30.09.2009

J'étais l'origine du monde de Christine Orban

Editions Albin Michel - 138 pagesorban.jpg

Quatrième de couv' : "Que pouvait-il me demander de plus ? L'inimaginable, il l'a pourtant imaginé. Il ne m'a pas dit : 'Je veux peindre ton sexe, les jambes ouvertes.' Non, ce fut dit différemment. Mais dit. Comment a-t-il osé ? Comment ai-je pu accepter ?" En 1866, Gustave Courbet peignait "L'origine du monde", oeuvre sulfureuse et teintée de mystère, longtemps tenue à l'abri des regards indiscrets. Christine Orban fait revivre sous sa plume Joanna Hifferman, modèle imaginaire de ce tableau unique, fruit d'une démarche artistique poussée à l'extrême et de la folie amoureuse d'un homme. Après avoir livré son corps, c'est le trouble d'un choix que la femme vient exposer crûment. Que sont la honte et la pudeur face au génie ?

En novembre 2006, le voisinage de la Galerie Helenbek de Nice a fait interdire l'exposition en vitrine d'un tableau hommage à Gustave Courbet, représentant un sexe féminin. Les assauts de pudeur de la population niçoise face à cette oeuvre ont bien démontré que le temps, dont on dit qu'il efface les blessures, n'agit pas de même avec la pruderie, la pudibonderie des âmes puritaines. Je conseille vivement à ces retardataires d'un bon siècle dont l'esprit est le plus mal placé, tout autant qu'aux autres, la lecture de ce magnifique livre qui dépeint une fiction que je me plais à imaginer vraie, en véritable amoureuse de la passion et non de la pornographie.Le démon des mots Charlotte Sapin

Extraits :

La nuit tombait, je me suis éloignée de quelques pas vers la mer plate des fins de journée, un vent léger jouait avec ma robe et mes cheveux. Gustave m'a suivie et il est resté à mes côtés à regarder l'horizon comme moi. Après un long silence, il m'a dit : "Je vais vous aimer." Et il est reparti près du feu.
L'Origine de monde est-elle née, dans son esprit, ce soir-là ?

Il m'a laissée seule avec ces mots ; à moi de décider l'usage que je voulais en faire. A moi de savoir si je voulais être aimée par lui ou pas.

L'amour m'effraie. On monte très haut dans le ciel et on n'est jamais sûr de rien, juste de la chute. J'avais donné ma candeur, mes rêves à un homme qui n'en avait rien fait. Je pensais être guérie, et pourtant les paroles de Gustave m'ont troublée. Cette simple promesse d'amour dénotait une singulière connaissance de soi et de son propre génie.
Je pensai que seul Dieu, en nous plaçant ce soir-là sur une plage, l'un en face de l'autre, savait la suite de l'histoire : j'étais naïve. Courbet avait choisi sa proie. Il n'était pas près de la lâcher. Il avait trouvé le modèle dont il rêvait pour faire reculer les bornes de son art. L'évidence pour cet homme rustre et profond n'était pour moi encore qu'un motif d'étourdissement.

...

Dans l'intimité de l'amour, cette vérité fugace, je peux montrer, donner beaucoup de moi, mais aucun homme ne m'avait demandé encore d'être la figure peinte, le symbole désigné et fixé à jamais de cet abandon.

L'amour charnel c'est un souffle de vie sans postérité.

J'étais prête à offrir mes jambes ouvertes sur un sofa à Gustave, pas à Courbet.

24.09.2009

Himalaya Vaudou de F. Bernard et J.-M. Rochette

Editions Drugstore - 109 pages

Scénario : Fred Bernard - Dessins : Jean-Marc Rochette

Présentation de l'éditeur : Scandale ! Les grands de ce monde (hommes politiques, capitaines d’entreprises, diplomates, etc.), censés assurer l’équilibre et la bonne marche de nos sociétés, se transforment peu à peu en... animaux. Alors forcément, un léger vent de panique commence à souffler. Or cette étrange série de mutations est revendiquée par un gourou très médiatisé, retiré depuis peu au coeur de l’Himalaya et que l’opinion publique connaît sous le sobriquet de « Père Noël ». Lancés à sa recherche pour rapporter le scoop du siècle, trois émissaires triés sur le volet – un célèbre présentateur de JT cachant sa calvitie, un journaliste baroudeur tendance écolo et une star de télé-réalité fraîchement démoulée – vont découvrir le plus incroyable des secrets...

Comme on l'oublie souvent, la rentrée litt

éraire est aussi celle de la BD. Car oui, qu'on se le dise une bonne fois pour toutes, la littérature graphique n'a rien de seconde zone. C'est un art, c'est dire ! Mais, tel son homologue non iconographique, la bande

dessinée connaît une profusion de nouveautés parmi lesquelles il semble bien difficile d'opérer un choix. D'où éclairage singulier, mise en lumière particulière :

Himalaya Vaudou est sorti le 16 septembre en librairie et disponible, entre autres sites, sur celui de son éditeur. A première vue, rien de bien folichon. Si l'on s'en tient au pitch de l'éditeur, c'est une histoire farfelue et si l'on se penche un tant soit peu sur les personnages, l'on constate que le méchant gourou est noir et que les trois héros qui doivent sauver le monde sont des hommes. Clichés, j'écris votre nom.

Mais à y regarder d'un peu plus près, l'on découvre que la critique, souvent objet d'elle-même, est pour le coup meilleur porte-parole que la maison d'édition. Ainsi, Livres-Hebdo souligne que "le scénario est plus sophistiqué qu'il n'y paraît...". Bien. DBD parle d'un "plaidoyer hilarant sur la sauvegarde de notre bonne vieille planète""le dessin colle parfaitement à l'ambiance apocalyptique tarée de cette fable enneigée". Bien bien. Enfin Scenario.com plébiscite cette Bd "totalement décalée et abberrante dans la façon dont se déroule l'histoire mais très pertinente dans les réflexions qu'elle ne manque pas de susciter eu égards aux thèmes d'actualité développés". Parfait.

Loin d'une simple histoire de sorcellerie métamorphique, il s'agit en vérité d'une histoire originale qui oscille entre humour satirique et réflexion sur le monde moderne. C'est "un cri de colère et d'incompréhension enflant avec les années : que font concrètement les

décideurs et dirigeants du monde entier en matière de protection de la nature, et donc des hommes ?!"

Avis donc aux fans de BD drôles et intelligentes concernés par l'incontournable problématique environnementale, il y a de la forme ET du fond !

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21.09.2009

Une enfance créole de Patrick Chamoiseau

Edition Gallimard - 186 pages

Tome I - Antan d'enfancechamoiseau.jpg

Quatrième de couv' : Patrick Chamoiseau nous donne ici ses souvenirs d'enfance. Enfance prise dans l'En-ville de Fort-de-France, dans le giron de la merveilleuse Man Ninotte qui ne cesse d'organiser la vie familiale avec un art de vivre et de survivre dont le cocasse et la poésie nous charment. Sous le regard du négrillon se révèle la société créole chatoyante, complexe, aux origines multiples, symbolisée par une ville qui lui ressemble. Il y vivra ses premières expériences : les jeux, la rue, les marchés, le cinéma et aussi la négritude, l'injustice sociale, le racisme. Chronique d'une enfance martiniquaise écrite dans une langue réinventée, Antan d'enfance allie l'art du conteur créole à celui des maîtres de la littérature classique.

Pawol pa ni koulè. Les mots n'ont pas de couleurs.

Et pourtant, ceux de Patrick Chamoiseau dans Une enfance créole I, Antan d'enfance ont le parfum délicieux de la Martinique. Malgré une plongée dans un monde bien loin de la métro(politaine) que je suis, Chamoiseau parvient à éveiller ce sentiment de nostalgie avec des parfums, des couleurs, des atmosphères... que je ne peux qu'imaginer et ce, si facilement grâce aux mots-ventés du poète à mi-chemin entre deux langues, entre deux mondes, entre deux histoires, entre deux vies.

Et encore deux tomes à découvrir : tome II Chemin-d'école, tome III A bout d'enfance.

Extraits :

On ne quitte pas l'enfance, on la serre au fond de soi. On ne s'en détache pas, on la refoule. Ce n'est pas un processus d'amélioration qui achemine vers l'adulte, mais la lente sédimentation d'une croûte autour d'un état sensible qui posera toujours le principe de ce que l'on est. On ne quitte pas l'enfance, on se met à croire à la réalité, ce que l'on dit être réel. La réalité est ferme, stable, tracée bien souvent à l'équerre - et confortable. Le réel (que l'enfance perçoit en ample proximité) est une déflagration complexe, inconfortable, de possibles et d'impossibles. Grandir, c'est ne plus avoir la force d'en assumer la perception. Ou alors c'est dresser entre cette perception et soi le bouclier d'une enveloppe mentale. Le poète - c'est pourquoi - ne grandit jamais ou si peu.

...

Man Ninotte ne disait mot, ne levait pas la tête, semblait en voyage vers un morne d'en elle-même.

01.09.2009

A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie d'Hervé Guibert

Editions Gallimard - 284 pagesguibert.jpg

Quatrième de couv' : J'ai eu le sida pendant trois mois. Plus exactement, j'ai cru pendant trois mois que j'étais condamné par cette maladie mortelle qu'on appelle le sida. Or je ne me faisais pas d'idées, j'étais réellement atteint, le test qui s'était avéré positif en témoignait, ainsi que des analyses qui avaient démontré que mon sang amorçait un processus de faillite. Mais, au bout de trois mois, un hasard extraordinaire me fit croire, et me donna quasiment l'assurance que je pourrais échapper à cette maladie que tout le monde donnait encore pour incurable. De même que je n'avais avoué à personne, sauf aux amis qui se comptent sur les doigts d'une main, que j'étais condamné, je n'avouai à personne, sauf à ces quelques amis, que j'allais m'en tirer, que je serais, par ce hasard extraordinaire, un des premiers survivants au monde de cette maladie inexorable.

Quel étrange approche nous offre cet auteur, mort en 1991 et emportant avec lui une esthétique tant rédactionnelle que physique fort regrettable, sur ce fléau si moche qui trouve majoritairement sa source dans un acte si beau... Impénétrable...

Le style très particulier qui témoigne d'une indiscutable plume est parfois un peu fastidieux, faute de ponctutation, notamment au début. Comme pour donner la sensation que sous cette épée de Damoclès, il faut saisir chaque seconde qui passe et ne jamais se taire avant d'être terrassé. Et puis, au fur et à mesure de l'implacable installation de la maladie, les phrases - quoique que toujours longues - se raccourcissent ; les points se font de plus en plus fréquents, quasi elliptiques, jusqu'au Final.

Quelque trente années et des milliers de morts après l'apparition et la découverte de cette pandémie, les trop rares progrès de la science ne le sont que pour les plus chanceux, si l'on puit dire. Est-il réellement possible, à l'heure des avancées fantastiques, qu'aucun traitement curatif n'ait été élaboré ? Ou la dissimulation du remède à cette épidémie est-elle la "solution finale" des funestes décideurs d'aujourd'hui d'un point de vue économique et démographique alors que notre pauvre planète s'essoufle, malmenée par un trop grand nombre d'individus ?

Plusieurs questions, une seule réponse : sortez couverts ! N'en déplaise à Vatican...

Extrait :

(...) toutefois je restais le plus hésitant sur cette démarche, non que je n'avais pas une confiance absolue en Bill, que je craignais de voir bouleversé par un nouveau pacte avec le sort cet état progressif, plutôt apaisant en définitive, de mort inéluctable. Jules, à un moment où il ne croyait pas que nous étions infectés, m'avait dit que le sida était une maladie merveilleuse. Et c'est vrai que je découvrais quelque chose de suave et d'ébloui dans son atrocité, c'était certes une maladie inexorable, mais elle n'était pas foudroyante, c'était une maladie à paliers, un très long escalier qui menait assurément à la mort mais dont chaque marche représentait un apprentissage sans pareil, c'était une maladie qui donnait le temps de mourir, et qui donnait à la mort le temps de vivre, le temps de découvrir le temps et de découvrir enfin la vie, c'était en quelque sorte une géniale invention moderne que nous avait transmis ces singes verts d'Afrique. Et le malheur, une fois qu'on était plongé dedans, était beaucoup plus vivable que son pressentiment, beaucoup moins cruel en définitive que ce qu'on aurait cru. Si la vie n'était que le pressentiment de la mort, en nous torturant sans relâche quant à l'incertitude de son échéance, le sida, en fixant un terme certifié à notre vie, six ans de séropositivité, plus deux ans dans le meilleur des cas avec l'AZT ou quelques mois sans, faisait de nous des hommes pleinement conscients de leur vie, nous délivrait de notre ignorance. Si Bill, avec son vaccin, remettait en cause ma condamnation, il me replongerait dans mon état d'ignorance antérieur. Le sida m'avait permis de faire un bond formidable dans ma vie.

31.08.2009

Le choix de Sophie de William Styron

styron.jpgEditions Gallimard - 920 pages

Résumé : A Brooklyn, en 1947, Stingo, jeune écrivain venu du Sud, rencontre Sophie, jeune catholique polonaise rescapée des camps de la mort. A la relation de la rencontre du jeune homme avec l'amour, se superposent la narration du martyre de Sophie, l'évocation de l'univers concentrationnaire et de l'holocauste nazi. Les deux veines, autobiographique et historique, irriguent en profondeur ce roman et fusionnent en une émouvante parabole sur l'omniprésence du Mal, symbolisée par l'horreur nazie, mais aussi par l'esclavage et le racisme brutal ou larvé de la société américaine, l'intolérance à tous les degrés, la férocité de la lutte de l'homme pour la vie ou la survie la plus élémentaire.

Je ne saurais expliquer précisément ce à quoi je m'attendais en m'attelant à ce livre, mais une chose est sûre : pas à ça ! Cela dit, le livre a paru en 1979 qui, comme chacun le sait, est une année exceptionnelle, prodigieuse, un cru fantastique, bref l'année du Génie (si je suis née en 1979 ? en toute modestie... oui !). Trève de balivernes : avec 15 millions d'exemplaires vendus, une adaptation cinématographique et un oscar, il eut été étonnant que je sois déçue. L'histoire aussi envoûtante que douloureuse est le reflet exact de la perfidie, de l'excès, de la passion, du sado-masochisme, de la perdition, de l'amitié... bref un portrait aussi fidèle que possible de l'Homme dans toute sa splendeur mais aussi sa bassesse.

Extraits :

En premier lieu, il y avait ce somptueux élan d'énergie créatrice, cet abandon naïf qui me permis en un laps de temps si bref de coucher sur le papier les cinquante ou soixante premières pages de mon livre. Jamais je n'ai été capable d'écrire vite, ni avec facilité, et cette fois ne fit pas exception, car, comme d'habitude, j'étais contraint de chercher, avec quelle gaucherie, le mot juste et suais sur les rythmes et les nuances de notre langue certes fastueuse, mais inhumaine et inflexible : néanmoins, soulevé par une étrange et intrépide assurance, je griffonais avec allégresse, tandis que les personnages que j'avais ébauchés semblaient peu à peu s'animer d'une vie propre et que la lourde atmosphère estivale du Tidewater se parait d'une réalité aveuglante et quasi tactile, à croire que sous mes yeux se déroulait un film, un film d'une étrange couleur tridimensionnelle. Comme je la chéris maintenant cette image de moi en cette époque lointaine, moi courbé sur mon pupitre dans cette chambre d'un rose radieux, me chuchotant mélodieusement (comme je le fais encore) les tournures et les phrases jaillies de mon imagination, les testant sur mes lèvres à l'instar d'un versificateur fanatique, sans cesser de goûter la joie suprême de savoir sur le fruit de ce labeur heureux, quelles que fussent ses faiblesses, serait la plus terrifiante, la plus importante de toutes les entreprises dues à l'imagination de l'homme - Le Roman. Le Roman béni. Le Roman sacré. Le Roman Tout-Puissant. Oh, Stingo, comme je t'envie lors de ces lointains après-midi de l'Ere du Premier Roman (si longtemps avant l'âge mûr et les eaux mortes et croupissantes de la stérilité, le dégoût lugubre de toute fiction, et la débâcle de l'ego et de l'ambition) alors que des pulsions immortelles dictaient le moindre de tes tirets et des tes points-virgules, et que tu vouais la foi d'un enfant à la beauté que tu te sentais destiné à faire jaillir.

...

Quand j'étais toute petite fille à Cracovie et très pieuse je m'amusais souvent toute seule à un jeu que j'appelais "la forme de Dieu". Et je voyais quelque chose de si beau - un nuage ou une flamme ou la pente verte d'une montagne ou la façon dont la lumière emplissait le ciel - et j'essayais de découvrir dedans la forme de Dieu, comme si Dieu pouvait vraiment prendre la forme de ce que je regardais et vivait dedans et que moi j'étais capable de Le voir dedans. Et ce jour-là pendant que par la fenêtre je regardais ces bois incroyables qui dévalaient jusqu'à la rivière et le ciel si clair au-dessus, eh bien, je me suis oubliée et pendant quelques instants je me suis crue redevenue petite fille et je me suis mise à essayer de voir la forme de Dieu dans ces choses. Il y avait une merveilleuse odeur de fumée dans l'air et j'ai vu de la fumée monter très loin au-dessus des bois et c'est là-dedans que j'ai vu la forme de Dieu. Mais à ce moment-là il m'est revenu à l'esprit ce que je savais vraiment, ce qui était vraiment la vérité : que Dieu m'a abandonnée une fois de plus, abandonné pour toujours. Il me semblait que je pouvais véritablement Le voir partir, me tourner le dos comme une espèce d'immense bête fauve et s'enfuir avec un grand bruit à travers les feuilles. Mon Dieu ! Stingo, de Lui je ne voyais que ça, cet énorme dos, qui s'enfuyait au milieu des arbres.

Quelques paroles de l'écrivain, extraites du magazine Lire (décembre 2006) :

"Il m'a fallu du temps pour comprendre que la littérature était plus que le simple fait de raconter une histoire : un mode d'expression artistique à travers lequel on peut transmettre des messages importants. Quand je dis "message", je n'entends évidemment pas propagande ou prêche. Je veux dire qu'un écrivain peut, si son art est assez fort, faire passer à travers une fiction une vision intuitive de l'Histoire ou de la société contemporaine que les historiens et sociologues ne peuvent exprimer. J'écris pour trouver un sens aux événements majeurs de mon temps lorsqu'ils causent des angoisses et des chocs psychiques : l'esclavage en ce qui concerne Nat Turner, l'Holocauste pour Le choix de Sophie. Un roman, si on y a mis assez de passion et d'intelligence, peut être plus vrai que toutes les thèses des érudits et forcer la compréhension mieux qu'aucune autre documentation : il s'agit à la fois d'être totalement libre dans son imagination et de ne jamais trahir l'exactitude historique. Mon ambition, en tant qu'écrivain, n'est pas de changer le cours du destin des hommes mais de modifier, sans s'éloigner de la vérité, les perceptions d'un seul homme ou d'une seule femme.

...

Je n'écris que l'après-midi, après 4 heures. J'ai toujours été incapable de me concentrer le matin. J'ai besoin de beaucoup marcher, de réfléchir. (...) Les mots ne me viennent pas facilement. Lorsque j'écris, je rassemble les pensées éparses et vagabondes qui se sont présentées à moi pendant ma promenade. (...) Ecrire est une agonie. Chaque phrase, chaque paragraphe doit être définitif avant que je passe au suivant.

...

Je crois qu'un écrivain est quelqu'un qui joue le rôle de passeur entre le lecteur et les mondes dans lesquels ce lecteur va se sentir immergé. Ca, oui, c'est un rôle que l'on peut attribuer à l'écrivain. Mais il ne faut pas pécher par prétention : ce n'est pas l'écrivain qui peut se donner ce rôle. On ne se réveille pas, un beau matin, en se disant : "Tiens, je vais devenir le passeur entre le lecteur et le monde." Non, ce sont les lecteurs - et personne d'autre - qui peuvent nous assigner cette mission. L'unique devoir d'un écrivain est d'être fidèle à sa vision du monde. Mais ce devoir-là est littéraire : il consiste à maintenir haut l'exigence de la langue."

Moi, quand je serais grande, je voudrais faire William Styron comme métier.

28.08.2009

La mauvaise vie de Frédéric Mitterrand

Editions Robert Laffont - 351 pagesmitterrand.jpg

Quatrième de couv' : Un homme se penche sur son passé. Le passé ne lui renvoie que les reflets d'une  mauvaise vie, bien différente de celle que laisse supposer sa notoriété. Autrefois on aurait dit qu'il s'agissait de la divulgation de sa part d'ombre ; aujourd'hui on parlerait de "coming out". Il ne se reconnaît pas dans ce genre de définition. La mauvaise vie qu'il décrit est la seule qu'il a connue. Il l'a gardée secrète en croyant pouvoir la maîtriser. Il l'a racontée autrement au travers des histoires ou des films qui masquaient la vérité. Certains ont pu croire qu'il était content de son existence puisqu'il parvenait à évoquer la nostalgie du bonheur. Mais les instants de joie, les succès, les rencontres n'ont été que des tentatives pour conjurer la peine que sa mauvaise vie lui a procurée. Maintenant cet homme est fatigué et il pense qu'il ne doit plus se mentir à lui-même. Avec un liberté d'esprit exceptionnelle, Frédéric Mitterrand, ici, ose tout dire.

Je ne m'étais jamais intéressée à cet homme que je croyais uniquement pistonné, qui forçait mon sourire par sa diction précieuse un peu vieille France et dont j'étais incapable de définir la fonction exacte - avant qu'il soit ministre. Et puis le hasard d'un cadeau m'a fait découvrir une plume raffinée, intelligente, subtile, franche. Quel plaisir de sentir au travers de ces lignes le souffle de la libération, de l'abandon, enfin, un peu. Quelle jubilation de lire entre les lignes et de reconnaître des personnages célèbres évoqués avec autant de respect que de discrétion... mais d'évidence aussi. Aucune surprise en revanche dans la révélation d'une souffrance perpétuelle derrière ce masque toujours jovial.

Une écriture vraie, touchante, qui démontre, si besoin était, dans une retenue délicate, une pudeur oubliée le temps de quelques lignes, qu'en amour, les règles qui n'existent pas sont cruelles et addictives, tant pour les hommes que pour les femmes ; hétérosexuels, homosexuels ou bisexuels.

Extraits :

(...) les femmes souffrent mieux que les hommes, elles en sortent plus résolues. Il y a des exceptions mais pas dans ce cas-là.

...

Je n'ai plus parlé de Simone. Ma mère disait à ses amies qu'elle était soulagée que j'ai pu l'oublier sans trop de mal ; elles lui répondaient que c'est le privilège de l'enfance, cette capacité à pouvoir se consoler si vite. Les enfants ne se consolent jamais vite de s'être sentis abandonnés par une femme gentille ; ils font seulement leur premier pas vers la mort et ça leur fait peur.

...

J'ai beaucoup de mal à revenir sur la période ancienne où je m'étais persuadé qu'il était fait pour moi et qu'il serait mon premier homme ; le seul aussi puisque je n'imaginais pas qu'il pourrait y en avoir d'autres après lui, ni ailleurs ni après. J'ai bien assez de mes rêves en plein sommeil, des lieux et des photos que je retrouve constamment pour qu'il ressurgisse à l'improviste tel qu'il était en ce temps-là et que sa voix, son corps, son charme s'accrochent encore à mes pensées vagabondes. Je n'ai pas la nostalgie de mes vingt ans (...) ; je vivais alors dans un état d'exaltation insensée avec la principale préoccupation de lui plaire, retranché du reste de mon existence et aveugle à ce qui se passait autour de moi, tout à mon secret qu'il était le seul à connaître. Je n'arrive plus à retenir les moments heureux ou simplement tranquilles, ils étaient trop précaires et ne me suffisaient pas ; j'ai beau chercher c'est la perpétuelle angoisse de commettre des fautes par maladresse et d'accumuler des torts pas excès d'amour qui revient d'abord aussi vive et cruelle qu'autrefois ; l'incessant défilé des accès d'effervescence et de panique avec lui et sans lui : l'espoir en embuscade et la détresse annoncée sans jamais savoir si j'allais finir par l'atteindre ou par le perdre. (...) et si la mystérieuse machine à sublimer et à souffrir s'est emballée pour moi avec une puissance extraordinaire, c'est aussi parce qu'il avait besoin de la passion que j'éprouvais envers lui pour supporter la déception de ses aventures passées, la peur d'un avenir clandestin, sa vie à Paris qui était triste, morne et ratée. Se replonger dans le cours de nos rencontres (...) ne se résumerait qu'à remuer des vieux mensonges, les faux-semblants d'un scénario que nous écrivions ensemble mais que nous ne lisions pas de la même manière. J'ai tout noté au jour le jour sur des carnets que je ne consulte jamais, j'ai conservé les lettres dans des boîtes bien rangées que je n'ouvre pas, j'attends le soir où je pourrais les regarder sans peine comme les cendres émouvantes et inutiles d'une autre vie ; ce soir-là tarde à venir.

27.08.2009

Je te retrouverai de John Irving

irving.jpgEditions du Seuil - 851 pages

Quatrième de couv' : Dans un port de la mer du Nord, deux silhouettes bravent la nuit : une très jeune femme et son petit garçon à la poursuite du père fugitif. Tandis que William le séducteur fait tonner tous les orgues (ndla : en vrai français, si orgue est masculin, il devient féminin au pluriel...) de Scandinavie, Alice le talonne et gagne sa vie en tatouant sur des épidermes consentants des coeurs brisés, des fleurs voluptueuses et des serments de fidélité. Déçus dans leur quête, mère et fils s'embarquent pour le Nouveau Monde où l'enfant grandit hanté par le fantôme de ce père auquel il redoute, et s'efforce pourtant, de ressembler, par son nomadisme amoureux et son besoin d'envoûter un public. Car à vingt ans Jack Burns est bien décidé à tirer parti de son patrimoine personnel - visage d'ange et mémoire prodigieuse - pour briller au firmament de Hollywood. Or, cette mémoire n'est-elle pas sous influence ? La belle Alice, si habile aux fioritures, a-t-elle dit toute la vérité, et rien que la vérité ? Est-il encore possible de retrouver la trace de l'organiste accro de l'encre au fond de la vieille Europe ? John Irving signe ici son roman le plus abouti et le plus personnel sur l'accession à l'âge d'homme et ses droits de passage. La fable est tonique, et infernale la ronde qui amène enfin Jack Burns à découvrir, au-delà de son roman familial, une vocation d'écrivain.

851 pages de pure jouissance littéraire ! Quelque peu déconcertée par de récurrentes mauvaises critiques de lecteurs glanées ici ou là en totale discordance avec mon sentiment d'exaltation, j'en ai déduis que cet antagonisme était la résultante d'une différence d'éducation irvingienne. Cette écriture paroxysmique des sujets sous-jacents de l'oeuvre de J.I. ne doit, me semble-t-il, trouver son acmé dans les yeux que du seul lecteur ayant traversé dans un ordre chronologique la bibliographie du maître ès vies tourmentées et pourtant si optimistes. Plutôt à éviter donc pour les néophytes. Pour les autres, je préfère ne rien ajouter si ce n'est : lisez si m'en croyez, n'attendez à demain.

Je vais quant à moi me guérir de ce vide qui m'envahit à chaque nouvelle petite mort (oui je sais... mais j'ai évoqué la jouissance littéraire !) en me plongeant dans un autre bouquin.

Extraits :

Lance ta dernière réplique de façon que ton public singulier s'en souvienne, Jack. Il faut que ta dernière réplique soit inoubliable !"

...

Même si l'empire du soir, je le sais

S'est volatilisé

Si son sable de mes doigts a glissé

Si je reste là, aveugle encore qu'éveillé

Ma lassitude me stupéfie

Je suis sur le sol comme cloué

Plus personne à aller trouver

Dans cette antique rue déserte

Bien trop morte pour rêver.

Ah tu fais semblant comme une femme, oui c'est vrai

Tu fais l'amour comme une femme, oui c'est vrai

Et puis tu souffres comme une femme

Mais tu te brises comme une petite fille.

Just like a woman - Bob Dylan

Sans oublier une mention spéciale pour le choix de la couverture qui, comme à l'accoutumée, est à redécouvrir une fois l'oeuvre achevée.

06.07.2009

Persuasion de Jane Austen

persuasion.jpgEdition Christian Bourgois - 296 pages

Quatrième de couv' : "Sous le vernis d'un genre, chacune des phrases de Jane Austen attaque les conventions, traque les ridicules, et finit avec une grâce exquise par pulvériser la morale bourgeoise, sans avoir l'air d'y toucher. Les héroïnes de Jane Austen lui ressemblent, elles aiment les potins mais détestent bavardages, grossièreté et vulgarité. La pudeur, le tact, la discrétion, l'humour sont les seules convenances qu'elles reconnaissent... Et si Jane Austen mène les jeunes filles au mariage, c'est fortes d'une telle indépendance qu'il faut souhaiter au mari d'être à la hauteur ! A lire yeux baissés et genoux serrés pour goûter en secret le délicieux plaisir de la transgression des interdits." Anne Barbe, Libération 1980

Et voilà ! Après Orgueil et préjugés, Emma, Northanger Abbey, Raison et sentiments, Lady Susan et Mansfield Park, j'ai fait le tour de l'oeuvre de la fameuse Jane Austen. Du moins de son oeuvre d'adulte puisqu'il me reste tout de même ses écrits d'adolescentes regroupés dans Juvenilia et autres textes et qui, semble-t-il, ne déméritent aucunement. Peut-on d'ailleurs pointer la moindre faille dans les écrits de cet incontournable auteur ? Nullement. Parole de fan.

Ici, c'est le destin d'Anne Elliot qui nous est présenté, héroïne austenienne par excellence dont j'ai adoré le parcours, même si, d'après ce test, je suis davantage :

quizmarianne.jpg
Et vous ?

23.06.2009

Un Américain bien tranquille de Graham Greene

greene.jpgEditions 10/18 - 254 pages

Quatrième de couv' : Graham Greene n'est pas seulement le grand écrivain catholique consacré par le succès de son fameux roman La Puissance et la Gloire. Entré par effraction dans le royaume de la Grâce (selon le mot de François Mauriac), cet ancien membre du Foreign Office a su, même au travers des divertissements que sont des livres comme Notre agent à La Havane et Un Américain bien tranquille, dénoncer la guerre, les dictatures et ce vice suprême : l'imbécillité. Voilà pourquoi Graham Greene compte, avec George Orwell et Evelyn Waugh, parmi les géants de la littérature anglaise du XXe siècle.

Ma première approche d'avec Graham Greene, au travers du roman La fin d'une liaison, ne fut pas à proprement parler convaincante. Mais étant de ceux sachant donner sa chance au produit - et surtout, étant en possession de deux autres romans de l'auteur -, j'ai décidé de retenter l'expérience ; quelque trois années plus tard.

Si l'enthousiasme survolté n'est toujours pas au rendez-vous, la déception ne l'est pas davantage. Comme pour La fin d'une liaison, l'on n'est pas transporté et pour autant, impossible de se défaire de l'ouvrage. Pour ces deux oeuvres, j'éprouve la sensation étrange à la fois qu'il manque quelque chose et à la fois qu'ils renferment quelque chose en plus, qui fait de Greene un auteur incontournable.

Comme lors de l'expérience précédente, l'amour est très présent dans ce livre. Il est traité ici au coeur d'un trio amoureux sur fond de guerre coloniale (Vietnam). L'opposition des mondes, des hommes entres eux, l'opposition de l'homme et de la femme, des jeunes et des vieux... Introspection et désillusion semblent être les maîtres de mot de l'oeuvre singulière mais pas anodine de Greene.

Adaptation cinématographique réalisée par Phillip Noyce, avec Michaël Cayne, Brendan Fraser, Do Thi Hai Yen...

Extraits :

Une occasion de me faire tuer ? Pourquoi aurais-je envie de mourir puisque Phuong dormait à mes côtés toutes les nuits ? Mais je connaissais la réponse à cette question. Depuis mon enfance, je n'ai jamais cru à la permanence et pourtant je n'ai jamais cessé d'y aspirer. J'avais toujours peur de perdre mon bonheur. Ce mois-ci, l'année prochaine, Phuong me quitterait. Si ce n'était pas l'année prochaine, ce serait dans trois ans. La mort était la seule valeur absolue de mon univers. Quand on a perdu la vie, on ne peut plus rien perdre à jamais. J'enviais ceux qui peuvent croie en un Dieu et ils m'inspiraient de la méfiance. J'avais le sentiment qu'ils entretenaient leur courage à l'aide d'une fable concernant l'immuable et le permanent. La mort est beaucoup plus indéniable que Dieu, et avec la mort disparaît la possibilité quotidienne de voir mourir l'amour. Le cauchemar d'un avenir d'ennui et d'indifférence se dissipe.

...

(...) ; nous ne tenions pas à ce qu'on nous rappelât que nous sommes si peu de chose et combien la mort vient vite, simplement, anonymement. Quoique ma raison aspirât à la mort, en tant qu'état, j'en avait peur comme une vierge redoute l'acte sexuel. Je souhaitais être averti d'avance de l'approche de la mort, afin d'avoir le temps de me préparer. Me préparer à quoi ? Je ne le savais pas, je ne savais pas non plus comment me préparer, en dehors d'un examen rapide de ce que j'allais quitter.

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Le temps prend sa revanche, mais les revanches sentent bien souvent l'aigre : ne ferions-nous pas mieux, les uns et les autres, de renoncer à comprendre, d'accepter le fait qu'aucun être humain n'en comprendra jamais un autre, la femme son mari, l'amant sa maîtresse, les parents leurs enfants ? Peut-être est-ce pour cela que les hommes ont inventé Dieu... un être capable de comprendre.

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J'étais destiné à revoir fréquemment cet air de souffrance déçue passer dans ses yeux et sur sa bouche quand la réalité ne correspondait pas aux idées romanesques qu'il nourrissait, ou quand un être qu'il aimait ou admirait n'atteignait pas l'impossible niveau idéal qu'il lui avait fixé.

19.06.2009

Souvenirs d'un pas grand-chose de Charles Bukowski

Editions Grasset - 350 pagesbukowski.JPG

Quatrième de couv' : Bukowski n'a rien oublié : ni la violence, ni la douleur des premières années de sa vie. Il parle vrai et dur. Les coups reçus et donnés, les désespoirs d'un jeune homme laid qui n'a jamais la bonne "attitude", les mesquineries des petits débrouillards, la bouteille, la guerre qui se prépare et n'engloutira pas indistinctement tout le monde, tout cela est dit sans détour. Le constat est effrayant mais drôle : on sait rire aussi, que diable ! La machine à durer en verra bien d'autres, c'est évident. Les outrances, ici, ne sont, après tout, que celles de la vie elle-même. Et puis l'émerveillement n'est jamais loin, même derrière le souvenir de jeunesse le plus cruel. Chez Bukowski, le coeur est tendre, mais bien accroché.

Comme et même plus que pour Kerouac, j'ai été totalement happée par le récit mais quelque peu... pas vraiment déçue... disons décontenancée par la fin.

Mais ce récit n'a rien, rien d'anodin.

C'est dur, mais ce n'est pas larmoyant. C'est vrai, mais ce n'est pas commun. C'est profond, mais ce n'est pas insaisissable. Ca transforme la triste banalité en juste réflexion. Ca fait de la boue exitentielle un joyau littéraire.

Extraits :

Je lus tous les livres de D.H. Lawrence. Cela m'amena à d'autres. Cela m'amena à H.D. la poétesse. Et puis à Huxley - le plus jeune, l'ami de Lawrence. Tous ces livres qui m'arrivaient dessus ! Un livre conduisait à un autre. Arriva Dos Passos. Pas très bon, non, vraiment, mais assez bon quand même. Il me fallut plus d'une journée pour avaler sa trilogie sur les U.S.A. Dreiser ne me fit rien. Mais Sherwood Anderson, alors là, si ! Et puis ce fut Hemingway. Quels frissons ! En voilà un qui savait pondre ses lignes. Quel plaisir ! Les mots n'étaient plus ternes, les mots étaient des choses qui pouvaient vous faire chantonner l'esprit. Il suffisait de les lire et de se laisser aller à leur magie pour pouvoir vivre sans douleur et garder l'espoir, quoi qu'il arrive.

Mais retour à la maison

"EXTINCTIONS DES FEUX ! " hurlait mon père.

C'était les Russes que je lisais maintenant, Gorki et Tourgueniev. Mon père avait pour règle que toutes les lumières devaient être éteintes à huit heures du soir : il voulait pouvoir dormir pour être frais et dispo au boulot le lendemain. A la maison il ne parlait que de ça. Il en causait à ma mère dès l'instant où il franchissait la porte et jusqu'au moment où ils s'endormaient enfin. Il était fermement décidé à monter dans la hiérarchie.

"Bon alors, maintenant, ça suffit, ces putains de bouquins ! Extinction des feux !"

Pour moi, tous ces types qui débarquaient dans ma vie du fin fond de nulle part étaient la seule chance que j'avais d'en sortir. C'étaient les seuls qui savaient me parler.

"D'accord ! D'accord !" lui répondais-je.

Après quoi, je prenais la lampe de chevet, me faufilait sous la couverture, y ramenais l'oreiller et continuais de lire mes dernières acquisitions en les appuyant contre l'oreiller, là, en plein sous la couvrante. Au bout d'un moment, la lampe se mettait à chauffer, ça devenait étouffant et j'avais du mal à respirer. Je soulevais la couverture pour reprendre un bol d'air.

"Mais qu'est-ce qui se passe ? Ca serait-y que je verrais de la lumière ? Henry, tu m'éteins tout ça !"

Je rabaissais la couverture à toute vitesse et attendais le moment où mon père se mettait à ronfler.

Tourgueniev était un mec très sérieux mais qui arrivait à me faire rire parce qu'une vérité sur laquelle on tombe pour la première fois, c'est souvent très amusant. Quand en plus la vérité du monsieur est la même que la vôtre et qu'il vous donne l'impression d'être en train de la dire à votre place, ça devient génial.

Je lisais mes livres la nuit, comme ça, sous la couverture et à la lumière d'une lampe qui chauffait. Tous ces bons passages, je les lisais en suffoquant. Pure magie.

...

On avait certes besoin d'amour, mais pas de l'espèce d'amour dont se servaient et par lequel étaient utilisés les trois quarts des gens. Oui, le vieux D.H. avait compris quelque chose d'important. Son pote Huxley n'était qu'un énervé de l'intellect mais quel prodige ! Bien mieux que ce G.B. Shaw à la rude intelligence toujours en train de racler le fond, à l'humour laborieux mais qui, pour finir, n'était plus qu'obligé, que fardeau qu'il s'imposait à lui-même, qui l'empêchait d'éprouver à fond quoi que ce soit et ne faisait que gratter l'esprit et les sensibilités. Mais les lire tous autant qu'ils étaient faisait du bien. On en arrivait à comprendre que les pensées et les mots pouvaient fasciner, même si, pour finir, tout cela était inutile.

...

La route que j'avais devant moi, j'aurais presque pu la voir. J'étais pauvre et j'allais le rester. L'argent, je n'en avais pas particulièrement envie. Je ne savais pas ce que je voulais. Si, je le savais. Je voulais trouver un endroit où me cacher, un endroit où il n'était pas obligatoire de faire quoi que ce soit. L'idée d'être quelque chose m'atterrait. Pire, elle me donnait envie de vomir. Devenir avocat, conseiller, ingénieur ou quelque chose d'approchant me semblait impossible. Se marier, avoir des enfants, se faire coincer dans une structure familiale, aller au boulot tous les jours et en revenir, non. Tout cela était impossible. Faire des trucs, des trucs simples, prendre part à un pique-nique en famille, être là pour la Noël, pour la Fête nationale, pour la Fête des Mères, pour... les gens ne naissaient-ils donc que pour supporter ce genre de choses et puis mourir ?

...

Tout, absolument tout plutôt que de continuer à me noyer dans cette existence morne, superficielle et peureuse.

...

Quant à ma vie, elle était toujours aussi lamentable qu'au jour de ma naissance. Une seule chose avait changé : maintenant, et ce n'était jamais assez souvent, je pouvais boire de temps en temps. Boire était la seule chose qui permettait de ne pas se sentir à jamais perdu et inutile. Tout le reste n'était qu'ennuis qui ne cessaient de vous démolir petit à petit. Sans compter qu'il n'y avait rien, mais alors ce qui s'appelle rien d'intéressant dans l'existence. Les gens vivaient en-deçà d'eux-mêmes, les gens étaient prudents, les gens étaient tous pareils. "Et dire qu'il va falloir continuer à vivre avec tous ces connards jusqu'au bout", pensais-je (...). Il était évident que je ne serais jamais capable de me marier et d'avoir des enfants. Et pourquoi l'aurait-il fallu alors que je n'étais même pas foutu de me trouver un boulot de plongeur dans un restaurant ?

Mais peut-être que je serais pilleur de banques ! Un truc d'enfer ! Quelque chose qui auraut du panache, de la gueule. On ne tentait sa chance qu'une fois. Pourquoi être laveur de vitres ?

J'allumai une cigarette et continuai de descendre la colline. Etais-je donc la seule personne que cet avenir bouché rendait fou ?

...

"On ne saurait surestimer l'imbécillité générale"

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