Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Littérature tchèque

  • Lettre au père de Franz Kafka

    Editions Gallimard - 99 pageskafka.jpg

    Quatrième de couv' : "Très cher père, tu m'as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur de toi.  Comme d'habitude, je n'ai rien su te répondre..." Réel et fiction ne font qu'un dans la lettre désespérée que Kafka adresse à son père. Il tente, en vain, de comprendre leur relation qui mêle admiration et répulsion, peur et amour, respect et mépris. Réquisitoire jamais remis à son destinataire, tentative obstinée pour comprendre, la Lettre au père est au centre de l'oeuvre de Kafka.

    Aucun extrait de ce texte qui m'a profondément touchée. D'une part, parce que je ne voudrais pas gâcher le plaisir des personnes intéressées par ce texte déjà suffisamment court et d'autre part, car aussi court soit-il, il serait malgré tout trop long de le recopier intégralement, or chaque mot a trouvé écho en moi.

    A tous les Oedipe non totalement résolus, deux heures sont suffisantes pour venir à bout de ce livre qui vous procure la sensation étrange d'être l'auteur... Et non, personne n'est un cas isolé ! A méditer...

  • L'insoutenable légèreté de l'être de Milan Kundera

    Editions Gallimard - 476 pageskundera.jpg

    Quatrième de couv' : "Qu'est-il resté des agonisants du Cambodge ? Une grande photo de la star américaine tenant dans ses bras un enfant jaune. Qu'est-il resté de Thomas ? Une inscription : Il voulait le Royaume de Dieu sur le terre. Qu'est-il resté de Beethoven ? Un homme morose à l'invraisemblable crinière, qui prononce d'une voix sombre : "Es muss sein !" Qu'est-il resté de Franz ? Une inscription : Après un long égarement, le retour. Et ainsi de suite, et ainsi de suite. Avant d'être oubliés, nous serons changés en kitsch. Le kitsch, c'est la station de correspondance entre l'être et l'oubli."

    Quelle étonnante lecture que celle-ci. Dans mon obsession du quotient culturel minimum, il m'arrive souvent de me faire violence pour ingurgiter ce qu'on appelle des "classiques", même si certains d'entre eux me semblent a priori rébarbatifs comme le présent titre de l'auteur tchèque. Mais la magie de l'expérience étant de diamétralement opposer l'a priori de l'a posteriori, je ressors satisfaite de ma plongée forcée dans un référent de la littérature.

    Je ne saurais dire à quoi je m'attendais précisément, vraisemblablement à une oeuvre pompeuse hautement philosophique et relativement hermétique ; mais certainement pas à ça. Et au final, je ne saurais qualifier justement cet objet littéraire non identifié. Ce que je peux exactement dire en revanche c'est que l'histoire est captivante, l'écriture est subtile et la pensée profonde. De quoi faire du lecteur que vous êtes un lecteur définitivement différent du lecteur que vous étiez. Et n'est-ce pas justement ce que l'on demande à un livre ; de vous transformer définitivement, même un tout petit peu ?

    Extraits :

    L'homme ne peut jamais savoir ce qu'il faut vouloir car il n'a qu'une vie et il ne peut ni la comparer à des vies antérieures ni la rectifier dans des vies ultérieures.

    Vaut-il mieux être avec Tereza ou rester seul ?

    Il n'existe aucun moyen de vérifier quelle décision est la bonne car il n'existe aucune comparaison. Tout est vécu tout de suite pour la première fois et sans préparation. Comme si un acteur entrait en scène sans jamais avoir répété. Mais que peut valoir la vie, si la première répétition de la vie est déjà la vie même ? C'est ce qui fait que la vie ressemble toujours à une esquisse. Mais même "esquisse" n'est pas le mot juste, car une esquisse est toujours l'ébauche de quelque chose, la préparation d'un tableau, tandis que l'esquisse qu'est notre vie est une esquisse de rien, une ébauche sans tableau.

    Thomas se répète le proverbe allemand : einmal ist keinmal, une fois ne compte pas, une fois c'est jamais. Ne pouvoir vivre qu'une vie, c'est comme ne pas vivre du tout.

    ...

    Un jour, Tereza était venue chez lui sans prévenir. Un jour, elle était repartie de la même manière. Elle était arrivée avec une lourde valise. Avec une lourde valise elle était repartie.

    Il paya, sortit du restaurant et alla faire un tour dans les rues, plein d'une mélancolie de plus en plus délicieuse. Il avait derrière lui sept années de vie avec Tereza et voilà qu'il constatait que ces années étaient plus belles dans le souvenir qu'à l'instant où il les avait vécues.

    L'amour, entre lui et Tereza était certainement beau, mais aussi fatigant : il fallait toujours cacher quelque chose, dissimuler, feindre, réparer, lui remonter le moral, la consoler, lui prouver continuellement qu'il l'aimait, subir les reproches de sa jalousie, de sa souffrance, de ses rêves, se sentir coupable, se justifier et s'excuser. Maintenant, la fatigue avait disparu et il ne restait que la beauté.

    ...

    L'homme, à son insu, compose sa vie d'après les lois de la beauté jusque dans les instants du plus profond désespoir.

    ...

    On peut sans doute mieux comprendre à présent l'abîme qui séparait Sabina et Franz : il l'écoutait avidement parler de sa vie, et elle l'écoutait avec la même avidité. Ils comprenaient exactement le sens logique des mots qu'ils se disaient, mais sans entendre le murmure du fleuve sémantique qui coulait à travers ces mots.

    ...

    Il faisait des choses auxquelles il n'attachait aucun importance, et c'était beau. Il comprenait le bonheur des gens (dont il avait toujours eut pitié jusque-là) qui exerçaient un métier auquel ils n'ont pas été conduits par un "es muss sein" intérieur et qu'ils peuvent oublier en quittant leur travail. Il n'avait encore jamais connu cette bienheureuse indifférence.

    ...

    Que cherchait-il chez toutes ces femmes ? Qu'est-ce qui l'attirait chez elles ? L'amour physique n'est-il pas l'éternelle répétition du même ?

    Nullement. Il reste toujours un petit pourcentage d'inimaginable. Quand il voyait une femme tout habillée, il pouvait évidemment s'imaginer plus ou moins comment elle serait une fois nue (...), mais entre l'approximation de l'idée et la précision de la réalité il subsistait une petite lacune d'inimaginable, et c'était cette lacune qui ne le laissait pas en repos. Et puis, la poursuite de l'inimaginable ne s'achève pas avec la découverte de la nudité, elle va plus loin : quelles mines ferait-elle en se déshabillant ? que dirait-elle quand il lui ferait l'amour ? sur quelles notes seraient ses soupirs ? quel rictus viendrait se graver sur son visage dans l'instant de la jouissance ?

    L'unicité du "moi" se cache justement dans ce que l'être humain a d'inimaginable. On ne peut imaginer que ce qui est identique chez tous les êtres, que ce qui leur est commun. Le "moi" individuel, c'est ce qui se distingue du général, donc ce qui ne se laisse ni deviner ni calculer d'avance, ce qu'il faut d'abord dévoiler, découvrir, conquérir chez l'autre.

    ...

    Les hommes qui poursuivent une multitude de femmes peuvent aisément se répartir en deux catégories. Les uns cherchent chez toutes les femmes leur propre rêve, leur idée subjective de la femme. Les autres sont mus par le désir de s'emparer de l'infinie diversité du monde féminin objectif.

    L'obsession des premiers est une obsession romantique : ce qu'ils cherchent chez les femmes, c'est eux-mêmes, c'est leur idéal, et ils sont toujours et continuellement déçus parce que l'idéal, comme nous le savons, c'est ce qu'il n'est jamais possible de trouver. Comme la déception qui les pousse de femme en femme donne à leur inconstance une sorte d'excuse mélodramatique, bien des dames sentimentales trouvent émouvantes leur opiniâtre polygamie.

    L'autre obsession est une obsession libertine, et les femmes n'y voient rien d'émouvant : du fait que l'homme ne projette pas sur les femmes un idéal subjectif, tout l'intéresse et rien ne peut le décevoir. Et précisément cette inaptitude à la déception a en soi quelque chose de scandaleux. Aux yeux du monde, l'obsession du baiseur libertin est sans rémission (parce qu'elle n'est pas rachetée par la déception).

    ...

    Il s'ensuit que l'accord catégorique avec l'être a pour idéal esthétique un monde où la merde est niée et où chacun se comporte comme si elle n'existait pas. Cet idéal esthétique s'appelle le kitsch.

    C'est un mot allemand qui est apparu au milieu du XIXe siècle sentimental et qui s'est ensuite répandu dans toutes les langues. Mais l'utilisation fréquente qui en est faite a gommé sa valeur métaphysique originelle, à savoir : le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde ; au sens littéral comme au sens figuré : le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l'existence humaine a d'essentiellement inacceptable.

    ...

    Au royaume du kitsch s'exerce la dictature du coeur.