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Essai

  • Rentrée littéraire : Manhattan volcano de Pierre Demarty

    En librairie depuis le 23 août 2013.manhattan volcano.jpg

    Fragments d'une ville dévastée

    Éditions Les Belles Lettres - 124 pages

    Présentation de l'éditeur : Hanté par les lettres de Pline sur l'éruption du Vésuve qui détruisit Pompéi, Manhattan Volcano est un récit du 11-Septembre tel que l’a vécu un jeune Français parti à la conquête de la ville de ses rêves et soudain confronté, en même temps qu’au prodige des espaces américains, au brouillard des cendres et de la terreur. Errant dans les rues et les ruines de New York, depuis le vif de l’évènement jusqu’à aujourd’hui même, Pierre Demarty tente de raconter l’irracontable et, ce faisant, interroge la valeur de la mémoire, sa véracité, ses méandres, ses impasses. Album de choses vues, chronique d’une mythologie intime et de son deuil impossible, ce témoignage, loin de tout requiem, est une ode à la plus volcanique des cités de notre temps. Pierre Demarty est né en 1976. Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé d’anglais, il est aujourd’hui éditeur et traducteur. Récompensé en 2012 par le prix Maurice-Edgar Coindreau pour sa traduction des Foudroyés de Paul Harding, il a également traduit Joan Didion, J.K. Rowling ou encore William T. Vollmann. Manhattan Volcano est son premier livre.

    Ma note :

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    Broché : 11 euros

    Un grand merci aux Éditions Les Belles Lettres pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Au lendemain de la douzième commémoration des attentats du 11 septembre 2001, pourquoi ne pas poursuivre le travail de mémoire en se plongeant dans un petit ouvrage passé inaperçu en cette période de profusion littéraire ? D'autant plus inaperçu que son micro-format et son design très discret n'ont rien de tape-à-l’œil. Sans compter que son prix n'en fait pas vraiment un produit d'appel.

    Pourtant, il serait dommage de passer à côté.

    D'une part, parce que l'on a beau croire que tout a été dit et écrit mille fois sur le sujet, Pierre Demarty relève le défi d'offrir un éclairage tout à fait singulier sur cet événement qu'il a vécu au plus près : décidé à élaborer une thèse qu'il n'écrira finalement jamais, trop happé par cette ville qu'il a tant fantasmée, Demarty a intégré l'Université de Columbia en août 2001, quelques semaines seulement avant l'effondrement du World Trade Center...

    D'autre part, parce que Manhattan volcano inaugure la nouvelle collection TIBI (« pour toi », « à toi » en latin) des Éditions Belles Lettres dont le parti-pris est l'art du bref faisant le lien entre présent et Antiquité. Puisque tous les sujets ne méritent pas de longs discours et parce qu'en matière de formes courtes les Anciens en savaient long et ne manquaient ni d'imagination ni d'audace, TIBI invite des auteurs contemporains à se prêter à un exercice de style audacieux : écrire des micro-textes, élégants et légers, sur les mille et un tracas et plaisirs du quotidien en s'inspirant directement de textes antiques. De délicieux dialogues, éloges, épigrammes, satires, fables, lettres, diatribes et autres métamorphoses en perspective que ne manqueront pas d'apprécier amoureux du verbe et autres férus d'histoire au sens large comme au sens littéraire...

    Enfin, parce que ce texte, première production personnelle de l'auteur ayant jusqu'alors œuvré à la diffusion de la littérature anglo-saxonne en qualité de traducteur, prouve, si besoin était, que les passeurs de la littérature d'ailleurs sont avant tout des écrivains à part entière.

    L'exercice de style auquel s'est habilement prêté Pierre Demarty est ici épistolaire. Faisant lien entre les lettres de Pline le Jeune sur l'éruption du Vésuve et la destruction de Pompéi le 24 août 79 (dont on retrouve les extraits en fin d'ouvrage) et les lettres fictives que lui-même aurait pu écrire à ses proches sur son expérience immédiate autant qu'éloignée du 9/11, il prouve le continuum émotionnel de l'homme face à la tragédie, à vingt siècles de distance, en faisant se télescoper les mots. En imaginant les lettres qu'il aurait pu écrire à chaud comme à quelques années d'intervalle de sa propre expérience et en y intégrant les mots de Pline, il invite ce dernier au vingt-et-unième siècle et métamorphose le Ground Zero de 2001 en éruption volcanique, entremêlant les impressions, les émotions, les réminiscences et autres réflexions du spectateur de l'impensable tumulte. Une universalité affective qui s'impose au lecteur, lui faisant retrouver immanquablement les ressentis de ces instants malheureusement inoubliables... Une plume tout autant qu'une collection prometteuses.

    Ils en parlent aussi : Librairie Guillaume Budé, Claro.

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    Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi de Mathias Malzieu

    A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie d'Hervé Guibert

    Journal d'un corps de Daniel Pennac

    Regarde les hommes mourir de Barry Graham

    Du bleu sur les veines de Tony O'Neill

    Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel

    La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli

    Une adolescence américaine de Joyce Maynard

    L'écologie en bas de chez moi de Iégor Gran

    Rescapé de Sam Pivnik

    Extraits :

    Tu me demandes comment c'était.

    Me croiras-tu si je te dis que je ne me souviens de rien ?

    Tu veux savoir comment c'était, tu veux qu'avec des mots j'exhume des cendres, et que des cendres mêlées aux mots, comme d'un brouet d'enchanteur, jaillissent des mondes perdus, l'Atlantide fabuleuse d'un carnage qu'on t'a déjà tant de fois conté, tant de fois que tu as fini par ne plus y croire, tant de fois que tu n'as plus que des légendes auxquelles te raccrocher, mais chacun épaississant si bien le mystère des précédentes que toutes - ainsi amoncelées, enchevêtrées les unes aux autres comme les décombres de ces jours-là, tantôt fumeuses, tantôt calcifiées, pétrifiées dans la gangue des cent milliards de mots qu'on a déjà déversés en tombereau sur le cadavre, à l'en étouffer pour de bout et l'exorciser sans doute -, toutes les légendes, plutôt qu'à l'éclairer, conspirent à ramener sur ce jour fameux le voile de la nuit, de l'obscur et de cet effroi très particulier qui naît de l'incompréhensible.

    Tu ne comprends pas, dis-tu, et voudrait comprendre. Comprendre quoi ? Savoir quoi ? Ne sais-tu pas tout déjà ? N'as-tu pas, comme tout le monde, vu cent fois, mille fois, les images ? Aucun cataclysme ne fut jamais si bien, si immédiatement documenté : ce fut, tu t'en souviens aussi bien - mieux encore, peut-être - que si tu l'avais toi-même vécu, un monumental amas d'images et de mots, plus encore d'images et de mots qu'il ne flotta de copeaux de chair et d'acier calciné dans le ciel sale de Manhattan ce matin-là, douze années ininterrompues de mots et d'images, amalgamés en un suaire cendreux où n'a toujours pas fini de se vautrer, insatiable, notre obscénité mémorielle - franchement, que veux-tu d'autre, de plus ?

    ...

    Les ultimes rayons du soleil sont venus mourir sur les facettes scintillantes du Chrysler (de toutes les tours, ma préférée : une fusée de freakshow échouée dans le grand cirque lunaire de la ville, amarrée à vie au centre du cratère des buildings, mais roide encore d'orgueil et de beauté fardée, aristocrate, extravagante comme une aïeule), et la dernière lueur du jour s'est effondrée en une pluie d'étoiles le long de ses parois rendues aux ténèbres. Pour un peu, je l'aurais applaudie : ici, même les astres sont de vieilles divas adorables qui se donnent en spectacle et cabotinent jusqu'à leur dernier souffle. L'un après l'autre, alors, les gratte-ciel, semblables à une paisible harde de centaures, se sont assoupis debout dans leur lit de néons, caressés par une nuit qui semblait venir à regret.

    ...

    Il faut quelque seconde

    Pour efface un monde.

    Michel Houellebecq

    ...

    Pardonne-moi ces quatorze jour de silence. Je ne trouvais pas les mots : eux aussi s'étaient écroulés ; écrasés sous le linceul de chaux vive dont la catastrophe a drapé la ville dans son sillage, ils gisaient, épuisés, sans plus de souffle, et je vois chacun ici, depuis, lutter avec un acharnement plein de douleur et de dignité théâtrale pour les ranimer, les arracher, un par un, au magma du néant.

    C'est qu'on s'extirpe difficilement du silence qui suit un tel fracas.

    ...

    (Cela restera toujours un grand mystère pour moi, cet instinct irrépressible qu'on a de se précipiter vers les carnages, quand on devrait les fuir ; de ralentir, sur l'autoroute des belles vacances, dès qu'on a humé, derrière le paravent hypnotique des gyrophares attroupés, la présence de la mort, la promesse d'un spectacle de chromes et de corps enchâssés. Par quelle bizarrerie peut-on avoir envie de voir des choses pareilles ? Et qui, cependant, possède la faculté de s'y soustraire ? Je ne connais personne qui sache ne pas céder à la tentation de regarder l'irregardable, personne, devant un charnier, qui soit capable, en toute bonne foi, de détourner les yeux. - La laideur du monde est irrésistible.)

    ...

    J'ai vu dans des amphithéâtres des professeurs au rire hier tonitruant et à la faconde extraordinaire incapables de prononcer le moindre mot pendant plusieurs minutes devant un parterre d'étudiants au visage rougi qui braquaient sur eux, lèvres tremblantes, des regards d'enfant perdu les implorant de leur expliquer à quoi rimait le monde.

    ...

    Nos vies continuent, idiotes, inévitables, et c'est comme un affront au chagrin, une honte qu'on préfère passer sous silence plutôt que de la laisser souiller la très grande, très précieuse pureté du malheur. Marcher dans la rue, parler du beau temps et de la pluie, payer une facture, faire la queue au deli du coin, lire, rire, dormir, rêver peut-être : il va falloir "après ça", réapprivoiser la banalité de nos existences. Et si l'on n'entend dans toutes les bouches qu'un seul refrain - "Plus rien ne sera jamais comme avant" -, martelé avec une gravité enivrée d'elle-même qui cache mal son intranquillité, c'est bien parce que c'est tout l'inverse qui est vrai, et que chacun ici pressent qu'il faudra bien au contraire, évidemment, inéluctablement, que tout soit bientôt comme avant - à quelques variations près, quelques retouches opérées dans le paysage, dans l'histoire, et dans nos souvenirs.

    ...

    Et j'ai vu aussi des gens exploser de fureur devant ces grandes mises en scène d'affliction collective, trépigner, s'esclaffer, dresser haut le doigt pour dénoncer la mascarade de la bien-pensance, s'insurger contre l'orgueil victimaire, s'indigner d'une débauche de tristesse en toc, j'ai vu de grands esprits ahaner bave aux lèvres les banalités les plus hargneuses sur le déclin inauguré de l'empire et autant de petits malins se goberger de cette apocalypse de pacotille, j'ai vu des rixes éclater entre des gens qui n'étaient pas d'accord mais on ne sait pas sur quoi ni à quoi bon, comme si de pareils cataclysmes pouvaient être sujets à débat, j'ai entendu les imbéciles malheureux qui se croient pleins d'audace s'émerveiller de la "beauté" su spectacle des tours détruites, ceux qui criaient "bien fait !", ceux qui relativisent, ceux qui haussent les épaules, j'ai vu gesticuler tous ceux-là qui voudraient étouffer, à force de bruit et de bêtise, la terreur muette qui vient de nous enfoncer ses griffes dans la nuque et promet de ne pas nous lâcher de si tôt.

    ...

    En quatorze jour, combien de fois as-tu déjà vu repasser cette séquence ? Combien de fois les tours ont-elles, sous tes yeux, ressurgi du brouillard, immaculées, ressuscitées par la grâce magique et mensongère du temps rembobiné sur trame ? Et pourquoi, sinon pour mieux les voir tomber encore, et encore, et encore ?

  • Rentrée littéraire : Ce qu'il reste des mots de Matthieu Mégevand

    À paraître le 4 septembre 2013.ce qu'il reste des mots.jpg

    Éditions Fayard - 209 pages

    Présentation de l'éditeur : Le 13 mars 2012, à Sierre, en Suisse, vingt-deux enfants décèdent dans un accident d’autocar. Le véhicule était en parfait état ; le chauffeur, sobre, respectait les limitations de vitesse ; la chaussée était sèche et bien entretenue. Nulle négligence ne permet de comprendre le drame. Aucune faute. Aucun coupable. Aucune explication. Situation intolérable pour l’esprit. Face à cette aporie, Matthieu Mégevand refuse de s’incliner. Il mobilise toutes les ressources de la pensée et de l’écriture dans une quête à la fois philosophique et romanesque. Il replonge dans d’anciennes lectures, se retire dans la solitude, taquine l’autofiction, s’invente des interlocuteurs, contradicteurs ou complices, et des situations imaginaires qui pourraient l’éclairer. Les mots sont impuissants ? C’est à voir. Avant de proclamer leur défaite, il faut au moins leur faire livrer bataille. Envisager tous les recours. Quitte à admettre que grammaire et logique n’épuisent pas le langage, qui doit se transcender lui-même lorsqu’il s’agit de trouver la raison pour laquelle la mort nous est insupportable.

    Ma note :

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    Broché : 17 euros

    Ebook : 11,99 euros

    Un grand merci à Entrée livre et aux librairies Decitre pour m'avoir, dans le cadre de l'opération "Coups de cœur des lecteurs", offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    L'amoureuse des mots que je suis a inévitablement été séduite par le titre. J'ai pour autant abandonné ce livre en page 52. Non pas qu'il soit mal écrit ; loin de là même. Il en va seulement de certains livres qui n'arrivent pas au bon moment dans un parcours existentiel. Je sais toutefois que tôt ou tard, je le reprendrai...

    Si la quête entreprise par Matthieu Mégevand de mettre en mots l'indicible est passionnante - qui n'a jamais été confronté à l'apparent et frustrant vide linguistique, notamment dans le registre émotionnel ? -, son point de départ est dur, pour ne pas dire insoutenable : le décès de vingt-deux enfants dans un accident d'autocar à Sierre, en Suisse, le 13 mars 2012.

    Pourquoi ce choix, alors qu'au regard du peu que j'ai lu, l'auteur n'apparaît pas touché de prêt par ce drame - si tant est que l'on puisse rester indifférent à une telle tragédie... ? Il me semble pourtant que la mort n'est pas le seul sujet sur lequel le verbe fait souvent défaut. Mais peut-être ne sommes-nous égaux que devant cet insoutenable fin ? Quoi qu'il en soit, je n'ai pas réussi, à cet instant de ma vie, à tenter de rationaliser le sujet en compagnie de l'auteur. Je n'ai eu ni la force de plonger dans les maux, ni l'envie d'en trouver les mots.

    Disons que cette lecture s'adresse aux passionnés de la langue française mais que la confrontation de cette aporie mettant en question la puissance ou l'impuissance des mots est, à mon sens, à entreprendre de préférence en période de santé morale autant que physique. Ce défi terminologique est initié par un événement par trop tragique ; le mystère reste entier.

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    A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie d'Hervé Guibert

    Journal d'un corps de Daniel Pennac

    Petit éloge du charme d'Harold Cobert

    Fables amères et Un peu de bois et d'acier de Chabouté

    Là où vont nos pères de Shaun Tan

    Les dieux et les mots de Lucien Jerphagnon

    Regarde les hommes mourir de Barry Graham

    Du bleu sur les veines de Tony O'Neill

    Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel

    La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli

    Dieu est un pote à moi de Cyril Massarotto

    Extraits :

    "Réveille-toi, pourquoi dors-tu, Seigneur ?

    Sors de ton sommeil, ne rejette pas sans fin.

    Pourquoi caches-tu ta face

    Et oublies-tu notre malheur et notre oppression ?

    Psaume 44

    ...

    "Le cycle de la vie ne prévoit pas d'extraire des corps parfois méconnaissables amoncelés dans un car pulvérisé, de faire le tri entre les miraculés et les défunts, d'improviser une petite morgue dans un tunnel et d'y déposer, au fil des heures, une succession de dépouilles d'enfants numérotées." Même les secouristes professionnels sont dépassés par l'horreur de l'événement. Certains ne sont pas capables de travailler au cœur du drame et sont affectés à des tâches moins exposées. Tous ressortent abîmés.

    Petit à petit, l'une après l'autre, les autorités vont tente de dire leur consternation. Avec le même vocable défaillant, dans les mêmes termes inaptes.

    ...

    Tout ce qui peut être fait l'est, sans aucune limite de moyens. L'homme, placé devant quelque chose qui le dépasse absolument, refuse de s'avouer vaincu. L'enquête est minutieuse, approfondie, rien n'est laissé au hasard - ce hasard qui a déjà coûté tellement cher. On ne veut plus rien lui accorder, au hasard, il a été bien trop possessif, dictatorial ; il s'est servi, sans aucun égard, sans aucune réserve ; il a tout pris.

    ...

    C'est un drame sans cause, une tragédie sans coupable ? Très bien. Mais moi non plus je ne peux pas me résoudre, moi non plus je ne m'avoue pas vaincu. Aucune piste, rien à dire, au bout de quelques phrases les mots s'enlisent ? C'est à voir, je refuse de lâcher prise. Tout est perdu, consumé ? Il n'en est pas question, sûrement pas. Il ne sera pas dit que même les mots ont abdiqué, que même eux sont restés terrés dans leur trou d'impuissance. Nous allons les faire se mouiller un peu, les mots, ils vont sortir de leur coteries et de leurs salons bien chauffés ; au front, les mots, en première ligne ! C'est une gageure, mais tout plutôt que cette défaite sans bataille, cette abdication sans combat. Aux armes les mots, sur l'absurde nous allons tenter de reconquérir un peu de sens.

    ...

    Que dit Wittgenstein, qui s'intéresse au langage et à son utilisation par la philosophie et plus généralement par l'être humain ? En une seule phrase, il affirme que "ce qui peut se dire, peut se dire clairement ; et au sujet de ce dont on ne peut parler, on doit se taire".

    ...

    En d'autres termes, tout le penser ne se résume pas au dire, et il existe quelque chose par-delà la langue que la langue elle-même ne peut exprimer. Une intuition inexprimable que Wittgenstein nomme justement mystique, et qui renverse d'une certaine manière le problème : c'est bien le langage qui incarne la limite de l'homme, et derrière cette limite il existe quelque chose sur laquelle on ne peut rien dire puisqu'il s'agit de dire sur le dire, de parler du parler, et ce quelque chose, c'est l'ineffable, la transcendance. Karl Jaspers aurait dit : "Le chiffre ultime de la Transcendance, c'est le silence."

    ...

    "Ce qu'il faut dire avant toute chose, c'est que, même en le sachant pertinemment, nous ne sommes pas équipés pour accepter la fin de la vie" (...) "Nous ne sommes pas - mentalement, intellectuellement - aptes à accepter cette dimension de l'existence."

  • Les livres de l'année écoulée à lire cet été

    1er juillet. Pour le plus grand nombre, les congés approchent, instants privilégiés tant attendus de repos et de plaisir... La lecture prend souvent en ces moments délicieux une place plus importante que le reste de l'année ; occasion donnée de rattraper son retard sur le programme littéraire des derniers mois écoulés.

    Voici une liste, évidemment non exhaustive, des livres chroniqués ici-même qu'il ne fallait pas manquer, avec la part belle accordée aux merveilleux premiers romans. Et comme les vacances sont souvent synonymes de voyages au long cours imposant la nécessité de s'équiper léger, retrouvez très prochainement une sélection de poches à glisser dans vos valises et autres sacs à dos. Bonnes vacances et surtout, bonnes lectures !

     

    Romans

    Les lisières d'Olivier Adam

    Une dernière chose avant de partir de Jonathan Tropper

    Petit art de la fuite d'Enrico Remmert

    La vie rêvée d'Ernesto G. de Jean-Michel Guenassia

    L'amour sans le faire de Serge Joncour

    Trois fois le loyer de Julien Capron

    Juste avant le bonheur d'Agnès Ledig

    Ce que je peux te dire d'elles d'Anne Icart

    Les perles de la Moïka d'Annie Degroote

    La silencieuse d'Ariane Schréder (premier roman)

    Les arbres voyagent la nuit d'Aude Le Corff (premier roman)

    Seuls le ciel et la terre de Brian Leung

    Un été de trop d'Isabelle Aeschlimann (premier roman)

    Rue des voleurs de Mathias Énard

    Le jeu des ombres de Louise Erdrich

    La Vallée des masques de Tarun Tejpal

    À moi seul bien des personnages de John Irving

    Comment trouver l'amour à cinquante ans quand on est parisienne (et autres questions capitales) de Pascal Morin

     

    Biographies romancées ou récits biographiques

    Beauvoir in love d'Irène Frain

    La déesse des petites victoires de Yannick Grannec (premier roman)

    Ciseaux de Stéphane Michaka

    Cosima, femme électrique de Christophe Fiat

    La rive sombre de l'Èbre de Serge Legrand-Vall

    Jours heureux à Flins de Richard Gangloff (premier roman)

    Moi, Jean Gabin de Goliarda Sapienza

     

    Romances

    Les quatre Grâces de Patricia Gaffney (premier roman)

    Le châle de cachemire de Rosie Thomas

    Une Île de Tracey Garvis Graves (premier roman)

    Les roses de Somerset de Leila Meecham

     

    Essais

    Petit éloge du charme d'Harold Cobert

    Une adolescence américaine de Joyce Maynard (premier roman)

    Enig Marcheur de Russel Hoban

    Vous ne connaîtrez ni le jour ni l'heure de Pierre Béguin (premier roman)

     

    Polars, thrillers, romans noirs

    Les accusées de Charlotte Rogan (premier roman)

    Rainbow Warriors d'Ayerdhal

    Enfants de la paranoïa de Trevor Shane (premier roman)

    La mort s'invite à Pemberley de P.D. James

    Un passé en noir et blanc de Michiel Heyns

     

    Bandes dessinées & romans graphiques

    Thoreau La vie sublime de A. Dan et Maxilien Le Roy

    Un peu de bois et d'acier de Chabouté

    Dessous de Leela Corman

    La tectonique des plaques de Margaux Motin

    Da par Baudoin

    Blast de Manu Larcenet

     

    Jeunesse & young adult

    Lunerr de Frédéric Faragorn

    Ferrailleurs des mers de Paolo Bacigalupi

    La vraie couleur de la vanille de Sophie Chérer

    Tu seras partout chez toi d'Insa Sané

  • Une adolescence américaine de Joyce Maynard

    une adolescence américaine.jpgChronique des années 60

    Éditions Philippe Rey - 233 pages

    Présentation de l'éditeur : 1972. Sa jolie plume doublée d'un rien d'audace vaut à la jeune Joyce Maynard, dix-huit ans, le rare honneur de la publication dans le New York Times d'un article sur sa génération. Suivent des tonnes de courrier et l'enthousiasme d'un immense public, dont le célèbre J.D. Salinger. C'est chez l'écrivain légendaire, durant leur liaison ravageuse et sous son oeil désapprobateur, que l'étudiante en rupture d'université écrira cette Adolescence américaine, développement du fameux article en un livre qui paraîtra avec succès un an plus tard. À la fois mémoire, histoire culturelle et critique sociale, cette série de courts essais, nourris d'un étrange mélange de maturité et de fraîcheur, établit la chronique de ce que furent les années soixante pour la jeunesse made in USA. Avec en décor la crise de Cuba, la guerre du Vietnam, Pete Seeger, Joan Baez, Woodstock, les fleurs dans les cheveux, le Watergate, la minijupe, l'herbe. Témoignant d'une autorité parfois désarmante mais irrésistible, la jeune auteure se fait experte en description de problèmes de son âge : l'anorexie, la minceur et le paraître, le rapport entre les sexes, les premières sorties, le Prince charmant boutonneux et la vierge aux pieds plats. Et nous offre au final un document passionnant sur ces années qui ont fait voler en éclats une société trop tranquille.

    Traduit de l'anglais (États-Unis) par Simone Arous.

    Ma note :

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    Broché : 17 euros

    Ebook : 11,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Philippe Rey pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Il aura fallu tout juste quarante années pour que la première production littéraire de la "Françoise Sagan américaine" arrive en France. À l'occasion de cette sortie hexagonale, la Joyce Maynard actuelle a enrichi son texte d'un avant-propos resituant l'ouvrage dans son contexte historique et personnel, éclairant d'un jour nouveau sa chronique des années soixante. Une préface qui dévoile, avec le recul de l'expérience, les failles de son analyse et en révèle les conditions réelles d'écriture.

    Écrit en 1972 alors que l'auteur n'avait que dix-neuf ans, Une adolescence américaine se voulait le regard d'une jeune fille en passe de devenir adulte, sur l'époque, la société. Prolongeant un article rédigé un an plus tôt pour le New York Times qui l’avait révélée au monde en général et à Salinger en particulier, ce recueil retraçant la période de 1962 à 1973 se présentait comme la chronique des Sixties d'une jeune personne érigée au rang de de représentante, de porte-parole de sa génération. Promu comme tel à l'époque, il apparaît davantage aujourd'hui, à l'aune de la bibliographie largement autobiographique de l'auteur, comme le regard d'une jeune fille aussi contemporaine qu'en marge de son temps.

    À l'époque déjà, Joyce Maynard ne se voyait nullement comme la voix d'une génération et n'ambitionnait que de parler d'elle. Là est d'ailleurs toute l'ambiguïté du récit puisque sous couvert de se livrer, elle fait l'impasse sur des pans entiers de son existence dont elle ne confiera les moments difficiles que tardivement dans Et devant moi, le monde.

    Son récit semi-intimiste est pourtant bel et bien, si ce n'est emblématique, du moins caractéristique de ce temps pas si révolu. Douée d'un sens de l'observation affûté pour son âge, elle parvient à retranscrire l'atmosphère, faire un état des lieux de l'Amérique et offre une analyse relativement lucide sur les tenants et les aboutissants de la construction de sa génération. Ce retour précoce sur sa courte existence est un véritable essai, introspectif et historique, sur une période largement fantasmée dont elle brise partiellement le mythe.

    Le temps a passé depuis l'écriture de ce flashback émouvant au coeur d'une période aussi riche d'espoirs que de désenchantements. Pourtant, cette délicieuse fenêtre sur les années soixante, écrite sous l'oeil critique de Salinger, fait encore largement écho. Éminemment nostalgique pour les personnes ayant traversé l'époque - événements, politique, musique, moeurs, objets... tout y est ! -, son livre est aussi intergénérationnel, portrait fidèle d'une jeunesse intemporelle. Car si les références changent d'une génération à une autre - bien moins qu'on ne le pense -, certaines choses sont immuables... Une adolescence américaine, c'est à la fois un style étonnant de maturité pour une jeune fille et une écriture décousue jetant pêle-mêle observations, opinions et digressions, à l'image de la pensée adolescente. Mémoire d'une époque, critique d'une société, c'est avant tout l'évocation dans sa substantifique moelle de ce moment charnière entre l'enfance et l'âge adulte, empli de doutes et d'éphémères et maladroites certitudes.

    Un témoignage émouvant à ne pas manquer sur une époque ayant marqué l'histoire d'une empreinte durable. Une réflexion intéressante les mutations de la société et l'héritage intergénérationnel. La preuve évidente de l'emprise des États-Unis sur la culture mondiale, la mémoire collective, bercés que nous sommes par cette télévision devenue objet central du quotidien depuis cette époque et largement alimentée en productions américaines...

    L'auteur parle de son livre.

    Ils en parlent aussi : Jade, Téri.

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    On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans de Barbara Samson

    Jours heureux à Flins de Richard Gangloff

    Trois fois le loyer de Julien Capron

    Un génie ordinaire de M. Ann Jacoby

    Madame Hemingway de Paula McLain

    Beauvoir in love d'Irène Frain

    La déesse des petites victoires de Yannick Grannec

    Loving Frank de Nancy Horan

    Extraits :

    Comme ceux de ma mère avant moi, mes rêves excédaient de loin mes ressources.

    ...

    Certains aspects de Bonjour tristesse m'avaient tout de suite conquise. (...)

    J'adorais la voix de la narratrice. Au contraire de moi, si anxieuse de plaire aux autres, Cécile (probablement Sagan elle-même) se moquait de réussir ses études, tenait des propos scandaleux à son père et à sa maîtresse, et, tout en appréciant la présence d'un soupirant qui la distrayait, nourrissait bien d'autres projets que celui de tomber amoureuse.

    Elle disait précisément ce qu'elle sentait. À l'époque, je ne me sentais pas capable d'un tel courage.

    ...

    À la différence de Françoise Sagan (ou de cette autre jeune fille dont j'avais lu et relu le Journal, Anne Frank), il me semblait que rien ne s'était produit dans ma vie qui méritât d'être raconté, et encore moins de fournir la matière d'un livre. (...) Ce que je connaissais du monde me venait essentiellement, me semblait-il, de la télévision.

    J'étais avide d'ens avoir davantage. Et d'une étrange façon, je devinais que ce serait ma capacité à bien raconter une histoire (à propos de quoi, cela je l'ignorais) qui me donnerait accès au monde.

    ...

    Même jeune comme je l'étais, je crois avoir alors compris ceci : la qualité d'une histoire tient moins à l'exotisme de son environnement, ou à la vivacité de l'action et de l'intrigue, qu'à l'épaisseur des personnages, aux pouvoirs de pénétration et de description de l'auteur et à l'authenticité de sa voix. Aussi chic et fascinant que pouvait être le cadre de Bonjour tristesse - et la vie de ses personnages, tellement plus excitante que la mienne -, ce qui touchait profondément le lecteur dans ce roman, c'était cette chose beaucoup plus simple que l'on devait à son auteur : sa vision implacable de la vérité. (...) J'avais assez mûri pour comprendre que plus un écrivain est sincère, plus il fait confiance à la compassion et à la perspicacité du lecteur, et plus ce dernier, loin de le fuir, s'identifie à lui.

    ...

    (...) une chose étonnante s'est produite après la publication de ce premier livre sur le petit monde dans lequel j'avais grandi. Ce monde est devenu peu à peu plus vaste, plus complexe et parfois plus douloureux aussi. Avec des drames plus déchirants aussi. Mais c'est ce que vous réserve la vie, bien sûr, si vous la vivez vraiment. La souffrance est le corollaire du savoir.

    ...

    (...) rien n'est plus important que de donner à un jeune, dans l'adolescence, ce dont on a tant rêvé soi-même au même âge, (...)

    ...

    J'étais une drôle de fille - tout comme, plus tard, je suis sans doute devenue une drôle de bonne femme. Certaines choses m'effrayaient - des choses qui paraissaient faciles et sans danger à d'autres filles de mon âge -, comme téléphoner à un garçon à propos d'un devoir de classe, grimper dans un télésiège, ou encore me promener dans le réfectoire de Yale pour y trouver un endroit où poser mon plateau. En revanche, l'idée de monter dans la voiture d'un étranger (souvent un homme) et de filer seule avec lui sur l'autoroute ne m'inquiétait pas le moins du monde.

    C'est cette mixture bizarre de crainte et d'assurance, de sophistication et de naïveté, qui, sans doute, expliqent ma capacité à me présenter au New York Times comme un écrivain assez digne de considération pour être chargé d'un reportage (...). À dix-huit ans, j'avais peur d'un tas de choses dont je n'avais rien à redouter. Et pas peur du tout d'une quantité d'autres qui, eussé-je été plus avisée, auraient dû me terrifier.

    ...

    En relisant aujourd'hui ce que que j'écrivais il y a tant d'années, j'entends encore la voix de mon jeune moi : cette voix aiguë, précoce, un peu Mademoiselle Je-Sais-Tout, (...). Certains passages me font sourire. D'autres pourraient me faire pleurer (par exemple mes jugements définitifs - (...)).

    ...

    Plus important, c'est Salinger qui souleva la question de savoir si mon vieux rêve de trouver gloire et fortune à New York fournirait la base d'une vie significative. (...) À quoi peuvent servir tous mes mots à part soutenir mon propre ego ?

    "Rencontres-tu jamais encore un étudiant qui aime simplement écrire, pour la seule joie de l'écriture ? me demandait-il. Ou bien sont-ils tous décidés à se faire un nom ?"

    "Un beau jour, Joyce, m'avait-il dit, tu abandonneras cette manie de produire ce que tout le monde te dit de faire. Tu cesseras de regarder par-dessus ton épaule pour t'assurer que tu fais plaisir à tout le monde. Un jour, dans très longtemps, tu cesseras de porter attention à qui tu plais ou à ce que quiconque peut dire de toi. C'est alors que tu produiras le travail dont tu es capable."

    ...

    J'écrivis un certain nombre de livres, des centaines d'articles et d'essais. Peu à peu, au fil du temps, j'appris que les meilleurs textes sont ceux dans lesquels l'auteur ose raconter non seulement les choses faciles, mais également les choses gênantes.

    C'est ce que je continue à faire. C'est le travail que j'aime. Je n'écris plus pour plaire. J'écris pour dire la vérité. Et parfois, il me faut d'abord situer la vérité en moi. Ce n'est pas toujours très simple.

    ...

    Étrangement, je suis encore une optimiste et quelqu'un qui croit - comme l'écrivait mon héroïne depuis toujours, Anne Frank - que les gens ont plutôt tendance à être bons que mauvais. Mais je le sais aussi, nous sommes tous imparfaits et blessés de toutes sortes de manières, et la seule chose que je sache faire à ce sujet est de l'admettre et de rechercher la compassion que je crois exister parmi mes frères humains.
    ...

    Lisez les mots de ce livre comme ceux d'une jeune personne à l'orée de ce qui s'est révélé comme une longue vie d'écriture - pas les mots définitifs sur quoi que ce soit, seulement les premiers. Elle savait quelques petites choses et avait beaucoup à apprendre.

    Elle grandissait mais n'avait pas encore fini de grandir et, comme un tas de jeunes, elle en savait bien moins qu'elle ne le pensait. Elle était limitée dans sa compréhension du monde et pas toujours aussi compatissante et humble que je l'aurais souhaité. Elle ne pouvait raconter qu'une partie de l'histoire. Je le lui pardonne. Lequel d'entre nous, confronté aux déclarations que nous faisions à dix-huit ans (à propos de la vie, de la musique que nous croyions intemporelle, des candidats en qui nous placions notre confiance, des buts que nous nous fixions à nous-mêmes, des valeurs qui nous étaient les plus chères, des gens que nous pensions aimer pour toujours), pourrait prétendre qu'il avait toujours visé juste ? Et si par hasard c'était le cas, à quoi servirait donc toutes les années qui ont suivi ? Dieu merci, ceci n'est qu'un livre, pas un tatouage.

    ...

    Je ne suis aucunement lasse du monde, plutôt affamée d'en apprendre le plus possible à son sujet.

    ...

    Nous étions raisonnables, réalistes, prosaïques, sans romantisme, nous avions conscience des problèmes sociaux et étions politisés, que nous lisions les journaux (si on savait lire, en fait) ou pas. Les Kennedy étaient les héros de nos contes de fées, l'intégration, la conquête de l'espace et la Bombe les trames de nos premières années scolaires. Ce n'était pas un temps où nous pouvions séparer nos propres vies du monde extérieur. L'idée était de ne pas protéger les enfants - "exposer" était alors le terme en vogue et il prend tout son sens, du moins dans le contexte -, mais les choses sont allées trop loin avec nous. Traînés dans le bourbier de la Pertinence et de la Triste Réalité, nous avons acquis une certaine dureté, l'attitude Merci-je-sais. Non que nous sachions réellement tout, mais nous le pensons souvent. Peu de choses nous choquent ou nous surprennent, pas plus qu'elles n'ébranlent notre certitude têtue d'avoir raison, ni ébrèchent les conclusions que nous tirons d'idées très arrêtées et souvent erronées. Nous voyons de l'hypocrisie dans les discours politiques. Nous jouons à la vulnérabilité, à l'honnêteté, à l'ouverture, au concept de groupe, à la confiance, mais ce dont nous sommes vraiment le plus proches, c'est de la respectabilité.

    Tout cela s'ajoute à cette attitude blasée et déjà lasse dont je parle. (...) Nous sommes fatigués, souvent plus par ennui que par dépense physique, vieux sans être sages, connaissant le monde non pour l'avoir parcouru mais pour l'avoir vu à la télévision.

    ...

    Chaque génération pense qu'elle est spéciale. (...) Ma génération est celle des attentes insatisfaites. (...) Ma génération se distingue davantage par ce que nous avons manqué que parce que nous avons gagné car, dans un certain sens, nous sommes les premiers et les derniers. Les premiers à considérer la technologie comme allant de soi. (...) Les premiers à grandir avec la télévision.

    ...

    Où sommes-nous donc à présent ? Généraliser est dangereux. Appelez-nous "génération apathique" et nous le deviendrons. Dites que les temps ont changé, que plus personne ne s'intéresse aux reines des bals de promo ni au choix d'une fac - dites-le (...) et vous créerez un mouvement, une unité pour une génération qui n'a finalement en commun que sa fragmentation. Nous avons tendance à nous présenter en groupe, certes - aux concerts de rock ou aux marches de protestation -, pas tant parce que nous en formons un, mais parce que nous sommes, en dépit de toutes nos déclarations d'individualité et d'indépendance, des conformistes qui, en règle générale, brisent les traditions, mais d'une façon traditionnelle.

    ...

    J'apprécie plus que tout l'expérience qui me fait aimer, vraiment aimer, les gens. Ce n'est pas si simple pour moi qui détecte rapidement la faute et, lorsque je n'en trouve pas, me méfie du débordement de gentillesse.

    ...

    Nous ne sommes jamais aussi insouciants que nous le paraissons.

    ...

    Cette phrase, Arrêtez-le-Monde, me sembla en tout cas si familière, si parlante et si profonde qu'il me parut l'avoir inventée moi-même. Je connaissais le sentiment, certes - l'effrayant, l'éprouvant sentiment que, quoi qu'il se passe, d'ici ma mort je ne pourrais jamais vraiment faire une pause. Ce sentiment décourageant n'était pas l'apanage de jeunes de ma génération, j'en suis certaine, mais nous avions grandi dans un temps où il était particulièrement fort, un temps qui fut, de multiples façons, terriblement mouvementé. Nous étions bombardés de tous côtés par un tas de nouveautés - la conquête de l'espace, les guerres, une musique nouvelle et de nouvelles danses, de nouvelles drogues. C'était trop excitant pour n'être pas observé. Cependant, nous espérions une trêve pour reprendre notre souffle, et elle ne venait pas. Les programmes télé, comme les ternes épisodes d'une demi-heure que j'appréciais, nous offraient ce repos - davantage même que les livres ou le sommeil ; dans les livres, il faut se représenter les personnages, tandis que la caméra-qui-voit-tout ne laisse guère de place à notre imagination ni à notre liberté de compléter les détails. (Nos rêves mêmes ne sont pas libres. Quand nous rêvons, nous évaluons et nous censurons.)

    ...

    Je n'ai pas appris comment sont les choses mais comment sont les choses à la télévision, et une fois cela retenu, loin de m'ennuyer ou de perdre le sens du suspense, mon besoin de voir la télé s'en est accru. Comme on prend plaisir à faire et refaire un problème de maths une fois que l'on connaît le théroème qui le démontre, je regarde la télé dont j'ai deviné les motifs pour que l'application les confirme. J'ai ainsi trouvé merveilleusement réconfortant qu'au moins une chose dans la vie soit prévisible.

    ...

    Mais ce n'est pas parce que vous vous en rapprochez que les choses sont à votre portée. (...) Je trouvais injuste d'avoir passé autant de temps à marcher au pas, bien à ma place dans le rang, et à dormir confiante (...), pour découvrir, une fois obtenu mon ticket d'entrée, qu'il n'y avait plus de place disponible ou que le concert était annulé.

    ...

    Pendant longtemps, très longtemps, j'eus le sentiment que les garçons qui m'aimaient n'étaient jamais ceux qui m'intéressaient.

    ...

    Ce qui changea brutalement, je crois (cela doit paraître terriblement vague), fut notre échelle de valeurs. Une grande partie d'entre nous, à la fin des années soixante, se détourna des anciens objectifs, des anciennes définitions du succès et du bonheur. Je le découvris toute seule - une sorte de révélation soudaine : je ne m'étais jamais demandé su un diplôme universitaire était bien ce que je recherchais. Ou, plus précisément, je ne m'étais jamais dit que je pourrais ne pas en vouloir. Nous avions appris que la fac n'était pas toujours un objectif accessible, mais un objectif naturellement désirable, (...).

    ...

    L'argent et la position sociale - conquis de haute lutte par nos parents - représentant aujourd'hui pour nous (si nous en bénéficions) quelque chose d'embarrassant. Nous n'avons pas connu la Dépression, nous n'avons pas marché des kilomètres pour aller à l'école ou dîné d'une tranche de lard. Que nous soyons plus ou moins riches - je ne parle pas de ceux, guère nombreux, qui le sont vraiment -, peu d'entre nous ont grandi dans la vraie pauvreté. (L'indigence, c'était avoir cinquante cents pour sa semaine et la télé en noir et blanc.) Nous n'avons donc pas pour l'argent le respect que nos parents lui portaient. De fait, il est plutôt source de culpabilité. (...) nous romançons la vie de ceux qui n'en ont pas - ceux que nous les jeunes, gâtés et éduqués, regardons, avec un engoument nouveau pour le Grand Midwest, tels les Vrais Américains habitant le Vrai Monde. Le fermier qui travaille sa terre tout seul, la serveuse dans son restaurant de routiers ou le pêcheur de homards sont ceux que ma génération considère comme des héros.

    ...

    Ma génération - celle qui accorde tant d'importance à la communication - semble négliger le langage. Là où l'on profitait des pauses pour respirer ou penser, on les comble désormais par des mots de passe, un langage cryptique qui rassemble immédiatement tout ce qui est jeune et branché : musique rock, jeans rapiécés, pieds nus, Herman Hesse, marijuana et yogourt. Nous n'avons plus besoin de dire qui nous sommes, puisque nous pouvons nous exprimer en un code qui dit tout à notre place. Ainsi "tu sais" signifie en fait : tu sais ce que je veux dire, pourquoi m'embêterais-je à le répéter ?

    Le nouveau langage, que l'on prétend coloré et expressif, est dans l'ensemble plutôt plat et répétitif, les mêmes superlatifs sans effets et les adjectifs vagues revenant sans cesse jusqu'à ce que des mots comme "super" ou "génial", par exemple, ne signifient plus rien, parce qu'ils ne décrivent plus rien. Ces mots, trop peu nombreux pour occuper une page de dictionnaire, suffisent à constituer un vocabulaire : trip, branché, alternatif, genre... (qui reste suspendu comme une passerelle à moitié construite vers une comparaison inachevée) et, bien entendu, tu sais... Nous ne tendons plus désormais vers l'éloquence. (L'art oratoire - le sport de l'aristocratie - a été remplacé par le bavardage. Le débatteur évoque aujourd'hui l'homme d'affaires - costume trois-pièces et serviette pleine de documents, pas de sentiments - avec une rhétorique toute d'ambiguïté.) Les discours bien construits finissent par être considérés comme une forme de snobisme ; les adjectifs, pareils à une télé couleur ou à une seconde voiture, paraissent presque décadents.

    ...

    On ne conserve son intimité - et sa liberté - qu'en ignorant les pressions extérieures. La liberté, c'est choisir, et parfois choisir de ne pas être "libre".

    ...

    Tout le monde a grandi avec des comptines et des histoires absurdes. Mais auparavant, au fur et à mesure que l'on grandissait, l'absurde disparaissait. Plus le cas pour nous - il est au coeur de notre musique, de notre littérature, de l'art et, en fait, de nos vies. (...) Cela paraît mélodramatique, mais la grande farce, de nos jours, c'est la vie.

    ...

    Nous avons besoin d'une transfusion de passion, d'une intraveineuse d'énergie. Ce qui m'agace le plus, dans ma génération, ce je-m'en-foutisme mou qui vient, en partie du moins, d'une culture manquant d'enthousiasme, où toute expression d'émotion se trouve cataloguée comme sentimentale ou vieux jeu. Le fait que nous mettions tant de soin à paraître décontractés en dit beaucoup sur nous ; l'idée, c'est qu'il ne faut plus s'en faire.

    ...

    S'il nous reste quelque ambition aujourd'hui, ce n'est pas celle d'aller de l'avant, mais de s'en sortir.

    ...
    Je n'ai rien risqué de peur d'en être incapable (...).
  • L'affaire Eszter Solymosi de Gyula Krúdy

    Parution du 4 avril 2013.l'affaire eszter solymosi.jpg

    Éditions Albin Michel - 637 pages

    Présentation de l'éditeur : Un matin d’avril 1882, à Tiszaeszlár, dans la campagne hongroise, Eszter, une petite bonne de quatorze ans, disparaît en revenant d’une course. Ce jour-là, une réunion se tient à la synagogue du village pour choisir un abatteur rituel parmi les candidats venus de toute la région. Très vite, la rumeur se répand : les juifs auraient enlevé et égorgé la jeune chrétienne pour ajouter son sang au pain azyme de la pâque… Ainsi commence le roman, inédit en France, d’un des plus grands auteurs de la littérature hongroise, Gyula Krúdy (1878-1933), inspiré de « l’affaire de Tiszaeszlár » qui déclenchera, comme l’affaire Dreyfus en France, une flambée d’antisémitisme dans le pays, et aboutira à un procès pour « crime rituel » qui verra comparaître treize accusés. Se fondant sur les comptes rendus des journalistes et du principal avocat de la défense, Krúdy reconstitue le drame dans toute sa complexité, redonnant vie aux protagonistes avec une puissance d’évocation stupéfiante, brossant le tableau magistral d’une société hantée par la haine de l’étranger. Chef-d’œuvre romanesque, réquisitoire contre l’intolérance et l’ignorance, L’affaire Eszter Solymosi – qui suscite encore aujourd’hui une vive polémique en Hongrie – témoigne du talent d’un immense écrivain.

    Traduit du hongrois par Catherine Fay.

    Ma note :

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    Broché : 24 euros

    Un grand merci aux Éditions Albin Michel pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    Si le nom d'Eszter Solymosi n'évoque ni peu ni prou quoi que ce soit du coté de l'Hexagone, il est au moins aussi célèbre en Hongrie que celui de Dreyfus en France. Et équivalent puisque l'affaire éponyme a tout autant défrayé la chronique magyare sur fond d'antisémitisme que celle française à l'origine du célèbre J'accuse... ! de Zola.

    Aujourd'hui encore polémique, c'est malgré tout un véritable classique de la littérature hongroise que Gyula Krúdy a rédigé en 1931, quelque cinquante années après les événements relatés qui bouleversèrent l'empire austro-hongrois et firent tant de bruit que les retentissements furent internationaux. Jusqu'alors inédit en France, L'affaire Eszter Solymosi parut initialement sous la forme d'un feuilleton dans un quotidien hongrois ; ce n'est que dans les années 1970 que la fille de l'auteur le fit éditer.

    Inspirée donc d'un fait réel, servie par des recherches documentaires pointues et basée sur les comptes rendus du principal avocat de la défense et d’un journaliste, cette reconstitution historique est la retranscription d'un crime, de l'enquête et du procès qui s'ensuivirent. Une affaire délicate qui met en évidence les aberrations, les maladresses, les divers enjeux politico-religieux et prouve que les tenants et les aboutissants de ce dossier furent bien supérieurs à la simple résolution d'une affaire criminelle.

    C'est un véritable traité sur le contexte et l'antisémitisme profond de l'époque exacerbé par une affaire complexe qui souleva les passions, mit le feu aux poudres et laissa des traces durables dans la communauté juive.

    Ce texte met de façon édifiante autant qu'effarante comment, à partir d'un épisode tragique, manque d'éducation, croyances irrationnelles et rumeurs fantaisistes sont un cocktail explosif ; comment les esprits simples se contaminent comme une traînée de poudre et se déchaînent avec une violence injustement qualifiée d'animale. Le plus malheureux dans cette affaire du XIXe siècle étant sans doute, au regard de diverses actualités, qu'elle n'a pas pris une ride... Haines absurdes sans fondement ont malheureusement toujours de nombreux partisans.

    Un texte dense qu'il n'est pas toujours aisé de suivre tant les personnages sont nombreux, leurs noms difficiles à mémoriser et les enjeux sont complexes. Mais Gyula Krúdy réinvente si habilement les protagonistes de ce dossier et atteint une telle puissance d'évocation balzacienne que l'on ne peut que surmonter les embûches de ce consistant morceau d'histoire et se plonger dans l'un de ses nombreux pans tragiques et ahurissants.

    Ils en parlent aussi : Micheline.

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    Marthe et Mathilde de Pascale Hugues

    Extraits :

    La part qu'avaient prise les Juifs du village relevait, disait-on, de leur obéissance à un ordre supérieur, peut-être sacré, qui leur avait enjoint de livrer la vierge de Tiszaeszlár aux sacrificateurs venus des contrées lointaines, lesquels avaient ensuite disparu comme ils étaient venus, après la cérémonie religieuse, c'est-à-dire après l'exécution rituelle.

    (...) Voilà ce que l'on disait sur la mort d'Eszter Solymosi et cette pure invention suspendit les battements de coeur des hommes dans le monde entier, partout où les coeurs sont sensibles, où les cerveaux sont dotés de pensée, où grandissent des jeunes filles pubères. Si c'est leur religion qui exige des Juifs le sacrifice humain, que peut-on faire contre la loi hébraïque ? Cette religion a cinq mille ans d'existence, impossible de la changer. Tant qu'il y aura des Juifs sur terre, leur religion existera. La seule solution est d'éradiquer les Juifs de la surface de la planète, qu'il ne leur reste plus de descendance, et ainsi leur religion disparaîtra d'elle-même.

    ...

    Quand le Juif errant frappe à une porte, il n'enlève pas son chapeau ni n'adresse un salut amical. Lorsqu'il demande l'aumône, c'est à un huissier, cruel, désagréable qu'il nous fait penser. Si on refuse de la lui donner, peut-être viendra-t-il mettre le feu au toit la nuit suivante.

    (...) Apparemment il méprise tous ceux qui possèdent plus que lui, comme si c'était à lui qu'ils avaient dérobé ce qu'ils ont. Il réclame sa part de ce qui est bon et sain sur terre comme si, au début de son errance, un testament lui avait adjugé le monde entier en héritage.

    ...

    Car il est certain qu'il porte une malédiction vieille de cinq mille ans, comme une semonce effrayante. Une menace inquiétante pour ses coreligionnaires qui, ayant abondonné les pérégrinations de Moïse, se sont établis dans des maisons, se sont installés pour longtemps, ont commencé à amasser des fortunes, bien qu'il se soit avéré maintes et maintes fois au cours des siècles que la fortune ne reste jamais acquise aux Juifs. C'est au moment où ils croient qu'ils la tiennent le plus fermement qu'elle leur tombe des mains. C'est au moment où ils bâtissent des maisons de plus en plus grandes qu'ils deviennent des miséreux apatrides. C'est au moment où ils se sentent le mieux sur terre que l'ange de la Mort vient les chercher. Voilà ce que leur signifie le Juif errant lorsqu'il pénètre dans leurs maisons. Voilà pourquoi il ne dit ni bonjour ni adieu. Ils sont dans l'obligation de l'aider car lui-même a renoncé aux biens de ce monde, il a offert son dû à ses coreligionnaires, à la place desquels il assume la mendicité.

    ...

    "Jamais il n'a été très bon d'être juif mais à cette époque-là, être juif à Tiszaeszlár, c'était pire que d'être un chien", écrivit un diariste de ce temps-là, dont nous avons feuilleté les notes.

    ...

    Il y a des jours où l'on n'arrive pas à se calmer tout seul. On recherche la société des hommes, même si on ne les apprécie que modérément. L'inquiétude cachée en nous nous entraîne vers les autres. L'insatisfaction. Heureux, l'homme qui en toutes les circonstances de sa vie, allongé sur son lit, se contente de contempler ses gros orteils et d'entretenir une conversation avec eux.