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afrique

  • Un passé en noir et blanc de Michiel Heyns

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    Éditions Philippe Rey - 318 pages

    Présentation de l'éditeur : Un matin de janvier 2010, Peter Jacobs, journaliste et écrivain vivant à Londres, débarque à Alfredville, sa ville natale, qu'il a quittée depuis plus de vingt ans. Curieux de voir ce qu'est devenu ce gros bourg afrikaner depuis la fin du régime d'apartheid, et attiré par l'idée d'écrire une série d'articles sur l'assassinat de sa cousine, la belle et intelligente Désirée, mariée au chef de la police locale, Hector Williams. Un Noir. Aujourd'hui accusé du meurtre de sa femme. Motif : la jalousie évidemment. Que pouvait-on attendre d'une telle union ? s'indigne la rumeur publique. L'enquête de Peter va durer dix jours. Afflux de souvenirs, rencontres cocasses, constat du peu d'évolution des mentalités, notamment ches les Blancs, et surtout profond trouble affectif. Peter, qui vient de se séparer de son compagnon jamaïcain James, comprend, en retrouvant Bennie, son meilleur ami de jeunesse, que le lien qui les unissait était en réalité beaucoup plus complexe. Or Bennie, désormais policier,  dirige le commissariat en attendant le procès de Williams, et semble étrangement mêlé au meurtre. Devenu acteur malgré lui d'une affaire aux rebondissements multiples, Peter plonge dans une histoire bouleversante qui remet sa vie totalement en question, à commencer par ses rapports avec son pays. Sera-t-il un éternel expatrié ?

    Traduit de l'anglo-sud-africain par Françoise Adelstein.

    Ma note :

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    Broché : 20 euros

    Un grand merci aux Éditions Philippe Rey pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Le parti pris des Éditions Philippe Rey - que j'apprécie davantage à chaque nouvelle lecture - est d'en appeler à la curiosité du lecteur par le biais de la publication d'auteurs de tous horizons, majeurs ou inédits en France. Fidèle à cette volonté éditoriale d'ouverture sur le monde, cette toute nouvelle parution nous conduit au coeur de l'Afrique du Sud.

    Émigré depuis vingt ans à Londres pour ne pas risquer sa peau sous les drapeaux, Peter, journaliste homosexuel fraîchement célibataire, décide d'un retour au pays natal dans le but de chroniquer le meurtre de sa cousine. Si la communauté s'accorde à penser qu'un crime était l'inexorable aboutissement d'une union mixte, tout n'est pas aussi simple...

    Précision nécessaire aux férus de polars : cette enquête, quoique menée et résolue comme il se doit, n'est qu'un prétexte. Si suspens, rebondissements et surprenant dénouement sont au rendez-vous, Un passé en noir et blanc est avant tout le portrait d'une Afrique du Sud post-apartheid. Clivages communautaires, condition homosexuelle, insécurité, corruption... Le protagoniste observe, compare passé et présent et tente de comprendre ce pays qu'il a quitté. Mais davantage que l'examen de la trajectoire surprenante d'une nation et de ses peuples entre deux époques, c'est une véritable réflexion sur l'appartenance à une patrie. L'auteur raconte entre les lignes avec brio la dichotomie de l'individu partagé entre deux nations, deux cultures : émigré d'un côté, immigré de l'autre, il est finalement apatride et devient étranger à la notion de "chez soi".

    Entre humour et tragédie, Michiel Heyns offre une analyse pertinente d'un pays produit de son histoire en évitant le facile écueil de la caricature ou du manichéisme, dépeint des personnages entiers et authentiques, érige une intrigue captivante et livre un questionnement intelligent sur les racines. Un roman subtil qui, à l'image du héros, invite au retour sur soi, à l'introspection. Un roman surtout engagé, qui dénonce la bêtise et clame haut et fort son appel à la tolérance et à l'égalité sous toutes leurs formes.

    Du 18 au 20 mai, l'auteur participera à la mise en avant des voix d'une "Afrique qui vient" à l'occasion du Festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo dont l'Afrique du Sud sera l'invitée d'honneur.

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    Sang mêlé ou ton fils Léopold d'Albert Russo

    Un fusil dans la main, un poème dans la poche d'Emmanuel Dongala

    Loin de mon père de Véronique Tadjo

    Celles qui attendent de Fatou Diome

    Extraits :

    Ici, c'est l'Afrique, qui n'a pas fini de régler ses comptes avec l'Histoire, aux prises avec la chaleur et la sécheresse, les inondations et la famine, qu'elle affronte avec le même stoïcisme et la même inefficacité que tous ses autres malheurs.

    ...

    Si je veux être fidèle à ma résolution de courir tous les matins, c'est le moment. Je tente de me persuader que courir maintenant serait de l'excès de zèle, que j'ai bien droit à une journée de repos, que je ne dois pas soumettre mon organisme à tant de chocs en si peu de temps, que c'est probablement mauvais pour moi, mais le pion incrusté dans ma cervelle qui surveille mon mode de vie, en quelque sorte le double de ma conscience - moi le rejeton hybride de l'éthique calviniste de ma mère et de la folle énergie juive de mon père - ne l'entend pas de cette oreille. Sors et va courir, m'intime le pion, ce ne sera pas plus facile demain.

    J'obéis. Je sais d'expérience que l'inconfort moral suscité par le refus d'obéir à ces adjurations l'emporte sur la satisfaction à court terme.

    ...

    "(...) Comme on dit, mélanger de la bouse de vache avec de la glace ça n'améliore pas la bouse, mais c'est sûr que ça pourrit la glace." Elle s'écroule de rire. Mon sourire est un peu coincé, mais je ne veux pas faire tout un plat à propos de cette vieille blague raciste. Joy exprime probablement ce que pense une grande fraction des Blancs d'Alfredville (...).

    ...

    N'est-ce pas ce que je recherchais, ce compagnonnage simple, retrouver quelque chose du Bennie d'antan ? Non, je sais qu'il ne s'agit que d'âneries sentimentales. On ne retrouve pas plus les sentations simples que les amitiés perdues.

    ...

    Suis-je vraiment si inconstant ?

    ...

    Je sais que je parais condescendant mais je ne suis pas habitué à un tel étalage de sentiments. Dans mon milieu, l'ironie est de mise.

    ...

    Il se protège les yeux du soleil encore bas, cherche à me voir. Une impulsion bizarre me pousse à ne pas crier pour attirer son attention : il y a quelque chose de si intime à regarder quelqu'un qui ne se sait pas regardé.

    ...

    - (...) on ne connaît rien à la jalousie si on croit que la chronologie a de l'importance.

  • Rainbow Warriors d'Ayerdhal

    Sortie en librairie ce jour.rainbow warriors.jpg

    Éditions Au Diable Vauvert - 523 pages

    Présentation de l'éditeur : Mis à la retraite sur requête du bureau ovale, le général de division Geoff Tyler se voit proposé par l’ancien secrétaire général des Nations Unies de reprendre du collier à la tête d’une armée privée financée par des célébrités de toutes obédiences. Son objectif : renverser le dictateur d’un État africain, soutenir le gouvernement transitoire le temps de la rédaction d’une constitution démocratique, et permettre la tenue d’élections en bonne et due forme. Ses moyens : à lui de les définir, l’argent n’est pas un problème. Son effectif : Un encadrement d’une centaine de professionnels et 10 000 soldats dont il faut parfaire la formation. Jusqu’ici tout va bien. Il y a toutefois un détail. Cette armée est presque exclusivement constituée de LGBT. Lesbian, Gay, Bi, Trans.

    Ma note :

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    Broché : 20 euros

    Ebook : Tome 1 gratuit - Tomes 2 à 8 à 0,99 euros

    Ebook version complète disponible le 2 mai 2013 : 7,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Au Diable Vauvert pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Attention, coup de coeur. Énôôôrme révélation ! La découverte de ce prodige signé Ayerdhal dont je n'avais jamais encore croisé le nom alors même qu'il est l'auteur de plus de vingt romans, deux fois lauréat du Grand Prix de l'Imaginaire et récompensé en 2011 par le Prix Cyrano pour l'ensemble de son oeuvre, m'a convaincue de me plonger sérieusement dans la bibliographie de ce lyonnais.

    Rainbow Warriors n'est pas un simple page turner. C'est LE livre à ne manquer sous aucun prétexte. Derrière un pitch loufoque d'un point de vue hétéro-macho - une armée de 10 000 "gouines, pédés, à voile et à vapeur et... euh... trans" (Général Geoff Tyler) pour renverser une dictature africaine ! - se cache un féroce chef-d'oeuvre d'humour et d'impertinence politique.

    Du rire aux larmes, de la comédie au drame, de la légèreté à la profondeur, l'on passe par tous les états à la lecture de cette satire inclassable. D'une intelligence constante, elle amène à réfléchir sur la nature humaine, l'ingérence militaire sous prétexte humanitaire, la solidarité à l'échelle mondiale, la défense inconditionnelle des droits de l'Homme, etc. Critique unique en son genre, elle ravira les inconditionnels de la géopolitique, de la stratégie militaire ou des services secrets et ne manquera pas de glacer de vérité les béotiens tel que moi en les faisant passer de l'autre côté du miroir aux alouettes.

    Et si l'on décidait d'être lucides ? Et s'il suffisait de croire à la liberté pour que le monde change ? Plus que jamais inscrit dans l'actualité à l'heure où une frange fangeuse de la population cherche à priver du droit à l'amour une autre partie de la population, Rainbow Warriors, écrit façon 99 francs de Beigbeder en utilisant de faux noms dissimulant à peine ceux de personnes bien réelles, est un bijou littéraire comme il y en a peu, dont on sort grandi intellectuellement et humainement. Un lieu commun n'est pas coutume : OLNI à lire de toute urgence !

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    99 F de Frédéric Beigbeder

    Extraits :

    À toutes celles et à tous ceux qui, partout dans le monde, sous prétexte de leurs préférences sexuelles ou de leur genre, qu'ils aient choisi celui-ci ou pas, sont privés du droit premier de la Déclaration universelle des droits de l'homme. "Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité."

    ...

    C'était en Amérique centrale, lors d'une de ces guerres que les livres d'histoire ne nomment pas, dans laquelle le Pentagone tait que des soldats américains étaient engagés, dont les médias n'ont jamais dit que la plupart d'entre eux ne sont pas revenus. Ce n'est pas que personne ne sait, c'est que personne ne veut savoir. Dans les vallons du cimetière d'Arlington, la guerre a ce goût depuis que Roosevelt est mort : quand on l'appelle par son nom, c'est pour cacher qu'on se livre à l'annexion. Le temps de prendre une déculottée, comme au Vietnam, ou de mettre un gouvernement de paille en place, comme partout ailleurs.

    ...

    On peut manipuler les peuples, pas décider de leur destin.

    ...

    LGBT. Maintenant Geoff sait ce que cela signifie. Lesbian, gay, bi, trans, même s'il dirait plutôt gouines, pédés, à voile et à vapeur et... euh... trans, parce qu'il manque un petit peu de vocabulaire sur le sujet. Et ce n'est pas qu'il soit homophobe ou...euh... intolérant, c'est juste qu'il aime bien appeler un chat un chat et que...

    ...

    - Ne vous réjouissez pas. Nous n'en reviendrons pas toutes et celles qui reviendront seront traumatisées et peut-être pas entières. Merde, nous ne partons pas pour une gay pride !

    ...

    Je comprends bien l'utilité des rangers, sergent. Elles sont étanches, solides, antichocs et elles limitent les traumatismes articulaires. Mais, outres que c'est une offense pour l'ouïe sur certains terrains, la vision en toute occasion et l'odorat quand on les enlève, elles sont impossibles à lacer rapidement en cas d'urgence, elles martyrisent l'épiderme, brutalisent la malléole, fatiguent la jambe et mettent à la torture certains ligaments parce qu'elles ne sont conçues que pour la randonnée et la chute des avions. Saperlipopette en latex ! Personne n'a jamais eu l'idée de passer un coup de téléphone aux fabricants de chaussures de ski. Parce que, côté fermeture, modulations de la dureté, changement de l'inclinaison et confort du chausson, ils ont déjà tout inventé. Pour le design, je vous l'accorde, il vaudrait mieux s'adresser à Kenzo.

    ...

    Et ce n'est pas avec les nouvelles arrivantes que le camp va se délurer ! Outre qu'elles sont aussi homos qu'eux, elles ont l'air à peu près aussi drôle qu'un bataillon MLF s'abattant sur une délégation de publicistes venus chercher pitance à la désignation de Miss Univers.

    ...

    Le regard de Koffane plonge dans celui de Tyler. C'est le regard d'un homme qui connaît l'humanité sous toutes ses facettes et qui a décidé de l'aimer quand même.

    ...

    In G, I billow like a light sail

    On the mast that makes up ship

    When, together we are on the trail

    That makes our love spring from the deep

    But in the streets I cannot kiss your lips

    Big Brothers watch us and see great rips

     

    No desire, no brain, no sex control

    No gender, no choice ; no love control

    We don't need your permission

    Choir : You don't have to authorize

    We don't need legislation

    Choir : You don't have to legislate

    We don't need to be released

    Choir : You don't have to liberate

    We don't need to be included

    Choir : You don't have to reinstate

    We don't need to be absolved

    Choir : You don't have to absolve us

    Being Human is not a right

    Nor a privilege, nor a fight,

    L.G.B.T. are a few letters

    In humanity's great book

    On which you just may have a look

    But don't decide what mankind prefers

     

    In B, my hands play on both keyboards

    To accompany baritone

    Or soprano until explosion

    My way is swinging on all the roads

    But AC/DC may not be persons

    Big Brothers watch us and see demons

     

    In T, il I just could read the leaves

    I would see my desperate loves

    Become the pleasure I will receive

    And will make me flying like a dove

    But we can't have a social existence

    Big Brothers watch us and see offence

     

    No desire, no brain, no sex control

    No gender, no choice ; no love control...

    ...

    - L'apparence est illusion. (...) L'apparence, c'est parfois l'illusion que l'on veut montrer, de soi aux autres. (...) C'est l'illusion que l'on se fait de soi-même, la tromperie qui nous arrange, avec laquelle on dérange. (...) L'apparence, c'est surtout ce qu'on voit. C'est ce qui nous plaît ou nous rebute, nous rassure ou nous choque, mais toujours ce qu'on interprète selon notre éducation, notre expérience, nos sentiments, nos croyances, nos certitudes. L'apparence n'est rien. Mais si l'on s'y arrête, sur la foi ou la conviction de nos seules références, les émotions qu'elle provoque peuvent être infiniment dangereuses.

  • Dis que tu es des leurs d'Uwem Akpan

    dis que tu es des leurs.jpgÀ paraître le 29 janvier 2013.

    Books Éditions - 377 pages

    Présentation de l'éditeur : Cinq histoires en forme d’hommage à la sagesse des enfants, à leur résilience face aux circonstances les plus terribles. Une famille vivant dans un bidonville de Nairobi s’affère pour trouver des cadeaux à l’approche de Noël. Une jeune fille rwandaise raconte le combat de ses parents pour maintenir les apparences de la normalité, alors que plane, grandissante, la menace du génocide. Au Gabon, Kotchikpa, 10 ans, et sa petite sœur, sont laissés à la garde de leur oncle Fofo, qui tente de les vendre comme esclaves. Deux amies d’enfance sont les otages d’un conflit religieux en Éthiopie. À bord d’un bus rempli de réfugiés – microcosme de l’Afrique d’aujourd’hui –, un garçon musulman compte sur sa foi pour réussir une dangereuse traversée du Nigéria. La prose d’Akpan décrit avec force et empathie la sombre condition de ces enfants d’Afrique, leurs difficultés et leurs visions du futur.

    Ma note :

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    Broché : 21 euros

    Un grand merci à Books Éditions pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Âmes sensibles, s'abstenir ! Si les nouvelles d'Uwem Akpan sont sous le signe des fables africaines, on est bien loin des Contes des sages d'Afrique d'Amadou Hampâté Bâ ! Les nouvelles proposées n'ont rien de légendes mais tout des contes de l'horreur ordinaire : pauvreté, conflits, prostitution infantile, misère, famine... Nombre des drames africains sont mis en scène du Rwanda à l'Éthiopie, en passant par le Nigeria, le Kenya et le Bénin.

    Uwem Akpan réécrit de tristement célèbres événements comme le génocide rwandais ou encore l'affaire de l'Arche de Zoé en donnant la parole aux enfants d'Afrique. Le temps de cinq récits, il permet au lecteur de se glisser dans leur peau, de "voir, toucher, entendre, sentir et ressentir leur univers", ce monde hostile dans lequel ils naissent, grandissent parfois, meurent souvent, sont maltraités tout le temps.

    L'auteur ne cherche pas à délivrer un message mais à provoquer des émotions ; défi qu'il relève haut la main. En narrant l'atrocité sur le ton de la banalité quotidienne, il peint une fresque horrifiante, dérangeante, troublante et, malheureusement, criante de vérité, du continent noir. La prose glaçante de ce prêtre jésuite fonctionne diablement et ce recueil a ceci de singulier que, loin des schémas éculés, il ne s'attarde pas une fois de plus sur les conséquences dramatiques de l'Histoire mais fait le portrait de cet ennemi qui est aussi intérieur. Un ennemi qui a le visage d'un parent, d'un voisin, d'un soldat, d'un rebelle, d'une religion, d'un fantasme et dont les premières victimes sont les enfants.

    Des enfants dont les voix résonnent fort et longtemps. Jusqu'à quand ? Ce livre, érigé outre-Atlantique au rang de best-seller par la grande prêtresse de la télévision américaine Oprah Winfrey, ne changera certainement rien à cette affligeante réalité... mais le poids de mots d'Uwem Akpan a ceci d'incroyable qu'il rend à mes yeux la condition africaine davantage prégnante que les images choquantes matraquées sur le petit écran que l'on regarde souvent sans les voir vraiment. Et rien que pour ça, Dis que tu es des leurs est une lecture poignante utile, pour ne pas dire nécessaire, à notre incompréhension, notre indifférence occidentale.

    Un recueil remarquable à découvrir, si tant est que l'on apprécie le format de la nouvelle et que l'on soit prêt à se lancer dans une lecture passablement déprimante.

    Ils en parlent aussi : Émile Rabaté.

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    L'équation africaine de Yamsina Khadra

    La plantation de Calixthe Beyala

    Un fusil dans la main, un poème dans la poche d'Emmanuel Dongala

    Compartiment pour dames d'Anita Nair

    Je ne suis pas celle que je suis de Chahdortt Djavann

    Tu seras partout chez toi d'Insa Sané

    Extraits :

    Sache toutefois que notre Dieu, le Dieu que nous servons, est capable de nous sauver. Oui, Majesté, il nous arrachera à la fournaise et à ton pouvoir.

    Et même s'il ne le voulait pas, sache bien, Majesté, que nous refuserons de servir tes dieux et d'adorer la statue d'or que tu as fait dresser.

    Daniel 3, 17-18

    ...

    On vous a enseigné quelle est la conduite juste que le Seigneur exige des hommes : il vous demande seulement de respecter les droits des autres, d'aimer agir avec bonté et de suivre avec soin le chemin que lui, votre Dieu, vous indique.

    Michée 6, 8

    ...

    Maintenant que Maisha, ma soeur aînée, avait douze ans, personne dans la famille ne savait comment la prendre. (...)

    Maisha partageait plus avec Naema, notre soeur de dix ans, qu'avec nous tous réunis ; elle lui parlait surtout de ce qu'une fille des rues doit ou ne doit pas faire. Elle la laissait essayer ses chaussures à talons hauts et elle lui montrait comment se farder, utiliser du dentifrice ou se brosser les cheveux. Elle disait à Naema que si un homme la battait, il fallait fuir, même s'il lui offrait beaucoup d'argent. (...) Elle disait aussi qu'il valait mieux mourir de faim que d'aller avec un type sans préservatif.

    ...

    La vie dans la rue avait beau être sans racines et sans valeur, les départs pouvaient vous briser le coeur.

    ...

    - Quand ils te demanderont, dit-elle d'un air sévère, sans me regarder, dis que tu es des leurs, OK ?

    - Qui ?

    - N'importe qui.

    ...

    Parfois, ils s'embrassent en public comme les Belges à la télévision, et ici on n'aime pas beaucoup ça. Mais ils s'en fichent.

  • Tu seras partout chez toi d'Insa Sané

    Éditions Sarbacane - 213 pagestu seras partout chez toi.jpg

    Présentation de l'éditeur : Si tu dois t’en aller pour toujours, pars le matin, très tôt, comme Hansel et Gretel. Avant de m’abandonner, papa m’a dit « Tu seras partout chez toi ! » Mais, à 9 ans, on n’est pas costaud, même quand on se croit dur comme fer. À 9 ans, le pays que l’on chérit a le visage de « mon amoureuse ». Je le sais parce que j’ai 9 ans, et Yulia… Dieu que je l’aime ! Yulia, je la connais depuis le jour où on a coupé le cordon à mon nombril pour l’ancrer au sien. Donc, mon oiseau de fer a atterri de l’autre côté de la Terre, chez tata Belladone et tonton Chu-Jung. Mais « mon chez moi » je le retrouverai, quitte à faire les pires bêtises pour y aller ! Qu’importent les gorgones et les récifs, grâce à Brindille, la fille du voisin – le passeur du Styx –, je partirai…

    Ma note :

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    Broché : 15,50 euros

    Un grand merci aux Éditions Sarbacane et à Babelio pour m'avoir offert la possibilité de découvrir ce livre.

    Je ne savais a priori absolument pas à quoi m'attendre en me plongeant dans Tu seras partout chez toi. Une chose est sûre a posteriori, ma wish-list est un peu plus longue. Une fois encore. De manière aussi jubilatoire que désespérante, ma pile d'envies bouquins est définitivement le tonneau des Danaïdes...

    Bref, tout ça pour dire que j'ai carrément été séduite par ce récit d'Insa Sané. Il m'a convaincue de me plonger dans sa comédie urbaine qui a érigé ce slameur-rappeur-comédien-écrivain sénégalo-sarcellois au rang d'auteur majeur de sa génération.

    Insa Sané est de ceux qui possèdent une plume bien à eux. D'une écriture singulière ô combien chantante, il nous conte, par la voix d'un enfant au fond de laquelle l'on entend immanquablement celle du griot, l'enfance africaine, le déracinement, l'exil et l'intégration dans cette vaste arnaque qu'est le soit-disant Eldorado occidental. Un sujet maintes fois abordé que l'écrivain revisite de manière inédite et très personnelle grâce à une écriture mêlant savamment réalisme et onirisme.

    Avec verve, il construit une fable touchante qui est la parfaite synthèse de la modernité urbaine et de l'ancestralité africaine. Il nous entraîne ainsi avec beaucoup d'émotions et de justesse dans la nostalgie de l'enfance et le caractère fantastique ne fait qu'ajouter à la puissance du récit. L'on se plaît à reconnaître ici ou là des allusions aux légendes et histoires classiques, inspirées de ses deux cultures pour ériger sa propre légende, marquer son empreinte et faire cet indispensable lien entre tradition d'hier et codes d'aujourd'hui. Impossible de lire Tu seras partout chez toi sans voir dans le petit Sény le pendant masculin africain la petite Alice britannique.

    Dans cette histoire, Insa Sané aborde les diverses tragédies humaines engendrées par l'exil et les migrations clandestines. Des propos durs dont la gravité, aussi présente soit-elle, ne prend jamais le pas sur la poésie ou les pointes d'humour savamment distillées. Une manière d'appréhender des réalités bouleversantes avec pudeur, sans misérabilisme. Et si le lecteur adulte auquel s'adresse aussi cette narration saura voir par avance où le Sény de Sané l'entraîne parfois, gageons que les lecteurs plus inexpérimentés n'y verront que du feu et serons aussi étonnés que transportés mais surtout, utilement ébranlés et humainement transformés.

    Un texte profond, humain, qui compte parmi ceux qui aident à grandir. Même quand on est déjà grand.

    Ils en parlent aussi : Stella, Swamp, Doszen.

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    No et moi de Delphine de Vigan

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    Hier tu comprendras de Rebecca Stead

    Les Arpents d'Alan Wildsmith

    Extraits :

    Elle voulait parler. Parler ?! J'avais entendu dire par les plus grandes personnes que les filles adorent "parler" ; surtout quand nous, les garçons, on n'y est pas disposés : avant un baiser ; après ; quand on tombe de sommeil ; au petit matin ; quand c'est surtout pas le moment...

    ...

    - Tu as quel âge ?!

    Elle connaissait parfaitement la réponse. Je crois que quand les grandes personnes posent des questions aussi simples, c'est pour faire diversion, parce qu'ils n'ont plus la force de regarder l'enfance en face.

    - A neuf ans, on ne pleure pas comme un bébé ! Maintenant, tu vas sécher tes larmes et tu vas être courageux. Tu veux que je sois fière de toi ? Alors arrête ! Tout de suite !...

    Ben oui ! Bien sûr, je voulais que Maman soit fière de moi, tous les jours, tout le temps ; mais pas loin d'elle. Je ne pouvais pas imaginer ne plus la sentir, la voir, la savoir là, à côté de moi ! C'est quoi ces histoire ?! Maman, Papa, c'est une mauvaise blague, franchement ? Hein ?! Vous pouvez me le dire maintenant !...

    ...

    - Mais Papa, j'ai fait une bêtise ?

    Là, il a pris cette voix qu'il avait le soir, lorsqu'il me racontait des histoires avec des animaux fantastiques, des sorciers, des chasseurs et des guerrières. Ces histoires qui finissent bien à la fin.

    - Mon grand garçon. Ce n'est pas une punition : c'est une récompense. Tu vas de l'autre côté du monde. Qu'est-ce que j'aimerais être à ta place ! L'Odyssée d'Ulysse ou Les Voyages de Gulliver, ce sont des promenades de santé à côté de ce que tu vas vivre ! Je suis sûr que sur ta route, tu apercevras le titan Atlas portant la voûte céleste sur ses épaules... Oh, la chance ! Tu sais, ce n'est pas facile d'atteindre le pays où tu te rends. Beaucoup de gens ont tenté d'aller là-bas, mais très peu ont réussi. Ton oncle et ta tante sont arrivés à bon port. Et je sais que toi, tu y arriveras aussi. Tu es plus courageux que le soldat de plomb et, bientôt, des ailes te pousseront sur les épaules et tu sauras t'échapper de n'importe quel dédale - tu te souviens de Dédale, hein ?... Oui mon garçon, sans te brûler les ailes. Tu sais, dans le pays où tu vas, les hommes marchent en lévitation. Tu comprends ce que ça veut dire, hein ? Oui, ils marchent au-dessus du sol. Tu veux apprendre à marcher dans les airs ? Là-bas, tu pourras. Mon chéri, si tu ne pars pas, tu risques de finir comme le serpent... le dragon condamné à marcher sur le ventre... tu te souviens, n'est-ce pas ?

    ...

    De l'autre côté de la Terre, au pays des Hommes Pressés, les gens marchaient. Ils marchaient plus vite que chez moi, mais ils marchaient quand même. Quelle déception ! Papa savait-il donc, lui aussi, dire les mensonges qui se croient durs comme fer ?... ou peut-être que l'avion m'avait largué dans le mauvais aéroport ? Ce que je découvrais n'était pas la cité du soleil, mais un univers qui filait le moral dans les chaussettes.

    Des hommes, il y en avait partout. Même le jour de la foire, au village, je n'avais jamais vu autant de monde ! Une foule grouillante de gens solitaires pris dans leurs silences respectifs. Des hommes grands, petits, moyens, gros, maigres, moyens, beaux, moches, moyens...

    ...

    Je crois que quand les grandes personnes répondent par un "Parce que" à des questions aussi simples, c'est encore pour faire diversion. Parce que vraiment ça doit être dur, de regarder l'enfance en face.

    ...

    Et voilà comment j'ai appris qu'au Pays des Hommes Pressés, on a le droit de décliner les présents. Le savoir doit vivre différemment selon l'endroit où l'on se trouve, pas vrai ?

    ...

    Une fille blessée, même un tout petit brin de fleur, ne pleure pas à la face du monde ; (...).

    ...

    Chez moi, c'est vrai, on dit qu'il y a bien plus de choix qui sont dictés par le désespoir que de voies ouvertes aux résignés.

    ...

    Brindille s'était effondrée. Elle reposait, les bras las, autour de ses cuisses à demi enfoncées dans la boue. Elle ne tentait même plus de dissimuler sa frouillardise, et comme elle n'avait plus mon bras en guise de doudou, elle s'est mise à pleurer. Parfois, rarement, les filles, surtout les petits brins de fleurs, osent pleurer à la face du monde. A vrai dire, moi aussi, j'aurais bien aimé pleurer des rivières, mais je n'avais pas su trouver le sentier des chagrins, ce ruisseau qui en se jetans dans le fleuve de nos peines éponge en quelques tourbillons le torrent des larmes ; alors, j'ai fait l'homme. Chacun agit avec ses armes, pas vrai ?

    ...

    On n'aura jamais à se dire adieu. TOI ? Ne te retourne pas. JAMAIS ! Va de l'avant. TOUJOURS ! Tant pis pour les larmes. Tant pis pour nous. Tant pis pour les espoirs fous d'un "Il était une fois" qui nous aura laissés sur le bas-côté. Tu m'aimeras plus loin. Je t'aimerai ailleurs. Ensemble, on tournera la page du plus beau des romans - sans tristesse ni rancoeur. Demain sera heureux. Promis ! Juré ! Juré ! Craché ! En vérité, l'éternité est aussi éphémère qu'un "Je t'aime" suspendu entre la vie et la mort.

    ...

    Une fille effrayée, même un tout petit brin de fleur, s'effondre pas aux yeux du monde. Jamais. Le courage c'est ça, je crois bien - quand on a peur mais qu'on avance quand même ; sinon, c'est qu'on est fou, point.

    ...

    Une fille blessée, même un tout petit brin de fleur, ne pleure pas à la face du monde, même quand ce visage impitoyable est celui de sa rivale.

  • La vie sans fards de Maryse Condé

    Editions JC Lattès - 334 pagesla vie sans fards.jpg

    Présentation de l'éditeur : Trop souvent les autobiographies deviennent des constructions de fantaisie. Il semble que l'être humain soit tellement désireux de se peindre une existence différente de celle qu'il a vécue, qu'il l'embellit, souvent malgré lui. Il faut donc considérer La Vie sans fards comme une tentative de parler vrai, de rejeter les mythes et les idéalisations flatteuses et faciles. Voici peut-être le plus universel de mes livres. Il ne s'agit pas seulement d'une Guadeloupéenne tentant de découvrir son identité en Afrique ou de la naissance longue et douloureuse d'une vocation d'écrivain chez un être apparemment peu disposé à le devenir. Il s'agit d abord et avant tout d'une femme cherchant le bonheur, cherchant le compagnon idéal et aux prises avec les difficultés de la vie. Elle est confrontée à ce choix capital et toujours actuel : être mère ou exister pour soi seule. Je pense que La Vie sans fards est surtout la réflexion d'un être humain cherchant à se réaliser pleinement. Mon premier roman s'intitulait En attendant le bonheur, ce livre affirme : il finit toujours par arriver. »

    Loving Frank de Nancy Horan, Alabama song de Gilles Leroy, Accordez-moi cette valse de Zelda Fitzgerald, Tant que je serai noire de Maya Angelou, Ciseaux de Stéphane Michaka, La Déesse des petites victoires de Yannick Grannec, Moi, Jean Gabin de Goliarda Sapienza, Une année studieuse d'Anne Wiazemsky, L'aimer ou le fuir de Delphine de Malherbe...

    Autant de récits (et bien d'autres encore dans la catégorie Bio/autobiographie) que j'ai adorés. Force est de constater que les textes emprunts de réalité, même romancés, ont ce supplément d'âme qui les rendent si puissants. Des écrits sublimes auxquels on s'accroche puisqu'ils nous racontent la possible extra-ordinarité de l'existence. Mais est-ce bien la vie ? C'est ce que Maryse Condé reproche à ces textes : leur manque d'authenticité. Partant, elle a choisi de se montrer sans fards... Ce choix ne diminue en rien la force du récit - peut-être même la renforce-t-elle ? Mais paradoxalement, ce n'est pas le merveilleux qui m'a guidée ici, c'est la colère.

    Des Antilles à l'Europe en passant longtemps, trop longtemps par l'Afrique, Maryse Condé nous fait suivre son cheminement en quête d'elle-même guidée par ses pathologiques amours sur l'autel desquelles elle a sacrifié ses enfants. Alors certes, c'est la voix d'une femme qui se montre courageuse en se mettant ainsi à nu et se révèle humaine dans ses failles. Mais elle m'est surtout apparue atrocement égoïste. Indigne jugement de ma part quand je ne sais que trop que le coeur ignore la raison mais je n'ai pu m'empêcher d'être révoltée.

    Un peu comme pour Rien ne s'oppose à la nuit de Delphine de Vigan, la plume est admirable mais le propos me semble déplacé. Je crois que les écrivains ne devraient se livrer qu'entre les lignes. Pas crûment, impudiquement. J'attends de l'auteur qu'il m'embarque, même dans la noirceur, mais je ne veux pas savoir que c'est la sienne. D'autant qu'ici, ce déballage public aurait dû à mon sens prendre la forme non pas d'un livre, mais d'une lettre à ses enfants pour leur demander leur pardon. C'est certainement l'ambition qui a tenu la plume de Maryse Condé, mais en me mettant à la place de ses enfants, je suis convaincue que ce livre m'aurait rendue furieuse. Car malgré les conséquences douloureuses par ricochet de ses choix et même dans sa tentative d'expiation, c'est le nombrilisme qui transpire tout au long de la narration. Comment être excusée dès lors ?

    A l'instar de Beauvoir in love d'Irène Frain, je suis effarée de voir ces femmes érudites et engagées à ce point dépendantes des hommes, surtout des plus méprisables. Peut-être l'intelligence amoureuse est-elle inversement proportionnelle à celle de l'esprit ?

    Quoiqu'il en soit, je réitère, le style est somptueux mais la femme, la vraie, est décevante. Difficile pour moi - c'est absurde, je le conçois - d'excuser l'imperfection des auteurs. Une chose est sûre, ce livre ne m'a pas laissée indifférente !

    Extraits :

    Pourquoi faut-il que toute tentative de se raconter aboutisse à un fatras de demi-vérités ? Pourquoi faut-il que les autobiographies ou les mémoires deviennent trop souvent des édifices de fantaisie d'où l'expression de la simple vérité s'estompe, puis disparaît ? Pourquoi l'être humain est-il tellement désireux de se peindre une existence aussi différente que celle qu'il a vécue ?

    ...

    D'une certaine manière, j'ai toujours éprouvé de la passion pour la vérité, ce qui, sur le plan privé comme public, m'a souvent desservie.

    ...

    La principale raison qui explique que j'ai tant tardé à écrire, c'est que j'étais si occupée à vivre douloureusement que je n'avais de loisir pour rien d'autre. En fait, je n'ai commencé à écrire que lorsque j'ai eu moins de problèmes et que j'ai pu troquer des drames de papier contre de vrais drames.

    ...

    Je tenterai plutôt de cerner la place considérable qu'a occupée l'Afrique dans mon existence et dans mon imaginaire. QU'est-ce que j'y cherchais ? Je ne le sais toujours pas avec certitude. En fin de compte, je me demande si à propos de l'Afrique, je ne pourrais pas reprendre à mon compte presque sans les modifier les paroles du héros de Marcel Proust dans Un amour de Swann :

    "Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre."

    ...

    "Tu ne mérites pas ce qui t'arrive !" ajoutait Yvane, révoltée.

    Moi-même, je ne savais que penser. A certains moments, j'avais la conviction d'avoir été victime d'une immense injustice. A d'autres, une voix me soufflait que je méritais ce qui m'arrivait, la conviction d'appartenir à une espèce supérieure dans laquelle j'avais été élevée ayant irrité le sort. Je suis sortie de cette épreuve à jamais écorchée vive, ne possédant guère de confiance dans le sort, redoutant à chaque instant les coups sournois du destin.

    ...

    Condé était un "Africain". (...) Je croyais que si j'abordais au continent chanté par mon poète favori, je pourrais renaître. Redevenir vierge. Tous les espoirs me seraient à nouveau permis. N'y flotterait pas le souvenir malfaisant de celui qui m'avait fait tant de mal. Pas étonnant si mon mariage n'avait pas duré : j'avais posé sur les épaules de Condé un poids d'attentes et d'imagination né de mes déceptions. Cette charge était trop lourde pour lui.

    ...

    Je me refusais à croire, ce qui était communément admis, que les Africains détestaient les Antillais. Qu'ils les croyaient habités d'un sentiment de supériorité qu'à leurs yeux, rien ne justifiait. N'étaient-ce pas d'anciens esclaves, disaient-ils avec mépris, confondant esclavage domestique et esclavage de traite ? Une telle conviction me paraissant simpliste, je préférais me persuader qu'ils ne les comprenaient pas, trouvant offensante leur involontaire occidentalisation. Quant aux Antillais, l'Afrique était un mystérieux background qui leur faisait peur et qu'ils n'osaient pas déchiffrer. Moi, au contraire, cet inconnu à l'entour de moi m'attirait et m'intriguait.

    ...

    Qu'on ne vienne pas me reprocher d'avoir fait l'amour avec le fils d'un des plus sanguinaires dictateurs qui aient jamais existé. Jacques n'était pas cela pour moi. Je vivais une passion. La passion n'analyse pas, ne fait pas la morale. Elle brûle, elle incendie, elle consume.

    ...

    "Nous préférons la pauvreté dans la liberté, à l'opulence dans l'esclavage."

    Sékou Touré

    ...

    "Comment pouvez-vous mener une vie pareillement végétative alors que vous êtres si intelligente ?"

    Etais-je encore intelligente ?

    ...

    A présent, que voulait-on de moi ? Que j'adopte entièrement la culture de l'Afrique ? Ne pouvait-on m'accepter comme j'étais, avec mes bizarreries, mes cicatrices et mes tatouages ? D'ailleurs, d'intégrer se résumait-il à modifier superficiellement son apparence ? Baragouiner des langues ? Dessiner des rosaces dans ses cheveux ? La véritable intégration n'implique-t-elle pas avant tout une adhésion de l'être, une modification spirituelle ?

    ...

    Mes nouveaux mentors ne se souciaient pas seulement de fustiger les méfaits de la colonisation. Ils soulignaient les tares de l'ère pré-coloniale.

    "Ah non ! Ce n'était pas un Âge d'Or comme les exaltés le clament ! répétait Hamilcar. Nous connaissions entre autres l'esclavage domestique, le système des castes, l'oppression des femmes sans parler de mille pratiques barbares comme l'excision, le meurtre des jumeaux, des albinos."

    ...

    "Si l'on prétend diriger un peuple, aimait-il à répéter, on doit prêcher d'exemple."

    ...

    Moi, je ne haïssais pas l'Afrique. Je savais à présent qu'elle ne m'accepterait jamais telle que j'étais. Cependant, je ne la rendais nullement responsable de mes difficultés, conséquences de mes décisions personnelles. Ce qui me torturait, c'est que je n'arrivais pas à la cerner avec précision. Trop d'images contradictoires se superposaient. On ne savait laquelle privilégier : celle complexe et sans rides des ethnologues. Celle spiritualisée à outrance de la Négritude. Celle de mes amis révolutionnaires, souffrante et opprimée. Celle de Sékou Touré et de sa clique, proie juteuse à dépecer. Aussi comme Diogène qui cherchait un honnête homme aux portes d'Athènes, j'aurais voulu moi aussi m'armer d'une lanterne et courir en criant :

    "Afrique, où es-tu ?"

    ...

    Comment se métamorphosait le français lorsqu'il passait à travers le filtre d'une créativité étrangère, en l'occurrence africaine ? Il ne s'agissait pas simplement de répertorier et d'analyser les métaphores inattendues, mais de scruter la coloration intérieure de la langue. Se modifiait-elle ?

    ...

    "C'est une erreur de croire, fit-il, que le peuple est naturellement prêt pour la révolution. Il est lâche, le peuple, matérialiste, égoïste. Il faut le forcer et c'est ce que Sékou a été obligé de faire.

    - Le forcer ! m'exclamai-je. Est-ce que cela veut dire qu'il faut l'emprisonner, le torturer, le tuer ?"

    ...

    J'ignorais qu'avec celui de la liberté, je commençais une autre forme d'apprentissage. Apprendre à exprimer mes idées.

    ...

    "Woman is the nigger of the world."

    John Lennon

    ...

    Au fond, au fin fond de l'esprit des "vieux colonisés", comme les Caribéens et les Noirs Américains, quoiqu'ils s'en défendent, est-ce qu'il ne traînait pas une bonne dose d'arrogance vis-à-vis de l'Afrique dont ils ne parvenaient jamais à se défaire ? Voire un sentiment de supériorité ? J'en avais douté autrefois. Ne fallait-il pas à présent se l'avouer ? L'éducation ne peut se renier entièrement.

    ...

    Ceux qui comme Kwame Nrumah, Hamilcar Cabral, Seyni, peut-être Sékou Touré et les révolutionnaires, abordaient l'Afrique et son passé anté-colonial, avec des notions modernes et en fin de compte occidentales, telles que justice pour tous, tolérance, égalité, non seulement ne la comprenaient pas, mais lui faisaient le plus grand tort. L'Afrique était une complexe construction autarcique qu'il fallait accepter en bloc avec ses laideurs et ses trouvailles de splendeur. Accepter et même chérir. Car viendrait le temps de la colonisation, qui serait celui du mépris aveugle et de la destruction par les Européens. Les tenants de la Négritude péchaient, quant à eux, par excès d'idéalisme. Ils ne voulaient retenir que des beautés défuntes qu'ils prétendaient éternelles.

    ...

    Qui se souciait encore du peuple africain ? Personne.

    ...

    Je sentais que j'étais en sursis. Tout cela était pour finir.

    Quand ? Comment ?

    J'étais pareille à un dormeur qui s'accroche au sommeil, sachant que le réveil lui amènera un cauchemar.