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médecine

  • Une vie plus une vie de Maurice Mimoun

    une vie plus une vie.jpgÉditions Albin Michel - 200 pages

    Présentation de l'éditeur : « Maurice Mimoun est un chirurgien fameux, aimé fidèlement par ceux qui grâce à lui ont pu retrouver leur apparence physique même après les plus désastreuses blessures. À la compétence médicale est liée chez lui une exceptionnelle connaissance de la vie ; c’est grâce à elle que ce livre a pu naître : le vrai roman d’un vrai romancier. Dans ses personnages il ne faut pas chercher quelque autobiographie dissimulée, mais les grands thèmes de l’existence humaine : le corps, la douleur, l’amitié, la peur, la fatigue, la fidélité, la trahison, la vieillesse… Et la mort - avec une étonnante imagination onirique il s’interroge : sera-t-il possible un jour de la chasser de nos vies ? » Milan Kundera

    Ma note :

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    Broché : 15 euros

    Ebook : 9,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Albin Michel pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    Dans les couloirs des hôpitaux, les centres de rééducation, les cabinets de kinésithérapie ou même indépendamment de tout cadre de santé... N'en déplaise aux intéressés, les chirurgiens ne jouissent pas à proprement parler d'une réputation glorieuse, humainement parlant. Souvent jugés d'une suffisance arrogante, nombre de patients déplorent leur manque d'égard, leur déplorable écoute, leur mépris de la communication et leur absence d'émotionnalité. Bref, souvent réduits à des numéros de chambre ou des pathologies plutôt que d'être considérés comme des individus en souffrance, les malades doivent trop souvent ajouter à leurs maux la douleur provoquée par le manque d'humanité des coupeurs de mou. Si vous en doutez encore, interrogez les habitués des blouses blanches (votre humble serviteuse) ou lisez Hors de moi de Claire Marin.

    Pourtant, Une vie plus une vie, véritable Jules et Jim dans les couloirs d'un hôpital, en abordant tous les grands thèmes de la vie avec émotions et sensibilité, témoigne d'une indiscutable humanité et d'une connaissance aigüe et attentionnée de l'âme humaine. En revisitant le triangle amoureux dans ce premier roman, il y a fort à parier que le Docteur Maurice Mimoun, directeur du service de chirurgie plastique, reconstructrice et esthétique de l'hôpital Saint-Louis et du centre de traitement des brûlés, redore un peu le blason des couturiers de la chair. Et se fasse une place de choix dans le monde des lettres puisque le taiseux romancier tchèque Milan Kundera a brisé son légendaire silence sur la production contemporaine pour louer le texte de Maurice Mimoun dont il signe d'ailleurs l'élogieuse quatrième de couv' et le bandeau.

    Depuis l'enfance, Rania, Simon et Tom entretiennent une amitié fusionnelle qui évolue naturellement en grandissant. Mais l'alchimie amoureuse qui règne entre eux est complexe. Devenue chirurgienne, Rania devrait logiquement choisir le discret et sensible Simon, brillant chercheur en cancérologie. C'est pourtant l'arrogant et hypocondriaque homme d'affaires Tom qui deviendra son époux... Ce choix est-il raisonnable ? Raisonné ? L'amitié pourra-t-elle survivre à l'amour ? À la mort ?...

    C'est donc bien d'amitié et d'amour dont il est question dans ce roman, avec tout ce que ces notions impliquent d'incompréhensible et d'irrationnel. Au-delà d'une analyse des sentiments, ce texte romantique amène à une profonde réflexion existentielle en évoquant brillamment l'éthique médicale, la quête d'éternité, la folie et, évidemment, la mort.

    C'est sans doute parce que le médecin ayant troqué son scalpel pour une plume est un témoin privilégié des êtres dans leur fébrilité la plus nue entre Vie et Mort qu'il parvient avec intensité et authenticité à retranscrire leurs blessures, leurs solitudes, leurs secrets, leurs angoisses, tout autant que leurs plaisirs, leurs désirs, leurs moments de communion, leurs instants magiques.

    De ce premier roman, Maurice Mimoun confie que "ciseler les mots est aussi difficile que faire de la chirurgie". Il faut croire que la maîtrise du bistouri prédispose à celle de la plume puisque le chirurgien-écrivain signe un roman délicat, esthétique et émouvant, empreint de lyrisme et de poésie. Entre réalité et onirisme, il fouille sans pathos les états affectifs de l'âme et interroge avec finesse les désirs d'éternité.

    Ils en parlent aussi : Télérama, Marie-Claire, Claire.

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    La double vie d'Irina de Lionel Shriver

    Sashenka de Simon Montefiore

    Le châle de Cachemire de Rosie Thomas

    Un été sans les hommes de Siri Hustvedt

    La silencieuse d'Ariane Schréder

    Les déferlantes de Claudie Gallay

    Ce parfait ciel bleu de Xavier de Moulins

    Extraits :

    Il faut n'écrire que des livres dont l'absence fait souffrir.

    Marina Tsvetaïeva

    ...

    Le début de l'amour, c'est peut-être ça, un mouvement inversé qui vient contredire un rythme. Un contre-courant.

    ...

    - Quand deux arbres grandissent côte à côte, leurs couronnes se pénètrent, se mélangent. Quand les arbres sont timides, leurs branches ne s'élancent pas l'une vers l'autre, mais seulement vers le haut. Elles s'évitent, se bloquent à quelques dizaines de centimètres de distance. Vue du sol, une fente claire se dessine autour de la couronne. C'est la fente de timidité.

    - Étrange !

    - Il y a peu d'arbres timides.

    Tandis qu'elle lui parlait, elle réalisa qu'elle se tenait elle-aussi à une dizaine de centimètres de Simon.

  • Hors de moi de Claire Marin

    hors de moi.jpgÉditions Allia / J'ai lu - 93 pages

    Présentation de l'éditeur : Il n’y aura pas de fin heureuse. Autant le savoir d’emblée. C’est une histoire tragique, faite de répétitions et d’aggravations. Quelques silences entre les soupirs, les gémissements, les pleurs ou les cris, de douleur ou de rage. Une vie intense. Des corps nus, exhibés. Le mien au moins. Un récit impudique. "Un premier roman remarquable, où l'émotion perce sous une pensée féroce et lucide." - Aimé Ancian - Le Magazine littéraire

    Ma note :

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    Poche (1re édition aux éditions Allia) : 6,20 euros

    Poche : 3,90 euros (à paraître le 3 avril 2013)

    J'ai un fétichisme sélectif en ce qui concerne les livres. Si je supporte difficilement - doux euphémisme... - que l'on en casse la tranche ou que l'on altère de quelque façon que ce soit la jaquette, je plie pourtant les coins des passages qui ont une résonance particulière pour moi. Allez comprendre...

    J'ai quasiment écorné toutes les pages de celui-ci. Le choix des extraits fut difficile tant l'envie de recopier l'intégralité du texte fut tentante. L'idée finalement étant de vous hurler de le lire, absolument. Car tôt ou tard, personnellement ou indirectement, ce livre vous concernera. Fatalement.

    Dans ce roman qui est son premier, Claire Marin aborde le difficile thème de la maladie. "Grâce" à son vécu, forte des faiblesses de son corps, elle retranscrit la souffrance avec une justesse qui confine à la vérité absolue ; à un point tel qu'elle a obtenu le Prix littéraire de l'Académie de Médecine 2008. Elle fait de son roman personnel une véritable biographie de la maladie, qu'elle universalise en ne nommant jamais précisément sa pathologie - bien qu'on la devine.

    Alitée depuis bientôt deux ans, j'ai éprouvé un bien fou à lire ces lignes qui semblaient sortir de ma tête, de mes maux. Claire Marin est la voix authentique, la plume précise, de tous les patients. Elle narre avec exactitude les états physiques et émotionnels dictés par la maladie, l'asservissement de ce corps et de cet esprit qui ne font plus un, mais qui se scrutent, se maltraitent, ne se comprennent plus, entre espoir et résignation, pleine conscience et quasi folie, désir de vie et inexorable condamnation.

    Un livre poignant qui fait du bien aux personnes souffrantes. Les font un instant se sentir moins seules.

    Un livre nécessaire pour les entourages dévoués autant que désarmés, qui souvent ne comprennent rien à rien même si ce n'est pas faute d'essayer.

    Un livre urgent pour ce corps médical qui est plus souvent qu'à son tour à côté de la plaque, odieux et peu impliqué.

    Ils en parlent aussi : Perruche, Laurence, Le libraire.

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    Du bleu sur les veines de Tony O'Neill

    Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel

    La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli

    Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi de Mathias Malzieu

    Dieu est un pote à moi de Cyril Massarotto

    Juste avant de Fanny Saintenoy

    Vous ne connaîtrez ni le jour ni l'heure de Pierre Béguin

    Journal d'un corps de Daniel Pennac

    Extraits :

    L’évidence de la vie saine. Respirer, cligner des paupières, déglutir, tenir debout, marcher. Tout ce petit ménage intérieur du corps, la petite machine sans ambition du quotidien qui nous porte pour nous alléger de la préoccupation de ces détails ; toute cette aisance discrète est amenée à disparaître.

    ...

    La liste des interdictions cumule les diktats de la maladie et les incompatibilités chimiques. Il y a ce que le corps ne peut plus faire, ce que le traitement défend et ce que le moral délabré devient incapable d’imaginer.

    ...

    On ne sait pas guérir cette maladie. C’est une phrase qu’on met un petit moment à comprendre. Ça paraît incroyable. Certains d’ailleurs mettent en doute votre parole. Comment, au XXIe siècle, on greffe des coeurs, des visages, on crée des organes artificiels et on ne sait pas guérir cette maladie! L’indignation est à son comble, on vous en veut presque de révéler un tel scandale. Apparaît alors le fameux joker des “progrès de la science”. Bientôt sans doute, comme le reste, on saura… Je ne veux
    même pas entendre cette phrase. Elle m’exaspère. Ils ne veulent pas comprendre que je ne guérirai pas. Je ne vais quand même pas faire semblant pour les rassurer.

    Je ne guérirai pas. Je suis, pour le reste de ma vie, atteinte d’une maladie.

    ...

    Il ne reste plus qu'à se taire. Parce que dire ne sert à rien, parfois même nous dessert. Parce que la parole est toujours en retard sur le mal, malhabile, inadéquate. La parole le dénature, transformant le cri inarticulé en sons maîtrisés. Cette maîtrise, déjà, est autre chose. Comment contenir dans le sens ce qui n'en a pas. Comment prétendre asservir la souffrance à la construction logique d'une phrase. Des serpents de feu s'élancent dans les veines de mes bras et semblent vouloir s'échapper de mes doigts. La phrase est démesurément lente pour cet éclair de douleur qui saisit avant même que je ne sois capable de réaliser vraiment. Que faire de cet indicible qui ronge...

    ...

    Je suis comme une pierre qui chute. La seule certitude est celle d'une irrépressible déchéance. Si l'on espère encore l'inversion de la gravitation, ce n'est que pour échapper à la folie qu'une telle certitude ne manque pas d'engendrer.

    ...

    Être malade, c'est comme être obsédé par un même refrain agaçant, par une mélodie entêtante, qui accompagne chacun de nos sentiments, qui nous interdit d'être vraiment présent à nos propres pensées, qui colonise notre intériorité.

    ...

    Mes nerfs sont des fils dénudés. On entre dans une nouvelle échelle de perception, exacerbée par la douleur. Tout me devient sensible, tout peut me devenir intolérable. Mes réactions sont épidermiques.

    ...

    L'identité de malade phagocyte toutes les autres.

    ...

    Dans la salle d'attente, je suis la seule femme jeune. La plupart des patients ont l'âge de mes parents ou de mes grands-parents. J'ai l'habitude. À l'hôpital, je vois ce que beaucoup ne découvriront que trop tard, sans avoir eu la possibilité de s'y habituer ; le fait que l'on meurt à l'hôpital, dans un lit étranger et froid. Que l'on meurt en souffrant.

    ...

    Patiente. C'est mon statut et l'ordre auquel je dois obéir. C'est un nom, un adjectif et un verbe à l'impératif. Ce qui me caractérise, c'est d'obéir à cet ordre qui m'est sans cesse implicitement rappelé. Patiente. Attends. Attends que la crise passe, attends que la douleur diminue, attends que le sommeil te délivre. Attends que cela fasse de l'effet. Une heure, trois jours, deux semaines. Attends que les effets secondaires s'atténuent. Subis, supporte, accepte, résigne-toi. Fais avec.

    ...

    Certains nous accusaient de nous complaire dans le pessimisme. Ca les indignaient. Mes douleurs n'existaient pas. J'étais folle sans doute. Cela arrive quand on réfléchit trop. Vous devriez penser à autre chose. Ce n'est rien. Cette douleur aiguë n'est rien. Vous n'êtes plus rien quand on vous nie à ce point. Quand ce qui dévore toute votre énergie n'existe pas. Quand cette violence qui s'exerce en vous, contre vous, est oubliée. C'est vous, toute entière, qui êtes reniée, désavouée... Deux fois dépossédée, deux fois écrasée, deux fois trahie.

    ...

    On ne se croit pas capable de renoncer à la vie qu'on s'est toujours imaginée. Pourtant, on y arrive. Et plus la maladie impose d'obstacles, plus on repousse les limites des situations qu'on pensait être capable de tolérer. On renonce à une certaine idée de la santé, de la beauté, de la dignité. On accepte l'humiliation quotidienne de l'hôpital, les blessures que creusent les remarques des autres. On évite ceux qui, à force de maladresse ou pour se rassurer, enfoncent un poignard à chacun de leur regard compatissant. On ne dit plus grand-chose. On s'éclipse discrétement lorsque les collègues racontent leurs petits maux. On passe peut-être pour quelqu'un d'intolérant. Mais ces petits malades nous exaspèrent.

    ...

    La dispute est un effet secondaire de la maladie.

    ...

    Nous non plus, on ne veut plus en parler. De guerre lasse, on cède. Oui, ça va mieux. Bien sûr. Heureusement. Vous ne voulez pas en entendre parler, vous ne voulez pas que je vous dise, que non, cela ne va pas mieux, que oui, j'ai toujours mal, toujours, toujours mal. Ca ne finira donc jamais. Non, ça ne finira jamais. Vous ne voulez pas comprendre ? Est-ce si difficile à comprendre ce qu'est ne pas guérir ?

    ...

    De quelle douleur s'agit-il ? Qu'est-ce qui se cache derrière elle ? Quelles sont les amertumes, les déceptions qui la prennent comme prétexte, comme parure ? Quelles souffrances opportunistes se greffent sur la douleur du corps et en font leur excuse ? Est-ce la tristesse, la peur de l'échec ou de l'abandon ? Ne suis-je pas encore cet enfant qui se sert d'une chute pour pleurer une autre douleur, capter un peu d'attention, la marque d'une affection, d'un regard sur soi ? N'ai-je pas confondu cette maladie avec tout ce qui ne se soigne pas, ce qui n'a pas de réponse ? (...) Peut-être ai-je confondu cette douleur avec une incapacité plus générale à vivre. Avec un autre mal-être. Peut-être ai-je accusé, accablé un corps qui ne peut pas me contredire. La déception vient peut-être d'ailleurs, de plus loin. D'une incapacité à vivre, d'un pessimisme sans fond, d'une complaisance dans la tragédie.

    ...

    Il y a des matins où l'on est épargné, où la douleur nous a oublié. Des matins où l'on est guéri. Des matins où l'on croit que demain sera aussi léger, aussi facile. Des matins où ressurgit l'espoir qui s'amenuise au fil de la lutte déséquilibrée. (...)

    Évidemment, la nuit le tue et parfois se venge. Souvent, les douleurs du lendemain nous font payer les excès de cet optimisme.

  • Le coeur d'une autre de Tatiana de Rosnay

    le coeur d'une autre.jpgEditions Héloïse d'Ormesson / Livre de poche - 281 pages

    Présentation de l'éditeur : Bruce, un quadragénaire divorcé, un peu ours, un rien misogyne, est sauvé in extremis par une greffe cardiaque. Après l’opération, sa personnalité, son comportement, ses goûts changent de façon surprenante. Il ignore encore que son nouveau coeur est celui d’une femme. Mais quand ce coeur s’emballe avec frénésie devant les tableaux d’un maître de la Renaissance italienne, Bruce veut comprendre. Qui était son donneur ? Quelle avait été sa vie ? Des palais austères de Toscane aux sommets laiteux des Grisons, Bruce mène l’enquête. Lorsqu’il découvrira la vérité, il ne sera plus jamais le même…

    Enfin ! J'ai enfin lu un Tatiana de Rosnay. Des incitations répétées de mon amie-collègue libraire aux critiques dithyrambiques glanées çà et là, je ne pouvais plus reculer. Il me fallait combler ces lacunes en me lançant une fois pour toutes à l'assaut de cette franglaise comptant parmi les auteurs les plus lus en Europe, cette Reine du tweet que je suis assidûment.

    Si, comme moi à la lecture de la jaquette, vous pensez a priori vous embarquer pour une bluette harlequinesque, détrompez-vous. Nul sentimentalisme mièvre à l'horizon. Le Coeur d'une autre, certes, relate de belles amours. Mais il est tellement plus.

    Il est également un hommage vibrant à l'Italie et ses peintres, par le spectre du maître vénitien de la Renaissance Paolo Uccello auquel on ne peut que s'intéresser au sortir de la lecture. Il est cependant avant tout une occasion magnifique de s'intéresser au don d'organes.

    Fille de cardiologue, le sujet m'a d'emblée attirée. L'idée de l'influence du greffon sur la personnalité du receveur est aussi énigmatique que captivante. Mais si les mystères de la mémoire cellulaire ont longtemps été méconnus, l'étude de l'épigénétique a remis en question les nombreuses convictions semblables à celle du Dr Berger-Le Goff du roman, qui botte en touche vers le suivi psychiatrique quand il n'a pas de réponse (malheureux réflexe de médecins suffisants qui ont oublié qu'ils ne savent pas tout que j'ai pu éprouver à l'occasion de ma dernière hospitalisation).

    Mais rassurez-vous, Le coeur d'une autre n'a rien d'un essai médical sur la greffe. Telle une conteuse flamboyante, Tatiana de Rosnay nous embarque dans une poignante histoire servie par son style fluide et accessible toutefois réhaussé de nombreuses références culturelles, ses rebondissements incessants, ses chapitres courts qui donnent un rythme trépidant comme un coeur qui s'emballe et ses personnages très travaillés infiniment attachants. Finalement, le seul reproche que l'on puisse faire à ce livre rempli d'émotions est qu'il est vraiment trop court.

    Malgré le choix d'un sujet grave, Tatiana de Rosnay insuffle à son récit beaucoup de poésie et d'humour, notamment dans le portrait avant opération un brin misogyne de son héros, qui gagnera en subtilité en ayant le coeur d'une femme. De bien des façons, l'auteur rappelle que la femme reste envers et contre tous l'avenir de l'homme.

    En dépit du caractère assez prévisible de la narration - qui réserve toutefois de jolies surprises -, j'ai été définitivement séduite par le cheminement du roman qui, avec beaucoup de simplicité et d'intelligence, amène le lecteur à s'interroger sur l'existence et ce qu'il voudra laisser quand il ne sera plus. Il soulève aussi la question de l'anonymat des dons d'organes qui, à l'instar de celui des parents des enfants abandonnés, peut se révéler un supplice dans la quête d'identité.

    Le petit plus de ce livre réside dans sa préface. L'écrivain livre ses émotions liées à la relecture de son texte après plusieures années, qui lui permet de retrouver des amis qu'elle a créés, puis longtemps perdus de vus. Très touchante également l'intervention de son illustre père Joël de Rosnay, éminent scientifique qui a partagé son savoir avec sa fille pour l'aider à construire son roman.

    Demandez votre carte de donneur.

    Pour ceux qui voudrait approfondir le sujet des changements de personnalités liés à la greffe, vous pouvez par exemple lire le témoignage de l'actrice Charlotte Valandrey, De coeur inconnu aux éditions Le Cherche Midi.

    Extrait :

    J'étais de ces hommes qui, une fois la femelle conquise, n'aspiraient qu'à une envie : fuir. Seule la chasse m'excitait, ce moment précis où une femme capitule, où l'on sait qu'il suffit de quelques gestes pour la posséder.

  • Le chirurgien ambulant de Wolf Serno

    Editions De Fallois - 792 pagesculture,citation,littérature,livre,roman,médecine,histoire,religion

    Présentation de l'éditeur : Espagne, XVIe siècle, monastère de Campodios. Sentant sa mort prochaine, l'abbé Hardinus convoque Vitus, son protégé, qu'il a découvert, abandonné, alors qu'il était encore un nourrisson. Afin que le jeune homme connaisse ses origines, il lui remet un indice : un tissu damassé, visiblement d'origine anglaise. Et voilà, pour Vitus, le début d'une quête semée d'embûches, de rencontres, et l'occasion de pratiquer son art, la chirurgie, sur les routes de l'Europe de la Renaissance. Tous les ingrédients du roman historique d'aventures sont ici réunis, pour le plus grand plaisir du lecteur : personnages pittoresques - nains, Tziganes, saltimbanques, corsaires -, évocation de l'Inquisition, complots, rebondissements incessants... Un vrai bonheur de lecture.

    Au gré des aventures d'un jeune homme en quête de son identité, c'est toute l'Europe du XVIe siècle que dépeint l'auteur avec, certes quelques inexactitudes, mais surtout beaucoup de talent. J'ai été véritablement embarquée par ce roman d'aventure historique qui est tout à fait dans la tendance d'Inquisitio.

    Moines cisterciens, brigands, inquisiteurs, gitans, charlatans, gentilshommes, corsaires, pirates et bien d'autres encore sont les personnages hauts en couleurs qui jalonnent l'apprentissage du médecin en herbe. Les péripéties sont nombreuses et si l'ensemble est plein de bons sentiments, quelques scènes relatives aux tortures du tribunal inquisitorial ou à l'empirisme médical sont assez insoutenables bien que passionnantes et instructives.

    Le rythme est trépidant au point qu'une fois la lecture amorcée, il m'a été systématiquement bien difficile de m'arracher au plaisir de la lecture. L'arrivée du point final est comme toujours avec les livres que j'apprécie un petit deuil à surmonter. Ici, ce processus est grandement facilité par l'existence d'une suite que je ne me refuserai certainement pas : Le chirurgien de Campodios.

    Bref, ce roman est agréablement dépaysant tant par l'époque évoquée que par les contrées traversées, il offre un éclairage enrichissant sur la religion et la médecine et nous tient en haleine grâce à des rebondissements menés tambour battant.

    Extraits :

    "Sauf le hunier au mât de misaine, toutes les voiles doivent être arrisées dans dix minutes, sinon le chat à neuf queues dansera une matelote sur le dos des hommes !"

    ...

    Cette faculté qu'il avait de se dominer était l'une de ses particularités. Elle le faisait paraître plus âgé qu'il ne l'était.

    ...

    "J'ai appris qu'il y a des gens auprès desquels on vit et dont, malgré tout, on ne sera jamais proche. Et il y en a d'autres qu'on connaît à peine et qui ont pourtant une place dans votre coeur."

    ...

    Mais, pour en finir avec les idées sur la croisade de l'intérieur : là aussi, cela partait à l'origine des meilleures intentions, ramener tous ceux qui pensaient autrement sur la voie de la vraie foi, mais l'Eglise n'a pas tardé à s'apercevoir qu'il pouvait être lucratif de ne pas pardonner au soi-disant pécheur, mais de lui prendre ses biens. Et tout cela pourquoi ? Notre Mère l'Eglise, au-dessus de tout soupçon, et ses champions de Dieu, devant lesquels nous blêmissons de crainte respectueuse, parce que nous supposons qu'ils possèdent un peu de rayonnement divin, notre Mère l'Eglise donc est en vérité profondément mauvaise. Un simple mortel ne peut pas être aussi mauvais, aussi méchant, aussi corrompu. L'Eglise n'est pas l'oeuvre de Dieu, mais celle des hommes. Car ce sont des hypocrites et des assassins qui l'incarnent. Personne n'est plus éloigné de Dieu que l'Eglise.

  • Elena et le roi détrôné de Claudia Piñeiro

    Editions Actes Sud - 172 pageselena et le roi détrôné.jpg

    Présentation de l'éditeur : Pour Elena, atteinte de la maladie de Parkinson, le temps se mesure en cachets de dopamine. Son cerveau n'est plus qu'un roi détrôné, incapable de se faire obéir sans ce capricieux émissaire. Quand on lui annonce l'invraisemblable suicide de sa fille, Rita, elle sait qu'il lui faut mener sa propre enquête, et qu'elle a besoin d'aide. Vingt ans plus tôt, elle a sauvé des griffes d'une faiseuse d'anges une jeune femme qui lui envoie chaque année un émouvant gage de bonheur familial. Alors, au prix d'un effort titanesque rythmé par ses pilules, elle traverse Buenos Aires pour demander à Isabel, qu'elle n'a jamais revue, d'acquitter sa dette : prêter son corps valide pour retrouver le meurtrier supposé. Mais le malentendu est abyssal entre les deux femmes. Qui doit payer et pour quoi ? Condition féminine, vulnérabilité, préjugés, ce roman utilise les ressorts de la littérature policière pour livrer une subtile réflexion sur la construction de l'identité et une troublante interrogation sur l'obstination à vouloir vivre, à tout prix.

    Dans une ambiance polar, l'auteur nous conduit dans les pensées et le quotidien d'une mère éplorée qui veut comprendre la mort de sa fille et qui pour mener son enquête doit lutter contre la maladie qui la gouverne : Parkinson.

    Entre ces deux combats, l'un affectif, l'autre corporel, l'on découvre une petite bonne femme aux allures vulnérables - bien que passablement acariâtre - mais dont la puissance, malgré les douleurs physiques et psychiques, est celle d'une mère pour son enfant, d'une vivante contre la Grande Faucheuse.

    Le résultat est une agréable mise en scène des ressorts que l'on peut puiser au fond de soi et des représentations que l'on peut avoir sur les autres comme sur soi-même. Le tout dans une atmosphère, des moeurs qui semblent à dix mille lieues de celles d'aujourd'hui. Cette austérité, cette dureté sont aussi dépaysantes qu'intrigantes, mais le chemin de croix d'Elena est avant tout une ode à la vie.