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Littérature algérienne

  • A quoi rêvent les loups de Yasmina Khadra

    Editions Julliard - 274 pagesculture,littérature,livre,roman,citation,algérie,terrorisme,religion

    Présentation de l'éditeur : Alger, fin des années 1980. Parce que les islamistes qui recrutaient dans l'énorme réservoir de jeunes gens vulnérables ont su l'accueillir et lui donner le sentiment que sa vie pouvait avoir un sens ; parce que la confusion mentale dans laquelle il était plongé l'a conduit à s'opposer à ses parents, à sa famille, à ses amis et à perdre tous ses repères ; parce que la guerre civile qui a opposé les militaires algériens et les bandes armées islamistes fut d'une violence et d'une sauvagerie incroyables, l'abominable est devenu concevable et il l'a commis.

    Après Les hirondelles de Kaboul et L'équation africaine, je me suis lancée un peu trop confiante dans un nouvel ouvrage de Khadra. Certes, comme a son habitude, il dépeint comme personne le réalisme ordinaire et terrifiant. Je ne saurais dire si je trouve sa performance moins réussie ou si tout simplement je me suis lassée de cet exercice répétitif qui ne fait que migrer géographiquement. Quoi qu'il en soit, ce texte m'a laissée plus indifférente que les deux premiers.

    L'on suit ici l'évolution tragique d'un jeune algérien pauvre qui se laisse embrigader dans l'horreur du radicalisme et du terrorisme. Peut-être que c'est la perfection du récit, le réalisme extrême de la narration, trop ressemblante au journal de 20 h, qui n'a pas su remporter mon adhésion. Je crois que je suis plus portée à la légèreté en ce moment, d'où un manque d'enthousiasme. Le texte n'en est pas moins bon.

    Extraits :

    Pourquoi l'archange Gabriel n'a-t-il pas retenu mon bras lorsque je m'apprêtais à trancher la gorge de ce bébé brûlant de fièvre ?

    ...

    - Hamid, mon garçon, les gens de nuit n'ont pas la notion du temps. Qu'ils s'assoupissent ou qu'ils veillent, ça ne changent pas grand-chose pour eux. Leur cécité est exil. La seule lumière capable de les atteindre vient du coeur des autres...

    ...

    Au pays de la prédation, le talent ne nourrit pas son homme. A peine consentirait-il à l'assister lorsqu'il s'attendrit sur son sort.

    ...

    "Je me dis que notre société est incompatible avec l'art. En tout cas, c'est le sentiment que j'ai quand je joue. Les gens te regardent d'un air détaché. Tu es là pour les divertir, pas plus. Et moi, je m'imagine saisissant ma mandoline pour l'écraser sur un crâne, n'importe lequel, taper dans le tas puisqu'ils se valent tous. Tu te rends compte ? un artiste rabaissé au rang de bouffon que l'on renie dès la fin du spectacle...

    Sa respiration s'emballa et une salive blanchâtre se mit à fermenter aux coins de sa bouche.

    Il dodelina de la tête, peiné :

    - Mais le vérité est ailleurs, si tu veux savoir. Ce n'est pas le peuple qui est ingrat, ou inculte. C'est le système qui fait tout pour l'éloigner de la noblesse des êtres et des choses. Il lui apprend à ne se reconnaître que dans la médiocrité tous azimuts.

    ...

    Quand le rêve met les voiles

    Quand l'espoir fout le camp

    Quand le ciel perd ses étoiles

    Quand tout devient insignifiant

    Comment pour toi et moi

    Mon frère

    La descente aux enfers

    ...

    J'avais froid dans mes chairs et froid dans mon esprit ; pourtant, j'en étais persuadé : le rêve sait plaire, convaincre et tenir compagnie, cependant, dans la majorité des cas, ce n'est pas un ami.

    ...

    Alger était malade.

    Pataugeant dans ses crottes purulentes, elle dégueulait, déféquait sans arrêt. Ses foules dysentériques déferlaient des bas-quartiers dans des éruptions tumultueuses. La vermine émergeait des caniveaux, effervescente et corrosiven pullulait dans les rues qu'étuvait un sommeil de plomb.

    Alger s'agrippait à ses collines, la robe retroussée par-dessus son vagin éclaté, beuglait les diatribes diffusées par les minarets, rotait, grognait, barbouillée de partout, pantelante, les yeux chavirés, la gueule baveuse tandis que le peuple retenait son souffle devant le monstre incestueux qu'elle était en train de mettre au monde.

    Alger accouchait. Dans la douleur et la nausée. Dans l'horreur, naturellement. Son pouls martelait les slogans des intégristes qui paradaient sur les boulevards d'un pas conquérant.

    Il est des instants où les gourous supplantent les démons. La canicule s'inspire alors des flammes de l'enfer pour dissoudre les esprits. Et les hommes, à leur insu, s'identifient au carnaval des damnés.

    Alger brûlait de l'orgasme des illuminés qui l'avaient violée. Enceinte de leur haine, elle se donnait en spectacle à l'endroit où on l'avait saillie, au milieu de sa baie à jamais maudite ; elle mettait bas sans retenue certes, mais avec la rage d'une mère qui réalise trop tard que le père de son enfant est son propre rejeton.

    ...

    Bien sûr, dans une société où les volte-face et les hypocrisies relevaient de la banalité, no Omar Ziri ni sa gargote ne méritaient que l'on s'y attardât, mais cette histoire avait l'avantage de faire comprendre, avec une simplicité désarmante, comment, sans heurts et sans bruits, presque à son insu, la Casbah des poètes se mua en citadelle intégriste.

    ...

    Le poète attendait ses bourreaux. Mis au courant de leurs desseins, il avait refusé de s'enfuir. Il avait juste envoyé sa compagne quelque part pour affronter seul son destin.

    Avant de mourir, Sid Ali avait demandé à être immolé par le feu.

    - Pourquoi ? s'était enquit Abou Mariem.

    - Pour mettre un peu de lumière dans votre nuit.

    ...

    - Comment ça se fait qu'avec toutes ces guerres tu n'as pas été blessé ? le taquina Abou Mariem.

    Le vieillard se redressa. D'un geste théâtral, il retroussa son tricot pour montrer son nombril :

    - Et ça, c'est quoi ? Une balle entrée par ici et ressortie par-là, ajouta-t-il en enfonçant le doigt dans son derrière. C'était sans doute un projectile hors norme, parce que jusqu'à aujourd'hui j'ai le trou du cul qui ne cicatrise pas.

    ...

    De conciliabule en prêche, de mosquée en librairie spécialisée, le Rouget découvrait l'inanité de l'ostension, l'opprobre des frasques, la futilité d'un monde éphémère dans les façades pavoisées occultaient mal la décomposition intérieure. Il renonça donc au superficiel pour se consacrer aux choses essentielles.

  • Rentrée littéraire : Je vous prête mes lunettes d'Anna Rozen

    culture,littérature,livre,nouvelles,rentrée littéraireA paraître le 14 septembre 2011

    Editions Le Dilettante - 158 pages

    Présentation de l'éditeur : L’une est amoureuse, en permanence et obstinément. L’autre est jalouse, seule contre toutes, farouchement jalouse a priori et quoi qu’il arrive, c’est plus fort qu’elle. Le troisième a perdu le goût. Anna Rozen a braqué ses lunettes à elle sur ces trois personnages-là, facétieuse, elle vous les prête.

    Abandon en page 83, soit deux nouvelles lues sur les trois. Si l'auteur propose avec talent de se mettre dans la tête de ses protagonistes, dans leurs pensées, l'on a davantage l'impression d'être plongé dans les délires de personnes vraiment étranges. Peut-être le côté dérangeant tient-il du fait que l'on retrouve un peu des fantasmes que l'on se monte à soi-même ? Mais cela tient surtout au fait je pense que cette imagination est trop intime pour être partagée, pour passer pour autrer chose que de la folie.

    Et puis, je ne suis vraiment pas férue du style nouvelles, il faut bien le dire.

  • Rentrée littéraire : L'équation africaine de Yasmina Khadra

    A paraître le 18 août 2011

    Editions Julliard - 327 pagesl'équation africaine.jpg

    Présentation de l'éditeur : A la suite d'un terrible drame familial, et afin de surmonter son chagrin, le docteur Kurt Krausmann accepte d'accompagner son ami aux Comores. Leur voilier est attaqué par des pirates au larges des côtes somaliennes, et le voyage "thérapeutique" du médecin se transforme en cauchemar. Pris en otage, battu, humilié, Kurt va découvrir une Afrique de violence et de misère insoutenables où "les dieux n'ont plus de peau aux doigts à force de s'en laver les mains". Avec son ami Hans et un compagnon d'infortune français, Kurt trouvera-t-il la force de surmonter cette épreuve ? En nous offrant ce voyage saisissant de réalisme qui nous transporte, de la Somalie au Soudan, dans une Afrique orientale tour à tour sauvage, irrationnelle, sage, fière, digne et infiniment courageuse, Yasmina Khadra confirme une fois encore son immense talent de narrateur. Construit et mené de main de maître, ce roman décrit la lente et irréversible transformation d'un Européen, dont les yeux vont, peu à peu, s'ouvrir à la réalité d'un monde jusqu'alors inconnu de lui. Un hymne à la grandeur d'un continent livré aux prédateurs et aux tyrans génocidaires.

    Parmi les nombreux romans annoncés de la rentrée littéraire de septembre, celui-ci est assurément l'un, si ce n'est le premier de ceux qui se vendront tout seuls sans que l'on ait besoin d'en parler. Seulement quand on l'a lu, comment ne pas en parler ? C'est là tout l'art de Yasmina Khadra, probablement le plus grand conteur du réel de notre époque. Après sa trilogie du Grand malentendu (Les hirondelles de Kaboul, L'attentat et Les sirènes de Bagdad), ce roman s'inscrit dans la continuité de cette littérature reflet de notre époque défigurée par le choc des cultures et des mentalités. Khadra n'a pas son pareil pour nous plonger dans l'horreur des hommes sans tomber dans le voyeurisme, le sordide, le glauque. Mieux encore, il arrive, malgré sa connaissance profonde des âmes humaines à trouver en chacune d'elles le joyau qui s'y cache. Ces romans sont de véritables témoignages de la tragédie quotidienne, de terribles constats mais surtout, surtout, de formidables messages d'espoir. Merci Monsieur Khadra.

    Extraits :

    Lorsque j'ai rencontré l'amour, je m'étais dit, ça y est, je passe de l'existence à la vie et je m'étais promis de veiller à ce que ma joie demeure à jamais. Ma présence sur terre se découvrit un sens et une vocation, et moi une singularité... (...) En rencontrant Jessica, j'ai rencontré le monde, je dirais même que j'ai accédé à la quintessence du monde. Je voulais compter pour elle autant qu'elle comptait pour moi, mériter la moindre de ses pensées, occuper jusqu'au cadet de ses soucis ; je voulais qu'elle devienne ma groupie, mon égérie, mon ambition ; je voulais tant de choses, et Jessica les incarnait toutes. En vérité, c'était elle la star et elle illuminait mon ciel en entier. J'étais au comble du bonheur. Il me semblait que les été précoces naissaient dans le creux de ma main. Mon coeur battait la mesure des moments de grâce. Chaque baiser posé sur lèvres avait valeur de serment. Jessica était mon sismographe et ma religion, une religion où le côté obscur des choses n'avait pas sa place, où la prophétie se résumait à un seul verset : je t'aime...

    ...

    Quelqu'un me souffla : "Je suis de tout coeur avec vous, docvteur." C'était gentil mais improbable. Que savait-il de ma solitude ? Ma douleur était trop personnelle pour être partagée ; elle me rendait insensible aux témoignages de sympathie, à ces usages qui ne reposent sur rien de concret. C'est un univers parallèle, le chagrin, un monde abominable où les mots les plus doux, les gestes les plus nobles s'avèrent dérisoires, inappropriés, gauches, mortels d'inanité. J'étais excédé par ces petites tapes compatissantes que l'on m'assenait et qui résonnaient en moi comme des coups de massue. Je suis de tout coeur avec vous, docteur... Pour combien de temps ?

    ...

    Je pense à ma vie d'autrefois, si captivante et facile qu'elle ressemble à une farce ; une vie aseptisée, chronométrée, réglée comme du papier à musique, qui commençait et se terminait tous les jours de la même façon : un baiser au réveil, un autre au retour du travail, un autre avant d'éteindre dans la chambre à coucher, avec des je t'aime au bout de chaque appel téléphoniques et à la fin de chaque SMS - bref, le bonheur ordinaire que l'on croit définitivement acquis, aussi incontestable que le fait accompli... Ah ! ce bonheur-là, la pierre philosophale, le rêve domestiqué, le paradis terrestre dont on est à la fois le dieu délétère et le démon privilégié... ce sacré bonheur qui repose sur pas grand-chose et qui, pourtant, supplante toutes les ambitions et tous les fantasmes... ce bonheur qui, en fin de compte, n'a que son illusion pour abri et que sa candeur pour alibi... Avais-je douté de sa vulnérabilité ? Pas un instant... Puis, un soir, un soir ordinaire, un soir qui ne fait que se substituer aux milliers de soirs qui l'ont précédé, tout bascule. Ce que l'on a bâti, ce que l'on comptait conquérir, pfuit ! s'évanouit d'un claquement de doigts. On s'aperçoit que l'on marchait sur un fil, en somnambule.

    ...

    - Aucune race n'est supérieure à une autre. Depuis la préhistoire, c'est toujours le rapport de force qui décide de qui est la maître et de qui est le sujet. Aujourd'hui, la force est de mon côté. Et même si je ne suis à tes yeux qu'un taré de nègre, c'est moi qui mène la danse. Aucun savoir, aucun rang social, aucune couleur de peau ne pèse devant une vulgaire pétoire. Tu te croyais sorti de la cuisse de Jupiter ? Je vais te prouver que tu n'es qu'un avorton comme nous tous, sorti d'un trou du cul. Tes titres universitaires comme ton arrogance de Blanc n'ont pas cours là où une simple balle suffit à confisquer l'ensemble des privilèges. Tu es né en Occident ? T'as de la chance. Maintenant, tu vas renaître en Afrique et tu vas comprendre ce que ça signifie.

    ...

    - Qu'est-ce qui t'autorise à nous traiter de sauvages ? Nous aurais-tu décrochés d'une liane ou d'un baobab ? J'aimerais bien savoir ce qui fait de nous des sauvages ? La guerre ? Les vôtres sont pires que les cataclysmes. La misère ? C'est à vous que nous la devons. L'ignorance ? Qui te fais croire que tu es plus cultivé que moi ? Je suis certain d'avoir lu plus de bouquins que toute ta famille réunie, et toi en tête. Je connais à la virgule près Lermontov, Blake, Hölderlin, Byron, Rabelais, Shakespeare, Lamarck, Neruda, Goethe, Pouchkine, s'enflamme-t-il en les énumérant sur ses doigts tandis que son ton gagne en crescendo... Alors, docteur Kurt Krausmann, qu'est-ce qui fait de moi un sauvage et de toi un civilisé ?

    ...

    Après avoir pleuré toutes les larmes de son corps, il se hisse sur un coude, se tourne vers moi et me montre ses dents abîmées dans un sourire aussi tragique qu'une capitulation.

    - Dieu ! que ça fait du bien de s'attendrir sur son sort de temps en temps.

    ...

    - Je n'ai pas choisi la violence. C'est la violence qui m'a recruté. De mon plein gré ou à mon insu, peu importe. Chacun fait avec ce qu'il a. Je n'en veux à personne en particulier et, par conséquent, je ne vois pas comment ne pas loger tout le monde à la même enseigne. Pour moi, Blanc ou Noir, innocent ou coupable, victime ou bourreau, c'est du pareil au même. Je suis trop daltonien pour distinguer le bon grain de l'ivraie. Et puis, c'est quoi le bon grain, et c'est quoi l'ivraie ? Ce qui est bon pour les uns est mauvais pour les autres. Tout dépend de quel côté on se trouve. Nul besoin d'éprouver du regret ou du remords. Qu'est-ce que ça change lorsque le mal est fait ? Petit, j'avais peut-être un coeur, aujourd'hui il est calcifié. Quand je porte ma main à ma poitrine, je ne perçois que la colère en train de sourdre en moi. Je ne sais pas m'émouvoir puisque personne n'a eut pitié de moi. Je ne suis que le support de mon fusil, et j'ignore qui, de moi ou de mon fusil, commande l'autre.

    ...

    Comment ai-je pu croire que certaines choses étaient sans importance, qu'il m'était permis de n'en avoir cure ?... Que ne donnerais-je pour retrouver les gestes simples de tous les jours, les petits plaisirs et les petits soucis qui conféraient à mon existence un relierf singulier ? Que ne donnerais-je pour retrouver ma boîte aux lettres, les factures qui m'indisposaient, les prospectus que je balançais à la poubelle sans daigner regarder ce qu'ils contenaient ? Les esplanades me manquent, les berges du Main me manquent, le brouhaha des bistros me manque ; tout me manque : le déferlement placide des foules sur les grands boulevards, les files d'attente devant les salles de cinéma, le vendeur à la sauvette sur les places bourrées de touristes, mon cabinet, mes patients, mon voisin, le chien de mon voisin dont les jappement perturbaient mes lectures, mon canapé où reposent tant de merveilleux souvenirs, ma canette de bière transpirant de fraîcheur, mon ordinateur ouveur sur des mails en suspens, jusqu'aux spams récurrents que je n'ai jamais réussi à déjouern - enfin tous ces fragments de vie qui, emboîtés les uns aux autres, faisaient de mon existence une fête insoupçonnée... Désormais, le jour se lève par pure formalité.

    ...

    - Vous n'êtes qu'un monstre.

    - C'est à votre honneur, monsieur le civilisé. Nous avons tout appris des vôtres. Et dans ce genre de pratiques, je ne pense pas que l'élève puisse surpasser le maître.

    ...

    pages 216 à 220

    ...

    La vie est une succession d'ambiguïtés et de bravades. On y apprend tous les jours, et tous les jours on efface son ardoise pour un nouvel exercice. En réalité, il n'y a pas de vérité irréfutable, il n'y a que des certitudes. Lorsque l'une s'avère être infondée, on s'en forge une autre et on s'y verrouille contre vents et marées. La survivance est un naufrage dont le salut repose sur l'entêtement et non sur la providence.

    ...

    "Pour qu'un coeur continue de battre la mesure des défis, il lui faut pomper dans l'échec la sève de sa survivance."

    ...

    "Qu'a-t-on vraiment appris de ce que nous croyons savoir ? Des habitudes ? Des automatismes ? Le travail pendant la semaine, et la trève pendant les jours de congè ? Que connaît-on des gens que nous saluons le matin et qui sortent de notre quotidien dès qu'il disparaîssent au coin de la rue ? Si vivre se limitait à exister pour soi, qu'aurais-je de plus que les arbres qui se dénudent en hiver et se couvrent au printemps tandis que je fais l'inverse ?"

    ...

    Ah ! l'Homme, ce prodige réfractaire à ses chances et fasciné par l'échafaud de ses vanités, sans cesse écartelé entre ce qu'il croit être et ce qu'il voudrait être, oubliant que la plus simple façon d'exister est de demeurer soi-même, tout simplement.

  • Quatre soeurs de Cati Baur

    culture,littérature jeunesse,littérature,bande dessinée,bdEditions Delcourt - 159 pages

    Présentation de l'éditeur : Orphelines depuis peu, les soeurs Verdelaine vivent à la Vill'Hervé, une grande maison en bord de mer. Enid, c'est la plus jeune, celle qui ne comprend pas vraiment les choses de l'amour, celle que personne ne croit quand elle dit qu'elle a entendu un fantôme hurler dans le parc. Ni Geneviève, ni Hortense, ni Bettina... Pas même Charlie l'aînée qui s'occupe de toute la petite tribu.

    Au départ, il y a un roman magnifique, Quatre soeurs de Malika Ferdjoukh, paru à L'Ecole des Loisirs et ayant séduit des centaines de milliers de lecteurs. Dont Cati Baur, qui n'avait pas laissé le public insensible avec son magnifique album Vacance et qui a souhaité mettre son coup de crayon au service de ces Quatre soeurs qui étaient cinq comme les Trois mousquetaires étaient quatre.

    A l'arrivée, ce premier volet d'une série de quatre (évidemment) est un ravissement pour tous les convertis à la cause Verdelaine et une véritable chance de découvrir cette famille hors du commun pour ceux qui ne la connaîtraient pas encore. Bien sûr, le format bande dessinée ne saurait être aussi riche que le roman et je ne saurais trop conseiller de n'utiliser cet album que comme complément au broché pour faire durer le plaisir de cette merveilleuse histoire. Mais chacun voyant midi à sa porte et la perspective d'un livre de 608 pages pouvant être effrayante, cette bd, qui relève haut la main le défi d'être fidèle à l'oeuvre originale, est une parfaite occasion de se plonger dans le quotidien de ces frangines qu'on rêverait siennes.

  • Les hirondelles de Kaboul de Yasmina Khadra

    Editions Julliard - 148 pageshirondelles kaboul.jpg

    Présentation de l'éditeur : Dans les ruines brûlantes de la cité millénaire de Kaboul, la mort rôde, un turban noir autour du crâne. Ici, une lapidation de femme, là un stade rempli pour des exécutions publiques. Les Taliban veillent. La joie et le rire sont devenus suspects. Atiq, le courageux moudjahid reconverti en geôlier, traîne sa peine. Toute fierté l'a quitté. Le goût de vivre a également abandonné Mohsen, qui rêvait de modernité. Son épouse Zunaira, avocate, plus belle que le ciel, est désormais condamnée à l'obscurité grillagée du tchadri. Alors Kaboul, que la folie guette, n'a plus d'autres histoires à offrir que des tragédies. Quel espoir est-il permis ? Le printemps des hirondelles semble bien loin encore...

    Je découvre, enfin, la plume de Yasmina Khadra (de son vrai nom Mohamed Moulessehoul). Il semblerait d'ailleurs que nous soyons de nombreux lecteurs à avoir fait connaissance avec cet auteur cet été par le biais de ce titre ; merci l'opération Pocket.

    C'est un livre puissant, qui nous plonge de façon quasi poétique dans un monde devenu fou. L'on suit la "normalité" quotidienne de différents Kaboulis. Le récit des événements les laisse presque passer pour anodins. Sauf que c'est l'horreur qui est évoquée. Et c'est sans doute cette narration ambivalente qui ne nous donne "que" la nausée.

    Car la vérité, c'est que ce livre ne cesse de nous rappeler ce que l'on veut trop facilement oublier, qu'il est des réalités qui donnent encore et toujours envie de vomir et de pleurer sans s'arrêter. Il semble que cette évocation de la triste évidence de notre monde soit la marque de fabrique de l'auteur. C'est la raison pour laquelle, malgré son talent, je ne peux que conseiller de le lire au compte-gouttes sous peine de déprime sévère.

    Ils en parlent aussi : Liyah, Mimi, Sophie...

    Extrait :

    - Mon épouse est malade. (...) Je l'accepte pleinement, avec une infinie dévotion, sauf que je suis seul et désemparé. Je n'ai personne pour m'assister.

    - C'est pourtant simple : répudie-la.

    - Elle n'a pas de famille, rétorque naïvement Atiq, loin de remarquer le mépris grandissant qui envahit le faciès de son ami visiblement horripilé de devoir s'attarder sur un sujet aussi dévalorisant. Ses parents sont morts, ses frères sont partis, chacun de son côté. Et puis, je ne peux pas lui faire ça.

    - Et pourquoi pas ?

    - Elle m'a sauvé la vie, rappelle-toi.

    Mirza rejette le buste en arrière, comme pris au dépourvu par les arguments du gardien. Il avance les lèvres, penche la figure sur une épaule de manière à surveiller de biais son interlocuteur.

    - Niaiseries ! s'écrit-t-il. Dieu seul dispose de la vie et de la mort. Tu as été blessé en combattant pour Sa gloire. Comme il ne pouvait pas envoyer Gabriel à ton secours, il a mis cette femme sur ton chemin. Elle t'a soigné par la volonté de Dieu. Elle n'a fait que se soumettre à Sa volonté. Toi, tu as fait cent fois plus pour elle : tu l'as épousée. Que pouvait-elle espérer de plus, elle, de trois ans ton aînée, à l'époque vieille fille sans enthousiasme et sans attrait ? Y a-t-il générosité plus grande, pour une femme, que de lui offrir un toit, une protection, un honneur et un nom ? Tu ne lui dois rien. C'est à elle de s'incliner devant ton geste, Atiq, de baiser un à un tes orteils chaque fois que tu te déchausses. Elle ne signifie pas grand chose en dehors de ce que tu représentes pour elle. Ce n'est qu'une subalterne. De plus, aucun homme ne doit quoi que ce soit à une femme. Le malheur du monde vient justement de ce malentendu.

    Soudain, il fronce les sourcils :

    - Serais-tu fou au point de l'aimer ?

    - Nous vivons ensemble depuis une vingtaine d'années. Ce n'est pas négligeable.

    Mirza est scandalisé, mais il prend sur lui et essaye de ne pas brusquer son ami d'enfance.

    - Je vis avec quatre femmes, mon pauvre Atiq. La première, je l'ai épousée il y a vingt-cinq ans ; la dernière il y a neuf mois. Pour l'une comme pour l'autre, je n'éprouve que méfiance car, à aucun moment, je n'ai eu l'impression de comprendre comment ça fonctionne, dans leur tête. Je suis persuadé que je ne saisirai jamais tout à fait la pensée des femmes. A croire que leur réflexion tourne dans le sens contraire des aiguilles d'une montre. Que tu vives un an ou un siècle avec une concubine, une mère ou ta propre fille, tu auras toujours le sentiment d'un vide, comme un fossé sournois qui t'isoles progressivement pour mieux t'exposer aux aléas de ton inadvertance. Avec ces créatures viscéralement hypocrites et imprévisibles, plus tu crois les apprivoiser et moins tu as de chances de surmonter leurs maléfices. Tu réchaufferais une vipère contre ton sein que ça ne t'immuniserait pas contre leur venin.