05.07.2008
Le combat ordinaire de Manu Larcenet
Editions Dargaud



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Ordinateur mon ami de Lewis Trondheim
Editions Dargaud - 48 pages
Quatrième de couv' : Quand il y a plus de vingt ans, nous jouions avec fièvre au premier ping pong électronique, pensions-nous une seconde que nous serions ridicule aux yeux de la nouvelle génération, pitoyables pour la génération suivante et misérables pour celle d'après ? Mais la fierté d'avoir été les premiers Homo Electronicus ne nous sera jamais enlevée. Pionniers nous fûmes, et pionniers nous resterons. Nous avons su où se dessinait l'Avenir. Une humanité où tous les hommes regardent enfin dans la même direction, celle de leur écran d'ordinateur.
Sans être follement drôle, ce tome 2 des Formidables aventures sans Lapinot force le sourire. L'accumulation de vécus, communs à tout utilisateur d'ordinateur, pousse immanquablement à l'identification et crée presque - je dis bien presque - la nostalgie de l'ère d'avant le Web 2.0 dont nous sommes les précurseurs, que les plus vieux ne pénétrent définitivement pas et que les plus jeunes ne peuvent concevoir.
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27.06.2008
L'insoutenable légèreté de l'être de Milan Kundera
Editions Gallimard - 476 pages
Quatrième de couv' : "Qu'est-il resté des agonisants du Cambodge ? Une grande photo de la star américaine tenant dans ses bras un enfant jaune. Qu'est-il resté de Thomas ? Une inscription : Il voulait le Royaume de Dieu sur le terre. Qu'est-il resté de Beethoven ? Un homme morose à l'invraisemblable crinière, qui prononce d'une voix sombre : "Es muss sein !" Qu'est-il resté de Franz ? Une inscription : Après un long égarement, le retour. Et ainsi de suite, et ainsi de suite. Avant d'être oubliés, nous serons changés en kitsch. Le kitsch, c'est la station de correspondance entre l'être et l'oubli."
Quelle étonnante lecture que celle-ci. Dans mon obsession du quotient culturel minimum, il m'arrive souvent de me faire violence pour ingurgiter ce qu'on appelle des "classiques", même si certains d'entre eux me semblent a priori rébarbatifs comme le présent titre de l'auteur tchèque. Mais la magie de l'expérience étant de diamétralement opposer l'a priori de l'a posteriori, je ressors satisfaite de ma plongée forcée dans un référent de la littérature.
Je ne saurais dire à quoi je m'attendais précisément, vraisemblablement à une oeuvre pompeuse hautement philosophique et relativement hermétique ; mais certainement pas à ça. Et au final, je ne saurais qualifier justement cet objet littéraire non identifié. Ce que je peux exactement dire en revanche c'est que l'histoire est captivante, l'écriture est subtile et la pensée profonde. De quoi faire du lecteur que vous êtes un lecteur définitivement différent du lecteur que vous étiez. Et n'est-ce pas justement ce que l'on demande à un livre ; de vous transformer définitivement, même un tout petit peu ?
Extraits :
L'homme ne peut jamais savoir ce qu'il faut vouloir car il n'a qu'une vie et il ne peut ni la comparer à des vies antérieures ni la rectifier dans des vies ultérieures.
Vaut-il mieux être avec Tereza ou rester seul ?
Il n'existe aucun moyen de vérifier quelle décision est la bonne car il n'existe aucune comparaison. Tout est vécu tout de suite pour la première fois et sans préparation. Comme si un acteur entrait en scène sans jamais avoir répété. Mais que peut valoir la vie, si la première répétition de la vie est déjà la vie même ? C'est ce qui fait que la vie ressemble toujours à une esquisse. Mais même "esquisse" n'est pas le mot juste, car une esquisse est toujours l'ébauche de quelque chose, la préparation d'un tableau, tandis que l'esquisse qu'est notre vie est une esquisse de rien, une ébauche sans tableau.
Thomas se répète le proverbe allemand : einmal ist keinmal, une fois ne compte pas, une fois c'est jamais. Ne pouvoir vivre qu'une vie, c'est comme ne pas vivre du tout.
...
Un jour, Tereza était venue chez lui sans prévenir. Un jour, elle était repartie de la même manière. Elle était arrivée avec une lourde valise. Avec une lourde valise elle était repartie.
Il paya, sortit du restaurant et alla faire un tour dans les rues, plein d'une mélancolie de plus en plus délicieuse. Il avait derrière lui sept années de vie avec Tereza et voilà qu'il constatait que ces années étaient plus belles dans le souvenir qu'à l'instant où il les avait vécues.
L'amour, entre lui et Tereza était certainement beau, mais aussi fatigant : il fallait toujours cacher quelque chose, dissimuler, feindre, réparer, lui remonter le moral, la consoler, lui prouver continuellement qu'il l'aimait, subir les reproches de sa jalousie, de sa souffrance, de ses rêves, se sentir coupable, se justifier et s'excuser. Maintenant, la fatigue avait disparu et il ne restait que la beauté.
...
L'homme, à son insu, compose sa vie d'après les lois de la beauté jusque dans les instants du plus profond désespoir.
...
On peut sans doute mieux comprendre à présent l'abîme qui séparait Sabina et Franz : il l'écoutait avidement parler de sa vie, et elle l'écoutait avec la même avidité. Ils comprenaient exactement le sens logique des mots qu'ils se disaient, mais sans entendre le murmure du fleuve sémantique qui coulait à travers ces mots.
...
Il faisait des choses auxquelles il n'attachait aucun importance, et c'était beau. Il comprenait le bonheur des gens (dont il avait toujours eut pitié jusque-là) qui exerçaient un métier auquel ils n'ont pas été conduits par un "es muss sein" intérieur et qu'ils peuvent oublier en quittant leur travail. Il n'avait encore jamais connu cette bienheureuse indifférence.
...
Que cherchait-il chez toutes ces femmes ? Qu'est-ce qui l'attirait chez elles ? L'amour physique n'est-il pas l'éternelle répétition du même ?
Nullement. Il reste toujours un petit pourcentage d'inimaginable. Quand il voyait une femme tout habillée, il pouvait évidemment s'imaginer plus ou moins comment elle serait une fois nue (...), mais entre l'approximation de l'idée et la précision de la réalité il subsistait une petite lacune d'inimaginable, et c'était cette lacune qui ne le laissait pas en repos. Et puis, la poursuite de l'inimaginable ne s'achève pas avec la découverte de la nudité, elle va plus loin : quelles mines ferait-elle en se déshabillant ? que dirait-elle quand il lui ferait l'amour ? sur quelles notes seraient ses soupirs ? quel rictus viendrait se graver sur son visage dans l'instant de la jouissance ?
L'unicité du "moi" se cache justement dans ce que l'être humain a d'inimaginable. On ne peut imaginer que ce qui est identique chez tous les êtres, que ce qui leur est commun. Le "moi" individuel, c'est ce qui se distingue du général, donc ce qui ne se laisse ni deviner ni calculer d'avance, ce qu'il faut d'abord dévoiler, découvrir, conquérir chez l'autre.
...
Les hommes qui poursuivent une multitude de femmes peuvent aisément se répartir en deux catégories. Les uns cherchent chez toutes les femmes leur propre rêve, leur idée subjective de la femme. Les autres sont mus par le désir de s'emparer de l'infinie diversité du monde féminin objectif.
L'obsession des premiers est une obsession romantique : ce qu'ils cherchent chez les femmes, c'est eux-mêmes, c'est leur idéal, et ils sont toujours et continuellement déçus parce que l'idéal, comme nous le savons, c'est ce qu'il n'est jamais possible de trouver. Comme la déception qui les pousse de femme en femme donne à leur inconstance une sorte d'excuse mélodramatique, bien des dames sentimentales trouvent émouvantes leur opiniâtre polygamie.
L'autre obsession est une obsession libertine, et les femmes n'y voient rien d'émouvant : du fait que l'homme ne projette pas sur les femmes un idéal subjectif, tout l'intéresse et rien ne peut le décevoir. Et précisément cette inaptitude à la déception a en soi quelque chose de scandaleux. Aux yeux du monde, l'obsession du baiseur libertin est sans rémission (parce qu'elle n'est pas rachetée par la déception).
...
Il s'ensuit que l'accord catégorique avec l'être a pour idéal esthétique un monde où la merde est niée et où chacun se comporte comme si elle n'existait pas. Cet idéal esthétique s'appelle le kitsch.
C'est un mot allemand qui est apparu au milieu du XIXe siècle sentimental et qui s'est ensuite répandu dans toutes les langues. Mais l'utilisation fréquente qui en est faite a gommé sa valeur métaphysique originelle, à savoir : le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde ; au sens littéral comme au sens figuré : le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l'existence humaine a d'essentiellement inacceptable.
...
Au royaume du kitsch s'exerce la dictature du coeur.
21:43 Publié dans Citation, Culture, Livre | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : gwordia, littérature, citation, culture, livre, philosophie, roman
12.06.2008
Jane Eyre de Charlotte Brontë
Editions Pocket - 695 pages
Quatrième de couv' : "Sans s'arrêter sur aucun des autres objets, mes yeux se posèrent sur les plus lointains, sur les sommets bleutés. C'étaient eux que j'aspirais à dépasser ; tout ce qui était à l'intérieur de leur frontière de roc et de lande me faisait l'effet d'une cour de prison et d'une terre d'exil confinée."
Définitivement conquise par la littérature anglaise du XIXe siècle, je plonge irrémédiablement dans les grandes destinées de ces héroïnes courageuses quoique par trop puritaines. Il semble incroyable qu'une telle différence de contexte puisse pousser à une si grande identification, à pareille ressemblance des modes de pensée - hors dévotement naturellement. Le tout de ce verbe élégant et élitiste dont on ne se lasse pas.
Extraits :
Me blâmera qui voudra quand j'ajouterai que lorsque, de temps à autre, je faisais une promenade solitaire dans le parc, lorsque je descendais jusqu'à la grille, à travers laquelle j'envoyais mon regard se promener le long de la route ; lorsque, tandis qu'Adèle jouait avec sa bonne et que Mme Fairfax confestionnait des gelées dans resserre, je grimpais à l'étage supérieurs, je soulevais la trappe de la mansarde et, parvenue sur le toit, je portais mon regard au loin par-dessus le champ isolé et le coteau, le long de la ligne d'horizon indistincte... qu'alors j'aspirais à posséder un pouvoir de vision qui me permît de dépasser ces limites, qui pût atteindre le monde actif, les villes, ces régions pleines de vie dont j'avais entendu parler mais que je n'avais jamais vues ; qu'alors je regrettais de ne pas posséder plus d'expérience concrète, de ne pas avoir plus de relations avec mes semblables, de ne pas mieux connaître la diversité des caractères que je ne le pouvais avec ce qui était à ma portée. (...)
Qui me blâmera ? Bien des gens, sans doute, et l'on va me traiter d'éternelle mécontente. Je n'y pouvais rien ; cette agitation était dans ma nature ; elle me troublait parfois de façon douloureuse. En ce cas, je ne trouvais de soulagement qu'en arpentant sans fin le couloir de l'étage supérieur, protégée par le silence et la solitude de l'endroit, en permettant à mon imagination de poser les yeux sur toutes les visions lumineuses qui pouvaient surgir devant elle... et, certes, elles étaient nombreuses et brillantes ; en laissant mon coeur se soulever d'un moment d'exultation qui, s'il le rendait lourd à l'heure de l'épreuve, le gonflait de vie ; ou mieux encore, en ouvrant mon oreille intérieure à un récit qui ne s'achevait jamais... à un récit que créait et narrait sans cesse mon imagination, animé par tout ce que je désirais et ne trouvais pas dans mon existence actuelle en fait d'incidents, de vie, de chaleur, de sentiment.
Il est vain de prétendre que les humains doivent se satisfaire de la tranquillité ; il leur faut du mouvement ; et s'ils n'en trouvent pas, ils en créeront. Des millions d'individus sont condamnés à un destin plus immobile que le mien, mais ces millions sont en rébellion silencieuse contre leur sort. Nul ne sait combien de révoltes, en dehors des révoltes politiques, fermentent dans la masse des vivants qui peuplent la terre. Les femmes sont censées être très paisibles en général, mais les femmes ont tout autant de sensibilité que les hommes ; il leur faut des occasions d'exercer leurs facultés et un champ d'action tout comme à leurs frères ; elles souffrent de contraintes trop rigides, d'une stagnation trop complète, exactement comme en souffriraient des hommes ; et c'est par étroitesse d'esprit que leurs compagnons plus privilégiés décrètent qu'elles devraient se borner à faire des entremets et à tricoter des chaussettes, à jouer du piano ou à broder des sacs. Il est sot de les condamner ou de se moquer d'elles quand elles cherchent à faire ou à apprendre plus de choses que la coutume n'a déclarées nécessaires aux personnes de leur sexe.
...
Je m'attardai à la grille, je m'attardai sur la pelouse, je fis les cent pas sur le trottoir devant la maison, les volets de la porte vitrée étaient clos ; je ne voyais rien à l'intérieur ; d'ailleurs j'avais le regard aussi bien que la pensée détachés de la ténébreuse demeure, qui m'apparaissait comme une carcasse grisâtre pleine de cellules obscures, et attirés par le ciel qui se déployait devant mes yeux, comme une mer bleue exempte de la souillure du moindre nuage ; la lune y montait d'une démarche solennelle et son globe paraissait tourné vers la hauteur à mesure qu'elle laissait de plus en plus loin au-dessous d'elle le sommet des collines, d'où elle venait d'émerger, et qu'elle aspirait à atteindre le zénith, sombre comme la nuit dans son insondable profondeur et son incommensurable éloignement ; quant aux étoiles tremblantes qui l'escortaient dans sa course, leur vue me rendait le coeur tremblant et m'enflammait les veines. Il faut peu de choses pour nous faire redescendre sur terre ; l'horloge sonna dans le vestibule ; cela suffit.
...
- (...) Quand le destin m'a meurtri, je n'ai pas eu la sagesse de garder mon sang-froid ; je me suis révolté ; puis j'ai dégénéré. A présent, quand n'importe quel imbécile vicieux suscite mon dégoût par sa vulgaire débauche, je ne puis me flatter de lui être supérieur : je suis forcé de reconnaître que nous sommes sur le même plan. Je regrette de n'être pas resté ferme... Dieu sais que je le regrette ! Redoutez le remords quand vous serrez tentée de vous égarer, mademoiselle Eyre : le remords empoisonne la vie.
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Sophie Calle, Prenez soin de vous
L'artiste : Sophie Calle, artiste plasticienne, photographe, écrivain, réalisatrice française depuis plus de trente ans. Elle met en scène sa vie,
ses moments intimes, sur tous les supports possibles : livres, photos, vidéos, films, performances... et mêle à sa démarche narrative, fétichisme, représentation et voyeurisme.
Le concept : "J'ai reçu un mail de rupture. Je n'ai pas su répondre. C'était comme s'il ne m'était pas destiné. Il se terminait par ces mots : Prenez soin de vous. J'ai pris cette recommandation au pied de la lettre. J'ai demandé à cent sept femmes - dont une à plumes et deux en bois -, choisies pour leur métier, leur talent, d'interpréter la lettre sous un angle professionnel. L'analyser, la commenter, la jouer, la danser, la chanter. La disséquer, l'épuiser. Comprendre pour moi. Parler à ma place. Une façon de prendre le temps de rompre. A mon rythme. Prendre soin de moi."
Mon avis : un très bon concept peut faire une très mauvaise exposition. De l'accumulation de portraits loin d'être exceptionnellement créatifs, de textes qui ne sont aucunement les fruits de l'artiste et de vidéos simplissimes en plan fixe, je ne retiens que l'installation de l'exposition. Au coeur d'une salle de lecture du site Richelieu de la BnF (M° Bourse), les oeuvres sont nichées entre les étagères et les lampes vertes de manière très singulière. Seul le cadre et le brouhaha s'échappant des écrans de projection ont su m'émouvoir. Pour le reste : trop. Trop à lire, trop à visionner. Cette manifestation gagnerait à être à domicile, entre bouquin et dvd. Mais au-delà de ça, je trouve absolument fascinant d'avoir réussi à convaincre une critique en ayant délégué quatre-vingts pour cent de la créativité à ses modèles. Grandiose fumisterie.
58, rue de Richelieu - Paris 2
Tél. : 01 53 79 59 59
Jusqu'au 15 juin 2008 les mardi, mercredi, vendredi et samedi de 10 h à 20 h, le jeudi de 10 h à 22 h.
10:48 Publié dans Actualités, Citation, Culture, Expos | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : actualité, culture, citation, exposition, photo, art, vidéo
02.06.2008
Saison morte couture
Après l'égérie, le maître... Saison difficile pour la maison YSL*.


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01.06.2008
Femme nue femme noire de Calixthe Beyala
Editions Albin Michel - 189 pages
Quatrième de couv' : Belle, attirante, indomptable, Irène n'a, de son propre aveu, que deux passions : voler et faire l'amour. C'est ainsi qu'elle s'empare un jour d'un sac à main et qu'elle y découvre... un bébé mort. Peu après, elle rencontre Ousmane, un nouvel amant qui l'entraîne dans une spirale de débauche et de provocation... Mais dans une Afrique noire urbaine où la misère et l'immobilisme vont de pair avec la résignation, y a-t-il place pour la révolte qu'elle tente ainsi de faire entendre ? C'est une fable mélancolique que nous conte ici Calixthe Beyala, sous les apparences d'un roman érotique à la sensualité débridée et à l'humour corrosif.
Si la lecture de cette jaquette m'a laisser à penser un instant que j'allais me plonger dans un combat de femme digne d'Une si longue lettre de Mariama Bâ, je n'ai malheureusement trouvé qu'une accumulation de scènes érotiques même pas menées de mains de maître. Exit la plongée au coeur de l'Afrique, au revoir la courageuse lutte d'émancipation et bonjour faciles enchevêtrements de mots de peaux. Franchement décevant.
Extraits :
Quinze ans. Oui, j'ai attendu quinze ans pour lier connaissance avec le sexe dans ces ruelles nauséabondes aux odeurs de pots de chambre. J'ai attendu quinze ans dans ce bidonville où l'homme semble avoir plus de passé que de futur... Quinze ans pour enfin connaître l'amour... Ou, du moins, croiser les chemins de ces petites pattes d'adolescents bouillonnant d'hormones qui savent, qui ne savent rien, qui se laissent porter par la griserie de leur propre vertige : "Tu me sens ? Hein ! Dis, tu me sens ?"
...
Il me regarde, un regard de grand large. Son visage est en pagaille, mais magnifique. Dans son ébahissement, chacun de ses muscles faciaux semble se mouvoir, comme ces herbes de rivière. Son grain de peau est à faire éclater de jalousie une lune pleine et la fossette sous son menton me submerge d'une émotion si vive que j'ai envie de mélanger les couleurs du monde. Je le mangerais tout cru !
...
Je sais que tout le monde est capable de dire, de faire des choses, même les plus folles, dès lors qu'elles sont exigées par la personne qui possède les clefs de notre bien-être financier, sexuel ou psychologique.
23:12 Publié dans Citation, Culture, Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : gwordia, littérature, citation, culture, livre, afrique, femme
28.05.2008
Chaque femme est un roman d'Alexandre Jardin
Editions Grasset - 297 pages
Quatrième de couv' : "Parfois, il me semble que les femmes sont des tremplins vers le fabuleux. Ecrivaines pour la plupart non pratiquantes, elles produisent de la prose intérieure destinée à tromper leurs déceptions et à soigner leurs rêves. Changent-elles de métier, d'amant ou d'opinion ? C'est d'abord une césure, un rebond de style, un chapitre qui se tourne. Adressent-elle une oeillade à un passant ? C'est un best-seller qui débute. Depuis mon plus jeune âge, je sais que chaque femme est un roman. Voici en quelque sorte mes études littéraires, blondes et brunes." Avec ce roman, Alexandre Jardin achève sa "trilogie autobiographique", commencée avec Le Zubial consacré à son père, et suivie du Roman des Jardin, cette épopée de son lignage farfelu...
Rares sont mes ratages en matière de lecture, sans doute la faute (grâce...) à la connaissance aiguë de mes attentes, du moins en la matière. Mais nul n'étant à l'abri d'un excès trompeur de confiance, d'une fourbe jaquette en forme d'arnaque sur la marchandise ou, en l'occurrence, d'un cadeau, ces écueils quasi inévitables arrivent, heureusement à une fréquence raisonnable ne gâchant aucunement le plaisir et suffisante pour s'ériger en piqûre de rappel de l'incroyable chance de savourer une oeuvre.
La rareté de ces manquements est le point d'origine d'une critique généralement élogieuse pour ne pas dire dithyrambique qui pourrait laisser à penser que l'auteur de ces panégyriques littéraires touche des pots-de-vin. Ou est très bon public, ce qui n'est pas de bon augure dans la critique. Peut-être pourrait-on également supposer que le commentateur, dont le rêve pas très secret serait d'éditer son propre ouvrage, tâche autant que faire se peut, de ne pas faire à autrui, blablabla comme on dit. C'est pourquoi, afin de réduire à néant l'obliquité présupposée du jugement de la présente rédaction, la critique assassine va ce jour rétablir quelque peu l'équilibre objectif.
Donc.
Je pourrais dire qu'Alexandre Jardin, par son dernier "roman autobiographique" - rien que le concept m'exaspère désormais - a su éveiller en moi des pulsions quasi fascistes insoupçonnées jusqu'alors. Oui, je le confesse, j'ai un instant rêvé de censure. Car Alexandre Jardin est un écrivain dangereux. Et ce à double titre.
Non seulement cet écrivain délétère est un fléau pour le lectorat candide - sachant que son coeur de cible est composé de midinettes, les effets n'en sont que plus dévastateurs - en lui ressassant roman après roman des conceptions fantasmagoriques de l'amour (cf L'Île des Gauchers du même auteur), répétition aux conséquences plus graves qu'on ne le pense sur un être en construction à l'émoi exacerbé (oui, exacerbant aussi...). Mais il l'est également pour un public disons moins naïf pour ne pas dire blasé qui se retrouve rapidement écoeuré de tant de mièvrerie surannée ; le risque étant que ce haut-le-coeur soit prêté à la littérature dans son ensemble et non à l'auteur seul.
De livre en livre, l'écriture de Jardin est de plus en plus pédante, ses pseudo-aventures toujours plus ronflantes. Jardin est à la littérature ce que le parleur est à la rhétorique.
Cette fois, ce n'est plus un secret, Jardin sort définitivement de ma cour. Mais n'étant pas injuste de nature, nous accorderons l'honneur de certaines formules à un auteur dont le mérite semble, à chaque nouveau succédané, toujours un peu plus antédiluvien.
Extraits :
Des millions de gens, sans doute aussi blessés que moi, lisaient avec appétence ces textes comme on use de sédatifs légers. On m'a même rapporté qu'à Beyrouth, dans le tohu-bohu des bombes, il s'est trouvé des lectrices pour renouer par mes romans avec une vision optimiste de la vie. C'est ainsi que j'ai longtemps été une jeune pousse réputée romantique ; ce qui, à l'époque, passait dans certains milieux littéraires, avides d'air vicié et de prose poisseuse, pour une mauvaise réputation. Ou du moins pour une marque de balourdise. En écrivant ainsi, toujours accroché aux cimes, je tâchais désespérement de guérir ma ferveur déçue.
Et puis un jour, la mère de mes garçons m'a posé une question coupante (s'en souvient-elle seulement ?), alors que nous marchions à l'autre bout du monde dans un paysage idéal :
"Alexandre, sommes-nous ce que nous paraissons ?"
Poser la question, c'était y répondre.
...
Je sais désormais comment on récupère l'amour de sa vie : en dégringolant loin de son ego. On ne retient bien que ce qu'on lâche à temps.
...
L'insouciance objective ne peut-elle naître que de l'imminence du drame ?
...
Avant que le crépuscule ne vous surprenne, cher Alexandre, rompez le licol du raisonnable. N'émoussez pas votre capacité à commettre des folies ; un jour prochain, il sera trop tard pour calfater votre vaisseau et jouer les incendiaires. Aimez les précarités plutôt que les gages. Ne lisez que des bréviaires de subversion. Faites mentir les statistiques. Osez tous les retours de jeunesse (oui, nous en pouvons vivre plusieurs). Méprisez le bonheur, cette bévue, préférez la joie. Renoncez à la manie de vous perpétuer en vous cramponnant à toutes les rampes. Exposez-vous aux vents les plus inattendus. Flambez dix fois l'argent que vous auriez dû posséder. Prenez en chargece qui paraît sans remède. Infligez gaiement des rebuffades en tenant la tiédeur pour une impolitesse. Butinez vos mille contradictions. Egarez-vous méthodiquement pour mieux vous retrouver. Cueillez vos revanches. Offensez en claironnant votre vérité et, surtout, ne commettez pas le péché de ménager ceux que vous aimez. Trouvez votre compte dans le désordre. Refaites la vie avec le plus vif idéal romanesque. Recommencez-vous toujours, loin des confinements. Et ne vous croyez jamais au bout de vous-même ; il reste forcément une dernière bourrasque à vivre.
...
Notre véritable caractère n'est pas celui que nous avons ou celui que nous affichons mais bien celui que nous devrions tenter !
...
Pour rester un être vivant, de temps à autre, il faut avoir le courage d'être petit et chacal. Sans se faire passer pour meilleur que l'on est.
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25.04.2008
La consolante d'Anna Gavalda
Editions Le Dilettante - 637 pages
Jacquette : Je voyais la petite fille que tu avais dû être, ou que tu aurais été si l'on t'avais permis, alors, de faire des farces... Assis derrière toi, je regardais ta nuque et je me disais : Est-ce parce qu'elle a eu un enfance aussi pourrie qu'elle a enchanté la nôtre ? Et je réalisais que j'étais en train de vieillir, moi aussi... Plusieurs fois, je touchai ton épaule pour m'assurer que tu ne t'endormais pas et, à un moment, tu as posé ta main sur la mienne. Le péage me l'avait reprise, mais que d'étoiles autour du vaisseau cette nuit-là, hein ? Que d'étoiles... Oui, s'il y a un paradis, tu dois nous mettre une belle pagaille là-haut... Mais... qu'y avait-il ? Qu'y avait-il après toi ?
Résumé du livre : Charles Balanda, 47 ans, architecte à Paris, apprend incidemment la mort d'une femme qu'il a connue quand il était enfant, et adolescent. "Il déchire la lettre et la jette dans la poubelle de la cuisine. Quand il relève son pied de la pédale et que le couvercle retombe, clac, il a l'impression d'avoir refermé, à temps, une espèce de boîte de Pandore, et, puisqu'il est devant l'évier, s'asperge le visage en gémissant. Retourne ensuite vers les autres. Vers la vie. Se sent mieux déjà. Allez... C'est fini. C'est fini, tu comprends ?" Le problème, c'est que non, il ne comprend pas. Et il n'y retourne pas, vers la vie. Il perd l'appétit, le sommeil, abandonne plans et projets et va essayer de comprendre pourquoi tout se fissure en lui. Et autour de lui. Commence alors un long travail de deuil au bout duquel il est obligé de se rendre à l'évidence : l'échelle de cette vie-ci est illisible et il faut tout rebâtir.
Il est bien rare que je sois exactement dans l'actualité littéraire. Mobile pécuniaire sans doute aucun. Mais cadeau oblige cette fois-ci. Bien entendu, rien de sacrificiel dans cette obligation ; l'ingestion des quelque 650 pages en moins de trois jours parlant d'elle-même.
J'ai lu les quatre livres d'Anna Gavalda. Je les ai tous appréciés. Et pourtant, je n'aurais jamais pensé à la citer parmi Mes auteurs. Mais force m'est de constater au sortir de ce magnifique roman qu'elle rentre dans mon panthéon littéraire. Quitte à être emphatique, mon enthousiasme actuel me pousse à cette comparaison : Anna Gavalda est à mes yeux le digne successeur de Françoise Sagan. Cette aptitude à traduire si justement les états d'âme, à faire passer le lecteur du rire aux larmes si simplement, à susciter si incomparablement l'identification ou le désir de ressembler ; tout cela est trop unique pour qu'on n'en souligne pas l'exceptionnel.
Extraits :
Putain de chansons d'amour... Toujours aussi sournoises... A nous faire courber l'échine en moins de quatre minutes. Putain de banderilles dans nos coeurs à statistiques.
...
Un homme (...) capable de dire posément, et sans ricaner, à une femme comme elle : " Sois patiente, je partirai quand mes filles seront grandes" ne vaut même pas le foin de la vieille Rossinante.
Qu'il crève.
"Mais pourquoi est-ce que tu restes avec lui ?", lui ai-je martelé sur tous les tons.
"Je ne sais pas. Parce qu'il ne veut pas de moi, j'imagine..."
...
Charles n'aimait pas les vacances.
Partir encore, décrocher des chemises, refermer des valises, choisir, compter, sacrifier des livres, avaler des kilomètres, être forcé de vivre dans des maisons de location hideuses ou retrouver de nouveau les couloirs d'hôtel et leurs serviettes-éponges qui sentaient la blanchisserie industrielle, lézarder quelques jours, se dire ah, enfin... essayer d'y croire, et puis s'ennuyer.
Lui, ce qu'il aimait, c'était les escapades, les coups de tête, les semaines démantelées.
...
Cette fille n'en finirait jamais de le... de le quoi ? De le stupéfier. De le scotcher pour un revenir à son Petit Littré de quatorze ans et demi. Oui, de le scotcher grave.
...
" I believe in aristocracy, though... Et pourtant, je crois en l'aristocratie. Si le mot est exact et si un Démocrate peut l'employer. Non pas à une aristocratie de pouvoir basée sur le rang et l'influence, mais à celle des prévenants, des discrets et de ceux qui ont du cran. On trouve ses membres dans toutes les nations, parmi toutes les classes et chez des gens de tout âge. Et il y a comme une connivence secrète entre eux quand ils se croisent. Ils représentent la seule vraie tradition humaine, l'unique victoire permanente de notre drôle de race sur la cruauté et le chaos.
Des milliers d'entre eux périrent dans l'obscurité ; peu sont de grands noms. Ils sont à l'écoute des autres comme ils le sont d'eux-mêmes, sont attentionnés sans en faire des tonnes, et leur vaillance n'est pas une pose mais plutôt une aptitude à pouvoir tout endurer. Et en plus... they can take a joke... Ils ont de l'humour..."
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C'était... Il aurait bien été incapable de l'expliquer... Comme une lumière... Comme si la certitude de savoir qu'elle existait, même loin de lui, même en dehors de lui, suffisait à l'apaiser. Bien sûr, nourrissait des pensées plus... incarnées quelques fois, mais pas tant que ça... Fanfaronnait quand il rêvait de jouer aux Petits Beurres avec elle. En vérité, se sentait... comment dire... impressionné peut-être... Oui, allez... va pour impressed. Elle avait eu beau tout faire pour n'en être pas tributaire, transpirer, roter, l'envoyer chier en levant sa bague, bouder, râler, jurer, se moucher dans sa manche, boire like a fish, violer l'Education nationale, baiser les services sociaux, fustiger ses rondeurs, ses mains, son orgueil, se dénigrer souvent et l'abandonner sans le moindre adieu, cet adjectif lui allait bien.
C'était idiot, c'était dommage, c'était inhibant, mais c'était ainsi. Quand il pensait à elle, concevait un monde, plutôt qu'une femme cicatrisée en étoile.
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23.04.2008
Comment taire ?
Oui, comment ? Comment garder plus longtemps ce silence qui m'étouffe face à cette situation intolérable dont je suis le pantin ? Certes, je pourrais me résigner, subir passivement. Mais je ne suis et ne serai probablement jamais de ceux qui la ferment. Sauf quand je devrais l'ouvrir naturellement.
Comme disait Camus, je me révolte donc je suis. Subséquemment, je m'insurge haut et fort* (ndlr - je remercie par avance la plate-forme de me faire passer dans le club VIB* pour ce gracieux placement de produit).
Mais quid de ce soulèvement pourrait-on légitimement s'interroger ? Je compte bien évidemment sur votre sens de la confidentialité pour vous révéler l'objet de mes tourments.
Roulement de tambours.Tadam.
Je suis victime d'un odieux chantage. Une personne, que dis-je, un groupuscule encore inconnu de mes services de renseignements a fait de moi la proie d'un rapt par ricochet. Sans qu'aucune rançon ne me soit demandée - ce qui tombe plutôt bien sachant que je suis une chômeuse fauchée -, j'ai toutes les raisons de croire que mes gentils lecteurs ont été kidnappés au mieux, réduits au silence j'espère sans trop de souffrance au pire. Mes soupçons parfaitement fondés s'appuyant sur la preuve irréfutable suivante : aucun commentaire depuis le 11 avril. Douze jours. Deux cent quatre-vingt huit heures. Dix-sept mille deux cent quatre-vingts minutes. Et soixante fois plus de secondes.
Mais je m'affole. Je suis peut-être uniquement au coeur du complot international blogosphérique dont les milieux autorisés ont ordonné à l'un de leurs hackers la mise en place d'un système de boycott de mon blog. Des fois que je deviendrais influente, il n'y a qu'un pas.
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De géant.
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