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cinéma

  • Le Futurisme, manifeste & bibliographie

    art,culture,citation,peinture,Liminaire : introduction à un sujet complexe mais ô combien intéressant. N’oublions toutefois pas le contexte de l’époque - économique, militaire, idéologique, culturel, etc. Présenter ne veut pas dire cautionner.

    1909, l’univers artistique est en révolution. Ce si long XIXe siècle est en train de mourir et le monde est - presque - prêt à entrer pleinement dans le XXe, ce nouveau siècle rempli d’espoir et de modernité. Il faudra toutefois attendre la fin de la Première Guerre Mondiale pour vraiment y être.

    Milan, Via Senato, au numéro 2. Un jeune trentenaire, Filippo Tommaso Marinetti, écrit un texte séminal, Le manifeste du Futurisme. Il y expose les ferments d’un nouveau courant artistique global.

    Ecoutons-le :

    Nous avions veillé toute la nuit, mes amis et moi, sous des lampes de mosquée dont les coupoles de cuivre aussi ajourées que notre âme avaient pourtant des cœurs électriques. Et tout en piétinant notre native paresse sur d’opulents tapis persans, nous avions discuté aux frontières extrêmes de la logique et griffé le papier de démentes écritures.

    Un immense orgueil gonflait nos poitrines, à nous sentir debout tout seuls, comme des phares ou comme des sentinelles avancées, face à l’armée des étoiles ennemies, qui campent dans leurs bivouacs célestes. Seuls, avec les mécaniciens dans les infernales chaufferies des grands navires, seuls avec les noirs fantômes qui fourragent dans le ventre rouge des locomotives affolées, seuls avec les ivrognes battant des ailes contre les murs.

    Et nous voilà brusquement distraits par le roulement des énormes tramways à double étage, qui passent sursautants, bariolés de lumières, tels les hameaux en fête que le Pô débordé ébranle tout à coup et déracine, pour les entraîner, sur les cascades et les remous d’un déluge, jusqu’à la mer.

    Puis le silence s’aggrava. Comme nous écoutions la prière exténuée du vieux canal et crisser les os des palais moribonds dans leur barbe de verdure, soudain rugirent sous nos fenêtres les automobiles affamées.

    - Allons, dis-je, mes amis ! Partons ! Enfin, la Mythologie et l’Idéal mystique sont surpassés. Nous allons assister à la naissance du Centaure et nous verrons bientôt voler les premiers Anges ! Il faudra ébranler les portes de la vie pour en essayer les gonds et les verrous !... Partons ! Voilà bien le premier soleil levant sur la terre !... Rien n’égale la splendeur de son épée rouge qui s’escrime pour la première fois, dans nos ténèbres millénaires.

    Alors, le visage masqué de la bonne boue des usines, pleine de scories de métal, de sueurs inutiles et de suie céleste, portant nos bras foulés en écharpe, parmi la complainte des sages pêcheurs à la ligne et des naturalistes navrés, nous dictâmes nos première volontés à tous les hommes vivants de la terre :

    MANIFESTE DU FUTURISME

    1. Nous voulons chanter l’amour du danger, l’habitude de l’énergie et de la témérité.

    2. Les éléments essentiels de notre poésie seront le courage, l’audace et la révolte.

    3. La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing.

    4. Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… Une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace.

    5. Nous voulons chanter l’homme qui tient le volant, dont la tige idéale traverse la Terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite.

    6. Il faut que le poète se dépense avec chaleur, éclat et prodigalité, pour augmenter la ferveur enthousiaste des éléments primordiaux.

    7. Il n’y a plus de beauté que dans la lutte. Pas de chef-d’œuvre sans un caractère agressif. La poésie doit être un assaut violent contre les forces inconnues, pour les sommer de se coucher devant l’homme.

    8. Nous sommes sur le promontoire extrême des siècles !... A quoi bon regarder derrière nous, du moment qu’il nous faut défoncer les vantaux mystérieux de l’Impossible ? Le Temps et l’Espace sont morts hier. Nous vivons déjà dans l’absolu, puisque nous avons déjà créé l’éternelle vitesse omniprésente.

    9. Nous voulons glorifier la guerre – seule hygiène du monde, le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles Idées qui tuent, et le mépris de la femme.

    10. Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires.

    11. Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte ; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes ; la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes électriques ; les gares gloutonnes avaleuses de serpents qui fument ; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées ; les ponts aux bonds de gymnastes lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés ; les paquebots aventureux flairant l’horizon ; les locomotives au grand poitrail, qui piaffent sur les rails, tels d’énormes chevaux d’acier bridés de longs tuyaux, et le vol glissant des aéroplanes, dont l’hélice a des claquements de drapeau et des applaudissements de foule enthousiaste.

    Progrès et évolution, violence et destruction, pour Marinetti et ses coreligionnaires, il est temps, grand temps, de liquider ce XIXe siècle moribond. Ils feront preuve de la même virulence quant au lieu de départ de cette révolution et seront sans illusion sur leur avenir.

    C’est en Italie que nous lançons ce manifeste de violence culbutante et incendiaire, par lequel nous fondons aujourd’hui le Futurisme, parce que nous voulons délivrer l’Italie de sa gangrène de professeurs, d’archéologues, de cicérones et d’antiquaires.

    Les plus âgés d’entre nous ont trente ans ; nous avons donc au moins dix ans pour accomplir notre tâche. Quand nous aurons quarante ans, que de plus jeunes et plus vaillants que nous veuillent bien nous jeter au panier comme des manuscrits inutiles !... Ils viendront comme nous de très loin, de partout, en bondissant sur la cadence légère de leurs premiers poèmes, griffant l’air de leurs doigts crochus, et humant, aux portes des académies, la bonne odeur de nos esprits pourrissants, déjà promis aux catacombes des bibliothèques.

    Publié d’abord le 5 février 1909 dans La Gazzetta dell’Emilia de Bologne puis le 20 dans Le Figaro, ce texte révolutionnera le monde artistique et aura une résonance internationale. Par dizaines, par centaines, des jeunes gens comprendront le message de Marinetti, s’y retrouveront, l’approuveront et le mettront en pratique.

    Un nouveau courant artistique est né, il sera global : littérature, peinture, sculpture, architecture, théâtre, musique, cinéma, arts décoratifs, etc. Même la gastronomie s’y mettra !

    Bien qu’international, le cœur même du Futurisme restera l’Italie. La compréhension de celui-ci sera aiguisée par une connaissance de l’italien – bien que la littérature française soit déjà assez complète sur le sujet.

    Bibliographie :

    Si l’on ne devait garder qu’un seul spécialiste du Futurisme, ce serait Giovanni Lista. Ses travaux riches, complets, érudits, exhaustifs mais tout à fait abordables par le néophyte sont une merveilleuse source d’informations tant sur le courant lui-même que sur la personnalité centrale que fut F.T. Marinetti. En guise d’introduction, je vous conseillerais deux de ses ouvrages publiés aux Editions de l’Âge d’Homme : Futurisme – Manifestes Documents Proclamations et Marinetti et le Futurisme. Ils permettent d’aborder le sujet d’une manière originale par le biais de documents d’époque. Une manière de revivre jour après jour, mois après mois le développement du Futurisme.

    Dynamisme plastique d’Umberto Boccioni préfacé par Giovanni Lista, toujours aux Editions de l’Âge d’Homme, peut être une suite intéressante. En effet, Boccioni – autre grande figure du Futurisme – y expose ses théories plastiques futuristes ; la notion de dynamisme prend alors tout son sens en peinture et sculpture.

    Sortons maintenant de la sphère francophone.

    Le Futurisme est aussi une remise en cause politique de la société. Deux travaux récents portent sur le sujet : « La nostra sfida alle stelle » Futuristi in politica d’Emilio Gentile, Editori Laterza et Il Futurismo tra cultura e politica – reazione o rivoluzione ? d’Angelo D’Orsi, Salerno Editrice.

    Malgré sa dimension profondément antiféministe et misogyne, nombreuses furent les femmes à souscrire au Futurisme. L’étude du professeur en philosophie morale Francesca Brezzi est dès lors des plus intéressantes : Quando il Futurismo è donna. Barbara dei colori, Mimesis. Une version française existe, publiée par Mimesis France.

    Revenons maintenant à un domaine plus artistique : le cinéma. Je vous renvoie au court mais très complet ouvrage d’Enzo N. Terzano : Film sperimentali futuristi, Carabba Editore. Giovanni Lista a également écrit sur le sujet : Cinéma et photographie futuristes, Skira, mais je n’ai pas encore eu l’occasion de lire ce travail.

    Deux derniers livres peuvent compléter cette introduction. L’avanguardia trasversale. Il Futurismo tra Italia e Russia de Cesare G. De Michelis, Marsilio est une mise en regard entre les futurismes italien et russe - la Russie, l’autre grand pays des avant-gardes du XXe siècle… Futurismo antineutrale de Roberto Floreani, Silvana Editoriale quant à lui est l'ouvrage atypique d'un artiste rappelant les liens entre Futurisme et Art contemporain.

    L'on ne compte plus les monographies et autres beaux livres sur le sujet. Citons par exemple l’inconfortable par ses dimensions mais si complète rétrospective parue à l’occasion du centenaire du mouvement : Futurismo 1909-2009, Skira. Intéressante également, la monographie sur Alessandro Bruschetti qui donne un aperçu des prolongements du Futurisme dans l’Aeropittura : Futurismo aeropittorico epurilumetria, Gangemi Editore. La monographie sur Mario Guido Dal Monte Dal Futurismo all’Informale, al Neoconcreto, attraverso le avanguardie del Novecento, Silvana Editoriale et la présentation de la collection futuriste de Primo Conti Capolavori del Futurismo e dintorni, Edizioni Polistampa peuvent compléter cette rapide approche.

    Finalement et peut-être plus à destination des amateurs et autres collectionneurs, trois derniers ouvrages : l'imposant (6 kg !) mais essentiel Il dizionario del Futurismo, Vallecchi en collaboration le Museo di Arte Moderna e Contemporanea di Trento e Rovereto. Et enfin, deux folies commises par Domenico Cammarota qui a décidé de recenser l’entièreté de l’œuvre de F.T. Marinetti puis celles de 500 autres auteurs italiens : Filippo Tommaso Marinetti. Bibliografia et Futurismo et Bibliografia di 500 scrittori italiani, Skira/Mart.

    Voilà qui conclut notre voyage bibliographique dans le Futurisme. Le seul but de cette chronique. Il n’y était nullement question d’y aborder quelque concept idéologique : je laisse cela à de vrais spécialistes. Comme tout mouvement, des dérives sont possibles. Gardons-nous de nous laisser entraîner sur le sujet. Préférons, peut-être par lâcheté ou plus simplement par goût des Arts, rester dans le domaine du livre.

    Rédigé par Vincent

  • Thoreau La vie sublime de A. Dan et Maximilien Le Roy

    Editions Le Lombard - 89 pages

    thoreau la vie sublime.jpg

    Scénario & couleurs : Maximilien Le Roy

    Dessin : A. Dan

    Présentation de l'éditeur : Mars 1845. Henri David Thoreau est lassé des grandes villes et d'une société trop rigoriste pour le laisser pratiquer l'enseignement tel qu'il l'entend. Le poète philosophe choisit de revenir à une vie simple, proche de la nature, dans son village natal. C'est dans ce cadre qu'il écrit les essais qui feront de lui une des figures marquantes du XIXe siècle américain, dont les idées trouvent plus que jamais un écho aujourd'hui.

    Après la biographie dessinée récemment parue de l'illustre peintre Egon Schiele Vivre et mourir de Xavier Coste qui m'avait enchantée, j'ai décidé de faire un tour en philosophie en me penchant sur le destin de Thoreau, scénarisé par ce même Maximilien Le Roy qui, à partir de l'oeuvre de Michel Onfray, nous avait déjà proposé l'intéressant bien que complexe Nietzsche Se créer liberté. Il faut croire que l'auteur se plaît à l'exercice du récit de vie puisque son prochain album à paraître s'intitule Gauguin, loin de la route.

    La vie sublime n'est pas une biographie exhaustive de l'homme de lettres poète naturaliste philosophe. Débutant non pas dans l'enfance mais au moment de sa retraite dans les bois (qui inspira le fameux Walden) - instant s'il en est qui marque les débuts de son militantisme -, ce récit a davantage pour vocation à amorcer la découverte de la pensée et de rétablir un semblant de vérité dans la perception du personnage et de sa philosophie qui ont été largement repris et détournés. 

    Cette piqûre de rappel de préceptes on ne peut plus d'actualité (égalitarisme, protection de l'environnement...) est une gageure en ces temps troubles, mais Maximilien Le Roy réussit haut la main ce défi sans tomber dans l'idolâtrie improductive tant de fois observée. Les inconditionnels d'Into the wild et Le Cercle des poètes disparus se délecteront à n'en pas douter de retrouver un peu de l'esprit libertaire insufflé par ces films.

    Le découpage des illustrations, en faisant la part belle à la contemplation de la nature, est en parfaite adéquation avec le style de vie de Thoreau. L'interview en fin d'ouvrage de Michel Granger, professeur émérite de littérature américaine de XIXe siècle à l'Université de Lyon, permet d'approfondir le sujet effleuré par la bd. Le tout formant une introduction magistrale à l'univers du penseur subversif américain.

    Rappelons toutefois que connaître et comprendre ses idéaux n'est utile qu'à condition de se placer du côté de l'action...

    Extraits :

    Thoreau avait encore la forêt de Walden - mais où est maintenant la forêt où l'être humain puisse prouver qu'il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ?

    Je suis obligé de répondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut pour l'instant que je le fasse à l'intérieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. A son pouvoir je n'ai rien à opposer que moi-même - mais, d'un autre côté, c'est considérable. Car, tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s'exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté.

    Stig Dagerman

    ...

    Ici la vie, champ d'expérience de grande étendue inexploré par moi...

    ...

    Ce qu'il me faut, c'est vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez résolument, assez en Spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n'était pas la vie...

    ...

    Quand un gouvernement est injuste, la place de l'homme juste est en prison.

    ...

    Grâce à mon expérience, j'appris au moins que si l'on avance hardiment dans la direction de ses rêves et s'efforce de vivre la vie qu'on s'est imaginée on sera payé de succès inattendus en temps ordinaires.

    ...

    L'homme sage n'est utile que tant qu'il reste un homme et refusera d'être de la glaise. Je suis trop bien né pour être possédé, pour être un subalterne aux ordres, un serviteur ou instrument utile de tout état souverain par le monde.

    ...

    Quand un sixième de la population d'une nation ayant vocation d'être le refuge de la liberté sont des esclaves, que tout un pays est injustement envahi et conquis par une armée étrangère et soumis à la loi militaire, je pense qu'il n'est pas trop tôt pour que les hommes honnêtes se rebellent et fassent la révolution.

    ...

    Vouloir devenir connu, c'est tomber plus bas que terre. On voudra vous corrompre, vous récupérer, exploiter votre nom, la presse bavera dans ses colonnes, et tout ça sans jamais comprendre vos mots comme il faut. Le succès est une infortune, soyez-en sûr.

    ...

    Loin de moi l'envie de créer des copies ! Je voudrais juste que chacun explore sa propre route, celle qui lui convient le plus, en voie vers, disons, une libération.

    ...

    Je ne veux pas tuer, ni être tué, mais je peux imaginer les circonstances qui rendront tout ça inévitable...

  • Un ver dans le fruit de Rabaté

    Editions Vents d'Ouest / Glénat BD - 128 pagesculture,littérature,livre,bande dessinée,bd,polar,cinema

    Présentation de l'éditeur : Restigné, septembre 1962. Dans ce petit village qui vit au rythme de la vigne, un conflit ancestral entre deux viticulteurs tourne au drame et les vendanges débouchent sur un meurtre... C'est dans cette atmosphère tendue qu'arrive le père Ferra, jeune curé tout juste sorti du diocèse, qui vient prendre possession de la paroisse. Jeune, idéaliste, le prêtre maladroit tombe au milieu d'un noeud de vipère, où les confessions tournent vite aux aveux criminels... Un ver dans le fruit est un roman noir où deux personnages, un prêtre romantique et un inspecteur cynique, observent les rancoeurs et les conflits qui se cachent dans toutes les caves. Inspiré par Bernanos et Simenon, Pascal Rabaté distille l'humour noir et le suspense pour nous offrir avec ce livre la passionnante chronique d'un village de campagne.

    Quel dommage que cette bd ne soit plus disponible autrement qu'en occasion ou en bibliothèque ! De la part d'un auteur aussi talentueux et prisé que Rabaté - dont tout un chacun connaît certainement Les petits ruisseaux qui a été adapté au cinéma -, c'est assez surprenant. Il est certain qu'elle date un peu (1997) mais, si vous avez l'occasion de vous la procurer ou de l'emprunter, n'hésitez pas.

    Rabaté, à l'instar de Davodeau (Les Ignorants, Lulu femme nue, Rural !), est un spécialiste des hommes de la terre, des petites gens qui, loin des héros au coeur de la plupart des histoires, ont tellement plus à raconter. Ces contes de la normalité, ces récits de l'hyper-quotidien sont un ravissement dont je ne me lasse pas.

    Cet album, qui s'est vu décerner le Grand Prix de la Critique ACBD et la Mention spéciale du Jury Oeucuménique de la Bande Dessinée en 1998, n'échappe pas à la règle. Polar suranné tout autant que comédie de moeurs, Un ver dans le fruit nous plonge dans l'univers rural et viticole d'un petit village des années 60. Entre commérages de personnalités rustres, indiscrétions, jalousies, alcoolisme, violence conjugale et tradition religieuse, l'atmosphère de l'époque en général et de cette petite société fermée en particulier est particulièrement bien rendue.

    Quand un jeune prêtre arrive pour prendre ses fonctions et se faire le gardien des âmes, un meurtre a eu lieu et un commissaire vient mener l'enquête qui tourne autour de deux familles, deux domaines rivaux. Cet événement va bouleverser l'existence de toute la communauté qui n'a de paisible que les apparences. Mesquinerie, lâcheté, hypocrisie et délation vont se déchaîner, au grand dam du curé novice et gaffeur qui a déjà fort à faire avec son encombrante et possessive génitrice. Plongé au coeur des pires bassesses humaines, il tâchera bon an mal an de mener ses ouailles haineuses sur le chemin de la rédemption mais peinera, malgré toute sa bonne volonté, à s'imposer auprès de ses brebis égarées qui doivent répondre de leurs actes auprès de l'enquêteur.

    Malgré une ambiance pesante, la noirceur du scénario sans concession pour la nature humaine est contrebalancée par un humour réjouissant servi par les commérages, les figures notables incontournables hautes en couleurs et les situations cocasses. Dans cet album très humain, Rabaté raconte comme personne cette société désuète, figée, qui, malgré ses travers et sa violence, sait aussi la valeur de l'amitié et de la solidarité.

    Les portraits et les décors bruts très réalistes ainsi que l'ambiance sont portés par le dessin ciselé noir et blanc. L'intrigue prenante ménage le suspens jusqu'à la dernière page et toutes les interrogations soulevées au fil de l'histoire sont résolues brillament. Cette chronique sociale expressive et impressive est un véritable délice.

  • Une année studieuse d'Anne Wiazemsky

    une année studieuse.jpgEditions Gallimard - 262 pages

    Présentation de l'éditeur : Un jour de juin 1966, j'écrivis une courte lettre à Jean-Luc Godard adressée aux Cahiers du Cinéma, 5 rue Clément-Marot, Paris 8e. Je lui disais avoir beaucoup aimé son dernier film, Masculin Féminin. Je lui disais encore que j'aimais l'homme qui était derrière, que je l'aimais, lui. J'avais agi sans réaliser la portée de certains mots.

    Dans ce récit autobiographique, la petite-fille de François Mauriac nous raconte avec beaucoup de simplicité et d'intelligence mêlant habilement la sincérité et la pudeur, sa rencontre avec l'homme de sa vie, le célèbre Jean-Luc Godard.

    Au-delà de l'évocation des débuts du couple, c'est l'atmosphère de toute une époque - la fin des sixties - que fait revivre l'espace d'un instant Anne Wiazemsky. Le milieu intellectuel du moment, les prémices des évènements de 1968, la condition de la femme (rapport aux parents, aux hommes, sexualité, pilule, avortement...)... Tout y est retracé avec justesse et mélancolie.

    Par cette peinture d'un certain milieu, l'on est conforté dans certaines évidences, à savoir que "ces gens-là" évoluent en vase relativement clos, que les artistes ont des égos capricieux avec lesquels il est parfois difficile de composer et que si l'avers de la médaille est la célébrité, le revers est parfois lourd à porter (critique, hypocrisie, etc.).

    Si par ce témoignage, "réponse de la bergère à son berger", l'auteur a souhaité "dire son mot", Godard reste le point central, la clé de voûte, le premier rôle de l'apprentissage amoureux, intellectuel, artistique d'Anne. Ces nombreux débuts ont su conserver toute leur fraîcheur dans l'esprit de l'intéressée et c'est ce qui fait tout le charme de cette tranche de vie. Une lecture très agréable, tout en douceur.

    Extraits :

    Nous nous regardions souvent mais jamais franchement, toujours de biais. Dès que je sentais ses yeux posés sur moi, je détournais les miens et inversement. Il n'y avait rien d'hypocrite, c'était un jeu entre sa pudeur et la mienne. Je me sentais heureuse et je savais qu'il l'était aussi. C'était un sentiment subtil mais fort et qui augmenta au fil des heures.

    ...

    Souvent il se retournait vers moi et me souriait si tendrement qu'à mon tour je rougissais. Entre deux plans il me rejoignait pour me demander mon avis, si j'avais bien reçu les livres qu'il m'avait fait livrer le matin même et la lettre d'amour qui les accompagnait.

  • Dolce agonia de Nancy Huston

    Editions Actes Sud - 298 pagesdolce agonia.jpg

    Présentation de l'éditeur : "Tout ce que je peux dire, c'est qu'une foule de menues coïncidences et de convergences inattendues ont fait de cette soirée un poème. Brusquement la beauté. Brusquement le drame. Des coeurs qui prennent feu, des rires qui fusent." Pour Thanksgiving, Sean Farrell invite ses amis de longue date à dîner. Dans la chaleur des verres d'alcool, les souvenirs reviennent au galop. On parle, on boit, on est amer, on espère encore, alors que le temps a marqué les visages et les vies. Bloqués par la neige, les convives passent la nuit chez Sean. Un narrateur invisible orchestre le récit : c'est Dieu, qui ne peut se retenir de nous conter comment, un beau jour, Il ôtera la vie à chacun des convives. Mais le vrai sujet du roman, comprend-on peu à peu, n'est pas la finitude de l'homme : c'est le miracle de l'amitié.

    Quel délicieux huis clos ! Oscillant entre dialogues, moments d'introspection et prophéties divines, le dîner auquel on assiste nous propose un formidable moment d'amitiés et de rancoeurs entre les différents convives. L'on apprend à les connaître très subtilement au passé, au présent et au futur par l'entremise de leurs relations, de leurs pensées et de Dieu lui-même, treizième des douze invités, invisible mais bien présent. Toute une mise en cène...

    Cette soirée bouleversante à plus d'un titre nous entraîne à notre insu à revenir sur le chemin parcouru, sur celui, non quantifiable, qui nous reste et à nous interroger sur ce que nous aimerions en faire, si tant est qu'on ait le choix. Car là aussi est l'originalité de l'oeuvre : la conception très spécifique du Dieu qui nous gouverne, petites marionnettes...

    Une atmosphère exquise, des présages et une conception de la vie quelque peu glaçante, là est toute l'ambivalence du récit, parfaitement résumée dans le titre qui n'aurait pu être plus adéquat. Une oeuvre incontestablement maîtrisée de bout en bout.

    Dans une certaine mesure, cette histoire m'a rappelé le magnifique film Les amis de Peter de Kenneth Branagh.

    Extraits :

    Quand je rencontre les créateurs des autres univers, je m'efforce toujours d'être modeste. Plutôt que de me vanter de l'excellence de mon oeuvre, je les félicite pour la beauté et la complexité de la leur... Mais, à part moi, je ne puis m'empêcher de trouver que la mienne est supérieure, car je suis le seul à avoir inventé une chose aussi imprévisible que l'homme.

    Quelle espèce ! Souvent, à regarder les êtres humains accomplir leur destinée sur Terre, je me laisse emporter presque au point de croire en eux. Ils me donnent l'impression singulière d'être dotés de libre arbitre, d'autonomie, d'une volonté propre... Je sais bien que c'est une illusion, une notion saugrenue. Moi seul suis libre ! Chaque tour et détour de leur destin a été planifié d'avance par mes soins ; je connais le but vers lequel ils se dirigent et le chemin qu'ils emprunteront pour y parvenir ; je connais leurs effrois et leurs espoirs les plus secrets, leur constitution génétique, les rouages les plus intimes de leur conscience... Et pourtant, et pourtant... ils ne cessent de m'étonner.

    Ah, mes chers humains... Comme cela m'enchante de les voir patiner et patauger ! Aveugles, aveugles... toujours là à espérer, à tâtonner... Voulant à tout prix croire en ma bonté, comprendre leur destin, deviner quels sont mes projets pour eux... Oui, les pauvres, ils ne peuvent s'empêcher de chercher le sens de tout cela ! Il suffit que je leur ménage une petite rencontre avec la naissance ou la mort et, aussitôt, ils sont convaincus d'avoir saisi quelque chose. Bouleversés chaque fois. Secoués jusqu'à la moelle.

    ...

    Il a mal, il a mal, ses lombaires le martyrisent, le tirent vers le bas : quand on souffre, c'est vraiment soi qui est dans la souffrance et non l'inverse, se dit-il, contemplant avec envie le fauteuil confortable près de la cheminée.

    ...

    Elle ne sait pas ce que c'est de vivre entouré de fantômes, de voir ses parents et amis glisser dans l'abîme les uns après les autres et de rester là, ébahi, impuissant... Non, pas toi ! Pas toi aussi ! Chaque fois, on est persuadé que la douleur sera trop grande, que la Terre cessera de tourner ou qu'à tout le moins on deviendra fou... Mais non, tout continue comme avant. On encaisse les pertes comme autant de coups de pied au ventre ; elles vous coupent le souffle mais vous n'osez pas broncher, alors vous vaquez à vos occupations, honteux de la force d'inertie qui vous fait vivre encore, malgré la disparition de tous ceux dont, croyiez-vous, l'amour vous faisait vivre...