04.03.2009

De Marquette à Veracruz de Jim Harrison

Editions 10/18 - 486 pagesmarquette.jpg

Quatrième de couv' : C'est pour régler de vieux comptes avec sa famille fortunée que David Burckett décide de s'exiler dans un chalet de la Péninsule Nord. Son père est une sorte d'obsédé sexuel, un prédateur qui s'attaque à de toutes jeunes filles, tandis que sa mère se réfugie dans l'alcool et les médicaments. Au cours de son passage à l'âge adulte - car il s'agit bel et bien d'un roman d'éducation contemporain -, David fera la connaissance d'un inoubliable triumvirat de jeunes femmes : Riva la Noire, qui a décidé de consacrer sa vie aux enfants miséreux, Vernice, la poétesse affranchie des conventions, et Vera, la jeune Mexicaine violée par le père de David alors que le jeune homme en était amoureux. "De tous les talents qui peuvent susciter l'admiration chez un écrivain, il en est un auquel on pense rarement, le plus évident et le plus étonnant peut-être : son aptitude à nous embarquer dans un univers qui n'est pas le nôtre et sa manière, parfois, de forcer notre indifférence jusqu'à faire naître l'émotion." Raphaëlle Rérolle, Le Monde

Je ne connaissais de Jim Harrison que l'adaptation cinématographique de son roman Légendes d'automne et les quelques papiers lui étant consacrés que j'avais pu parcourir dans mon cher magazine Lire. Je crois bien que ce qui m'a définitivement convaincue de me pencher, enfin, sur cet énième incontournable auteur est l'entretien remarquablement grinçant qu'il avait accordé au Journal du Dimanche à quelques jours des dernières élections américaines. Le style y était si percutant, si juste, si cru, que je ne pouvais manquer de m'en sustenter le temps de quelques centaines de pages.

Au sortir de ce premier roman - dans l'ordre de mes lectures et non de la bibliographie de l'auteur -, je suis quelque peu déconcertée. Parce que si le style y est bien unique, il ne m'a pas autant marquée que dans l'interview précédemment évoquée, voire même, à certains moments, rebutée. Et pourtant, impossible de me défaire du livre. Probablement parce que l'auteur commence par la presque fin détonante de l'histoire et que, coûte que coûte, même au prix d'une lecture parfois fastidieuse, il est impératif de savoir : pourquoi ? comment ? Une littérature dont la fin justifie les moyens en quelque sorte. Mais parce qu'il faut rendre à César ce qui est à César, j'insiste, malgré donc certaines longueurs, sur la plume exceptionnelle qui, à nulle autre pareille, sait nous transporter dans des contrées lointaines que l'on veut dès lors impérativement découvrir mais surtout, dans les tourments et les noirceurs de l'âme humaine. C'est cela, au final, qui, pour moi, l'emporte : cette lucidité sur l'humanité, aussi fascinante que dégoûtante, qui fait des écorchés mes auteurs préférés.

Extraits :

Glacé jusqu'aux os et épuisé, j'ai rejoint ma chambre de motel, j'ai installé un fauteuil près de la fenêtre, puis je me suis endormi en regardant la blancheur effrayante du monde. Il s'agissait de toute évidence d'une toile vierge sur laquelle on pouvait peindre son existence si l'envie vous en prenait. Juste avant de sombrer, je me suis imaginé assis à la fenêtre du chalet et j'ai peint ce qui l'intérieur de ce qui serait mon chalet, y compris la fenêtre de devant d'où les seules choses visibles était le lac Supérieur et la ligne d'horizon, mais me tracassait cette idée de Fred selon laquelle en tant que chrétien putatif je devais apprendre à fonctionner dans le monde avant d'avoir le droit de m'en absenter.

...

Au printemps, après ma séparation d'avec Polly, je suis entré dans ce qu'on qualifie de dépression clinique, alors que je considérais moi-même mon état comme une sorte de perpléxité générale concernant l'espèce humaine.

...

Le fil aisément perceptible de nos existences aboutit à un malentendu fondamental quand nous cédons à la tentation d'accorder le même poids aux années, aux mois et aux jours. Les instants les plus brefs ont parfois un pouvoir explosif qui anéantit le temps autour d'eux, y compris tout le passé qui les a précédés.

...

Malgré la plénitude de tous ces plaisirs, nous avons été un peu lents et déprimés le lendemain matin, sans doute parce que nous partagions cette triste conviction que, malgré nos instincts humains les meilleurs, nous allions écarter cet épisode sans pitié afin de suivre nos trajectoires individuelles, ces destinées profondément enfouies en chacun de nous, cette solitude volontaire que l'éventualité, voire la probabilité, d'un amour réciproque n'aurait pu annuler. Les gens tombent peut-être amoureux malgré l'invention de telles barrières intérieures. Notre culture a peut-être commencé à nous apprendre subtilement que cette soumission absolue à l'ambition constitue notre plus haut espoir. Sans doute qu'à une certaine époque, davantage de gens étaient simplement eux-mêmes, mais sans doute que ni elle ni moi n'avions jamais essayé d'être simplement nous-mêmes. Enfin, nous étions peut-être le genre d'individus que la culture n'avait aucun mal à dénaturer. Enfants, nous étions assez fantasques pour souhaiter être un oiseau jusqu'au soir, et rien ne se perd plus aisément que le sens du jeu.

...

(...) après quoi elle a cité René Char : "La lucidité est la plaie la plus proche du soleil."

...

(...) pour faire bonne mesure, j'ai ajouté qu'elle voyait peut-être ce qui n'allait pas dans la prose et la poésie, mais que moi je voyais ce qui clochait dans le monde naturel.

"Je n'exclue pas les gens comme tu le fais", riposta-t-elle, avant de dire : "Et puis je suis ravue d'avoir ce regard innocent qui me permet d'être bouleversée par la beauté d'un paysage.

- D'accord, mais si nous n'identifions pas le mal que nous avons fait, nous sommes condamnés à le refaire.

- Je ne veux pas que le mal qui a été fait dévore toute ton existence. Sinon, tu risques seulement d'être un esprit critique réagissant aux seuls méfaits d'autrui. Et ta vie sera complètement déséquilibrée.

02.03.2009

Aya de Yopougon de Marguerite Abouet et Clément Oubrerie

Editions Gallimard - 4 albums parus

aya1.jpgaya2.jpg
aya3.jpgaya4.jpg

Marguerite Abouet : « Dans les années 1970, la vie était douce en Côte d'Ivoire. Il y avait du travail, les hôpitaux étaient équipés et l'école était obligatoire. J'ai eu la chance de connaître cette époque insouciante, où les jeunes n'avaient pas à choisir leur camp trop vite et ne se préoccupaient que de la vie courante : les études, les parents, les amours… Et c'est cela que je veux raconter dans Aya, une Afrique sans les clichés de la guerre et de la famine, cette Afrique qui subsiste malgré tout car, comme on dit chez nous, "la vie continue"...»

Nous présenter une autre Afrique que celle de tous les rapports et autres informations catastrophiques, tel est le pari réussi de l'auteur Marguerite Abouet et de l'illustrateur Clément Oubrerie.

L'histoire commence en 1979, dans le quartier populaire d'Abidjan Yopougon, également appelé Yop City. L'on y découvre l'héroïne Aya, sa famille, ses amis et de nombreux personnages hauts en couleurs. Au travers des existences de ces multiples protagonistes, la culture, ivoirienne en particulier et africaine en général, nous est présentée avec beaucoup d'humour, parfois de gravité et appréhende des sujets aussi incontournables que le fossé croissant entre les pauvres et les riches, la condition de la femme, la polygamie, la famille, la sexualité, les espoirs d'un Eldorado français, etc. Tout ceci au coeur d'intrigues qui font la part belle au suspens et dans un langage imagé à mourir de rire qui mêle l'argot ivoirien (le nouchi) et le français, les langues locales et le langage de la rue.

Non seulement les quatre albums font quelque cent pages chacun mais sont en outre dotés du "bonus ivoirien" qui offre un petit lexique de nouchi, des recettes de plats traditionnels (kédjénou de poulet, soukouya, allocos...) ainsi que des astuces pour bien nouer son pagne ou rouler son tassaba (remuer son popotin) pour faire tomber les hommes à ses pieds.

Ce n'est pas pour rien que le premier tome s'est vu décerner le prix du 1er album au festival d'Angoulême en 2006 !

04.02.2009

Pour le plaisir

Navrée de décevoir les fans de l'incontournable star qu'est Herbert Léonard, mais le sujet du jour n'est pas la musique... bien que les fétichistes du livre ouïront, à n'en pas douter, une douce mélodie intérieure à la vue de ces quelques images.

bib2.jpg
bib.jpg
bib3.jpg
bib4.jpg
bib5.jpg
bib6.jpg
bib8.jpg
bib7.jpg
bib9.jpg
bib10.jpg
bib11.jpg
bib12.jpg
bib13.jpg

03.02.2009

Mrs Dalloway de Virginia Woolf

mrs dalloway.jpgEditions Gallimard - 321 pages

Quatrième de couv' : Le roman, publié en 1925, raconte la journée d'une femme élégante de Londres, en mêlant impressions présentes et souvenirs, personnages surgis du passé, comme un ancien amour, ou membres de sa famille et de son entourage. Ce grand monologue intérieur exprime la difficulté de relier soi et les autres, le présent et le passé, le langage et le silence, le mouvement et l'immobilité. La qualité la plus importante du livre est d'être un roman poétique, porté par la musique d'une phrase chantante et comme ailée. Les impressions y deviennent des aventures. C'est pourquoi c'est peut-être le chef-d'oeuvre de l'auteur - la plus grande romancière anglaise du XXe siècle.

D'aucuns suivant un tant soit peu les écrits futiles de ce présent blog - ainsi que ceux de son prédécesseur - savent qu'il m'est impossible de ne pas achever la lecture d'un livre commencé, aussi mauvais soit-il - selon des critères qui n'engagent naturellement que la subjectivité de mes goûts.

Mais ne pas renoncer ne signifie pas ne pas différer. C'est ainsi qu'après avoir amorcé, sous l'impulsion d'Au secours Mrs Dalloway de Mary Dollinger, le plus célèbre des romans de Virginia Woolf, j'ai lâchement remis et remis et remis la lecture de cette oeuvre majeure qui n'avait pas eu le don de faire opérer sa magie sur moi.

Pas moins de deux années plus tard et faute de mieux, je me suis lancée le défi d'enfin terminer les quelque trois cents pages. La conclusion, bien que cette traversée littéraire ne fut pas aussi laborieuse que cela, est que si je suis une amoureuse de la littérature anglaise, je préfère résolument à toute autre celle du XIXe (Austen, Brontë, Hardy, Eliot...).

Je dois bien dire que j'ai quelque peu de mal à comprendre pourquoi il est dit en jaquette qu'il s'agit d'un "grand monologue intérieur". J'y ai vu pour ma part une succession de monologues intérieurs, mais nullement exclusifs à l'héroïne. Cela dit, l'écriture est tellement complexe, alambiquée, fastidieuse... que jamais je n'aurai la prétention de dire que j'ai tout compris.

Si j'aime les syntaxes recherchées et le verbe élaboré, je dois reconnaître qu'en la matière, comme pour Proust, trop, c'est trop. Un excès de complexité annihile l'indispensable naturel de l'écriture et ôte tout plaisir à la lecture, qui devient un défi grammatical à relever. Et pour moi, lire doit être avant tout un délice et non un exercice.

Je ne me cantonnerai naturellement pas à cette seule approche, histoire de donne sa chance au "produit" (des recommandations ?...) et pense me pencher sur la vie à la fois palpitante et tragique de l'auteur...

Extraits :

Elle aurait de beaucoup préféré être de ces gens qui, comme Richard, faisaient les choses pour elles-mêmes ; alors qu'elle, se disait-elle en attendant de traverser, la moitié du temps, elle ne faisait pas les choses tout simplement, pour elles-mêmes ; mais afin que les gens pensent ceci ou cela ; et c'était complètement idiot (...) car personne ne s'y laissait prendre une seconde. Ah, si elle avait pu refaire sa vie !

...

Elle savait ce qui lui manquait. Ce n'était pas la beauté ; ce n'était pas l'intelligence. C'était quelque chose de central qui irradie ; une certaine chaleur qui crève les surfaces et rend frémissant le froid contact entre un homme et une femme, ou entre des femmes.

...

Bon, je me suis bien amusé ; et c'est fini, se dit-il, en levant les yeux vers les corbeilles suspendues de géraniums pâles. Et le voilà réduit en poudre, son moment d'amusement, car il l'avait plus ou moins fabriqué de toutes pièces, il le savait bien ; il l'avait inventée, cette aventure avec la jeune femme ; il l'avait fabriquée, comme on se fabrique les trois quarts de sa vie, se dit-il, et comme on se fabrique soi-même ; il avait fabriqué cette jeune femme ; il avait créé ce moment charmant, avec quelque chose en plus. Mais chose bizarre, et vraie : on ne pouvait rien partager de tout cela - et cela se réduisait en poudre.

...

Quelle affreuse soirée ! Il était d'humeur de plus en plus maussade, et pas seulement à cause de l'incident ; à cause de tout. Et il ne pouvait même pas la voir ; mettre les choses au point ; avoir une explication avec elle. Il y avait toujours du monde - elle continuerait comme s'il ne s'était rien passé. C'était cela qui était exaspérant chez elle - cette froideur, cette insensibilité, quelque chose de très profond chez elle, il l'avait senti à nouveau en lui parlant ce matin ; quelque chose d'impénétrable. Pourtant, Dieu sait qu'il l'aimait. Elle avait le don de vous mettre les nerfs en pelote, oui, de vous les rouler en tire-bouchon.

...

C'était affreux, criait-il, affreux, affreux !

Et pourtant, le soleil répandait sa chaleur. Et pourtant, on finissait par se remettre. Et pourtant, la vie savait ajouter à un jour un autre jour.

...

Ces bandits, les dieux, ne gagneront pas entièrement la partie - son idée était que les dieux, qui ne perdaient pas une occasion de meurtrir, contrecarrer, gâcher les vies humaines, étaient pris à contre-pied, si, malgré tout, vous vous conduisiez avec classe. (...) Par la suite, elle était devenue un peu moins affirmative ; elle en était venue à la conclusion que les dieux n'existaient pas ; on ne pouvait en vouloir à personne ; et elle avait adopté la religion des athées, consistant à faire le bien pour l'amour du bien.

...

On ne peut pas mettre des enfants au monde dans un monde tel que celui-ci. On ne peut pas perpétuer la souffrance, contribuer à la reproduction de ces animaux libidineux, qui n'ont pas d'émotions durables, rien que des caprices et des vanités qui les font dériver trnaôt par-ci, tantôt par-là.

...

Elle avait besoin d'être soutenue. Ce n'était pas qu'elle fût faible. Mais elle avait besoin qu'on la soutienne.

29.01.2009

Tant que je serai noire de Maya Angelou

Editions Les Allusifs - 365 pagestant que.jpg

Quatrième de couv' : Figure emblématique de l'histoire des Etats-Unis, Maya Angelou s'est engagée corps et âme dans le vingtième siècle américain. Tant que je serai noire est le récit de sa vie à partir de 1957 lorsque, décidée à devenir écrivaine, elle part avec son fils, Guy, pour rejoindre Harlem, épicentre de l'activité intellectuelle des Noirs américains. Elle participe aux bouleversements de l'époque et rencontre des artistes comme Billie Holiday et James Baldwin, et les leaders du mouvement des droits civiques, Malcolm X et Martin Luther King. Enfin, conquise par Vusumzi Make, combattant pour la liberté et les droits des Noirs d'Afrique du Sud, elle part vivre en Afrique, théâtre des luttes anticilonialistes, où elle devient journaliste. Ce récit est l'autoportrait d'une femme exceptionnelle qui a intégré, jusque dans les plus profonds replis de sa vie intime, une véritable révolution mondiale, culturelle et politique.

Après Brel par Leloir, voici que s'achève ma lecture du second livre offert dans le cadre de l'opération Babelio.

Je dois dire que je m'adonne rarement à la lecture de bio ou autobiographies. Sans doute pour m'éviter le complexe de passivité face à des existences passionnantes et engagées, j'ai tendance à privilégier les héros romanesques.

Comme tel ne fut pas le cas en l'occurrence, je me retrouve à la fois admirative de l'existence de Maya Angelou et déprimée en comparant la vie bien remplie de cette femme à la mienne - d'un point de vue de l'action au sens historique du terme.

Mais aussi surprise. Surprise de découvrir qu'aussi profonde soit la conviction du combat pour les libertés, le soldat peut s'asservir lui-même et l'émancipateur devenir bourreau. Disons que Maya Angelou a davantage oeuvré pour la cause Noirs que pour la cause Femmes : on ne peut être de tous les combats.

J'ai également été très étonnée de découvrir les propos très durs (pour ne pas dire racistes) de Malcolm X. N'ayant jamais pris le temps de me pencher sur le personnage, je n'en ai retenu que la profonde admiration que certains lui vouaient... Manifestement, il me faudra étudier en profondeur l'existence du personnage pour comprendre quand ont commencé (ou se sont arrêtés...) ses discours éclairés.

Extraits :

Le cynisme juvénile est d'autant plus désolant qu'il s'explique non pas par les leçons tirées d'expériences amères, mais bien par une foi insuffisante en l'avenir.

...

Mon dernier spectacle me rappela le conseil de ma mère : "Quand on est noir, on doit espérer que tout se passera pour le mieux. Alors prépare-toi au pire et n'oublie jamais que tout peut arriver."

...

(...) Quant aux Etats-Unis, Georges Bernard Shaw avait eu raison de les décrire comme "le seul pays à être passé directement de la barbarie à la décadence sans avoir connu la civilisation".

...

Après une salve d'applaudissements, Malcolm marque une pause et, d'un air grave, promena son regard sur la foule. Les gens se figèrent : l'air lui-même était devenu immobile. Il reprit la parole sur un ton doux et suave :

- Certains d'entre vous pensent qu'il y a de bons Blancs, non ? De bons Blancs pour qui ou avec qui vous avez travaillé, avec qui vous êtes allés à l'école ou même avec qui vous vous êtes mariés. Non ?

Les spectateurs exprimèrent leur déni en grognant collectivement.

Malcolm poursuivit à voix basse, à la limite du chuchottement.

- Il y a des Blancs qui donnent de l'argent à la SCLC, à la NAACP ou à la Ligue urbaine. Certains vont même jusqu'à marcher avec vous dans les rues. Mais laissez-moi vous dire qui ils sont. Tout Américain blanc qui se dit votre ami est soit un faible...

Il laissa le mot produire son effet avant de reprendre d'une voix grondante.

- ... soit un agent d'infiltration. Ou bien il aura trop peur pour vous venir en aide quadn vous aurez besoin de lui, ou bien il se rapproche de vous à seule fin de découvrir vos projets et de vous livrer, pieds et poings liés, à ses frères.

...

- Ce que dit la pièce, rétorquai-je, c'est que les Noirs, si on leur en donne l'occasion, deviendront aussi cruels que les Blancs. Je me refuse à le croire.

- C'est tout à fait possible, Maya, et nous devons nous en défendre avec la plus grande vigilance. Tu vois, ma chère épouse - il parlait tout doucement en penchant sur moi son corps massif -, la plupart des révolutionnaires noirs, des radicaux noirs et des militants noirs ne souhaitent pas vraiment le changement. Ce qu'ils veulent, c'est prendre la place des Blancs. La pièce ne fait que souligner un tel risque. Et les nôtres doivent faire face à la tentation. Il faut absolument que tu joues dans Les nègres (de Jean Genet).

27.01.2009

La vie secrète des jeunes de Riad Sattouf

sattouf.jpgEditions L'Associtation - 160 pages

Introduction de l'auteur : La Vie secrète des jeunes est publiée dans Charlie Hebdo depuis l'été 2004, à raison d'une page par semaine. Ce livre présente l'intégralité des pages parues depuis, et leur ordre chronologique a été conservé. Souvent, lors de dédicaces, des lecteurs viennent me demander les yeux dans les yeux si tout ce que je raconte dans ma colonne est "vraiment vrai", si j'ai "vraiment vu" toutes ces choses. Pourtant, je n'ai jamais inventé la moindre de ces histoires. Tout est absolument véridique. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je n'ai pas de stress particulier à poursuivre cette série : je n'écris pas le scénario. Je vois des trucs et j'essaie de les raconter. Le côté "impossible à croire" peut venir du point de vue que je choisis quand je retraduis la scène en bande dessinée, point de vue qui ne correspond pas forcément au point de vue que j'avais dans la réalité. Sur le papier, je remets complètement en scène l'histoire dont j'ai été le témoin. Quand j'étais enfant, je lisais avec grand intérêt une série de livres animaliers illustrés appelés La Vie secrète des bêtes. On y découvrait les moeurs et les comportements de nombreuses espèces animales cohabitant dans un même environnement. On les voyait pondre, manger, se faire manger, courir, se cacher, se faire du mal ou avoir mal... J'essaie de faire la même chose dans La Vie secrètes des jeunes : tenter de répertorier les moeurs et les comportements méconnus des jeunes humains d'aujourd'hui et les montrer au grand jour.

Afin de ne pas risquer de passer pour une sorte de monomaniaque de la BD - à ceci près que la préoccupation unique est double -, j'ai décidé de sortir des sentiers battus par Trondheim et Larcenet pour élargir mes horizons culturels bd-esques.

C'est au travers de cette expérience poussée par la curiosité que j'ai fait un constat : acheter un mauvais livre - du point de vue subjectif des goûts et des couleurs - est un navrant gâchis sauf quand, comme moi, vous ne pouvez vous empêcher d'achever tout ouvrage commencé et que vous en avez, au final, tout de même pour votre argent. Mais cet argument semble irrecevable concernant la bd : acheter un mauvais album - toujours du haut d'un irrationnel affectif - est une expérience extrêment frustrante. En fait, tout est dans le rapport temps de divertissement / prix. Et quand vous mettez presque vingt euros pour quarante-cinq minutes maximum de non-divertissement intégral, votre sens de la critique devient acerbe.

Ainsi, si ma résolution d'élargir mes horizons culturels reste d'actualité, je n'emprunterai plus la voie Sattouf qui, tant du point de vue de la forme que du fond, m'a infiniment ennuyée. Cela étant dit, peut-être le coup de crayon est-il rendu vilain par le fait que le contenu est consternant. Quoi qu'il en soit, j'ai juste envie de dire que ce n'est absolument pas drôle et complètement moche - sauf la couverture.

25.01.2009

La maison du lac de Jean Piat et S. Hillel

Au départ, un film de Mark Rydell avec Katharine Hepburn, Henry Fonda et Jane Fonda, sorti en 1981.maisonlac.jpg

Primée cette même année aux Oscars au titre du meilleur scénario, de la meilleure actrice (K.H.) et du meilleur acteur (H.F.), l'histoire (titre original : On Golden Pond) nous parle des années 60, d'une maison de vacances au bord d'un lac, de deux époux ayant su rester des amants exceptionnels, d'une fille en conflit depuis toujours avec son père, d'un nouveau fiancé et de son ado de fils, d'un jeune rebelle et d'un vieux râleur qui finissent par s'entendre.

Ce récit, je l'ai découvert sur le vieux poste télé d'une vieille maison d'un village de vieux du fin fond du Cher, quand j'étais petite fille.

Quelque vingt années plus tard (si ce n'est plus...), je l'ai redécouvert version théâtre, version française, avec Jean Piat (l'époux amant exceptionnel père indigne vieux râleur), Maria Pacôme (l'épouse amante exceptionnelle maman), Béatrice Agenin (la fille en conflit avec son père nouvellement fiancée), Christian Pereira (le nouveau fiancé père d'un ado) et Damien Jouillerot (le jeune rebelle).

Si la nouvelle approche fut enchanteresse, c'est à n'en pas douter grâce à une interprétation magistrale réhaussée par un décor fantastique (Edouard Laug), un jeu de lumière très subtil (Laurent Béal), une musique/bande son si nostalgiquement juste (François Peyroni) et une mise en scène énergique (Stéphane Hillel, Marjolaine Aizpiri). Mais elle l'est indiscutablement et sans vouloir démériter le reste de la troupe, grâce à l'inégalable ponte de la Comédie Française, Jean Piat, dont j'avais particulièrement apprécié la performance seul en scène l'an passé dans De Sacha à Guitry.

Bref, pour la critique parfaite, c'est par ici. Pour ma part, j'en retiens beaucoup de rires, quelques larmes et deux regrets : que les bonnes choses aient une fin et que la culture soit si inabordable (merci papa/maman pour l'invit'). Mais s'il est un spectacle qui vaut de se serrer un poil la ceinture, c'est bien celui-là !

Thêatre de Paris

15, rue Blanche - 75009 Paris - M° Blanche / Trinité

Réservations : 01 48 74 25 37 - http://www.theatredeparis.com

Jusqu'au 15 février, du mardi au samedi à 20 h 30 et le dimanche à 15 H 30

23.01.2009

Brel par Leloir

brel.jpgEditions Fetjaine - 128 pages

Quatrième de couv' : "Ce livre, nous l'attendions depuis longtemps. Je l'espérais depuis le jour de ma rencontre avec Jean-Pierre Leloir." France Brel. Durant quinze ans, depuis l'arrivée de Jacques Brel à Paris en 1957 jusqu'au début des années 70, Jean-Pierre Leloir a été le photographe privilégié et l'ami de Brel. Cet album exceptionnel, comprenant de très nombreux documents inédits en couleurs, est le témoignage de ces quinze années de complicité.

Dans le cadre de l'opération Babelio qui m'avait, durant la précédente édition, gratifié du livre Bonne à tout faire de Saira Rao, j'ai cette fois-ci eu le privilège de recevoir deux magnifiques livres en belle édition. Brel par Leloir est l'un d'eux.

Je n'ai pas l'habitude d'acquérir de beaux grands livres albums qui font si joli dans la bibliothèque et que l'on prend plaisir à feuilleter. Le coût de la culture et l'épaisseur de ma bourse m'incitent davantage à privilégier le poche épais qui rentabilise le prix du mot. Le cadeau, extra-ordinaire, n'en fut que plus appréciable. Et apprécié.

Au-delà des clichés magnifiques de celui qui fut l'un des plus grands poètes amoureux écorchés mais au sarcasme à nul autre pareil du siècle passé et de l'émouvante déclaration d'amitié d'un photographe à son modèle, l'on trouve le parti-pris très engagé, très éthique d'un professionnel quant à sa fonction ; éthique qui semble cruellement manquer aux gens du métier de notre époque. Les sublimes portraits restent évidemment le coeur de cet ouvrage, nous prouvant, si besoin était, qu'une vraie gueule incroyablement expressive, de laquelle transpire intelligence, sincérité et engagement, est à n'en pas douter la plus proche définition de la beauté, plutôt que la plastique mathématique parfaite.

Un hommage à ne pas manquer pour tous ceux qui, avec délectation, continuent à faire vivre - peut-il jamais mourir ? - le mythe Brel.

Extrait :

Quand Georges Brassens chantait ses compositions, j'avais l'impression qu'il les avait écrites pour moi : La Mauvaise Réputation, Les Bancs publics, Le Gorille... Nous étions quelques centaines de milliers, de ma génération, à en être convaincus. Avec Brel, ça a tout de suite été pareil : dès le début, je ressens une communion de pensée, une foi très relative en l'humanité, une soif de liberté, une indépendance, une méfiance à l'égard des bonimenteurs de toutes sortes.

...

Je me souviens précisément de ce premier contact. Brel me jauge, me demande si je suis un "guette-au-trou", l'un de ces journalistes-photographes qui s'intéressent à la vie privée des vedettes, ceux que l'on appelle aujourd'hui les "paparazzis".

- "Vous allez me poser des questions ?", me demanda-t-il. "Parce que si c'est le cas, plutôt que d'évoquer la couleur de mes chaussettes, je préférerais que l'on parle de l'affaire de l'Observatoire : qu'en pensez-vous ?"

L'histoire remonte à quinze jours : dans le nuit du 15 octobre, François Mitterrand, ancien ministre, a échappé à un attentat. L'affaire est fumeuse ; très vite le rumeur s'est propagée qu'il aurait lui-même commandité l'opération, pour mettre en cause les partisans de l'Algérie française. De Gaulle n'est revenu au pouvoir que depuis quelques mois. Evidemment, cette conversation me plaît beaucoup...

...

On le critiquait sur son physique. Je me souviens d'un article dans un quelconque Paris-Jour de l'époque qui s'interrogeait sur la laideur des nouveaux chanteurs : à Philippe Clay, on reprochait son côté désossé, son visage en lame de couteau ; à Gainsbourg son nez crochu, ses yeux mi-clos, ses oreilles décollées ; à Brel sa dentition de Fernandel. La laideur était bien sûr dans le regard de celui qui avait écrit l'article. Brel, je le trouvais beau, formidablement expressif, séduisant par sa gestuelle, son émotion à fleur d'épiderme.

...

Je suis ému en revoyant ces clichés. Je l'aimais. Je l'aimais, voilà, je ne trouve pas d'autre mot. L'amour entre hommes, ça existe. Quant à lui, je pense qu'il m'aimait bien.

...

(...) lorsqu'il chantait devant son public, il ne voyait personne : il était totalement concentré sur son spectacle, dans une sorte de transe qui, en amont, lui donnait des spasmes - les fameuses crises de vomissements avant de monter sur scène. Il sortait de scène épuisé.

...

A une exception près, je ne me suis jamais retrouvé dans les coulisses avec Brel. Je n'y étais pas invité, je ne tentais pas de forcer le passage. Ce qui m'intéresse, c'est l'artiste dans l'exercice de son métier : le chanteur en train de chanter, le musicien en train de musiquer.

(...) Pourtant il m'arrivait parfois de me retrouver en coulisses : je me souviens d'un concert du Jazz At The Philharmonic, je papotais avec Jean-Marie Périer, nous avions tous deux nos appareils au cou, soudain une porte s'ouvre et apparaît Ella Fitzgerald en bigoudis et en combinaison. Ni Jean-Marie ni moi n'avons eu, on s'en doute, l'inélégance ne fût-ce que d'armer nos appareils. D'autres ne se seraient pas gênés. Donc je vous confirme n'avoir aucun cliché de Brel en train de dégueuler ses tripes avant d'entrer sur scène.

13.01.2009

Chronique amoureuse #16

Parce l'amour s'affranchit de toute considération pécuniaire et parce que, comme le dit Larcenet, la poésie rachète tout, voici mon plus sincère bien que modeste présent. Joyeux anniversaire.

C'est par un soir de mai
Que je l'ai rencontré
Par un ciel plein de lune
L'amant aux lèvres brunes
Et depuis ce moment
Je fus prise vraiment
Une adorable flamme
S'alluma dans mon âme.

Patrick Chamoiseau

Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin
Je te cherche par delà l'attente
Par delà moi-même
Et je ne sais plus tant je t'aime
Lequel de nous deux est absent.

Paul Eluard

Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu'accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié de quoi je parle, elles se mêlent et se confondent l'une en l'autre, d'un mélange si universel qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant : "Parce que c'était lui, parce que c'était moi".

Montaigne à La Boétie

05.01.2009

Chronique de l'effort #23

Ou ma vie de rédactrice en quête d'épanouissement professionnel (chômeuse quoi).train.jpg

Quand on travaille, on a qu'une envie, c'est de s'arrêter de bosser.

Quand on s'arrête de bosser, on a qu'une envie, c'est de travailler.

C'est ambivalent, c'est humain.

Encore que le deuxième point ne puisse être pris pour vérité à l'état brut ; des précisions s'imposent.

Evidemment que si Dame Nature avait fait de nous des rentiers plutôt que des prolos, nous n'éprouverions aucunement le besoin (le mot est lâché) de trimer. Ce qui ne veut pas dire non plus ne rien faire de notre peau puisque le cas échéant, nous nous consacrerions à des activités utiles et intéressantes de type associatives ou encore culturelles.

Mais Dame Nature étant une salope, quand nous autres indigents arrêtons de bosser, notre unique préoccupation est de trouver un nouveau job pour pallier les deux problématiques du chômage : la pauvreté et la solitude. La pauvreté car les Assédic ne sont ni éternelles ni suffisantes et que nous n'avons pas de bas de laine. La solitude car les camarades travaillent et quand ils sortent du taf, ils vont au resto par exemple et c'est au-dessus de nos moyens.

Cependant, on a beau chercher, on ne trouve pas toujours. Surtout en ce moment, il paraît. D'où angoisse, perte de confiance en soi, déprime.

Non, franchement, le chômage, c'est loin d'être des vacances. C'est un vrai travail.

Sur soi.

Et puis heureusement, quand on a un peu de chance, du travail, on en retrouve.

...

Alors bon ok, c'est seulement en CDD.

...

Et puis, c'est tellement loin de Paris - même pas l'Île-de-France, c'est dire - qu'un sixième du temps quotidien se fera dans les transports en communs et le train.

...

Tout ça pour toucher l'équivalent des Assédic.

...

Mais l'essentiel, c'est de se remettre sur les rails !

Qui sait, peut-être une opportunité à la clé...