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09/01/2013

Rescapé de Sam Pivnik

culture,citation,littérature,livre,biographie,document,témoignage,guerre,shoah,angleterreÀ paraître le 10 janvier 2013.

Auschwitz, la marche de la mort et mon combat pour la liberté

Éditions Fleuve noir - 326 pages

Présentation de l'éditeur : Sam Pivnik est l'un des tout derniers survivants de la Shoah. Un miraculé. Il a à peine 13 ans lorsque les nazis envahissent la Pologne et sa ville, Bedzin, en 1939. Pour la communauté juive, c'est le début de la vie en ghetto, les privations, les humiliations, les violences arbitraires, la peur, les rafles. Puis en 1943, Sam est déporté avec son père, sa mère, ses deux soeurs et ses trois frères cadets au camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau. Il est le seul à échapper aux chambres à gaz. Il n'a que 16 ans. Porté par une volonté de vivre hors du commun, il travaille alors successivement au déchargement des trains à leur arrivée au camp, sur la funeste Rampe de la mort, puis dans la mine de Fürstengrube, avant de connaître les Marches de la mort et de survivre au bombardement accidentel du paquebot Cap Arcona par la RAF... Aujourd'hui âgé de 86 ans, Sam Pivnik raconte son histoire pour la première fois : un témoignage saisissant à destination des générations futures, pour ne jamais oublier que cela a eu lieu, que des millions d'hommes, de femmes et d'enfants n'en sont jamais revenus.

Ma note :

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Broché : 19,90 euros

Ebook : 13,99 euros

Si le XXe siècle fut riche de découvertes, de progrès, d'innovations en tous genres, il fut également le théâtre d'évènements historiques tragiques incomparables ayant donné naissance à un courant littéraire dont n'importe quel lecteur se serait volontiers passé : la littérature concentrationnaire.

L'homme ayant réussi à repousser les limites de l'atrocité, de l'innommable, il fallait bien un genre littéraire à part entière pour aborder l'expérience des camps. Quelque soixante-dix années après la fin de l'une des horreurs les plus absolues de l'Histoire, l'on ne compte plus les ouvrages qui témoignent de cette sombre période, dont certains sont devenus de véritables classiques parfois étudiés dès le collège, tel Primo Levi avec Si c'est un homme pour n'en citer qu'un.

Outre les révisionnistes et autres négationnistes, ces nombreux livres ont eu leur part de détracteurs arguant du manque de style ou de l'écriture lourde de cette littérature. Attaques auxquelles certains auteurs ont rétorqué très justement que ces écrits n'avaient pas pour ambition d'être des oeuvres littéraires dans l'acception esthétique du terme mais des témoignages puissants de l'abomination, de la souffrance. Et d'ajouter combien il est difficile de trouver les mots justes, combien le langage est, si ce n'est impuissant, du moins limité pour qualifier l'inhumanité, l'irréalité de ces univers abjects. Mais malgré tout, de nombreuses victimes ont tenu à surmonter autant que faire se pouvait les limites du verbe afin de transmettre une idée de leur calvaire, une idée forcément partielle, mais une idée présente, une idée vivante, une idée que l'infamie n'est pas parvenu à anéantir.

C'est dans cette optique de crier la vie que Sam Pivnik livre, entre expérience personnelle et données historiographiques générales, son approche du cauchemar nazi, de la libération, de la création d'Israël et du combat sionniste. Alors certes, Rescapé est un énième témoignage qui n'apporte pas grand chose de plus que ses prédécesseurs si ce n'est, excusez du peu, contribuer, nécessairement, fondamentalement, essentiellement, à ce que l'on appelle le devoir de mémoire.

Un récit tout en retenue, entre défauts d'une mémoire qui ne veut pas trop se souvenir et indispensable pudeur, qui ne peut laisser indifférent.

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Extraits :

Et nous commençâmes à remarquer la fréquence accrue des trains de marchandises qui cliquetaient et ahanaient à l'aiguillage situé à proximité de Modzewojska. Des wagons de fret, en bois, qu'on voyait quotidiennement si l'on vivait près du chemin de fer, transportant du bétail, des porcs, des moutons ou de la volaille vers l'abattoir. Mais ceux-ci étaient différents. Il y avait des cadenas posés sur les portes coulissantes et du barbelé devant les trous d'aération.

...

J'étais à un mois de mon dix-septième anniversaire et je rampais dans une grenier surchauffé dans la pénombre en buvant de l'urine et en écoutant les sanglots de mes frères et soeurs tandis que dehors les Allemands tiraient sur mon peuple.

La fin du ghetto. La fin de tout ?

...

S'il devait se passer quelque chose, c'était maintenant. Notre groupe ne comptait pas beaucoup d'hommes. Mon père avait la cinquantaine - je le prenais pour un vieillard, à l'époque - et moi seize ans. Que pouvions-nous faire ? Foncer sur les rangs SS ? Sauter sur la voie et s'enfuir ? Tout le monde avait une famille - des femmes, des mères, des enfants. Pourtant, lors de notre chaotique embarquement à bord de ce train, on aurait pu tenter quelque chose. Mais il ne se passa rien. Nous attendîmes commes des moutons (...).

...

Si je n'avais pas été si terrifié, si démoralisé, l'efficacité glaçante du lieu m'aurait impressionné. Déhumanisé en moins de deux heures.

...

A Auschwitz comme dans tous les camps de concentration, l'ordre naturel des choses était inversé. Dans l'univers contre-nature du génocide, la pire racaille tenait les rênes ; les fous géraient l'asile.

...

La mesure du temps. On ne se rend pas compte à quel point on en a besoin avant d'en être privé. A l'école, la sonnerie rythmait l'existence. A la maison, il y avait le rituel immuable des repas pris ensemble, même à Kamionka. A l'usine, on pointait en arrivant et en partant. A Auschwitz, il n'y avait pas d'horloge et on travaillait jusqu'à ce qu'on nous dise de cesser, ou qu'on tombe d'épuisement.

...

On était responsable de son matériel, et coupable de sa disparition. Je n'ai vu aucun homme de Bedzin voler quoi que ce soit, mais nous savions tous que nous étions prêts à voler, si les circonstances l'exigeaient, parce que c'était la nature du camp - la loi de la jungle.

...

Je suis abasourdi aujourd'hui de constater la vitesse avec laquelle la routine du Bloc quarantaine devint un mode de vie à part entière.

...

Une femme consciente de ce qui allait se produire se lança dans un strip-tease au profit des SS. Cette femme avait été danseuse avant toute cette folie et deux hommes, l'Unterscharfürher Josef Schillinger et le Rottenfürher Wilhelm Emmerich, furent captivés par ses mouvements giratoires assez longtemps pour qu'elle s'empare du pistolet de Schillinger dans sa gaine et fasse feu plusieurs fois sur les deux Allemands. Puis elle retourna dans la foule des femmes à demi-nues et une bagarre éclata, pendant laquelle la tâche ardue et sans gloire d'évacuer leurs camarades blessés et le Sonderkommando échut aux SS.

Ils gazèrent immédiatement celles qui étaient déjà dans la chambre, et fauchèrent les autres à la mitrailleuse. Je n'ai jamais réussi à retrouver le nom de cette femme, mais elle devint une héroïne pour nous tous, (...).

...

Je possède une photo de moi, prise peu de temps après la fin de la guerre. J'ai dix-huit ans. C'est la seule photo qui ait un vague rapport avec mon enfance. Toutes les autres - du reste, il n'en existait certainement pas beaucoup - avaient été jetées et détruites par les nazis dans leur tentative d'anéantir ma vie et, plus généralement, tout un mode de vie. Sur cette photo mes cheveux ont suffisamment repoussé pour que je puisse tracer une raie dans mes boucles.

"Il a l'air d'aller bien, diraient les révisionnistes d'aujourd'hui dans leur dénégation de l'Holocauste. Si l'on considère ce qu'il est censé avoir traversé."

...

De toutes les émotions qui tourbillonnaient dans nos têtes durant ces premiers jours de liberté, la plus forte était l'instinct de vengeance.

...

L'uniforme SS avait été jeté aux orties, et sa démarche élégante et hautaine avait suivi le même chemin. Il n'y avait plus d'Oberscharfürher, et en lieu et place de celui-ci, il y avait ce vieux Max Schmidt, fils de fermier, qui s'asseyait parmi nous.  (...) Il nous rejoignit à table et bavarda avec nous de choses anodines comme si nous étions tous de vieux copains en pleines retrouvailles d'après-guerre. (...) Son comportement me glaçait le sang. La guerre avait-elle eu lieu ? Auschwitz avait-il jamais existé ? Ces trois dernières années avaient-elle fait des victimes ? C'était invraisemblable.

...

Au fond, je me demandais, en ce début 1945, ce que j'allais faire du reste de ma vie. J'avais déjà vécu les proverbiales neuf vies du chat comme l'assure le dicton, et je n'avais pas encore vingt ans.

...

(...) Harry Truman, devint le premier dirigeant international à reconnaître le nouvel État. Nous n'avions plus qu'à nous battre pour le défendre.

...

Lorsque sa femme lui demanda si on gazait vraiment les gens à Auschwitz-Birkenau, il écrivit : "Au printemps 1942, beaucoup de gens dans la fleur de l'âge passèrent sous les arbres en fleurs de la ferme et de ses dépendances sans avoir aucune prémonition de leur mort prochaine." Comme il est plaisant de noter qu'un des massacreurs les plus efficaces de l'Histoire était aussi - presque - un poète. On pendit Rudolf Höss devant le Bloc II d'Auschwitz I - le Bloc de la mort, où tant de gens avaient péri sur son ordre.

...

L'expérience de l'Holocauste était si douloureuse et destructrice qu'il est probablement impossible à quiconque aujourd'hui de la saisir dans sa totalité.

19/09/2012

Thoreau La vie sublime de A. Dan et Maximilien Le Roy

Editions Le Lombard - 89 pages

thoreau la vie sublime.jpg

Scénario & couleurs : Maximilien Le Roy

Dessin : A. Dan

Présentation de l'éditeur : Mars 1845. Henri David Thoreau est lassé des grandes villes et d'une société trop rigoriste pour le laisser pratiquer l'enseignement tel qu'il l'entend. Le poète philosophe choisit de revenir à une vie simple, proche de la nature, dans son village natal. C'est dans ce cadre qu'il écrit les essais qui feront de lui une des figures marquantes du XIXe siècle américain, dont les idées trouvent plus que jamais un écho aujourd'hui.

Après la biographie dessinée récemment parue de l'illustre peintre Egon Schiele Vivre et mourir de Xavier Coste qui m'avait enchantée, j'ai décidé de faire un tour en philosophie en me penchant sur le destin de Thoreau, scénarisé par ce même Maximilien Le Roy qui, à partir de l'oeuvre de Michel Onfray, nous avait déjà proposé l'intéressant bien que complexe Nietzsche Se créer liberté. Il faut croire que l'auteur se plaît à l'exercice du récit de vie puisque son prochain album à paraître s'intitule Gauguin, loin de la route.

La vie sublime n'est pas une biographie exhaustive de l'homme de lettres poète naturaliste philosophe. Débutant non pas dans l'enfance mais au moment de sa retraite dans les bois (qui inspira le fameux Walden) - instant s'il en est qui marque les débuts de son militantisme -, ce récit a davantage pour vocation à amorcer la découverte de la pensée et de rétablir un semblant de vérité dans la perception du personnage et de sa philosophie qui ont été largement repris et détournés. 

Cette piqûre de rappel de préceptes on ne peut plus d'actualité (égalitarisme, protection de l'environnement...) est une gageure en ces temps troubles, mais Maximilien Le Roy réussit haut la main ce défi sans tomber dans l'idolâtrie improductive tant de fois observée. Les inconditionnels d'Into the wild et Le Cercle des poètes disparus se délecteront à n'en pas douter de retrouver un peu de l'esprit libertaire insufflé par ces films.

Le découpage des illustrations, en faisant la part belle à la contemplation de la nature, est en parfaite adéquation avec le style de vie de Thoreau. L'interview en fin d'ouvrage de Michel Granger, professeur émérite de littérature américaine de XIXe siècle à l'Université de Lyon, permet d'approfondir le sujet effleuré par la bd. Le tout formant une introduction magistrale à l'univers du penseur subversif américain.

Rappelons toutefois que connaître et comprendre ses idéaux n'est utile qu'à condition de se placer du côté de l'action...

Extraits :

Thoreau avait encore la forêt de Walden - mais où est maintenant la forêt où l'être humain puisse prouver qu'il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ?

Je suis obligé de répondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut pour l'instant que je le fasse à l'intérieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. A son pouvoir je n'ai rien à opposer que moi-même - mais, d'un autre côté, c'est considérable. Car, tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s'exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté.

Stig Dagerman

...

Ici la vie, champ d'expérience de grande étendue inexploré par moi...

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Ce qu'il me faut, c'est vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez résolument, assez en Spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n'était pas la vie...

...

Quand un gouvernement est injuste, la place de l'homme juste est en prison.

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Grâce à mon expérience, j'appris au moins que si l'on avance hardiment dans la direction de ses rêves et s'efforce de vivre la vie qu'on s'est imaginée on sera payé de succès inattendus en temps ordinaires.

...

L'homme sage n'est utile que tant qu'il reste un homme et refusera d'être de la glaise. Je suis trop bien né pour être possédé, pour être un subalterne aux ordres, un serviteur ou instrument utile de tout état souverain par le monde.

...

Quand un sixième de la population d'une nation ayant vocation d'être le refuge de la liberté sont des esclaves, que tout un pays est injustement envahi et conquis par une armée étrangère et soumis à la loi militaire, je pense qu'il n'est pas trop tôt pour que les hommes honnêtes se rebellent et fassent la révolution.

...

Vouloir devenir connu, c'est tomber plus bas que terre. On voudra vous corrompre, vous récupérer, exploiter votre nom, la presse bavera dans ses colonnes, et tout ça sans jamais comprendre vos mots comme il faut. Le succès est une infortune, soyez-en sûr.

...

Loin de moi l'envie de créer des copies ! Je voudrais juste que chacun explore sa propre route, celle qui lui convient le plus, en voie vers, disons, une libération.

...

Je ne veux pas tuer, ni être tué, mais je peux imaginer les circonstances qui rendront tout ça inévitable...

12:39 Écrit par charlotte sapin dans Bande dessinée, Bio/autobiographie, Cinéma, Citation, Culture, Essai, Littérature française, Livre | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | | Pin it!

13/09/2012

Un ver dans le fruit de Rabaté

Editions Vents d'Ouest / Glénat BD - 128 pagesculture,littérature,livre,bande dessinée,bd,polar,cinema

Présentation de l'éditeur : Restigné, septembre 1962. Dans ce petit village qui vit au rythme de la vigne, un conflit ancestral entre deux viticulteurs tourne au drame et les vendanges débouchent sur un meurtre... C'est dans cette atmosphère tendue qu'arrive le père Ferra, jeune curé tout juste sorti du diocèse, qui vient prendre possession de la paroisse. Jeune, idéaliste, le prêtre maladroit tombe au milieu d'un noeud de vipère, où les confessions tournent vite aux aveux criminels... Un ver dans le fruit est un roman noir où deux personnages, un prêtre romantique et un inspecteur cynique, observent les rancoeurs et les conflits qui se cachent dans toutes les caves. Inspiré par Bernanos et Simenon, Pascal Rabaté distille l'humour noir et le suspense pour nous offrir avec ce livre la passionnante chronique d'un village de campagne.

Quel dommage que cette bd ne soit plus disponible autrement qu'en occasion ou en bibliothèque ! De la part d'un auteur aussi talentueux et prisé que Rabaté - dont tout un chacun connaît certainement Les petits ruisseaux qui a été adapté au cinéma -, c'est assez surprenant. Il est certain qu'elle date un peu (1997) mais, si vous avez l'occasion de vous la procurer ou de l'emprunter, n'hésitez pas.

Rabaté, à l'instar de Davodeau (Les Ignorants, Lulu femme nue, Rural !), est un spécialiste des hommes de la terre, des petites gens qui, loin des héros au coeur de la plupart des histoires, ont tellement plus à raconter. Ces contes de la normalité, ces récits de l'hyper-quotidien sont un ravissement dont je ne me lasse pas.

Cet album, qui s'est vu décerner le Grand Prix de la Critique ACBD et la Mention spéciale du Jury Oeucuménique de la Bande Dessinée en 1998, n'échappe pas à la règle. Polar suranné tout autant que comédie de moeurs, Un ver dans le fruit nous plonge dans l'univers rural et viticole d'un petit village des années 60. Entre commérages de personnalités rustres, indiscrétions, jalousies, alcoolisme, violence conjugale et tradition religieuse, l'atmosphère de l'époque en général et de cette petite société fermée en particulier est particulièrement bien rendue.

Quand un jeune prêtre arrive pour prendre ses fonctions et se faire le gardien des âmes, un meurtre a eu lieu et un commissaire vient mener l'enquête qui tourne autour de deux familles, deux domaines rivaux. Cet événement va bouleverser l'existence de toute la communauté qui n'a de paisible que les apparences. Mesquinerie, lâcheté, hypocrisie et délation vont se déchaîner, au grand dam du curé novice et gaffeur qui a déjà fort à faire avec son encombrante et possessive génitrice. Plongé au coeur des pires bassesses humaines, il tâchera bon an mal an de mener ses ouailles haineuses sur le chemin de la rédemption mais peinera, malgré toute sa bonne volonté, à s'imposer auprès de ses brebis égarées qui doivent répondre de leurs actes auprès de l'enquêteur.

Malgré une ambiance pesante, la noirceur du scénario sans concession pour la nature humaine est contrebalancée par un humour réjouissant servi par les commérages, les figures notables incontournables hautes en couleurs et les situations cocasses. Dans cet album très humain, Rabaté raconte comme personne cette société désuète, figée, qui, malgré ses travers et sa violence, sait aussi la valeur de l'amitié et de la solidarité.

Les portraits et les décors bruts très réalistes ainsi que l'ambiance sont portés par le dessin ciselé noir et blanc. L'intrigue prenante ménage le suspens jusqu'à la dernière page et toutes les interrogations soulevées au fil de l'histoire sont résolues brillament. Cette chronique sociale expressive et impressive est un véritable délice.

22:45 Écrit par charlotte sapin dans Bande dessinée, Cinéma, Culture, Littérature française, Livre, Polar, thriller, roman noir | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | | Pin it!

18/07/2012

Une année studieuse d'Anne Wiazemsky

une année studieuse.jpgEditions Gallimard - 262 pages

Présentation de l'éditeur : Un jour de juin 1966, j'écrivis une courte lettre à Jean-Luc Godard adressée aux Cahiers du Cinéma, 5 rue Clément-Marot, Paris 8e. Je lui disais avoir beaucoup aimé son dernier film, Masculin Féminin. Je lui disais encore que j'aimais l'homme qui était derrière, que je l'aimais, lui. J'avais agi sans réaliser la portée de certains mots.

Dans ce récit autobiographique, la petite-fille de François Mauriac nous raconte avec beaucoup de simplicité et d'intelligence mêlant habilement la sincérité et la pudeur, sa rencontre avec l'homme de sa vie, le célèbre Jean-Luc Godard.

Au-delà de l'évocation des débuts du couple, c'est l'atmosphère de toute une époque - la fin des sixties - que fait revivre l'espace d'un instant Anne Wiazemsky. Le milieu intellectuel du moment, les prémices des évènements de 1968, la condition de la femme (rapport aux parents, aux hommes, sexualité, pilule, avortement...)... Tout y est retracé avec justesse et mélancolie.

Par cette peinture d'un certain milieu, l'on est conforté dans certaines évidences, à savoir que "ces gens-là" évoluent en vase relativement clos, que les artistes ont des égos capricieux avec lesquels il est parfois difficile de composer et que si l'avers de la médaille est la célébrité, le revers est parfois lourd à porter (critique, hypocrisie, etc.).

Si par ce témoignage, "réponse de la bergère à son berger", l'auteur a souhaité "dire son mot", Godard reste le point central, la clé de voûte, le premier rôle de l'apprentissage amoureux, intellectuel, artistique d'Anne. Ces nombreux débuts ont su conserver toute leur fraîcheur dans l'esprit de l'intéressée et c'est ce qui fait tout le charme de cette tranche de vie. Une lecture très agréable, tout en douceur.

Extraits :

Nous nous regardions souvent mais jamais franchement, toujours de biais. Dès que je sentais ses yeux posés sur moi, je détournais les miens et inversement. Il n'y avait rien d'hypocrite, c'était un jeu entre sa pudeur et la mienne. Je me sentais heureuse et je savais qu'il l'était aussi. C'était un sentiment subtil mais fort et qui augmenta au fil des heures.

...

Souvent il se retournait vers moi et me souriait si tendrement qu'à mon tour je rougissais. Entre deux plans il me rejoignait pour me demander mon avis, si j'avais bien reçu les livres qu'il m'avait fait livrer le matin même et la lettre d'amour qui les accompagnait.

20:31 Écrit par charlotte sapin dans Bio/autobiographie, Cinéma, Citation, Culture, Littérature française, Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | | Pin it!

24/06/2012

Dolce agonia de Nancy Huston

Editions Actes Sud - 298 pagesdolce agonia.jpg

Présentation de l'éditeur : "Tout ce que je peux dire, c'est qu'une foule de menues coïncidences et de convergences inattendues ont fait de cette soirée un poème. Brusquement la beauté. Brusquement le drame. Des coeurs qui prennent feu, des rires qui fusent." Pour Thanksgiving, Sean Farrell invite ses amis de longue date à dîner. Dans la chaleur des verres d'alcool, les souvenirs reviennent au galop. On parle, on boit, on est amer, on espère encore, alors que le temps a marqué les visages et les vies. Bloqués par la neige, les convives passent la nuit chez Sean. Un narrateur invisible orchestre le récit : c'est Dieu, qui ne peut se retenir de nous conter comment, un beau jour, Il ôtera la vie à chacun des convives. Mais le vrai sujet du roman, comprend-on peu à peu, n'est pas la finitude de l'homme : c'est le miracle de l'amitié.

Quel délicieux huis clos ! Oscillant entre dialogues, moments d'introspection et prophéties divines, le dîner auquel on assiste nous propose un formidable moment d'amitiés et de rancoeurs entre les différents convives. L'on apprend à les connaître très subtilement au passé, au présent et au futur par l'entremise de leurs relations, de leurs pensées et de Dieu lui-même, treizième des douze invités, invisible mais bien présent. Toute une mise en cène...

Cette soirée bouleversante à plus d'un titre nous entraîne à notre insu à revenir sur le chemin parcouru, sur celui, non quantifiable, qui nous reste et à nous interroger sur ce que nous aimerions en faire, si tant est qu'on ait le choix. Car là aussi est l'originalité de l'oeuvre : la conception très spécifique du Dieu qui nous gouverne, petites marionnettes...

Une atmosphère exquise, des présages et une conception de la vie quelque peu glaçante, là est toute l'ambivalence du récit, parfaitement résumée dans le titre qui n'aurait pu être plus adéquat. Une oeuvre incontestablement maîtrisée de bout en bout.

Dans une certaine mesure, cette histoire m'a rappelé le magnifique film Les amis de Peter de Kenneth Branagh.

Extraits :

Quand je rencontre les créateurs des autres univers, je m'efforce toujours d'être modeste. Plutôt que de me vanter de l'excellence de mon oeuvre, je les félicite pour la beauté et la complexité de la leur... Mais, à part moi, je ne puis m'empêcher de trouver que la mienne est supérieure, car je suis le seul à avoir inventé une chose aussi imprévisible que l'homme.

Quelle espèce ! Souvent, à regarder les êtres humains accomplir leur destinée sur Terre, je me laisse emporter presque au point de croire en eux. Ils me donnent l'impression singulière d'être dotés de libre arbitre, d'autonomie, d'une volonté propre... Je sais bien que c'est une illusion, une notion saugrenue. Moi seul suis libre ! Chaque tour et détour de leur destin a été planifié d'avance par mes soins ; je connais le but vers lequel ils se dirigent et le chemin qu'ils emprunteront pour y parvenir ; je connais leurs effrois et leurs espoirs les plus secrets, leur constitution génétique, les rouages les plus intimes de leur conscience... Et pourtant, et pourtant... ils ne cessent de m'étonner.

Ah, mes chers humains... Comme cela m'enchante de les voir patiner et patauger ! Aveugles, aveugles... toujours là à espérer, à tâtonner... Voulant à tout prix croire en ma bonté, comprendre leur destin, deviner quels sont mes projets pour eux... Oui, les pauvres, ils ne peuvent s'empêcher de chercher le sens de tout cela ! Il suffit que je leur ménage une petite rencontre avec la naissance ou la mort et, aussitôt, ils sont convaincus d'avoir saisi quelque chose. Bouleversés chaque fois. Secoués jusqu'à la moelle.

...

Il a mal, il a mal, ses lombaires le martyrisent, le tirent vers le bas : quand on souffre, c'est vraiment soi qui est dans la souffrance et non l'inverse, se dit-il, contemplant avec envie le fauteuil confortable près de la cheminée.

...

Elle ne sait pas ce que c'est de vivre entouré de fantômes, de voir ses parents et amis glisser dans l'abîme les uns après les autres et de rester là, ébahi, impuissant... Non, pas toi ! Pas toi aussi ! Chaque fois, on est persuadé que la douleur sera trop grande, que la Terre cessera de tourner ou qu'à tout le moins on deviendra fou... Mais non, tout continue comme avant. On encaisse les pertes comme autant de coups de pied au ventre ; elles vous coupent le souffle mais vous n'osez pas broncher, alors vous vaquez à vos occupations, honteux de la force d'inertie qui vous fait vivre encore, malgré la disparition de tous ceux dont, croyiez-vous, l'amour vous faisait vivre...

21:28 Écrit par charlotte sapin dans Cinéma, Citation, Culture, Littérature canadienne, Livre, Roman | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | | Pin it!