06.11.2009

Kiki de Montparnasse de Catel & Bocquet

kiki.jpgEditions Casterman - 374 pages

Scénario : José-Louis Bocquet - Dessin : Catel

Quatrième de couv' : Jamais Kiki ne fera la même chose trois jours d'affilée, jamais, jamais, jamais !

Présentation : Dans le Montparnasse de bohème et de génie des années 1920, Kiki réussit à s'extraire de la misère pour devenir l'une des figures les plus charismatiques de l'avant-garde de l'entre-deux-guerres. Compagne de Man Ray auquel elle inspirera ses photos les plus mythiques, elle sera immortalisée par Kisling, Foujita, Per Krohg, Calder, Utrillo ou Léger. Mais si Kiki est la muse d'une génération qui cherche à évacuer la gueule de bois de la Grande Guerre, elle est avant tout une des premières femmes émancipées de ce siècle. Au-delà de la liberté sexuelle et sentimentale qu'elle s'accorde, Kiki s'impose par une liberté de ton, de parole et de pensée qui ne relève d'aucune école autre que celle de la vie...

Grandeur et décadence de LA muse des années folles. En effet, de son vrai nom Alice Ernestine Prin, Kiki, tour à tour chanteuse, danseuse, gérante de cabaret, peintre et actrice de cinéma, fut surtout l'égérie et l'amante des plus grands artistes de l'époque (Soutine, Modigliani, Picasso, Cocteau, Breton, Eluard...) qu'elle réunit dans son giron, passant ainsi de la petite bâtarde miséreuse provinciale à la Reine de Montparnasse... Avant de mourir seule, décatie, ravagée par la drogue et l'alcool (une fin aussi abrupte que la façon dont elle est traitée dans l'ouvrage : seulement 10 pages sur presque 400 !).

Bien plus qu'un grand destin retracé, ce livre est également un premier pas dans l'histoire de l'art de cette époque. Entre Dadaïstes et Surréalistes, les noms célèbres défilent mais il faudra, pour en savoir davantage, se reporter aux biographies de fin d'ouvrage ou à d'autres sources puisqu'ici, les maîtres ne sont pas appréhendés dans leur être, leur profondeur ou leur art, mais uniquement dans leur rapport, parfois furtif, d'avec Kiki.

Mais ce livre est avant tout le cri d'une femme. Le cri d'une femme qui veut exister dans une époque qui le lui interdit. Le cri d'une femme qui doit se vendre pour survivre. Le cri d'une femme qui jusqu'au bout, même abandonnée, ne de départira jamais de sa gouaille.

Seule erreur à mon avis, celle de traiter l'ouvrage en noir et blanc. L'on peut en effet s'interroger sur ce choix de la forme alors que le fond nous parle de photo, de peinture.

Au final, ça se lit bien mais ce n'est pas un incontournable. Disons que c'est une bonne ébauche pour ceux qui voudraient en savoir davantage sur cette époque. Artistique or not.

05.10.2009

Le Chat du Rabbin de Joann Sfar

Editions Dargaud

Tome 1 : La Bar-Mitsva, préface de Eliette Abécassis

Tome 2 : Le Malka des Lions, préface de Fellag

Tome 3 : L'Exode, préface de Georges Moustaki

Tome 4 : Le Paradis terrestre, préface de Jean "Moebius" Giraud

Tome 5 : Jérusalem d'Afrique, préface de Philippe Val

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Présentation de l'éditeur : Pendant félin de Socrate le demi-chien, le Chat du Rabbin essaye de répondre à une question fondamentale : peut-on apprendre la torah à un chat, fut il doué de parole ? La réponse est une fable savoureuse, d'une intelligence rare qui réjouira les amateurs d'Orient, de jolies femmes et de métaphysique. Sfar, qui est né lui-même dans une famille juive, met en scène une communauté juive du début du XXe siècle, à Alger. Dans un décor luxuriant de tissus, carrelages et tapis orientaux, il plante un héros qui semble sorti d'une poubelle : un chat écorché, anguleux, l'air d'avoir avalé un sac de clous - hilarant. Têtu comme une bourrique et pas toujours avenant (bien que capable de tendresses renversantes), il a aussi avalé ce qui se fait de mieux en matière de raisonnement vicelard, thèse, antithèse, etc. Le résultat est une sorte de conte initiatique d'une grande beauté, où l'on apprend bien des choses sur l'usage de la parole, de la vérité et du mensonge. Une merveille de subtilité, d'émotion et d'ironie.

Quand on commence par le vrai commencement que d'aucuns zappent souvent, l'on espère que la suite sera aussi délectable que les excellentes préfaces.

C'est le cas.

D'ailleurs, cette savoureuse aventure philosophique aux brillantes digressions théologiques est une telle réussite que le film d'animation devrait sortir très prochainement. Prêteront leux voix aux personnages hauts en couleurs François Morel (le chat), Maurice Bénichou (le rabbin), Hafsia Herzi (Zlabya) ainsi que Jean-Pierre Kalfon ou encore Marguerite Abouët (auteur d'Aya de Yopougon dont le tome 5, c'est à noter, est à paraître le 5 novembre et l'adaptation cinématographique est dans le pipe).

C'est pédagogique, c'est farfelu, c'est profond... Bref, c'est drôlement génial, génialement drôle et les dessins sont fantastiques.

30.09.2009

J'étais l'origine du monde de Christine Orban

Editions Albin Michel - 138 pagesorban.jpg

Quatrième de couv' : "Que pouvait-il me demander de plus ? L'inimaginable, il l'a pourtant imaginé. Il ne m'a pas dit : 'Je veux peindre ton sexe, les jambes ouvertes.' Non, ce fut dit différemment. Mais dit. Comment a-t-il osé ? Comment ai-je pu accepter ?" En 1866, Gustave Courbet peignait "L'origine du monde", oeuvre sulfureuse et teintée de mystère, longtemps tenue à l'abri des regards indiscrets. Christine Orban fait revivre sous sa plume Joanna Hifferman, modèle imaginaire de ce tableau unique, fruit d'une démarche artistique poussée à l'extrême et de la folie amoureuse d'un homme. Après avoir livré son corps, c'est le trouble d'un choix que la femme vient exposer crûment. Que sont la honte et la pudeur face au génie ?

En novembre 2006, le voisinage de la Galerie Helenbek de Nice a fait interdire l'exposition en vitrine d'un tableau hommage à Gustave Courbet, représentant un sexe féminin. Les assauts de pudeur de la population niçoise face à cette oeuvre ont bien démontré que le temps, dont on dit qu'il efface les blessures, n'agit pas de même avec la pruderie, la pudibonderie des âmes puritaines. Je conseille vivement à ces retardataires d'un bon siècle dont l'esprit est le plus mal placé, tout autant qu'aux autres, la lecture de ce magnifique livre qui dépeint une fiction que je me plais à imaginer vraie, en véritable amoureuse de la passion et non de la pornographie.Le démon des mots Charlotte Sapin

Extraits :

La nuit tombait, je me suis éloignée de quelques pas vers la mer plate des fins de journée, un vent léger jouait avec ma robe et mes cheveux. Gustave m'a suivie et il est resté à mes côtés à regarder l'horizon comme moi. Après un long silence, il m'a dit : "Je vais vous aimer." Et il est reparti près du feu.
L'Origine de monde est-elle née, dans son esprit, ce soir-là ?

Il m'a laissée seule avec ces mots ; à moi de décider l'usage que je voulais en faire. A moi de savoir si je voulais être aimée par lui ou pas.

L'amour m'effraie. On monte très haut dans le ciel et on n'est jamais sûr de rien, juste de la chute. J'avais donné ma candeur, mes rêves à un homme qui n'en avait rien fait. Je pensais être guérie, et pourtant les paroles de Gustave m'ont troublée. Cette simple promesse d'amour dénotait une singulière connaissance de soi et de son propre génie.
Je pensai que seul Dieu, en nous plaçant ce soir-là sur une plage, l'un en face de l'autre, savait la suite de l'histoire : j'étais naïve. Courbet avait choisi sa proie. Il n'était pas près de la lâcher. Il avait trouvé le modèle dont il rêvait pour faire reculer les bornes de son art. L'évidence pour cet homme rustre et profond n'était pour moi encore qu'un motif d'étourdissement.

...

Dans l'intimité de l'amour, cette vérité fugace, je peux montrer, donner beaucoup de moi, mais aucun homme ne m'avait demandé encore d'être la figure peinte, le symbole désigné et fixé à jamais de cet abandon.

L'amour charnel c'est un souffle de vie sans postérité.

J'étais prête à offrir mes jambes ouvertes sur un sofa à Gustave, pas à Courbet.

25.09.2009

Au secours Mrs Dalloway de Mary Dollinger

dollinger.jpgJacques André Editeur - 258 pages

Quatrième de couv' : Clare Fournier, jeune anglaise bourgeoisement installée avec mari (radin), enfants (insupportables) et chien (apathique), voit un jour son excentricité toute britannique refaire surface et perturber son quotidien ennuyeux. Entraînée malgré elle dans des péripéties qu'elle nous raconte avec un humour terriblement anglo-saxon, à mi-chemin entre P.G. Wodehouse et W. Allen, elle s'engage sur les traces de Mrs Dalloway, l'héroïne angoissée de V. Woolf, et entreprend la rédaction d'un best-seller dont les personnages se rebellent à leur tour...

Cet archétype de la mise en abîme est un alliage parfait d'oppositions, jonglant de la réalité à l'idéal fantasmé ou encore de la gravité à la légéreté. Cette subtile recette qui vous entraîne dans le sillage tourbillonnant d'une femme en pleine renaissance n'en est que plus savoureuse. Bizarrement, j'en retiens moins le message de vie que les précieuses remarques quant au métier d'écrivain... Mais la réussite d'un livre ne tient-elle pas dans la capacité à faire se projeter le lecteur, d'une manière ou d'une autre ?

Seule fausse note pour la fétichiste du livre que je suis, la reliure un peu rigide oblige le lecteur à casser la tranche... Sacrilège ! Mais au final, j'ai opéré cette concession avec plaisir.Le démon des mots Charlotte Sapin

La lecture de ce livre m'a remis en mémoire une rencontre estivale d'avec un jeune anglais autour d'un apéritif. Alors que je l'initiais au vin français, j'achevais le service et par la même occasion la bouteille en remplissant son verre. Tentant tant bien que mal de lui expliquer qu'en France, quand nous finissions une bouteille, nous nous exclamions "Marié ou pendu avant la fin de l'année", je lui demandais s'il existait un proverbe équivalent outre-Manche. Et lui de me répondre "ow yes, quand nous fini le bouteille, nous dire Oh shit !"... J'adore.

24.09.2009

Himalaya Vaudou de F. Bernard et J.-M. Rochette

Editions Drugstore - 109 pages

Scénario : Fred Bernard - Dessins : Jean-Marc Rochette

Présentation de l'éditeur : Scandale ! Les grands de ce monde (hommes politiques, capitaines d’entreprises, diplomates, etc.), censés assurer l’équilibre et la bonne marche de nos sociétés, se transforment peu à peu en... animaux. Alors forcément, un léger vent de panique commence à souffler. Or cette étrange série de mutations est revendiquée par un gourou très médiatisé, retiré depuis peu au coeur de l’Himalaya et que l’opinion publique connaît sous le sobriquet de « Père Noël ». Lancés à sa recherche pour rapporter le scoop du siècle, trois émissaires triés sur le volet – un célèbre présentateur de JT cachant sa calvitie, un journaliste baroudeur tendance écolo et une star de télé-réalité fraîchement démoulée – vont découvrir le plus incroyable des secrets...

Comme on l'oublie souvent, la rentrée litt

éraire est aussi celle de la BD. Car oui, qu'on se le dise une bonne fois pour toutes, la littérature graphique n'a rien de seconde zone. C'est un art, c'est dire ! Mais, tel son homologue non iconographique, la bande

dessinée connaît une profusion de nouveautés parmi lesquelles il semble bien difficile d'opérer un choix. D'où éclairage singulier, mise en lumière particulière :

Himalaya Vaudou est sorti le 16 septembre en librairie et disponible, entre autres sites, sur celui de son éditeur. A première vue, rien de bien folichon. Si l'on s'en tient au pitch de l'éditeur, c'est une histoire farfelue et si l'on se penche un tant soit peu sur les personnages, l'on constate que le méchant gourou est noir et que les trois héros qui doivent sauver le monde sont des hommes. Clichés, j'écris votre nom.

Mais à y regarder d'un peu plus près, l'on découvre que la critique, souvent objet d'elle-même, est pour le coup meilleur porte-parole que la maison d'édition. Ainsi, Livres-Hebdo souligne que "le scénario est plus sophistiqué qu'il n'y paraît...". Bien. DBD parle d'un "plaidoyer hilarant sur la sauvegarde de notre bonne vieille planète""le dessin colle parfaitement à l'ambiance apocalyptique tarée de cette fable enneigée". Bien bien. Enfin Scenario.com plébiscite cette Bd "totalement décalée et abberrante dans la façon dont se déroule l'histoire mais très pertinente dans les réflexions qu'elle ne manque pas de susciter eu égards aux thèmes d'actualité développés". Parfait.

Loin d'une simple histoire de sorcellerie métamorphique, il s'agit en vérité d'une histoire originale qui oscille entre humour satirique et réflexion sur le monde moderne. C'est "un cri de colère et d'incompréhension enflant avec les années : que font concrètement les

décideurs et dirigeants du monde entier en matière de protection de la nature, et donc des hommes ?!"

Avis donc aux fans de BD drôles et intelligentes concernés par l'incontournable problématique environnementale, il y a de la forme ET du fond !

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21.09.2009

Une enfance créole de Patrick Chamoiseau

Edition Gallimard - 186 pages

Tome I - Antan d'enfancechamoiseau.jpg

Quatrième de couv' : Patrick Chamoiseau nous donne ici ses souvenirs d'enfance. Enfance prise dans l'En-ville de Fort-de-France, dans le giron de la merveilleuse Man Ninotte qui ne cesse d'organiser la vie familiale avec un art de vivre et de survivre dont le cocasse et la poésie nous charment. Sous le regard du négrillon se révèle la société créole chatoyante, complexe, aux origines multiples, symbolisée par une ville qui lui ressemble. Il y vivra ses premières expériences : les jeux, la rue, les marchés, le cinéma et aussi la négritude, l'injustice sociale, le racisme. Chronique d'une enfance martiniquaise écrite dans une langue réinventée, Antan d'enfance allie l'art du conteur créole à celui des maîtres de la littérature classique.

Pawol pa ni koulè. Les mots n'ont pas de couleurs.

Et pourtant, ceux de Patrick Chamoiseau dans Une enfance créole I, Antan d'enfance ont le parfum délicieux de la Martinique. Malgré une plongée dans un monde bien loin de la métro(politaine) que je suis, Chamoiseau parvient à éveiller ce sentiment de nostalgie avec des parfums, des couleurs, des atmosphères... que je ne peux qu'imaginer et ce, si facilement grâce aux mots-ventés du poète à mi-chemin entre deux langues, entre deux mondes, entre deux histoires, entre deux vies.

Et encore deux tomes à découvrir : tome II Chemin-d'école, tome III A bout d'enfance.

Extraits :

On ne quitte pas l'enfance, on la serre au fond de soi. On ne s'en détache pas, on la refoule. Ce n'est pas un processus d'amélioration qui achemine vers l'adulte, mais la lente sédimentation d'une croûte autour d'un état sensible qui posera toujours le principe de ce que l'on est. On ne quitte pas l'enfance, on se met à croire à la réalité, ce que l'on dit être réel. La réalité est ferme, stable, tracée bien souvent à l'équerre - et confortable. Le réel (que l'enfance perçoit en ample proximité) est une déflagration complexe, inconfortable, de possibles et d'impossibles. Grandir, c'est ne plus avoir la force d'en assumer la perception. Ou alors c'est dresser entre cette perception et soi le bouclier d'une enveloppe mentale. Le poète - c'est pourquoi - ne grandit jamais ou si peu.

...

Man Ninotte ne disait mot, ne levait pas la tête, semblait en voyage vers un morne d'en elle-même.

01.09.2009

A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie d'Hervé Guibert

Editions Gallimard - 284 pagesguibert.jpg

Quatrième de couv' : J'ai eu le sida pendant trois mois. Plus exactement, j'ai cru pendant trois mois que j'étais condamné par cette maladie mortelle qu'on appelle le sida. Or je ne me faisais pas d'idées, j'étais réellement atteint, le test qui s'était avéré positif en témoignait, ainsi que des analyses qui avaient démontré que mon sang amorçait un processus de faillite. Mais, au bout de trois mois, un hasard extraordinaire me fit croire, et me donna quasiment l'assurance que je pourrais échapper à cette maladie que tout le monde donnait encore pour incurable. De même que je n'avais avoué à personne, sauf aux amis qui se comptent sur les doigts d'une main, que j'étais condamné, je n'avouai à personne, sauf à ces quelques amis, que j'allais m'en tirer, que je serais, par ce hasard extraordinaire, un des premiers survivants au monde de cette maladie inexorable.

Quel étrange approche nous offre cet auteur, mort en 1991 et emportant avec lui une esthétique tant rédactionnelle que physique fort regrettable, sur ce fléau si moche qui trouve majoritairement sa source dans un acte si beau... Impénétrable...

Le style très particulier qui témoigne d'une indiscutable plume est parfois un peu fastidieux, faute de ponctutation, notamment au début. Comme pour donner la sensation que sous cette épée de Damoclès, il faut saisir chaque seconde qui passe et ne jamais se taire avant d'être terrassé. Et puis, au fur et à mesure de l'implacable installation de la maladie, les phrases - quoique que toujours longues - se raccourcissent ; les points se font de plus en plus fréquents, quasi elliptiques, jusqu'au Final.

Quelque trente années et des milliers de morts après l'apparition et la découverte de cette pandémie, les trop rares progrès de la science ne le sont que pour les plus chanceux, si l'on puit dire. Est-il réellement possible, à l'heure des avancées fantastiques, qu'aucun traitement curatif n'ait été élaboré ? Ou la dissimulation du remède à cette épidémie est-elle la "solution finale" des funestes décideurs d'aujourd'hui d'un point de vue économique et démographique alors que notre pauvre planète s'essoufle, malmenée par un trop grand nombre d'individus ?

Plusieurs questions, une seule réponse : sortez couverts ! N'en déplaise à Vatican...

Extrait :

(...) toutefois je restais le plus hésitant sur cette démarche, non que je n'avais pas une confiance absolue en Bill, que je craignais de voir bouleversé par un nouveau pacte avec le sort cet état progressif, plutôt apaisant en définitive, de mort inéluctable. Jules, à un moment où il ne croyait pas que nous étions infectés, m'avait dit que le sida était une maladie merveilleuse. Et c'est vrai que je découvrais quelque chose de suave et d'ébloui dans son atrocité, c'était certes une maladie inexorable, mais elle n'était pas foudroyante, c'était une maladie à paliers, un très long escalier qui menait assurément à la mort mais dont chaque marche représentait un apprentissage sans pareil, c'était une maladie qui donnait le temps de mourir, et qui donnait à la mort le temps de vivre, le temps de découvrir le temps et de découvrir enfin la vie, c'était en quelque sorte une géniale invention moderne que nous avait transmis ces singes verts d'Afrique. Et le malheur, une fois qu'on était plongé dedans, était beaucoup plus vivable que son pressentiment, beaucoup moins cruel en définitive que ce qu'on aurait cru. Si la vie n'était que le pressentiment de la mort, en nous torturant sans relâche quant à l'incertitude de son échéance, le sida, en fixant un terme certifié à notre vie, six ans de séropositivité, plus deux ans dans le meilleur des cas avec l'AZT ou quelques mois sans, faisait de nous des hommes pleinement conscients de leur vie, nous délivrait de notre ignorance. Si Bill, avec son vaccin, remettait en cause ma condamnation, il me replongerait dans mon état d'ignorance antérieur. Le sida m'avait permis de faire un bond formidable dans ma vie.

30.08.2009

Le bar du vieux Français de Stassen et Lapière

Editions Dupuis - en deux tomes ou édition intégrale

Scénario : Denis Lapière - Dessin et couleur : Jean-Philippe Stassen

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Présentation de l'éditeur : Une émouvante histoire d'amour Célestin et Leila. Deux gosses, deux adolescents. Le premier fuit son village natal, au cœur de l'Afrique, pour remonter vers une Europe qu'il imagine teintée de rêves et de magie. La seconde quitte sans regret cette Europe où elle est née, et sa fugue la conduit vers le Maroc, le pays de ses grands-parents. Au point de leur rencontre, qui paraissait pourtant improbable, perdus dans le désert, un bar en pisé, quelques bidons de fuel épars et un vieux Français qui raconte... Initiation au voyage, soif de vivre, quête d'absolu, Le bar du vieux Français est aussi une émouvante histoire d'amour.

Ce dyptique a été consacré par de nombreux prix (Prix "Canard" au Festival de Sierre, Meilleur Album étranger au Festival de Breda, Meilleur Album francophone à Durbuy, Prix BD des "Vingt-quatre heures du livre" au Mans, "Alph'Art Coup de Coeur" et Prix de la Presse ("Bloody Mary") au Salon d'Angoulême) et ce n'est pas un hasard.

Le vieux Français, véritable griot de ce road movie, nous narre la croisée des chemins, des destinées de Leila et Célestin, deux adolescents grandis trop vite, dans son bar au milieu du désert. Fuyant chacun le poids de leurs traditions, ils s'aiment dans ce lieu hors du temps avant de se séparer, en quêtes d'eux-mêmes, en se promettant de s'écrire et de se retrouver dans ce lieu qui à vu naître leur amour. Le vieux Français reçoit, lit et raconte à qui veut l'entendre les lettres qu'il conserve précieusement en attendant de les donner aux intéressés au moment de leurs retrouvailles. Dans cette attente, tout le monde est au courant de cette passion sauf, ironie du sort, les deux protagonistes. Et l'impatience du dénouement de grandir au fil de la lecture...

C'est n'est qu'une histoire et pourtant, cela ressemble à un témoignage. Les personnages sont bien réels, nous les avons tous rencontrés : des vies simples dans un univers tourmenté ; l'amour qui voit toujours le jour malgré l'horreur et l'intolérance. Dans cette oeuvre humaniste, entre Zola et Kerouac, qui capte tout les contradictions de l'être humain, la description au scalpel de la société se fait au travers des thèmes intemporels et universels du voyage, de la fuite, de l'amour, du choc des cultures, des générations et des civilisations, du poids des traditions et de la difficulté d'intégration. Le tout dans un style graphique qui n'est pas sans rappeler les fresques africaines.

C'est tendre et dur, c'est tragique et féérique, c'est laid, c'est beau. C'est tout et son contraire.

C'est la vie. Et on en redemande.

Voilà une des oeuvres incontournables qui font de la bande dessinée un art à part entière.

28.08.2009

La mauvaise vie de Frédéric Mitterrand

Editions Robert Laffont - 351 pagesmitterrand.jpg

Quatrième de couv' : Un homme se penche sur son passé. Le passé ne lui renvoie que les reflets d'une  mauvaise vie, bien différente de celle que laisse supposer sa notoriété. Autrefois on aurait dit qu'il s'agissait de la divulgation de sa part d'ombre ; aujourd'hui on parlerait de "coming out". Il ne se reconnaît pas dans ce genre de définition. La mauvaise vie qu'il décrit est la seule qu'il a connue. Il l'a gardée secrète en croyant pouvoir la maîtriser. Il l'a racontée autrement au travers des histoires ou des films qui masquaient la vérité. Certains ont pu croire qu'il était content de son existence puisqu'il parvenait à évoquer la nostalgie du bonheur. Mais les instants de joie, les succès, les rencontres n'ont été que des tentatives pour conjurer la peine que sa mauvaise vie lui a procurée. Maintenant cet homme est fatigué et il pense qu'il ne doit plus se mentir à lui-même. Avec un liberté d'esprit exceptionnelle, Frédéric Mitterrand, ici, ose tout dire.

Je ne m'étais jamais intéressée à cet homme que je croyais uniquement pistonné, qui forçait mon sourire par sa diction précieuse un peu vieille France et dont j'étais incapable de définir la fonction exacte - avant qu'il soit ministre. Et puis le hasard d'un cadeau m'a fait découvrir une plume raffinée, intelligente, subtile, franche. Quel plaisir de sentir au travers de ces lignes le souffle de la libération, de l'abandon, enfin, un peu. Quelle jubilation de lire entre les lignes et de reconnaître des personnages célèbres évoqués avec autant de respect que de discrétion... mais d'évidence aussi. Aucune surprise en revanche dans la révélation d'une souffrance perpétuelle derrière ce masque toujours jovial.

Une écriture vraie, touchante, qui démontre, si besoin était, dans une retenue délicate, une pudeur oubliée le temps de quelques lignes, qu'en amour, les règles qui n'existent pas sont cruelles et addictives, tant pour les hommes que pour les femmes ; hétérosexuels, homosexuels ou bisexuels.

Extraits :

(...) les femmes souffrent mieux que les hommes, elles en sortent plus résolues. Il y a des exceptions mais pas dans ce cas-là.

...

Je n'ai plus parlé de Simone. Ma mère disait à ses amies qu'elle était soulagée que j'ai pu l'oublier sans trop de mal ; elles lui répondaient que c'est le privilège de l'enfance, cette capacité à pouvoir se consoler si vite. Les enfants ne se consolent jamais vite de s'être sentis abandonnés par une femme gentille ; ils font seulement leur premier pas vers la mort et ça leur fait peur.

...

J'ai beaucoup de mal à revenir sur la période ancienne où je m'étais persuadé qu'il était fait pour moi et qu'il serait mon premier homme ; le seul aussi puisque je n'imaginais pas qu'il pourrait y en avoir d'autres après lui, ni ailleurs ni après. J'ai bien assez de mes rêves en plein sommeil, des lieux et des photos que je retrouve constamment pour qu'il ressurgisse à l'improviste tel qu'il était en ce temps-là et que sa voix, son corps, son charme s'accrochent encore à mes pensées vagabondes. Je n'ai pas la nostalgie de mes vingt ans (...) ; je vivais alors dans un état d'exaltation insensée avec la principale préoccupation de lui plaire, retranché du reste de mon existence et aveugle à ce qui se passait autour de moi, tout à mon secret qu'il était le seul à connaître. Je n'arrive plus à retenir les moments heureux ou simplement tranquilles, ils étaient trop précaires et ne me suffisaient pas ; j'ai beau chercher c'est la perpétuelle angoisse de commettre des fautes par maladresse et d'accumuler des torts pas excès d'amour qui revient d'abord aussi vive et cruelle qu'autrefois ; l'incessant défilé des accès d'effervescence et de panique avec lui et sans lui : l'espoir en embuscade et la détresse annoncée sans jamais savoir si j'allais finir par l'atteindre ou par le perdre. (...) et si la mystérieuse machine à sublimer et à souffrir s'est emballée pour moi avec une puissance extraordinaire, c'est aussi parce qu'il avait besoin de la passion que j'éprouvais envers lui pour supporter la déception de ses aventures passées, la peur d'un avenir clandestin, sa vie à Paris qui était triste, morne et ratée. Se replonger dans le cours de nos rencontres (...) ne se résumerait qu'à remuer des vieux mensonges, les faux-semblants d'un scénario que nous écrivions ensemble mais que nous ne lisions pas de la même manière. J'ai tout noté au jour le jour sur des carnets que je ne consulte jamais, j'ai conservé les lettres dans des boîtes bien rangées que je n'ouvre pas, j'attends le soir où je pourrais les regarder sans peine comme les cendres émouvantes et inutiles d'une autre vie ; ce soir-là tarde à venir.

25.08.2009

Nos amis les Humains de Bernard Werber

werber.jpgEditions Albin Michel - 123 pages

Quatrième de couv' : - On est où là ? - Vous voyez bien. Dans une cage de verre. - Qu'est-ce qu'on fout là . - Ca si je le savais... Un homme et une femme se retrouvent prisonniers dans un cage, quelque part dans l'univers. Au-delà de la difficulté de se comprendre et de s'aimer, ils vont devoir résoudre une question cruciale : l'humanité mérite-t-elle d'être sauvée ?

Et puis il y a des fois où malgré une expérience bibliophage éprouvée, on se plante dans le choix du bouquin... et la critique aussi.

La platitude du texte sans équivalent ne m'a laissée qu'une seule sensation au sortir de cette lecture pour le moins fastidieuse : Jean-Sol Partre, comme disait Boris Vian, a du se retourner dans sa tombe en découvrant cette espèce d'ersatz de son Huis Clos. Quelle ne fut donc pas ma surprise de découvrir qu'il existait une adaptation cinématographique du dit navet ! Les voies des seigneurs éditoriaux et producteurs sont parfois impénétrables...

Reconnaissons tout de même à l'auteur à succès - dont je lirai tout de même les très recommandées Fourmis - le mérite d'avoir élaboré une trame intéressante... quoiqu'à mon goût mal exploitée.

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