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Littérature sénégalaise

  • Tu seras partout chez toi d'Insa Sané

    Éditions Sarbacane - 213 pagestu seras partout chez toi.jpg

    Présentation de l'éditeur : Si tu dois t’en aller pour toujours, pars le matin, très tôt, comme Hansel et Gretel. Avant de m’abandonner, papa m’a dit « Tu seras partout chez toi ! » Mais, à 9 ans, on n’est pas costaud, même quand on se croit dur comme fer. À 9 ans, le pays que l’on chérit a le visage de « mon amoureuse ». Je le sais parce que j’ai 9 ans, et Yulia… Dieu que je l’aime ! Yulia, je la connais depuis le jour où on a coupé le cordon à mon nombril pour l’ancrer au sien. Donc, mon oiseau de fer a atterri de l’autre côté de la Terre, chez tata Belladone et tonton Chu-Jung. Mais « mon chez moi » je le retrouverai, quitte à faire les pires bêtises pour y aller ! Qu’importent les gorgones et les récifs, grâce à Brindille, la fille du voisin – le passeur du Styx –, je partirai…

    Ma note :

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    Broché : 15,50 euros

    Un grand merci aux Éditions Sarbacane et à Babelio pour m'avoir offert la possibilité de découvrir ce livre.

    Je ne savais a priori absolument pas à quoi m'attendre en me plongeant dans Tu seras partout chez toi. Une chose est sûre a posteriori, ma wish-list est un peu plus longue. Une fois encore. De manière aussi jubilatoire que désespérante, ma pile d'envies bouquins est définitivement le tonneau des Danaïdes...

    Bref, tout ça pour dire que j'ai carrément été séduite par ce récit d'Insa Sané. Il m'a convaincue de me plonger dans sa comédie urbaine qui a érigé ce slameur-rappeur-comédien-écrivain sénégalo-sarcellois au rang d'auteur majeur de sa génération.

    Insa Sané est de ceux qui possèdent une plume bien à eux. D'une écriture singulière ô combien chantante, il nous conte, par la voix d'un enfant au fond de laquelle l'on entend immanquablement celle du griot, l'enfance africaine, le déracinement, l'exil et l'intégration dans cette vaste arnaque qu'est le soit-disant Eldorado occidental. Un sujet maintes fois abordé que l'écrivain revisite de manière inédite et très personnelle grâce à une écriture mêlant savamment réalisme et onirisme.

    Avec verve, il construit une fable touchante qui est la parfaite synthèse de la modernité urbaine et de l'ancestralité africaine. Il nous entraîne ainsi avec beaucoup d'émotions et de justesse dans la nostalgie de l'enfance et le caractère fantastique ne fait qu'ajouter à la puissance du récit. L'on se plaît à reconnaître ici ou là des allusions aux légendes et histoires classiques, inspirées de ses deux cultures pour ériger sa propre légende, marquer son empreinte et faire cet indispensable lien entre tradition d'hier et codes d'aujourd'hui. Impossible de lire Tu seras partout chez toi sans voir dans le petit Sény le pendant masculin africain la petite Alice britannique.

    Dans cette histoire, Insa Sané aborde les diverses tragédies humaines engendrées par l'exil et les migrations clandestines. Des propos durs dont la gravité, aussi présente soit-elle, ne prend jamais le pas sur la poésie ou les pointes d'humour savamment distillées. Une manière d'appréhender des réalités bouleversantes avec pudeur, sans misérabilisme. Et si le lecteur adulte auquel s'adresse aussi cette narration saura voir par avance où le Sény de Sané l'entraîne parfois, gageons que les lecteurs plus inexpérimentés n'y verront que du feu et serons aussi étonnés que transportés mais surtout, utilement ébranlés et humainement transformés.

    Un texte profond, humain, qui compte parmi ceux qui aident à grandir. Même quand on est déjà grand.

    Ils en parlent aussi : Stella, Swamp, Doszen.

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    Les Arpents d'Alan Wildsmith

    Extraits :

    Elle voulait parler. Parler ?! J'avais entendu dire par les plus grandes personnes que les filles adorent "parler" ; surtout quand nous, les garçons, on n'y est pas disposés : avant un baiser ; après ; quand on tombe de sommeil ; au petit matin ; quand c'est surtout pas le moment...

    ...

    - Tu as quel âge ?!

    Elle connaissait parfaitement la réponse. Je crois que quand les grandes personnes posent des questions aussi simples, c'est pour faire diversion, parce qu'ils n'ont plus la force de regarder l'enfance en face.

    - A neuf ans, on ne pleure pas comme un bébé ! Maintenant, tu vas sécher tes larmes et tu vas être courageux. Tu veux que je sois fière de toi ? Alors arrête ! Tout de suite !...

    Ben oui ! Bien sûr, je voulais que Maman soit fière de moi, tous les jours, tout le temps ; mais pas loin d'elle. Je ne pouvais pas imaginer ne plus la sentir, la voir, la savoir là, à côté de moi ! C'est quoi ces histoire ?! Maman, Papa, c'est une mauvaise blague, franchement ? Hein ?! Vous pouvez me le dire maintenant !...

    ...

    - Mais Papa, j'ai fait une bêtise ?

    Là, il a pris cette voix qu'il avait le soir, lorsqu'il me racontait des histoires avec des animaux fantastiques, des sorciers, des chasseurs et des guerrières. Ces histoires qui finissent bien à la fin.

    - Mon grand garçon. Ce n'est pas une punition : c'est une récompense. Tu vas de l'autre côté du monde. Qu'est-ce que j'aimerais être à ta place ! L'Odyssée d'Ulysse ou Les Voyages de Gulliver, ce sont des promenades de santé à côté de ce que tu vas vivre ! Je suis sûr que sur ta route, tu apercevras le titan Atlas portant la voûte céleste sur ses épaules... Oh, la chance ! Tu sais, ce n'est pas facile d'atteindre le pays où tu te rends. Beaucoup de gens ont tenté d'aller là-bas, mais très peu ont réussi. Ton oncle et ta tante sont arrivés à bon port. Et je sais que toi, tu y arriveras aussi. Tu es plus courageux que le soldat de plomb et, bientôt, des ailes te pousseront sur les épaules et tu sauras t'échapper de n'importe quel dédale - tu te souviens de Dédale, hein ?... Oui mon garçon, sans te brûler les ailes. Tu sais, dans le pays où tu vas, les hommes marchent en lévitation. Tu comprends ce que ça veut dire, hein ? Oui, ils marchent au-dessus du sol. Tu veux apprendre à marcher dans les airs ? Là-bas, tu pourras. Mon chéri, si tu ne pars pas, tu risques de finir comme le serpent... le dragon condamné à marcher sur le ventre... tu te souviens, n'est-ce pas ?

    ...

    De l'autre côté de la Terre, au pays des Hommes Pressés, les gens marchaient. Ils marchaient plus vite que chez moi, mais ils marchaient quand même. Quelle déception ! Papa savait-il donc, lui aussi, dire les mensonges qui se croient durs comme fer ?... ou peut-être que l'avion m'avait largué dans le mauvais aéroport ? Ce que je découvrais n'était pas la cité du soleil, mais un univers qui filait le moral dans les chaussettes.

    Des hommes, il y en avait partout. Même le jour de la foire, au village, je n'avais jamais vu autant de monde ! Une foule grouillante de gens solitaires pris dans leurs silences respectifs. Des hommes grands, petits, moyens, gros, maigres, moyens, beaux, moches, moyens...

    ...

    Je crois que quand les grandes personnes répondent par un "Parce que" à des questions aussi simples, c'est encore pour faire diversion. Parce que vraiment ça doit être dur, de regarder l'enfance en face.

    ...

    Et voilà comment j'ai appris qu'au Pays des Hommes Pressés, on a le droit de décliner les présents. Le savoir doit vivre différemment selon l'endroit où l'on se trouve, pas vrai ?

    ...

    Une fille blessée, même un tout petit brin de fleur, ne pleure pas à la face du monde ; (...).

    ...

    Chez moi, c'est vrai, on dit qu'il y a bien plus de choix qui sont dictés par le désespoir que de voies ouvertes aux résignés.

    ...

    Brindille s'était effondrée. Elle reposait, les bras las, autour de ses cuisses à demi enfoncées dans la boue. Elle ne tentait même plus de dissimuler sa frouillardise, et comme elle n'avait plus mon bras en guise de doudou, elle s'est mise à pleurer. Parfois, rarement, les filles, surtout les petits brins de fleurs, osent pleurer à la face du monde. A vrai dire, moi aussi, j'aurais bien aimé pleurer des rivières, mais je n'avais pas su trouver le sentier des chagrins, ce ruisseau qui en se jetans dans le fleuve de nos peines éponge en quelques tourbillons le torrent des larmes ; alors, j'ai fait l'homme. Chacun agit avec ses armes, pas vrai ?

    ...

    On n'aura jamais à se dire adieu. TOI ? Ne te retourne pas. JAMAIS ! Va de l'avant. TOUJOURS ! Tant pis pour les larmes. Tant pis pour nous. Tant pis pour les espoirs fous d'un "Il était une fois" qui nous aura laissés sur le bas-côté. Tu m'aimeras plus loin. Je t'aimerai ailleurs. Ensemble, on tournera la page du plus beau des romans - sans tristesse ni rancoeur. Demain sera heureux. Promis ! Juré ! Juré ! Craché ! En vérité, l'éternité est aussi éphémère qu'un "Je t'aime" suspendu entre la vie et la mort.

    ...

    Une fille effrayée, même un tout petit brin de fleur, s'effondre pas aux yeux du monde. Jamais. Le courage c'est ça, je crois bien - quand on a peur mais qu'on avance quand même ; sinon, c'est qu'on est fou, point.

    ...

    Une fille blessée, même un tout petit brin de fleur, ne pleure pas à la face du monde, même quand ce visage impitoyable est celui de sa rivale.

  • Celles qui attendent de Fatou Diome

    celles qui attendent.jpgEditions Flammarion - 327 pages

    Présentation de l'éditeur : Arame et Bougna, mères de Lamine et Issa, clandestins partis pour l'Europe, ne comptaient plus leurs printemps ; chacune étaient la sentinelle vouée et dévouée à la sauvegarde des siens, le pilier qui tenait la demeure sur les galeries creusées par l'absence. Coumba et Daba, jeunes épouses des deux émigrés, humaient leurs premières roses : assoifées d'amour, d'avenir et de modernité, elles s'étaient lancées, sans réserve, sur une piste du bonheur devenue peu à peu leur chemin de croix. La vie n'attend pas les absents : les amours varient, les secrets de famille affleurent, les petites et grandes trahisons alimentent la chronique sociale et déterminent la nature des retrouvailles. Le visage qu'on retrouve n'est pas forcément celui qu'on attendait...

    La célèbre auteur du Ventre de l'Atlantique dépeint d'une façon à nulle autre pareille l'Afrique, dans sa tradition, dans son histoire et son rapport à l'Occident. Les voix de ses personnages sont profondes et résonnent longtempts tant elles sont sincères, justes.

    Ici, plus qu'un portrait de la triste réalité de l'émigration de ses compatriotes (les difficultés à l'arrivée, les mensonges entretenus au retour...), c'est un véritable éloge à la femme africaine, forte et courageuse. Et résignée. Le rythme narratif est aussi lent - sans jamais être lourd - que l'attente de ces mères, ces épouses, qui s'érigent en patience incarnée. Seul l'achèvement de cette histoire nous rappelle qu'il ne s'agit que d'un roman.

    Extraits :

    - Attention hein ! Si tu ne sais pas qui tu es, prends-toi pour qui tu veux, mais reste humble : on ne dédaigne pas le son quand on n'a pas de mil !

    ...

    Supporter, son expérience l'avait persuadée que sa colonne vertébrale ne devait servir qu'à cela. Comment aurait-elle pu imaginer autre chose ? Supporter, sans supputer d'issue, elle ne connaissait que cela. Alors, elle courait, titubait, trébuchait, tombait, se relevait et poursuivait son chemin, sans jamais se débarrasser de son fardeau. Il y a tant d'Hercule hors de l'arène. Tous ces gens qui savent qu'ils ne seront jamais honorés pour les prouesses qu'ils accomplissent au quotidien et qui ne réclament rien, Arame étaient de ceux-là.

    ...

    L'inquiètude planait, la tristesse aussi, mais l'urgence de joindre les deux bouts maintenait le cycle habituel des activités. Le blues au fond de l'oreiller, la déprime passive, c'est un luxe offert à ceux qui peuvent compter sur leurs réserves. Les autres, qui savent leur grenier vide, n'ont pas le temps de couver leurs états d'âme sous une couette, ils les transportent au fond d'eux pour négocier les virages.

    ...

    Quand l'hiver faisait regretter aux Sahéliens les chaudes caresses de l'harmattan, ils se regroupaient chez lui, prolongeait les séances de thé et les débat rebondissaient. "L'immigration choisie", même les analphabètes parmi eux avaient leur idée sur la question : les immigrés, cheptel de l'Occident ! disaient-ils, une idée qu'un honnête énarque ne pouvait contredire. Et quand, à la télé, les barons de l'extrême-droite éructaient, pestaient, tempêtaient, pêle-mêle contre les immigrés, les banlieues et les aides sociales supposées engraisser les étrangers, le petit groupe, qui ne comptait pas d'analyste parmi ses membres, n'était pas pour autant à court de répliques. Ils se référaient tous à leur situation réelle et à la sagesse de leur village pour évaluer leur place sur l'échiquier de l'économie mondiale.

    Ces hordes d'affamés qui arrivent en rafiot, si l'Europe de Schengen, avec ses navires de guerre, ses radars et ses avions de chasse les laisse fouler son sol, c'est qu'elle en tire parti : plus ils sont nombreux, plus il est aisé de les asservir. On reconnaît la fortune du Peulh au nombre de ses bêtes. (...) Alors, quand on entend "immigration choisie", on ne peut que se demander : qui choisit qui, comment et pour quoi faire ?

  • Une si longue lettre de Mariama Bâ

    Editions Privat-Le Rocher - 165 pages

    Quatrième de couv' : Une si longue lettre est une oeuvre majeure, pour ce qu'elle dit de la condition des femmes. Au coeur de ce roman, la lettre que l'une d'elles, Ramatoulaye, adresse à sa meilleure amie, pendant la réclusion traditionnelle qui be890b76d2384ac9104db9b6b1390735.jpgsuit son veuvage. Elle y évoque leurs souvenirs heureux d'étudiantes impatientes de changer le monde, et cet espoir suscité par les Indépendances. Mais elle rappelle aussi les mariages forcés, l'absence de droits des femmes. Et tandis que sa belle-famille vient prestement reprendre les affaires du défunt, Ramatoulaye évoque avec douleur le jour où son mari prit une seconde épouse, plus jeune, ruinant vingt-cinq années de vie commune et d'amour. La Sénégalaise Mariama Bâ et la première romancière africaine à décrire avec une telle lumière la place faite aux femmes dans sa société.

    Si mes premiers pas littéraires sur le continent africain furent quelque peu chancelants (nouvelle culture, nouveau langage, nouveaux usages... nouvelle écriture), je ne fus au final déçue que par la longueur du texte, ou plus exactement son absence de longueur. D'une plume extrêment avisée sans pour autant mâcher ses mots, Mariama Bâ nous entraîne dans cette époque transitionnelle entre l'Afrique d'hier et celle d'aujourd'hui. De l'opposition entre le respect des anciens et les aspirations des nouvelles générations, les traditions ancestrales et le monde nouveau, le devoir et le vouloir des femmes... Mariama Bâ nous présente le tiraillement perpétuel d'un pays, de son pays qui, grâce à une inépuisable espérance, ne renonce pas à accoucher de lui-même.

    Extraits :

    On ne prend pas rendez-vous avec le destin. Le destin empoigne qui il veut, quand il veut. Dans le sens de vos désirs, il vous apporte la plénitude. Mais le plus souvent, il déséquilibre et heurte. Alors, on subit.

    ...

    Pour vaincre ma rancoeur, je pense à la destinée humaine. Chaque vie recèle une parcelle d'héroïsme, un héroïsme obscur fait d'abdications, de renoncements et d'aquiescements, sous le fouet impitoyable de la fatalité.

    Je pense aux aveugles du monde entier qui se meurent dans le noir. Je pense aux paralytiques du monde entier qui se traînent. Je pense au lépreux du monde entier que leur mal ampute.

    Victimes d'un triste sort que vous n'avez pas choisi, que sont, à côté de vos lamentations, mes démêlés, motivés cruellement, avec un mort qui n'a plus de mainmise sur ma destinée ? Justiciers, vous auriez pu, en liguant vos désespoirs, rendre tremblants ceux que la richesse enivre, ceux que le hasard favorise. Vous auriez pu, en une horde puissante de sa répugnance et de sa révolte, cracher le pain que votre faim convoite.

    Votre stoïcisme fait de vous non des violents, non des inquiétants, mais de véritables héros, inconnus de grande histoire, qui ne dérangent jamais l'ordre établi, malgré votre situation misérable.

    Je répète, que sont, à côté de vos tares visibles, les infirmités morales dont vous n'êtes d'ailleurs pas à l'abri ? En pensant à vous, je rends grâce à Dieu de mes yeux qui embrassent chaque jour le ciel et la terre. Si la fatigue morale m'ankylose aujourd'hui, elle désertera demain mon corps. Alors, ma jambe délivrée me portera lentement et, à nouveau, j'aurai autour de moi l'iode et le bleu de la mer. Seront miens l'étoile et le nuage blanc. Le souffle du vent rafraîchira encore mon front. Je m'étendrai, je me retournerai, je vibrerai. Ô ! santé, habite-moi. Ô ! santé...

    Mes efforts ne me détournent pas longtemps de ma déception. Je pense au nourrisson orphelin à peine né. Je pense à l'aveugle qui ne verra jamais le sourire de son enfant. Je pense au calvaire du manchot... Je pense... Mais mon découragement persiste, mais ma rancoeur demeure, mais déferlent en moi les vagues d'une immense tristesse !

    ...

    Alors que la femme puise, dans le cours des ans, la force de s'attacher, malgré le vieillissement de son compagnon, l'homme, lui, rétrécit de plus en plus son champ de tendresse. Son oeil égoïste regarde par-dessus l'épaule de sa conjointe. Il compare ce qu'il eut à ce qu'il n'a plus, ce qu'il a à ce qu'il pourrait avoir.

    ...

    Le sang des blessures coagulé dessine sur le sol des taches sombres et répugnantes. Tout en les brossant, je pense à l'identité des hommes : même sang rouge irriguant les mêmes organes. Ces organes, situés aux mêmes endroits, remplissent les mêmes fonctions. Les mêmes remèdes soignent les mêmes maux sous tous les cieux, que l'individu soit noir ou blanc : tout unit les hommes. Alors, pourquoi s'entretuent-ils dans des batailles ignobles pour des causes futiles en regard des massacres de vies humaines ? Que de guerres dévastatrices ! Et pourtant, l'homme se prend pour une créature supérieure. A quoi lui sert son intelligence ? Son intelligence enfante aussi bien le beau que le mal, plus souvent le mal que le bien.