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13/01/2014

Charly 9 de Jean Teulé

Éditions Pocket - 222 pagesculture,littérature,livre,roman,citation,histoire,france,biographie

Présentation de l'éditeur : Charles IX fut de tous nos rois de France l'un des plus calamiteux. À 22 ans, pour faire plaisir à sa mère, il ordonna le massacre de la Saint-Barthélémy, qui épouvanta l'Europe entière. Abasourdi par l'énormité de son crime, il sombra dans la folie. Courant le lapin et le cerf dans les salles du Louvre, fabriquant de la fausse monnaie pour remplir les caisses désespérément vides du royaume, il accumula les initiatives désastreuses. Transpirant le sang par tous les pores de son pauvre corps décharné, Charles IX mourut à 23 ans, haï de tous. Pourtant, il avait bon fond.

Ma note :

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Broché : 19,50 euros

Poche : 6,10 euros

Bande dessinée : 16,95 euros

Ebook : 9,99 euros

Ebook BD : 12,99 euros

Audiolib : 20,30 euros

Grands caractères : 15,50 euros

Un grand merci aux Éditions Pocket pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

Deuxième Teulé (après Le magasin des suicides), deuxième tollé. Troisième même si l'on met au compte de l'auteur l'échec de l'adaptation BD de son roman Le Montespan. Une chose est certaine, il n'y en aura pas de quatrième... et encore moins treize ; Charly 9 succédant à douze romans de la prolifique plume teulienne ! Pas de rire, pas de larme, on s'ennuie ferme et le style n'est même pas plaisant.

Si ce roman à le mérite de remettre en mémoire au lecteur le règne de Charles IX (1550-1574) notoire pour le massacre de la Saint-Barthélémy et de lui apprendre quelques détails sur ce jeune monarque aux pulsions morbides histoire de briller dans les bavardages mondains, son intérêt trouve quasi immédiatement ses limites.

Loin du roman historique présupposé, il tient davantage de la farce déplacée opposant à la tragédie historique grave un style léger et une galerie de monstres tous plus absurdes les uns que les autres manquant cruellement de crédibilité. Un décalage dérangeant, pour ne pas dire insupportable, qui semble n'avoir aucun sens. Jean Teulé souhaite-t-il réhabiliter autant que faire se peut le trop jeune et trop fragile Charles IX totalement manipulé par sa sanguinaire mère Catherine de Médicis ? Pas vraiment. Désire-t-il le rendre plus sympathique ? Apparemment pas. A-t-il la volonté de donner un certain éclairage sur les événements atroces de l'époque ? Même pas. Alors quoi ?

Si l'on ajoute à cela un phrasé hautement déplaisant qui essaie de se donner un genre en mélangeant le verbe d'époque et des expressions modernes, ainsi qu'un manque de profondeur certain puisqu'il est flagrant tant dans les conceptions que dans les descriptions que Teulé a limité ses recherches documentaires au strict minimum, il n'y a vraiment qu'un pas pour affirmer que l'auteur se repose sur les lauriers de ses précédents succès et estime que son simple nom sur la couverture suffit pour atteindre le chiffre escompté... Un texte court et lourd qui ne vaut vraiment pas le détour.

Vous aimerez sûrement :

La calèche de Jean Diwo, La servante du Seigneur de Jean-Louis Fournier, Le roman de Boddah d'Héloïse Guay de Bellissen, La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli, Cosima, femme électrique de Christophe Fiat, Madame Hemingway de Paula McLain, Accordez-moi cette valse de Zelda Fitzgerald, Ciseaux de Stéphane Michaka, The Guitrys d'Éric-Emmanuel Schmitt, Beauvoir in love d'Irène Frain, La déesse des petites victoires de Yannick Grannec, Loving Frank de Nancy Horan...

Extrait :

Il se lève pour aller se contempler dans le reflet d'un miroir auquel il s'adresse :

- Mais qu'as-tu ordonné, Charles ? Hélàs, hélàs ! Les morts ne sont pas si morts que l'on croit.

Dans ce Louvre qui maintenant lui fait horreur, il se reproche :

- Tu as commis un grand crime. Tu n'es plus un roi mais un assassin. Un meurtre abominable ensanglante tes mains. Te voilà couvert du sang de tes sujets.

Il tend l'index croûteux, enflé et tuméfié (l'autre fois entaillé par la lame de sa dague) vers la vitre de son miroir et se menace :

- Voilà une souillure dont tu ne te laveras pas facilement. Tu as de tous les plus vils tyrans de l'Histoire réuni les forfaits ! Les Vêpres siliciennes et le banquet "fraternel" où César Borgia fit étrangler ses invités sont innocentes bagarres de rue d'après bals comparées à ton incroyable délit.

21:37 Écrit par charlotte sapin dans Bio/autobiographie, Citation, Culture, Littérature française, Livre, Roman historique | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | | Pin it!

16/12/2013

The Guitrys d'Éric-Emmanuel Schmitt

En librairie depuis le 2 octobre 2013.the guitrys.jpg

Éditions Albin Michel - 141 pages

Présentation de l'éditeur : Durant les années folles, pendant quatorze ans, Yvonne Printemps et Sacha Guitry règnent sans partage sur la scène artistique et mondaine internationale. Amants magnifiques et impossibles, ils vont vivre une vraie passion, traversée de querelles, de tromperies, et de jalousies. Et si l'histoire de ce couple légendaire nous était contée par Sacha lui-même ? Si l'auteur de Chagrin d'amour et de La Jalousie en avait confié les dialogues et la dramaturgie à Éric-Emmanuel Schmitt, complice de cette comédie étincelante de verve et d'esprit ?

Ma note :

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Broché : 12 euros

Un grand merci aux Éditions Albin Michel pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

À condition de connaître Sacha Guitry et Éric-Emmanuel Schmitt (L'évangile selon Pilate, La femme au miroir...) ou au moins l'un des deux d'un peu prêt de son oeuvre - pour ne pas dire de son personnage -, la rencontre des personnalités et des talents linguistiques et littéraires de ces deux artistes est forcément prometteuse.

Il faut, bien sûr, garder à l'esprit que le texte, avant tout écrit pour le théâtre, repose essentiellement sur les dialogues. Alors bien sûr, il se lit vite. Forcément, il gagne à être entendu plutôt que lu ; d'autant que le casting - Martin Lamotte & Claire Keim - semble une réussite. Évidemment, la mise en scène ou encore les costumes font davantage revivre le Paris des Années folles que de l'encre sur le papier...

N'empêche ! Sous la plume de l'un des auteurs français les plus lus et les plus représentés au monde, le couple mythique Yvonne Printemps-Sacha Guitry reprend bel et bien vie le temps d'une lecture et entraîne à sa suite le lecteur, au coeur de cette union à la vie comme à la scène. Du trouble de leur rencontre à la détresse de leur rupture en passant par leur triomphe sur les planches, l'amoureux de l'Amour et le Rossignol, l'aristo dandy à l'esprit fin et la fille des faubourgs un peu sotte mais moins qu'il n'y paraît, font ressurgir ces quinze années de verbe haut.

Le délice de lire leurs échanges donne à imaginer le plaisir de voir jouer ces exquises roucoulades et autres assassines algarades pleines de verve et d'esprit. Alternant les scènes au présent et les flashbacks, le vrai talent de Schmitt est d'avoir construit ses conversations autour de réelles citations. De quoi rendre son texte plus vrai que nature et ressusciter un instant l'incomparable style Guitry.

La pièce (qui me donne autant envie que De Sacha à Guitry par Jean Piat) est à voir au Théâtre Rive Gauche jusqu'au 5 janvier 2013 - 6, rue de la Gaîté - Paris 14 - Réservations 01 43 35 32 31 - M° Edgar Quinet - www.theatre-­rive-gauche.com.

Vous aimerez sûrement :

L'Île des Gauchers d'Alexandre Jardin, Une dernière chose avant de partir & Le livre de Joe & Perte et fracas & C'est ici que l'on se quitte & Tout peut arriver de Jonathan Tropper, En moins bien et Pas mieux d'Arnaud Le Guilcher, Les témoins de la mariée de Didier Van Cauwelaert, Homo erectus de Tonino Benacquista, Demain j'arrête ! de Gilles Legardinier, Le roman de Boddah d'Héloïse Guay de Bellissen, La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli, Cosima, femme électrique de Christophe Fiat,Madame Hemingway de Paula McLain, Accordez-moi cette valse de Zelda Fitzgerald, Ciseaux de Stéphane Michaka...

Extraits :

LE RÉGISSEUR

Ah oui, cocu ! Vous vouliez dire "cocu" ?

SACHA GUITRY (entre ses dents)

C'est ça, répétez-le, si ça vous fait plaisir. Il est certain que ça risque peu de vous arriver...

LE RÉGISSEUR

Ah ! Ne recommencez pas, monsieur Guitry... Germaine n'a pas...

SACHA GUITRY

Chanceux Marcel. Contre l'adultère, l'ingratitude physique se révèle une arme plus efficace que la vertu. Enfin, encore une fois, je ne me moque pas de vous, mon ami, mais de moi. Lorsqu'on épouse une femme jolie, on prend le risque d'être cocu, c'est logique, c'est inscrit dans la police d'assurance. Enfin bref, je l'étais. Le bonheur à deux ne dure que le temps de compter jusqu'à trois.

...

SACHA GUITRY

(...) Avec tout ce que je sais on pourrait faire un livre, tandis qu'avec ce que je ne sais pas on pourrait faire une bibliothèque.

...

SACHA GUITRY

J'ai été réformé.

YVONNE

Pourquoi ?

SACHA GUITRY

Pour cause de rhumatismes.

YVONNE

À votre âge ?

SACHA GUITRY

On a le droit d'être précoce ! J'ai déjà fourni une assez belle carrière de malade. Enfin, les rhumatismes, ça a le mérite de ne pas tuer son bonhomme. C'est un peu comme ma femme : ça énerve, ça fait mal, ça se déplace et ça ne part pas.

YVONNE

Vous parlez mal des femmes...

SACHA GUITRY

Je ne parlais pas des femmes mais d'une seule : mon épouse.

YVONNE

Eh bien, cela ne donne pas envie de vous épouser.

SACHA GUITRY

Qui cela tenterait-il ?

Ils se regardent, troublés.

YVONNE

Et à part ça ? Question santé ?

SACHA GUITRY

Rien à signaler sinon que l'idée que je puisse être malade me rend malade. Je m'affole. Je m'y connais juste assez en médecine pour envisager le pire.

YVONNE

Ah ! Vous êtes un malade imaginaire ?

SACHA GUITRY

Non, un bien-portant imaginaire.

...

SACHA GUITRY

(...) Avant le mariage, c'est les petits mots. Pendant le mariage, c'est les grands mots. Après le mariage, c'est les gros mots.

...

SACHA GUITRY

J'aime tellement la langue française que je considère un peu comme une trahison le fait de cultiver une langue étrangère.

...

YVONNE

(...) Pourquoi m'humilies-tu en courtisant cette Lyonnaise ?

SACHA GUITRY

Il faut bien que je feigne de me lasser de toi afin de pouvoir, plus tard, faire semblant de ne pas te regretter.

Yvonne vacille sous la détresse élégante que révèle cette phrase. Puis elle se ressaisit.

YVONNE

Oh, toi ! Tu es plus grisé par les mots que tu prononces que par ceux que tu écoutes.

...

SACHA GUITRY

On est vieux dès qu'on cesse d'aimer.

20:18 Écrit par charlotte sapin dans Bio/autobiographie, Citation, Culture, Littérature française, Livre, Roman, Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | | Pin it!

15/12/2013

Isadora Duncan de Jules Stromboni & Josépha Mougenot

isadora duncan.jpgEn librairie depuis le 14 mars 2013.

Éditions Naïve - 104 pages

Présentation de l'éditeur : Isadora Duncan c'est la femme sauvage, celle qui peut répondre de ses actes, qui tous découlent d'une vision de la danse qu'elle semble porter depuis l'enfance et mûrir tout au long de sa vie. Célébrant le beau à la manière des Grecs antiques, Isadora Duncan dansait pieds nus, vêtue seulement d'une toge. Cela se passait à l'époque du corset en Europe et du puritanisme protestant en Amérique. Pourtant Isadora Duncan ne le vivait pas comme une provocation, qu'elle semble ignorer, mais comme un acte naturel, celui de la nudité en soi de l'époque hellène. Avant même le droit de vote des femmes, celle-ci s'émancipe et de l'Église et de l'État, en assumant ses maternités hors-mariage. Josépha Mougenot, jeune auteure, et Jules Stromboni, jeune et déjà réputé illustrateur – son Sherlock Holmes chez Casterman fut un succès et son Épouvantail chez le même éditeur est déjà en compétition à Angoulême – se sont réunis autour de leur passion commune pour la figure de cette femme exceptionnelle. L'écriture sensible de Josépha Mougenot et le trait vivant de Jules Stromboni opèrent une sorte de miracle : Isadora Duncan nous parle, racontant une enfance bohême et solitaire, même au sein de sa nombreuse fratrie. Le geste se devine, la voix chante, Isadora est dans le mouvement, au gré de ces pages. Elle ouvre la voie à la future danse contemporaine.

Ma note :

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Album cartonné : 23 euros

Un grand merci à Libfly et aux Éditions Naïve pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir cette bande dessinée dans le cadre de l'opération La voie des indés.

Depuis quelques années, les Éditions Naïve ont lancé la collection Grands destins de femmes dont l'ambition est de mettre en lumière, par le prisme du neuvième art, des portraits de femmes célèbres en s'attachant tout particulièrement à leur enfance et leur jeunesse, genèses souvent méconnues et fondatrices. Après avoir rendu hommage à Françoise Dolto, Virginia Woolf, Diane Fossey et Coco Chanel, c'est au tour d'Isadora Duncan d'avoir sa biographie dessinée. Le résultat, ici fruit du travail combiné de Stromboni et Mougenot, est malheureusement très inégal.

Le dessin est le point fort de cet album. Le trait fluide fait plus qu'honneur au mouvement spontané et à l'harmonie gestuelle de la danse et de la nature, dimensions fusionnelles indissociables pour la danseuse américaine avant-gardiste qui posa les bases de la danse contemporaine. Les tons désuets - bichromie, crayon et lavis - replongent à la perfection dans l'époque fin XIXe / début XXe et leurs variations transmettent avec justesse les atmosphères des instants dépeints.

Le récit, quand à lui, n'est pas à la hauteur de la partie graphique et c'est regrettable. Le choix très classique d'une narration chronologique ne serait pas passé pour un cruel manque d'originalité s'il avait été inspiré et marqué par des émotions à la mesure de la destinée aussi étonnante que tragique de cette figure de proue du féminisme. Mais Josépha Mougenot s'est malheureusement contentée d'un enchaînement succinct de quelques étapes existentielles d'Isadora Duncan, faisant fi de composantes essentielles de la femme comme de l'artiste hors du commun. L'histoire ne se réduit au final qu'à une pâle introduction de la vie dissolue d'un esprit libre et bohème en marge de son temps. Exit donc sa bisexualité, son mariage avec un homme de 18 ans son cadet, les scandales de ses unions libres voire sulfureuses, de ses maternités hors mariages, de sa nudité sur scène ou l'importance de sa contribution révolutionnaire dans l'art de la danse, pour ne citer que quelques exemples. Sans compter les événements dévastateurs marquants de sa vie qui tombent comme des cheveux sur la soupe, réduisant à néant la puissance tragique de la destinée.

Si le concept de la biographie en bande dessinée à le vent en poupe ces dernières années et induit nécessairement un traitement dans les grandes lignes, il y a un pas entre résumer et faire abstraction qui a, ici, été largement franchi. Dommage !

Vous aimerez sûrement :

La tectonique des plaques de Margaux Motin

Dalí par Baudoin

Thoreau La vie sublime de A. Dan et Maximilien Le Roy

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Nietzsche Se créer liberté de Maximilien Le Roy et Michel Onfray

Olympe de Gouges et Kiki de Montparnasse de Catel & Bocquet

En cuisine avec Alain Passard de Christophe Blain

Brassens ou la liberté de Clémentine Deroudille et Joann Sfar

12:21 Écrit par charlotte sapin dans Bande dessinée, Bio/autobiographie, Littérature française, Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | | Pin it!

22/11/2013

La lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson

En librairie depuis le 22 août 2013.culture,citation,littérature,livre,roman,islande,roman épistolaire,biographie

Éditions Zulma - 131 pages

Présentation de l'éditeur : « Mon neveu Marteinn est venu me chercher à la maison de retraite. Je vais passer le plus clair de l’été dans une chambre avec vue plongeante sur la ferme que vous habitiez jadis, Hallgrímur et toi. » Ainsi commence la réponse – combien tardive – de Bjarni Gíslason de Kolkustadir à sa chère Helga, la seule femme qu’il aima, aussi brièvement qu’ardemment, d’un amour impossible. Et c’est tout un monde qui se ravive : entre son élevage de moutons, les pêches solitaires, et sa charge de contrôleur du fourrage, on découvre l’âpre existence qui fut la sienne tout au long d’un monologue saisissant de vigueur. Car Bjarni Gíslason de Kolkustadir est un homme simple, taillé dans la lave, pétri de poésie et d'attention émerveillée à la nature sauvage. Ce beau et puissant roman se lit d’une traite, tant on est troublé par l’étrange confession amoureuse d’un éleveur de brebis islandais, d’un homme qui s’est lui-même spolié de l’amour de sa vie.

Traduit de l'islandais par Catherine Eyjólfsson.

Ma note :

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Broché : 16,50 euros

Ebook : 12,99 euros

Un grand merci aux Éditions Zulma et à PriceMinister pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre dans le cadre des matches de la rentrée littéraire.

Au soir de sa vie, un homme entreprend d'écrire à la femme qu'il a toujours aimée mais dont il a sacrifié la passion sur l'autel de la fidélité à son épouse acariâtre et à la terre de ses ancêtres. Tentative tardive de vivre enfin cet amour impossible ? Nullement et pour bien des raisons... Alors pourquoi cette lettre ?

À la lecture de ce long et poignant monologue, l'on comprend que cette déclaration est davantage l'ultime rétrospective d'un homme sur son existence. Une sorte de confession testamentaire sur ses choix et notamment celui de manquer l'amour de sa vie.

Loin de s'apitoyer sur son sort, le narrateur se livre à une réflexion philosophique sur la vie et les inévitables décisions qui le conditionnent parfois de bout en bout. Alors même que le lecteur est dévasté par cette vie de souffrances, de renoncements et de frustrations, Bjarni parvient à lui faire comprendre ses actes. Parce que derrière tout acte malheureux se cachent aussi, parfois, de bonnes choses.

Au-delà donc du gâchis amoureux, c'est tout l'attachement d'un homme pour son pays, sa terre, ses coutumes, son folklore et pour son métier d'éleveurs de moutons, sa passion pour les bêtes qui transpire de ses mots enflammés. Il dresse une fresque envoûtante de l'Islande, ses paysages, ses légendes, ses paysans, son climat rude qui impose la solidarité entre les êtres. Cet amour-là est si profond qu'il donne, par ses simples mots, à contempler et à ressentir l'Islande comme si l'on y était. Il suscite par son ode à la Nature, à la sensualité, à l'amour, l'envie de (re)voir cette terre si singulière qui semble vivante et vibrante comme une amante.

Peut-on réellement se consoler d'un amour manqué, perdu, par un pays, par une vocation ? Il semblerait qu'en partie mais peut-être Bjarni a-t-il été aidé par la ressemblance entre Helga et l'Islande ou ses brebis dont il ne cesse de comparer les courbes, les tempéraments, la beauté, avec un érotisme parfois cru qui ne peut laisser insensible. Finalement, sa lettre à Helga est un prétexte pour faire revivre un pan révolu de l'Islande, celui de la paysannerie traditionnelle confrontée à la rudesse du climat arctique, isolée et soudée, pétrie de conteries immémoriales entre mer de glace et désert de lave.

Dans ce portrait profondément humain d'un homme simple dont le seul héroïsme fut de rester fidèle à ses convictions et ses racines, Birgisson aborde des thèmes universels tels que l'amour, le sexe, le remord, l'attente, le doute, la peur, la faiblesse, la mort...

Éloignée de tout pathos, cette vie difficile est narrée avec beaucoup d'émotions, d'humour et d'auto-dérision. Prosaïque, son personnage n'en est pas moins éloquent. Tour à tour drôle, triste, poétique ou torride, il est toujours sincère, direct, sans fard, sans concession, sans complaisance, sans pudeur. En deux mots : juste et brillant. Le ton charnel très masculin lui sied à merveille, sans jamais être vulgaire. Le lecteur s'entend murmurer au creux de l'oreille les mots doux et parfois osés adressés à Helga.

La lettre à Helga est le premier roman de Bergsveinn Birgisson. Cette tragi-comédie est tout simplement délicieuse et émouvante et offre un moment de lecture délicat et authentique ; à part. Il suffit de fermer les yeux pour voir l'Islande. Il suffit de voir l'Islande pour voir Helga. Il suffit d'entendre Bjarni parler d'Helga pour savoir l'Amour. Définitivement, une première oeuvre originale et magistrale qui offre un portrait très réaliste et bouleversant de l'homme au crépuscule de sa vie. C'est à n'en pas douter l'une des seules lettres qui ne nous est pas adressée dont on se souviendra pourtant à jamais. C'est beau, c'est réussi, unique en son genre et soutenu par un verbe riche et vibrant.

Véritable best seller dans sa contrée d'origine, ce roman ne cesse de conquérir de nouveaux lecteurs et est traduit dans des langues toujours plus nombreuses. Il a été élu roman de l'année 2010 par les libraires islandais, a figuré dans les sélections 2012 du Prix de littérature islandaise et du Prix Concil's Literature puis a été adapté au Théâtre de Reykjavik. Il a même inspiré une réponse, une Lettre à Bjarni, à un libraire français qui a été transcrite en islandais par la traductrice du livre à son auteur, lequel à répondu au libraire !

Vous aimerez sûrement :

Vous ne connaître ni le jour ni l'heure de Pierre Béguin, Juste avant de Fanny Saintenoy, Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi de Mathias Malzieu, Journal d'un corps de Daniel Pennac, Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel, La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli, La servante du Seigneur de Jean-Louis Fournier, Le café de l'Excelsior de Philippe Claudel, La silencieuse d'Ariane Schréder, Juste avant le bonheur d'Agnès Ledig, Petit art de la fuite d'Enrico Remmert, Les arbres voyagent la nuit d'Aude Le Corff, Mille femmes blanches de Jim Fergus, Ce que je peux te dire d'elles d'Anne Icart, Cosima, femme électrique de Christophe Fiat, Eux sur la photo d'Hélène Gestern, Les chagrins de Judith Perrignon, Les roses de Somerset de Leila Meecham, Le châle de cachemire de Rosie Thomas, Une Île de Tracey Garvis Graves, Beauvoir in love d'Irène Frain.

Extraits :

Tous meurent. Chacun à sa façon. Certains tombent par terre au milieu d'une phrase. D'autres s'en vont paisiblement dans un songe. Est-ce que le rêve s'éteint alors, comme l'écran à la fin du film ? Ou est-ce que le rêve change simplement d'aspect, acquérant une autre clarté et des couleurs nouvelles ? Et celui qui rêve, s'en aperçoit-il tant soit peu ?

(...) Pour ma part, la carcasse tient encore le coup, à part le raideur des épaules et des genoux. La vieillesse fait son oeuvre. Il y a, bien sûr, des moments où l'on regarde ses pantoufles en pensant qu'un jour elles seront encore là, tandis qu'on y sera plus pour les enfiler. Mais quand ce jour viendra, qu'il soit le bienvenu, comme dit le psaume. C'est comme ça, ma Belle ! Bien assez de vie a coulé dans ma poitrine. Et j'ai eu l'occasion d'y goûter - à la vie.

Ah, je suis devenu un vieillard impossible qui prend plaisir à raviver de vieilles plaies. Mais on a tous une porte de sortie. Et nous aspirons tous à lâcher notre moi intérieur au grand air. (...)

Bientôt, ma Belle, j'embarquerai pour le long voyage qui nous attend tous. Et c'est bien connu que l'on essaie d'alléger son fardeau avant de se mettre en route pour une telle expédition. Assurément, j'arrive après la soupe en t'écrivant cette lettre maintenant que nous sommes tous plus ou moins morts ou séniles, mais je m'en vais la griffonner quand même.

...

- C'est elle que tu aurait dû prendre. Et pas une brebis stérile comme moi. C'est elle que tu as toujours voulue, pas moi.

Elle a repoussé l'album. Elle fixait le pied du lit de ses yeux vides. Cela m'a fait mal au coeur pour elle. J'ai senti que j'aimais cette pauvre moribonde, cette femme agonisante qui n'avait pour ainsi dire personne au monde. Il m'a paru que j'avais eu raison de croupir dans mon coin avec elle pendant toutes ces années. Sinon, qui ce serait occupé d'elle ?

...

Oui, voilà-t-il pas que ressurgit en elle le complexe de l'héroïne de saga, cette maudite tare islandaise qui consiste à ne jamais pouvoir se débarrasser du passé ni a pardonner quoi que ce soit.

...

Quel a été l'incident qui, sans jamais avoir eu lieu, a pu susciter le médisance et entraîner des conséquences aussi mauvaises - non, bien pires ! - que s'il s'était vraiment produit ? Peut-on tracer la ligne entre ce qui s'est véritablement passé et ce qui ce serait passé selon les colporteurs de ragots traînant dans les cuisines, mis en verve à grand renfort de café et d'insinuations ? Qu'est-ce qui n'a nullement eu lieu en ce jour de la Saint-Lambert 1939 - tout en se produisant malgré tout dans l'esprit des mauvaises langues ?

...

Dieu sait combient mon âme était réduite à peu de chose, suite à la propagation de ce non-événement. J'étais plein d'amertume de me voir accuser sans avoir pu goûter à la douce et purifiante saveur du crime.

...

Littérature et culture générale semblaient n'être pour elle qu'un luxe superflu qu'on devait avoir honte de s'offrir puisque le temps qu'on y passait était volé au travail.

Plus faits de chair que d'esprit, ils n'étaient pas portés sur les livres, ses aïeux de la vallée de Blöndudalur. Tout ce qu'ils voulaient, c'était trimer.

...

Tous les hommes font des fautes. Sinon ils ne seraient pas des hommes.

...

Mais ces bains glacés ne produisaient que l'effet inverse. Je ne reprenais mes esprits qu'après m'être masturbé comme un forcené, ce dont j'avais honte ensuite car j'avais toujours l'impression d'être observé, de faire quelque chose de mal. Pourquoi avoir de telles pensées ? Beaucoup plus tard, je me suis rendu compte que les gens cachés dont je sentais la présence étaient évidemment ces êtres surnaturels qui hantent la falaise de Fólkhamar surplombant le ruisseau. Ça doit les amuser de voir notre misérable espèce se branler. On leur fait sans doute pitié, esclaves que nous sommes du désir.

...

Il n'y a sûrement que moi par ici qui sache où se trouvent les Mamelons d'Helga et, à ma mort, j'emporterai ce lieu-dit dans la tombe. Ces éminences, sur le versant sud de la butte de Gongukleif, sont comme le moulage terrestre de tes seins, en plus grand bien sûr, mais leur forme - cette pente douce en dessus et le renflement abrupt en dessous - a dû être modelé sur ta gorge par les mains mêmes du Créateur. Combien de fois ne me suis-je couché là, sur les Mamelons d'Helga, dans la brise solaire de sud-ouest, la tête entre tes seins, avec l'impression d'être au creux de tes bras.

...

Je n'avais jamais rien vu de si beau. Et j'avais attendu si longtemps pour le voir.

(...) Ça ne s'est jamais passé. Ça n'a jamais eu lieu. C'est ainsi que mon âme a réagi aux sollicitations de la chair. À corps docile, âme pénitente ! Personne ne devait savoir que la rumeur était fondée.

...

Malgré leur pauvreté, Sigrídur et Gísli furent toujours liés par une tendre affection. Une visite chez eux ne manquaient pas d'évoquer le vieux couple de fermiers qui avait tiré le diable par la queue sur la lande pendant quarante ans, dans Lumière du monde de Laxness. Ils étaient comme une seule et même personne dans deux corps distincts. On dénigre les fermes les plus ingrates à exploiter en les déclarant loin de la civilisation ; se pourrait-il qu'on y trouvât, comme par hasard, plus de civilité qu'ailleurs ?

...

Et puis elle a pris fin brusquement.

La saison des amours de ma vie.

...

Je me souviens avoir dit que les sociétés humaines étaient comme les pommes. Plus elles sont grosses, moins elles ont de goût.

...

Croire au progrès et se l'approprier est une chose, mais c'en est une autre que de mépriser le passé. Les vieilles fermes ont toutes disparu à présent, parce qu'elles rappelaient aux gens le froid, l'humidité et ce qu'on appelle cruellement le mode de vie des culs-terreux. Mais quelle est la culture de ceux qui parlent ainsi ? C'est quand les gens tournent le dos à leur histoire qu'ils deviennent tout petits. Ça n'a pas été une mini-révolution quand le téléphone et la radio sont arrivés dans les campagnes et que fgrand-mère Kristín a demandé, le doigt pointé sur le poste de TSF, comment c'est-y qu'on faisait pour mettre un homme entier dans une aussi petite boîte. Elle affirmait aussi, avec plus de justesse, que tout ce qui se disait au téléphone n'était que menteries qu'il ne fallait point croire. Et même si l'on vante les mérites du poste récepteur et des bulletins météo, le fait est bel et bien qu'on ne se rappelle rien ou presque de ce qui sort de l'appareil. En revanche les lectures édifiantes à la maisonnée, tirées des Psaumes de la Passion ou du recueil de paraboles de Vidalín, restent gravées dans la mémoire, de même que l'expression du lecteur, le timbre de sa voix, les soupirs qui l'accompagnent et les commentaires qui suivent. Et la vérité n'est-elle pas sortie de la bouche du père Vidalín quand il a dit qu'il est facile d'entraîner une bonne nature au mal mais difficile d'amener la mauvaise au bien ? La TSF est arrivée et Vidalín est mort - comme a dit Bárdur de Stadur.

Ce dont on se souvient le mieux, ce sont les réunions, par exemple sur le terre-plein de la Coopérative ou bien chez nous, à la Société de lecture, où l'art du récit avait ses envolées. À présent les gens ne se parlent plus, ne se réunissent plus ! Et de bons conteurs d'histoires, on n'en trouve plus nulle part.

...

Je bricolais des tas de choses de mes mains. (...) Les foyers d'aujourd'hui sont sacrément pauvres du point de vue de notre culture. Les objets qu'on y trouve viennent des quatre coins du monde, le plus souvent sans la moindre indication de leur lieu d'origine. Or quelle est la différence entre un objet fabriqué maison et un autre qui sort de l'usine ? Le premier a une âme et l'autre non. Car celui qui fait quelque chose de ses mains laisse dans son ouvrage une partie de lui-même.

...

Bien sûr, à mieux considérer les choses, je ne sais plus quel est le pire, de mon entêtement à croupir ici ou de ton orgueil.

...

Je me souviens du temps où les fermiers pensaient par eux-mêmes, pas d'accord du tout avec cette pensée venue du sud, selon laquelle la vie serait dérisoire comme le sort d'un homme obligé de hisser une lourde pierre au sommet d'une montagne pour la voir dégringoler et recommencer à la coltiner.

C'est de la pure connerie, a dit le vieux Gislí de Lækur. Ce n'était pas du tout comme ça. Il fallait plutôt considérer que c'était dans la nature humaine de transbahuter des pierres sur les hauteurs pour les caler solidement au sommet et en entasser d'autres tout autour en un beau cairn qui servirait de point de repère. Ce que souhaitait l'homme, c'est ériger un monument à son labeur. Un autre philosophe, qu'on lisait en langue danoise, prétendait que le problème existentiel de l'homme résidait dans le fait qu'il lui fallait sans cesse faire des choix dans ce bas monde et que c'était ça la source de son malheur. Je me souviens que Josteinn demanda alors de sa voix lente et enrouée qui faisait penser à un appel lointain venu de la lande, si le pauvre homme devait réfléchir longtemps chaque matin pour savoir s'il allait choisir du pain ou des pierres pour son petit déjeuner.

(...) Les discussions étaient de cet ordre. Il s'agissait-là d'hommes qui avaient eux-mêmes forgé le sens qu'ils donnaient à leur vie ; ils avaient l'intelligence dont la nature les avait dotés car aucune école ne leur avait inculqué comment penser. Ils pensaient tout seuls. Les hommes comme ça ont disparu aujourd'hui et je doute fort qu'on en élève de semblables à Reykjavik par les temps qui courent.

...

Ici, à la campagne, j'ai eu de l'importance. Et si ce n'est qu'une idée, au moins aurai-je eu l'impression d'en avoir. Voilà une différence qui compte. (...)

Ça ne les dérange pas, les gens des villes, de n'être pas en prise avec le monde, d'être insensibles et amorphes et de chercher la consolation dans la drogue ou l'adultère ; d'avoir seulement à se demander s'ils doivent se supprimer, ou pas. Ou bien attendre un peu. Y a-t-il rien de plus terrible que d'attendre que la vie s'écoule ? Au lieu de mettre la main à la pâte et d'amasser des vivres. Et puis ils composent des poèmes et écrivent des romans sur la froidure et la solitude de la ville. Pourquoi donc ont-ils quitté la campagne ? Qui les en a priés ? Si la vie toute entière n'est que fiction, comme ils disent, n'y avait-il pas plus de vitalité, plus de bonté dans les prés, une clarté plus intense et un sentiment de liberté plus vif dans l'atmosphère d'ici ? Tu sais, Helga, j'ai entendu dire que d'anciens poètes du temps des Grecs et des Romains ainsi que de grands philosophes et des sages du monde comparent la vie au rêve et à la fiction. Mais chez nous, pas la peine de cherche midi à quatorze heures. On trouve la même sagesse en se tournant vers sa grand-mère qui, sans savoir lire ni écrire, pouvait réciter un poème dont elle ignorait l'auteur, et qui n'avait jamais été jugé digne d'être couché par écrit.

La vie n'est que transe et rêve,

calme plat et dur ressac,

écueil et courant rapide,

tempête, neige et brouillard.

Avec fleurs et soleil aussi.

Mais derrière les hautes montagnes -

personne n'est encore allé voir.

Je ne veux pas dire que tout est tellement merveilleux par ici, ni que les gens sont des anges. Bien sûr, ici il y a les ragots, la jalousie, et toutes sortes de conneries qui vont avec l'espèce. Mais ces gens-là vous dépanneront d'un pneu de tracteur en cas de besoin.

...

L'amour ne se réduit pas au romantisme citadin où il s'agit de trouver la seule, la vraie qui comblera votre âme jusqu'à la faire déborder et dégouliner telle une pompe intarissable. L'amour est présent aussi dans cette vie que j'ai menée ici, à la campagne. Et quand je l'ai choisie pour la vivre sans regret, j'ai appris que l'homme doit s'en tenir à sa décision, la conforter et ne pas en démordre - c'est ainsi que l'amour s'exprime.

...

Oui, le vieux refrain populaire, je l'ai vécu, ma chère Helga, et toi aussi peut-être :

L'amour le plus ardent

est l'amour impossible.

Mieux vaut donc n'aimer personne.

...

Tout arrivait trop tard - tout était passé. Mon âme essorée n'avait plus de mots. Le pire n'était pourtant pas la souffrance ou, comment dire, l'incapacité de rien sentir, mais la solitude dans tout cela. (...) Le pire dans la plus grande affliction, c'est qu'elle est invisible à tous sauf à celui qu'elle habite.

19:27 Écrit par charlotte sapin dans Bio/autobiographie, Citation, Culture, Littérature islandaise, Livre, Roman épistolaire, journal | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | | Pin it!

12/09/2013

Rentrée littéraire : Manhattan volcano de Pierre Demarty

En librairie depuis le 23 août 2013.manhattan volcano.jpg

Fragments d'une ville dévastée

Éditions Les Belles Lettres - 124 pages

Présentation de l'éditeur : Hanté par les lettres de Pline sur l'éruption du Vésuve qui détruisit Pompéi, Manhattan Volcano est un récit du 11-Septembre tel que l’a vécu un jeune Français parti à la conquête de la ville de ses rêves et soudain confronté, en même temps qu’au prodige des espaces américains, au brouillard des cendres et de la terreur. Errant dans les rues et les ruines de New York, depuis le vif de l’évènement jusqu’à aujourd’hui même, Pierre Demarty tente de raconter l’irracontable et, ce faisant, interroge la valeur de la mémoire, sa véracité, ses méandres, ses impasses. Album de choses vues, chronique d’une mythologie intime et de son deuil impossible, ce témoignage, loin de tout requiem, est une ode à la plus volcanique des cités de notre temps. Pierre Demarty est né en 1976. Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé d’anglais, il est aujourd’hui éditeur et traducteur. Récompensé en 2012 par le prix Maurice-Edgar Coindreau pour sa traduction des Foudroyés de Paul Harding, il a également traduit Joan Didion, J.K. Rowling ou encore William T. Vollmann. Manhattan Volcano est son premier livre.

Ma note :

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Broché : 11 euros

Un grand merci aux Éditions Les Belles Lettres pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

Au lendemain de la douzième commémoration des attentats du 11 septembre 2001, pourquoi ne pas poursuivre le travail de mémoire en se plongeant dans un petit ouvrage passé inaperçu en cette période de profusion littéraire ? D'autant plus inaperçu que son micro-format et son design très discret n'ont rien de tape-à-l’œil. Sans compter que son prix n'en fait pas vraiment un produit d'appel.

Pourtant, il serait dommage de passer à côté.

D'une part, parce que l'on a beau croire que tout a été dit et écrit mille fois sur le sujet, Pierre Demarty relève le défi d'offrir un éclairage tout à fait singulier sur cet événement qu'il a vécu au plus près : décidé à élaborer une thèse qu'il n'écrira finalement jamais, trop happé par cette ville qu'il a tant fantasmée, Demarty a intégré l'Université de Columbia en août 2001, quelques semaines seulement avant l'effondrement du World Trade Center...

D'autre part, parce que Manhattan volcano inaugure la nouvelle collection TIBI (« pour toi », « à toi » en latin) des Éditions Belles Lettres dont le parti-pris est l'art du bref faisant le lien entre présent et Antiquité. Puisque tous les sujets ne méritent pas de longs discours et parce qu'en matière de formes courtes les Anciens en savaient long et ne manquaient ni d'imagination ni d'audace, TIBI invite des auteurs contemporains à se prêter à un exercice de style audacieux : écrire des micro-textes, élégants et légers, sur les mille et un tracas et plaisirs du quotidien en s'inspirant directement de textes antiques. De délicieux dialogues, éloges, épigrammes, satires, fables, lettres, diatribes et autres métamorphoses en perspective que ne manqueront pas d'apprécier amoureux du verbe et autres férus d'histoire au sens large comme au sens littéraire...

Enfin, parce que ce texte, première production personnelle de l'auteur ayant jusqu'alors œuvré à la diffusion de la littérature anglo-saxonne en qualité de traducteur, prouve, si besoin était, que les passeurs de la littérature d'ailleurs sont avant tout des écrivains à part entière.

L'exercice de style auquel s'est habilement prêté Pierre Demarty est ici épistolaire. Faisant lien entre les lettres de Pline le Jeune sur l'éruption du Vésuve et la destruction de Pompéi le 24 août 79 (dont on retrouve les extraits en fin d'ouvrage) et les lettres fictives que lui-même aurait pu écrire à ses proches sur son expérience immédiate autant qu'éloignée du 9/11, il prouve le continuum émotionnel de l'homme face à la tragédie, à vingt siècles de distance, en faisant se télescoper les mots. En imaginant les lettres qu'il aurait pu écrire à chaud comme à quelques années d'intervalle de sa propre expérience et en y intégrant les mots de Pline, il invite ce dernier au vingt-et-unième siècle et métamorphose le Ground Zero de 2001 en éruption volcanique, entremêlant les impressions, les émotions, les réminiscences et autres réflexions du spectateur de l'impensable tumulte. Une universalité affective qui s'impose au lecteur, lui faisant retrouver immanquablement les ressentis de ces instants malheureusement inoubliables... Une plume tout autant qu'une collection prometteuses.

Ils en parlent aussi : Librairie Guillaume Budé, Claro.

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Rescapé de Sam Pivnik

Extraits :

Tu me demandes comment c'était.

Me croiras-tu si je te dis que je ne me souviens de rien ?

Tu veux savoir comment c'était, tu veux qu'avec des mots j'exhume des cendres, et que des cendres mêlées aux mots, comme d'un brouet d'enchanteur, jaillissent des mondes perdus, l'Atlantide fabuleuse d'un carnage qu'on t'a déjà tant de fois conté, tant de fois que tu as fini par ne plus y croire, tant de fois que tu n'as plus que des légendes auxquelles te raccrocher, mais chacun épaississant si bien le mystère des précédentes que toutes - ainsi amoncelées, enchevêtrées les unes aux autres comme les décombres de ces jours-là, tantôt fumeuses, tantôt calcifiées, pétrifiées dans la gangue des cent milliards de mots qu'on a déjà déversés en tombereau sur le cadavre, à l'en étouffer pour de bout et l'exorciser sans doute -, toutes les légendes, plutôt qu'à l'éclairer, conspirent à ramener sur ce jour fameux le voile de la nuit, de l'obscur et de cet effroi très particulier qui naît de l'incompréhensible.

Tu ne comprends pas, dis-tu, et voudrait comprendre. Comprendre quoi ? Savoir quoi ? Ne sais-tu pas tout déjà ? N'as-tu pas, comme tout le monde, vu cent fois, mille fois, les images ? Aucun cataclysme ne fut jamais si bien, si immédiatement documenté : ce fut, tu t'en souviens aussi bien - mieux encore, peut-être - que si tu l'avais toi-même vécu, un monumental amas d'images et de mots, plus encore d'images et de mots qu'il ne flotta de copeaux de chair et d'acier calciné dans le ciel sale de Manhattan ce matin-là, douze années ininterrompues de mots et d'images, amalgamés en un suaire cendreux où n'a toujours pas fini de se vautrer, insatiable, notre obscénité mémorielle - franchement, que veux-tu d'autre, de plus ?

...

Les ultimes rayons du soleil sont venus mourir sur les facettes scintillantes du Chrysler (de toutes les tours, ma préférée : une fusée de freakshow échouée dans le grand cirque lunaire de la ville, amarrée à vie au centre du cratère des buildings, mais roide encore d'orgueil et de beauté fardée, aristocrate, extravagante comme une aïeule), et la dernière lueur du jour s'est effondrée en une pluie d'étoiles le long de ses parois rendues aux ténèbres. Pour un peu, je l'aurais applaudie : ici, même les astres sont de vieilles divas adorables qui se donnent en spectacle et cabotinent jusqu'à leur dernier souffle. L'un après l'autre, alors, les gratte-ciel, semblables à une paisible harde de centaures, se sont assoupis debout dans leur lit de néons, caressés par une nuit qui semblait venir à regret.

...

Il faut quelque seconde

Pour efface un monde.

Michel Houellebecq

...

Pardonne-moi ces quatorze jour de silence. Je ne trouvais pas les mots : eux aussi s'étaient écroulés ; écrasés sous le linceul de chaux vive dont la catastrophe a drapé la ville dans son sillage, ils gisaient, épuisés, sans plus de souffle, et je vois chacun ici, depuis, lutter avec un acharnement plein de douleur et de dignité théâtrale pour les ranimer, les arracher, un par un, au magma du néant.

C'est qu'on s'extirpe difficilement du silence qui suit un tel fracas.

...

(Cela restera toujours un grand mystère pour moi, cet instinct irrépressible qu'on a de se précipiter vers les carnages, quand on devrait les fuir ; de ralentir, sur l'autoroute des belles vacances, dès qu'on a humé, derrière le paravent hypnotique des gyrophares attroupés, la présence de la mort, la promesse d'un spectacle de chromes et de corps enchâssés. Par quelle bizarrerie peut-on avoir envie de voir des choses pareilles ? Et qui, cependant, possède la faculté de s'y soustraire ? Je ne connais personne qui sache ne pas céder à la tentation de regarder l'irregardable, personne, devant un charnier, qui soit capable, en toute bonne foi, de détourner les yeux. - La laideur du monde est irrésistible.)

...

J'ai vu dans des amphithéâtres des professeurs au rire hier tonitruant et à la faconde extraordinaire incapables de prononcer le moindre mot pendant plusieurs minutes devant un parterre d'étudiants au visage rougi qui braquaient sur eux, lèvres tremblantes, des regards d'enfant perdu les implorant de leur expliquer à quoi rimait le monde.

...

Nos vies continuent, idiotes, inévitables, et c'est comme un affront au chagrin, une honte qu'on préfère passer sous silence plutôt que de la laisser souiller la très grande, très précieuse pureté du malheur. Marcher dans la rue, parler du beau temps et de la pluie, payer une facture, faire la queue au deli du coin, lire, rire, dormir, rêver peut-être : il va falloir "après ça", réapprivoiser la banalité de nos existences. Et si l'on n'entend dans toutes les bouches qu'un seul refrain - "Plus rien ne sera jamais comme avant" -, martelé avec une gravité enivrée d'elle-même qui cache mal son intranquillité, c'est bien parce que c'est tout l'inverse qui est vrai, et que chacun ici pressent qu'il faudra bien au contraire, évidemment, inéluctablement, que tout soit bientôt comme avant - à quelques variations près, quelques retouches opérées dans le paysage, dans l'histoire, et dans nos souvenirs.

...

Et j'ai vu aussi des gens exploser de fureur devant ces grandes mises en scène d'affliction collective, trépigner, s'esclaffer, dresser haut le doigt pour dénoncer la mascarade de la bien-pensance, s'insurger contre l'orgueil victimaire, s'indigner d'une débauche de tristesse en toc, j'ai vu de grands esprits ahaner bave aux lèvres les banalités les plus hargneuses sur le déclin inauguré de l'empire et autant de petits malins se goberger de cette apocalypse de pacotille, j'ai vu des rixes éclater entre des gens qui n'étaient pas d'accord mais on ne sait pas sur quoi ni à quoi bon, comme si de pareils cataclysmes pouvaient être sujets à débat, j'ai entendu les imbéciles malheureux qui se croient pleins d'audace s'émerveiller de la "beauté" su spectacle des tours détruites, ceux qui criaient "bien fait !", ceux qui relativisent, ceux qui haussent les épaules, j'ai vu gesticuler tous ceux-là qui voudraient étouffer, à force de bruit et de bêtise, la terreur muette qui vient de nous enfoncer ses griffes dans la nuque et promet de ne pas nous lâcher de si tôt.

...

En quatorze jour, combien de fois as-tu déjà vu repasser cette séquence ? Combien de fois les tours ont-elles, sous tes yeux, ressurgi du brouillard, immaculées, ressuscitées par la grâce magique et mensongère du temps rembobiné sur trame ? Et pourquoi, sinon pour mieux les voir tomber encore, et encore, et encore ?