Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

19/12/2013

Une séparation de Véronique Olmi

culture,citation,littérature,livre,roman,roman épistolaire,théâtre,amourEn librairie depuis le 2 octobre 2013.

Éditions Albin Michel - 71 pages

Présentation de l'éditeur : "Cela va vite, une séparation. Il suffit d'un mot pour défaire des mois, des années d'amour, c'est comme dynamiter sa maison, on craque une allumette et tout s'effondre." Une séparation est la dernière pièce de Véronique Olmi dont le théâtre, de Chaos debout à Mathilde, est monté en France et à l'étranger par les plus grands metteurs en scène, et couronné par de nombreux prix. Elle est l'auteur de plusieurs romans, de Bord de mer à La nuit en vérité.

Ma note :

culture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unis

Broché : 10 euros

Ebook : 6,99 euros

Un grand merci aux Éditions Albin Michel pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

Comme son nom l'indique, cette courte pièce de théâtre est l'histoire de la séparation d'une femme, Marie, et d'un homme, Paul. Deux prénoms très communs pour un sujet universel.

La réédition de cette pièce épistolaire accompagne son adaptation au Théâtre des Mathurins jusqu'au 22 décembre 2013 avec l'auteur elle-même dans le rôle de Marie et Jean-Philippe Puymartin, qui signe également la mise en scène, dans celui de Paul.

Marie, usée par la routine du couple, quitte Paul d'un simple courrier. Paul, refusant cette séparation, décide d'utiliser la correspondance comme un lien leur permettant d'être toujours un peu ensemble. Au fil de cet échange, c'est toute leur histoire d'amour qui est retracée, de leur rencontre jusqu'à l'impasse, années emplies de passions, de doutes, d'erreurs... Un véritable dialogue de sourds qui oppose deux conceptions du couple et de l'amour s'engage alors, à la tournure aussi évidente qu'inattendue, jusqu'au saisissant final.

Difficile à la lecture de ce texte de ne pas s'interroger soi-même sur la façon d'envisager la vie à deux au fil du temps qui passe, de ne pas réfléchir sur les raisons de poursuivre ou d'interrompre une histoire. L'amour ne doit-il être que moments merveilleux, magie sans cesse renouvellée comme à ses débuts ou la passion des premiers temps doit-elle laisser place à une tendre complicité bien ancrée dans le réel ?

Dans son texte, Véronique Olmi défend les deux points de vue avec autant de force que de conviction. Impossible de ne pas être saisi par un sentiment d'impuissance. Et pourtant, pas moyen non plus de ne pas faire un choix ; forcément subjectif. Mais que l'on choisisse la passion ou l'inévitable érosion, chacun des mots de chacun des camps est inévitablement remuant. Un texte beau et juste qui revisite avec talent une thématique universelle mainte fois traitée mais qui n'aura jamais d'autre conclusion que personnelle.

Vous aimerez sûrement :

The Guitrys d'Éric-Emmanuel Schmitt, L'Île des Gauchers d'Alexandre Jardin, Une dernière chose avant de partir & Le livre de Joe & Perte et fracas & C'est ici que l'on se quitte & Tout peut arriver de Jonathan Tropper, La double vie d'Irina de Lionel Shriver, Le roman de Boddah d'Héloïse Guay de Bellissen, La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli, Cosima, femme électrique de Christophe Fiat, Madame Hemingway de Paula McLain, Accordez-moi cette valse de Zelda Fitzgerald, Ciseaux de Stéphane Michaka...

Extraits :

MARIE

Étrange que ce soit si simple de se quitter. Étrange qu'il n'y ait de procédure que pour les gens mariés. Pour nous deux, une lettre et c'est déjà beaucoup. Un coup de fil, un mail, un silence auraient suffi. Notre séparation... Un peu de vent à la surface du sable. Un volet qui claque. Un rêve qui meurt. Trois fois rien. C'est fini.

Le matin se lève et notre histoire est terminée. La vie va continuer sans cette histoire qui s'arrête comme un train en rase campagne. Je continue à pied. Toute seule. Tout droit. Sans me retourner et les mains vides.

Je n'ai plus à plaire à personne.

Il n'y a personne.

La légèreté de la solitude. Sa magnifique inhumanité.

...

PAUL

J'ai réfléchi Marie, j'ai bien réfléchi, et je te l'écris et je te le dis, je te dis Non. Pour la première fois, c'est Non. Tu te sépares de moi, cela te regarde, cela est ta séparation, pas la nôtre. Je reste là. Je t'attends. Et j'ai tout mon temps.

...

MARIE

Avoue ! Avoue que nous sommes devenu un couple démuni, sans feu sans étincelles, et nous faisions partie soudain des statistiques. En face de nos années de vie commune on pouvait facilement cocher la case : routine inévitable. On pouvait nous démasquer facilement : le couple du troisième étage qui ne réveille plus les voisins par ses étreintes bruyantes et quotidiennes. Le couple du troisième étage qui fait ses courses et arrose ses plantes. Le couple que l'on croise le soir le sac de courses au bout des bras, et dont on ne saura ni n'imaginera jamais rien. Je t'ai quitté parce que nous étions devenus deux silhouettes. Parce que vivre ou mourir se ressemblaient trop. Parce qu'entre moi et une autre je ne voyais pas la différence. Parce que les raisons pour lesquelles je t'avais aimé sont précisément les raisons pour lesquelles je te quitte.

16:29 Écrit par charlotte sapin dans Citation, Culture, Littérature française, Livre, Roman épistolaire, journal, Théâtre | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | | Pin it!

22/11/2013

La lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson

En librairie depuis le 22 août 2013.culture,citation,littérature,livre,roman,islande,roman épistolaire,biographie

Éditions Zulma - 131 pages

Présentation de l'éditeur : « Mon neveu Marteinn est venu me chercher à la maison de retraite. Je vais passer le plus clair de l’été dans une chambre avec vue plongeante sur la ferme que vous habitiez jadis, Hallgrímur et toi. » Ainsi commence la réponse – combien tardive – de Bjarni Gíslason de Kolkustadir à sa chère Helga, la seule femme qu’il aima, aussi brièvement qu’ardemment, d’un amour impossible. Et c’est tout un monde qui se ravive : entre son élevage de moutons, les pêches solitaires, et sa charge de contrôleur du fourrage, on découvre l’âpre existence qui fut la sienne tout au long d’un monologue saisissant de vigueur. Car Bjarni Gíslason de Kolkustadir est un homme simple, taillé dans la lave, pétri de poésie et d'attention émerveillée à la nature sauvage. Ce beau et puissant roman se lit d’une traite, tant on est troublé par l’étrange confession amoureuse d’un éleveur de brebis islandais, d’un homme qui s’est lui-même spolié de l’amour de sa vie.

Traduit de l'islandais par Catherine Eyjólfsson.

Ma note :

culture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unis

culture,citation,littérature,livre,roman,islande,roman épistolaire

Broché : 16,50 euros

Ebook : 12,99 euros

Un grand merci aux Éditions Zulma et à PriceMinister pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre dans le cadre des matches de la rentrée littéraire.

Au soir de sa vie, un homme entreprend d'écrire à la femme qu'il a toujours aimée mais dont il a sacrifié la passion sur l'autel de la fidélité à son épouse acariâtre et à la terre de ses ancêtres. Tentative tardive de vivre enfin cet amour impossible ? Nullement et pour bien des raisons... Alors pourquoi cette lettre ?

À la lecture de ce long et poignant monologue, l'on comprend que cette déclaration est davantage l'ultime rétrospective d'un homme sur son existence. Une sorte de confession testamentaire sur ses choix et notamment celui de manquer l'amour de sa vie.

Loin de s'apitoyer sur son sort, le narrateur se livre à une réflexion philosophique sur la vie et les inévitables décisions qui le conditionnent parfois de bout en bout. Alors même que le lecteur est dévasté par cette vie de souffrances, de renoncements et de frustrations, Bjarni parvient à lui faire comprendre ses actes. Parce que derrière tout acte malheureux se cachent aussi, parfois, de bonnes choses.

Au-delà donc du gâchis amoureux, c'est tout l'attachement d'un homme pour son pays, sa terre, ses coutumes, son folklore et pour son métier d'éleveurs de moutons, sa passion pour les bêtes qui transpire de ses mots enflammés. Il dresse une fresque envoûtante de l'Islande, ses paysages, ses légendes, ses paysans, son climat rude qui impose la solidarité entre les êtres. Cet amour-là est si profond qu'il donne, par ses simples mots, à contempler et à ressentir l'Islande comme si l'on y était. Il suscite par son ode à la Nature, à la sensualité, à l'amour, l'envie de (re)voir cette terre si singulière qui semble vivante et vibrante comme une amante.

Peut-on réellement se consoler d'un amour manqué, perdu, par un pays, par une vocation ? Il semblerait qu'en partie mais peut-être Bjarni a-t-il été aidé par la ressemblance entre Helga et l'Islande ou ses brebis dont il ne cesse de comparer les courbes, les tempéraments, la beauté, avec un érotisme parfois cru qui ne peut laisser insensible. Finalement, sa lettre à Helga est un prétexte pour faire revivre un pan révolu de l'Islande, celui de la paysannerie traditionnelle confrontée à la rudesse du climat arctique, isolée et soudée, pétrie de conteries immémoriales entre mer de glace et désert de lave.

Dans ce portrait profondément humain d'un homme simple dont le seul héroïsme fut de rester fidèle à ses convictions et ses racines, Birgisson aborde des thèmes universels tels que l'amour, le sexe, le remord, l'attente, le doute, la peur, la faiblesse, la mort...

Éloignée de tout pathos, cette vie difficile est narrée avec beaucoup d'émotions, d'humour et d'auto-dérision. Prosaïque, son personnage n'en est pas moins éloquent. Tour à tour drôle, triste, poétique ou torride, il est toujours sincère, direct, sans fard, sans concession, sans complaisance, sans pudeur. En deux mots : juste et brillant. Le ton charnel très masculin lui sied à merveille, sans jamais être vulgaire. Le lecteur s'entend murmurer au creux de l'oreille les mots doux et parfois osés adressés à Helga.

La lettre à Helga est le premier roman de Bergsveinn Birgisson. Cette tragi-comédie est tout simplement délicieuse et émouvante et offre un moment de lecture délicat et authentique ; à part. Il suffit de fermer les yeux pour voir l'Islande. Il suffit de voir l'Islande pour voir Helga. Il suffit d'entendre Bjarni parler d'Helga pour savoir l'Amour. Définitivement, une première oeuvre originale et magistrale qui offre un portrait très réaliste et bouleversant de l'homme au crépuscule de sa vie. C'est à n'en pas douter l'une des seules lettres qui ne nous est pas adressée dont on se souviendra pourtant à jamais. C'est beau, c'est réussi, unique en son genre et soutenu par un verbe riche et vibrant.

Véritable best seller dans sa contrée d'origine, ce roman ne cesse de conquérir de nouveaux lecteurs et est traduit dans des langues toujours plus nombreuses. Il a été élu roman de l'année 2010 par les libraires islandais, a figuré dans les sélections 2012 du Prix de littérature islandaise et du Prix Concil's Literature puis a été adapté au Théâtre de Reykjavik. Il a même inspiré une réponse, une Lettre à Bjarni, à un libraire français qui a été transcrite en islandais par la traductrice du livre à son auteur, lequel à répondu au libraire !

Vous aimerez sûrement :

Vous ne connaître ni le jour ni l'heure de Pierre Béguin, Juste avant de Fanny Saintenoy, Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi de Mathias Malzieu, Journal d'un corps de Daniel Pennac, Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel, La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli, La servante du Seigneur de Jean-Louis Fournier, Le café de l'Excelsior de Philippe Claudel, La silencieuse d'Ariane Schréder, Juste avant le bonheur d'Agnès Ledig, Petit art de la fuite d'Enrico Remmert, Les arbres voyagent la nuit d'Aude Le Corff, Mille femmes blanches de Jim Fergus, Ce que je peux te dire d'elles d'Anne Icart, Cosima, femme électrique de Christophe Fiat, Eux sur la photo d'Hélène Gestern, Les chagrins de Judith Perrignon, Les roses de Somerset de Leila Meecham, Le châle de cachemire de Rosie Thomas, Une Île de Tracey Garvis Graves, Beauvoir in love d'Irène Frain.

Extraits :

Tous meurent. Chacun à sa façon. Certains tombent par terre au milieu d'une phrase. D'autres s'en vont paisiblement dans un songe. Est-ce que le rêve s'éteint alors, comme l'écran à la fin du film ? Ou est-ce que le rêve change simplement d'aspect, acquérant une autre clarté et des couleurs nouvelles ? Et celui qui rêve, s'en aperçoit-il tant soit peu ?

(...) Pour ma part, la carcasse tient encore le coup, à part le raideur des épaules et des genoux. La vieillesse fait son oeuvre. Il y a, bien sûr, des moments où l'on regarde ses pantoufles en pensant qu'un jour elles seront encore là, tandis qu'on y sera plus pour les enfiler. Mais quand ce jour viendra, qu'il soit le bienvenu, comme dit le psaume. C'est comme ça, ma Belle ! Bien assez de vie a coulé dans ma poitrine. Et j'ai eu l'occasion d'y goûter - à la vie.

Ah, je suis devenu un vieillard impossible qui prend plaisir à raviver de vieilles plaies. Mais on a tous une porte de sortie. Et nous aspirons tous à lâcher notre moi intérieur au grand air. (...)

Bientôt, ma Belle, j'embarquerai pour le long voyage qui nous attend tous. Et c'est bien connu que l'on essaie d'alléger son fardeau avant de se mettre en route pour une telle expédition. Assurément, j'arrive après la soupe en t'écrivant cette lettre maintenant que nous sommes tous plus ou moins morts ou séniles, mais je m'en vais la griffonner quand même.

...

- C'est elle que tu aurait dû prendre. Et pas une brebis stérile comme moi. C'est elle que tu as toujours voulue, pas moi.

Elle a repoussé l'album. Elle fixait le pied du lit de ses yeux vides. Cela m'a fait mal au coeur pour elle. J'ai senti que j'aimais cette pauvre moribonde, cette femme agonisante qui n'avait pour ainsi dire personne au monde. Il m'a paru que j'avais eu raison de croupir dans mon coin avec elle pendant toutes ces années. Sinon, qui ce serait occupé d'elle ?

...

Oui, voilà-t-il pas que ressurgit en elle le complexe de l'héroïne de saga, cette maudite tare islandaise qui consiste à ne jamais pouvoir se débarrasser du passé ni a pardonner quoi que ce soit.

...

Quel a été l'incident qui, sans jamais avoir eu lieu, a pu susciter le médisance et entraîner des conséquences aussi mauvaises - non, bien pires ! - que s'il s'était vraiment produit ? Peut-on tracer la ligne entre ce qui s'est véritablement passé et ce qui ce serait passé selon les colporteurs de ragots traînant dans les cuisines, mis en verve à grand renfort de café et d'insinuations ? Qu'est-ce qui n'a nullement eu lieu en ce jour de la Saint-Lambert 1939 - tout en se produisant malgré tout dans l'esprit des mauvaises langues ?

...

Dieu sait combient mon âme était réduite à peu de chose, suite à la propagation de ce non-événement. J'étais plein d'amertume de me voir accuser sans avoir pu goûter à la douce et purifiante saveur du crime.

...

Littérature et culture générale semblaient n'être pour elle qu'un luxe superflu qu'on devait avoir honte de s'offrir puisque le temps qu'on y passait était volé au travail.

Plus faits de chair que d'esprit, ils n'étaient pas portés sur les livres, ses aïeux de la vallée de Blöndudalur. Tout ce qu'ils voulaient, c'était trimer.

...

Tous les hommes font des fautes. Sinon ils ne seraient pas des hommes.

...

Mais ces bains glacés ne produisaient que l'effet inverse. Je ne reprenais mes esprits qu'après m'être masturbé comme un forcené, ce dont j'avais honte ensuite car j'avais toujours l'impression d'être observé, de faire quelque chose de mal. Pourquoi avoir de telles pensées ? Beaucoup plus tard, je me suis rendu compte que les gens cachés dont je sentais la présence étaient évidemment ces êtres surnaturels qui hantent la falaise de Fólkhamar surplombant le ruisseau. Ça doit les amuser de voir notre misérable espèce se branler. On leur fait sans doute pitié, esclaves que nous sommes du désir.

...

Il n'y a sûrement que moi par ici qui sache où se trouvent les Mamelons d'Helga et, à ma mort, j'emporterai ce lieu-dit dans la tombe. Ces éminences, sur le versant sud de la butte de Gongukleif, sont comme le moulage terrestre de tes seins, en plus grand bien sûr, mais leur forme - cette pente douce en dessus et le renflement abrupt en dessous - a dû être modelé sur ta gorge par les mains mêmes du Créateur. Combien de fois ne me suis-je couché là, sur les Mamelons d'Helga, dans la brise solaire de sud-ouest, la tête entre tes seins, avec l'impression d'être au creux de tes bras.

...

Je n'avais jamais rien vu de si beau. Et j'avais attendu si longtemps pour le voir.

(...) Ça ne s'est jamais passé. Ça n'a jamais eu lieu. C'est ainsi que mon âme a réagi aux sollicitations de la chair. À corps docile, âme pénitente ! Personne ne devait savoir que la rumeur était fondée.

...

Malgré leur pauvreté, Sigrídur et Gísli furent toujours liés par une tendre affection. Une visite chez eux ne manquaient pas d'évoquer le vieux couple de fermiers qui avait tiré le diable par la queue sur la lande pendant quarante ans, dans Lumière du monde de Laxness. Ils étaient comme une seule et même personne dans deux corps distincts. On dénigre les fermes les plus ingrates à exploiter en les déclarant loin de la civilisation ; se pourrait-il qu'on y trouvât, comme par hasard, plus de civilité qu'ailleurs ?

...

Et puis elle a pris fin brusquement.

La saison des amours de ma vie.

...

Je me souviens avoir dit que les sociétés humaines étaient comme les pommes. Plus elles sont grosses, moins elles ont de goût.

...

Croire au progrès et se l'approprier est une chose, mais c'en est une autre que de mépriser le passé. Les vieilles fermes ont toutes disparu à présent, parce qu'elles rappelaient aux gens le froid, l'humidité et ce qu'on appelle cruellement le mode de vie des culs-terreux. Mais quelle est la culture de ceux qui parlent ainsi ? C'est quand les gens tournent le dos à leur histoire qu'ils deviennent tout petits. Ça n'a pas été une mini-révolution quand le téléphone et la radio sont arrivés dans les campagnes et que fgrand-mère Kristín a demandé, le doigt pointé sur le poste de TSF, comment c'est-y qu'on faisait pour mettre un homme entier dans une aussi petite boîte. Elle affirmait aussi, avec plus de justesse, que tout ce qui se disait au téléphone n'était que menteries qu'il ne fallait point croire. Et même si l'on vante les mérites du poste récepteur et des bulletins météo, le fait est bel et bien qu'on ne se rappelle rien ou presque de ce qui sort de l'appareil. En revanche les lectures édifiantes à la maisonnée, tirées des Psaumes de la Passion ou du recueil de paraboles de Vidalín, restent gravées dans la mémoire, de même que l'expression du lecteur, le timbre de sa voix, les soupirs qui l'accompagnent et les commentaires qui suivent. Et la vérité n'est-elle pas sortie de la bouche du père Vidalín quand il a dit qu'il est facile d'entraîner une bonne nature au mal mais difficile d'amener la mauvaise au bien ? La TSF est arrivée et Vidalín est mort - comme a dit Bárdur de Stadur.

Ce dont on se souvient le mieux, ce sont les réunions, par exemple sur le terre-plein de la Coopérative ou bien chez nous, à la Société de lecture, où l'art du récit avait ses envolées. À présent les gens ne se parlent plus, ne se réunissent plus ! Et de bons conteurs d'histoires, on n'en trouve plus nulle part.

...

Je bricolais des tas de choses de mes mains. (...) Les foyers d'aujourd'hui sont sacrément pauvres du point de vue de notre culture. Les objets qu'on y trouve viennent des quatre coins du monde, le plus souvent sans la moindre indication de leur lieu d'origine. Or quelle est la différence entre un objet fabriqué maison et un autre qui sort de l'usine ? Le premier a une âme et l'autre non. Car celui qui fait quelque chose de ses mains laisse dans son ouvrage une partie de lui-même.

...

Bien sûr, à mieux considérer les choses, je ne sais plus quel est le pire, de mon entêtement à croupir ici ou de ton orgueil.

...

Je me souviens du temps où les fermiers pensaient par eux-mêmes, pas d'accord du tout avec cette pensée venue du sud, selon laquelle la vie serait dérisoire comme le sort d'un homme obligé de hisser une lourde pierre au sommet d'une montagne pour la voir dégringoler et recommencer à la coltiner.

C'est de la pure connerie, a dit le vieux Gislí de Lækur. Ce n'était pas du tout comme ça. Il fallait plutôt considérer que c'était dans la nature humaine de transbahuter des pierres sur les hauteurs pour les caler solidement au sommet et en entasser d'autres tout autour en un beau cairn qui servirait de point de repère. Ce que souhaitait l'homme, c'est ériger un monument à son labeur. Un autre philosophe, qu'on lisait en langue danoise, prétendait que le problème existentiel de l'homme résidait dans le fait qu'il lui fallait sans cesse faire des choix dans ce bas monde et que c'était ça la source de son malheur. Je me souviens que Josteinn demanda alors de sa voix lente et enrouée qui faisait penser à un appel lointain venu de la lande, si le pauvre homme devait réfléchir longtemps chaque matin pour savoir s'il allait choisir du pain ou des pierres pour son petit déjeuner.

(...) Les discussions étaient de cet ordre. Il s'agissait-là d'hommes qui avaient eux-mêmes forgé le sens qu'ils donnaient à leur vie ; ils avaient l'intelligence dont la nature les avait dotés car aucune école ne leur avait inculqué comment penser. Ils pensaient tout seuls. Les hommes comme ça ont disparu aujourd'hui et je doute fort qu'on en élève de semblables à Reykjavik par les temps qui courent.

...

Ici, à la campagne, j'ai eu de l'importance. Et si ce n'est qu'une idée, au moins aurai-je eu l'impression d'en avoir. Voilà une différence qui compte. (...)

Ça ne les dérange pas, les gens des villes, de n'être pas en prise avec le monde, d'être insensibles et amorphes et de chercher la consolation dans la drogue ou l'adultère ; d'avoir seulement à se demander s'ils doivent se supprimer, ou pas. Ou bien attendre un peu. Y a-t-il rien de plus terrible que d'attendre que la vie s'écoule ? Au lieu de mettre la main à la pâte et d'amasser des vivres. Et puis ils composent des poèmes et écrivent des romans sur la froidure et la solitude de la ville. Pourquoi donc ont-ils quitté la campagne ? Qui les en a priés ? Si la vie toute entière n'est que fiction, comme ils disent, n'y avait-il pas plus de vitalité, plus de bonté dans les prés, une clarté plus intense et un sentiment de liberté plus vif dans l'atmosphère d'ici ? Tu sais, Helga, j'ai entendu dire que d'anciens poètes du temps des Grecs et des Romains ainsi que de grands philosophes et des sages du monde comparent la vie au rêve et à la fiction. Mais chez nous, pas la peine de cherche midi à quatorze heures. On trouve la même sagesse en se tournant vers sa grand-mère qui, sans savoir lire ni écrire, pouvait réciter un poème dont elle ignorait l'auteur, et qui n'avait jamais été jugé digne d'être couché par écrit.

La vie n'est que transe et rêve,

calme plat et dur ressac,

écueil et courant rapide,

tempête, neige et brouillard.

Avec fleurs et soleil aussi.

Mais derrière les hautes montagnes -

personne n'est encore allé voir.

Je ne veux pas dire que tout est tellement merveilleux par ici, ni que les gens sont des anges. Bien sûr, ici il y a les ragots, la jalousie, et toutes sortes de conneries qui vont avec l'espèce. Mais ces gens-là vous dépanneront d'un pneu de tracteur en cas de besoin.

...

L'amour ne se réduit pas au romantisme citadin où il s'agit de trouver la seule, la vraie qui comblera votre âme jusqu'à la faire déborder et dégouliner telle une pompe intarissable. L'amour est présent aussi dans cette vie que j'ai menée ici, à la campagne. Et quand je l'ai choisie pour la vivre sans regret, j'ai appris que l'homme doit s'en tenir à sa décision, la conforter et ne pas en démordre - c'est ainsi que l'amour s'exprime.

...

Oui, le vieux refrain populaire, je l'ai vécu, ma chère Helga, et toi aussi peut-être :

L'amour le plus ardent

est l'amour impossible.

Mieux vaut donc n'aimer personne.

...

Tout arrivait trop tard - tout était passé. Mon âme essorée n'avait plus de mots. Le pire n'était pourtant pas la souffrance ou, comment dire, l'incapacité de rien sentir, mais la solitude dans tout cela. (...) Le pire dans la plus grande affliction, c'est qu'elle est invisible à tous sauf à celui qu'elle habite.

19:27 Écrit par charlotte sapin dans Bio/autobiographie, Citation, Culture, Littérature islandaise, Livre, Roman épistolaire, journal | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | | Pin it!

12/09/2013

Rentrée littéraire : Manhattan volcano de Pierre Demarty

En librairie depuis le 23 août 2013.manhattan volcano.jpg

Fragments d'une ville dévastée

Éditions Les Belles Lettres - 124 pages

Présentation de l'éditeur : Hanté par les lettres de Pline sur l'éruption du Vésuve qui détruisit Pompéi, Manhattan Volcano est un récit du 11-Septembre tel que l’a vécu un jeune Français parti à la conquête de la ville de ses rêves et soudain confronté, en même temps qu’au prodige des espaces américains, au brouillard des cendres et de la terreur. Errant dans les rues et les ruines de New York, depuis le vif de l’évènement jusqu’à aujourd’hui même, Pierre Demarty tente de raconter l’irracontable et, ce faisant, interroge la valeur de la mémoire, sa véracité, ses méandres, ses impasses. Album de choses vues, chronique d’une mythologie intime et de son deuil impossible, ce témoignage, loin de tout requiem, est une ode à la plus volcanique des cités de notre temps. Pierre Demarty est né en 1976. Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé d’anglais, il est aujourd’hui éditeur et traducteur. Récompensé en 2012 par le prix Maurice-Edgar Coindreau pour sa traduction des Foudroyés de Paul Harding, il a également traduit Joan Didion, J.K. Rowling ou encore William T. Vollmann. Manhattan Volcano est son premier livre.

Ma note :

culture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unis

Broché : 11 euros

Un grand merci aux Éditions Les Belles Lettres pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

Au lendemain de la douzième commémoration des attentats du 11 septembre 2001, pourquoi ne pas poursuivre le travail de mémoire en se plongeant dans un petit ouvrage passé inaperçu en cette période de profusion littéraire ? D'autant plus inaperçu que son micro-format et son design très discret n'ont rien de tape-à-l’œil. Sans compter que son prix n'en fait pas vraiment un produit d'appel.

Pourtant, il serait dommage de passer à côté.

D'une part, parce que l'on a beau croire que tout a été dit et écrit mille fois sur le sujet, Pierre Demarty relève le défi d'offrir un éclairage tout à fait singulier sur cet événement qu'il a vécu au plus près : décidé à élaborer une thèse qu'il n'écrira finalement jamais, trop happé par cette ville qu'il a tant fantasmée, Demarty a intégré l'Université de Columbia en août 2001, quelques semaines seulement avant l'effondrement du World Trade Center...

D'autre part, parce que Manhattan volcano inaugure la nouvelle collection TIBI (« pour toi », « à toi » en latin) des Éditions Belles Lettres dont le parti-pris est l'art du bref faisant le lien entre présent et Antiquité. Puisque tous les sujets ne méritent pas de longs discours et parce qu'en matière de formes courtes les Anciens en savaient long et ne manquaient ni d'imagination ni d'audace, TIBI invite des auteurs contemporains à se prêter à un exercice de style audacieux : écrire des micro-textes, élégants et légers, sur les mille et un tracas et plaisirs du quotidien en s'inspirant directement de textes antiques. De délicieux dialogues, éloges, épigrammes, satires, fables, lettres, diatribes et autres métamorphoses en perspective que ne manqueront pas d'apprécier amoureux du verbe et autres férus d'histoire au sens large comme au sens littéraire...

Enfin, parce que ce texte, première production personnelle de l'auteur ayant jusqu'alors œuvré à la diffusion de la littérature anglo-saxonne en qualité de traducteur, prouve, si besoin était, que les passeurs de la littérature d'ailleurs sont avant tout des écrivains à part entière.

L'exercice de style auquel s'est habilement prêté Pierre Demarty est ici épistolaire. Faisant lien entre les lettres de Pline le Jeune sur l'éruption du Vésuve et la destruction de Pompéi le 24 août 79 (dont on retrouve les extraits en fin d'ouvrage) et les lettres fictives que lui-même aurait pu écrire à ses proches sur son expérience immédiate autant qu'éloignée du 9/11, il prouve le continuum émotionnel de l'homme face à la tragédie, à vingt siècles de distance, en faisant se télescoper les mots. En imaginant les lettres qu'il aurait pu écrire à chaud comme à quelques années d'intervalle de sa propre expérience et en y intégrant les mots de Pline, il invite ce dernier au vingt-et-unième siècle et métamorphose le Ground Zero de 2001 en éruption volcanique, entremêlant les impressions, les émotions, les réminiscences et autres réflexions du spectateur de l'impensable tumulte. Une universalité affective qui s'impose au lecteur, lui faisant retrouver immanquablement les ressentis de ces instants malheureusement inoubliables... Une plume tout autant qu'une collection prometteuses.

Ils en parlent aussi : Librairie Guillaume Budé, Claro.

Vous aimerez sûrement :

Ce qu'il reste des mots de Matthieu Mégevand

Vous ne connaître ni le jour ni l'heure de Pierre Béguin

Hors de moi de Claire Marin

Juste avant de Fanny Saintenoy

Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi de Mathias Malzieu

A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie d'Hervé Guibert

Journal d'un corps de Daniel Pennac

Regarde les hommes mourir de Barry Graham

Du bleu sur les veines de Tony O'Neill

Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel

La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli

Une adolescence américaine de Joyce Maynard

L'écologie en bas de chez moi de Iégor Gran

Rescapé de Sam Pivnik

Extraits :

Tu me demandes comment c'était.

Me croiras-tu si je te dis que je ne me souviens de rien ?

Tu veux savoir comment c'était, tu veux qu'avec des mots j'exhume des cendres, et que des cendres mêlées aux mots, comme d'un brouet d'enchanteur, jaillissent des mondes perdus, l'Atlantide fabuleuse d'un carnage qu'on t'a déjà tant de fois conté, tant de fois que tu as fini par ne plus y croire, tant de fois que tu n'as plus que des légendes auxquelles te raccrocher, mais chacun épaississant si bien le mystère des précédentes que toutes - ainsi amoncelées, enchevêtrées les unes aux autres comme les décombres de ces jours-là, tantôt fumeuses, tantôt calcifiées, pétrifiées dans la gangue des cent milliards de mots qu'on a déjà déversés en tombereau sur le cadavre, à l'en étouffer pour de bout et l'exorciser sans doute -, toutes les légendes, plutôt qu'à l'éclairer, conspirent à ramener sur ce jour fameux le voile de la nuit, de l'obscur et de cet effroi très particulier qui naît de l'incompréhensible.

Tu ne comprends pas, dis-tu, et voudrait comprendre. Comprendre quoi ? Savoir quoi ? Ne sais-tu pas tout déjà ? N'as-tu pas, comme tout le monde, vu cent fois, mille fois, les images ? Aucun cataclysme ne fut jamais si bien, si immédiatement documenté : ce fut, tu t'en souviens aussi bien - mieux encore, peut-être - que si tu l'avais toi-même vécu, un monumental amas d'images et de mots, plus encore d'images et de mots qu'il ne flotta de copeaux de chair et d'acier calciné dans le ciel sale de Manhattan ce matin-là, douze années ininterrompues de mots et d'images, amalgamés en un suaire cendreux où n'a toujours pas fini de se vautrer, insatiable, notre obscénité mémorielle - franchement, que veux-tu d'autre, de plus ?

...

Les ultimes rayons du soleil sont venus mourir sur les facettes scintillantes du Chrysler (de toutes les tours, ma préférée : une fusée de freakshow échouée dans le grand cirque lunaire de la ville, amarrée à vie au centre du cratère des buildings, mais roide encore d'orgueil et de beauté fardée, aristocrate, extravagante comme une aïeule), et la dernière lueur du jour s'est effondrée en une pluie d'étoiles le long de ses parois rendues aux ténèbres. Pour un peu, je l'aurais applaudie : ici, même les astres sont de vieilles divas adorables qui se donnent en spectacle et cabotinent jusqu'à leur dernier souffle. L'un après l'autre, alors, les gratte-ciel, semblables à une paisible harde de centaures, se sont assoupis debout dans leur lit de néons, caressés par une nuit qui semblait venir à regret.

...

Il faut quelque seconde

Pour efface un monde.

Michel Houellebecq

...

Pardonne-moi ces quatorze jour de silence. Je ne trouvais pas les mots : eux aussi s'étaient écroulés ; écrasés sous le linceul de chaux vive dont la catastrophe a drapé la ville dans son sillage, ils gisaient, épuisés, sans plus de souffle, et je vois chacun ici, depuis, lutter avec un acharnement plein de douleur et de dignité théâtrale pour les ranimer, les arracher, un par un, au magma du néant.

C'est qu'on s'extirpe difficilement du silence qui suit un tel fracas.

...

(Cela restera toujours un grand mystère pour moi, cet instinct irrépressible qu'on a de se précipiter vers les carnages, quand on devrait les fuir ; de ralentir, sur l'autoroute des belles vacances, dès qu'on a humé, derrière le paravent hypnotique des gyrophares attroupés, la présence de la mort, la promesse d'un spectacle de chromes et de corps enchâssés. Par quelle bizarrerie peut-on avoir envie de voir des choses pareilles ? Et qui, cependant, possède la faculté de s'y soustraire ? Je ne connais personne qui sache ne pas céder à la tentation de regarder l'irregardable, personne, devant un charnier, qui soit capable, en toute bonne foi, de détourner les yeux. - La laideur du monde est irrésistible.)

...

J'ai vu dans des amphithéâtres des professeurs au rire hier tonitruant et à la faconde extraordinaire incapables de prononcer le moindre mot pendant plusieurs minutes devant un parterre d'étudiants au visage rougi qui braquaient sur eux, lèvres tremblantes, des regards d'enfant perdu les implorant de leur expliquer à quoi rimait le monde.

...

Nos vies continuent, idiotes, inévitables, et c'est comme un affront au chagrin, une honte qu'on préfère passer sous silence plutôt que de la laisser souiller la très grande, très précieuse pureté du malheur. Marcher dans la rue, parler du beau temps et de la pluie, payer une facture, faire la queue au deli du coin, lire, rire, dormir, rêver peut-être : il va falloir "après ça", réapprivoiser la banalité de nos existences. Et si l'on n'entend dans toutes les bouches qu'un seul refrain - "Plus rien ne sera jamais comme avant" -, martelé avec une gravité enivrée d'elle-même qui cache mal son intranquillité, c'est bien parce que c'est tout l'inverse qui est vrai, et que chacun ici pressent qu'il faudra bien au contraire, évidemment, inéluctablement, que tout soit bientôt comme avant - à quelques variations près, quelques retouches opérées dans le paysage, dans l'histoire, et dans nos souvenirs.

...

Et j'ai vu aussi des gens exploser de fureur devant ces grandes mises en scène d'affliction collective, trépigner, s'esclaffer, dresser haut le doigt pour dénoncer la mascarade de la bien-pensance, s'insurger contre l'orgueil victimaire, s'indigner d'une débauche de tristesse en toc, j'ai vu de grands esprits ahaner bave aux lèvres les banalités les plus hargneuses sur le déclin inauguré de l'empire et autant de petits malins se goberger de cette apocalypse de pacotille, j'ai vu des rixes éclater entre des gens qui n'étaient pas d'accord mais on ne sait pas sur quoi ni à quoi bon, comme si de pareils cataclysmes pouvaient être sujets à débat, j'ai entendu les imbéciles malheureux qui se croient pleins d'audace s'émerveiller de la "beauté" su spectacle des tours détruites, ceux qui criaient "bien fait !", ceux qui relativisent, ceux qui haussent les épaules, j'ai vu gesticuler tous ceux-là qui voudraient étouffer, à force de bruit et de bêtise, la terreur muette qui vient de nous enfoncer ses griffes dans la nuque et promet de ne pas nous lâcher de si tôt.

...

En quatorze jour, combien de fois as-tu déjà vu repasser cette séquence ? Combien de fois les tours ont-elles, sous tes yeux, ressurgi du brouillard, immaculées, ressuscitées par la grâce magique et mensongère du temps rembobiné sur trame ? Et pourquoi, sinon pour mieux les voir tomber encore, et encore, et encore ?

21/08/2013

Rentrée littéraire : La servante du Seigneur de J.-L. Fournier

la servante du seigneur.jpgSortie ce jour en librairie.

Éditions Stock - 149 pages

Présentation de l'éditeur : Ma fille était belle, ma fille était intelligente, ma fille était drôle... Mais elle a rencontré Monseigneur. Il a des bottines qui brillent et des oreilles pointues comme Belzébuth. Il lui a fait rencontrer Jésus. Depuis, ma fille n’est plus la même. Elle veut être sainte. Rose comme un bonbon, bleue comme le ciel.

Ma note :

culture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unis

coeur.jpg

Broché : 14 euros

Ebook : 9,99 euros

Un grand merci à Entrée livre et aux librairies Decitre pour m'avoir, dans le cadre de l'opération "Coups de cœur des lecteurs", offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

Faut-il le confesser ? Je n'avais jamais encore lu aucun Fournier. N'en ayant cependant entendu - presque - que du bien, c'est avec un plaisir non dissimulé que j'ai trouvé son dernier opus dans le colis des Lecteurs VIP de la rentrée littéraire d'Entrée livre dont j'ai la chance et l'honneur de faire partie pour le cru 2013.

Culture générale oblige, je savais de l'auteur qu'il s'illustrait particulièrement dans la narration autobiographique des épreuves existentielles sans toutefois tomber dans le pathos dérangeant, l'impudeur déplacée ; les plus connus peut-être : Où on va papa ? (Femina 2008) dans lequel il évoque la vie avec puis la perte de ses deux fils handicapés, ou encore Veuf relatant la disparition de la femme de sa vie. C'est donc sans réelle surprise que j'ai découvert dès les premières lignes que la nouvelle production littéraire de Jean-Louis Fournier n'avait rien de romanesque mais qu'il s'agissait du cri intime public bien réel d'un père en détresse à destination de sa fille égarée, recluse obtuse entrée en religion d'un pseudo gourou catholique ayant raté sa vocation.

Deux enfants handicapés, trois deuils et une fille en rupture de lien... Dis comme ça, rien de très engageant ! Ce serait sans compter l'écriture délicieusement impertinente de celui qui a fait sienne la maxime de son défunt compère Desproges : "l'humour est la politesse du désespoir".

Véritable épître au nom du père à sa fille Marie - si bien nommée - auprès de laquelle il n'est plus en odeur de sainteté, Fournier revêt une fois encore sa plume de papa désemparé, tantôt touchante, tantôt enragée, pour partager son affliction, son incompréhension, sa nostalgie, son amour à sens unique. L'alternance des "tu" et des "elle" qu'il adresse à sa fille symbolise avec ostentation cette dé-connaissance de sa chair. Sans jamais se dérober de l'indispensable auto-critique, il pique où ça fait mal et détourne à maintes reprises la terminologie religieuse comme pour mieux se rapprocher du nouvel univers de sa dernière enfant vivante mais comme morte intérieurement. Si jamais il ne se défait de sa tendresse facétieuse et de son écriture légère même quand il peste, qu'il enrage, il enfonce malgré tout le clou de la gravité, du drame, dans son dernier chapitre et surtout la dernière phrase, qui tombent comme un couperet.

Un récit intime bouleversant évoquant, malgré sa singularité, l'universalité de la complexité de la relation père-fille et dénonçant les sectarismes de tous poils. D'aucuns pourront reprocher à l'auteur de ne cesser de laver son linge sale en public. Moi qui suis particulièrement réticente aux grands déballages, je ne vois ici "qu'un" texte hautement littéraire, poignant, drôle et surtout d'une extrême justesse, d'une infinie authenticité.

Ne reste plus qu'à souhaiter à l'auteur que sa fille reçoive, entende, cette missive du cœur...

Nous vous saluons Marie.

Ils en parlent aussi : Mya, David.

Vous aimerez sûrement :

Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel

Dieu est un pote à moi de Cyril Massarotto

Le café de l'Excelsior de Philippe Claudel

La silencieuse d'Ariane Schréder

Juste avant le bonheur d'Agnès Ledig

Petit art de la fuite d'Enrico Remmert

Les arbres voyagent la nuit d'Aude Le Corff

La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli

Rien ne s'oppose à la nuit de Delphine De Vigan

Extraits :

Douter, c'est vivre ; être bercé par la certitude, c'est mourir.

Oscar Wilde

...

Tu sais bien que je ne suis pas anticlérical, ni agnostique, ni athée. Peut-être panthéiste, tendance iconoclaste.

Je n'aime pas qu'on se moque des curés, je préfère le faire moi-même.

...

Quand tu seras sainte, tu auras droit à une statue. Méfie-toi, choisis bien le sculpteur. On fait tellement d'horreurs dans le style saint-sulpicien.

La statue de la Sainte Vierge, dans mon école, était si laide qu'un jour je l'ai mise dans les chiottes. Par respect pour la Sainte Vierge. Ça t'avait fait bien rire quand je te l'avais raconté.

Je ne voudrais pas qu'il t'arrive la même aventure.

...

C'est un contrat entre eux, j'alimente ton ego, tu alimentes le mien. On se conforte dans l'idée qu'on est les mieux, d'ailleurs on est les mieux.

On médite et on médit des autres.

...

Je t'ai toujours dit qu'il fallait douter.

Maintenant elle ne doute de rien.

Oscar Wilde a écrit que le cerveau de celui qui n'a que des certitudes arrête de fonctionner, "croire est tellement médiocre".

...

"Qu'est-ce qu'elle fait, ta fille, dans la vie ?"

Difficile à dire.

Pour les garçons, la réponse était simple, c'était rien. Pour elle, maintenant, c'est plus difficile.

Je ne sais plus ce qu'elle fait, je sais ce qu'elle ne fait pas.

Elle ne travaille plus, elle ne vient plus nous voir, elle ne gagne plus sa vie.

...

Elle est dans les ordres ou elle est aux ordres ?

...

Elle est tombée dans la layette mystique.

L'humour bleu ciel et rose bonbon, ça n'existe pas.

L'humour, c'est noir.

L'humour, c'est une parade, un baroud d'honneur devant la cruauté, la désolation, la difficulté de l'existence.

L'existence, ce n'est pas un grand lac de lait tiède dans lequel une humanité rose barbotte en échangeant des gentillesses, des confiseries et en chantant des cantiques. C'est plein de sang, de boue noire, du bruit et de fureur.

Je me méfie des gentillesses sucrées, ça fout le diabète.

...

Je pense à toi ma fille, et mes yeux fuient.

...

Et la tolérance, l'ouverture d'esprit ?

Même Monseigneur, à son propos, parle du zèle du néophyte, péché de jeunesse.

La néophyte a quand même quarante ans bien sonnés.

Sonnez les matines, sonnez les matines, ding ding dong...

...

Ne trouvent grâce à ses yeux que les Vierges saint-sulpiciennes pimpantes avec du vernis rouge sur leurs ongles de pieds et leur sourire niais.

Ne réduis pas ton champ d'admiration. Ce champ doit rester infini. Les grandes œuvres sont rarement guillerettes.

...

Je ne la retrouve plus. Elle n'est plus la même. Je ne la reconnais pas.

Je voulais qu'elle garde sa fantaisie, je voulais qu'elle garde son goût pour les arts, sa curiosité, je voulais qu'elle continue à s'habiller avec des couleurs vives, qu'elle ait plein d'amis rigolos avec des cheveux longs. Qu'on continue à rire ensemble. Qu'elle se couche tard.

(...) Je voulais, je voulais...

Je n'ai pas à vouloir.

...

On s'entendait bien avant.

Pourquoi maintenant c'est si difficile ?

...

Peut-être qu'à la différence de piles, les sentiments s'usent quand on ne s'en sert pas.

...

Pourquoi, depuis que tu es à Dieu, tu es odieuse ?

...

Être heureux ne devrait être conjugué qu'à la première personne du singulier et par le principal intéressé. Il n'y a que lui qui sait s'il est heureux ou pas.

Conclure que quelqu'un est heureux est toujours très risqué. On peut avoir tout pour être heureux sauf le bonheur.

...

Elle n'oublie pas les dates. Elle oublie seulement les gens.

...

Crois-tu que je sois attiré par le Dieu qui t'a éblouie ?

Il me fait peur.

Je pensais qu'il était bon, indulgent, qu'il pardonnait toujours. Il laissait venir à lui les petits enfants qui font beaucoup de bêtises.

Je croyais que la religion catholique était une école de charité, d'humilité, de tolérance et d'amour, avec comme refrain "Aimez-vous les uns les autres"...

23:42 Écrit par charlotte sapin dans Bio/autobiographie, Citation, Culture, Littérature française, Livre, Roman épistolaire, journal | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook | | | | Pin it!

28/07/2013

Mille femmes blanches de Jim Fergus

Les carnets de May Doddmille femmes blanches.jpg

Éditions Le Cherche Midi / Pocket - 501 pages

Présentation de l'éditeur : En 1874, à Washington, le président Grant accepte la proposition incroyable du chef indien Little Wolf : troquer mille femmes blanches contre chevaux et bisons pour favoriser l'intégration du peuple indien. Si quelques femmes se portent volontaires, la plupart vient en réalité des pénitenciers et des asiles... L'une d'elles, May Dodd, apprend sa nouvelle vie de squaw et les rites des Indiens. Mariée à un puissant guerrier, elle découvre les combats violents entre tribus et les ravages provoqués par l'alcool. Aux côtés de femmes de toutes origines, elle assiste alors à la lente agonie de son peuple d'adoption...

Traduit de l'anglais par Jean-Luc Piningre.

Ma note :

culture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unis

coeur.jpg

Broché : 19,50 euros

Poche : 7,60 euros

Ebook : 11,99 euros

Il est des points de départs littéraires qui sont, en fonction des goûts personnels, plus tentants que d'autres. La combinaison littérature américaine, premier roman et roman historique est de mon point de vue un tiercé plus que prometteur. Si l'on considère que le livre a, de surcroît été couronné par le Prix Femina du premier roman étranger en 2000, salué par Jim Harrison comme un "roman splendide, puissant et exaltant" et que ses droits ont été rachetés par Hollywood (l'auteur lui-même ayant d'ores et déjà écrit plusieurs moutures de scénarii), tout un chacun peut légitimement s'attendre à une vraie perle littéraire.

À l'origine de ce roman, la visite de Little Wolf, chef Cheyenne, au Président Grant à Washington DC en septembre 1873. Si Jim Fergus a basé sa première oeuvre sur un fait historique, il prend de nombreuses libertés et sa fiction n'en est que plus réaliste. Si, de la vraie rencontre, la teneur des propos échangés reste inconnue, l'écrivain, resituant dans son ouvrage le tête à tête en 1874, décide d'attribuer à Little Wolf la demande à Grant d'échanger mille femmes blanches contre mille chevaux.

Une telle demande peut paraître étrange ou romanesque mais elle est tout ce qu'il y a de plus crédible et sensée. L'extermination des Indiens battant son plein, Little Wolf aurait imaginé cette solution comme une transition nécessaire vers la paix entre les peuples. Les Indiens n'étant plus assez nombreux pour renouveler leur population, l'arrivée de femmes fertiles auraient permis la naissance d'enfants métisses. Des descendants qui auraient assuré la survie de la tribu, assimilé les deux cultures et auraient pu s'intégrer plus facilement dans la civilisation blanche. Une solution pacifique acceptée dans un premier temps et cent femmes, prisonnières, internées psychiatriques, endettées ou sans famille, d'accepter le deal de passer deux années de leur vie au milieu des "sauvages" en échange de leur liberté...

J. Will Dodd, journaliste indépendant et descendant de May Dodd, aurait retrouvé les carnets intimes de celle-ci dans les archives cheyennes. Le livre se présente donc comme les extraits du journal de May, internée par sa famille pour son anticonformisme dérangeant, dans lequel elle consigne obstinément les événements qu'elle et ses consoeurs hautes en couleurs partagèrent tout au long de cette aventure inédite et unique, bon an mal an.

Dépeintes au coeur d'une fresque du wild wild west, elles découvrirent la conditions des squaws, s'habituèrent et s'attachèrent à leurs maris et à leurs noms cheyennes, apprirent la vie en harmonie avec la nature, les guerres entre tribus, les ravages provoqués par l'eau de feu donnée sans compter par les Blancs, les rites parfois cruels... Bref, devinrent de vraies indiennes prêtes à se battre pour la survie de leur tribu.

Au-delà du portrait d'une femme intense et puissante, Jim Fergus dénonce la politique du gouvernement d'alors et le traitement que les Blancs réservaient aux Peaux rouges. Il parle ouvertement d'un génocide alors que le sujet, aujourd'hui encore, reste sensible et tabou. Le livre a d'ailleurs été un événement lors de sa sortie aux États-Unis. Sans tomber dans l'ouvrage anthropologique, il permet d'en apprendre beaucoup sur la culture indienne en général et le mode de vie des Cheyennes en particulier. Il met également en lumière la condition des femmes blanches à l'époque ; la mise en perspective d'avec celle des Indiennes est accablante et pas pour ceux que l'on croit.

Une fois le nez mis dans cette pittoresque épopée du grand ouest américain, impossible de s'en détacher. Bien que la part romancée soit proportionnellement bien supérieure à la trame historique, l'on y croit dur comme fer. May a bel et bien existé et l'on ne peut qu'être bouleversé par cette tragédie annoncée puisque l'on sait bien que le nouvel homme américain a préféré éradiquer les éléments pertubarteurs de son désir incessant d'expansion et de gain plutôt que trouver des compromis humains avec les autochtones originels... L'aspect le plus désespérant à mon sens de ce récit - au-delà du drame consommé par l'Histoire - est la démonstration par l'auteur des limites du mélange culturel, de l'impossible compréhension mutuelle totale.

S'il est délicat pour les États-uniens d'entendre de la part du vieux continent qu'ils n'ont pas d'histoire, Jim Fergus prouve par son texte plus vivant que nature que le passé américain est bien réel... mais pas forcément glorieux. Une plongée dans l'Amérique des pionniers sans pitié ni démagogie aucune, un incontournable roman d'histoire, d'aventure et d'amour écrit par un auteur talentueux ayant sillonné durant des mois le Middle West, sur la trace des Cheyennes, pour bâtir cette oeuvre magistrale aussi exaltante que désespérante qui fait travailler intensivement les zygomatiques et les canaux lacrymaux. À lire en priorité avant de plonger dans la rentrée littéraire !

Ils en parlent aussi : Malorie, Sandrine.

Vous aimerez sûrement :

Seuls le ciel et la terre de Brian Leung

Celles qui attendent de Fatou Diome

Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur de Harper Lee

Le jeu des ombres, La décapotable rouge et La malédiction des colombes de Louise Erdrich

La couleur des sentiments de Kathryn Stockett

Toute une histoire de Hanan el-Cheikh

Les saisons de la solitude de Joseph Boyden

Un fusil dans la main, un poème dans la poche d'Emmanuel Dongala

L'équation africaine de Yasmina Khadra

La plantation de Calixthe Beyala

Compartiment pour dames d'Anita Nair

Dis que tu es des leurs d'Uwem Akpan

Je ne suis pas celle que je suis de Chahdortt Djavann

Extraits :

"Franchement, vu la façon dont j'ai été traité par les gens dits "civilisés", il me tarde finalement d'aller vivre chez les sauvages."

...

D'aussi ignobles perversions sont de nature à provoquer la colère des gens normaux, sinon l'ire des dieux. Je ne peux m'empêcher de penser une fois de plus que l'homme est bel et bien une créature brutale et imbécile. Est-il une autre espèce sur terre qui tue pour le plaisir ?

...

Ils paraissent dotés d'une agilité proprement féline, avec une vraie noblesse d'attitude. Ma première impression est que ces hommes sont plus proches du règne animal que nous autres caucasiens. Ces propos n'ont rien de dévalorisant ; je veux seulement dire qu'ils ont une apparence plus "naturelle" que la nôtre, parfaitement en harmonie avec les éléments.

...

Et c'est le sort des femmes sur cette terre, Harry, que l'expiation des hommes ne puisse être obtenue que par notre bannissement.

...

Oui, j'ai fini par entre dans ce rêve fabuleux, cette vie irréelle, cette existence étrangère à notre univers, dans ce monde que peut-être seuls les fous sont amenés à comprendre...

(...) il m'est venu à l'esprit que je pourrais bien mourir ici, dans les vastes espaces de la prairie déserte, au milieu de ce peuple reculé et perdu... un peuple qui a tout des trolls des contes de fées, qui n'a rien en commun avec les hommes et les femmes que j'ai connus.

(...) il me vient la curieuse impression que nos vies personnelles ne sont pas les chapitres d'un même livre, mais des volumes entiers, détachés et distincts. Et, pour cette raison, je commencerai demain un nouveau carnet, un nouveau volume donc, qui aura pour titre Ma vie de squaw.

...

La campement est vaste, et nous travaillons toutes si dur que, le soir, nous tombons de fatigue sur nos couches aussitôt avalé quelque morceau d'une infâme viande bouillie. (...)

De leur côté, ces messieurs sauvages donnent l'impression de passer un temps démesuré à paresser dans leurs tipis, à fumer et à palabrer entre eux... ce qui me pousse à croire que nos cultures, finalement, ne sont peut-être pas si différente : les femmes font tout le travail pendant que les hommes bavassent.

...

Je dois également porter ceci au crédit des Indiens : c'est un peuple formidablement tolérant et, si certaines de nos manières ou de nos coutumes semblent perpétuellement les amuser, ils n'ont encore jamais fait mine de les condamner ou de nous censurer. Ils se sont jusqu'ici montrés simplement curieux, mais toujours respectueux.

...

(...) la misère a un caractère universel qui transcende les cultures ; tout comme la nôtre, la société indienne a ses riches et ses pauvres. (...) J'admets n'avoir jamais rencontré peuple plus généreux et altruiste.

...

Je ne peux m'empêcher de me demander ce que nous pouvons bien faire à ces gens pour que leurs vies et leurs moyens d'existence s'abîment tant à notre contact, qu'ils se "dégradent" à cause de nous, comme disait le capitaine Bourke...

...

Emplissant l'air sensuel de la nuit, la musique et les chants volèrent avec la brise dans les plaines alentours, de sorte que même les animaux des crètes et des collines se sont rassemblés pour écouter et voir. Les coyotes et les loups ont répondu de leurs plaintes, tandis que des silhouettes d'ours, d'antilopes et de wapitis, sortis de leurs tanières, se dessinaient nettement à l'horizon sous la clarté lunaire. Les enfants les aperçurent derrière les braises du feu, envoûtés et un rien effrayés par cette soudaine folie en mouvement. Enfin, les vieux, observant une scène après l'autre, hochaient la tête entre eux d'une mine approbatrice.

Nous avons dansé. Et dansé. Sous le regard de Peuple, les yeux des animaux. Même les Dieux nous admirèrent.

...

Oui, malgré son étrangeté sauvage et ses difficultés, notre nouveau monde me semblait ce matin-là d'une douceur indicible ; je m'émerveillais de la perfection et de l'ingéniosité avec lesquelles les natifs avaient embrassé la terre, avaient trouvé leur place dans cette nature ; tout comme l'herbe du printemps, ils me semblaient appartenir à la prairie, à ce paysage. On ne peut s'empêcher de penser qu'ils font partie intégrante du tableau...

...

J'ai repensé au capitaine Bourke qui me demandait un jour avec emphase lors d'une conversation : "Où est le Shakespeare des sauvages ?" et je tiens peut-être la réponse. Si les Indiens ont peu contribué à la littérature et aux arts de ce monde, c'est sans doute qu'ils sont trop occupés à vivre - à voyager, chasser, travailler - pour trouver le temps nécessaire à en faire le récit ou, comme Gertie le suggérait, à méditer sur eux-mêmes. Je me dis parfois que c'est après tout une condition enviable...

...

Et nous revoilà en marche... Nos chevaux partent en trottant retrouver la plaine, où le Peuple suit le bison, lequel suit l'herbe verte qui, elle, naît de la Terre.

Nos déambulations peuvent paraître erratiques, mais elles suivent une logique bien établie.

...

Les femmes ne sont pas acceptées comme membres du conseil, mais les Cheyennes se montrent curieusement égalitaires dans la mesure où l'on démontre quelque talent particulier (...).

En même temps, les femmes de la tribu exercent une influence non négligeable sur le déroulement des activités quotidiennes, et on les consulte constamment sur tous les sujets qui ont trait au bien-être du Peuple. (...) La société blanche aurait sans doute bien des choses à apprendre des sauvages sur le plan des relations entre les sexes.

19:54 Écrit par charlotte sapin dans Citation, Culture, Littérature américaine, Livre, Première oeuvre, Roman, Roman épistolaire, journal | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook | | | | Pin it!