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  • Juste avant le bonheur d'Agnès Ledig

    Éditions Albin Michel - 343 pagesculture,littérature,livre,roman,amour,mort,solidarité,amitié

    Présentation de l'éditeur : Cela fait longtemps que Julie ne croit plus aux contes de fée. Caissière dans un supermarché, elle élève seule son petit Lulu, unique rayon de soleil d'une vie difficile. Pourtant, un jour particulièrement sombre, le destin va lui tendre la main. Ému par leur situation, un homme généreux les invite dans sa maison du bord de mer, en Bretagne. La chance serait-elle enfin en train de tourner pour Julie ? Agnès Ledig, auteur de Marie d'en haut, Coup de coeur du Grand Prix des lectrices de Femme Actuelle, possède un talent singulier : celui de mêler aux épisodes les plus dramatiques de l'existence optimisme, humour et tendresse. Dans ce roman où l'émotion est présente à chaque page, elle nous fait passer avec une énergie communicative des larmes au rire, elle nous réconcilie avec la vie. Juste avant le bonheur fait partie de ces (trop) rares livres qu'on a envie de rouvrir à peine refermés, tout simplement parce qu'ils font du bien !

    Ma note :

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    Broché : 19,50 euros

    Ebook : 13,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Albin Michel pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    Des quarante-trois romans français jusqu'alors couronnés par le Prix Maison de la Presse, je n'avais lu que Les yeux jaunes des crocodiles de Katherine Pancol et Aux fruits de la passion de Daniel Pennac, sans même savoir qu'ils s'étaient vus décerner cette distinction littéraire. Notant toutefois a posteriori que ces primés l'avaient été à juste titre eu égard à leurs qualités respectives, c'est en connaissance de cause que je me suis lancée à l'assaut du quarante-quatrième vainqueur de ce prix, désavantage s'il en est puisque l'on attend toujours plus d'un livre salué par la critique...

    Quels qu'aient été les concurrents en lice pour l'édition 2013 du Prix Maison de la Presse, Juste avant le bonheur est un lauréat tout ce qu'il y a de plus méritoire.

    Prenant le contre-pied total de l'individualisme ambiant, l'auteur articule sa narration autour du thème de la coalescence - "rapprochement de personnes sensibles et meurtries dont le contact entraîne une reconstruction solide de chaque élément à travers le tout qu'ils forment" -, induisant donc la présence de personnages écorchés qui s'accrochent les uns aux autres pour réapprendre à vivre. La vie n'étant pas avare de gifles et d'épreuves, c'est un cortège d'éclopés du quotidien en tous genres que l'on apprivoise et auxquels on s'attache dans ce roman.

    Il y a dans cette touchante histoire d'amitié du lyrisme et des envolées dictées par les passions de l'auteur (nature, astronomie, médecine, navigation, randonnée...). Il y a du road trip et du journal intime dans ces tranches de vies. Il y a aussi des dialogues d'une rare vivacité, toujours touchants. Il y a surtout la vie, son lot de rebondissements, de joies et de tristesses, ce tourbillon d'émotions douces et amères, tendres et violentes.

    Acculée par la maladie de son fils à trouver une première fois dans la plume son exutoire, Agnès Ledig offre les mots de son deuxième roman comme échappatoire au lecteur. Et c'est sans doute cette perte qui lui permet d'affirmer avec tant de justesse, de maturité et de sensibilité la préciosité de l'existence.

    Elle enfonce peut-être des portes ouvertes, parfois avec facilité, quelques clichés et métaphores maladroites mais souligne avant tout avec intensité des évidences qui échappent trop souvent à la raison.

    Tout d'abord - version humaniste de l'effet papillon - que la moindre petite attention peut bouleverser les destins de nombreuses personnes. Que l'avenir de l'homme est dans la solidarité et non dans son égoïsme, son individualisme, son repli sur lui, sa méfiance de l'autre. Que c'est au contact de son prochain que l'on retrouve goût à la vie, que l'on surmonte les épreuves.

    Ensuite, qu'il faut cueillir dès aujourd'hui les roses de la vie. Hymne à l'espoir, le récit est marqué par la récurrence du proverbe arabe "Ne baisse pas les bras, tu risquerais de le faire deux secondes avant le miracle". L'auteur retient d'ailleurs elle-même cet adage comme LA phrase de son roman.

    Entre apologie philosophico-poétique du petit bonheur, du non-renoncement et évocation mélancolique de l'inexorable tragédie existentielle, Agnès Ledig dicte l'urgence de vivre, clame l'indispensable générosité, hurle l'espérance et refuse d'accorder la victoire au malheur.

    Juste avant le bonheur est donc un vrai feel good book dont on ne quitte qu'avec regret, non pas des protagonistes mais des amis, une famille. Loin du récit léger dégoulinant de bons sentiments, il a l'authentique parfum de la réalité entre tragédie et conte de fée. Aussi dur qu'optimiste, aussi désenchanté que porteur d'espoir, il malmène et dévaste autant qu'il réjouit. Il embarque avec force pour mieux réconcilier avec la vie.

    Bref, il arrache les sourires, les larmes, les tripes, comme rarement. L'on ne sort que profondément bouleversé mais aussi grandi de ce très beau roman.

    Avertissement : spoiling massif dans de nombreuses chroniques (hormis les liens ci-dessous) ainsi que dans les résumés et avis des sites de vente en ligne. À éviter !

    Ils en parlent aussi : Pierre, Clara, Marie-Claire, Le Figaro.

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    La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli

    Un été de trop d'Isabelle Aeschlimann

    Dieu est un pote à moi de Cyril Massarotto

    Ce parfait ciel bleu de Xavier de Moulins

    L'amour sans le faire de Serge Joncour

    L'élégance du hérisson de Muriel Barbery

    Les déferlantes de Claudie Gallay

    Les livres d'Anna Gavalda

    Extraits :

    Les gens que nous avons aimés ne serons plus jamais où ils étaient, mais ils seront partout où nous sommes.

    Alexandre Dumas

    ...

    Coalescence : n.f. 4. HUM. Rapprochement de personnes sensibles et meurtries dont le contact entraîne une reconstruction solide de chaque élément à travers le tout qu'ils forment.

    ...

    Elle fait partie de ces gens que le destin épargne peu. Il y en a comme ça...

    ...

    Ça fait une éternité qu'un homme n'a pas été gentil avec elle. Pour une fois que c'est dans ce sens ! Pourtant, à vingt ans, Julie n'a déjà plus l'habitude de ce genre d'attentions. L'insouciance a rejoint la dignité au cimetière des illusions perdues.

    ...

    Aider une personne en difficulté à traverser la rue met du baume au coeur pour l'heure qui suit.

    ...

    Il est parfois des impressions que l'on n'explique pas.

    ...

    Ce n'est pas de géographie dont il est question dans ce voyage. Plutôt des profondeurs humaines et de leurs forêts impénétrables.

    ...

    Julie est presque vulgaire, un peu garçonne et affirmée. Mais il y a chez elle ce truc en plus qu'ont certaines personnes. L'incandescence. Cette chose qui réchauffe et fait vibrer à la fois.

    ...

    - Ce n'est pas la vie qui est belle, c'est nous qui la voyons belle ou moins belle. Ne cherchez pas à vouloir atteindre un bonheur parfait, mais contentez-vous des petites choses de la vie, qui, mises bout à bout, permettent de tenir la distance.

    - Qu'appelez-vous les petites choses de la vie ?

    - Les tout petits riens du quotidien, dont on ne se rend même plus compte mais qui font que, selon la façon dont on les vit, le moment peut être plaisant et donne envie de sourire. Nous avons tous nos petits riens à nous. Réfléchissez, je suis sûr que vous en trouverez à la pelle.

    ...

    Rien ne sert de s'opposer, le destin trace le chemin. On le suit ou pas. Mais si on ne marche pas dans ses pas, on finit par se perdre.

    ...

    De croire peut déplace des montagnes, mais parfois, cela ne suffit pas. Les montagnes s'écroulent et on est dessous.

    ...

    Le silence a cette vertu de laisser parler le regard, miroir de l'âme. On entend mieux les profondeurs quand on se tait.

    ...

    - (...) Et puis, elle prend le temps. Pas comme tous ces médecins qui te font un grand sourire en faisant semblant de t'écouter, mais qui, pendant que tu leur expliques que tu te pisses dessus, pensent à leurs prochaines vacances au ski que le dépassement pharaonique que tu vas leur allouer aidera à payer, et qui, en prime, te font comprendre qu'il serait préférable que tu remettes tes chaussures dans le couloir, pour enchaîner avec les patientes suivantes, rentabilité oblige, parce que le ski, ça coûte bonbon, vu les stations dans lesquelles ils ont l'habitude d'aller...

    ...

    - "Tu ne sais pas à quel point tu es fort jusqu'au jour où être fort reste la seule option." C'est Bob Marley qui a dit ça.

    (...) - Tu sais qu'il n'y a pas que Bob Marley qui dise des choses vraies ?

    - Ah ? répond-elle amusée.

    - Albert Einstein aussi.

    - On va parler de relativité ?

    - Exactement. Mais pas celle que tu connais. "Placez votre main sur un poêle une minute et ça vous semble durer une heure. Asseyez-vous auprès d'une jolie fille une heure et ça vous semble durer une minute. C'est ça la relativité."

    ...

    Le commun des mortels s'imagine que plus le temps passe, et mieux ça va, mais ces émotions-là ne suivent pas une ligne droite ascendante, mais une sinusoïde, avec des sommets et des creux de vague.

  • Une vie plus une vie de Maurice Mimoun

    une vie plus une vie.jpgÉditions Albin Michel - 200 pages

    Présentation de l'éditeur : « Maurice Mimoun est un chirurgien fameux, aimé fidèlement par ceux qui grâce à lui ont pu retrouver leur apparence physique même après les plus désastreuses blessures. À la compétence médicale est liée chez lui une exceptionnelle connaissance de la vie ; c’est grâce à elle que ce livre a pu naître : le vrai roman d’un vrai romancier. Dans ses personnages il ne faut pas chercher quelque autobiographie dissimulée, mais les grands thèmes de l’existence humaine : le corps, la douleur, l’amitié, la peur, la fatigue, la fidélité, la trahison, la vieillesse… Et la mort - avec une étonnante imagination onirique il s’interroge : sera-t-il possible un jour de la chasser de nos vies ? » Milan Kundera

    Ma note :

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    Broché : 15 euros

    Ebook : 9,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Albin Michel pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    Dans les couloirs des hôpitaux, les centres de rééducation, les cabinets de kinésithérapie ou même indépendamment de tout cadre de santé... N'en déplaise aux intéressés, les chirurgiens ne jouissent pas à proprement parler d'une réputation glorieuse, humainement parlant. Souvent jugés d'une suffisance arrogante, nombre de patients déplorent leur manque d'égard, leur déplorable écoute, leur mépris de la communication et leur absence d'émotionnalité. Bref, souvent réduits à des numéros de chambre ou des pathologies plutôt que d'être considérés comme des individus en souffrance, les malades doivent trop souvent ajouter à leurs maux la douleur provoquée par le manque d'humanité des coupeurs de mou. Si vous en doutez encore, interrogez les habitués des blouses blanches (votre humble serviteuse) ou lisez Hors de moi de Claire Marin.

    Pourtant, Une vie plus une vie, véritable Jules et Jim dans les couloirs d'un hôpital, en abordant tous les grands thèmes de la vie avec émotions et sensibilité, témoigne d'une indiscutable humanité et d'une connaissance aigüe et attentionnée de l'âme humaine. En revisitant le triangle amoureux dans ce premier roman, il y a fort à parier que le Docteur Maurice Mimoun, directeur du service de chirurgie plastique, reconstructrice et esthétique de l'hôpital Saint-Louis et du centre de traitement des brûlés, redore un peu le blason des couturiers de la chair. Et se fasse une place de choix dans le monde des lettres puisque le taiseux romancier tchèque Milan Kundera a brisé son légendaire silence sur la production contemporaine pour louer le texte de Maurice Mimoun dont il signe d'ailleurs l'élogieuse quatrième de couv' et le bandeau.

    Depuis l'enfance, Rania, Simon et Tom entretiennent une amitié fusionnelle qui évolue naturellement en grandissant. Mais l'alchimie amoureuse qui règne entre eux est complexe. Devenue chirurgienne, Rania devrait logiquement choisir le discret et sensible Simon, brillant chercheur en cancérologie. C'est pourtant l'arrogant et hypocondriaque homme d'affaires Tom qui deviendra son époux... Ce choix est-il raisonnable ? Raisonné ? L'amitié pourra-t-elle survivre à l'amour ? À la mort ?...

    C'est donc bien d'amitié et d'amour dont il est question dans ce roman, avec tout ce que ces notions impliquent d'incompréhensible et d'irrationnel. Au-delà d'une analyse des sentiments, ce texte romantique amène à une profonde réflexion existentielle en évoquant brillamment l'éthique médicale, la quête d'éternité, la folie et, évidemment, la mort.

    C'est sans doute parce que le médecin ayant troqué son scalpel pour une plume est un témoin privilégié des êtres dans leur fébrilité la plus nue entre Vie et Mort qu'il parvient avec intensité et authenticité à retranscrire leurs blessures, leurs solitudes, leurs secrets, leurs angoisses, tout autant que leurs plaisirs, leurs désirs, leurs moments de communion, leurs instants magiques.

    De ce premier roman, Maurice Mimoun confie que "ciseler les mots est aussi difficile que faire de la chirurgie". Il faut croire que la maîtrise du bistouri prédispose à celle de la plume puisque le chirurgien-écrivain signe un roman délicat, esthétique et émouvant, empreint de lyrisme et de poésie. Entre réalité et onirisme, il fouille sans pathos les états affectifs de l'âme et interroge avec finesse les désirs d'éternité.

    Ils en parlent aussi : Télérama, Marie-Claire, Claire.

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    La silencieuse d'Ariane Schréder

    Les déferlantes de Claudie Gallay

    Ce parfait ciel bleu de Xavier de Moulins

    Extraits :

    Il faut n'écrire que des livres dont l'absence fait souffrir.

    Marina Tsvetaïeva

    ...

    Le début de l'amour, c'est peut-être ça, un mouvement inversé qui vient contredire un rythme. Un contre-courant.

    ...

    - Quand deux arbres grandissent côte à côte, leurs couronnes se pénètrent, se mélangent. Quand les arbres sont timides, leurs branches ne s'élancent pas l'une vers l'autre, mais seulement vers le haut. Elles s'évitent, se bloquent à quelques dizaines de centimètres de distance. Vue du sol, une fente claire se dessine autour de la couronne. C'est la fente de timidité.

    - Étrange !

    - Il y a peu d'arbres timides.

    Tandis qu'elle lui parlait, elle réalisa qu'elle se tenait elle-aussi à une dizaine de centimètres de Simon.

  • Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel

    et rester vivant.jpgÉditions Pocket pour Buchet/Chastel - 159 pages

    Présentation de l'éditeur : Le narrateur a vingt-deux ans. Il a perdu sa mère, son frère, dans un accident de voiture. L'histoire commence, il vient de perdre son père dans un accident de voiture... Seul désormais, il décide de vendre l'appartement familial et de partir avec ses deux plus proches amis : Laure et Samuel. Direction : Morro Bay, Californie. Morro Bay : une obsession nourrie depuis des années par la chanson de Lloyd Cole. La Californie : le pays mythique qui a marqué une génération. Et rester vivant raconte ce voyage initiatique. Entre fous rires et douleur. Découvertes, rencontres et retours sur le passé. Pour la première fois, Jean-Philippe Blondel se raconte. On retrouve sa douceur, on découvre son incroyable capacité de résistance. Et ce texte, qui fait définitivement le deuil, rend surtout un véritable hommage à la vie.

    Ma note :

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    Broché : 14,70 euros

    Poche : 6,10 euros

    Ebook : 8,99 euros

    Bientôt disponible en édition Grands Caractères

    Un grand merci aux Éditions Pocket pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    À force d'entendre parler de Jean-Philippe Blondel, l'envie s'est faite pressante de combler enfin mes lacunes et goûter une fois pour toutes à sa plume. Si j'ai choisi ce titre, c'est en raison de la dimension largement autobiographique de ce court roman ; parti pris narratif idéal je crois pour faire vraiment connaissance avec un auteur inconnu.

    Et rester vivant, c'est donc l'histoire d'un jeune type - l'auteur - ayant perdu à intervalle rapproché sa mère, son frère puis son père, tous trois dans des accidents de voiture. Tragique ironie de la vie se permettant des libertés qui ne sont crédibles que parce qu'elles sont vraies. Ou quand la réalité dépasse la fiction...

    Une triple perte. De toute part, de la pitié dans les regards. Un héritage, beaucoup d'argent et l'illégitimité pour tout sentiment. Impossible retour à cette vie qui n'existe plus. Donc tout plaquer. Et tout claquer. Inévitable effondrement pour mieux se reconstruire. Nécessaire parenthèse pour mieux revenir dans le monde des vivants. Une fois réglées les formalités administratives de succession, cet orphelin novice décide de partir en compagnie de ses deux meilleurs amis. Fuite en avant et en trio sur fond d'imbroglio sentimental et amical.

    Et en voiture. Car la voiture est un personnage à part entière, pour ne pas dire central, de ce récit. Elle est à la fois ce bourreau qui distribue la mort et ce cocon de renaissance. Indispensable monture pour tailler librement la route, outil nécessaire pour ce road trip initiatique en quête d'identité, d'avenir. Elle est surtout la représentation allégorique du cheminement intérieur et s'ajoute aux nombreuses métaphores jalonnant le récit et symbolisant de façon très poétique le retour à la vie.

    Ce qui différencie à mon sens un simple auteur d'un grand écrivain, c'est sa façon d'accomoder les mots. Le premier fera de simples phrases, le second vous transportera, vous fera voyager sur les mots, imposera des émotions. Blondel m'est apparu en un seul livre comme faisant partie de la seconde catégorie. Fort de son vécu, il parvient à en transcender le verbe. L'on n'observe pas un inconnu se dépatouiller dans un pan tragique de son existence, l'on est deuil comme lui, l'on suffoque avec lui, l'on surnage à ses côtés dans les mêmes eaux troubles. Blondel nous plonge dans sa tête, ses souvenirs, ses émotions. L'on ne peut que le lire comme Flaubert lisait sa Bovarie, "Blondel, c'est moi". Des mots vivants qui ont autant de style que d'intelligence puisque l'auteur accomplit la prouesse de l'intime tout en pudeur - de quoi convaincre les allergiques à cette tendance littéraire de l'épanchement voire du déballage qui transforme le lecteur en voyeur. C'est triste mais pas larmoyant. C'est sensible mais sans sensiblerie. C'est beau et même parfois drôle.

    Ces pérégrinations géographiques et introspectives sont servies par des phrases courtes, rythmées, visuelles. De son écriture cadencée et photographique, Blondel érige son texte en véritable road movie. Chaque phrase de sa confession est pesée. Il retranscrit de manière très authentique ce sentiment ambivalent chez les orphelins : d'une part la peur, l'incertitude face à l'apparente impossibilité de vivre dans un monde où père et mère ne sont plus et d'autre part, la liberté absolue de pouvoir agir sans plus jamais se demander si l'on va décevoir. Les mots mis sur l'indicible sont justes et sobres, à n'en pas douter grâce à la distance d'avec les événements. Parce que ce livre est un deuil à retardement. Un deuil qui aura pris du temps.

    Il est cependant bien plus qu'un livre sur la perte. Il est également un vibrant hommage à l'amitié qui aide à rester debout, celle d'amis fidèles de longue date ou celle d'âmes soeurs passagères croisées au gré des routes californiennes. Il est surtout un fervent hymne à la vie, à l'envie de s'en sortir, malgré les épreuves que le destin nous impose régulièrement et qui font, bon an mal an, partie de l'aventure existentielle. Ce formidable concentré de mélancolie et d'optimisme apporte une somptueuse réponse à cette question qui nous taraude dans les heures sombres : comment croire à demain ?

    Il est inutile d'y croire. Il suffit juste de laisser à demain l'occasion de poindre. Et demain se chargera de nous convaincre... Ou après-demain... Restons vivants !

    Entretien avec l'auteur.

    Ils en parlent aussi : Lucie, George, Bladelor, La ruelle bleue.

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    Extraits :

    Bien sûr, ça m'a déjà traversé l'esprit, d'écrire sur cette période-là.

    J'ai tourné autour. J'ai effleuré.

    Mais je me disais que si je me mettais vraiement à raconter ce qui s'était passé, personne ne me croirait.

    Parce qu'il y a des limites à la fiction, mine de rien.

    ...

    La vie. La mort. Le destin.

    Depuis, quand on me croise, on compatit. On me touche le coude, on m'effleure le bras, on refoule des larmes, on me dit que c'est bien, que je suis courageux, que ça va aller, hein ? Je ne réponds pas. Je laisse glisser. Je continue d'enchaîner les longueurs dans ma piscine intérieure et je fais attention à ce que le chlore ne rougisse pas mes yeux.

    ...

    Et tout le monde a obéi. Être le roi du malheur, ça a quand même des avantages. Les sujets se plient de mauvaise grâce à vos désirs, mais ils n'ont pas assez de cran de vous contredire.

    ...

    Je ne m'explique pas ma fascination pour ce titre.

    J'en prends acte, c'est tout.

    ...

    Je n'aime pas les photographies. Je n'aime pas ce qui fixe. Je préfère le mouvant. L'indistinct. Le fondu enchaîné. C'est ce que je suis. Fondu et enchaîné.

    ...

    Je ne reconnais rien de ce dont j'avais rêvé.

    Je me demande si ce sera toujours pareil.

    ...

    Ensuite, c'est une histoire de désillusion.

    ...

    Je sens l'air froid dans mes narines et, en remontant doucement, il se met à aérer mes pensées. Elles s'ouvrent au monde. Elles me questionnent. Elles me demandent si, malgré tout, ce fracas d'existence ne vaut pas la peine d'être vécu.

    ...

    C'est l'adolescence. C'est un "âge difficile", dit ma mère à la voisine. Un adolescent, c'est souvent décevant. Je n'échappe pas à la règle.

    ...

    Elle avait trente-sept, trente-huit, trente-neuf ans. Les possibles se refermaient lentement sur une vie qu'elle n'avait pas choisie. Elle balayait les questions. Elle savait que les choix, de toute façon, ne sont que des illusions que l'on se façonne pour prétendre être libre.

    ...

    Les mots se bousculent, la langue me fait défaut.

    ...

    Je ne pleure jamais dans la vie quotidienne.

    Je pleure silencieusement devant les films, en lisant des livres, en écoutant de la musique. Dans la vie courante, je reste de marbre.

    ...

    - Tu as envie d'être un ballon d'hélium qui s'échappe ?

    - Je ne suis pas un ballon. Je suis un fardeau. Je serai un fardeau pour tous ceux que je rencontrerai. Je traîne trop de casseroles.

    - On en traîne tous. Et puis vient un âge où tout le monde traîne toute la misère du monde sur ses épaules.

    - J'ai hâte d'avoir cet âge-là.

    - Il viendra tout seul. Ne gâche pas tout en l'attendant.

    ...

    Je ne bouge pas. Des sons et des couleurs me traversent. Une poche a été trouée, quelque part, à l'intérieur de mon corps. Les souvenirs coulent, un abcès qui s'évacue, du pus, du poison, mon poison, c'est mon poison.

    Il mettra quelques années à se reconstituer - à un moment donné, il obstruera de nouveau la vision et les idées. Jusqu'à ce qu'il crève, de nouveau. Et ce, jusqu'à la fin. Je suis fatigué. Je suis très fatigué d'avance.

    ...

    Un jour, j'en suis revenu aussi. Et après, la vie a repris ses droits.

    ...

    Pendant des années, j'ai eu l'impression d'être un brouillon. Je vais mieux aujourd'hui. Mes traits sont plus marqués - et je n'ai plus peur de gommer les imperfections.

  • Vous ne connaîtrez ni le jour ni l'heure de Pierre Béguin

    A paraître le 3 janvier 2013.culture,littérature,livre,roman,biographie,suisse,citation,mort,euthanasie

    Éditions Philippe Rey - 188 pages

    Présentation de l'éditeur : « Maintenant que j’accompagne leur dernière nuit, je me sens travaillé de remords pour mes reproches, mes irritations, mes duretés. Si j’avais su, je me serais efforcé d’adoucir simplement leur fin de vie, je me serais appliqué à en faire ce qu’aurait dû en faire l’imagination d’une affection bien sentie. Si j’avais su… Mais justement, je savais ! Là se concentre la cruauté infligée à celui qui, contre nature, connaît le jour et l’heure. » La veille de l’euthanasie programmée par sa mère et son père, un homme s’installe dans sa chambre d’enfant. Durant la nuit, il écrit pour tenter de comprendre les raisons de ce geste : délivrance pour ceux qui vont partir, mais violence inouïe pour ceux qui demeurent. Que dire à ses parents, comment leur exprimer une affection alors que le temps est compté, que la douloureuse histoire familiale refait surface? Faut-il revenir sur les rapports difficiles des uns et des autres, sur le manque de communication ? Dans ce roman sincère et juste, Pierre Béguin raconte une situation limite. Le fil des événements va profondément changer le regard qu’il a porté jusque-là sur sa famille, et sur un passé qui n’a pas dit son dernier mot…

    Ma note :

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    Broché : 17 euros

    Ebook : 11,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Philippe Rey pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    S'il existe à n'en pas douter des premiers pas plus réjouissants dans la rentrée littéraire d'hiver 2013 qui se profile avec pas moins de 525 nouveautés, le sixième livre de l'auteur suisse Pierre Béguin est pourtant sans conteste à inscrire au nombre de ceux à ne surtout pas manquer ; d'autant plus dans un contexte où la réflexion sur l'euthanasie est plus que jamais d'actualité puisqu'inscrite au programme de François Hollande (engagement n°21).

    L'euthanasie. Un sujet hautement polémique sur lequel tout le monde a une opinion ; souvent tranchée.

    Mais combien de ceux pensant détenir la réponse vraie sur le sujet ont souffert au point de vouloir mourir ? Combien de personnes souffrantes ayant voulu mourir sont heureuses de vivre une fois soulagées ? Combien de personnes se sont retrouvées en position de devoir administrer la mort ? Comment déterminer un désir éclairé de mettre un terme à sa vie ? Peut-on laisser un être agoniser ? Offrir la délivrance à un mourant est-il vraiment un cadeau dont les intentions sont aussi pures qu'elles veulent le paraître ? ... Autant de questions, autant de réponses.

    Je serais bien en peine de donner mon opinion étant en conflit permanent sur le sujet avec moi-même. Pierre Béguin ne fait que renforcer mon indécision. Il met magnifiquement en scène cette situation limite avec tout ce qu'elle implique de dualité. Son autofiction fait profondément réfléchir et met en lumière cet insoluble dilemme sur lequel on ambitionne pourtant de légiférer. L'écrivain partage son vécu avec une justesse bouleversante telle que je n'en finis pas d'en sélectionner des extraits. Une authenticité qui légitime la seule vérité : il n'y en a pas. D'où l'impossibilité de déterminer ce qui est juste, ce qui ne l'est pas et, de fait, l'interdiction de juger.

    Si cette réflexion criante de bon sens sans dessus dessous n'apporte pas de réponse - puisqu'il n'y en a pas -, elle enrichit en tout cas intensément le débat et remet en question, aussi inéluctablement qu'indispensablement, toutes les certitudes.

    Un livre poignant, sensible, humain, intelligent qui apportera des questions aux réponses des plus fervents défenseurs comme des plus virulents opposants à l'euthanasie qui ont, tous autant qu'ils sont, aussi également tort que raison.

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    Extraits :

    L'homme n'est pas maître de son souffle pour pouvoir le retenir, et il n'a aucune puissance sur le jour de sa mort, il n'y a point de délivrance dans ce combat.

    Ecclésiaste 8.8

    ...

    Depuis trois semaines, je connais le jour et l'heure.

    Depuis trois semaines, je m'efforce de vivre le plus normalement possible malgré cette sensation de déphasage qui donne aux paroles et aux gestes une étrange vibration d'irréalité. J'imagine les mots ultimes, les regards définitifs, sans parvenir à les inscrire dans une souffrance concrète, désespéré par ma propre impuissance à me sentir d'avance affligé.

    Depuis trois semaines, je sais ce qu'aucun être humain ne devrait savoir. (...)

    Leur décision fut prise par étapes douloureuses, mais la funeste échéance me fut annoncée avec le détachement qui convient à un banal rendez-vous donné au détour d'une conversation. Elle rompait pourtant si radicalement avec l'image que je m'étais faite d'eux qu'elle m'a paru de prime abord plus inconvenante que tragique. A mes yeux, ils auraient dû endurer passivement, à mi-chemin entre la misère qui détruit et le luxe qui aliène, la destinée obscure et rigoureuse qu'ils se sont faite, s'éteindre silencieusement comme deux lampes qui manquent d'air, au bout d'une vie de courage et de patience, et s'en aller sans déranger personne, ensevelis dans un linceul d'humilité, avec l'héroïsme muet des petites gens. Je les croyais résignés à subir l'impitoyable loi du vae victis que l'existence réserve à tous ceux qui en ont fait le tour. Cette révolte ultime contre le sort est sûrement la seule qu'ils se sont permise au terme d'une trajectoire toute d'acceptation, de conformisme et de frustrations consenties.

    ...

    Jamais auparavant il n'avait sollicité mon opinion pour une quelconque décision, surtout celle qui engageait la famille. Et voilà que, pour la première fois, dans sa dernière auberge, il me demande la permission de mourir ! La seule résolution dans laquelle il ne pouvait décemment m'inclure !

    ...

    Par cette curieuse indifférence que nous pouvons avoir pour nos parents et qui nous pousse à les faire passer apèrs tout le monde tant qu'ils sont vivants, je n'avais pas pris au sérieux leur projet, ni même entendu ce que leurs yeux disaient depuis des mois. Au bout de leurs forces, le visage chaviré de fatigue, le regard épuisé, ils semblaient soudain implorer mon aide.

    Pouvais-je m'ériger en juge de leur état ? Au nom de quelle valeur aurais-je pu contester cette conception radicale qu'ils s'étaient forgée de leur dignité ? Comment savoir si cette décision sans appel soulignait la défaillance de leur nature ou la vigueur de leur âme ? De quel droit me serais-je opposé à leur liberté essentielle ?

    ...

    Vous ne savez ni le jour ni l'heure.* Sagesse impérieuse qui trace les limites de la condition humaine, le début du domaine des dieux. Quel prix à payer pour sa transgression ?

    Très vite, j'ai compris que ce choix me destinait à en endosse la culpabilité. Soit j'accepte l'idée et je les accompagne au bout de leur décision au risque de me rendre complice de son issue, soit je la refuse énergiquement et je conserve les mains blanches au risque de me sentir coupable d'une trahison sans retour. Que j'adopte ou réfute le principe de leur ultime revendication de liberté, je suis condamné à l'indignité filiale. Je n'aime pas mes parents. Pas assez. Pas comme je le devrais. Qu'aurais dû être ma réaction si je les aimais vraiment ? Prier ? Hurler ? Me révolter ?

    ...

    Maintenant que l'échéance est imminente, qu'il ne leur reste plus qu'une quinzaine d'heures à vivre, maintenant que, seul dans mon ancienne chambre d'enfant, j'accompagne leur dernière nuit, je me sens travaillé de remords pour mes reproches, mes irritations, mes duretés, pour toutes ces cruelles et stupides manifestations de colère par lesquelles, pour me justifier, je croyais les relever de leur atonie, leur redonner de la volonté, rectifier les absurdités que leur désarroi leur faisait dire ou les maladresses futiles que leurs mains tremblotantes et contractées leur faisaient commetre.

    Ah, quel imbécile j'ai été ! Contrairement à tous ceux qui s'adressent les mêmes reproches en pareille circonstance, moi, je n'ai pas l'excuse de l'ignorance. Je sais.

    ...

    Que sait-on de ses parents ? Que sais-je des miens ? Pour moi, ils n'ont pas d'histoire. Ils ont toujours été présents à mes côtés quand je le désirais, comme une sorte d'évidence qui s'impose sans que j'ai à la questionner, ni même à m'en préoccuper. Au point que, quelques heures avant leur mort, je ne parviens toujours pas à me représenter leur disparition ni à en intérioriser la douleur. On ne s'est jamais parlé. On n'essayait pas de se connaître, de mieux se comprendre. Le respect et l'obéissance que je leur devais naturellement étaient les seules conditions nécessaires à notre relation. Pour le reste, il fallait apprendre le silence, taire ses sentiments, ses espoirs, ses projets. De temps en temps, de plus en plus souvent, comme une bulle qui vient crever à la surface d'une eau trop calme, un accès de violence : la colère du père, l'irritation de la mère, un mouvement de révolte du fils...

    ...

    Inévitablement, elle active les rumeurs les plus malveillantes. La pire m'est revenue aux oreilles la semaine dernière : ainsi me réjouirais-je de leur décision, l'aurais-je même encouragée, pourquoi pas forcée, avide de toucher au plus vite l'héritage. Certes, on ne peut imaginer chez les autres que les sentiments que l'on est capable d'éprouver. En ce sens, la rumeur ne dresse que le portrait de celui qui la colporte.

    ...

    Pourquoi usons-nous si mal du maigre temps qui nous est accordé ? Pourquoi la conscience même de notre échéance ne nous rend-elle pas meilleurs ?

    ...

    Écrasée par ses douleurs de dos, rongée de l'intérieur par la bactérie, humiliée par cette bosse apparue récemment vers l'omoplate droite, honteuse aussi de souiller parfois d'urine sa lingerie, elle s'active pourtant de toutes ses forces pour conjurer l'angoisse, se raccrochant au monde, à son entourager, refusant jusqu'au bout de se voir laide, maigre, voûtée et incontinente. Elle a la solitude fière, le désespoir digne de celle qui ne veut pas céder aux ravines. Pourquoi tant de souffrances et d'indignités pour simplement mourir ? N'est-ce donc pas assez que cette maigreur, que ces bras décharnés, que ces jambes fourbues, que ce corps rompu ? Faut-il encore qu'elle soit frappée dans ces restes de grâces et d'élégance qu'elle a su héroïquement préserver des outrages du temps, que la mort la dépouille de tout ce qui faisait en elle son orgueil, que son aristocratie naturelle soit dégradée jusqu'à l'animalité ?

    Tu t'es bien battue, maman ! Cette délivrance, tu l'as gagnée de haute lutte ! Demain, tu t'en iras debout, dignement...

    ...

    Il est tellement plus simple de se soumettre à la fatalité. C'est la liberté qui est insupportable, invalidante, tragique...

    ...

    Toute une vie à se taire, à garder des rancoeurs, des non-dits, des secrets par-devers soi. Et tous ces mots qui s'accumulent et pourrissent dans la gorge ! Qui rongent et dépriment ! On meurt aussi des mots qu'on n'a pas su dire.

    Mais je nourris encore l'espoir, avant qu'ils n'avalent le philtre fatal, que demain nous apportera cet instant de communion que j'attends depuis si longtemps...

    ...

    Leurs sentiments m'ont toujours semblé s'exprimer au travers d'une sorte de brouillard qui a fini pas assombrir mon paysage intérieur. Tristesse, ou gaieté, n'était jamais pleine ou entière, l'abandon aux émotions rigoureusement contrôlé, le désespoir faussé par la résignation, l'ivresse du bonheur par la conviction de sa vanité. Seule la colère trouve sa voie directe et se manifeste totalement. Aussi explosive qu'elle puisse être, elle sait toutefois se cantonner à la sphère privée et éviter l'inconvenance des débordements publics.

    ...

    Il me battait facilement, des gifles surtout dont la violence offrait un exutoire à sa colère, le plus souvent parce que j'essayais tant bien que mal de vivre mon enfance en trébuchant le moins possible sur les innombrables interdits et principes qui en restreignaient l'espace. (...) Je n'ai guère eu l'impression que ses coups fussent une fois mérités, si tant est que je puisse cautionner le principe. En s'adressant au corps sur le mode de la brutalité bien plus souvent que sur celui de la tendresse, il a imprimé en moi non seulement ce sentiment de solitude, d'abandon, d'exil qui ne m'a plus jamais quitté, mais surtout cet arrière-goût d'injustice indissociable des difficultés relationnelles qui ont jalonné nos trajectoires depuis que j'ai gagné si difficilement mon droit à l'autonomie.

    (...) Davantage que les gifles, ce que je lui reproche surtout, c'est de s'être rarement laissé aller à d'autres attitudes qu'à celle du censeur. Eût-il montré de l'affection que j'eusse accepté sa sévérité. Mais, faute d'avoir les mots, il n'avait que les gestes. Pourquoi ne surent-ils s'exprimer le plus souvent que dans la rudesse et la radicalité ?

    ...

    Maintenant, au moment d'écrire ces lignes, je ressens de la tristesse à l'idée que l'évocation de cette époque me fut comique. Et des remords en songeant que, souvent, je me suis exprimé à leur égard avec cette forme d'ironie condescendante qui pouvait leur donner l'impression, à mon insu, que je les méprisais, ou que je méprisais ce monde qui les avait vus naître et grandir, le monde de mes racines...

    ...

    Mon père, c'est la rectitude et la droiture incarnées, c'est la fidélité et l'honnêteté jusqu'à la naïveté, c'est l'honneur et le sens de la parole donnée jusqu'à la mort, c'est la travail, l'abnégation, la modestie, c'est la fierté qui n'attend rien des autres que sa propre reconnaissance... Mon père, c'est surtout une voix tonitruante qui n'a jamais su s'exprimer avec moi sur le ton de la douceur, c'est un éclat de colère, un torrent d'insultes, une intolérance crasse à tout ce qui ne valide pas son opinion, c'est un coup de pied au derrière ou une gifle, c'est une assignation au travail, une punition...

    Il avait deux visages (...), non pas un double fond ou une face cachée, mais deux manières d'être, ou plutôt de parler, qu'il savait adapter à son interlocuteur. Aux autres, à mes amis, à mes copines (...), il réservait un ton poli, plus neutre, une voix forte certes, mais contrôlée, sans brusquerie, assaisonnée d'un soupçon d'humour et agrémentée d'un sourire complice qui soulignaient des petits yeux malicieux. (...)

    Mais la politesse était réservée aux autres, aux invités, aux étrangers. Et je ne cachais pas mon étonnement lorsque mes amis me disaient avoir trouvé mon père "charmant et sympathique". Je ne m'en étonne plus depuis longtemps, ayant appris à reconnaître en lui cette autre face. Mais j'en éprouve davantage de regrets à constater que nous n'avons pas su nous parler autrement que sur le ton de la colère et de l'invective, et davantage de rancoeur à admettre que, sur ce point-là du moins, je n'en porte pas la responsabilité.

    ...

    Pendant des années, j'ai couru pour faire la preuve de ma propre existence, par crainte de mourir sans avoir été quelqu'un ; pendant des années, j'ai battu le monde en quête d'un lieu d'élection, j'ai cherché des familles d'adoption qui auraient su reconnaître mes mérités et incarner mes valeurs de référence. En pure perte, car c'est un simple regard initial qui eût dû me procurer l'assurance d'être quelque chose pour la vie. J'en ai longtemps voulu à mon père de m'avoir refusé ce regard. Je crois que je lui ne veux encore.

    (...) Je vivrai jusqu'au bout avec cette impression invalidante que mon père ne m'a jamais regardé. Non pas par indifférence, je l'ai compris plus tard - trop tardivement, le mal étant fait -, mais de peur que je n'attrappe la grosse tête. Il s'agit d'être discret en tout, de ne pas se mettre en avant ou d'attirer l'attention sur une prétendue qualité. "L'humilité est la reine des vertus", l'originalité, par définition suspecte, la source des vices que la paresse aurait miraculeusement épargnés. Tout signe distinctif se doit d'être aussitôt gommé : ne pas étaler ses succès, ses qualités, ses bonnes notes à l'école ; toujours taire ses revenus, le prix de ses vêtements et des plaisirs culinaires qu'on ose s'offrir parfois. Surtout, ne jamais vanter ses enfants à la cantonnade, ni même les regarder quand ils implorent qu'on les distingue des autres. Pendant des années, silencieusement, vainement, je n'ai cessé d'interpeller le regard de mon père...

    ...

    Je repense aussi à sa mère, ma grand-mère. C'était une de ces femmes fières, intelligentes, cultivées qui, deux générations plus tard, eussent fait de brillantes études et incarné cette mobilité sociale dont ma génération a profité et qu'elle a reçu comme un dû. Mais à cette époque, les femmes surtout devaient tenir leur place et seules les bégueules ambitionnaient par mariage de quitter leur milieu, leur condition, leur religion. J'ai toujours senti chez ma grand-mère, par une complicité implicite et précoce, cette solitude muette, cette blessure ouverte d'une vie peu conforme à ses potentialités parmi des êtres méritants certes, aux qualités respectables, mais en lesquels il lui était difficile de se reconnaître, avec lesquels il lui était impossible de partager (et je ne parle pas ici d'une quelconque supériorité, mais simplement d'une différence). Cette forme de névrose, d'une manière ou d'une autre - j'en suis convaincu -, a contaminé son fils unique, mon père.

    ...

    Approuver ou condamner une telle décision, l'admirer ou la mépriser, n'est pas la bonne attitude. Le silence serait plus approprié. Et mon père a eu probablement raison de m'y renvoyer. Aux limites de l'existence, aux territoires de l'extrême solitude, personne ne peut rien imposer à personne. La relation aux autres est coupée. Seul. Absolument seul à décider. Ce n'est même pas un droit inaliénable, c'est un état de fait intangible.

    ...

    Le véritable drame de notre existence n'est pas dans notre finitude, mais dans notre incapacité ontologique à communiquer et à sortir, ne serait-ce qu'un éclair de temps, de notre solitude existentielle. Ainsi ai-je entouré mes parents jusqu'à leur dernier souffle, ainsi avons-nous vécu sous le même toit leurs dernières vingt-quatre heures que nous n'avons pour autant jamais habité la même réalité, occupé le même espace, éprouvé le même chagrin. Il n'y a jamais eu, dans ce flux désordonné de vie et de mort, dans cette parenthèse de résignation et de souffrance, un langage univoque, une note commune qui les auraient scandés dans une harmonie poignante et lumineuse. La vie est comme un rêve qui s'efface et se termine en cauchemar...

    ...

    Pourquoi cet amour, ces espoirs, ces sacrifices, si tout doit mourir ? Pourquoi ce désir de vivre si d'emblée nous sommes condamnés à mort ? La fin ne fait pas sens, la fin c'est la frontière de l'absurde. Je n'ai jamais supporté les choses qui se terminent, surtout les histoires d'amour. Au point que, le plus souvent, j'ai préféré ne pas les commencer ou les terminer à l'état embryonnaire. Juste pour y goûter pour ne pas regretter l'occasion. Y mettre fin aussitôt pour ne pas éprouver la nostalgie de leur parfum. Cette délirante soif de joie, de plaisir, d'ivresse devrait être l'apanage des immortels. "Pourquoi suis-je né si ce n'était pas pour toujours ?" Cette question du roi de Ionesco est venue me hanter de manière obesessionnelle durant cette dernière visite. Elle me hantera sans cesse.

    ...

    Et vous, mes filles qui jouez dans le jardin et qui ne savez pas encore que vos parents sont mortels, qui les délaisserez pour quelques amourettes éphémères, les oublierez au premier vertige, les invectiverez à la moindre contrariété, les mépriserez même par moments, vous aussi vous leur demanderez pardon par-delà le tombeau d'avoir compris trop tardivement qu'ils étaient simplement humains, mais avec cet amour unique donné inconditionnellement dont vous aurez parfois abusé et de vraies souffrances que vous n'aurez pas suffisamment prises au sérieux. Vous aussi vous avancerez en titubant sur les "trop tard". Vous aussi vous attendrez l'ultime instant... et vous le raterez peut-être.

    ...

    (...) on accède parfois à l'essentiel par des actes en apparence improductifs...

    ...

    Pratiquer l'euthanasie, n'est-ce pas abdiquer, renoncer à toute quête d'amélioration, accepter un état de fait comme définitif, ouvrir la porte à des impératifs économiques douteux ? Ne vaudrait-il pas mieux convoquer toute notre énergie contre cette tentation à la démission ? Une société qui ne pratique pas l'euthanasie reste une société en recherche de solutions meilleures. Sommes-nous prêts à consentir les sacrifices nécessaires ?

    ...

    Le droit de vivre dans la dignité sollicite davantage nos responsabilités humaines et sociales que celui de légaliser une mort au nom d'une conception plus restrictive, phagocytée peut-être par des critères économiques inavouables dissimulés derrière l'étendard des grands principes que la modernité prétentieuse ne cesse d'agiter.

    ...

    Et quand les assurances refuseront de prendre en charge, comme certaines commencent à le faire, des médicaments trop coûteux en fin de vie, quand la gravité d'une maladie se mesurera aux sommes nécessaires pour la soigner, expirer sera définitivement devenu hors de prix. A moins d'un infarctus libérateur, plus personne, à part quelques très riches agonisants, ne pourra se payer le luxe d'une mort naturelle. Et la grande masse des citoyens déprimés trouvera alors sous ordonnance, au prix fort dans la pharmacie du supermarché le plus proche, un rayon de médicaments euthanasiques dont la publicité aura préalablement vanté les mérites.

    Veillez donc, car le temps viendra - il s'approche - où vous connaîtrez tous le jour et l'heure ! Ce ne sera plus un choix personnel légitime mais, un fait économique perfidement imposé à la conscience par une logique déshumanisée...

    ...

    Ai-je fait preuve de lâcheté, de légèreté, en acceptant d'emblée leur décision ? Aurais-je dû la combattre ? Contester énergiquement cette conviction de leur dignité ? Le problème se posait alors à moi de manière encore théorique. Comment comprendre la maladie quand on est en bonne santé ?

    ...

    Je me sens dépositaire d'un héritage que je ne peux transmettre, que j'ai dû renier, issu d'un milieu qui n'existe plus, imprégné de principes désuets qui ont empoisonné mon adolescence, dont j'admets secrètement la valeur tout en ne les respectant plus. Je me suis construit en trahison forcée avec les références essentielles de mon cadre social, mais en pleine conformité avec les idées de mon temps. (...) De cette trahison, source de malaise, il m'est resté une sourde culpabilité et un sentiment d'absurdité devant l'insignifiance de mes préoccupations d'intellectuel et de ma quête esthétique. Dans ma course vaine, je n'ai pu bien respirer ni dans un monde ni dans l'autre.

    ...

    (...) à maladie et déclin identiques, dans un monde qui aurait su préserver un sentiment d'avenir, où ils auraient pu se reconnaître, où ils auraient conservé leurs repères, auraient-ils pris la même décision ?

    ...

    Le passé n'est qu'une histoire qu'on se raconte et qui prend corps quelque part entre le désir de construire une image cohérente du réel et l'impossibilité d'une telle entreprise. Et l'histoire de ses parents probablement qu'une fiction qu'on se fabrique à la mesure de ses manques, de ses frustrations ou de ses regrets. A l'imagination de combler les interstices d'une connaissance forcément fragmentaire...

    ...

    Il faut savoir parfois suspendre son jugement devant un acte exceptionnel qui n'entre pas dans les normes de la morale commune.

  • Les cinq personnes que j'ai rencontrées là-haut de Mitch Albom

    Oh ! Editions - 221 pagesles cinq personnes.jpg

    Présentation de l'éditeur : Pendant des années, le vieil Eddie, petit homme trapu de 83 ans, a veillé au bon fonctionnement des attractions de la fête foraine de Ruby Pier. Comble de l’ ironie, c’ est ici qu’ il vient tout juste de mourir, écrasé sous la nacelle d’ un manège alors qu’ il tentait de sauver la vie d’ une fillette… Arrivé dans l’ au-delà, le défunt se retrouve embarqué sur un vaste océan multicolore et multiforme où, comme dans un rêve éveillé, il va faire cinq rencontres bouleversantes et déterminantes : avec Marguerite, son amour perdu, mais aussi avec un ancien capitaine d’ infanterie, une vieille femme aux cheveux blancs, un mystérieux homme bleu et une toute jeune Asiatique détenant, dans ses petits doigts atrocement brûlés, le secret d’ Eddie et de sa destinée...

    Ce conte tout simple, tout en délicatesse, nous offre une approche émouvante et rassurante de la vie après la mort. S'il ne bouscule pas vraiment les conceptions communes en la matière - sans jamais tomber dans un quelconque prosélytisme de quelque culte que ce soit -, il a le mérite de nous conforter dans nos aspirations les plus ultimes, d'apaiser un peu les possibles angoisses liées à l'inéluctable et de ré-insuffler un peu d'amour dans une humanité qui semble se déliter au gré des indifférences et des individualismes.

    S'il incite à méditer, à opérer un retour sur les principaux composants de sa propre expérience, il le fait dans un souci d'apaisement, de sérénité, de déculpabilisation. D'aucuns trouveront peut-être l'ensemble un tantinet gentillet mais si offrir des vibrations positives, des moments de douceur, des façons de se réconcilier avec la vie et celle d'après est la définition de gentillet, alors cet attribut est un compliment.

    Un bien joli moment de lecture qui se lit facilement et rapidement.

    Extraits :

    Tous les parents abîment leurs enfants, c'est inéluctable. La jeunesse est comme le verre ancien, elle absorbe les empreintes de ceux qui la touchent. Certains parents maculent, d'autre fêlent, quelques-uns brisent complètement les enfances en minuscules éclats éparpillés, impossibles à recoller ensuite.

    ...

    L'amour, comme la pluie, se nourrit par en haut, inondant les couples d'une joie diffuse. Mais parfois, sous la chaleur coléreuse de la vie, l'amour sèche en surface et doit se nourrir par en dessous, plongeant alors dans ses racines afin de rester vivant.