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Littérature sud-africaine

  • Le Séducteur de Richard Mason

    Éditions Robert Laffont - 339 pagesle séducteur.jpg

    Présentation de l'éditeur : 1907. Piet, un jeune homme doté d'un charme irrésistible, se présente à la porte d'une demeure bourgeoise d'Amsterdam. Il a échappé à la grisaille des provinces pour gagner le quartier de la Courbe d'or. Il aspire désormais à bâtir sa propre fortune. Son atout : il a toujours exercé sur ses semblables, qu'ils soient hommes ou femmes, une puissante attraction sexuelle. Devenu le précepteur du fils des Vermeulen-Sickerts - une famille très en vue de la bonne société néerlandaise -, il s'emploie à percer à jour, grâce à un instinct farouche et aux confidences domestiques, chacun des habitants de cette maison à la rigueur toute protestante. Son élégance, sa délicatesse, sa quête de volupté le conduisent à s'immiscer dans leur vie, enfreignant les usages, transgressant les tabous, éveillant les sens. Pourtant, dans l'euphorie grisante du siècle qui se lève, au milieu des plaisirs et des tentations qu'il a seulement rêvés, Piet découvre que certaines des liaisons qu'il a cultivées peuvent se révéler dangereuses...

    Traduit de l'anglais par Aline Oudoul.

    Ma note :

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    Broché : 21 euros

    Ebook : 15,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Robert Laffont et à Babelio pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    Que de livres misant, tout ou partie, sur l'érotisme ! Le (discutable) phénomène Cinquante nuances de Grey aurait-il débridé les plumes des auteurs ? À moins que ce ne soit une spécificité toute britannique puisque Richard Mason, Sud-Africain de naissance, a grandit en Angleterre.

    Quoi qu'il en soit, les scènes sensuelles - pour ne pas dire sexuelles - du Séducteur sont l'incontestable point fort du livre. S'il est difficile d'écrire dans ce registre sans tomber dans la vulgarité ou le ridicule, l'auteur a su trouver la juste tonalité, livrant des scènes aussi esthétiques qu'exaltantes. N'en déplaise cependant aux pudibonds, ce roman n'a rien d'outrageusement licencieux.

    Passée la trempe de ces quelques scènes capiteuses et électrisantes, l'histoire, sans être désagréable, n'a pourtant pas le charme escompté. L'auteur a beau arguer dans la présentation de son livre - en français s'il vous plaît (so sexy !) - que l'idée centrale de son récit est de mettre en scène la Belle Époque, le cadre n'est qu'en filigrane et l'histoire de son héros aurait pu se dérouler en tout temps et en tous lieux. Le charme de l'époque en prend déjà un coup.

    Celui de son protagoniste aussi. Piet, d'extraction modeste et provinciale mais toutefois riche d'une éducation lui permettant de se fondre dans les plus honorables milieux, n'aspire qu'à s'élever dans le monde. Pour se faire, il compte moins sur son sens de l'étiquette que sur son physique avantageux et son talent de séducteur ravageur. Pour faire court, cette sorte de Don Juan du XXe siècle naissant n'est ni plus ni moins qu'un gigolo ambitieux pour ne pas dire arriviste, qui n'hésite pas à payer de sa personne pour parvenir à ses fins. À son opportunisme teinté de libertinage s'ajoutent une suffisance et une inconséquence propre à son jeune âge qui suffisent à gâter son charme. Sans compter que confronté à l'imprévu et aux aléas de l'existence, le jeune enjôleur a une chance aussi insolente qu'improbable qui achève de le rendre tout à fait insupportable. Finalement, Richard Mason illustre le principe sociologiquement démontré selon lequel tout réussi mieux aux gens dotés d'un physique avantageux, bien qu'à force de jouer avec le feu, Piet prend plus qu'à son tour le risque de se brûler les doigts...

    C'est donc avec plus d'exaspération que de plaisir que l'on suit ce Casanova des temps modernes gravir les échelons sans états d'âmes. Et de l'observer manipuler chacun des membres de la famille cossue amstellodamoise pour laquelle il est précepteur. Si l'on peut s'amuser, dans ce tableau de la bourgeoisie de l'époque et de ses moeurs, de l'apologie irrévérencieuse de l'adultère comme gage de sauvetage du couple en naufrage par l'auteur, son approche des troubles obsessionnels compulsifs voire de l'autisme du jeune élève de Piet est quant à elle totalement absurde. Et faire d'un malin qui se joue du linge sale d'une famille comme une autre le messie de ses membres est assez dérangeant et odieux...

    Après ce premier pas dans la bonne société, le jeune loup entend bien poursuivre sa quête de réussite en embarquant à bord d'un paquebot prestigieux. Et de remettre le couvert avec son audace et son ardeur, entre opportunes déveines et invraisemblables aubaines...

    Le "à suivre" final promet un second tome... Encore faudrait-il que le premier ne laisse pas à quai. Les aventures rocambolesques de ce jeune homme ne sont pas déplaisantes mais tout de même assez décevantes. Ce grand drame au sens théâtral manque résolument de crédibilité et de profondeur. Disons que c'est un divertissement léger dont les scènes torrides d'anthologie méritent le coup d'oeil.

    Ils en parlent aussi : Page des libraires, Les Échos.

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    Extrait :

    Piet Barol avait découvert, au détour de l'adolescence, son grand pouvoir de séduction sur la plupart des femmes et sur nombre d'hommes. Il était assez mûr pour en tirer parti, assez jeune pour se montrer impudent et assez expérimenté pour sentir qu'aujourd'hui, cela pourrait se révéler décisif.

  • Un passé en noir et blanc de Michiel Heyns

    Depuis hier en librairie.culture,citation,littérature,livre,roman,polar,afrique,afrique du sud,apartheid

    Éditions Philippe Rey - 318 pages

    Présentation de l'éditeur : Un matin de janvier 2010, Peter Jacobs, journaliste et écrivain vivant à Londres, débarque à Alfredville, sa ville natale, qu'il a quittée depuis plus de vingt ans. Curieux de voir ce qu'est devenu ce gros bourg afrikaner depuis la fin du régime d'apartheid, et attiré par l'idée d'écrire une série d'articles sur l'assassinat de sa cousine, la belle et intelligente Désirée, mariée au chef de la police locale, Hector Williams. Un Noir. Aujourd'hui accusé du meurtre de sa femme. Motif : la jalousie évidemment. Que pouvait-on attendre d'une telle union ? s'indigne la rumeur publique. L'enquête de Peter va durer dix jours. Afflux de souvenirs, rencontres cocasses, constat du peu d'évolution des mentalités, notamment ches les Blancs, et surtout profond trouble affectif. Peter, qui vient de se séparer de son compagnon jamaïcain James, comprend, en retrouvant Bennie, son meilleur ami de jeunesse, que le lien qui les unissait était en réalité beaucoup plus complexe. Or Bennie, désormais policier,  dirige le commissariat en attendant le procès de Williams, et semble étrangement mêlé au meurtre. Devenu acteur malgré lui d'une affaire aux rebondissements multiples, Peter plonge dans une histoire bouleversante qui remet sa vie totalement en question, à commencer par ses rapports avec son pays. Sera-t-il un éternel expatrié ?

    Traduit de l'anglo-sud-africain par Françoise Adelstein.

    Ma note :

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    Broché : 20 euros

    Un grand merci aux Éditions Philippe Rey pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Le parti pris des Éditions Philippe Rey - que j'apprécie davantage à chaque nouvelle lecture - est d'en appeler à la curiosité du lecteur par le biais de la publication d'auteurs de tous horizons, majeurs ou inédits en France. Fidèle à cette volonté éditoriale d'ouverture sur le monde, cette toute nouvelle parution nous conduit au coeur de l'Afrique du Sud.

    Émigré depuis vingt ans à Londres pour ne pas risquer sa peau sous les drapeaux, Peter, journaliste homosexuel fraîchement célibataire, décide d'un retour au pays natal dans le but de chroniquer le meurtre de sa cousine. Si la communauté s'accorde à penser qu'un crime était l'inexorable aboutissement d'une union mixte, tout n'est pas aussi simple...

    Précision nécessaire aux férus de polars : cette enquête, quoique menée et résolue comme il se doit, n'est qu'un prétexte. Si suspens, rebondissements et surprenant dénouement sont au rendez-vous, Un passé en noir et blanc est avant tout le portrait d'une Afrique du Sud post-apartheid. Clivages communautaires, condition homosexuelle, insécurité, corruption... Le protagoniste observe, compare passé et présent et tente de comprendre ce pays qu'il a quitté. Mais davantage que l'examen de la trajectoire surprenante d'une nation et de ses peuples entre deux époques, c'est une véritable réflexion sur l'appartenance à une patrie. L'auteur raconte entre les lignes avec brio la dichotomie de l'individu partagé entre deux nations, deux cultures : émigré d'un côté, immigré de l'autre, il est finalement apatride et devient étranger à la notion de "chez soi".

    Entre humour et tragédie, Michiel Heyns offre une analyse pertinente d'un pays produit de son histoire en évitant le facile écueil de la caricature ou du manichéisme, dépeint des personnages entiers et authentiques, érige une intrigue captivante et livre un questionnement intelligent sur les racines. Un roman subtil qui, à l'image du héros, invite au retour sur soi, à l'introspection. Un roman surtout engagé, qui dénonce la bêtise et clame haut et fort son appel à la tolérance et à l'égalité sous toutes leurs formes.

    Du 18 au 20 mai, l'auteur participera à la mise en avant des voix d'une "Afrique qui vient" à l'occasion du Festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo dont l'Afrique du Sud sera l'invitée d'honneur.

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    Un fusil dans la main, un poème dans la poche d'Emmanuel Dongala

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    Celles qui attendent de Fatou Diome

    Extraits :

    Ici, c'est l'Afrique, qui n'a pas fini de régler ses comptes avec l'Histoire, aux prises avec la chaleur et la sécheresse, les inondations et la famine, qu'elle affronte avec le même stoïcisme et la même inefficacité que tous ses autres malheurs.

    ...

    Si je veux être fidèle à ma résolution de courir tous les matins, c'est le moment. Je tente de me persuader que courir maintenant serait de l'excès de zèle, que j'ai bien droit à une journée de repos, que je ne dois pas soumettre mon organisme à tant de chocs en si peu de temps, que c'est probablement mauvais pour moi, mais le pion incrusté dans ma cervelle qui surveille mon mode de vie, en quelque sorte le double de ma conscience - moi le rejeton hybride de l'éthique calviniste de ma mère et de la folle énergie juive de mon père - ne l'entend pas de cette oreille. Sors et va courir, m'intime le pion, ce ne sera pas plus facile demain.

    J'obéis. Je sais d'expérience que l'inconfort moral suscité par le refus d'obéir à ces adjurations l'emporte sur la satisfaction à court terme.

    ...

    "(...) Comme on dit, mélanger de la bouse de vache avec de la glace ça n'améliore pas la bouse, mais c'est sûr que ça pourrit la glace." Elle s'écroule de rire. Mon sourire est un peu coincé, mais je ne veux pas faire tout un plat à propos de cette vieille blague raciste. Joy exprime probablement ce que pense une grande fraction des Blancs d'Alfredville (...).

    ...

    N'est-ce pas ce que je recherchais, ce compagnonnage simple, retrouver quelque chose du Bennie d'antan ? Non, je sais qu'il ne s'agit que d'âneries sentimentales. On ne retrouve pas plus les sentations simples que les amitiés perdues.

    ...

    Suis-je vraiment si inconstant ?

    ...

    Je sais que je parais condescendant mais je ne suis pas habitué à un tel étalage de sentiments. Dans mon milieu, l'ironie est de mise.

    ...

    Il se protège les yeux du soleil encore bas, cherche à me voir. Une impulsion bizarre me pousse à ne pas crier pour attirer son attention : il y a quelque chose de si intime à regarder quelqu'un qui ne se sait pas regardé.

    ...

    - (...) on ne connaît rien à la jalousie si on croit que la chronologie a de l'importance.

  • Rats et chiens de Conrad Botes

    Editions Cornélius - 72  pagesbotes.jpg

    Présentation de l'éditeur : Né dans une Afrique du Sud livrée aux délires ségrégationnistes de l'apartheid, dans un territoire entièrement dominé par le national-christianisme alors en vigueur, Conrad Botes s'est retrouvé, comme bon nombre de ses compatriotes, à devoir se débrouiller d'un pays schizophrène où s'affrontaient deux peuples, deux cultures, deux histoires, où la violence et l'oppression faisaient partie intégrante du quotidien. Refusant d'être le complice des bourreaux de circonstances, refusant tout autant de devenir l'otage des bonnes consciences tardives, de porter son choix sur Caïn ou Abel, Conrad Botes réclame avant tout le droit, non à la différence, mais à l'indifférence. Alors même que ses compatriotes préfèrent la culpabilité au désespoir, il se moque de l'idée d'un métissage rédempteur, d'une fraternité utopique et s'attache à dépeindre sans humeur les blessures et la mauvaise conscience qui dévore encore les âmes de son pays natal. Le Verbe s'est fait chair, mais aussi merde. Dans le charnier qu'est la vie, Botes n'oublie pas surtout que le mot "rat" est l'anagramme du mot "art". Son petit théâtre médico-légal taille dans le vif et met à jour la cruauté tapie au cœur de la culture, comme au sein de la nature. Dans son travail de peintre comme dans ses bandes dessinées s'invente donc un nouveau pop-art qui entretisse des lignes entre Goya et Disney, Borges et Hergé, Warhol et Posada, les comics et le vaudou, et retrouve la poésie surréaliste du livre de l'apocalypse. Dieu est haine, Dieu est meurtre, Dieu est vengeance. Pourtant, l'homme l'a bel et bien fabriqué à son image, alors pleurer ne sert à rien. Très loin de la vulgarité de la mauvaise conscience et de la pitié, Conrad Botes nous apprend en effet à rire de la mort et à répondre à son rictus osseux par notre plus beau sourire dentu.

    Angoulême ayant mis cette année la bd sud-africaine à l'honneur, tout le monde en a parlé et a décrété que c'était génial puisque l'élite en avait décidé ainsi.

    Sauf que.

    L'élite peut se tromper.

    Et si Conrad Botes a été encensé par tous ceux qui souhaitaient se mettre du côté des décideurs de tendances, j'ai quand même réussi à trouver une critique objective disant ce qui est : Rats et chiens de Conrad Botes, c'est à chier ! Le graphisme écorche la rétine et les scénarios (puisque tel est le pluriel préconisé par l'Académie française et non celui de scenarii), quand ils ne sont pas incompréhensibles, sont inintéressants mais surtout, dépourvus de tous les messages politico-existentialistes prêtés à l'auteur.

    A éviter absolument !

  • La saison des adieux de Karel Schoeman

    Editions 10/18 - 351 pagesla saison des adieux.jpg

    Quatrième de couv' : A la fin des années 70, l'Afrique du Sud est déchirée par l'intolérance et la répression. Adriaan, poète en langue afrikaans qui vit au Cap, est le témoin impuissant de l'effondrement de son pays. Les chars sillonnent la ville et le musée où il travaille, ultime symbole de l'humanisme contre la barbarie, ferme ses portes. Sans bien savoir pourquoi, et alors que ses amis s'exilent vers de meilleurs auspices, il fait le choix de rester sur cette terre qui l'a vu grandir. En proie au vertige, Adriaan invite à une réflexion sur la mémoire et la solitude. "Karel Schoeman est un écrivain de la pensée qui palpite. Au travers de dialogues tout en hésitations, en demi-mesures, en non-dits, il parvient à nous faire goûter le silence intérieur de ces gens pour qui la conversation est devenue monologue." Michèle Gazier, Télérama

    Première déception sur une recommandation de Lire. Ou tout du moins, un sentiment largement mitigé au sortir de cette laborieuse lecture. J'ai même cru un instant ne pas achever le tapuscrit. Mais une lectrice acharnée ne se refait pas. C'est donc pupilles traînantes que je me suis accrochée... et enfin libérée.

    J'ai probablement fait l'erreur de m'attendre à quelque chose de précis. Après une plongée au coeur du Zimbabwe dans La Plantation de Calixthe Beyala, j'ai pensé découvrir, à une frontière de là, une vision politico-historico-romancée de l'Afrique du Sud qui, au final, n'est apparu qu'en filigrane. L'apprentissage du pays ne se fait presque exclusivement qu'au travers d'interminables descriptions de lieux qui, malgré leur infinie poésie, n'ont pas rassasiées ma curiosité. Les introspections incessantes du protagoniste - blanc - m'ont semblées bien pâlichonnes au regard du contexte dans lequel elles prenaient vie.

    L'on peut penser, malgré l'engagement de l'auteur pour la cause des noirs de son pays, distingué par Nelson Mandela, que les origines occidentales ne permettent jamais une libération de la plume. Comme si la culpabilité empêchait de se confronter à la réalité et de parler ouvertement d'une Histoire aux conséquences pourtant indéniables.

    J'en retire malgré tout de magnifiques morceaux.

    Extraits :

    - Qu'est-ce que nous cherchons tous ? Tu crois que quelqu'un a la réponse ? La spontanéité, l'abandon, la confiance, je suppose - l'amour, la tendresse ; qui sait ? Peut-être un peu de compagnie, tout simplement. Mais dès que l'une de ces choses montre le bout de son nez, on sait que ce n'est pas non plus exactement ce que l'on imaginait, et on revient à la case départ.

    ...

    Il laissa tomber son livre sur ses genoux et se renversa en arrière, les yeux clos. Il était l'heure d'aller au lit, il y avait longtemps déjà qu'il aurait dû aller se coucher, il était beaucoup trop tard pour rester assis tout seul dans cette chambre solitaire au coeur de la ville silencieuse. Son imagination transforma en menaces le silence ambiant et le bouillonnement du sang dans ses oreilles, et l'ombre déformée sur le mur en mauvais présage. Il n'y avait pourtant rien, rien que lui, assis là, tout seul, lisant à cette heure tardive de la nuit ; rien ne s'était passé. La lumière crue de l'ampoule était muette.

    Il savait toutefois que, même s'il allait se coucher, il serait incapable de trouver le sommeil.

    ...

    Il sut que quelque chose était en train de se passer, de manière si profonde, si intuitive qu'il n'arrivait pas à l'exprimer par des mots. C'était comme des palpitations, monotones, irrégulières, si lointaines qu'elles en étaient inaudibles et presque impossibles à sentir, comme un battement de coeur hésitant entre la vie et la mort. Plus tard, elles s'amplifieraient et battraient de manière plus régulière, à son rythme - d'abord viendrait le rythme, ensuite seulement les mots ; mais pour le moment, il ne pouvait que rester là immobile, à attendre de se rendormir, sans pouvoir contrôler le processus qui s'était remis en route en lui. Il sut qu'il recommencerait à écrire ; d'abord le rythme, puis les mots, d'abord l'expérience, puis le rythme, puis les mots, et finalement il pourrait les coucher sur le papier, alors ce serait comme une sorte d'exorcisme, une libération. La seule chose qu'il fut capable de faire était d'attendre, immobile dans l'obscurité, et de garder les yeux fermés, rassuré par le battement faible de son pouls redevenu de nouveau perceptible.

    (...)

    Allongé dans l'obscurité, il regardait droit devant lui, désespérant de retrouver le sommeil ; la nuit pesait sur lui d'un poids de plus en plus lourd, et seul ce pouls monotone qui courait comme une fine veine à travers le silence et l'obscurité ambiante lui redonnait espoir. Il attendit, tout en sachant qu'il ne se rendormirait pas de sitôt, et compris que ce n'était plus ce battement irrégulier et rassurant qu'il écoutait, mais qu'il était en train d'essayer de toutes ses forces dde capter un son dans le grand silence environnant. Le hurlement des sirènes dans les rues, le cri soudain, le malheur ou la violence, étaient au moins manifestes. Lorsque tout est calme, tout, absolument tout est possible dans ce silence, n'importe quelle horreur peut prendre forme.

    ...

    Ca ne m'arrivera pas, pas à moi, pensaient-ils. L'homme en costume sombre avec sa mallette, arrêté dans une rafle en pleine rue, la femme à la valise violée dans le train, cette autre femme courant dans la rue parmi les ruines de la ville en flammes ; ces choses-là n'arrivent qu'aux autres, on lit ça dans les journaux. Pas à moi ! cria l'homme en s'abattant sur le sol comme un oiseau, visage ensanglanté, bras et jambes écartés. Pas à moi ! croyaient-ils tous dur comme fer ; et pourtant ça leur est arrivé à eux aussi, comme aux autres. Ce n'est que dans la douleur, avec difficulté, que nous apprîmes cette sagesse.

    ...

    - Je suppose qu'il arrive un moment où l'on est tellement prisonnier des circonstances que l'on a plus la liberté de prendre soi-même ses décisions, même si on les souhaite ; un moment où l'on comprend que la décision a déjà été prise il y a longtemps et qu'elle est irréversible, même si on ne s'en est pas rendu compte à l'époque.

    ...

    Les mots ne veulent plus rien dire, songea Adriaan avec lassitude. Ses pensées fluctuaient entre sa visite à Dekker, qui approchait, et les silhouettes tremblotantes qu'il venait de voir à l'écran ; des images, des expressions, des formules s'effondraient par pans entiers, réduites en poussière comme ces falaises friables à l'extrémité des continents. La terre ferme sur laquelle on pouvait, naguère encore, se tenir debour, s'ouvrait désormais en pleine mer ; les villages, sur le côté, étaient submergés par la marée, et plus rien, pas même le clocher d'une église, ne rappelait cet endroit. Il était devenu impossible, dans ce pays, de parler ; le souvenir de la vieille langue s'était pétrifié en hiéroglyphes incompréhensibles sur le papier dont les camelots enveloppaient leur marchandise. Plus aucune cloche ne résonnait sous les vagues.

    ...

    Il se renversa sur son siège, n'essayant même plus de prendre une part active à la conversation. Il était clair que tout ce qu'on attendait de lui, c'était l'écoute. Voilà ce qui arrive quand on vit seul, se dit-il, assis près de la lumière tamisée de la lampe, tout en observant son interlocuteur à travers la grande table qui les séparait : on se néglige, on mange salement et, pendant les longues journées passées à réfléchir, on accumule pensées et souvenirs. On a trop de temps pour observer, pour penser et pour se souvenir ; une fois le contact établi, le premier interlocuteur venu, du moins parmi les rares visiteurs admis à briser ce splendide isolement, devient le témoin, pour peu qu'il ne soit pas trop antipathique, de ce désir de communiquer, plus fort que toute considération d'hospitalité ou de politesse.

    ...

    - On pense qu'il n'y a que l'amour, dit Dekker lentement, une maison pour l'abriter, quatre murs pour le protéger de l'obscurité et du froid. Mais la maison n'est pas éternelle, l'argile s'effrite, le vent s'engouffre par les trous des pierres descellées. On s'imagine pouvoir se réfugier dans les bras de quelqu'un. A la rigueur, on s'endort dans les bras de l'autre, mais lorsqu'on se réveille, on est seul dans le noir. Alors on reste là, sans pouvoir se rendormir, et on se dit qu'on n'est pas complètement impuissant, qu'on peut toujours écrire, et le simple fait de savoir ça, en soi, est déjà une consolation. Alors on écrit, de moins on essaie, on couche les mots sur le papier et voilà, de nouveau c'est comme une libération, ou un exorcisme, bien que l'on ne comprenne jamais exactement comment cela s'est produit, bien que ce ne soit jamais exactement comme ça qu'on avait rêvé la chose. Pourtant on accepte, avec reconnaissance, et on continue. Mais ça non plus, ça ne dure pas ; pas plus que l'amour, que le travail, pas plus que les mots. Tout s'écroule, le vent finit par tout emporter.

    - Et après ? demanda Adriaan, voyant que Dekker s'était interrompu.

    Il haussa légèrement les épaules et sourit en lui-même.

    - Après, on est libre, dit-il simplement.

    ...

    - Il y a quelque chose qui est au-delà de l'amour, au-delà des mots, au-delà même de la création ; il m'a fallu attendre de vieillir pour apprendre cela. Quand on a parcouru un long chemin, qu'on est arrivé le plus loin possible, après avoir tout quitté, au moment où on pense qu'on ira pas plus loin - c'est là qu'on découvre que le voyage ne fait que débuter, et que la route ne va pas "plus loin" au sens où elle s'éloignerait de soi, mais qu'elle est en soi, à l'intérieur de soi. Alors on se laisse envelopper par le silence, on ne cherche plus rien, on existe simplement en soi-même et on éprouve une sorte de paix. Mais comme je disais, tout cela est au-delà des mots.

    ...

    Ceux qui avaient frappé autrui étaient frappés à leur tour, ceux qui avaient fait tomber autrui trébuchaient et tombaient à leur tour ; soudain nous comprîmes que ce sang sur nos mains était le nôtre et plus celui des autres. Les gens gisaient à terre dans la position qu'ils avaient en tombant, et nous, qui errions parmi les cadavres en hésitant afin de ramasser les vêtements épars, nous rendions compte avec surprise que cette veste était la nôtre, que ces chaussures étaient à notre pointure : pour la première fois, ces visages que nous voyions, tombés face contre terre, le nez dans la poussière, nous étaient familiers ; désormais, ces visages étaient les nôtres. De quel droit pensions-nous que nous serions les seuls à être épargnés ?

    Nous apprîmes l'humiliation, et nous apprîmes aussi à être humbles, à courber l'échine, à chercher parmi les cadavres, à nous traîner au-delà des barbelés des postes de contrôle, à attendre dans des files interminables dans les halls de gare et sur les quais ; enfin, du moins le croyons-nous. Laissez-nous espérer que nous avions appris à réfléchir, à comprendre, que nous avons appris la pitié et la compréhension, sans quoi nous n'aurions rien appris, et tout aurait été vain.