qui advient. "Amor Fati" : "Aime ton destin". Voilà ma formule pour toute chose. C'est d'ailleurs la formule du bonheur... Du moins la conjuration du malheur. C'est la plus haute sagesse.

    ...

    Que peux-tu attendre du christianisme, cette maladie qui nous invite au suicide lent... Qui veut que nous mourrions de notre vivant sous prétexte que nous mourrons mieux le jour dit ? Que peux-tu attendre de cette religion qui vénère une cadavre crucifié ? De cette religion qui fait les vertus des vices du renoncement au corps, à la chair, au plaisir de la vie ? Il n'y a pas d'arrière-monde, pas de Ciel, pas d'Enfer, pas de Dieu, pas de Diable !

  • Le secret de Frédéric Lenoir

    le secret.jpgEditions Albin Michel - 157 pages

    Présentation de l'éditeur : "Emilie fut la seule à remarquer que son fils avait dans le regard quelque chose de nouveau, d'indéchiffrable, une lumière impalpable qui lui rappelait ce bonheur intérieur qu'elle-même ressentait lorsqu'elle allait visiter son propre secret. Elle sut que Pierre taisait l'essentiel, mais elle resta silencieuse". Que s'est-il donc passé dans la vieille vigne abandonnée où l'on a retrouvé Pierre Morin inanimé après deux jours d'absence ? Dans le village, tous s'interrogent, se passionnent et cherchent à percer à tout prix son secret. Avec ce récit captivant d'un genre tout à fait nouveau, aux frontière du conte philosophique et du roman à suspense, Frédéric Lenoir nous offre une parabole sur les choix et les valeurs essentielles de notre existence.

    Frédéric Lenoir est un auteur que l'on trouve habituellement au rayon religion. Peu de chances a priori que je lise un de ces livres. Si besoin est de le rappeler, il ne faut jamais dire "Fontaine...". C'est donc à l'occasion de l'opération été du Livre de poche que j'ai eu l'occasion de découvrir la plume de cet auteur qui donne aussi dans le roman court (même si bien sûr, un de ses personnages est un prêtre).

    Le secret est une magnifique histoire pleine de poésie, de douceur, de délicatesse... et aussi de cruauté. Avec un magnifique crescendo dans le suspens, Frédéric Lenoir fait de son roman un véritable page turner et nous dresse un portrait sans concession de la bonté comme de la bassesse humaine. Plus qu'un roman, c'est une réflexion philosophique sur le matérialisme et la cupidité tout autant qu'une ode aux merveilles de la Nature.

    Chaudement recommandé, pour tout public.

    Extraits :

    Pierre aimait surtout s'étendre dans l'herbe, à une courte distance de la rivière, fermer les yeux et écouter le chant de la nature. L'écoulement de l'eau formait une sorte de grondement continu sur lequel venaient danser une multitude de voix les plus variées : le cri aigu du pinson, le sifflement du vent dans le feuillage des peupliers, le piaillement des mésanges, le frêle grésillement d'une sauterelle. Il lui arrivait d'être si intensément présent à cette symphonie pastorale qu'il se sentait fondre dans cet univers de sons jusqu'à perdre toute conscience de lui-même : il ne faisait plus qu'un avec l'eau, le vent, le chant des oiseaux. Il n'était plus dans la nature, il était la nature.

    ...

    Il craignait que l'homme n'en vienne progressivement à ne plus savoir savourer les plaisirs humbles et profonds de l'existence pour devenir un perpétuel insatisfait, toujours en quête de nouvelles possessions.

    ...

    Où est ton trésor, là aussi sera ton coeur.

    Matthieu, 6, 21