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Gwordia - Page 4

  • Rentrée littéraire : Ce qu'il reste des mots de Matthieu Mégevand

    À paraître le 4 septembre 2013.ce qu'il reste des mots.jpg

    Éditions Fayard - 209 pages

    Présentation de l'éditeur : Le 13 mars 2012, à Sierre, en Suisse, vingt-deux enfants décèdent dans un accident d’autocar. Le véhicule était en parfait état ; le chauffeur, sobre, respectait les limitations de vitesse ; la chaussée était sèche et bien entretenue. Nulle négligence ne permet de comprendre le drame. Aucune faute. Aucun coupable. Aucune explication. Situation intolérable pour l’esprit. Face à cette aporie, Matthieu Mégevand refuse de s’incliner. Il mobilise toutes les ressources de la pensée et de l’écriture dans une quête à la fois philosophique et romanesque. Il replonge dans d’anciennes lectures, se retire dans la solitude, taquine l’autofiction, s’invente des interlocuteurs, contradicteurs ou complices, et des situations imaginaires qui pourraient l’éclairer. Les mots sont impuissants ? C’est à voir. Avant de proclamer leur défaite, il faut au moins leur faire livrer bataille. Envisager tous les recours. Quitte à admettre que grammaire et logique n’épuisent pas le langage, qui doit se transcender lui-même lorsqu’il s’agit de trouver la raison pour laquelle la mort nous est insupportable.

    Ma note :

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    Broché : 17 euros

    Ebook : 11,99 euros

    Un grand merci à Entrée livre et aux librairies Decitre pour m'avoir, dans le cadre de l'opération "Coups de cœur des lecteurs", offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    L'amoureuse des mots que je suis a inévitablement été séduite par le titre. J'ai pour autant abandonné ce livre en page 52. Non pas qu'il soit mal écrit ; loin de là même. Il en va seulement de certains livres qui n'arrivent pas au bon moment dans un parcours existentiel. Je sais toutefois que tôt ou tard, je le reprendrai...

    Si la quête entreprise par Matthieu Mégevand de mettre en mots l'indicible est passionnante - qui n'a jamais été confronté à l'apparent et frustrant vide linguistique, notamment dans le registre émotionnel ? -, son point de départ est dur, pour ne pas dire insoutenable : le décès de vingt-deux enfants dans un accident d'autocar à Sierre, en Suisse, le 13 mars 2012.

    Pourquoi ce choix, alors qu'au regard du peu que j'ai lu, l'auteur n'apparaît pas touché de prêt par ce drame - si tant est que l'on puisse rester indifférent à une telle tragédie... ? Il me semble pourtant que la mort n'est pas le seul sujet sur lequel le verbe fait souvent défaut. Mais peut-être ne sommes-nous égaux que devant cet insoutenable fin ? Quoi qu'il en soit, je n'ai pas réussi, à cet instant de ma vie, à tenter de rationaliser le sujet en compagnie de l'auteur. Je n'ai eu ni la force de plonger dans les maux, ni l'envie d'en trouver les mots.

    Disons que cette lecture s'adresse aux passionnés de la langue française mais que la confrontation de cette aporie mettant en question la puissance ou l'impuissance des mots est, à mon sens, à entreprendre de préférence en période de santé morale autant que physique. Ce défi terminologique est initié par un événement par trop tragique ; le mystère reste entier.

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    Petit éloge du charme d'Harold Cobert

    Fables amères et Un peu de bois et d'acier de Chabouté

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    Les dieux et les mots de Lucien Jerphagnon

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    Du bleu sur les veines de Tony O'Neill

    Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel

    La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli

    Dieu est un pote à moi de Cyril Massarotto

    Extraits :

    "Réveille-toi, pourquoi dors-tu, Seigneur ?

    Sors de ton sommeil, ne rejette pas sans fin.

    Pourquoi caches-tu ta face

    Et oublies-tu notre malheur et notre oppression ?

    Psaume 44

    ...

    "Le cycle de la vie ne prévoit pas d'extraire des corps parfois méconnaissables amoncelés dans un car pulvérisé, de faire le tri entre les miraculés et les défunts, d'improviser une petite morgue dans un tunnel et d'y déposer, au fil des heures, une succession de dépouilles d'enfants numérotées." Même les secouristes professionnels sont dépassés par l'horreur de l'événement. Certains ne sont pas capables de travailler au cœur du drame et sont affectés à des tâches moins exposées. Tous ressortent abîmés.

    Petit à petit, l'une après l'autre, les autorités vont tente de dire leur consternation. Avec le même vocable défaillant, dans les mêmes termes inaptes.

    ...

    Tout ce qui peut être fait l'est, sans aucune limite de moyens. L'homme, placé devant quelque chose qui le dépasse absolument, refuse de s'avouer vaincu. L'enquête est minutieuse, approfondie, rien n'est laissé au hasard - ce hasard qui a déjà coûté tellement cher. On ne veut plus rien lui accorder, au hasard, il a été bien trop possessif, dictatorial ; il s'est servi, sans aucun égard, sans aucune réserve ; il a tout pris.

    ...

    C'est un drame sans cause, une tragédie sans coupable ? Très bien. Mais moi non plus je ne peux pas me résoudre, moi non plus je ne m'avoue pas vaincu. Aucune piste, rien à dire, au bout de quelques phrases les mots s'enlisent ? C'est à voir, je refuse de lâcher prise. Tout est perdu, consumé ? Il n'en est pas question, sûrement pas. Il ne sera pas dit que même les mots ont abdiqué, que même eux sont restés terrés dans leur trou d'impuissance. Nous allons les faire se mouiller un peu, les mots, ils vont sortir de leur coteries et de leurs salons bien chauffés ; au front, les mots, en première ligne ! C'est une gageure, mais tout plutôt que cette défaite sans bataille, cette abdication sans combat. Aux armes les mots, sur l'absurde nous allons tenter de reconquérir un peu de sens.

    ...

    Que dit Wittgenstein, qui s'intéresse au langage et à son utilisation par la philosophie et plus généralement par l'être humain ? En une seule phrase, il affirme que "ce qui peut se dire, peut se dire clairement ; et au sujet de ce dont on ne peut parler, on doit se taire".

    ...

    En d'autres termes, tout le penser ne se résume pas au dire, et il existe quelque chose par-delà la langue que la langue elle-même ne peut exprimer. Une intuition inexprimable que Wittgenstein nomme justement mystique, et qui renverse d'une certaine manière le problème : c'est bien le langage qui incarne la limite de l'homme, et derrière cette limite il existe quelque chose sur laquelle on ne peut rien dire puisqu'il s'agit de dire sur le dire, de parler du parler, et ce quelque chose, c'est l'ineffable, la transcendance. Karl Jaspers aurait dit : "Le chiffre ultime de la Transcendance, c'est le silence."

    ...

    "Ce qu'il faut dire avant toute chose, c'est que, même en le sachant pertinemment, nous ne sommes pas équipés pour accepter la fin de la vie" (...) "Nous ne sommes pas - mentalement, intellectuellement - aptes à accepter cette dimension de l'existence."

  • Rentrée littéraire : Le roman de Boddah d'H. Guay de Bellissen

    le roman de boddah.jpgDepuis le 28 août en librairie.

    Éditions Fayard - 321 pages

    Présentation de l'éditeur : D’ordinaire les amis imaginaires s’éteignent de mort naturelle, peu à peu négligés par ceux qui les ont inventés. Pas Boddah. Pendant les vingt-sept années de sa courte vie, Kurt Cobain n’a jamais cessé de s’adresser à son double. Dès lors, qui mieux que Boddah pouvait retracer le parcours de cette météorite trash que fut Kurt, entre musique, héroïne et amour fou ? Il fallait être un intime, tout voir et tout entendre, pour raconter le coup de foudre entre l'icône grunge et Courtney Love, pour retrouver, loin du public et des projecteurs, le jeune homme secrètement timide. Il fallait être un fidèle d’entre les fidèles, pour ne pas prendre ombrage de son mariage à Honolulu, au milieu des touristes obèses. Et un ami sincère pour discuter des nuits entières, oser le critiquer, et tenter de lui faire prendre conscience des réalités. Boddah fut tout cela. Et quand, épuisé par le désordre et les incohérences de sa vie, Kurt décida d’en finir, c’est à cette invisible mais éternelle âme sœur qu’il adressa sa lettre d’adieu. Alors Boddah témoigne de lui-même. Mêlant scènes réelles et imaginaires, conversations authentiques et dialogues inventés, Le roman de Boddah s’offre un narrateur omniscient d’un genre nouveau, témoin, confident, bonne et mauvaise conscience, Jiminy Cricket au milieu des guitares cassées.

    Ma note :

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    Broché : 19 euros

    Ebook : 13,99 euros

    Un grand merci à Libfly et le Furet du Nord pour m'avoir offert, dans le cadre de l'opération "On vous lit tout", l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Le roman de Boddah n'est pas une énième biographie de Kurt Cobain. C'est l'histoire racontée par Boddah, ami imaginaire qui accompagna l'idole grunge durant les vingt-sept années de sa trop courte vie.

    Quel meilleur narrateur que ce double omniscient ayant tout vu, tout entendu, tout subi, pour plonger au plus près de la vérité de cet homme érigé au rang de mythe ? Kurt Cobain entretenant un rapport schizophrénique avec cet autre lui, Boddah n'était pas qu'un témoin, il était à la fois confident, guide, censeur, conseiller et surtout bonne et mauvaise conscience, véritable Jiminy Cricket au milieu des guitares cassées. Au travers de son regard, l'on revisite ainsi de façon inédite la galère des débuts, le coup de foudre d'avec Courtney Love, les triomphes, les blessures du passé, les idées noires, la dépendance...

    Durant 320 pages, Héloïse Guay de Bellissen réussit une prouesse littéraire qui ne laisse d'autre choix que de tourner les pages avec avidité. Et l'on a beau savoir comment l'histoire s'est terminée, l'on ne peut s'empêcher au fil du récit de croire que tout va aller, d'espérer que tout va s'arranger. Et d'être fatalement déchiré par cette chute déjà consommée.

    L'auteur livre ici un roman biographique aussi original qu'extrêmement bien écrit, suscitant des émotions intenses à la mesure de l'existence du plus adulé des poètes trash. Un sale gosse au cœur tendre, un musicien de génie, une âme écorchée et torturée, un être profondément inadapté au monde qui l'entourait et dont la légende se perpétue un peu plus et avec brio grâce à ce magnifique texte qui saura ravir un public bien plus large que celui de ses fans nostalgiques.

    Une valeur sûre parmi les 555 romans annoncés pour cette rentrée littéraire 2013.

    Ils en parlent aussi : Sarah, Lilalivre, Sly.

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    La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli

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    La servante du Seigneur de Jean-Louis Fournier

    Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel

    Madame Hemingway de Paula McLain

    Beauvoir in love d'Irène Frain

    La déesse des petites victoires de Yannick Grannec

    Loving Frank de Nancy Horan

    Je ne suis pas celle que je suis de Chahdortt Djavann

    Extraits :

    Créer un ami imaginaire, c'est un truc que font beaucoup d'enfants. J'ai un de mes potes qui m'a dit ça l'autre jour : "Les enfants nous créent et les adultes nous tuent, ça craint !"

    On quitte une famille au moment où les gosses tombent dans la supercherie de la raison.

    ...

    Voilà ce que je suis : je suis le produit imaginaire d'un gosse chétif né dans une ville de bûcherons nommée Aberdeen. Je suis le bon génie d'un orphelin de l'amour-propre, je suis le terrain vague d'un gamin sans jardin d'enfance, et qui a une balançoire à la place du cœur, je suis l'ami parfait parce que je ne peux pas baiser sa femme, je suis lui, et lui est moi. Nous nous appartenons. Nous sommes.

    ...

    "Nous sommes Nirvana, et vous, vous êtes qui ?" Il recule et crache dans la foule. Ça tape dans les mains, et ça hurle en même temps. Un, deux, NIRVANA ! Ça siffle, ça bouge, le volcan gronde. Il fait chaud, les gens sont serrés les uns contre les autres, plus un mot compréhensible, c'est une meute, l'air s'est chargé en électricité, les filles montent sur les épaules des mecs, la foule vacille comme une gueule de bois géante, la scène s'illumine. Qui paierait pour être dans cette promiscuité étouffante ? Le monde entier. Il se tient là, au milieu de sept mille personnes, qu'il n'entend pas. Seul et terriblement habité. Sur scène, il est chez lui.

    ...

    Nirvana, c'est l'accident, le trauma, une tornade organisée. Et malgré tout ça, tout se bordel, ils étaient carrés, ils donnaient ce qu'on attendait d'eux : de la vraie musique, un vrai pansement sur une vraie plaie, un instant créé pour mépriser le monde tout en créant le leur. Nirvana, c'était la flamme d'une bougie qui risquait de s'éteindre à tout moment et nous foutre dans le black-out le plus noir du monde.

    Dans la fosse, ça sent la transpiration, les corps se laminent les uns les autres. Le lendemain, des bleus sur le corps. "Est-ce que ton mec t'a cognée hier soir ? Est-ce que tu as eu un accident de voiture ?" "Non, j'ai vu Nirvana."

    On baisait en regardant leurs concerts. On baisait la terre entière, le monde de la musique, on baisait MTV, on baisait ses propres parents, et on se faisait du bien parce que au fond de nous on savait ce qu'on avait fait. En réalité, on avait fait l'amour.

    ...

    La vie, c'est une histoire d'amour qui n'a rien à faire là. Et pourtant vous y êtes. Mais vous n'êtes pas à la hauteur. Vous connaissez des gens qui ne font pas de la merde avec leurs sentiments ? Moi, je n'aime personne, j'accompagne les autres. Vous, vous avez l'amour dans le sang. L'amour en vous dès la naissance, une sorte de malformation. Ensuite, après que le cordon est coupé, vous trouvez des pansements, vous vous servez des autres pour soigner votre maladie. Vous faites des enfants sans même penser que vous transmettez le virus dont vous n'avez pas l'antidote. Mais vous aimez, alors tout roule. Puis, vous vous rendez compte qu'aimer juste pour aimer n'est rien. Qu'il y a le reste autour, qu'aimer est une forme de travail à plein temps et que le temps vous est compté. (...)

    On peut aimer différemment. Il faut défigurer l'autre pour le reconnaître. Faire saigner l'autre sans la douleur : lui faire dire qui il était petit, de quelle perte il guérit, de quelle évidence il provient. C'est comme ça qu'on tombe amoureux. C'est comme ça qu'on peut admirer l'autre : quand il se dévoile et qu'il est encore habillé.

    ...

    Il n'était jamais le dernier pour la déconne. D'autant que partir en tournée, c'est le seul boulot où l'enfance est encore promise. À l'heure du dîner, la règle est de prendre de la purée à pleines mains et de l'envoyer à la tête de son voisin. Jeter toutes les culottes de Kim Gordon sur l'autoroute, une heure avant le concert où elle paraîtra en minijupe devant trois mille personnes. Être musicien, c'est ne jamais grandir, un sport que Kurt pratiquait comme un des beaux-arts.

    ...

    Elle sort nue de la salle de bains, avec un air toujours déboussolé mais qui ne cherche pas son chemin, lui la regarde et lui chante une chanson en attrapant la guitare :

    T'es belle comme une sirène à qui on a coupé la queue...

    Et à qui on a recousu de belles jambes pleines de bleus.

    ...

    Que Courtney réponde "okay" pour l'héroïne, ça allait renforcer leur lien, il en était profondément touché. Cette fois, ce serait un amour sans limites. Il pourrait se faire branler et prendre en plus de l'héro, cette nana était une bénédiction. Enfin une fille à la auteur de tous les accidents de la vie. Une fille blessée mais biberonnée au courage, une fille qui connaissait l'histoire du punk par cœur et qui était belle comme un désastre. En sortant pour la première fois depuis trois jours, il lui vint ces phrases en pensant à elle :

    Regarder un fond d'un gouffre, y crier je t'aime et entendre un écho

    tu dormais comme de l'eau, encore je pleurais comme de l'air

    j'évaluais les dégâts à venir et dans les décombres de ce qui était de l'amour je me disais, sautons mais sans filet. C'est tellement confortable, crade et cool avec toi.

    ...

    Nirvana, c'est à la fois le "No Future" des Sex Pistols et le "I believe in Yesterday" des Beatles. Kurt réussit à faire durer un cri parce que la vie est trop courte. Un hurlement que tout le monde retient depuis l'enfance et qu'il a eut la force de proférer.

    ...

    - Je veux qu'on se fasse une promesse, dit Kurt.

    - Laquelle ?

    - S'il nous arrive un problème dans la vie, genre : si nous devons avoir un travail normal, toi caissière, moi marchand de tapis, ou bien si un des deux devient dingue et que l'autre reste normal... Attends, ou si un des deux commence à aimer la dance musique et veut bouffer des cheeseburgers, ou j'sais pas quoi d'autre, il faut que... j'en étais où, attends...

    - Tu en étais si l'un des deux...

    - Ah ouais, j'veux dire, je veux tout faire avec toi, tu vois. Je veux qu'on forme une équipe, et s'il nous arrive malheur, je veux qu'on sache prendre la bonne décision. Il faut que je te pose une question : tu as peur de crever ?

    - Non, mais tout dépend, j'comprends rien, si je deviens caissière et que je mange des cheese, tu me quittes, c'est ça ?

    - Mais non, mon ange, je veux qu'on se promette de tout vivre ensemble, de s'entraider et de savoir s'arrêter au bon moment.

    - On a qu'à se fiancer.

    - Super idée ! Tu as réponde à tout, c'est génial ! J'ai toujours voulu rencontrer une fille qui soit deux fois plus intelligente et moitié moins blasée que moi.

    - Je suis ton homme, mon chéri !

    - Tu me promets qu'on se tuera si on devient bidon ?

    - J'te promets !

    - J'déconne pas, tu sais ? J'suis super sérieux, jure-le-moi.

    - Je le jure et je mettrai notre anneau sur ce doigt !

    Elle tend son majeur.

    ...

    La peur. Vous connaissez tous. Votre seule crainte, c'est de mourir et elle prend toutes les formes. Soyons francs : toutes vos luttes ne sont que des postures pour rester en vie.

    ...

    L'inspiration. Tout le monde se demande comme font les artistes. Eh bien ils pillent dans la vie, ils plongent les mains à l'intérieur, en arrachent un cœur noir qu'ils polissent comme ils peuvent.

    ...

    La folie. C'est tout ce qu'il vous reste après avoir épuisé l'ironie, le burlesque et l'amour.

    ...

    Il aimait sa femme et sa fille plus que tout, plus que lui (ce n'était pas difficile), mais ça ne changeait rien. Il aimait les gens d'une manière viscérale parce que depuis toujours ses sentiments passaient par ses tripes. Et ses tripes étaient des tranchées en feu. Il s'était déclaré la guerre. Sa façon à lui d'être heureux, c'était de ne pas l'être. Et grand bien lui fasse, c'était souvent le cas.

    ...

    Scrutant le corps de Kurt, elle se demande : comme un être aussi fragile et gauche peut contenir autant de cris, de possibilités d'espoir, de désespoir ? Tant de maladresses dans un seul homme, ce n'est pas humain.

    ...

    Il regarde autour de lui : il est partout. Comme s'il avait explosé, giclé sur tous les visages. Les gamins ont sa coupe de cheveux, portent ses chemises à carreaux, des tee-shirts d'Iggy Pop et se défoncent. Il a croisé son double cet après-midi et maintenant il est le commandant d'une armée de paumés qui snifent de la colle. Son ventre bat la chamade. Il réalise ce qu'il est devenu. Son histoire a déteint dans leurs yeux, leur bouche et leurs veines. Il rejette les mains tendues avec l'envie de chialer. L'existence est redevenue une bonne dose de merde et il redevient fidèle à lui-même : triste à en crever.

    ...

    "Personne ne connaîtra jamais mes véritables intentions."

    ...

    Elle est prise d'assaut devant sa porte par un journaliste de l'Aberdeen Daily Word, à qui elle déclare en fermant sa porte :

    "Je ne sais pas quoi faire. Je ne sais pas où aller pour me consoler."

  • Rentrée littéraire : Muette d'Éric Pessan

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    Éditions Albin Michel - 213 pages

    Présentation de l'éditeur : « La nuit, déjà, et Muette écoute vibrer les insectes, glissée jusqu'au nez dans son sac de couchage. Elle a chaud mais ne peut se résoudre à se découvrir. Dehors, dans le grand monde, des gens courent à sa recherche, elle n'a plus de doute à ce sujet. Elle y est. Elle a grand ouvert les portes de sa vie. » Par sa maîtrise de la langue au plus près des émotions, des impulsions et des souvenirs d'une jeune fugueuse, Éric Pessan, l'auteur d'Incident de personne, compose un roman envoûtant et d'une rare justesse pour évoquer la mue mystérieuse de l'adolescence.

    Ma note :

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    Broché : 16,50 euros

    Ebook : 11,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Albin Michel pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Si Flaubert était Emma Bovary, il ne fait aucun doute qu'Éric Pessan est une adolescente tourmentée. Un trait facétieux qui ne cache en réalité que l'expression de mon admiration sidérée. Époustouflée je reste après cette lecture en forme de sursaut, si proche, si proche, de ma jeunesse...

    Au travers du personnage de Muette, l'auteur parvient magistralement à capter l'essence de la violence, du tourment, du sentiment d'incompréhension, de manque de reconnaissance, du désespoir, des pulsions... bref, la substantifique moelle de cet âge difficile qu'est l'adolescence. Cette période fulgurante de l'existence où se confrontent l'imaginaire trépident de l'enfance et la réalité crue désenchanteresse ; ce temps de métamorphose de l'enfant à l'adulte aussi grisant que dévastateur.

    Par sa fugue, Muette traduit le mal-être qu'elle ne peut verbaliser. Partie à seulement quelques heures de marche de chez elle, elle opère une retraite au cœur de la Nature, loin du monde et des adultes qu'elle ne comprend pas, qui lui sont de plus en plus étrangers. En particulier ses parents qui, s'ils ne sont pas maltraitants physiquement, lui infligent leur négligence. Acariâtres, étriqués et blasés, ils ne cessent de lui rappeler qu'elle n'était pas désirée et sa mère la tient pour responsable de la fin du champ de ses possibles existentiels.

    Durant cette échappée qui est finalement davantage une fuite intérieure, Muette se révèle débrouillarde et profite de cette liberté aussi convoitée que déconcertante. Loin de vouloir rentrer, elle ne peut s'empêcher d'espérer être recherchée, de susciter l'inquiétude, sans désirer pour autant être vraiment retrouvée. Toute la contradiction de la pensée en construction, de l'instabilité émotionnelle de cette période à fleur de peau.

    Et de suivre son long monologue intérieur, entre réminiscences, doutes, inquiétudes, questionnements, sans cesse entrecoupés des phrases assassines de ses parents qui ponctuent le cheminement de sa pensée comme des ritournelles dévastatrices qui tourmentent, hantent la jeune fille. Du pouvoir des mots comme armes de destruction passive...

    De ce huis-clos intérieur niché dans la forêt, l'écrivain traduit à la perfection la difficulté des ados à exprimer cet enchevêtrement de pensées paradoxales souvent exprimées par des actes, comme cette fugue. Il met les mots justes, simples et dépouillés sur les silences étourdissants du mal-être adolescent. Auteur touche à tout - de l'essai à la jeunesse, en passant par le théâtre, la poésie ou le roman -, Éric Pessan livre un récit assez court mais chargé émotionnellement et au plus près des élans en tous genres de cet âge. Il se fait la voix absolue de l'intériorité de ces jeunes en pleine mue, souvent laconiques, mais dont les pensées incessantes et contradictoires ne laissent guère de répit. C'est toute la complexité des relations parents-enfants qui est exprimée. Ce récit délicat chargé d'empathie et de nostalgie dénonce, par une fin singulière et ouverte, le manque d'ouverture, d'écoute et d'attention de ces trop nombreux parents qui semblent n'avoir jamais été jeunes, ayant trop vite oublié les tourments de ce court et interminable passage existentiel...

    Un hommage vibrant aux paradoxes de cet phase déterminante dont nul ne sort indemne.

    Ils en parlent aussi : Virginie, Marion, Émile.

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    Extraits :

    Où vas-tu traîner comme ça ? Toujours dehors, toujours à te promener, on dirait que tu cherches à ce qu'il t'arrive quelque chose...

    Des phrases s'accrochent aux chevilles de Muette bien plus sauvagement que ne le ferait la mâchoire d'un chien errant.

    ...

    Souvent, Muette parle. Les choses ne se réduisent pas à une grossière simplification, il ne faut pas croire. Manier les mots, Muette sait le faire ; ouvrir la bouche, arrondir les lèvres et tordre la langue pour articuler des phrases, elle y parvient si bien que beaucoup se leurrent et ne voient pas qu'au fond d'elle, elle est Muette,

    toujours tu nous mens.

    Tête de mule.

    Arrête tes mensonges et file dans ta chambre.

    Sors de ta chambre et viens nous parler, tu vis enfermée, on dirait que 'l'on n'existe pas.

    Tais-toi.

    Dis quelque chose.

    ...

    Muette a l'impression d'être seule au monde, dernière survivante d'une espèce en voie de disparition. Elle sait bien qu'elle fait fausse route, que la population enfle à chaque seconde. Que l'humanité s'agite, s'accroît, s'emploie à recouvrir les moindres terres émergées. (...) Muette n'est pas seule ; dans le monde entier ça grouille, les rues s'animent avec entrain, les gens se pressent nerveusement de naître et de mourir. (...) Cela paraît incroyable que le monde soit à ce point rempli d'êtres humains alors qu'elle avance solitaire.

    ...

    Toujours, à en croire ses parents, le monde recélait des centaines de dangers terribles,

    tu n'as qu'à écouter les informations.

    Comme si Muette ne les écoutait pas les informations, elle qui n'arrivait plus à manger si un tremblement de terre gommait une ville ou si une fillette disparaissait.

    Comme si elle n'était en sécurité qu'à la maison. Comme si, à la maison, aucun danger ne la guettait et ne pouvait s'abattre sur elle,

    tu obéis, c'est tout.

    ...

    Muette sourit, se plaît à rêver que des gens inquiets la recherchent déjà, qu'elle est assez important pour que des battues s'organisent. Fini de jouer, elle dissimule les tiges coupées des primevères sous un buisson d'épineux pour ne pas laisser d'indices trop criants de son passage et elle se presse de quitter la fraîcheur du bois pour rejoindre la lumière oblique et douce du grand soleil.

    Retrouvez-la, s'il vous plaît, elle est notre unique enfant, on l'aime tant.

    ...

    Si seulement l'un de ces hommes ou garçons se décidaient à l'aborder, mais non, ils filaient, inconscients des regards que Muette leur adressait. L'érotique du vélo demeurait solitaire, toujours. Aussi pédalait-elle et se contentait-elle d'un petit cinéma mental de chute, où un jeune homme lui porterait secours, se pencherait pour la relever et mêleraient sa transpiration à la sienne.

    Et soit prudente.

    Peau d'oignon, couche après couche, Muette atteindra-t-elle jamais son cœur muet ?

    ...

    Enfant, Muette expliquait qu'un jour fatalement, elle plaquerait tout, elle partirait quelque part, en Asie par exemple, en Inde ou en Afrique centrale, dans un lieu où elle se sentirait utile, où elle pourrait sauver des gens. Ceux à qui elle s'adressait ne l'écoutaient pas réellement,

    ne dis pas n'importe quoi,

    et précisaient qu'elle renoncerait à ses idées folles comme tous les enfants renoncent un jour à leurs rêves.

    ...

    Cette nuit-là, comme de nombreuses autres nuits, Muette avait tremblé d'impuissance et de colère. Il fallait agir, il ne fallait pas s'habituer aux actions des fous et les considérer comme une fatalité. Il fallait que chaque acte de chaque fou torde l'estomac et prive de sommeil, sinon, un jour, les hurlements viendraient combler chaque microseconde de silence. Ces idées-là, pour confuses qu'elles soient - Muette tente de les garder intactes.

    ...

    Allongée sur son matelas, elle ne fait rien d'autre que d'écouter passer le temps,

    sors de ta chambre,

    du brouhaha de ses pensées s'échappent les échos de phrases, de cris anciens ou de souffles irrités ; elle aimerait bien savoir fermer son cerveau comme l'on rabat ses paupières. Off. Se couper un peu, se glisser dans le silence le plus complet, connaître le répit.

    ...

    Enfant, Muette ne connaissait pas les règles du jeu. Personne ne s'est donné la peine de les lui expliquer, de lui dire ce qui se fait et ce qui est interdit. Personne n'a placé de limites, elle les découvre par elle-même lorsqu'elle s'attire brusquement une réprimande ou une claque,

    tu me fais honte.

    ...

    Ou bien elle ouvrirait le contenu de son crâne, saisirait avec une petite flèche les éléments indésirables, les glisserait au-dessus de la poubelle et hop, disparus. Vider la corbeille.

    Voulez-vous vraiment supprimer ces éléments ?

    Oui. Et enfin la paix. Tout simplement, la paix.

    Muette ne veut plus rien savoir du monde, de ce qui la blesse comme des images qui la hantent. Elle aimerait qu'un miracle se produise, qu'il suffise d'un cachet pour oublier sa propre vie et dans quelle absurdité on se démène. Sans doute, ce cachet miraculeux existe mais ne sert qu'à ajouter de la violence au monde et non à soulager les douleurs, les possesseurs des cachets s'en servent pour extirper les secrets des cerveaux ou faire taire les opposants. Muette ne doute pas que l'homme sait inventer des choses pour torturer d'autres hommes.

    ...

    Creuse, Muette marche dans le désir d'oublier, de ne pas croiser un seul homme, une seule manifestation de l'homme, mais il faudrait ne pas lever les yeux au ciel parce qu'il est impossible d'éviter les longues traînées des réacteurs qui zèbrent le plafond gris, et ne pas regarder attentivement le sous-bois pour éviter d'avoir à penser que l'espacement entres les troncs est trop géométrique, trop uniforme, qu'une taille régulière a émondé les branches basses et qu'un forestier a bombé l'arrêt de mort de quelques arbres trop vieux.

    Existe-t-il des espaces sur terre préservés ?

    ...

    il y a des histoires qui ne peuvent pas se dire. Parce que les mots n'existent pas pour les raconter. Les mots ne feraient que les affaiblir ou les banaliser. Les mots ne feraient qu'effleurer la surface de l'histoire, sans rien pouvoir atteindre de ses strates innombrables.

    ...

    Muette déborde de voix - vraies comme fausses - les voix d'un monde qui parle trop pour ne rien dire, qui évite les sujets essentiels,

    mais qu'est-ce que tu as donc ?

    lui demande-t-on, et Muette devrait trouver la force de répondre qu'elle est torturée, excisée, affamée, battue, tuée, brûlée à mesure qu'à la télévision, on torture, excise, affame, bat, tue et brûle. Elle devrait crier sa révolte pour entendre ses parents la minimiser en retour,

    personne ne peut endosser les misères du monde,

    hurler contre l'indifférence, dire et redire que ce ne sont pas des simples images, des idées lointaines, mais des coups portés contre elle.

    Dire qu'elle ne joue pas la comédie,

    arrête ton cirque,

    qu'elle ne ment pas. Muette a la douleur sincère. Elle est saturée de douleurs, il suffit qu'elle y repense pour ne plus se rendormir. Le détachement du sommeil la répugne, il faut bien que certains veillent puisque personne ne veut voir que le monde court à sa perte,

    ma pauvre fille, tu fais des drames pour rien.

    ...

    Muette se répète souvent qu'elle est semblable à ces animaux : elle ne sait rien de ce qu'elle croît connaître, elle ne voit qu'une version tronquée des choses, elle entraperçoit de vagues reflets mouvants d'une réalité bien plus complexe et trompeuse.

    ...

    On apprend la vie en comprenant soudain la véritable étymologie des mots. L'enfant doit la fermer,

    un point c'est tout,

    déjà qu'il est un accident, l'enfant ne va pas continuer à nous pourrir la vie,

    compris ?

    ...

    En définitive, elle n'en finit plus de ne pas faire ce qu'elle aimerait faire.

  • Rentrée littéraire : La servante du Seigneur de J.-L. Fournier

    la servante du seigneur.jpgSortie ce jour en librairie.

    Éditions Stock - 149 pages

    Présentation de l'éditeur : Ma fille était belle, ma fille était intelligente, ma fille était drôle... Mais elle a rencontré Monseigneur. Il a des bottines qui brillent et des oreilles pointues comme Belzébuth. Il lui a fait rencontrer Jésus. Depuis, ma fille n’est plus la même. Elle veut être sainte. Rose comme un bonbon, bleue comme le ciel.

    Ma note :

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    Broché : 14 euros

    Ebook : 9,99 euros

    Un grand merci à Entrée livre et aux librairies Decitre pour m'avoir, dans le cadre de l'opération "Coups de cœur des lecteurs", offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Faut-il le confesser ? Je n'avais jamais encore lu aucun Fournier. N'en ayant cependant entendu - presque - que du bien, c'est avec un plaisir non dissimulé que j'ai trouvé son dernier opus dans le colis des Lecteurs VIP de la rentrée littéraire d'Entrée livre dont j'ai la chance et l'honneur de faire partie pour le cru 2013.

    Culture générale oblige, je savais de l'auteur qu'il s'illustrait particulièrement dans la narration autobiographique des épreuves existentielles sans toutefois tomber dans le pathos dérangeant, l'impudeur déplacée ; les plus connus peut-être : Où on va papa ? (Femina 2008) dans lequel il évoque la vie avec puis la perte de ses deux fils handicapés, ou encore Veuf relatant la disparition de la femme de sa vie. C'est donc sans réelle surprise que j'ai découvert dès les premières lignes que la nouvelle production littéraire de Jean-Louis Fournier n'avait rien de romanesque mais qu'il s'agissait du cri intime public bien réel d'un père en détresse à destination de sa fille égarée, recluse obtuse entrée en religion d'un pseudo gourou catholique ayant raté sa vocation.

    Deux enfants handicapés, trois deuils et une fille en rupture de lien... Dis comme ça, rien de très engageant ! Ce serait sans compter l'écriture délicieusement impertinente de celui qui a fait sienne la maxime de son défunt compère Desproges : "l'humour est la politesse du désespoir".

    Véritable épître au nom du père à sa fille Marie - si bien nommée - auprès de laquelle il n'est plus en odeur de sainteté, Fournier revêt une fois encore sa plume de papa désemparé, tantôt touchante, tantôt enragée, pour partager son affliction, son incompréhension, sa nostalgie, son amour à sens unique. L'alternance des "tu" et des "elle" qu'il adresse à sa fille symbolise avec ostentation cette dé-connaissance de sa chair. Sans jamais se dérober de l'indispensable auto-critique, il pique où ça fait mal et détourne à maintes reprises la terminologie religieuse comme pour mieux se rapprocher du nouvel univers de sa dernière enfant vivante mais comme morte intérieurement. Si jamais il ne se défait de sa tendresse facétieuse et de son écriture légère même quand il peste, qu'il enrage, il enfonce malgré tout le clou de la gravité, du drame, dans son dernier chapitre et surtout la dernière phrase, qui tombent comme un couperet.

    Un récit intime bouleversant évoquant, malgré sa singularité, l'universalité de la complexité de la relation père-fille et dénonçant les sectarismes de tous poils. D'aucuns pourront reprocher à l'auteur de ne cesser de laver son linge sale en public. Moi qui suis particulièrement réticente aux grands déballages, je ne vois ici "qu'un" texte hautement littéraire, poignant, drôle et surtout d'une extrême justesse, d'une infinie authenticité.

    Ne reste plus qu'à souhaiter à l'auteur que sa fille reçoive, entende, cette missive du cœur...

    Nous vous saluons Marie.

    Ils en parlent aussi : Mya, David.

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    Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel

    Dieu est un pote à moi de Cyril Massarotto

    Le café de l'Excelsior de Philippe Claudel

    La silencieuse d'Ariane Schréder

    Juste avant le bonheur d'Agnès Ledig

    Petit art de la fuite d'Enrico Remmert

    Les arbres voyagent la nuit d'Aude Le Corff

    La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli

    Rien ne s'oppose à la nuit de Delphine De Vigan

    Extraits :

    Douter, c'est vivre ; être bercé par la certitude, c'est mourir.

    Oscar Wilde

    ...

    Tu sais bien que je ne suis pas anticlérical, ni agnostique, ni athée. Peut-être panthéiste, tendance iconoclaste.

    Je n'aime pas qu'on se moque des curés, je préfère le faire moi-même.

    ...

    Quand tu seras sainte, tu auras droit à une statue. Méfie-toi, choisis bien le sculpteur. On fait tellement d'horreurs dans le style saint-sulpicien.

    La statue de la Sainte Vierge, dans mon école, était si laide qu'un jour je l'ai mise dans les chiottes. Par respect pour la Sainte Vierge. Ça t'avait fait bien rire quand je te l'avais raconté.

    Je ne voudrais pas qu'il t'arrive la même aventure.

    ...

    C'est un contrat entre eux, j'alimente ton ego, tu alimentes le mien. On se conforte dans l'idée qu'on est les mieux, d'ailleurs on est les mieux.

    On médite et on médit des autres.

    ...

    Je t'ai toujours dit qu'il fallait douter.

    Maintenant elle ne doute de rien.

    Oscar Wilde a écrit que le cerveau de celui qui n'a que des certitudes arrête de fonctionner, "croire est tellement médiocre".

    ...

    "Qu'est-ce qu'elle fait, ta fille, dans la vie ?"

    Difficile à dire.

    Pour les garçons, la réponse était simple, c'était rien. Pour elle, maintenant, c'est plus difficile.

    Je ne sais plus ce qu'elle fait, je sais ce qu'elle ne fait pas.

    Elle ne travaille plus, elle ne vient plus nous voir, elle ne gagne plus sa vie.

    ...

    Elle est dans les ordres ou elle est aux ordres ?

    ...

    Elle est tombée dans la layette mystique.

    L'humour bleu ciel et rose bonbon, ça n'existe pas.

    L'humour, c'est noir.

    L'humour, c'est une parade, un baroud d'honneur devant la cruauté, la désolation, la difficulté de l'existence.

    L'existence, ce n'est pas un grand lac de lait tiède dans lequel une humanité rose barbotte en échangeant des gentillesses, des confiseries et en chantant des cantiques. C'est plein de sang, de boue noire, du bruit et de fureur.

    Je me méfie des gentillesses sucrées, ça fout le diabète.

    ...

    Je pense à toi ma fille, et mes yeux fuient.

    ...

    Et la tolérance, l'ouverture d'esprit ?

    Même Monseigneur, à son propos, parle du zèle du néophyte, péché de jeunesse.

    La néophyte a quand même quarante ans bien sonnés.

    Sonnez les matines, sonnez les matines, ding ding dong...

    ...

    Ne trouvent grâce à ses yeux que les Vierges saint-sulpiciennes pimpantes avec du vernis rouge sur leurs ongles de pieds et leur sourire niais.

    Ne réduis pas ton champ d'admiration. Ce champ doit rester infini. Les grandes œuvres sont rarement guillerettes.

    ...

    Je ne la retrouve plus. Elle n'est plus la même. Je ne la reconnais pas.

    Je voulais qu'elle garde sa fantaisie, je voulais qu'elle garde son goût pour les arts, sa curiosité, je voulais qu'elle continue à s'habiller avec des couleurs vives, qu'elle ait plein d'amis rigolos avec des cheveux longs. Qu'on continue à rire ensemble. Qu'elle se couche tard.

    (...) Je voulais, je voulais...

    Je n'ai pas à vouloir.

    ...

    On s'entendait bien avant.

    Pourquoi maintenant c'est si difficile ?

    ...

    Peut-être qu'à la différence de piles, les sentiments s'usent quand on ne s'en sert pas.

    ...

    Pourquoi, depuis que tu es à Dieu, tu es odieuse ?

    ...

    Être heureux ne devrait être conjugué qu'à la première personne du singulier et par le principal intéressé. Il n'y a que lui qui sait s'il est heureux ou pas.

    Conclure que quelqu'un est heureux est toujours très risqué. On peut avoir tout pour être heureux sauf le bonheur.

    ...

    Elle n'oublie pas les dates. Elle oublie seulement les gens.

    ...

    Crois-tu que je sois attiré par le Dieu qui t'a éblouie ?

    Il me fait peur.

    Je pensais qu'il était bon, indulgent, qu'il pardonnait toujours. Il laissait venir à lui les petits enfants qui font beaucoup de bêtises.

    Je croyais que la religion catholique était une école de charité, d'humilité, de tolérance et d'amour, avec comme refrain "Aimez-vous les uns les autres"...

  • Rentrée littéraire : Dans le silence du vent de Louise Erdrich

    Sortie ce jour en librairie.dans le silence du vent.jpg

    Éditions Albin Michel - 462 pages

    Présentation de l'éditeur : Un dimanche de printemps, une femme est agressée sexuellement sur une réserve indienne du Dakota du Nord. Traumatisée, Geraldine Coutts n'est pas en mesure de révéler ce qui s'est passé à la police, ni d'en parler à son mari ou à son fils de treize ans, Joe. En une seule journée, la vie de ce dernier est bouleversée. Il essaie d'aider sa mère mais elle reste alitée et s'enfonce peu à peu dans le mutisme et la solitude. Tandis que son père, qui est juge, confie la situation à la justice et à la loi, Joe perd patience face à une enquête qui piétine et il décide avec ses copains de chercher les réponses de son côté. Leur quête les mène tout d'abord dans un lieu sacré, à proximité duquel la mère de Joe a été violée... Dans ce livre magnifique, comme dans le reste de son œuvre, Louise Erdrich parvient à mêler la tragédie, l'humour, la poésie et la grâce, pour restituer les sentiments et les émotions de ses personnages face à la violence dont tant de femmes sont toujours aujourd'hui victimes.

    Traduit de l'anglais (États-Unis) par Isabelle Reinharez.

    Ma note :

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    Broché : 22,50 euros

    Un grand merci à Libfly et le Furet du Nord pour m'avoir, dans le cadre de l'opération "On vous lit tout", offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Louise Erdrich est une romancière coutumière de la rentrée littéraire. Si certains habitués de cette période incontournable de l'édition agacent à force de remâcher - parfois si peu - leurs formules bien rodées, Erdrich, quant à elle, se réinvente et surprend à chaque nouveau livre. Tant et si bien que ce dernier roman, Dans le silence du vent, a obtenu en 2012 le National Book Award et intégré la prestigieuse liste des dix meilleurs livres de l'année.

    Toujours fidèle à la communauté amérindienne par ses racines maternelles Ojibwe, Louise Erdrich évoque ici l'agression sexuelle d'une femme sur une réserve indienne. De ce jour, la victime prostrée et mutique, son mari et son fils confrontés à l'ombre de leur femme et mère, la vie bascule pour toute la famille, mais également pour la communauté.

    Le père, juge, s'en remet à la justice et la loi, un système légal particulier aux Indiens établi par les Blancs. Joe, le fils de 13 ans, décide quant à lui de mener l'enquête de son côté et rêve de venger sa mère... Cet apprentissage dans la douleur, la souffrance tout autant que l'amitié, l'amour et la solidarité marquera la fin de son enfance.

    Ces 480 pages du combat d'une famille explorent magistralement les sentiments et les émotions des différents personnages. Mais ce vibrant hommage à la culture amérindienne est avant tout un manifeste. De sa plume puissante et singulière, Louise Erdrich, l'une des figures emblématiques de la jeune littérature indienne et auteur contemporaine incontournable de la littérature américaine, érige une œuvre militante visant à dénoncer l'injustice du système judiciaire indien et la violence faite aux femmes. Une Indienne sur trois sera violée au cours de son existence, le plus souvent impunément (rapport Amnesty international de 2009). L'écrivain évoque également la perte de l'innocence et défend une vision de la vie où tout n'est toujours qu'un prêté pour un rendu...

    Dans le silence du vent est un grand roman sombre et bouleversant, mêlant tragédie, humour et poésie, qui rappelle combien le sort cruel et injuste réservé jadis aux Indiens est loin, très loin, d'être une affaire classée, la cruauté actuelle n'étant que plus insidieuse. Le combat pour la réhabilitation de la dignité amérindienne est plus que jamais d'actualité et se fait urgent à l'aune des siècles de souffrance écoulés.

    Un livre attendu en cette rentrée littéraire qui ne décevra pas les inconditionnels et saura convertir les néophytes. Un roman noir, oppressant et malgré tout plein d'espoir. Dans le silence du vent vient brillamment compléter une œuvre puissante, engagée et singulière. Du grand Erdrich.

    Si ce livre est une sorte de croisade, galvanisée par la colère de l’auteur, c’est aussi une œuvre littéraire soigneusement structurée, qui une fois encore rappelle beaucoup Faulkner.

    The New York Times

    Lire un extrait.

    Ils en parlent aussi : Cathulu, La caverne des idées.

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    Celles qui attendent de Fatou Diome

    Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur de Harper Lee

    La couleur des sentiments de Kathryn Stockett

    Toute une histoire de Hanan el-Cheikh

    Les saisons de la solitude de Joseph Boyden

    Un fusil dans la main, un poème dans la poche d'Emmanuel Dongala

    L'équation africaine de Yasmina Khadra

    La plantation de Calixthe Beyala

    Compartiment pour dames d'Anita Nair

    Dis que tu es des leurs d'Uwem Akpan

    Je ne suis pas celle que je suis de Chahdortt Djavann

    Extraits :

    Les femmes ne se rendent pas compte à quel point les hommes sont attachés à la régularité de leurs habitudes. Nous intégrons leurs allées et venues dans nos corps, leurs rythmes dans nos os. Notre pouls est réglé sur le leur, et comme chaque dimanche après-midi, nous attendions que ma mère mette nos pendules à l'heure du soir.

    Et donc, voyez-vous, son absence a arrêté le temps.

    ...

    Ma mère était une belle femme - je l'avais toujours su. Une évidence pour la famille, les inconnus. Clemence et elle avaient une peau café au lait et de superbes boucles brillantes. Minces même après leurs enfants. Calmes et directes, des yeux de battantes et une bouche de star de cinéma. Quand le fou rire les prenaient, elles perdaient tout dignité, pourtant, et s'étranglaient, grognaient, rotaient, respiraient fort, pétaient, même, ce qui les rendaient d'autant plus hystériques. En général, elles se faisaient tordre de rire l'une l'autre, mais c'était parfois mon père le responsable. Même là, elles étaient belles.

    À présent je voyais le visage de ma mère gonflé par les coups, déformé et enlaidi.

    ...

    Le Dr Egge a terminé sa phrase et d'un doigt a repoussé ses lunettes au sommet de son nez. Mon père s'est avancé vers le mur comme s'il allait le traverser. Il y a plaqué son front et ses mains et il est resté là, les yeux fermés.

    Le Dr Egge s'est retourné et m'a vu, figé devant les portes. Du doigt, il a montré la salle d'attente. L'émotion de mon père, signifiait son geste, était un spectacle que j'étais trop jeune pour voir. Mais durant les quelques dernières heures j'étais devenu de plus en plus rebelle à l'autorité. Plutôt que de m'éclipser poliment, j'ai couru vers mon père et écarté le Dr Egge avec de grands gestes. J'ai jeté mes bras autour du torse mou de mon père, je l'ai serré contre moi sous sa veste, et me suis sauvagement cramponné à lui, sans rien dire, en respirant simplement à son rythme, en avalant de grands sanglots d'air.

    Bien plus tard, (...) j'ai compris que c'était à ce moment-là que le Dr Egge avait décrit en détail à mon père l'étendue des blessures de ma mère.

    ...

    De tout mon être, je voulais revenir au temps d'avant tout ce qui était arrivé.

    ...

    Intéressant, a dit ma mère. Sa voix était neutre, solennelle, ni caustique ni faussement enthousiaste. J'avais cru que c'était la même mère, mais avec un visage creux, des coudes saillants, des jambes pleines de pointes. Pourtant je commençais à remarquer qu'elle était quelqu'un de différent de la maman d'avant. Celle que je considérais comme la vraie. J'avais cru que ma vraie mère ressurgirait à un moment ou à un autre. Que je récupérerais ma maman d'avant. Mais il m'est venu à l'esprit que cela risquait de ne pas arriver.

    ...

    Je sais que le monde est loin de s'arrêter à la Route 5, mais quand on roule dessus - quatre garçons dans une voiture et que c'est tellement paisible, tellement vide à perte de vue, quand les stations de radio ne passent plus et qu'il n'y a que des parasites et le son de nos voix, et du vent quand on sort le bras pour le poser sur la carrosserie - on a l'impression d'être en équilibre. De frôler le bord de l'univers.