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  • Enig Marcheur de Russel Hoban

    enig marcheur.jpgÉditions Monsieur Toussaint Louverture - 289 pages

    Présentation de l'éditeur : Dans un futur lointain, après que les feux nucléaires aient ravagé le monde - le Grand Boum -, ce qui reste des hommes est retombé à l'âge de fer, leur survie sans cesse mise en péril par les chiens mangeurs d'hommes et les autres clans. La gnorance, la preuh et les superstitions ont pris le pouvoir. La langue n'est désormais plus qu'un patois menaçant et vif dans lequel subsiste par fragments les connaissances du passé. C'est là qu'Enig Marcheur, douze ans, va prendre la décision inédite de coucher par écrit les aventures hors normes qu'il mène à la poursuite de la Vrérité en revenant sur les pas des hommes à l'origine du Sale Temps. Road-moavie monty-pychonesque, Enig Marcheur est avant tout une oeuvre profondément humaine qui s'interroge tout à la fois sur la survie, les croyances, la politique, la manipulation et l'espoir. Raconté avec les mots d'un enfant dans la seule langue qu'il connait, ce livre propose un voyage intimiste d'une rare intensité dans des contrées menaçantes. Publié pour la première fois en 1980, qualifié de chef d'oeuvre, de livre culte et classique, ce roman post-apocalyptique, défi de traduction à la croisée des univers de Vonnegut, Pynchon, Self et McCarthy, est pour la première fois proposé en parlénigm.

    Ma note :

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    Broché : 20 euros

    Un grand merci aux Éditions Monsieur Toussaint Louverture pour m'avoir offert la possibilité de découvrir ce livre hors norme.

    Avant de lire Enig Marcheur, je pensais, comme à n'en pas douter nombre de lecteurs, qu'il n'y avait que deux sortes de livres : ceux que l'on a aimés, dont on se souviendra et ceux que l'on n'a pas appréciés, que l'on a peut-être même pas finis et que l'on oubliera. Une dichotomie à laquelle on peut ajouter une subdivision si l'on prend en compte la portion non négligeable de livres qui nous ont fait passer un agréable moment mais dont on ne garde au final pas le moindre souvenir.

    Enig Marcheur m'a fait prendre conscience de l'existence d'une autre catégorie de livres. Ceux qui, indifféremment à la perception, à l'appréciation, s'ancrent dans les souvenirs de manière indélébile. Qu'on les adore ou qu'on les déteste, qu'on les lise du début jusqu'à la fin ou qu'on ne fasse que les effleurer, jamais, ils ne sortent jamais plus des esprits qu'ils ont touchés. Ils restent définitivement gravés en mémoire.

    Mais alors, pour quelles raisons des livres tels Enig Marcheur s'inscrivent-ils dans les annales littéraires ? Tout simplement parce qu'il s'agit de véritables Objets Littéraires Non Identifiés. Des livres absolument conceptuels qui, sans forcément révolutionner les Lettres, marquent en avant et un après.

    Sur le fond, Enig Marcheur n'a ainsi rien d'excessivement original : un roman d'anticipation post-apocalyptique - un de plus -, une quête initiatique - nullement la première -, une critique de l'Homme et des sociétés - déjà vu ! Rien donc ne semble différencier ce roman des autres du genre. Et pourtant. Si Enig répond dans les grandes lignes aux classiques, sa forme, elle, est bien unique.

    Russel Hoban a su faire de son roman une création digne de l'OuLiPo, un livre original écrit de bout en bout dans une langue artificielle : le parlénigm. Car qu'on se le dise, la langue, à l'instar de l'humain, n'est nullement figée dans le temps ni dans l'espace. Le vieux Français ou encore le langage SMS suffisent à le prouver.

    Si ce sabir semble a priori sceller l'impénétrabilité du roman, l'adaptabilité - faculté dit-on première de l'homme - prend vite le pas et l'oeil fait très rapidement la mise au point. La langue hors norme devient quasi instantanément naturelle.

    Alors certes, la lecture est tout de même un brin plus ardue et nécessite un effort de concentration spécifique. Mais si l'on lit incontestablement plus lentement qu'habituellement, on le lit bel et bien ce parlénigm ! Saluons d'ailleurs la prouesse du traducteur !

    L'on pourrait penser que le message nécessitant l'invention d'un dialecte est pour le moins crucial. Mais, comme énoncé ci-dessus, le fond d'Enig n'a pas vocation à bouleverser l'ordre établi. Simplement à rappeler à l'homme qu'il court à sa perte et que si l'occasion lui était donnée, il recommencerait certainement encore et encore, il reproduirait sempiternellement les mêmes erreurs (guerre, nucléaire, pouvoir, conquête...). Fatalisme ou réalisme ? A tout le moins, désespérant...

    Ce qui serait vraiment révolutionnaire serait la prise de conscience... Mais cela signifierait que l'homme n'est pas naturellement mauvais... Improbable, n'est-il pas ?

    Quoiqu'il en soit, l'expérience d'Enig Marcheur vaut vraiment le coup d'oeil, ne serait-ce que pour voir si l'on est bien capable de le prendre ; le coup.

    "C'est un livre sur l'illusion du progrès, un livre sur ce rêve humain et confus qu'est l'Histoire, un livre sur les différentes facettes de la conscience. C'est un livre grandiose, un livre exigeant, un livre déstabilisant." Will Self

    Ils en parlent aussi : Les voltés anonymes, Racines, Laure, Joël, L'ivre mot, .

    Vous aimerez sûrement :

    Là où vont nos pères de Shaun Tan

    Peste de Chuck Palahniuk

    Lunerr de Frédéric Faragorn

    Enfants de la paranoïa de Trevor Shane

    Extraits :

    Ce n’est pas un livre sur le passé travesti en roman sur l’avenir. C’est un livre sur l’illusion du progrès, sur ce rêve collectif et confus que l’humanité nomme «Histoire», sur ce que pourrait être la conscience. (Préface de Will Self)

    ...

    Elle m'a chanté ça à l'oreille en suite on est partis de jambon l'air en ho du poss de garde. Elle été la plus vieille de notre foul mais sa voyx été pas vieille. Du coup le ress d'elle a semblé jeune un moment. C'été une froa nuyt mais ça a chauff dans ce sac a pionce.

    ...

    Bon je peux pas être sûr si j'avais la moindr de ces ydées à l'espryt àvant qu'elle m'en parl mais depuis on diré que ça a tout jour été là. On diré que j'ai tout jour pensé à cette chose en nous qui nous pense mais qui pense pas comme nous. Notre vie en tiers est une ydée quon a pas pensé on sait pas nonplus ce que c'est. Tu parles d'une vie.

    C'est pour ça que final ment j'en suis venu à écrire tout ça. Pour penser à ce que l'ydée de nous purait être. Pour penser à cette chose qu'est en nous ban donnée et seulitaire et ivrée à elle même.

    ...

    Je pense que ça fait pas de diff errance par où on des bute quand on narr une chose. On sait jamais où ça a des butté vrai ment. Pas plus qu'on sait où on a des buté soi même. On peut bien çavoir le lieu et le jour et l'heure du jour de sa naissence. On peut même çavoir le lieu le jour et l'heure où on a été eu. N'en pêche ça veut rien dir. On sait pas pour au temps où on a des buté.

    ...

    Les ptits Môm zantant en conrt bas. Jouant à la Meute Noire :

    Plaie Lune Plaie Lune

    Plaie Lune ta la frouss

    Suiveuri Suiveurou à tes trouss

    Ou hou hou Youp Yarou

    Suiveuri Suiveurou suiveur jusqu'où

    S'ils te trappent tu sais

    Tu seras en gloupsé

    ...

    L'en demain matin en me rveillant j'ai a 1/2 cru que peu dêtre ça avété un rêve. Comme quand quelq chose de rible rive dans un rêve en suite tu te rveilles et cété rien quel soulâge ment. Mais quand eum suis rveillé à fond cété bien là. Non pas que cété si très rible mais cété pas rien non plus.

    ...

    Jai fait entrer Lecouteur et l'ai couvert avec son sac à pionce en suite je l'ai peu lotoné au mi lieu de tous les chiens mouillés. Au chauff et tout confor en plus la schlingue c'été quelq chose qui pouvé te des foncé même pas bsoin de fhumer. Au bout d'un tant eum suis dit quil y avé peu dêtre aussi une aurt odeur là dedans mais j'ai papu dire ce que cété. J'ai comptine hué à radariser tentif un long long tant en suite eum suis dit que j'allé moi aussi me prendre un peu de somnol.

    ...

    Couac tu cherch tu en trouvveras jamais le des buts c'est pour ça que tu riveras tout jour trop tard. La seule chose que tu trouvveras cest la fin des choses. Couac il rivera ce sera  ce que tu voulé pas qu'il rive. Touss qui rivera pas ce sera ce que tu voulé qui rive. A toi de choizir à ta guiz tu auras ce que tu veux pas.

    ...

    De fil en aiguille, ce langage vernaculaire avec lequel je me suis retrouvé a fini par me sembler parfaitement plausible ; la langue n'est pas un monolithe, et les mots charrient souvent des sens tombés depuis longtemps en désuétude. Le langage n'Enig n'est au fond qu'une version effondrée et tordue de l'anglais classique, si bien qu'en prononçant à voix haute et avec un peu d'imagination le lecteur devrait être capable de le compendre. Techniquement parlant, cela correspond bien à l'histoire car cela ralentit le lecteur au rythme de compréhension du héros. (Postaface de Russel Hoban)

  • Enfants de la paranoïa de Trevor Shane

    Editions Michel Lafon - 363 pagesles enfants de la paranoia.jpg

    Présentation de l'éditeur : Règle un : on ne tue pas les innocents. Règle deux : on ne tue pas les ennemis de moins de 18 ans. Depuis des siècles une guerre clandestine, ignorée du commun des mortels, oppose deux anciens clans qui se déchirent au nom du Bien et du Mal. Des deux côtés : des assassins endoctrinés et entraînés dès leur plus tendre enfance à haïr et détruire le camp adverse. Joseph, vingt-trois ans, est l'un de ces tueurs d'élite. Il ne connaît qu'une réalité : tuer ou être tué. Mais alors qu'il retrouve ses deux plus proches amis pour quelques jours de vacances dans le New Jersey, il tombe dans une embuscade. Echappant de peu à ce piège mortel, il est envoyé en mission à Montréal où il rencontre Maria, une jeune innocente de dix-sept ans. Pour la première fois, Joseph découvre l'amour... et le doute. S'il veut protéger la femme qu'il aime, il doit abandonner la vie qu'il a toujours connue et trahir ses frères d'armes. Osera-t-il transgresser les règles ?

    Merci aux Editions Michel Lafon de m'avoir offert la possibilité de découvrir cette saga.

    Ce roman trompeur m'a surprise à plus d'un titre.

    Pour commencer, ne faites pas les mêmes erreurs que moi. Primo, ne vous fiez pas à la couverture aux allures de roman jeunesse, il n'en est rien. Je dirais de ce livre qu'il n'est pas conseillé à des lecteurs de moins de 16 ans.

    Segundo, ne pensez pas que vous obtiendrez le fin mot de l'histoire en refermant la couverture. Aucune indication en jaquette, pas plus qu'en postface et pourtant, il s'agit bien du premier tome d'une trilogie - même s'il serait concevable que l'histoire s'en tienne là malgré les interrogations laissées en suspens.

    Enfin et surtout, ne croyez pas que vous allez vous embarquer pour un thriller manichéen s'appuyant sur le cliché de l'opposition entre le bien et le mal même si le choix des prénoms des protagonistes (Joseph, Maria, Christopher) laisse un peu à désirer. L'histoire n'est ni gentillette, ni banale.

    Ces points étant éclaircis, je dirais que le plus surprenant de ce roman est bien sa qualité.

    Enfants de la paranoïa est un récit oppressant et sombre qu'il est difficile de lâcher tend il vous prend aux tripes dès les premières pages. Ecrit sous forme de journal, il nous fait suivre le parcours du "soldat" d'une guerre dont les tenants et les aboutissants sont obscurs tant pour le lecteur que pour ceux qui la mènent et la subissent. Tout au long de la lecture, on s'interroge sur le bien-fondé du combat en avançant au rythme angoissant du tueur. Grâce un subtil mélange de suspens, de violence et de romance, l'auteur nous plonge dans une chasse à l'homme prenante parfaitement rythmée. La narration est servie par une écriture soignée et fluide, simple et efficace. Les personnages sont attachants même si l'ambiguïté demeure sur leur réelle bonté. L'atmosphère très noire, très fataliste, sans note d'humour pour alléger l'ambiance, permet de ressentir au plus prêt les doutes, les angoisses et la paranoïa des personnages. Les forts sentiments suscités font froid dans le dos et coupent le souffle. L'auteur relève ici le défi d'en dire assez pour nous impliquer avec force dans l'histoire sans en dire trop pour que les tomes suivants soient à la hauteur de ce premier opus. Ce qu'on ne peut qu'espérer...

    Le plus de cette lecture entre polar et fantastique est d'offrir deux niveaux de lecture. L'on peut se contenter de l'aventure bourrée de suspens, de l'histoire palpitante de survie sanglante. Mais l'on peut également passer au-delà de l'intrigue et lire une véritable critique de notre société. L'auteur, par ses partis pris, fait de son roman une allégorie sartrienne selon laquelle l'enfer, c'est les autres. Il dénonce métaphoriquement avec beaucoup de justesse l'absurdité de la violence, le fait que les soldats de toutes les guerres, de tous les camps, sont persuadés de se battre pour la justice, sans trop savoir laquelle. Il met également en évidence la manipulation des gouvernements qui utilisent la paranoïa, la peur et le désir de vengeance pour conserver leur pouvoir et la paix intérieure. Il critique magistralement notre époque avec ces guerres sans réelles valeurs, ces régimes manipulateurs et ces combattants fanatiques endoctrinés. Et surtout, il fait l'apologie du doute comme clé de la liberté - au moins morale.

    En bref, j'ai adoré le rythme, le crescendo brillamment opéré et le final explosif qui m'a laissée abasourdie. Je n'ai qu'une hâte, c'est d'avoir les deux autres tomes. Mais comme pour toute saga, il faut s'armer de patience...

    A noter que les passionnés pourront continuer l'aventure en jouant aux enfants de la paranoïa sur l'Appstore. Souhaitons que cette petite application ingénieuse très bien marketée évolue au cours des sorties des prochains tomes de la trilogie.

    Extrait :

    - J'ai envie de toi, ai-je dit en te relevant et en t'embrassant.

    Puis je t'ai soulevée dans mes bras et je t'ai emportée dans la chambre. J'étais décidé à reprendre le dessus, mais tu l'étais encore plus à me conquérir. Nous sommes tombés sur le lit. J'ai essayé de me glisser entre tes jambes. Tu as déjoué ma manoeuvre, et tu m'as chevauché, les mains sur mon torse. J'ai saisi ta poitrine entre mes mains, passé mes lèvres et ma langue sur tes seins. Tu as étouffé un cri. Je voulais te regarder dans les yeux, mais je ne pouvais empêcher mon regard d'errer sur ton corps. Tu avais la peau pâle, mais sans défaut. Haletante, cambrée, tu étais là, nue devant moi. Si ton but était de me posséder, de me marquer à jamais comme ta propriété, il aurait été atteint, si je n'avais déjà été marqué à ton fer.

  • Un été sans les hommes de Siri Hustvedt

    un été sans les hommes.jpgEditions Actes Sud / Leméac - 216 pages

    Présentation de l'éditeur : Incapable de supporter plus longtemps la liaison que son mari, Boris, neuroscientifique de renom, entretient avec une femme plus jeune qu’elle, Mia, poétesse de son état, décide de quitter New York pour se réfugier auprès de sa mère qui a, depuis la mort de son mari, pris ses quartiers dans une maison de retraite du Minnesota. En même temps que la jubilatoire résilience dont fait preuve le petit groupe de pétillantes veuves octogénaires qui entoure sa mère, Mia va découvrir la confusion des sentiments et les rivalités à l’oeuvre chez les sept adolescentes qu’elle a accepté d’initier à la poésie le temps d’un été, tout en nouant une amitié sincère avec Lola, jeune mère délaissée par un mari colérique et instable… Parcours en forme de “lecture de soi” d’une femme à un tournant de son existence et confrontée aux âges successifs de la vie à travers quelques personnages féminins inoubliables, ce roman aussi solaire que plaisamment subversif dresse le portrait attachant d’une humanité fragile mais se réinventant sans cesse.

    Dans ce superbe roman qui fait la part belle aux femmes, Madame Paul Auster évoque avec beaucoup d'humour et de profondeur la reconstruction d'après la déception amoureuse.

    D'aucuns diront peut-être que ce livre est sensiblement féministe dans l'acception péjorative du terme puisque les hommes y brillent par leur absence ou leurs faiblesses ou d'autres que l'intellectualisme confine à l'affectation. J'y vois pour la forme un style raffiné émaillé de références et pour le fond un hymne à la poésie et à la littérature comme refuge aux épanchements de l'âme et une célébration de la solidarité féminine intergénérationnelle.

    Car Siri Hustvedt entoure son héroïne meurtrie d'une kyrielle de femmes qui seront son salut : des octogénaires aussi délirantes que déclinantes, des jeunes filles bien moins mesquines que rafraîchissantes, ou encore une mère, éternel point d'ancrage dans la houle existentielle. L'auteur aborde la femme sous tous ses angles : la fille, l'épouse, l'amante, la mère, la femme libérée, indépendante ou au foyer et puis la dame âgée. Chacune se reconnaîtra à la lecture de ce texte touchant qui rappelle si besoin était que nous avons toutes à apprendre les unes des autres, quels que soient nos âges.

    J'ai été profondément émue par ce roman intime d'une justesse délicate. Recommandé pour toutes les femmes évidemment mais également pour tous les hommes qui s'intéressent aux émotions féminines.

    Extraits :

    La banalité de l'histoire - le fait qu'elle soit répétée ad nauseam par des hommes qui, s'apercevant tout à coup ou petit à petit que ce qui EST pourrait NE PAS ÊTRE, font dès lors en sorte de se libérer des femmes vieillissantes qui ont, pendant des années, pris soin d'eux et de leurs enfants - n'amortit pas le chagrin, la jalousie et l'humiliation qui s'emparent des abandonnées. Femmes bafouées. Je geignis, je criai, je frappai le mur de mes poings. Je lui fis peur. Il lui fallait la paix, la liberté de s'en aller de son côté en compagnie de la neurologue de ses rêves, cette scientifique bien élevée, une femme avec laquelle il n'avait en commun ni passé, ni douleurs pesantes, ni chagrin, ni aucun conflit. Et pourtant il disait pause, pas fin, laissant ainsi le récit ouvert, au cas où il changerait d'avis. Une cruelle fêlure d'espoir.

    ...

    La folie est un état de profonde absorption en soi-même. Il faut un effort extrême rien que pour savoir où on en est, et le tournant vers la guérison se produit dès l'instant où une parcelle du monde est autorisée à entrer, quand une personne ou un objet franchit la barrière.

    ...

    Mais c'était en ma mère elle-même que je me sentais à la maison. Il n'y a pas de vie sans un sol, sans un sentiment de l'espace qui n'est pas seulement extérieur mais intérieur aussi - les lieux mentaux. Pour moi, la folie avait constitué une suspension.

    ...

    Cela m'avait ramenée à une version jeune et désespérément sérieuse de moi-même, une gamine qui ne possédait ni la distance de l'ironie ni le don de dissimuler ses émotions. Tu ES trop sensible.

    ...

    Le fait que j'eusse passé la moitié de ma vie avec cet homme ne signifiait pas qu'il n'eût jamais existé une période avant Boris (dorénavant désignée comme suit : av. B.). Il y avait eu, aussi, des expériences sexuelles en cette lointaine période de voluptueuse, cochonne, douce et triste. Je décidai de cataloguer mes aventures et mésaventures charnelles dans un cahier vierge, d'en profaner les pages avec mon histoire pornographique personnelle et de m'efforcer d'y gommer toute trace de mari. Les Autres, espérais-je, détourneraient mes pensées de l'Unique.

    ...

    Je suis - pourtant ce que je suis nul ne le sait ni n'en a cure,

    Mes amis m'ont abandonnée comme l'on perd un souvenir,

    Je vais me repaissant moi-même de mes peines -

    Elles surgissent pour s'évanouir - armée en marche vers l'oubli,

    Ombres parmi les convulsives les muettes transes d'amour -

    Et pourtant je suis et je vis - ainsi que vapeurs ballottées

    Dans le néant du mépris et du bruit...

    I am, poème de John Clare

    ...

    Un peu d'ironie, mon enfant, un peu de distance, un peu d'humour, un peu d'indifférence. L'indifférence était le remède, mais je n'en trouvais pas en moi. Le remède, en réalité, fut l'évasion. Aussi simple.

    ...

    "J'étais complètement timbrée, à l'époque. Ca m'a fait du bien."

    ...

    Que savons-nous des gens, en réalité ? pensai-je. Que diable savons-nous de qui que ce soit ?

    ...

    "Je n'ai jamais cru non plus qu'il convenait de transformer les gens en parangons de vertu après leur mort."

    ...

    Malgré ma jambe, il me faut rester joyeuse et pleine d'espoir. Que puis-je faire d'autre ? Si ça éclate, droit au cerveau ou au coeur, morte en une seconde.

    ...

    "Vieillir, ça va. Le seul problème, c'est que le corps se déglingue."

    ...

    Le rejet s'accumule ; se loge dans le ventre, telle une bile noire qui, recrachée, devient un laïus, les vaines fulminations d'une poétesse rousse isolée face aux ignares et aux initiés et aux faiseurs de culture qui n'ont pas su la reconnaître, et le pauvre Boris a vécu avec ses/mes ululations braillardes, Boris, un homme à qui l'éclat de voix, l'exclamation passionnée raclaient l'âme comme du papier de verre.

    ...

    Dommage que je ne sois pas un personnage de livre ou de pièce de théâtre, non que les choses se passent tellement bien pour la plupart d'entre eux, mais alors je pourrais être récrite ailleurs. Je vais, moi, me récrire ailleurs, pensai-je, réinventer l'histoire sous un éclairage nouveau : je suis mieux sans lui.

    ...

    Le temps nous embrouille, ne trouvez-vous pas ? Les physiciens savent jouer avec mais, en ce qui nous concerne, il faut nous accommoder d'un présent fugace qui devient un passé incertain et, si confus que puisse être ce passé dans nos têtes, nous avançons toujours inexorablement vers une fin. En esprit, cependant, tant que nous sommes vivants et que nos cerveaux peuvent encore établir des connexions, il nous est possible de sauter de l'enfance à l'âge adulte, puis en sens inverse, et de dérober, dans l'époque de notre choix, un petit morceau savoureux ici, un autre plus amer, là. Rien ne peut jamais redevenir comme avant, mais uniquement comme une incarnation ultérieure. Ce qui était autrefois l'avenir est maintenant le passé, mais le passé revient au présent à l'état de souvenance, il est ici et maintenant dans le temps de l'écriture.

  • Rentrée littéraire : Les Accusées de Charlotte Rogan

    A paraître le 23 août 2012les accusées.jpg

    Editions Fleuve Noir - 261 pages

    Présentation de l'éditeur : À l'été 1914, l'Impératrice Alexandra, un paquebot transatlantique croisant vers New York, fait naufrage suite à une mystérieuse explosion. À son bord se trouve Henry Winter, un riche banquier en voyage de noces avec sa jeune épouse Grace. Malgré la panique ambiante, Henry parvient à trouver une place à sa femme sur l'une des chaloupes de sauvetage. Elle y rejoint trente-huit autres passagers, bien plus que l'embarcation ne peut en contenir. Pendant vingt-et-un jours et vingt-et-une nuits, les rescapés luttent contre les éléments, la faim, la soif et leur pire ennemi : la peur. La chaloupe menace de chavirer à tout moment et les inimitiés ne tardent pas à apparaître. Une évidence se fait jour : pour que certains vivent, d'autres doivent mourir. Grace fait partie de ceux qui ont survécu... mais à quel prix ? C'est ce que cherche à savoir le tribunal devant lequel elle comparaît avec deux autres femmes, toutes trois accusées d'avoir tué l'un de leurs compagnons d'infortune. Mais la justice peut-elle vraiment statuer sur ce qui s'est passé entre ces hommes et ces femmes confrontés à une mort imminente ?

    Avec Les Accusées, Charlotte Rogan signe un premier roman original et dérangeant qui explore les limites de la morale humaine. Elle pose avec justesse la question de savoir s'il est possible de juger depuis son existence confortable et sécurisée les agissements de personnes en situation de survie, une condition inimaginable si on ne la vit pas de l'intérieur. Elle dresse des personnages aussi complexes que les circonstances l'exigent, dont il est impossible de déterminer s'ils sont bons ou mauvais, même si l'on ne peut s'empêcher d'avoir des opinions, qui évoluent au fil du récit.

    L'on pourrait penser que le suspens est tué dans l'oeuf puisque l'on sait que Grace, la narratrice du calvaire, va être secourue. Mais quand et comment sera-t-elle sauvée ? Et sera-t-elle acquittée pour les faits qui lui sont reprochés sur cette chaloupe de fortune ?

    L'idée de situer l'action en 1914 permet d'exploiter certaines particularités de cette époque, à savoir la condition difficile de la femme et l'absence des moyens de communication modernes pour informer du naufrage.

    Ce huis clos haletant plonge le lecteur dans ses angoisses les plus profondes et renvoie immanquablement avec un siècle d'écart à la tragédie du Titanic. Sa construction intelligente sert une écriture juste et embarque sur les rives de la conscience et de la survie. Les amoureux de la mer et de la navigation ainsi que les adeptes de Koh Lanta seront à n'en pas douter séduits par ce page turner oppressant.

    Extraits :

    (...), j'avais été élevée dans l'illusion que je jouirais d'un éventail de choix toujours plus large, nourri dès la source de ma vie par des rus et des rivières de potentiel sans cesse plus important, jusqu'à ce que je débouche dans un delta fertile où je me jetterais dans un océan de possibilités. Avec le recul, cette dernière métaphore peut paraître de mauvais augure, mais je la tenais alors pour tout à fait appropriée et cette destination miroitante et ensoleillée, m'avait-on inculqué, n'était autre que la béatitude du mariage.

    ...

    - Mais tu vas de voir travailler !

    - Je serais maîtresse de mon destin, avait-elle riposté.

    - Tu seras tout juste une domestique, lui avais-je opposé.

    Mais qu'elle ait agi par principe ou fait de nécessité vertu, elle ne s'était pas davantage épanchée et était partie pour Chicago, (...).

  • Motherfucker de Sylvain Ricard & Guillaume Martinez

    Tome 1 d'un récit en deux parties au sein du mouvement des Black Panthersmother fucker.jpg

    Editions Futuropolis - 64 pages

    Récit : Sylvain Ricard - Dessin : Guillaume Martinez

    Présentation de l'éditeur : Il s’appelle Vermont Washington. Si son patronyme est symbole de liberté pour l’Amérique, il ne l’est pas pour lui, jeune afro-africain. Il habite à Los Angeles, dans le quartier de Watts, célèbre pour les émeutes survenues, en août 1965, à la suite du 100e anniversaire de l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis. Son quotidien, et celui de sa famille, n’est fait que d’injustices, de restrictions, de discriminations et d’humiliation. Ils sont victimes du racisme ordinaire, qui sévit encore en ces années soixante, où le Ku Klux Klan, vestige insupportable de l’esclavage, n’en finit pas de mourir. Une haine omniprésente perçue à travers le travail, l’éducation, les lieux publics… Même les forces de l’ordre soudoyées participent à cette discrimination générale. C’est donc avec le Black Panther Party, mouvement révolutionnaire afro-américain dont il est membre, que Vermont Washington entend lutter, entouré de ses amis (Noirs), pour leurs droits à l’égalité. Cependant, Pete, son meilleur ami Blanc, qui pourtant soutient le parti, le pousse à être raisonnable, craignant qu’il ne finisse en prison. Son père, chez qui il vit avec sa famille, ayant choisi de faire profil bas, se heurte violemment à lui, lui conseillant de se soumettre. Quant à sa femme impuissante, elle vit dans la peur qu’il ne se fasse tuer à tout moment. De provocations racistes en humiliations permanentes, le destin de Vermont Washington est rythmé par le programme en dix points des Black Panthers : ils luttent pour la liberté, le plein emploi, pour que le peuple Noir ne soit plus volé par la capitalisme, pour des logements décents, l’éducation…

    L'on a beau avoir vu Devine qui vient dîner ce soir, Mississippi burning ou encore lu Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, La couleur des sentiments, il est toujours aussi intéressant que révoltant de se pencher sur cette histoire sombre pas si lointaine qu'est la ségrégation américaine des années 1960.

    Par le biais de l'engagement politique de Vermont Washington, jeune militant des Black Panthers, l'on (re)découvre la condition des descendants d'esclaves qui, malgré un siècle d'abolition, se confrontent à la plus que lente évolution des mentalités. Comment ne pas être révolté face à l'injustice, l'absurdité, la violence, le mépris, l'humiliation, l'ignominie, l'abjection... ?

    Sylvain Ricard, rompu à l'évocation de sujets sensibles (... à la folie pour n'en citer qu'un), réussit la prouesse de construire un récit intelligent, loin de tout manichéisme. Rythmé par le Ten Point Plan, l'histoire met en scène tous les points de vue, toutes les prises de positions possibles (engagement, passivité, extrémisme, courage, lâcheté, désillusion...) sans jamais prendre parti, laissant le lecteur seul juge, fort de son humanité et de son bon sens. La gravité du propos est superbement rehaussée par le lavis à l'encre de Chine de Guillaume Martinez qui offre des portraits absolument magnifiques.

    Une première partie coup de poing qui, si l'on se penche sur les cinq prochains points du Plan à venir, laisse présager une fin de diptyque encore plus ténébreuse. J'attends avec impatience le second volet de ce brillant et nécessaire Motherfucker qui rappelle l'incroyable bond de géant opéré dans les mentalités états-uniennes, qui sont passées en quelque cinquante années du racisme ordinaire le plus odieux à la gouvernance par un américain aux racines africaines - même si les clivages restent tristement d'actualités comme Trayvon Martin l'a funestement expérimenté.