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Littérature suisse

  • Rentrée littéraire : Ce qu'il reste des mots de Matthieu Mégevand

    À paraître le 4 septembre 2013.ce qu'il reste des mots.jpg

    Éditions Fayard - 209 pages

    Présentation de l'éditeur : Le 13 mars 2012, à Sierre, en Suisse, vingt-deux enfants décèdent dans un accident d’autocar. Le véhicule était en parfait état ; le chauffeur, sobre, respectait les limitations de vitesse ; la chaussée était sèche et bien entretenue. Nulle négligence ne permet de comprendre le drame. Aucune faute. Aucun coupable. Aucune explication. Situation intolérable pour l’esprit. Face à cette aporie, Matthieu Mégevand refuse de s’incliner. Il mobilise toutes les ressources de la pensée et de l’écriture dans une quête à la fois philosophique et romanesque. Il replonge dans d’anciennes lectures, se retire dans la solitude, taquine l’autofiction, s’invente des interlocuteurs, contradicteurs ou complices, et des situations imaginaires qui pourraient l’éclairer. Les mots sont impuissants ? C’est à voir. Avant de proclamer leur défaite, il faut au moins leur faire livrer bataille. Envisager tous les recours. Quitte à admettre que grammaire et logique n’épuisent pas le langage, qui doit se transcender lui-même lorsqu’il s’agit de trouver la raison pour laquelle la mort nous est insupportable.

    Ma note :

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    Broché : 17 euros

    Ebook : 11,99 euros

    Un grand merci à Entrée livre et aux librairies Decitre pour m'avoir, dans le cadre de l'opération "Coups de cœur des lecteurs", offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    L'amoureuse des mots que je suis a inévitablement été séduite par le titre. J'ai pour autant abandonné ce livre en page 52. Non pas qu'il soit mal écrit ; loin de là même. Il en va seulement de certains livres qui n'arrivent pas au bon moment dans un parcours existentiel. Je sais toutefois que tôt ou tard, je le reprendrai...

    Si la quête entreprise par Matthieu Mégevand de mettre en mots l'indicible est passionnante - qui n'a jamais été confronté à l'apparent et frustrant vide linguistique, notamment dans le registre émotionnel ? -, son point de départ est dur, pour ne pas dire insoutenable : le décès de vingt-deux enfants dans un accident d'autocar à Sierre, en Suisse, le 13 mars 2012.

    Pourquoi ce choix, alors qu'au regard du peu que j'ai lu, l'auteur n'apparaît pas touché de prêt par ce drame - si tant est que l'on puisse rester indifférent à une telle tragédie... ? Il me semble pourtant que la mort n'est pas le seul sujet sur lequel le verbe fait souvent défaut. Mais peut-être ne sommes-nous égaux que devant cet insoutenable fin ? Quoi qu'il en soit, je n'ai pas réussi, à cet instant de ma vie, à tenter de rationaliser le sujet en compagnie de l'auteur. Je n'ai eu ni la force de plonger dans les maux, ni l'envie d'en trouver les mots.

    Disons que cette lecture s'adresse aux passionnés de la langue française mais que la confrontation de cette aporie mettant en question la puissance ou l'impuissance des mots est, à mon sens, à entreprendre de préférence en période de santé morale autant que physique. Ce défi terminologique est initié par un événement par trop tragique ; le mystère reste entier.

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    Extraits :

    "Réveille-toi, pourquoi dors-tu, Seigneur ?

    Sors de ton sommeil, ne rejette pas sans fin.

    Pourquoi caches-tu ta face

    Et oublies-tu notre malheur et notre oppression ?

    Psaume 44

    ...

    "Le cycle de la vie ne prévoit pas d'extraire des corps parfois méconnaissables amoncelés dans un car pulvérisé, de faire le tri entre les miraculés et les défunts, d'improviser une petite morgue dans un tunnel et d'y déposer, au fil des heures, une succession de dépouilles d'enfants numérotées." Même les secouristes professionnels sont dépassés par l'horreur de l'événement. Certains ne sont pas capables de travailler au cœur du drame et sont affectés à des tâches moins exposées. Tous ressortent abîmés.

    Petit à petit, l'une après l'autre, les autorités vont tente de dire leur consternation. Avec le même vocable défaillant, dans les mêmes termes inaptes.

    ...

    Tout ce qui peut être fait l'est, sans aucune limite de moyens. L'homme, placé devant quelque chose qui le dépasse absolument, refuse de s'avouer vaincu. L'enquête est minutieuse, approfondie, rien n'est laissé au hasard - ce hasard qui a déjà coûté tellement cher. On ne veut plus rien lui accorder, au hasard, il a été bien trop possessif, dictatorial ; il s'est servi, sans aucun égard, sans aucune réserve ; il a tout pris.

    ...

    C'est un drame sans cause, une tragédie sans coupable ? Très bien. Mais moi non plus je ne peux pas me résoudre, moi non plus je ne m'avoue pas vaincu. Aucune piste, rien à dire, au bout de quelques phrases les mots s'enlisent ? C'est à voir, je refuse de lâcher prise. Tout est perdu, consumé ? Il n'en est pas question, sûrement pas. Il ne sera pas dit que même les mots ont abdiqué, que même eux sont restés terrés dans leur trou d'impuissance. Nous allons les faire se mouiller un peu, les mots, ils vont sortir de leur coteries et de leurs salons bien chauffés ; au front, les mots, en première ligne ! C'est une gageure, mais tout plutôt que cette défaite sans bataille, cette abdication sans combat. Aux armes les mots, sur l'absurde nous allons tenter de reconquérir un peu de sens.

    ...

    Que dit Wittgenstein, qui s'intéresse au langage et à son utilisation par la philosophie et plus généralement par l'être humain ? En une seule phrase, il affirme que "ce qui peut se dire, peut se dire clairement ; et au sujet de ce dont on ne peut parler, on doit se taire".

    ...

    En d'autres termes, tout le penser ne se résume pas au dire, et il existe quelque chose par-delà la langue que la langue elle-même ne peut exprimer. Une intuition inexprimable que Wittgenstein nomme justement mystique, et qui renverse d'une certaine manière le problème : c'est bien le langage qui incarne la limite de l'homme, et derrière cette limite il existe quelque chose sur laquelle on ne peut rien dire puisqu'il s'agit de dire sur le dire, de parler du parler, et ce quelque chose, c'est l'ineffable, la transcendance. Karl Jaspers aurait dit : "Le chiffre ultime de la Transcendance, c'est le silence."

    ...

    "Ce qu'il faut dire avant toute chose, c'est que, même en le sachant pertinemment, nous ne sommes pas équipés pour accepter la fin de la vie" (...) "Nous ne sommes pas - mentalement, intellectuellement - aptes à accepter cette dimension de l'existence."

  • Vous ne connaîtrez ni le jour ni l'heure de Pierre Béguin

    A paraître le 3 janvier 2013.culture,littérature,livre,roman,biographie,suisse,citation,mort,euthanasie

    Éditions Philippe Rey - 188 pages

    Présentation de l'éditeur : « Maintenant que j’accompagne leur dernière nuit, je me sens travaillé de remords pour mes reproches, mes irritations, mes duretés. Si j’avais su, je me serais efforcé d’adoucir simplement leur fin de vie, je me serais appliqué à en faire ce qu’aurait dû en faire l’imagination d’une affection bien sentie. Si j’avais su… Mais justement, je savais ! Là se concentre la cruauté infligée à celui qui, contre nature, connaît le jour et l’heure. » La veille de l’euthanasie programmée par sa mère et son père, un homme s’installe dans sa chambre d’enfant. Durant la nuit, il écrit pour tenter de comprendre les raisons de ce geste : délivrance pour ceux qui vont partir, mais violence inouïe pour ceux qui demeurent. Que dire à ses parents, comment leur exprimer une affection alors que le temps est compté, que la douloureuse histoire familiale refait surface? Faut-il revenir sur les rapports difficiles des uns et des autres, sur le manque de communication ? Dans ce roman sincère et juste, Pierre Béguin raconte une situation limite. Le fil des événements va profondément changer le regard qu’il a porté jusque-là sur sa famille, et sur un passé qui n’a pas dit son dernier mot…

    Ma note :

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    Broché : 17 euros

    Ebook : 11,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Philippe Rey pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    S'il existe à n'en pas douter des premiers pas plus réjouissants dans la rentrée littéraire d'hiver 2013 qui se profile avec pas moins de 525 nouveautés, le sixième livre de l'auteur suisse Pierre Béguin est pourtant sans conteste à inscrire au nombre de ceux à ne surtout pas manquer ; d'autant plus dans un contexte où la réflexion sur l'euthanasie est plus que jamais d'actualité puisqu'inscrite au programme de François Hollande (engagement n°21).

    L'euthanasie. Un sujet hautement polémique sur lequel tout le monde a une opinion ; souvent tranchée.

    Mais combien de ceux pensant détenir la réponse vraie sur le sujet ont souffert au point de vouloir mourir ? Combien de personnes souffrantes ayant voulu mourir sont heureuses de vivre une fois soulagées ? Combien de personnes se sont retrouvées en position de devoir administrer la mort ? Comment déterminer un désir éclairé de mettre un terme à sa vie ? Peut-on laisser un être agoniser ? Offrir la délivrance à un mourant est-il vraiment un cadeau dont les intentions sont aussi pures qu'elles veulent le paraître ? ... Autant de questions, autant de réponses.

    Je serais bien en peine de donner mon opinion étant en conflit permanent sur le sujet avec moi-même. Pierre Béguin ne fait que renforcer mon indécision. Il met magnifiquement en scène cette situation limite avec tout ce qu'elle implique de dualité. Son autofiction fait profondément réfléchir et met en lumière cet insoluble dilemme sur lequel on ambitionne pourtant de légiférer. L'écrivain partage son vécu avec une justesse bouleversante telle que je n'en finis pas d'en sélectionner des extraits. Une authenticité qui légitime la seule vérité : il n'y en a pas. D'où l'impossibilité de déterminer ce qui est juste, ce qui ne l'est pas et, de fait, l'interdiction de juger.

    Si cette réflexion criante de bon sens sans dessus dessous n'apporte pas de réponse - puisqu'il n'y en a pas -, elle enrichit en tout cas intensément le débat et remet en question, aussi inéluctablement qu'indispensablement, toutes les certitudes.

    Un livre poignant, sensible, humain, intelligent qui apportera des questions aux réponses des plus fervents défenseurs comme des plus virulents opposants à l'euthanasie qui ont, tous autant qu'ils sont, aussi également tort que raison.

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    Le cas Sneijder de Jean-Paul Dubois

    Journal d'un corps de Daniel Pennac

    Extraits :

    L'homme n'est pas maître de son souffle pour pouvoir le retenir, et il n'a aucune puissance sur le jour de sa mort, il n'y a point de délivrance dans ce combat.

    Ecclésiaste 8.8

    ...

    Depuis trois semaines, je connais le jour et l'heure.

    Depuis trois semaines, je m'efforce de vivre le plus normalement possible malgré cette sensation de déphasage qui donne aux paroles et aux gestes une étrange vibration d'irréalité. J'imagine les mots ultimes, les regards définitifs, sans parvenir à les inscrire dans une souffrance concrète, désespéré par ma propre impuissance à me sentir d'avance affligé.

    Depuis trois semaines, je sais ce qu'aucun être humain ne devrait savoir. (...)

    Leur décision fut prise par étapes douloureuses, mais la funeste échéance me fut annoncée avec le détachement qui convient à un banal rendez-vous donné au détour d'une conversation. Elle rompait pourtant si radicalement avec l'image que je m'étais faite d'eux qu'elle m'a paru de prime abord plus inconvenante que tragique. A mes yeux, ils auraient dû endurer passivement, à mi-chemin entre la misère qui détruit et le luxe qui aliène, la destinée obscure et rigoureuse qu'ils se sont faite, s'éteindre silencieusement comme deux lampes qui manquent d'air, au bout d'une vie de courage et de patience, et s'en aller sans déranger personne, ensevelis dans un linceul d'humilité, avec l'héroïsme muet des petites gens. Je les croyais résignés à subir l'impitoyable loi du vae victis que l'existence réserve à tous ceux qui en ont fait le tour. Cette révolte ultime contre le sort est sûrement la seule qu'ils se sont permise au terme d'une trajectoire toute d'acceptation, de conformisme et de frustrations consenties.

    ...

    Jamais auparavant il n'avait sollicité mon opinion pour une quelconque décision, surtout celle qui engageait la famille. Et voilà que, pour la première fois, dans sa dernière auberge, il me demande la permission de mourir ! La seule résolution dans laquelle il ne pouvait décemment m'inclure !

    ...

    Par cette curieuse indifférence que nous pouvons avoir pour nos parents et qui nous pousse à les faire passer apèrs tout le monde tant qu'ils sont vivants, je n'avais pas pris au sérieux leur projet, ni même entendu ce que leurs yeux disaient depuis des mois. Au bout de leurs forces, le visage chaviré de fatigue, le regard épuisé, ils semblaient soudain implorer mon aide.

    Pouvais-je m'ériger en juge de leur état ? Au nom de quelle valeur aurais-je pu contester cette conception radicale qu'ils s'étaient forgée de leur dignité ? Comment savoir si cette décision sans appel soulignait la défaillance de leur nature ou la vigueur de leur âme ? De quel droit me serais-je opposé à leur liberté essentielle ?

    ...

    Vous ne savez ni le jour ni l'heure.* Sagesse impérieuse qui trace les limites de la condition humaine, le début du domaine des dieux. Quel prix à payer pour sa transgression ?

    Très vite, j'ai compris que ce choix me destinait à en endosse la culpabilité. Soit j'accepte l'idée et je les accompagne au bout de leur décision au risque de me rendre complice de son issue, soit je la refuse énergiquement et je conserve les mains blanches au risque de me sentir coupable d'une trahison sans retour. Que j'adopte ou réfute le principe de leur ultime revendication de liberté, je suis condamné à l'indignité filiale. Je n'aime pas mes parents. Pas assez. Pas comme je le devrais. Qu'aurais dû être ma réaction si je les aimais vraiment ? Prier ? Hurler ? Me révolter ?

    ...

    Maintenant que l'échéance est imminente, qu'il ne leur reste plus qu'une quinzaine d'heures à vivre, maintenant que, seul dans mon ancienne chambre d'enfant, j'accompagne leur dernière nuit, je me sens travaillé de remords pour mes reproches, mes irritations, mes duretés, pour toutes ces cruelles et stupides manifestations de colère par lesquelles, pour me justifier, je croyais les relever de leur atonie, leur redonner de la volonté, rectifier les absurdités que leur désarroi leur faisait dire ou les maladresses futiles que leurs mains tremblotantes et contractées leur faisaient commetre.

    Ah, quel imbécile j'ai été ! Contrairement à tous ceux qui s'adressent les mêmes reproches en pareille circonstance, moi, je n'ai pas l'excuse de l'ignorance. Je sais.

    ...

    Que sait-on de ses parents ? Que sais-je des miens ? Pour moi, ils n'ont pas d'histoire. Ils ont toujours été présents à mes côtés quand je le désirais, comme une sorte d'évidence qui s'impose sans que j'ai à la questionner, ni même à m'en préoccuper. Au point que, quelques heures avant leur mort, je ne parviens toujours pas à me représenter leur disparition ni à en intérioriser la douleur. On ne s'est jamais parlé. On n'essayait pas de se connaître, de mieux se comprendre. Le respect et l'obéissance que je leur devais naturellement étaient les seules conditions nécessaires à notre relation. Pour le reste, il fallait apprendre le silence, taire ses sentiments, ses espoirs, ses projets. De temps en temps, de plus en plus souvent, comme une bulle qui vient crever à la surface d'une eau trop calme, un accès de violence : la colère du père, l'irritation de la mère, un mouvement de révolte du fils...

    ...

    Inévitablement, elle active les rumeurs les plus malveillantes. La pire m'est revenue aux oreilles la semaine dernière : ainsi me réjouirais-je de leur décision, l'aurais-je même encouragée, pourquoi pas forcée, avide de toucher au plus vite l'héritage. Certes, on ne peut imaginer chez les autres que les sentiments que l'on est capable d'éprouver. En ce sens, la rumeur ne dresse que le portrait de celui qui la colporte.

    ...

    Pourquoi usons-nous si mal du maigre temps qui nous est accordé ? Pourquoi la conscience même de notre échéance ne nous rend-elle pas meilleurs ?

    ...

    Écrasée par ses douleurs de dos, rongée de l'intérieur par la bactérie, humiliée par cette bosse apparue récemment vers l'omoplate droite, honteuse aussi de souiller parfois d'urine sa lingerie, elle s'active pourtant de toutes ses forces pour conjurer l'angoisse, se raccrochant au monde, à son entourager, refusant jusqu'au bout de se voir laide, maigre, voûtée et incontinente. Elle a la solitude fière, le désespoir digne de celle qui ne veut pas céder aux ravines. Pourquoi tant de souffrances et d'indignités pour simplement mourir ? N'est-ce donc pas assez que cette maigreur, que ces bras décharnés, que ces jambes fourbues, que ce corps rompu ? Faut-il encore qu'elle soit frappée dans ces restes de grâces et d'élégance qu'elle a su héroïquement préserver des outrages du temps, que la mort la dépouille de tout ce qui faisait en elle son orgueil, que son aristocratie naturelle soit dégradée jusqu'à l'animalité ?

    Tu t'es bien battue, maman ! Cette délivrance, tu l'as gagnée de haute lutte ! Demain, tu t'en iras debout, dignement...

    ...

    Il est tellement plus simple de se soumettre à la fatalité. C'est la liberté qui est insupportable, invalidante, tragique...

    ...

    Toute une vie à se taire, à garder des rancoeurs, des non-dits, des secrets par-devers soi. Et tous ces mots qui s'accumulent et pourrissent dans la gorge ! Qui rongent et dépriment ! On meurt aussi des mots qu'on n'a pas su dire.

    Mais je nourris encore l'espoir, avant qu'ils n'avalent le philtre fatal, que demain nous apportera cet instant de communion que j'attends depuis si longtemps...

    ...

    Leurs sentiments m'ont toujours semblé s'exprimer au travers d'une sorte de brouillard qui a fini pas assombrir mon paysage intérieur. Tristesse, ou gaieté, n'était jamais pleine ou entière, l'abandon aux émotions rigoureusement contrôlé, le désespoir faussé par la résignation, l'ivresse du bonheur par la conviction de sa vanité. Seule la colère trouve sa voie directe et se manifeste totalement. Aussi explosive qu'elle puisse être, elle sait toutefois se cantonner à la sphère privée et éviter l'inconvenance des débordements publics.

    ...

    Il me battait facilement, des gifles surtout dont la violence offrait un exutoire à sa colère, le plus souvent parce que j'essayais tant bien que mal de vivre mon enfance en trébuchant le moins possible sur les innombrables interdits et principes qui en restreignaient l'espace. (...) Je n'ai guère eu l'impression que ses coups fussent une fois mérités, si tant est que je puisse cautionner le principe. En s'adressant au corps sur le mode de la brutalité bien plus souvent que sur celui de la tendresse, il a imprimé en moi non seulement ce sentiment de solitude, d'abandon, d'exil qui ne m'a plus jamais quitté, mais surtout cet arrière-goût d'injustice indissociable des difficultés relationnelles qui ont jalonné nos trajectoires depuis que j'ai gagné si difficilement mon droit à l'autonomie.

    (...) Davantage que les gifles, ce que je lui reproche surtout, c'est de s'être rarement laissé aller à d'autres attitudes qu'à celle du censeur. Eût-il montré de l'affection que j'eusse accepté sa sévérité. Mais, faute d'avoir les mots, il n'avait que les gestes. Pourquoi ne surent-ils s'exprimer le plus souvent que dans la rudesse et la radicalité ?

    ...

    Maintenant, au moment d'écrire ces lignes, je ressens de la tristesse à l'idée que l'évocation de cette époque me fut comique. Et des remords en songeant que, souvent, je me suis exprimé à leur égard avec cette forme d'ironie condescendante qui pouvait leur donner l'impression, à mon insu, que je les méprisais, ou que je méprisais ce monde qui les avait vus naître et grandir, le monde de mes racines...

    ...

    Mon père, c'est la rectitude et la droiture incarnées, c'est la fidélité et l'honnêteté jusqu'à la naïveté, c'est l'honneur et le sens de la parole donnée jusqu'à la mort, c'est la travail, l'abnégation, la modestie, c'est la fierté qui n'attend rien des autres que sa propre reconnaissance... Mon père, c'est surtout une voix tonitruante qui n'a jamais su s'exprimer avec moi sur le ton de la douceur, c'est un éclat de colère, un torrent d'insultes, une intolérance crasse à tout ce qui ne valide pas son opinion, c'est un coup de pied au derrière ou une gifle, c'est une assignation au travail, une punition...

    Il avait deux visages (...), non pas un double fond ou une face cachée, mais deux manières d'être, ou plutôt de parler, qu'il savait adapter à son interlocuteur. Aux autres, à mes amis, à mes copines (...), il réservait un ton poli, plus neutre, une voix forte certes, mais contrôlée, sans brusquerie, assaisonnée d'un soupçon d'humour et agrémentée d'un sourire complice qui soulignaient des petits yeux malicieux. (...)

    Mais la politesse était réservée aux autres, aux invités, aux étrangers. Et je ne cachais pas mon étonnement lorsque mes amis me disaient avoir trouvé mon père "charmant et sympathique". Je ne m'en étonne plus depuis longtemps, ayant appris à reconnaître en lui cette autre face. Mais j'en éprouve davantage de regrets à constater que nous n'avons pas su nous parler autrement que sur le ton de la colère et de l'invective, et davantage de rancoeur à admettre que, sur ce point-là du moins, je n'en porte pas la responsabilité.

    ...

    Pendant des années, j'ai couru pour faire la preuve de ma propre existence, par crainte de mourir sans avoir été quelqu'un ; pendant des années, j'ai battu le monde en quête d'un lieu d'élection, j'ai cherché des familles d'adoption qui auraient su reconnaître mes mérités et incarner mes valeurs de référence. En pure perte, car c'est un simple regard initial qui eût dû me procurer l'assurance d'être quelque chose pour la vie. J'en ai longtemps voulu à mon père de m'avoir refusé ce regard. Je crois que je lui ne veux encore.

    (...) Je vivrai jusqu'au bout avec cette impression invalidante que mon père ne m'a jamais regardé. Non pas par indifférence, je l'ai compris plus tard - trop tardivement, le mal étant fait -, mais de peur que je n'attrappe la grosse tête. Il s'agit d'être discret en tout, de ne pas se mettre en avant ou d'attirer l'attention sur une prétendue qualité. "L'humilité est la reine des vertus", l'originalité, par définition suspecte, la source des vices que la paresse aurait miraculeusement épargnés. Tout signe distinctif se doit d'être aussitôt gommé : ne pas étaler ses succès, ses qualités, ses bonnes notes à l'école ; toujours taire ses revenus, le prix de ses vêtements et des plaisirs culinaires qu'on ose s'offrir parfois. Surtout, ne jamais vanter ses enfants à la cantonnade, ni même les regarder quand ils implorent qu'on les distingue des autres. Pendant des années, silencieusement, vainement, je n'ai cessé d'interpeller le regard de mon père...

    ...

    Je repense aussi à sa mère, ma grand-mère. C'était une de ces femmes fières, intelligentes, cultivées qui, deux générations plus tard, eussent fait de brillantes études et incarné cette mobilité sociale dont ma génération a profité et qu'elle a reçu comme un dû. Mais à cette époque, les femmes surtout devaient tenir leur place et seules les bégueules ambitionnaient par mariage de quitter leur milieu, leur condition, leur religion. J'ai toujours senti chez ma grand-mère, par une complicité implicite et précoce, cette solitude muette, cette blessure ouverte d'une vie peu conforme à ses potentialités parmi des êtres méritants certes, aux qualités respectables, mais en lesquels il lui était difficile de se reconnaître, avec lesquels il lui était impossible de partager (et je ne parle pas ici d'une quelconque supériorité, mais simplement d'une différence). Cette forme de névrose, d'une manière ou d'une autre - j'en suis convaincu -, a contaminé son fils unique, mon père.

    ...

    Approuver ou condamner une telle décision, l'admirer ou la mépriser, n'est pas la bonne attitude. Le silence serait plus approprié. Et mon père a eu probablement raison de m'y renvoyer. Aux limites de l'existence, aux territoires de l'extrême solitude, personne ne peut rien imposer à personne. La relation aux autres est coupée. Seul. Absolument seul à décider. Ce n'est même pas un droit inaliénable, c'est un état de fait intangible.

    ...

    Le véritable drame de notre existence n'est pas dans notre finitude, mais dans notre incapacité ontologique à communiquer et à sortir, ne serait-ce qu'un éclair de temps, de notre solitude existentielle. Ainsi ai-je entouré mes parents jusqu'à leur dernier souffle, ainsi avons-nous vécu sous le même toit leurs dernières vingt-quatre heures que nous n'avons pour autant jamais habité la même réalité, occupé le même espace, éprouvé le même chagrin. Il n'y a jamais eu, dans ce flux désordonné de vie et de mort, dans cette parenthèse de résignation et de souffrance, un langage univoque, une note commune qui les auraient scandés dans une harmonie poignante et lumineuse. La vie est comme un rêve qui s'efface et se termine en cauchemar...

    ...

    Pourquoi cet amour, ces espoirs, ces sacrifices, si tout doit mourir ? Pourquoi ce désir de vivre si d'emblée nous sommes condamnés à mort ? La fin ne fait pas sens, la fin c'est la frontière de l'absurde. Je n'ai jamais supporté les choses qui se terminent, surtout les histoires d'amour. Au point que, le plus souvent, j'ai préféré ne pas les commencer ou les terminer à l'état embryonnaire. Juste pour y goûter pour ne pas regretter l'occasion. Y mettre fin aussitôt pour ne pas éprouver la nostalgie de leur parfum. Cette délirante soif de joie, de plaisir, d'ivresse devrait être l'apanage des immortels. "Pourquoi suis-je né si ce n'était pas pour toujours ?" Cette question du roi de Ionesco est venue me hanter de manière obesessionnelle durant cette dernière visite. Elle me hantera sans cesse.

    ...

    Et vous, mes filles qui jouez dans le jardin et qui ne savez pas encore que vos parents sont mortels, qui les délaisserez pour quelques amourettes éphémères, les oublierez au premier vertige, les invectiverez à la moindre contrariété, les mépriserez même par moments, vous aussi vous leur demanderez pardon par-delà le tombeau d'avoir compris trop tardivement qu'ils étaient simplement humains, mais avec cet amour unique donné inconditionnellement dont vous aurez parfois abusé et de vraies souffrances que vous n'aurez pas suffisamment prises au sérieux. Vous aussi vous avancerez en titubant sur les "trop tard". Vous aussi vous attendrez l'ultime instant... et vous le raterez peut-être.

    ...

    (...) on accède parfois à l'essentiel par des actes en apparence improductifs...

    ...

    Pratiquer l'euthanasie, n'est-ce pas abdiquer, renoncer à toute quête d'amélioration, accepter un état de fait comme définitif, ouvrir la porte à des impératifs économiques douteux ? Ne vaudrait-il pas mieux convoquer toute notre énergie contre cette tentation à la démission ? Une société qui ne pratique pas l'euthanasie reste une société en recherche de solutions meilleures. Sommes-nous prêts à consentir les sacrifices nécessaires ?

    ...

    Le droit de vivre dans la dignité sollicite davantage nos responsabilités humaines et sociales que celui de légaliser une mort au nom d'une conception plus restrictive, phagocytée peut-être par des critères économiques inavouables dissimulés derrière l'étendard des grands principes que la modernité prétentieuse ne cesse d'agiter.

    ...

    Et quand les assurances refuseront de prendre en charge, comme certaines commencent à le faire, des médicaments trop coûteux en fin de vie, quand la gravité d'une maladie se mesurera aux sommes nécessaires pour la soigner, expirer sera définitivement devenu hors de prix. A moins d'un infarctus libérateur, plus personne, à part quelques très riches agonisants, ne pourra se payer le luxe d'une mort naturelle. Et la grande masse des citoyens déprimés trouvera alors sous ordonnance, au prix fort dans la pharmacie du supermarché le plus proche, un rayon de médicaments euthanasiques dont la publicité aura préalablement vanté les mérites.

    Veillez donc, car le temps viendra - il s'approche - où vous connaîtrez tous le jour et l'heure ! Ce ne sera plus un choix personnel légitime mais, un fait économique perfidement imposé à la conscience par une logique déshumanisée...

    ...

    Ai-je fait preuve de lâcheté, de légèreté, en acceptant d'emblée leur décision ? Aurais-je dû la combattre ? Contester énergiquement cette conviction de leur dignité ? Le problème se posait alors à moi de manière encore théorique. Comment comprendre la maladie quand on est en bonne santé ?

    ...

    Je me sens dépositaire d'un héritage que je ne peux transmettre, que j'ai dû renier, issu d'un milieu qui n'existe plus, imprégné de principes désuets qui ont empoisonné mon adolescence, dont j'admets secrètement la valeur tout en ne les respectant plus. Je me suis construit en trahison forcée avec les références essentielles de mon cadre social, mais en pleine conformité avec les idées de mon temps. (...) De cette trahison, source de malaise, il m'est resté une sourde culpabilité et un sentiment d'absurdité devant l'insignifiance de mes préoccupations d'intellectuel et de ma quête esthétique. Dans ma course vaine, je n'ai pu bien respirer ni dans un monde ni dans l'autre.

    ...

    (...) à maladie et déclin identiques, dans un monde qui aurait su préserver un sentiment d'avenir, où ils auraient pu se reconnaître, où ils auraient conservé leurs repères, auraient-ils pris la même décision ?

    ...

    Le passé n'est qu'une histoire qu'on se raconte et qui prend corps quelque part entre le désir de construire une image cohérente du réel et l'impossibilité d'une telle entreprise. Et l'histoire de ses parents probablement qu'une fiction qu'on se fabrique à la mesure de ses manques, de ses frustrations ou de ses regrets. A l'imagination de combler les interstices d'une connaissance forcément fragmentaire...

    ...

    Il faut savoir parfois suspendre son jugement devant un acte exceptionnel qui n'entre pas dans les normes de la morale commune.

  • Un été de trop d'Isabelle Aeschlimann

    Éditions Plaisir de lire - 375 pagesUnEteDeTrop.png

    Présentation de l'éditeur : Markus, quarante ans, marié, trois enfants, heureux en ménage, laisse momentanément sa famille derrière lui pour réaliser un projet professionnel à Berlin. Emilie, vingt-cinq ans, quitte son compagnon après une relation de quatre ans et, en pleine remise en questions, part effectuer un stage dans la capitale allemande. Entre les réminiscences d'un passé commun qu'ils croyaient définitivement enterré, et la tentation piquante de la découverte, ils se laissent tous deux emporter dans l'univers trépidant de la grande ville. Mais la liberté à un prix, et bientôt viendra le moment de faire un choix... L'énergie de Berlin, ville dynamique où tout paraît possible, rythme ce récit mêlant séductions, passions et cas de conscience. Un premier roman réussi qui remet au goût du jour les jeux de l’amour et du hasard, qui ne laissera personne indifférent.

    Ma note :

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     Broché : 17,50 euros / 23 CHF

    Prix de lancement jusqu'au 31/12/2012 : 15 euros / 17,50 CHF

    Un immense merci à l'auteur pour m'avoir généreusement proposé de découvrir son roman, pour son adorable dédicace et aux Éditions Plaisir de lire pour avoir mis le livre à ma disposition.

    Tous les livres. Je les aime tous. Mais j'ai une inclination particulière pour les premiers écrits. Ils ont certes les imperfections et maladresses des débutants mais ils ont surtout la puissance de la fraîcheur, de l'authenticité, du naturel, de la spontanéité de la première fois. Une fragilité émouvante qui, quand le style et la fertilité de l'imagination sont au rendez-vous, est une merveilleuse promesse d'avenir. Et qu'il est plaisant d'observer l'évolution, de regarder cette fragilité se transformer en assurance et la plume s'affirmer au fil des parutions !

    Cette affection singulière m'a conduite à être particulièrement enthousiasmée quand Isabelle Aeschlimann m'a proposé de me faire parvenir son premier roman. En incorrigible curieuse qui se respecte, j'ai trompé l'attente en fouinant çà et là sur le web afin d'un savoir davantage, notamment sur le blog de cette jeune auteur suisse-romande.

    J'ai découvert au fil de mes investigations une magnifique couverture qui, contrairement à ce que j'ai initialement pensé, n'est pas une illustration mais une photographie, prise à Berlin - le coeur de l'action d'Un été de trop -, puis retravaillée par la graphiste Lucie Rayser. C'est peut-être un détail pour vous, mais pour moi, une jolie jaquette veut dire beaucoup.

    J'ai également pu parcourir la revue de presse disponible sur le site de l'éditeur. J'y ai trouvé une interview de l'écrivain que j'ai particulièrement apprécié. Elle raconte avoir mis douze ans pour écrire ce roman, commencé du haut de sa vingtaine. L'auteur précise qu'il était nécessaire qu'elle "comprenne la vie, les hommes. A 21 ans, on idéalise complètement l'amour. J'avais besoin de nuances, de temps pour réaliser que les gens ne sont pas "noirs ou blancs", que c'est plus subtil". Un recul plutôt prometteur quant à la maturité de l'écriture.

    Et puis j'ai suis tombée sur le trailer du livre... Si j'ai a priori trouvé le principe de réaliser un petit film promotionnel original, j'ai rapidement déchanté. J'irais même jusqu'à dire que cette vidéo est plutôt une contre-publicité. Pour dire les choses comme je les ai ressenties à la fin du visionnage, j'ai clairement pensé que si un service de presse n'était pas mis à ma disposition, je n'aurais certainement pas acheté le livre. La mise en scène, les dialogues, le jeu des acteurs (je m'en excuse auprès de toutes les personnes ayant travaillé sur ce projet)... rien ne fonctionne et l'ensemble donne la sensation que l'on va être plongé dans un mauvais scénar de catégorie B. De quoi freiner les élans et refroidir les ambitions de découverte d'une nouvelle plume... Mais.

    Je ne saurais que conseiller aux potentiels lecteurs de ne pas regarder ce clip. Parce que n'étant pas du genre à m'arrêter à la première déconvenue, j'ai malgré tout lu le livre. Que dis-je, je ne l'ai pas simplement lu, je l'ai dévoré ! Impossible de le lâcher une fois commencé, j'y ai passé la nuit.

    Alors certes, pour en revenir aux propos initiaux, il y a quelques gaucheries. Le récit parfois se disperse, certaines pistes au fort potentiel ne sont pas ou trop peu exploitées et certains parti-pris, passablement manichéens, ont de cette naïveté propre au novice. Et pourtant.

    Oui, malgré toutes ces petites imperfections, l'histoire happe littéralement. L'apprentissage de la vie souhaité par Isabelle Aeschlimann avant de livrer un travail satisfaisant s'est révélé payant puisqu'elle nous offre une analyse fine des femmes et des hommes tels qu'ils sont amicalement, professionnellement et surtout, sentimentalement. Premières amours, mariage, liaison d'une nuit ou pour la vie, tromperie, manipulation, jalousie, désamour... Tous les jeux de séduction sont passés au crible avec un sens de l'observation pour le moins aiguisé. Les rebondissements sont nombreux, palpitants et bien que certaines bifurcations soient de temps à autres convenues, Un été de trop tient en haleine et surprend. La galerie de personnages n'est pas en reste puisqu'elle est pléthorique, aussi délicatement que cruellement réaliste. L'on s'attache ainsi à certains caractères et l'on adore en détester d'autres. C'est au final un tourbillon d'émotions sonnant profondément juste.

    Bref, le pari du premier roman est amplement réussi et laisse présager d'un avenir littéraire à surveiller de près.

    Ils en parlent aussi : Daniel Fattore, L'ivre de lire, Meelly, Marie-Hélène.

    Vous aimerez sûrement :

    Un mariage poids moyen de John Irving

    Le jeu des ombres de Louise Erdrich

    Le premier amour de Véronique Olmi

    Pastel fauve de Carmen Bramly

    Roman de l'au-delà de Matthias Politycki

    Extraits :

    Il vint s'agenouiller devant elle et enfouit son visage contre son ventre. Elle avait prévu que ce serait difficile. Qu'il ne l'accepterait pas. Il préférait qu'elle reste avec lui par pitié, plutôt qu'elle ne le quitte. Comment pouvait-on tomber aussi bas par amour ?

    ...

    Avec lui, elle n'avait jamais ressenti la plénitude de quelqu'un qui est arrivé à bon port, qui a trouvé son petit coin de paradis. Elle n'avait cessé de se demander si c'était bien lui, si leur relation ne pouvait pas être plus intense, si elle l'aimait vraiment, si, si et si. Des questions sans réponses, qui la laissaient frustrée et déboussolée.

    Il lui semblait que si elle trouvait le bon partenaire, elle ne se poserait plus toutes ces questions. Elle serait heureuse, tout simplement.

    ...

    Puis un jour, il avait fait une allusion à leur avenir et elle avait réalisé qu'elle ne l'imaginait pas avec lui. Elle voulait quelqu'un pour qui elle cultiverait une réelle fougue qui soit réciproque. Elle savait que c'était possible, elle savait que les sentiments pouvaient être intenses, obnubilants, vivifiants. En allemant, la "passion" se traduit par "Leidenschaft" et le verbe "leiden" signifie littéralement "souffrir". Je préfère aimer intensément et souffrir plutôt que de végéter en sécurité dans un couple dans lequel les émotions ne décollent pas du sol.

    ...

    Heureuse et épanouie, elle s'évertuait à pimenter sa relation en cherchant continuellement de nouvelles idées ou de nouveaux scénarios amoureux. A son sens, aimer était un art qui ne se prenait pas à la légère et méritait qu'on y investisse une grande part de son énergie.

    ...

    Le destin n'est pas une question de chance. C'est une question de choix : il n'est pas quelque chose qu'on doit attendre, mais qu'on doit accomplir.

    William Bryan

    ...

    Il fallait qu'il lui parle. Il n'avait rien à perdre. Oui, il fallait qu'il la retrouve et qu'il s'en prenne plein la figure. Il constaterait que ses souvenirs n'étaient qu'illusions et fantasmes, et il serait libéré de son passé qui s'obstinait à reprendre une place dans le présent.

    ...

    A l'époque de l'adolescence, on possède une sensibilité si exacerbée qu'on oscille sans cesse dans les émotions extrêmes. C'était épouvantablement éprouvant ! D'autant plus que le premier amour occupe une place spéciale dans la mémoire d'une vie, puisque c'est la découverte de quelque chose d'énorme, d'inconcevable auparavant.

    (...) Comme notre mémoire magnifie sélective magnifie ces anciens sentiments, on pense qu'on ne vivra jamais plus une histoire aussi forte. Elle devient exceptionnelle, inégalable.

    ...

    Elle s'en voulait d'avoir craqué, de l'avoir supplié. Elle avait inspiré de la pitié. Il n'y avait rien de plus efficace comme tue-l'amour. Elle ne se reconnaissait plus et se détestait.

    ...

    Elle ne savait pas quoi faire d'elle. Elle ne parvenait ni à se plonger dans un livre, ni dans un film et encore moins à être productive avec un pinceau. Elle ne pouvait qu'attendre que les minutes s'égrènent, traînantes et taquines.

    Elle se sentait nerveuse, coupable et heureuse.

  • La Fille de l'Eau de Sacha Goerg

    la fille de l'eau.jpgEditions Dargaud - 182 pages

    Présentation de l'éditeur : Un matin d'automne, une jeune femme travestie en homme arrive au pied d'une magnifique villa moderne. Elle espère découvrir, incognito, cette famille à qui son père a jugé nécessaire de cacher son existence.

    Avec ma tendance à rester à l'affût des nouveautés bd ou de celles dont on parle, je ne pouvais manquer La Fille de l'Eau dont la couv' m'a tout de suite tapé dans l'oeil.

    Cette production helvète par l'un des membres du collectif d'auteurs du premier feuilleton bd diffusé sur le web puis édité Les autres gens est un récit délicat et subtil à double titre.

    En premier lieu, ce roman graphique est avant tout un livre à contempler, comme mon coup de coeur visuel l'indique. Sacha Goerg offre un one shot très esthétique mêlant encre de Chine et aquarelle qui mettent particulièrement en valeur le décor végétal et minéral omniprésent. Ce cadre naturel éthéré est relevé par des aplats monochromes de couleurs tranchées, qui s'inscrivent notamment dans l'architecture de l'espace où se tient le huis clos ; architecture fondamentale quasi anthropomorphique dans l'histoire. L'originalité se retrouve, outre le trait, dans la construction qui sort du schéma classique de l'art séquentiel. L'absence de cases qui ont tendance à enfermer permet de faire la part belle aux couleurs pour un ensemble résolument contemporain.

    Mais au-delà de la remarquable performance graphique, La Fille de l'Eau est également un récit étrange très abouti, ponctué de touches oniriques et fantastiques. Cette introspection complexe aborde de nombreux sujets psychologiques de manière franche quoique tout en pudeur, ce qui tranche incroyablement avec le caractère explicite et parfois cru mais toujours sensuel du dessin.

    Si le thème initial de cet album intimiste est la quête identitaire d'une fille naturelle par le prisme de son père décédé, l'on découvre au fil du récit que l'éventail des thèmes abordés est très large : quête de soi, homosexualité, deuil mais aussi environnement ou encore art contemporain. La densité des thématiques est totalement maîtrisée. A aucun moment l'on ne se perd dans cette galerie de personnages ambigus, intenses et très différents qui ont pourtant un point commun, celui d'être enferrés dans des faux-semblants, des apparences trompeuses, des masques sensés les protéger, dissimuler leurs secrets, leurs faiblesses, leur mal-être, mais qui doivent immanquablement se fissurer pour mieux se révéler et se reconstruire.

    Sacha Goerg, fondateur des éditions L'employé du moi, comble savamment les non-dits de ses personnages par des dessins très expressifs. Il utilise de manière récurrente la métaphore pour ses démonstrations. Ainsi, la dualité entre le moi des protagonistes et ce qu'ils veulent bien laisser paraître est parfaitement représenté par la mise en scène passant sempiternellement de l'intérieur à l'extérieur de la maison. Et l'idée de la fêlure et de l'effondrement nécessaire pour repartir sur de bonnes bases sera lui aussi représenté dans la fin dramatique, quasi apocalyptique annoncée.

    Malgré mon analyse un brin intellectualisante je le concède, n'allez surtout pas croire que cette histoire est inaccessible ou prise de tête. Il n'en est rien. La Fille de l'Eau est une lecture certes inhabituelle aux accents psychologisant indéniables, mais c'est surtout un morceau de beauté et de poésie tout ce qu'il y a de plus agréable et rafraîchissant. Bref, une belle et intelligente bd que je vous recommande.

    L'interview de Sacha Goerg à propos de La Fille de l'Eau.

  • Rentrée littéraire : Pigeon, vole de Melinda Nadj Abonji

    A paraître le 23 août 2012pigeon, vole.jpg

    Editions Métailié - 238 pages

    Présentation de l'éditeur : Née en 1968 en Voïvodine (alors yougoslave, aujourd'hui en Serbie), Melinda Nadj Abonji a d'abord été élevée en hongrois par sa grand-mère. Elle a rejoint à six ans ses parents à Küsnacht, en Suisse. Deux patries, deux langues, deux libertés. C'est sur cette expérience que repose Pigeon, vole. La narratrice Ildikó Kocsis y raconte alternativement des histoires d'émigration et des anecdotes de Voïvodine. La famille Kocsis a trouvé son bonheur en Suisse. En 1993, elle ouvre son propre restaurant au village. Mais pour en arriver là, il aura fallu aux parents, Rosza et Miklós, de la force, de la patience et de l'humilité. Les deux filles, Nomi et Ildikó, donnent un coup de main mais aspirent à conquérir leur liberté. Elles ne veulent plus se laisser humilier et insulter parce que étrangères. Sur un ton vivace, coloré et plein d'esprit, Melinda Nadj Abonji raconte ces deux aspects d'une émigration et d'une intégration réussies. L'auteur démontre une grande virtuosité stylistique, capable de construire une forme musicale et un style extrêmement souple tout en conservant la limpidité de sa narration. Elle maîtrise ses différentes langues et en utilise musique et images pour élaborer ainsi une structure rythmique subtile, et pourtant facile à lire, elle nous conduit entre humour et tendresse à la fois à la recherche du secret du grand-père et à la poursuite des aspirations des deux soeurs. Le lecteur est aussi fasciné par la vitalité et la modernité de ces jeunes femmes que par le rythme de l’écriture.

    Abandon en page 78. Ce récit, en lice parmi les trente romans initialement sélectionnés pour le Prix Fnac, ne m'a pas convaincue. Les souvenirs d'enfance de l'auteur n'ont à mes yeux que peu de saveur et le style, des phrases interminables et confuses du fait d'un entremêlement des dialogues, des réflexions de la narratrice et des descriptions, a eu raison de ma volonté. L'éclairage sur la guerre en Yougoslavie et sur l'intégration réussie dans un pays - la Suisse - connu pour sa politique migratoire plutôt fermée étaient pourtant des matières riches à exploiter.

    Ma bonne foi m'oblige toutefois à souligner que ce livre à certainement plus que souffert de passer entre mes mains directement après Trois fois le loyer, l'extraordinaire pépite signée Julien Capron de cette rentrée littéraire.