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Les billets de Vincent

  • L'établi de Robert Linhart

    l'établi.jpgÉditions de Minuit - 178 pages

    Présentation de l’éditeur : L’Établi, ce titre désigne d’abord les quelques centaines de militants intellectuels qui, à partir de 1967, s’embauchaient, "s’établissaient" dans les usines ou les docks. Celui qui parle ici a passé une année, comme O.S. 2, dans l’usine Citroën de la porte de Choisy. Il raconte la chaîne, les méthodes de surveillance et de répression, il raconte aussi la résistance et la grève. Il raconte ce que c’est, pour un Français ou un immigré, d’être ouvrier dans une grande entreprise parisienne. Mais L’Établi, c’est aussi la table de travail bricolée où un vieil ouvrier retouche les portières irrégulières ou bosselées avant qu’elles passent au montage. Ce double sens reflète le thème du livre, le rapport que les hommes entretiennent entre eux par l’intermédiaire des objets : ce que Marx appelait les rapports de production.

    Ma note :

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    Poche : 5,80 euros

    « Je ne suis pas une machine. »

    Voilà la quintessence même de cet ouvrage. Le cri de n’importe lequel de ces hommes sur la chaîne de montage. Un ouvrage fort et court où des hommes se battent contre ce travail qui mange tout, contre l’engourdissement et la routine, le racisme, le rabaissement, la peur. Où le temps d’une cigarette est un bien si rare et si précieux. Où les chefs écrasent de leur pouvoir despotique. Mais où les mots entraide et solidarité ne sont ni vains ni vidés de leur substrat.

    Inévitablement se pose la question de la légitimité de l'auteur. Un intellectuel gaucho qui va s'encanailler sur une chaîne Citroën au lendemain des événements de 68, qui pourra quoi qu’il arrive trouver un bien meilleur travail, mieux payé, mieux considéré, moins dur... Difficile pour l'auteur d'être crédible et aisé pour le lecteur de penser que tout est biaisé, qu’il ne s’agit que d’une énième convulsion marxiste bourgeoise, qui plus est marquée par son temps.

    Bien au contraire.

    Évidemment, l’abord de cet ouvrage éminemment politique et sociologique sous-entend une lecture de l’aliénation, de la domination sociale, de la lutte des classes, de l’opposition dominants et dominés mais il n'en demeure pas moins actuel et réaliste. Pire, sa pertinence n’a aucunement faibli. Malgré les quelque trente années écoulées depuis l'écriture de ce texte, les thématiques abordées et les constats sont hélàs transposables au monde du travail actuel. Intensification, augmentation de la production, rationalisation, suppression de postes... sont malheureusement plus que jamais d'actualité.

    Rien n’a changé... si ce n'est, parfois, en pire. Heureusement, cet ouvrage est aussi une espérance. L'espérance en un monde du travail où le mieux est possible, où tout ce qui peut améliorer les conditions de travail de l’homme laisse une trace, où même s’il n’est pas le propriétaire des moyens de production, le travailleur peut conserver sa dignité et son honneur d’Homme... Faible lueur mais lueur quand même !

    Cet essai sur le travail ouvrier, à la chaîne, se lit comme un roman. Il remet en perspective avec bon sens et clarté les idéaux qui, confrontés à la violence de la réalité, perdent un peu de leur superbe. Et rappelle combien il est difficile de lutter quand l'on est essoré physiquement et psychologiquement par ce rouleau-compresseur que l'on appelle le quotidien...

    Ils en parlent aussi : Pierre Merckle, Sonia Flusin, Loïc, Cripure, François Derennes.

    Vous aimerez sûrement :

    Pas de pitié pour les gueux de Laurent Cordonnier

    La ferme des animaux de Georg Orwell

    Metronom' de Corbeyran et Grun

    Extraits :

    Intensification des cadences.

    Temps raccourcis à l’improviste.

    Bonis modifiés.

    Machines chamboulées.

    Un poste supprimé.

    Rationalisation.

    ...

    Comment ne pas être pris d’une envie de saccage ? Lequel d’entre nous ne rêve pas, par moments, de se venger de ces sales bagnoles insolentes, si paisibles, si lisses – si lisses !

    Rédigé par Vincent

  • Kobo Glo #2

    Souvenons-nous du précédent billet : une liseuse finalement reçue après un profond questionnement et une impression de vendre mon âme de bibliophile au diable...

    La première lecture fut un très chouette moment, je ne peux que le reconnaître : celle d'un jeune auteur découvert sur Twitter, Neil Jomunsi, père d’une nouvelle série plus que prometteuse mais complètement barrée, Jésus contre Hitler tome 1, « éditée » (le terme est-il adéquat quand nous parlons de livre numérique ? Question intéressante mais pas le sujet du jour...) par Walrus. Une histoire déjantée, géniale. Et gratuite qui plus est. Bref, ai A-DO-RÉ ! Du point de vue littéraire, mon entrée dans le monde du numérique a été plus que positive.

    Mais le point que je souhaite aborder ce jour est essentiellement le questionnement sur la lecture numérique en tant que telle. Je vous rassure, il ne sera pas réellement question de médiologie, j’en serais bien incapable même si le sujet est absolument formidable.

    S'agissant du support, la liseuse Kobo Glo est assez facile d’utilisation si l'on se concentre un minimum sur les bons gestes à adopter. La lecture n’est pas fatigante et le système d’éclairage à intensité modulable dont la Kobo Glo est pourvue fonctionne fort bien.

    Point de vue du concept en revanche, les choses se corsent. Peut-être est-ce parce que je n’en suis qu’aux débuts de son utilisation mais j'ai la sensation que lire sur liseuse n’est pas vraiment lire.

    Pour des raisons professionnelles, je suis abonné à de nombreux journaux / revues. Par commodité (place, délai de réception, prix), je reçois la plupart d’entre eux sous format pdf. Lire sur un écran ce type de documents ne me dérange pas, il s’en dégage une réelle souplesse d’utilisation. Mais un livre n’est pas un article. L'argument selon lequel on peut aussi entretenir une relation physique avec un journal, la texture des pages, l’odeur de l’encre est très juste, mais si sa présence matérielle me manque un peu, elle m'est davantage pénible pour un livre. Un livre reste un livre. L’objet livre j'entends. Les mots, les idées, les sentiments qu’il contient sont dans cet objet si particulier.

    Choisir un livre est un acte fort intellectuellement parlant et le numérique annihile à mon sens cet engagement.

    Choisir un livre est aussi une rencontre avec un autre lecteur : le libraire, professionnel au métier difficile qui fait des choix entre les milliers de titres qui sortent chaque année et conseille une clientèle variée et exigeante au gré de ses propres découvertes littéraires.

    Choisir un livre est également, bien que plus exceptionnellement, une rencontre encore plus forte, plus séminale : celle d'avec l’auteur.

    Choisir un livre est donc un moment de rencontre, avec soi-même et avec l’autre.

    Mais sans le support du livre, quid des dédicaces, des ouvrages de tête, numérotés, sur beau papier, avec reliure travaillée, un joli ex-libris... ? Que deviennent-ils, quelle est leur place dans le monde du numérique ? Et les recueils transmis par amour, amitié ou encore respect ? Quelle équivalence dans cette sphère immatérielle ? Un mail avec son petit texte et l’ebook en pièce jointe ? Soit... J'y vois pour ma part une symbolique autrement moins puissante... Jamais je ne laisserai quiconque toucher à mon exemplaire du Petit Prince signé par mon père que je peux contempler, caresser, sentir à l'envi... Avec le numérique, cela n'est plus possible.

    Bref, je reste dubitatif à l'endroit de la lecture sur liseuse. Évidemment, si seul le texte compte, dans ce cas, l'ebook est le remède miracle aux problèmes ne fut-ce que de place rencontrés par les possesseurs de bibliothèque.

    Sauf que. Pour moi, il n’y a pas que le texte...

    Notons toutefois que le catalogue proposé par Walrus est fort intéressant. Il propose une série de titres où la déglingue est totale à des prix plus que raisonnables. N’hésitez nullement à foncer sur les écrits de Neil Jomunsi, le tome 2 de Jésus contre Hitler est, comme le premier, FOR-MI-DA-BLE !

    Rédigé par Vincent

  • Kobo Glo #1

    J’entre dans le monde du numérique.kobo-glo.jpg

    Désir de changement, de suivre la mode ? Peut-être... Ne plus avoir de place dans ma bibliothèque ? Assurément ! Pour une raison ou pour une autre - en faut-il une ? -, j'ai décidé d'acheter une liseuse. Crime de lèse-majesté pour certains... à commencer par mon moi d'hier évidemment. Mais une fois la décision prise, laquelle choisir ? Le choix est cornélien. Nombreux modèles, nombreuses possibilités... Un vrai bazar, une véritable cacophonie !

    Heureusement, il y a Findus Twitter ! De charmantes twittos - le monde de la liseuse serait-il davantage féminin ? Une question sociologiquement intéressante... - m’aidèrent dans mon cheminement.

    Sony Reader, Kindle, Kobo, j’en passe... Au-delà du choix crucial du modèle, de ses caractéristiques techniques et de ses fonctionnalités attachées, se pose le délicat problème des formats e-books supportés. Si le monde du livre "traditionnel" ne connaît pour seul support que le papier, il n'en va pas de même dans le monde du livre numérique : pdf, kepub, ePub, azw, etc. Il est primordial de vérifier ce qui peut sembler un détail mais est dans ce milieu fondamental pour ne pas se retrouver "otage" pour le choix de ses fichiers numériques. Et je n'aborde même pas la question des DRM (gestion des droits numériques) !

    Bref, avant tout achat, il convient de déchiffrer ces « barbarismes » pour néophyte et de se faire son opinion dans ce nouvel univers qui soulève d'épineuses questions. Mon cheminement personnel dont je vous épargne les détails a conduit un modèle à sortir du lot.

    Sans certitude, j'espère qu'il sera le meilleur, mais sa taille, son apparente facilité d’utilisation, son prix (oui, une liseuse a un coût, relativement élevé pour de l'immatériel soit dit en passant...) me laissent penser que oui ! Roulement de tambour… Ce sera la Kobo Glo pour moi !

    Commande sur le net et deux jours plus tard arrivée à domicile. Grands bonds de joie... Première chute de ma Kobo Glo... Argh... Mais ouf, elle fonctionne correctement ! Après l'étape de la configuration assez facile même pour l’incapable informatique que je suis, je m'attèle enfin à ma première lecture numérique...

    To be continued...

    Kobo Glo, fiche technique

    • 1re liseuse tactile et lumineuse pour lire de jour comme de nuit
    • 129,90 euros
    • écran 6" haute résolution
    • tailles de polices adaptables pour un plus grand confort de lecture
    • 114 x 157 x 10 mm
    • 185 grammes
    • 2GB (extensible à 32) de stockage soit 1 400 e-books environ sur 2 millions de titres à télécharger dont des milliers gratuits
    • format ouvert permettant de lire les e-books sur d'autres liseuses ou de télécharger sur d'autres sites
    • autonomie jusqu'à 30 jours
    • disponible en noir, silver, rose, bleu


    Rédigé par Vincent

  • Pas de pitié pour les gueux de Laurent Cordonnier

    pas de pitié pour les gueux.jpgSur les théories économiques du chômage

    Editions Raisons d'agir - 124 pages

    Présentation de l'éditeur : Pourquoi y a-t-il du chômage ? Parce que les salariés en veulent toujours trop… parce qu’ils recherchent la sécurité, la rente et se complaisent dans l’assistanat… parce qu’ils sont roublards, paresseux, primesautiers et méchants, etc. Voilà ce que racontent, en termes certes plus choisis, et avec force démonstrations mathématiques, les théories « scientifiques » élaborées par les économistes du travail. L’auteur se livre ici à un véritable travail de traduction en langage littéraire des théories savantes, au terme duquel il apparaît que leur signification, « une fois défroquées de leurs oripeaux savants, frôle souvent l’abject, à un point dont on n’a généralement pas idée ». C’est justement pour en donner idée que ce livre est écrit.

    Voilà un formidable ouvrage d’économie !

    Ce livre est une réflexion pertinente sur le monde du travail et l’une de ses entités, les chômeurs. Economiste maître de conférences à l’Université de Lille 1, l'auteur pourrait se contenter, comme bon nombre de ses coreligionnaires, de nous bombarder de chiffres et de théories absconses autant qu'abstruses mais non, absolument pas. Il préfère l’usage intelligent des mots et plus incroyable encore - crime de lèse-majesté ! -, il fait preuve d'une infinie honnêteté intellectuelle en critiquant les grands courants économiques actuels.

    Son extraordinaire pédagogie permet à tout un chacun de comprendre les fondements de l'économie du travail et les théories du chômage. Des explications simples et claires qui permettent d'appréhender facilement ce fléau de nos temps. Son ironie désopilante rend l'ouvrage très divertissant et permet de mettre un peu de légèreté dans un sujet grave.

    De chapitre en chapitre, Laurent Cordonnier va démonter l'usine à gaz qu’est le marché du travail - existe-t-il vraiment ? - rêvée par les économistes adeptes de la théorie néolibérale. En quelques pages seulement, il parvient à révéler la vaste farce capitaliste dont nous sommes les dindons, les gueux. Il démonte clairement la manipulation orchestrée par les politiciens, les patrons, les économistes et relayée par les journalistes, qui inventent les théories qui les arrangent. Des théories académiques qui ne tiennent aucun compte de la réalité, de l'humain et sont par le fait évidemment absurdes.

    Une plongée brutale mais nécessaire et surtout salutaire qui met à mal bien des préjugés, notamment celui de ce travailleur / chômeur (le travailleur pouvant devenir chômeur et inversement) tour à tour « poltron, roublard, paresseux, primesautier et méchant » ! Un choc, un accident, un télescopage... Ce livre est violent mais pourrait-ce être différent quand d’un côté le travailleur / chômeur est déconsidéré, maltraité, injurié dans son état d’Homme et que de l’autre les théoriciens avancent que « le taux de chômage doit être suffisamment élevé pour qu’il soit payant pour les travailleurs de travailler plutôt que de prendre le risque d’être pris en train de tirer au flanc » ?

    Paru en 2000, ce travail rigoureux et plein d'humour pourrait paraître daté. Pourtant il n'a pas pris une ride et s'inscrit plus que jamais dans l'actualité des multiples crises connues et vécues ces dernières années. Un essai essentiel pour mieux comprendre le monde qui nous entoure et déjouer, au moins intellectuellement, les mépris et méprises qui nous sont adressés, nous travailleuses, travailleurs... D'aucuns diront peut-être que ce travail est pour le moins marqué politiquement. Mais sans doute sera-ca parce que cette analyse les dérange...

    En guise de conclusion, un dernier boum : disons-nous que quand un grand acteur économique avance qu’il s’agit d’un signal au marché du travail, cela n’augure rien de bon pour nous... Mais en fait, nous le savions déjà, malheureusement...

    Extrait :

    Milton Friedman, le chef de file du monétarisme, a peut-être raison : la meilleure chose que l’on puisse faire avec les pauvres, c’est de les laisser tranquilles. Ils n’ont que ce qu’ils méritent, et qu’ils ont bien cherché.

    Rédigé par Vincent

  • Le Futurisme, manifeste & bibliographie

    art,culture,citation,peinture,Liminaire : introduction à un sujet complexe mais ô combien intéressant. N’oublions toutefois pas le contexte de l’époque - économique, militaire, idéologique, culturel, etc. Présenter ne veut pas dire cautionner.

    1909, l’univers artistique est en révolution. Ce si long XIXe siècle est en train de mourir et le monde est - presque - prêt à entrer pleinement dans le XXe, ce nouveau siècle rempli d’espoir et de modernité. Il faudra toutefois attendre la fin de la Première Guerre Mondiale pour vraiment y être.

    Milan, Via Senato, au numéro 2. Un jeune trentenaire, Filippo Tommaso Marinetti, écrit un texte séminal, Le manifeste du Futurisme. Il y expose les ferments d’un nouveau courant artistique global.

    Ecoutons-le :

    Nous avions veillé toute la nuit, mes amis et moi, sous des lampes de mosquée dont les coupoles de cuivre aussi ajourées que notre âme avaient pourtant des cœurs électriques. Et tout en piétinant notre native paresse sur d’opulents tapis persans, nous avions discuté aux frontières extrêmes de la logique et griffé le papier de démentes écritures.

    Un immense orgueil gonflait nos poitrines, à nous sentir debout tout seuls, comme des phares ou comme des sentinelles avancées, face à l’armée des étoiles ennemies, qui campent dans leurs bivouacs célestes. Seuls, avec les mécaniciens dans les infernales chaufferies des grands navires, seuls avec les noirs fantômes qui fourragent dans le ventre rouge des locomotives affolées, seuls avec les ivrognes battant des ailes contre les murs.

    Et nous voilà brusquement distraits par le roulement des énormes tramways à double étage, qui passent sursautants, bariolés de lumières, tels les hameaux en fête que le Pô débordé ébranle tout à coup et déracine, pour les entraîner, sur les cascades et les remous d’un déluge, jusqu’à la mer.

    Puis le silence s’aggrava. Comme nous écoutions la prière exténuée du vieux canal et crisser les os des palais moribonds dans leur barbe de verdure, soudain rugirent sous nos fenêtres les automobiles affamées.

    - Allons, dis-je, mes amis ! Partons ! Enfin, la Mythologie et l’Idéal mystique sont surpassés. Nous allons assister à la naissance du Centaure et nous verrons bientôt voler les premiers Anges ! Il faudra ébranler les portes de la vie pour en essayer les gonds et les verrous !... Partons ! Voilà bien le premier soleil levant sur la terre !... Rien n’égale la splendeur de son épée rouge qui s’escrime pour la première fois, dans nos ténèbres millénaires.

    Alors, le visage masqué de la bonne boue des usines, pleine de scories de métal, de sueurs inutiles et de suie céleste, portant nos bras foulés en écharpe, parmi la complainte des sages pêcheurs à la ligne et des naturalistes navrés, nous dictâmes nos première volontés à tous les hommes vivants de la terre :

    MANIFESTE DU FUTURISME

    1. Nous voulons chanter l’amour du danger, l’habitude de l’énergie et de la témérité.

    2. Les éléments essentiels de notre poésie seront le courage, l’audace et la révolte.

    3. La littérature ayant jusqu’ici magnifié l’immobilité pensive, l’extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l’insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing.

    4. Nous déclarons que la splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… Une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace.

    5. Nous voulons chanter l’homme qui tient le volant, dont la tige idéale traverse la Terre, lancée elle-même sur le circuit de son orbite.

    6. Il faut que le poète se dépense avec chaleur, éclat et prodigalité, pour augmenter la ferveur enthousiaste des éléments primordiaux.

    7. Il n’y a plus de beauté que dans la lutte. Pas de chef-d’œuvre sans un caractère agressif. La poésie doit être un assaut violent contre les forces inconnues, pour les sommer de se coucher devant l’homme.

    8. Nous sommes sur le promontoire extrême des siècles !... A quoi bon regarder derrière nous, du moment qu’il nous faut défoncer les vantaux mystérieux de l’Impossible ? Le Temps et l’Espace sont morts hier. Nous vivons déjà dans l’absolu, puisque nous avons déjà créé l’éternelle vitesse omniprésente.

    9. Nous voulons glorifier la guerre – seule hygiène du monde, le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles Idées qui tuent, et le mépris de la femme.

    10. Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires.

    11. Nous chanterons les grandes foules agitées par le travail, le plaisir ou la révolte ; les ressacs multicolores et polyphoniques des révolutions dans les capitales modernes ; la vibration nocturne des arsenaux et des chantiers sous leurs violentes lunes électriques ; les gares gloutonnes avaleuses de serpents qui fument ; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de leurs fumées ; les ponts aux bonds de gymnastes lancés sur la coutellerie diabolique des fleuves ensoleillés ; les paquebots aventureux flairant l’horizon ; les locomotives au grand poitrail, qui piaffent sur les rails, tels d’énormes chevaux d’acier bridés de longs tuyaux, et le vol glissant des aéroplanes, dont l’hélice a des claquements de drapeau et des applaudissements de foule enthousiaste.

    Progrès et évolution, violence et destruction, pour Marinetti et ses coreligionnaires, il est temps, grand temps, de liquider ce XIXe siècle moribond. Ils feront preuve de la même virulence quant au lieu de départ de cette révolution et seront sans illusion sur leur avenir.

    C’est en Italie que nous lançons ce manifeste de violence culbutante et incendiaire, par lequel nous fondons aujourd’hui le Futurisme, parce que nous voulons délivrer l’Italie de sa gangrène de professeurs, d’archéologues, de cicérones et d’antiquaires.

    Les plus âgés d’entre nous ont trente ans ; nous avons donc au moins dix ans pour accomplir notre tâche. Quand nous aurons quarante ans, que de plus jeunes et plus vaillants que nous veuillent bien nous jeter au panier comme des manuscrits inutiles !... Ils viendront comme nous de très loin, de partout, en bondissant sur la cadence légère de leurs premiers poèmes, griffant l’air de leurs doigts crochus, et humant, aux portes des académies, la bonne odeur de nos esprits pourrissants, déjà promis aux catacombes des bibliothèques.

    Publié d’abord le 5 février 1909 dans La Gazzetta dell’Emilia de Bologne puis le 20 dans Le Figaro, ce texte révolutionnera le monde artistique et aura une résonance internationale. Par dizaines, par centaines, des jeunes gens comprendront le message de Marinetti, s’y retrouveront, l’approuveront et le mettront en pratique.

    Un nouveau courant artistique est né, il sera global : littérature, peinture, sculpture, architecture, théâtre, musique, cinéma, arts décoratifs, etc. Même la gastronomie s’y mettra !

    Bien qu’international, le cœur même du Futurisme restera l’Italie. La compréhension de celui-ci sera aiguisée par une connaissance de l’italien – bien que la littérature française soit déjà assez complète sur le sujet.

    Bibliographie :

    Si l’on ne devait garder qu’un seul spécialiste du Futurisme, ce serait Giovanni Lista. Ses travaux riches, complets, érudits, exhaustifs mais tout à fait abordables par le néophyte sont une merveilleuse source d’informations tant sur le courant lui-même que sur la personnalité centrale que fut F.T. Marinetti. En guise d’introduction, je vous conseillerais deux de ses ouvrages publiés aux Editions de l’Âge d’Homme : Futurisme – Manifestes Documents Proclamations et Marinetti et le Futurisme. Ils permettent d’aborder le sujet d’une manière originale par le biais de documents d’époque. Une manière de revivre jour après jour, mois après mois le développement du Futurisme.

    Dynamisme plastique d’Umberto Boccioni préfacé par Giovanni Lista, toujours aux Editions de l’Âge d’Homme, peut être une suite intéressante. En effet, Boccioni – autre grande figure du Futurisme – y expose ses théories plastiques futuristes ; la notion de dynamisme prend alors tout son sens en peinture et sculpture.

    Sortons maintenant de la sphère francophone.

    Le Futurisme est aussi une remise en cause politique de la société. Deux travaux récents portent sur le sujet : « La nostra sfida alle stelle » Futuristi in politica d’Emilio Gentile, Editori Laterza et Il Futurismo tra cultura e politica – reazione o rivoluzione ? d’Angelo D’Orsi, Salerno Editrice.

    Malgré sa dimension profondément antiféministe et misogyne, nombreuses furent les femmes à souscrire au Futurisme. L’étude du professeur en philosophie morale Francesca Brezzi est dès lors des plus intéressantes : Quando il Futurismo è donna. Barbara dei colori, Mimesis. Une version française existe, publiée par Mimesis France.

    Revenons maintenant à un domaine plus artistique : le cinéma. Je vous renvoie au court mais très complet ouvrage d’Enzo N. Terzano : Film sperimentali futuristi, Carabba Editore. Giovanni Lista a également écrit sur le sujet : Cinéma et photographie futuristes, Skira, mais je n’ai pas encore eu l’occasion de lire ce travail.

    Deux derniers livres peuvent compléter cette introduction. L’avanguardia trasversale. Il Futurismo tra Italia e Russia de Cesare G. De Michelis, Marsilio est une mise en regard entre les futurismes italien et russe - la Russie, l’autre grand pays des avant-gardes du XXe siècle… Futurismo antineutrale de Roberto Floreani, Silvana Editoriale quant à lui est l'ouvrage atypique d'un artiste rappelant les liens entre Futurisme et Art contemporain.

    L'on ne compte plus les monographies et autres beaux livres sur le sujet. Citons par exemple l’inconfortable par ses dimensions mais si complète rétrospective parue à l’occasion du centenaire du mouvement : Futurismo 1909-2009, Skira. Intéressante également, la monographie sur Alessandro Bruschetti qui donne un aperçu des prolongements du Futurisme dans l’Aeropittura : Futurismo aeropittorico epurilumetria, Gangemi Editore. La monographie sur Mario Guido Dal Monte Dal Futurismo all’Informale, al Neoconcreto, attraverso le avanguardie del Novecento, Silvana Editoriale et la présentation de la collection futuriste de Primo Conti Capolavori del Futurismo e dintorni, Edizioni Polistampa peuvent compléter cette rapide approche.

    Finalement et peut-être plus à destination des amateurs et autres collectionneurs, trois derniers ouvrages : l'imposant (6 kg !) mais essentiel Il dizionario del Futurismo, Vallecchi en collaboration le Museo di Arte Moderna e Contemporanea di Trento e Rovereto. Et enfin, deux folies commises par Domenico Cammarota qui a décidé de recenser l’entièreté de l’œuvre de F.T. Marinetti puis celles de 500 autres auteurs italiens : Filippo Tommaso Marinetti. Bibliografia et Futurismo et Bibliografia di 500 scrittori italiani, Skira/Mart.

    Voilà qui conclut notre voyage bibliographique dans le Futurisme. Le seul but de cette chronique. Il n’y était nullement question d’y aborder quelque concept idéologique : je laisse cela à de vrais spécialistes. Comme tout mouvement, des dérives sont possibles. Gardons-nous de nous laisser entraîner sur le sujet. Préférons, peut-être par lâcheté ou plus simplement par goût des Arts, rester dans le domaine du livre.

    Rédigé par Vincent