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guerre

  • Rentrée littéraire : Outre-Atlantique de Simon Van Booy

    outre-atlantique.jpgDepuis le 21 août 2013 en librairie.

    Éditions Autrement - 216 pages

    Présentation de l'éditeur : « John avait trois ans de moins et il était fou d’elle. Mais après l’attaque de Pearl Harbor, elle s’était demandé ce qu’il adviendrait d’elle s’il était envoyé au combat. De l’autre côté de l’océan, l’Europe se consumait. » En France, c’est la guerre qui attend John. Son bombardier B-24 est abattu. Il échappe à la mort, erre dans la campagne ravagée, et fait une mauvaise rencontre : un soldat nazi, qu’il choisit d’épargner. À son tour, celui-ci sauvera une vie. Ces deux actes, comme en écho, se répercuteront des deux côtés de l’Atlantique, bousculant les destins. Outre-Atlantique est un jeu de dominos où opère toute la magie Van Booy : l’art lumineux, enchanteur, d’un incurable romantique, capable de nous faire sentir qu’au fond ce qui nous sépare n’est qu’illusion.

    Traduit de l'anglais par Micha Venaille.

    Ma note :

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    Broché : 18 euros

    Ebook : 14,99 euros

    Un grand merci à Entrée livre et aux librairies Decitre pour m'avoir, dans le cadre de l'opération "Coups de cœur des lecteurs", offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Derrière un titre traduit peu engageant qui n'évoque pas grand chose à l'inverse de l'intitulé original The illusion of separateness (L'illusion de la séparation), se cache un livre à la construction subtile. Tellement subtile qu'il est aisé de passer à côté et de ne pas accrocher. Mais à condition d'être concentré et de ne pas hésiter à remonter le fil des courts chapitres pour bien les relier entre eux, ce récit gigogne se révèle un véritable petit morceau de romantisme, de philanthropie voulant croire au lien entre tous les hommes. Sans doute un peu naïf, mais tellement tentant qu'on se plaît à le rêver vrai ne serait-ce qu'un instant.

    Il est important à mon sens de partir averti à l'assaut de cette lecture tant sa mise en place très graduelle - pour ne pas dire lente - peut s'avérer déstabilisante. La quatrième de couv' n'expliquant pas la règle du jeu, le récit peut laisser incrédule en faisant se suivre des textes et des personnages sans rapport apparent avant la moitié du livre. Mais une fois le principe intégré, le casse-tête n'en est plus un et tout se met en place avec force émotions : l'on comprend que ces manifestes étrangers les uns pour les autres ont, parfois par le hasard le plus fugace, tous un lien déterminant entre eux, un rôle interactif sur leurs destinées respectives.

    Au lecteur de reconstituer le puzzle, de remettre les pièces de ce jeu de construction dans l'ordre, au fil des flashback entre la Seconde Guerre mondiale, les années 60 et aujourd'hui, de la France aux USA en passant par l'Angleterre. Que les allergiques se rassurent ou les passionnés se détrompent, la guerre n'est ici qu'un prétexte à la coïncidence, il n'est nullement question de ses atrocités ni de réécrire des événements mille et une fois abordés. La pudeur est le maître mot de cette narration et prouve au contraire que la guerre peut aussi abriter des événements tendres et intenses.

    Construit autour de l'incontournable question des origines et de l'indispensable travail de mémoire, ce roman choral s'ouvre sur le portrait de Martin, nourrisson à l'époque de la guerre qui connaît un début d'existence chaotique. C'est en découvrant les portraits de Monsieur Hugo, d'Amelia, de John et de Danny que l'on comprendra pourquoi et comment ces destins sont tous connectés. À la fois délicat et humain, ce texte rappelle au lecteur que le moindre des gestes peut bouleverser des vies entières. S'il n'est pas à proprement parler un incontournable de la rentrée, il offre, à condition d'adhérer au principe, un agréable moment de lecture.

    Ils en parlent aussi : Nymeria, Aurélie.

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    Petit art de la fuite d'Enrico Remmert

    Les témoins de la mariée de Didier Van Cauwelaert

    La nuit de dure pas d'Olivier Martinelli

    Bloody Miami de Tom Wolfe

    Extraits :

    Nous sommes au monde pour réaliser que nos différences ne sont qu'illusion.

    Tich Nhat Hanh

    ...

    Martin était un bon fils. Il travaillait dur et s'occupait bien de ses parents. Il estimait ne rien avoir à pardonner. C'est ce qu'il annonça à sa mère en 2002 sur son lit de mort : "Mon amour pour toi sera toujours plus fort que la réalité."

    ...

    À l'arrêt, ses voisins lui jettent parfois un vague coup d’œil. S'il leur sourit, ils détournent le regard. Mais Martin aime bien penser qu'ils vont garder son sourire en tête pendant quelques pâtés de maisons - qu'il y a quelque chose de grand dans le moindre petit geste.

    ...

    Nos vies se mettent en scène à l'intérieur de nous.

    ...

    En sécurité au fond de mon lit, en équilibre fragile entre le sommeil et le rêve, ce que j'imagine me paraît tellement vrai - presque à ma portée -, tout est possible.

    ...

    Je crois que les gens seraient plus heureux s'ils disaient plus souvent ce qu'ils pensent. Dans un sens, nous sommes prisonniers du souvenir, des peurs, des déceptions - nous sommes définis par quelque chose et ne pouvons rien changer.

    ...

    L'amour est aussi une violence et il ne peut être défait.

    ...

    - Tu es très, très spéciale, tu le sais ?

    ...

    Après avoir donné à manger aux chiens, il a décidé d'aller fouiller dans des boîtes remplies de vieilles photos. Certaines le faisaient pleurer : il réalisait ce que ça signifiait d'avoir été un enfant.

    ...

    Je me demande comment nos corps vont changer quand nous allons vieillir. Et comment nous allons vivre ces choses qui ne nous sont pas encore arrivées.

    Dès notre retour à Sag Harbour, je vais inviter tous nos amis à une grande fête estivale ; je vais rire, les prendre dans mes bras. Ensuite, je monterai me coucher en tenant Philip par la main, je repérerai les chandelles à leur chaleur et les éteindrai une à une, exactement ce qui nous arrivera à nous aussi, le dernier souffle et puis plus rien - si ce n'est le parfum laissé par notre présence au monde, comme celui qu'on respire dans une main qui a touché des fleurs.

    ...

    Si cela ne doit pas arriver, c'est maintenant ; si cela ne doit pas être maintenant, cela arrivera quand même.

    ...

    Le premier mort de A. avait été une silhouette qui l'avait mis en joue sur la rive opposée d'une rivière. Ensuite, un garçon de son âge, abattu à bout portant, sa gorge se déployant comme deux ailes d'oiseau.

    Il avait fait ce qu'on lui avait dit de faire. Il aurait fait absolument tout ce qu'on lui aurait demandé. Il s'était abrité derrière le pronom "nous".

  • Rentrée littéraire : Aime la guerre ! de Paulina Dalmayer

    Depuis le 28 août 2013 en librairie.aime la guerre !.jpg

    Éditions Fayard - 589 pages

    Présentation de l'éditeur : On ne tombe pas impunément amoureuse d'un ancien mercenaire. Mais il serait faux de croire qu'on l'aime pour ses défauts, ses affaires louches, l'argent qu'il cache sous son matelas ou le revolver passé en permanence à sa ceinture. Quand Hannah est arrivée en Afghanistan, pays qui n'a pratiquement jamais connu la paix, elle ne s'attendait pas à trouver chez un homme comme Robert des qualités en voie de disparition dans la vie civile, de loyauté, de fraternité, d'héroïsme, de dévouement, d'abnégation. En revanche, il lui a fallu peu de temps pour comprendre que c'était la guerre elle-même, ses dangers, ses tensions et ses angoisses, qui permettaient à ces qualités de se manifester mieux qu'ailleurs. Or aux yeux d'Hannah la guerre demeure un crime. Alors faut-il aimer la guerre ? Hannah aimait un homme et aurait sans doute préféré s'en tenir là. Mais ce qu'elle a vécu à son côté l'oblige à raconter. À écrire. Au péril de ses propres convictions. Au risque de ne plus se reconnaître. Depuis bientôt trois mille ans, la guerre hante la littérature, les épopées et les romans. Mais, décrite par des hommes, n'a-t-elle pas toujours un parfum d'aventure ? Ne fallait-il pas une femme pour oser mettre à jour cette grandeur autant que ces pulsions qui font de ceux qui ont connu la guerre des êtres à jamais différents des autres ?

    Ma note :

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    Broché : 24 euros

    Ebook : 16,99 euros

    Un grand merci à Entrée livre et aux librairies Decitre pour m'avoir, dans le cadre de l'opération "Coups de cœur des lecteurs", offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Pas évident de parvenir à exister au milieu de la pléthore de parutions à cette période de l'année. Mais avec un format légèrement supérieur à l'habituel broché, une épaisseur très respectable et attirante pour les lecteurs qui achètent le livre au kilo et, last but not least, une titraille impérative antinomique pour le moins intrigante, Paulina Dalmayer a joué un maximum d'atouts pour distinguer son roman des 554 autres annoncés pour la rentrée littéraire. Roman qui se différencie également par le fait qu'il représente une minorité éditoriale : le premier roman.

    Il suffit pourtant de lire Aime la guerre ! pour constater qu'il n'a rien à envier aux plus grands et qu'il n'a nul besoin d'artifices pour se faire bien voir. L'auteur signe ici pour la toute première fois un véritable chef d’œuvre, d'une veine autobiographique largement suggérée par le fait que son héroïne Hanna porte le même patronyme qu'elle et exerce la même profession ; il suffit d'ailleurs de se pencher sur les articles de cette journaliste polonaise pour en avoir la certitude et faire le parallèle avec la narration du présent roman. Une première œuvre magistrale donc qui s'inscrit plus intensément que tout autre dans son présent à l'heure où l'Occident va-t-en guerre fait mine de s'interroger sur les nécessités (les intérêts...) d'une intervention armée en Syrie...

    Enjeu stratégique majeur depuis la nuit des temps du fait de sa position géographique sur les routes commerciales, l'Afghanistan a été et reste encore largement au cœur de toutes les attentions depuis le 11 septembre 2001. Un terrain réputé hostile mais une vraie mine de sujets pour un grand reporter (situation politique et institutionnelle, présence et intervention des forces de coalition, bavures, corruption, condition féminine, Talibans, expatriés, culture, humanitaires, pollution...). Ce que Paulina/Hanna ignorait en revanche, c'est qu'elle n'allait pas seulement au devant d'une contrée inconnue, d'une civilisation, d'une guerre et de l'après-guerre sous le signe de la démocratie imposée par l'Occident, mais également à la rencontre d'elle-même... Paulina a ramené des articles professionnels, Hanna quant à elle en a tiré un roman très personnel fait d'observations, d'opinions et de confessions.

    Pour les nécessités de ses enquêtes, Hanna doit frayer avec le "gratin" local. Dans ces contacts, Robert, ancien mercenaire, qui devient son compagnon officiel et Bastien, ancien du renseignement qui devient une âme sœur confuse mais indispensable. Prise entre les feux de ces deux hommes, Hanna rejoue un Jules et Jim au cœur du chaos d'un no man's land, chante les sirènes de l'amour sous les tirs des rebelles.

    De son regard sans concession, l'on voit se dessiner le portrait d'un Afghanistan contemporain et des enjeux qui s'y jouent comme personne n'avait osé les raconter jusqu'alors. L'on a beau ne pas être tombé de la dernière pluie, savoir que l'histoire que l'on nous présente, dans les manuels ou au journal de 20 heures, est une version édulcorée de réalités bien plus cyniques, Aime la guerre ! est pourtant saisissant, estomaquant dans les secrets qu'il révèle. La guerre est certes un drame mais pour certains, une formidable opportunité économique.

    Tout autant qu'un terrain propice à la tension amoureuse. Car de ce trio explosif se dresse aussi et surtout une fresque de la passion et une image des hommes aux qualités (loyauté, héroïsme...) que seule la guerre révèle encore. Parfois dérangeante dans ses propos, le talent d'Hanna est de parvenir à donner envie au lecteur de connaître cette intensité amoureuse, cette tension sexuelle provoquée par le risque permanent, la pensée constante d'une mort qui rôde à proximité. Elle parvient, envers et contre tout, et comme promis dans son titre auquel pourtant tout un chacun s'est normalement opposé a priori, à faire aimer la guerre, à l'ériger en fantasme loin de toute préoccupation humaniste/humanitaire. À conférer aux pires endroits et aux pires circonstances la capacité à être les berceaux des meilleurs moments de l'existence. Un parti pris aussi indécent qu'authentique qui prouve mieux que jamais que le cœur a ses raisons que la raison ignore. Hanna/Paulina est une femme fascinante qui sait rendre à la guerre ce qui lui appartient : sans elle, elle n'aurait jamais rencontré ces deux hommes qui ont tant compté pour elle.

    Ce Lord of War littéraire est un incontournable premier roman de la rentrée littéraire 2013, une nécessaire fenêtre ouverte sur les vérités afghanes, l'histoire d'une passion qui dévaste tout sur son passage comme il y en a peu et la promesse d'une bibliographie à venir sur laquelle garder un œil. Une révélation coup de cœur pour ma part qui confirme, ô combien, ma fascination pour les premiers romans dans lesquels les nouveaux auteurs mettent toutes leurs tripes comme s'ils y jouaient leur vie... Leur honneur (?)...

    Ils en parlent aussi : Léo, Virginie, Christelle.

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    Rainbow Warriors d'Ayerdhal

    Enfants de la paranoïa de Trevor Shane

    Jour de confession d'Allan Folsom

    L'histoire de l'Histoire d'Ida Hattemer-Higgins

    L'équation africaine, Les hirondelles de Kaboul, À quoi rêvent les loups de Yasmina Khadra

    Je ne suis pas celle que je suis de Chahdortt Djavann

    Dis que tu es des leurs d'Uwem Akpan

    Purge et Quand les colombes disparurent de Sofi Oksanen

    Retour à Killybegs de Sorj Chalandon

    Un fusil dans la main, un poème dans la poche d'Emmanuel Dongala

    Julian de Robert Charles Wilson

    Peste de Chuck Palahniuk

    Enig marcheur de Russel Hoban

    Extraits :

    Robert n'avait jamais voulu être roi. Reste qu'à l'époque, quand je l'ai rejoint en Afghanistan, il l'était. Certains disaient qu'il faisait du trafic d'armes, d'autres qu'il ne s'agissait pas d'armes mais d’œuvres d'art, de pierres précieuses et d'alcool. Pour les uns il était un agent de la CIA, pour d'autres un entrepreneur qui achetait à tour de bras des terres sur la frontière iranienne et des containers de fringues de contrefaçon au Pakistan. Ce qui est certain c'est qu'il possédait un restaurant dans la base militaire des forces coalisées, à Warehouse près de Kaboul.

    ...

    - L'armée est touchée par le syndrome du syndicalisme...

    - À qui le dis-tu ! - s'esclaffait Jean-Philippe (...)

    - Je vais au dispensaire ce matin demander des pansements pour mon cuisinier et je vois un mécano planté comme un couillon à attendre une consultation. Il a des migraines, figure-toi. Et ce serait à cause des saloperies qu'il respire dans le garage. Bientôt les gars vont demander des dédommagements pour leurs ampoules aux pieds. De mon temps, les geignards avaient droit à une bonne baffe dans la gueule et ça allait tout de suite mieux !

    - Tu parles ! Mais quel officier oserait faire ça aujourd'hui !

    - Nous avons passé nos premières nuits à Beyrouth sur la paille, dans des écuries. Des trous creusés dans un jardin faisaient office de chiottes. Et le coup de téléphone, je ne te dis pas ! Un appel de trois minutes pour toute la durée de la mission. D'ailleurs, je ne t'apprends rien. Maintenant, il leur faut des restaurants et des duty free, des salons de massage...

    ...

    Quitte à contredire une partie de la presse et à décevoir l'opinion publique, les mercenaires d'aujourd'hui comme les "affreux" d'hier ne sont pas tous des tueurs à gage dégoulinants de sang. Il y a chez eux un côté petit bourgeois, ou bourgeois tout court, assez paradoxal.

    ...

    - (...) Il est difficile de trouver quelqu'un dans la vie civile qui veuille bien vous prêter dix dollars. Dans ma boîte je suis prêt à donner ma vie pour mes hommes, comme eux sont prêts à donner la leur pour moi. Cela s'appelle la fraternité. Il y a très peu de gens qui connaissent ce sentiment de nos jours. Et c'est justement ce qui nous différencie du reste des mortels. Plus vite vous comprendrez ce que ce mot, la fraternité, implique pour les gens comme Robert et moi-même, moins vous souffrirez.

    - Est-ce un conseil ?

    - Un vœu plutôt, puisque Robert a besoin de vous. "... il est des jours où le fort autant que le plus faible a besoin de se voir secouru et d'aimer ce secours. Il faut à l'homme qu'il soit tantôt protecteur et tantôt protégé." Vous ignoriez cette phrase de Kessel ?

    ...

    Peut-être tout simplement qu'à force de vivre dans ce pays nous étions devenus dingues. Tous. (...) J'en conviens, à y réfléchir ne serait-ce qu'un instant il fallait être fou ou Polonais pour s'y risquer. Il se trouve que je suis Polonaise. J'ai donc pris l'avion pour Kaboul.

    ...

    Jusqu'à cet instant je pensais appartenir, en raison de mes origines, à la moins bonne partie de l'Europe et, par extension, du monde. Comme l'a expliqué un poète polonais, la caractéristique première de cette "moins bonne" partie de l'Europe était de tout savoir sur la "meilleure" partie qui l'avait, en retour, complètement ignorée. Et voilà que l'équipe d'une chaîne de télé afghane me propulsait avec vigueur dans la "meilleure" partie du monde. Du coup, j'ai réalisé que j'habitais le camp des vainqueurs. Curieusement, cela m'a fait de la peine. Après tout nous avions eu, eux en Afghanistan et nous dans la "moins bonne" partie de l'Europe, un ennemi commun et donc un but commun : nous en débarrasser.

    ...

    Et je me suis laissé emporter par le puissant fantasme d'un ailleurs radicalement différent de tout ce que j'avais connu jusqu'alors, par les mythes de la magnificence de ces contrées lointaines auxquelles avaient succombé de bien plus grands que moi, les Byron, les Schwarzenback, les Chatwin, les Kipling, les Bouvier...  "Il n'y avait plus d'obstacle entre nous et une splendide contrée fort peu connue, le pays des Afghans. À nous ses grandes montagnes, ses tribus magnifiques, ses rivières glacées, ses ruines aussi vieilles que le monde, la paix de son isolement !" Dans ma chambre d'hôtel à Kaboul, je relisais ces phrases d'Ella Maillart écrites à la veille de la Seconde Guerre mondiale, sans calculer que les temps avaient changé, que de nouvelles ruines s'étaient ajoutées à celles "aussi vieilles que le monde", et que depuis des décennies l'isolement de l'Afghanistan, au lieu de lui garantir la paix l'avait prédisposé à devenir un laboratoire d'atrocités indescriptibles. Et c'est à ce moment-là que je me suis mise à aimer ce pays. Pour sa dureté, pour son silence qu'aucune plainte ni aucune revendication n'interrompent, pour son mauvais sort.

    ...

    Ne serait que "l'honneur"... vois-tu. Je n'ai pas bien compris et je ne comprends toujours pas quoi il s'agit. Est-ce un notion, un sentiment, un état ou une disposition d'esprit, une conduite, ou bien tout simplement une immense foutaise ? Avant toi, j'ai connu un seul homme qui parlait d'honneur. C'est l'épicier, à côté de la Poste... Il en parlait toujours comme il parlait des patates de son étalage, avec assurance et en connaissance de cause. Et puis un jour il a, disait-il, perdu "son honneur" parce que sa fille s'était enfuie au Canada au lieu de se laisser marier à un cousin débarqué du bled. Après tout, ce n'est peut-être qu'une question de tempérament, l'honneur. En tout cas, il me semble que sous nos latitudes un consensus règne quant au fait que l'univers tourne désormais autour d'une paire de fesses et non plus autour de "l'honneur". Tu ne pouvais donc que me faire rire quand tu me criais : "Tu me déshonores !". Ça sonnait comme un roman de cape et d'épée. Chez nous, "Tu me déshonores !", ne se dit plus. À notre époque il ne nous reste plus que la diffamation. Je veux bien qu'on puisse le regretter.

    ...

    - Sois sérieuse ! Pourrais-tu tuer quelqu'un pour soixante-quinze mille dollars ?

    - C'est une proposition de travail ou une question théorique ?

    ...

    Les mercenaires, donc. Tout le monde en avait après eux. Et depuis longtemps. Machiavel les accusait d'être "toujours désunis, ambitieux, sans discipline et peu fidèles, braves contres les amis, lâches en présence de l'ennemi, n'ayant ni crainte de Dieu, ni bonne foi envers les hommes.". Robert et Bastien n'avaient probablement aucune de ces tares. En revanche, tous deux étaient vaniteux. Mais, s'ils n'avaient pas été vaniteux auraient-ils été aussi séduisants ?

    Oubliés pendant quelques années, les mercenaires avaient à nouveau fait parler d'eux à l'occasion de la troisième guerre du Golfe, quand les médias commencèrent à s'intéresser à l'essor des dites sociétés militaires privées. Les grands titres de la presse apportaient des révélations pour le moins fantasques sur les deux cent mille hommes armés qui, déployés sur les berges du Tigre, s'y adonnaient à des activités guerrières pour le compte d'obscures compagnies internationales et en totale impunité, sinon avec la complaisance des gouvernements de la coalition. Les défenseurs des droits de l'homme et autres activistes humanitaires s'insurgeaient contre ces "marchands de chaos" et dénonçaient la corruption et la criminalité dont ils auraient accéléré le développement. Mais ne manquaient pas non plus ceux qui voyaient en ces "contractors" plutôt de romantiques héritiers de Bob Denard que de simples brutes vénales. Robert et Bastien avaient davantage le profil de l'aventurier que celui de "l'agent contractuel". Là était d'ailleurs la raison de leur vanité. Trop futés pour se laisser embobiner dans une quelconque structure para ou purement militaire, ils travaillaient en indépendants selon leurs besoins, leur intérêt et avec leurs propres méthodes.

    Aussi contrasté et riche qu'il puisse être, l'imaginaire populaire concernant le métier de mercenaire se révélait surtout très éloigné de la réalité qui était celle d'un boulot ingrat, routinier, souvent ennuyeux et, en définitive, pas si bien payé.

    ...

    Tout ce que j'avais pu lire sur les mercenaires m'inclinait à penser qu'ils étaient peu regardant quant aux objectifs et conséquences des missions qu'ils acceptaient. N'ouvraient-ils pas le feu sur des civils ? Ne commettaient-ils pas des homicides ou des viols ? Ne torturaient-ils pas pour obtenir des informations ou pour soulager des nerfs en vrille ? Les dérives dans les Balkans, en Irak ou en Afghanistan, rendaient ces hommes infréquentables. Les dérapages, bavures, conduites délictuelles des soldats réguliers, suscitaient certes la réprobation, mais jamais la répugnance. L'opinion publique avait été indignée d'apprendre en 2008, qu'à proximité de Kaboul des soldats français avaient ouvert le feu sur un bus qui s'était approché trop près d'un convoi militaire, et ainsi blessé huit enfants. Néanmoins, tôt ou tard on finissait par reconnaître qu'il s'agissait d'erreurs, déplorables, mais humaines. On n'accordait pas les mêmes circonstances atténuantes, avec l'indulgence qui les accompagne, aux hommes mandatés pour guerroyer, selon qu'ils le sont par un état ou une entreprise privée. J'avais moi aussi partagé cette conviction que l'État seul a le monopole de la violence armée qualifiée de légitime. Je ne me posais pas de questions. Personne ne se posait de question. Il aurait pourtant fallu se les poser car elles sont importantes. La différence d'appréciation entre un soldat régulier et un "privé" n'était-elle pas principalement assise à hauteur de la solde qu'ils perçoivent respectivement ?

    Tout "théâtre des opération" exigeait sans cesse sa ration de cadavres. L'ennui est qu'elle s'était révélée toujours plus élevée que ne pouvait le supporter l'opinion publique. (...) Les téléspectateurs n'en pouvaient plus de ces nouvelles terrifiantes. Hélas, la fin d'une guerre ne se décrétait pas de cette façon. Chaque guerre avait sa propre logique, et décidait elle-même de sa fin. C'est ainsi que sur "le théâtre des opérations" l'action se poursuivait et les hommes tombaient. À la grande satisfaction de tout le monde, la mort d'un soldat privé n'était comptabilisée que par le bureau des ressources humaines de la société militaire privée qui l'employait.

    ...

    La guerre était un artéfact. Pour les autres elle était un horresco referens. Pour nous, elle était tout à la fois, une chambre de volupté, une grande aire de jeu, un tribunal de la pénitence, un gymnase où nous pratiquions des exercices de volonté, de patience, d'introspection. La guerre nous révélait à nous-mêmes.

    ...

    J'ai voulu voir plus qu'un "bataille de fantômes" et les "quelques ombres furtives" qu'avait réussi à entrevoir London depuis sa cachette. J'ai voulu voir de plus près. Était-ce la manifestation d'un goût particulier pour la violence ou le fait guerrier ? Peut-être. Mais en ce cas, il faudrait reconnaître que les archives de World Press Photo ne contiennent que des clichés voyeuristes volés au fil des années par des pervers et des vauriens de tout genre. Une telle explication ma paraissait d'ailleurs fort convaincante dans la mesure où, jusqu'à preuve du contraire, montrer la misère et la barbarie n'a pas suffi pour les éliminer de la vie des gens. Pourquoi alors avoir insisté pour partir en mission avec Robert, Bastien, Connor ou quiconque accepterait ma demande ? Si le motif n'est était pas de secouer la conscience des autres car c'était sans espoir, ni de soulager la mienne car, à tort ou à raison, j'avais la conscience tranquille, comment fallait-il interpréter la chose ? La question m'a poursuivie jusqu'à ce que je conclue que rentrer en Europe était de loin la dernière option envisageable et que, par conséquent, mon obstination à partir en mission sur le terrain ne reflétait que ma volonté de me lier plus profondément à ce pays. Or qu'était ce pays sinon une étrange contrée où la paix ne parvenait pas à s'enraciner. Pour rester il fallait bien se rendre à l'évidence que tôt ou tard la guerre m'atteindrait d'une façon ou d'une autre. Peu portée sur l'inconnu, j'ai préféré savoir à quoi m'attendre. Et plus précisément à quoi m'attendre de moi-même.

    ...

    (...) Yasir semblait peu préoccupé par les menaces qu'il recevait. Il avait fait le choix de ne pas se marier. Libre, il se consacrait entièrement à son travail et croyait fermement au pouvoir des médias. Je lui trouvais une espèce d'intégrité qui frôlait l'insensibilité, tout en forçant le respect. J'aimais l'écouter. J'aimais ses histoires. Longtemps elles m'ont parues énigmatiques. Je ne parvenais pas à déceler leur morale alors que je sentais que la morale en constituait l'élément essentiel. Enfin, j'ai fini par comprendre que les histoires de Yasir étaient, comme les fables de La Fontaine aux yeux de Lamartine, "du fiel et non pas du lait pour les lèvres et pour les cœurs". Leur dénouement ne délivrer d'autre leçon que celle de devoir garder profil bas car, même si les méchants finissaient par être punis, le sort des bons et des innocents n'en était pas pour autant amélioré.

    ...

    T'as beau dire, Toto, jamais on nous a traités dans l'armée comme des sous-merdes juste parce qu'on est basané. Y a de tout dans l'unité, des reubeus, des Blancs, des Blacks, un feuj pour terminer et ça marche ! Ça ne marche nulle part ailleurs mais dans l'armée ça marche !

    ...

    L'Europe était en train de se saigner à blanc pour la plus grande et la plus terrifiante des guerres qu'elle ait jamais livrée : la guerre contre la violence.

    ...

    Nous appartenions au cercle restreint de ceux qui savent que "les hommes meurent et ne sont pas heureux". Et c'est probablement ce qui nous incitait à accélérer le tempo, à feindre la folie et à nous abandonner à l'extravagance. Les occasions ne manquaient pas pour se réunir.

    ...

    - Il y a eu une époque où c'était un pays fabuleux. Les gens venaient ici pour une semaine ou un mois et finalement décidaient de s'y établir. Il y avait de tout pour tout le monde. Ceux qui voulaient prier pouvaient prier, ceux qui voulaient faire du tourisme pouvaient faire du tourisme. Nous ne connaissions pas de problème de sécurité. De nombreuses femmes voyageaient seules. Les bars et les discothèques ne désemplissaient pas. Nous étions pauvres mais heureux. Et nous nous amusions bien, si bien...

    ...

    Pleurer m'aurait soulagé. Les fins lentes et pathétiques sont toujours préférables aux coupures nettes. Elles fatiguent au point qu'il devient impossible de trouver encore de la force pour les regrets.

    ...

    Combien de fois m'était-il arrivé de penser que tel ou tel livre avait tout dit sur un sentiment, une émotion, une attitude, et que vouloir en dire davantage, avec plus de subtilité ou de finesse, était impossible.

    ...

    Les femmes ! Ah, les femmes ! Je m'en suis méfiée. Et dès le début. Il n'y a rien de pire en Afghanistan que les femmes. Étais-je la seule à le voir. Je l'ignorais. Peut-être étais-je la seule à le dire. Et encore, je ne le disais pas à tous puisqu'il n'y a pas de crime plus odieux que de s'en prendre aux femmes d'Afghanistan. C'était la grande cause, le seul motif, l'argument ultime - les femmes d'Afghanistan ! Aurions-nous passé, nous autres Occidentaux, dix années à faire tout et son contraire dans ce pays, à y construire des écoles et des hôpitaux pour ensuite les bombarder, à y asphalter des routes pour permettre aux insurgés de les détruire, à y injecter des sommes faramineuses tout en sachant qu'elles disparaîtraient des les poches de quelques personnalités hautement respectables de la vie politique locale, enfin, aurions-nous supporté aussi longtemps que nos braves garçons s'y fassent tuer par les mêmes hommes auxquels ils apprenaient à manier les armes si derrière, sinon avant tout, il n'y avait pas les femmes afghanes ? Non. Certainement pas. Un mémorandum rédigé par une cellule de la CIA appelée "Red Cell", daté du 11 mars 2010 et divulgué sur le site Wikileaks se révélait instructif à ce sujet. Il y était entre autres stipulé qu'en cas de désapprobation par l'opinion publique européenne des opérations militaires organisées en Afghanistan sous la bannière de l'OTAN, la politique de communication devrait insister sur la condition des femmes dans le pays. De fait, multiplier les témoignages de femmes afghanes dans les médias occidentaux aurait fait partie d'une stratégie visant à provoquer la culpabilité, la compassion et finalement le ralliement du public des pays contributeurs de l'OTAN. Que les analystes de la CIA avaient misé gros sur la solidarité féminine à l'échelle internationale, ne faisait aucun doute.

    ...

    - (...) nous croyons que la liberté et la démocratie ne peuvent être apportées à un peuple sur un plateau d'argent et moins encore imposées. Il est du devoir de chaque peuple de se battre pour ces valeurs et de les protéger une fois qu'elles ont été acquises. Mais rien ne peut fonctionner si les gens n'en ont pas la volonté et ne comprennent pas l'intérêt de vivre dans un pays libre et démocratique. Le prétendu gouvernement démocratique mis en place par les Américains est un gouvernement de criminels de guerre, de trafiquants d'armes et d'opium, d'individus sans scrupules pour qui seul compte le profit personnel. Quelle image de la démocratie pensez-vous que les Afghans peuvent avoir aujourd'hui ? Si le premier gouvernement démocratique en Afghanistan se révèle être la pire mafia qui ait jamais pris en otage ce pays, comment attendre des Afghans qu'ils croient aux principes de la démocratie et veuillent les défendre ?

    ...

    S'il fallait être fou pour espérer changer quoi que ce soit dans ce pays, il fallait être mille fois plus cinglé pour y vivre sans tenter d'y changer quelque chose, sinon tout.

    ...

    Les lendemains de crimes ressemblent au lendemains de bringue. Même malaise face à la réalité, même engourdissement, même sensation de décalage temporel et existentiel. (...) Les boîtes de Lexomil, de Seroplex et de Dolipran 1000 s'alignaient à côté du presse-agrumes. J'ai trouvé "Kind of Blue" sur la pile de disques et ai mis la musique très bas. Pour cette matinée j'aurais préféré du piano seul, j'avais besoin d'entendre des sons d'une sobriété ascétique. Je me suis toutefois résignée à la trompette de Miles Davis et, au final, ne l'ai pas regretté.

    ...

    Arrivée au point où la plus anodine des informations me paraissait contenir un double sens, annonciateur d'un malheur, j'en entrevu le reste de ma vie comme un voyage à travers la démence aux accents tantôt maniaques tantôt paranoïdes.

    ...

    J'abhorrais ce pays, ses mœurs, ses codes, ses lois, ses pratiques et jusqu'à ses paysages de caillasse et de terres incultes. J'exécrais cette ignominie parce que j'avais peur. J'avais peur qu'elle me contamine. Qu'elle nous contamine tous.

    ...

    Mais comme Kessel l'a fait dire à l'un de ses personnages, "Quand se jouent des actes magiques, interdite est la pensée".

    ...

    Nous nous éloignons parfois à de telles distances de nous-mêmes, de nos semblables, voire de ces singularités qui nous rassemblent en une seule race humaine, qu'il n'y a que les animaux pour nous indiquer le chemin du retour. À les regarder de près, nous découvrons qu'ils incarnent une partie de notre vie secrète, ce qu'il y a en nous de plus mystérieux et de plus essentiel à la fois et dont, à tort, nous avons honte tout comme nous en avons peur.

    ...

    - Qu'est-ce qui vous a frappé le plus en Afghanistan ?

    - Sans hésiter le fait qu'ici les gens ont si peu d'influence sur leur propre vie. Tout se décide à un niveau plus haut que celui de l'individu. Dans quelque domaine que ce soit c'est toujours un parti, une tribu, un clan, une famille qui déterminent les existences individuelles. Ensuite, c'est le fait que si peu de chose a changé, qui m'interroge...

    ...

    L'attente. La patience. En dix ans, sans parler d'expériences précédentes, nous n'avons rien appris. Je ne saurais répondre à la question de savoir si les Afghans auraient dû apprendre quelque chose de nous. Il est certain, en revanche, que nous aurions dû, et pour notre plus grand bien, apprendre d'eux l'art de l'attente. (...) Quiconque s'y aventure n'a qu'une alternative : apprendre à attendre ou repartir. En ce qui nous concerne, nous autres étrangers au pays des Afghans, nous avons été d'une impatience inopportune et dans un sens subversive. Elle ne témoignait pas tant d'une préférence pour le présent ou pour un résultat immédiat, que d'un désarroi face à l'absence de but à atteindre. Qu'attendions-nous ? Les Afghans, pour leur part, attendaient notre départ.

    ...

    - (...) Comme dans n'importe quelle communauté, il y a des gens bien, des gens moins bien et des cons... Parmi eux, même les cons savent se contenter de peu, aller au-delà de la fatigue et de la faim, supporter des conditions extrêmement dures, le poids de leur équipement, l'altitude, et sans se plaindre... C'est alors... Bon, merde... J'ai compris qu'en comparaison, nous étions des incapables... J'ai compris que nous n'avions aucune chance... En plus, pressés que nous sommes d'en finir au plus vite...

    ...

    Plus je restais en Afghanistan, moins je comprenais ce pays.

  • Quand les colombes disparurent de Sofi Oksanen

    culture,citation,littérature,livre,roman,biographie,histoire,finlande,estonie,guerreÉditions Stock La Cosmopolite - 396 pages

    Présentation de l'éditeur : Occupation, résistance et collaboration sont les ressorts de ce roman puissant, dans une Estonie prise tour à tour au piège des communistes et des Allemands. Pour répondre aux errances de l’Histoire, chacun devra choisir un camp, un chemin. Roland, le juste, combat sans relâche l’envahisseur ; son cousin Edgar, véritable caméléon, épouse successivement l’idéologie du pouvoir ; enfin Juudit, sa femme, est écartelée entre son amour sincère pour un officier allemand et l’hypocrisie suffocante d’un mariage raté. Mais qui sera le vainqueur de cette lutte acharnée ? Après Purge, Sofi Oksanen pointe une nouvelle fois la fragilité et la faiblesse de l'homme à l'égard d'une Histoire qui l'écrase et lui survivra toujours.

    Traduit du finnois par Sébastien Cagnoli avec le concours du FILI (Finnish Literature Exchange).

    Ma note :

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    Broché : 21,50 euros

    Ebook : 14,99 euros

    Un grand merci à MyBOOX et aux Éditions Stock La Cosmopolite pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    Après Les vaches de Staline et Purge, Sofi Oksanen revisite une fois encore Histoire de l'Estonie et âme humaine. Comme il fallait s'y attendre, la plus gothique des auteurs scandinaves signe un nouveau roman des plus sombres.

    Dans ce nouvel opus, celle qui reçut en 2010 pas moins que le Prix Femina étranger, le Prix du livre européen et celui du roman Fnac retrace l'occupation tour à tour bolchévique, nazie puis soviétique de ce petit pays balte n'ayant obtenu son indépendance qu'en 1991, que nul ne peut désormais ignorer.

    La narration oscille entre trois personnages pris en otages par les tyrannies successives. Il y a tout d'abord Edgar, opportuniste lâche et ambitieux prêt à tous les compromissions, impostures, contrevérités et autres manoeuvres sordides pour sauver sa peau et satisfaire ses rêves de gloire. Retournant sa veste au gré des changements de pouvoirs et se mentant avant tout à lui-même en voulant falsifier l'histoire, il est directement inspiré d'Edgar Meos, fabulateur faussaire à la solde des Allemands puis payé par le KGB pour écrire des annales estoniennes partisanes. Il y a ensuite Roland, cousin d'Edgar, inconditionnel amoureux de son pays et farouche partisan de l'indépendance, qui résiste héroïquement aux envahisseurs quels qu'ils soient et prend tous les risques par intégrité et humanisme. Et puis il y a Juudit, épouse délaissée d'Edgar et maîtresse d'un officier allemand, qui joue sur tous les tableaux au gré de son coeur un peu, son confort surtout et nourrit avant tout des rêves de fuite.

    Un trio d'un réalisme psychologique saisissant malgré des positionnements un brin caricaturaux quand la nuance entre bourreaux et victimes est bien souvent plus que ténue. Pourtant, rien de simpliste dans l'approche de Sofi Oksanen qui, au travers d'une trinité représentative, touche aux questionnements universels soulevés par un tel contexte : ceux de l'action ou de la passivité, de la trahison (des autres et de soi-même), de la culpabilité, et caetera. Mais comment savoir et surtout comment juger quand il s'agit de sauver des vies à commencer par sa propre peau et que les ennemis du jour sont les amis du lendemain et réciproquement ?

    Entre fiction et réalité, le récit fouille l'intériorité des protagonistes avec une véracité qui confine au devoir de mémoire. Cette fresque romancée donne voix à un peuple meurtri et réécrit avec authenticité les pages manquantes d'une histoire écrasante. Malgré quelques longueurs et une trame opaque loin d'être facilitée par le style récurrent de l'auteur basé sur les aller-retour - ici entre 1941 et 1966 -, ce livre déstabilisant accroche et fascine, entre pudeur et sauvagerie. Exigeant et complexe, il enjoint au public une lecture concentrée, parfois fastidieuse ; à bon entendeur...

    Si, au fil de ses récits, Sofi Oksanen lève le voile sur les mémoires lacunaires de l'Estonie avec délicatesse et discernement, une question demeure : saurait-elle s'extraire de l'Histoire du pays maternel et mettre sa plume au service d'une oeuvre distanciée des blessures par héritage qui l'obsèdent, elle et sa génération ? Parce qu'il faut tout de même parier, malgré son talent, sur une lassitude grandissante de son lectorat face à un sujet et une noirceur récurrents...

    Ils en parlent aussi : Lulamae, Guillaume.

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    Rainbow Warriors d'Ayerdhal

    Retour à Killybegs de Sorj Chalandon

    Cris de Laurent Gaudé

    Un fusil dans la main, t un poème dans la poche d'Emmanuel Dongala

    L'insomnie des étoiles de Marc Dugain

    La rive sombre de l'Èbre de Serge Legrand-Vall

    Rescapé de Sam Pivnik

    Extraits :

    J'avais acheté aussi un cahier à reliure de moleskine afin d'y tenir mon journal. Mon intention était d'y recueillir des preuves des ravages commis par les bolcheviks. On en aurait besoin, quand la paix viendrait. Je remettrais alors mes documents entre les mains de littérateurs plus compétents que moi, des gens qui écriraient l'histoire de ce combat pour la liberté.

    ...

    Mais, malgré tout, les jours se succédaient et, dans leur continuité, ils formaient un quotidien qui valait toujours mieux que les jours d'extermination.

    ...

    Dans la presse, la liberté avait un cadre noir ; dans mon esprit, elle versait un flot rouge. Laissant les autres papoter, je me suis rendu compte qu'ils vivaient tout d'un coup dans un pays libéré. Comme si nous n'avions jamais connu de combats. Comme si nous étions en temps de paix. Edgar était entré dans une ère nouvelle en un instant. Tout cela était-il vraiment fini ? Le temps des cachettes était-il passé, révolue la vie en cabane forestière ?

    ...

    Edgar porta la main à sa bouche en voyant les taches qui se répandaient sous les coprs gisant dans la cour de la cabane, il eut exactement le même air que lorsque, petit garçon, il avait assisté pour la première fois à l'abattage du cochon. Il venait d'arriver chez nous ; la soeur de ma mère, Alviine, avait envoyé Edgar reprendre des forces à la campagne, car le père avait péri de diphtétrie et l'anémie du fiston l'inquiétait. Edgar s'était évanoui. Mon père et moi étions sûrs qu'une chochotte pareille ne se débrouillerait pas dans une ferme. Il en alla autrement : il se débrouilla à merveille dans les jupes de ma mère. Elle avait obtenu ainsi la compagnie d'un deuxième enfant tant désiré ; ils s'étaient bien trouvés, ces deux malades imaginaires. Chez nous, à la campagne, on appelait ça autrement : des feignasses.

    ...

    Mais pourquoi les Polonais avaient-ils tapissé les murs de leurs cellules, dans le monastère transformé en prison, avec leurs noms et leurs grades, que leurs successeurs recouvriraient avec les leurs ? S'agissait-il de la rage d'écriture inhérente à chaque mortel, du besoin de laisser une trace ici-bas ?

    ...

    "Quand la liberté finira par arriver chez nous, tout le monde deviendra subitement patriote, et combien de nouveaux héros aurons-nous alors ? Mais tant que notre patrie est en danger, ce sont les mêmes qui rampent à genoux et vont dans le sens du courant, qui mordent à de vulgaire appâts et lèchent les bottes de leurs propres traîtres, qui pourchassent nos frères, rien que pour avoir accès aux magasins spéciaux."

    ...

    Le chagrin a rarement des mots.

  • La rive sombre de l'Èbre de Serge Legrand-Vall

    la rive sombre de l'èbre.jpgÀ la recherche d'un père disparu pendant la guerre d'Espagne.

    Éditions Elytis - 168 pages

    Présentation de l'éditeur : Avril 1938. L'offensive des troupes franquistes sur le haut-Aragon fait fuir des milliers d'Espagnols vers la France par les cols pyrénéens. Au cours de cette première «retirada», une femme épuisée accouche en pleine montagne, dans la neige. L'enfant sera français. Son père, resté sur le front, ne reviendra pas de la bataille de l'Èbre.À partir de cette histoire authentique, l'auteur retrace l'itinéraire d'une femme et de ses parents réfugiés qui ont décidé, pour rebâtir leur vie en France, de ne plus jamais parler des déchirements de la guerre.Le poids de ce silence suscitera chez Antoine, le fils devenu adulte, une vocation de journaliste.La mort prématurée de sa mère lui offre la possibilité de rompre ce pacte d'oubli.Vingt-six ans plus tard, guidé par des lettres retrouvées de son père, il part en Espagne pour comprendre ce que personne n'a pu lui raconter.

    Ma note :

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    Broché : 18 euros

    Un grand merci à Elytis Édition pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre ainsi qu'à l'auteur pour sa charmante dédicace et sa patience pour cette chronique trop longtemps victime de ma procrastination.

    Il aura fallu à Serge Legrand-Vall la révélation tardive de ses origines espagnoles, la lecture d'un article paru en 1938 retraçant l'exil de réfugiés dont une femme a accouché côté français dès le passage du col frontière et la découverte de la citation d'un de ses auteurs favoris - À quoi bon écrire des livres si on n'invente pas la vérité ?, Jorge Semprun - pour lui inspirer son second roman remarqué par Le Monde des Livres.

    En créant Antoine, son double littéraire parti au coeur de l'Espagne franquiste au milieu des années 1960 sur les traces de son père combattant anarchiste tué durant l'été 1937 dont il ne sait rien, l'auteur apporte des réponses possibles à ses propres questions restées en suspens, utilise l'imaginaire pour partir en quête de sa véritable histoire.

    De non-dits et interdits en révélations inattendues, d'anecdotes en petits morceaux d'histoire glanés çà et là, Antoine, jeune homme transformé le temps d'un passage de frontière en véritable enquêteur, va reconstruire petit à petit le puzzle de son passé, découvrir les horreurs de cette sombre période et solutionner enfin, à sa façon, sa problématique identitaire.

    Dans ce road trip initiatique, l'on appréhende la culture du silence, du secret, des réfugiés espagnols pour mieux se reconstruire et le poids de cet oubli choisi sur leurs descendants, porteur malgré eux d'amertume, de gravité et emplis du besoin de savoir. Comment l'individu peut-il se construire, se tourner vers l'avenir, quand une partie de son histoire lui échappe ?

    En évoquant cette nécessaire quête identitaire, Serge Legrand-Vall rend avant tout un hommage poignant aux combattants républicains tombés pour leurs idéaux et aux exilés contraints au déracinement, à l'humiliation d'un accueil parfois honteux de la France et à l'absence de reconnaissance de leurs traumatismes.

    Finalement, c'est l'importance de la transmission qui est au coeur de ce roman en forme de voyage transfrontalier du côté de l'amour et du silence. D'une plume élégante, sensible et pudique, Serge Legrand-Vall offre un récit émouvant, extrêmement bien documenté, qui rappelle le lien étroit entre l'Histoire collective et la mémoire individuelle. Une bien jolie fenêtre sur un pan historique trop longtemps ignoré et aujourd'hui encore, trop souvent méconnu.

    L'auteur parle de son livre.

    Le site de l'auteur.

    Ils en parlent aussi : Stéphane, Babelio.

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    Toute une histoire de Hanan el-Cheikh

    Un fusil dans la main un poème dans la poche d'Emmanuel Dongala

    Marthe et Mathilde de Pascale Hugues

    Extraits :

    Un fugitif, il s'était pensé ainsi pendant des années. Fugitif, sans savoir de quoi. De l'amour étouffant des siens ? De leur silence ? Du poids de l'immobilité ? Un peu de tout cela sans doute.

    ...

    - Mais à l'arrivée, on est tombés de haut... continua Manolo. Qu'ils n'aient rien prévu, rien préparé côté Français, passe encore, mais alors l'accueil... Comme si on était des prisonniers ennemis, de la pire espèce. Les gendarmes français ont commencé par séparer les hommes des femmes sans ménagement. Et Merced qui pleurait et qui me demandait quand on se reverrait... Et puis ils nous ont pris tout ce qu'on avait sur nous, l'argent espagnol, le couteau que j'avais dans la poche, ma montre, même mon tabac.

    - Et les coups de crosse avec ça, les insultes. Comme si la seule chose qu'ils voulaient, c'était nous humilier. On a été parqués comme du bétail dans une cour de ferme, sans nourriture, sans eau, dans la boue, sous la pluie et la neige... Les blessés mouraient. Être maltraités comme ça dans un pays qu'on croyait ami, c'était à peine croyable.

    ...

    La plupart n'avait même jamais tiré. On manquait de fusils de guerre. Beaucoup n'avaient que des armes de chasse ou des grenades. Eh bien ces gars-là, ils ont réussi à fixer un front. C'était un vrai exploit, tu peux me croire ! Des gens qui n'y connaissaient rien contre des soldats de métier. C'est difficile de comprendre aujourd'hui comment ça a été possible. La liberté qu'on voulait nous prendre, il faut croire qu'on était prêts à tout pour la défendre.

    ...

    En Ariège, tous les cols étaient des ports, comme si les montagnards naviguaient sur un océan de vagues pétrifiées et que le havre se situait, non dans le creux de la vallée, mais sur ce passage élevé qui séparait deux sommets de vagues, ourlées de neige en guise d'écume.

    ...

    Il avait parfois essayé d'imaginer la scène de sa mort, d'après le peu d'information qui lui avait données Lluis. Mais lui-même les tenait d'un témoin qui n'avait pas vu grand chose, car cela s'était passé la nuit. Y avait-il un moyen d'en apprendre davantage là-dessus ?

    La rivière coulait, imperturbable comme le temps. Le temps, le grand vainqueur des batailles. Seule la mémoire pouvait être suffisamment tenace pour lui tenir tête.

  • La femme du tigre de Téa Obreht

    Éditions Calmann-Lévy / Livre de poche - 427 pagesla femme du tigre.jpg

    Présentation de l'éditeur : Dans un pays des Balkans qui se remet d'un siècle de guerres, Natalia est chargée de vacciner les pensionnaires d'un orphelinat. Autour d'elle, tout n'est que superstitions. Les épidémies seraient des malédictions, les morts, des forces vives. Natalia rattache ces croyances absurdes aux contes que lui a transmis son grand-père. Mais l'histoire la plus extraordinaire, celle de la femme du tigre, il l'a emportée dans la tombe. En confrontant présent, souvenirs et légendes, Natalia comprendra les errements des générations passées, et les travers de la sienne.

    Traduit de l'anglais par Marie Boudewyn.

    Ma note :

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    Broché : 20,80 euros

    Poche : 7,10 euros

    Un grand merci aux Éditions du Livre de poche pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    Abandon en page 191. N'ayant jusqu'alors jamais été déçue par la sélection Prix des lecteurs du Livre de poche donc ce titre fait partie pour le cru 2013, j'ai repoussé au maximum mes limites de lecture pour rentrer dans le premier roman de cette jeune auteur serbo-américaine.

    Téa Obreht a beau être la plus jeune lauréate de l'Orange Prize 2011, avoir reçu le Prix Pages des Libraires 2011, figurer sur la liste du New Yorker des "vingt auteurs de moins de quarante ans à suivre" et les critiques d'ici ou là ont beau être plus élogieuses les unes que les autres, las ! Impossible pour moi d'être absorbée par ce récit.

    D'aucuns le qualifient d'émouvant, de drôle, de magique... D'autres saluent l'adresse narrative de l'auteur, son souffle, sa profondeur... De ce texte mêlant passé et présent, faits historiques et légendes traditionnelles, je n'ai pas réussi à détecter l'ambition de l'auteur de redonner une unité à une région décomposée et divisée par les conflits. J'ai trouvé l'ensemble assez décousu, sans véritable fil conducteur si ce n'est excitant du moins donnant un minimum envie de tourner la page. Bref, je me suis ennuyée. Si Téa Obreht possède de réelles dispositions d'écriture, elle manque à mon humble avis d'un certain sens de l'intrigue.

    Peut-être ce livre n'est-il pas arrivé au bon moment dans mon chemin de lectrice ? Peut-être lui redonnerai-je une chance ? Peut-être n'est-il tout simplement pas à mon goût...

    Ils en parlent aussi : Kathel, Yspaddaden, Lady K.

    Extrait :

    "Tu ne trouves pas ça magique ? Tout le monde dort sauf nous."