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12/06/2012

L'immeuble Yacoubian d'Alaa El Aswany

Editions Actes Sud - 325 pagesculture,littérature,livre,roman,citation,égypte

Présentation de l'éditeur : Construit en plein cœur du Caire dans les années 1930, vestige d'une splendeur révolue, l'immeuble Yacoubian constitue un creuset socioculturel très représentatif de l'Egypte du XXIe siècle naissant. Dans son escalier se croisent ou s'ignorent Taha, le fils du concierge, qui rêve de devenir policier ; Hatem, le journaliste homosexuel ; le vieil aristocrate Zaki, perdu dans ses souvenirs ; Azzam, l'affairiste louche aussi bigot que lubrique ; la belle et pauvre Boussaïna, qui voudrait travailler sans avoir à subir la convoitise d'un patron... Témoin d'une époque, Alaa El Aswany pose, sans juger, un regard tendre sur des personnages qui se débattent tous, riches et pauvres, bons et méchants, dans le même piège, celui d'une société dominée par la corruption politique, la montée de l'islamisme, les inégalités sociales, l'absence de liberté sexuelle, la nostalgie du passé. Mais ce roman n'aurait pas conquis un tel nombre de lecteurs dans le monde entier s'il se contentait d'évoquer l'Egypte au tournant du millénaire : en digne héritier d'un Dostoïevski comme d'un Zola ou d'un Mahfouz, c'est bien de l'homme que nous parle Alaa El Aswany, de ses vices et de ses faiblesses, de ses rêves et de ses échecs, et le miroir qu'il tend, pour indulgent qu'il soit, n'en est que plus effrayant.

Moi qui m'attendait à découvrir une sorte de Barbary Lane (Chroniques de San Francisco d'Amistead Maupin) made in Maghreb, j'ai vite déchanté ! Certes, l'auteur nous dresse les portraits croisés de divers habitants d'une même résidence dont la place dans l'échelle sociale est différente, mais c'est un tableau sombre de la société égyptienne qui nous est dépeint. La misère, la condition des femmes et des homosexuels, l'islamisme, la corruption sont les lignes désespérantes de cette peinture au vitriol du Caire des années 30.

L'analyse sociologique du pays et de l'époque est laide même si elle est exécutée avec talent. Les sentiments de révolte et d'impuissance qui sont immanquablement provoqués à cette lecture m'ont laissé un goût amer. Pour en avoir fait l'expérience, cet ouvrage est vivement déconseillé à l'occasion d'un hospitalisation longue durée. Trop noir.

Extraits :

Il fait partie de ceux qui ont sombré corps et bien dans la douce captivité des femmes. Pour lui la femme n'est pas un désir qui s'enflamme pour un temps seulement, que l'on rassasie et qui s'éteint, c'est un univers complet de tentations qui se renouvelle dans des images dont la diversité ensorcelante n'a pas de fin ; des poitrines abondantes et pulpeuses avec leurs mamelons saillants comme de délicieux grains de raisin ; des croupes tendres et souples qui tressaillent comme si elle s'attendaient à de furieux assauts à revers, par surprise ; des lèvres peintes qui sirotent les baisers et soupirent de plaisir ; des cheveux sous tous leurs avatars, longs et flottant calmement, ou bien longs, tombant en désordre en cascades éparses, ou bien mi-longs, stables et familiers, ou bien courts, à la garçonne, suggérant ainsi, sur le chemin des éphèbes, des formes alternatives de sexualité ; des yeux... ah ! Comme ils sont beaux les regards de ces yeux francs ou mensongers, fuyants, fiers ou timides ou pleins de colèren de blâme ou de réprobation. C'est à ce point, et même avec plus de force encore, que Zaki bey aime les femmes. Il en connaît de toutes les conditions, depuis la nabila Kamila, fille de l'oncle maternel du dernier roi avec qui il a appris le raffinement et les rites des alcôves royales : les bougies qui brûlent toute la nuit, les verres de vin français qui avivent le désir et chassent la crainte, le bain chaud avant la rencontre pour enduire le corps de crèmes et de parfums... Il a appris de la nabila Kamila, dont l'appétit sexuel est insatiable, comment s'y prendre pour commencer, quand se retenir, que les positions sexuelles les plus osées requièrent quelques mots français très délicats. Pourtant Zaki bey a fait l'amour à des femmes de toutes les classes sociales : des danseuses orientales, des étrangères, des femmes de la bonne société, des épouses d'hommes éminents, des étudiantes et des lycéennes mais également des femmes dévoyées, des paysannes, des domestiques. Chacune avait sa saveur particulière (...). Il a dans cette "science de la Femme" comme il dit, des théories curieuses que l'on peut accepter ou refuser mais qui méritent absolument d'être prises en considération : il estime par exemple que les femmes supérieurement belles sont généralement au lit des amantes froides, alors que les femmes d'une beauté moyenne, et même celle qui sont un peu disgraciées, sont toujours plus ardentes, car elles ont réellement besoin de l'amour et font tout leur possible pour combler leurs amants.

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Les hommes de la terrasse passent toutes leurs journées dans un combat rude et ingrat pour gagner leur pain quotidien et, le soir, ils rentrent épuisés, n'aspirant qu'à atteindre les trois petites jouissances : une nourriture saine et appétissante, quelques doses de mouassel, avec du haschisch si l'occasion se présente, qu'ils fument dans une gouza, seuls ou en compagnie, sur la terrasse, les nuits d'été. Quant à la troisième jouissance, c'est le sexe que les gens de la terrasse honorent tout particulièrement. Ils n'ont pas honte d'en parler librement, du moment qu'il est licite. Ce qui ne va pas sans contradiction, car l'homme habitant sur la terrasse qui, comme cela est habituel dans les milieux populaires, a honte de mentionner le nom de sa femme devant d'autres hommes, la désignant par "mère de un tel" ou parlant d'elle en évoquant "les enfants", comme lorsqu'il dit par exemple que "les enfants ont cuisiné de la mouloukhieh", le même homme ne se retient pas, lorsqu'il est avec ses semblables, de mentionner les détails les plus précis de ses relations intimes avec sa femme, au point que l'ensemble des hommes sur la terrasse sait tout des relations sexuelles des uns et des autres... Quant aux femmes, quelle que soit leur piété ou leur rigueur morale, elles aiment toutes beaucoup le sexe et se racontent à voix basse des secrets d'alcôve en éclatant d'un rire innocent, ou parfois impudique, si elles sont seules. Elles n'aiment pas seulement le sexe pour éteindre leur envie, mais également parce que le sexe et le besoin pressant qu'en ont leurs maris leur font ressentir que, malgré toute leur misère, leur vie étriquée, tous les désagréments qu'elles subissent, elles sont toujours des femmes belles et désirées par leurs hommes.

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L'un rencontrait l'autre devant l'ascenseur et lui demandait avec ironie s'il avait félicité le portier pour la réussite de son fils, puis il ajoutait en persiflant : "Le fils du concierge va bientôt entrer à l'école de police et y obtiendra le diplôme d'officier avec deux étoiles sur son épaulette". Alors l'autre proclamait clairement que cette affaire le contrariait. Il faisait d'abord l'éloge du caractère de Taha et des efforts qu'il avait déployé dans ses études, puis, l'air sérieux (comme si c'était le principe qui le préoccupait et non pas la personne), il se reprenait en disant que les emplois dans la police et dans la magistrature, ainsi que tous les emplois sensibles en général, devraient être réservés aux fils de bonne famille car si les enfants de portiers, des repasseurs et de leurs semblables obtenaient un pouvoir quelconque, ils l'utiliseraient pour compenser le sentiment de frustration et le complexe d'infériorité acquis dans leurs anciennes fonctions, puis il terminait en maudissant Abdel Nasser qui avait instauré la gratuité de l'enseignement, ou bien en invoquant le propos du Prophète (prière et salut de Dieu sur lui) : "Ne donnez pas d'enseignement aux enfants des gens indignes".

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Il réunissant en lui deux éléments contradictoires : la férocité et la poltronnerie, le violent désir de faire du mal à son adversaire et la crainte excessive des conséquences. Dans les batailles qu'il menait, il avait l'habitude d'attaquer aussi fort que la situation le permettait et, s'il ne trouvait pas de résistance, de poursuivre son attaque sans la moindre pitié, comme si rien ne lui faisait peur. Mais quand il rencontrait une résistance sérieuse de la part de son adversaire, il se retirait immédiatement, comme si de rien n'était.

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Elle attaquait son comportement puéril et ses incartades, non par sens moral mais parce que sa rage de vivre exacerbée n'était pas en harmonie avec le désespoir qu'elle-même ressentait. Son irritation contre lui ressemblait à la colère de ceux qui viennent tristement présenter leurs condoléances à un homme qui éclate de rire en pleine cérémonie. Entre les deux vieillards, il y avait aussi toute les morosité, l'impatience, l'opiniâtreté qui accompagnent la vieillesse, en plus de cette tension que suscite toujours le rapprochement de deux personnalités plus longtemps que nécessaire. L'un des deux occupe longtemps la salle de bain alors que l'autre veut l'utiliser, l'un voit le visage renfrogné de l'autre au moment du réveil, l'un a besoin de silence tandis que l'autre s'obstine à parler... Il suffit même de la simple présence d'une autre personne qui ne vous quitte ne le jour ni la nuit, dont le regard vous fixe, qui vous prend à partir, qui reprend ce que vous dites, qui s'assoit pour manger avec vous alors que le bruit de ses molaires lorsqu'elle mastique vous irrite et que vous devient insupportable jusqu'au bruit que produit sa cuillère heurtant l'assiette.

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- Abdel Nasser a été le pire dirigeant de toute l'histoire de l'Egypte. Il a perdu le pays. Il a apporté la crise et la misère. Il faudra de longues années pour réparer les ravages qu'il a fait subir à la personnalité égyptienne. Abdel Nasser a enseigné aux Egyptiens la lâcheté, l'opportunisme, l'hypocrisie...

02:04 Écrit par charlotte sapin dans Citation, Culture, Littérature égyptienne, Livre, Roman | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | | Pin it!