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rentrée littéraire - Page 9

  • Rentrée littéraire : Le jeu des ombres de Louise Erdrich

    A paraître le 3 septembre 2012le jeu des ombres.jpg

    Editions Albin Michel - 253 pages

    Présentation de l'éditeur : Rythmé à la manière d’un thriller sombre et tragique, Le jeu des ombres est sans doute le livre le plus personnel de Louise Erdrich. Construit comme un huis-clos hypnotique, portrait d’un mariage et d’une famille sur le point de voler en éclat, d’un homme et d’une femme en proie à la violence d’un face-à-face, c’est aussi une réflexion sur les cicatrices qu’une histoire collective douloureuse peut laisser sur les individus. Gil est un peintre reconnu qui doit son succès à Irene, sa femme, un écrivain qui a longtemps été son modèle. Quand elle découvre que son mari lit son journal intime, Irene décide d’en rédiger un autre, qu’elle met cette fois-ci en lieu sûr. Elle y livrera sa vérité, se servant du premier comme d’une arme pour manipuler son unique lecteur. Une guerre psychologique commence, qui va révéler le côté obscur de chacun des personnages. En faisant alterner les journaux d’Irene et un récit à la troisième personne, Louise Erdrich témoigne, une fois de plus, d’une prodigieuse maîtrise narrative.

    Lors de la rentrée littéraire 2011, Louise Erdrich n'avait pas eu l'heur de me plaire avec La malédiction des colombes qui m'était tombé des mains en page 94. N'étant pas d'un naturel rancunier, j'ai décidé de laisser une chance à cette auteur contemporaine dite incontournable qui s'annonce avec deux ouvrages en ce cru 2012 : un roman, Le jeu des ombres et un recueil de ses nouvelles parues ces trente dernières années dans les plus prestigieux magazines américains, La décapotable rouge.

    S'agissant du recueil, je ne saurais dire ce qu'il en est. Mais au regard de la véritable claque que m'a assenée Le jeu des ombres, je ne devrais pas bouder mon plaisir bien longtemps, le service de presse de La décapotable rouge étant à ma disposition.

    Une claque, donc. Impossible de trouver de phrase laudative juste pour exprimer mon enchantement à la lecture de ce roman. Louise Erdrich parvient, d'une plume magistralement lucide, à dresser le portrait d'un naufrage amoureux. Comme il est dit dans une des nombreuses dithyrambes de la presse américaine, c'est un "livre d’un mérite exceptionnel que ce soit sur le plan artistique, intellectuel ou psychologique. Nulle part ailleurs, les complications de l’amour n’ont été aussi bien exposées que dans l’honnêteté crue du Jeu des ombres." - The Boston Globe.

    L'atmosphère pesante, l'ambiguïté de l'amour qui se meurt sont ciselés à la perfection. Un sentiment d'urgence m'a envahie dès les premières pages, pour ne plus me quitter jusqu'au dénouement, surprenant. Les personnages - toujours Amérindiens semble-t-il dans l'écriture d'Erdrich qu'elle appelle ici très joliment les Indiens-plume à ne pas confondre avec les Indiens-point - sont explorés avec infiniment de compassion de telle sorte que la beauté parvient à s'immiscer là où tout n'est que bassesse, vice et désespoir. Une véritable prouesse narrative qui nous entraîne viscéralement au coeur de la nature humaine et de l'ambivalence du sentiment amoureux.

    Décidément, après la très profonde allégorie La Vallée des masques de Tarun Tejpal chez Albin Michel et la biografiction plus vraie que nature Ciseaux de Stéphane Michaka chez Fayard, c'est pour l'instant un incroyable sans faute pour cette dernière rentrée littéraire pour le moins enthousiasmante.

    Extraits :

    Maintenant, j'ai deux agendas. Le numéro un, c'est le Mémento Journalier à couverture rouge et cartonnée, semblable à ceux dans lesquels j'écris depuis 1994, quand nous avons eu Florian. Tu m'as offert le premier pour que j'y consigne ma première année dans mon rôle de mère. C'était vraiment adorable de ta part. J'écris dans ce genre de carnets depuis ce temps-là. Ils sont tous cachés au fond d'un tiroir, dans mon bureau, sous un tas de bolduc et de papier cadeau. Le dernier en date, celui qui t'intéresse à présent, je le garde tout au fond d'un classeur métallique plein de vieux relevés bancaires, de chéquiers d'anciens comptes oubliés, le genre de choses que nous nous jurons chaque année de passer à la déchiqueteuse, mais que nous finissons par fourrer dans des dossiers. Après avoir pas mal cherché, je suppose, tu as trouvé mon agenda rouge. Tu t'es mis à le lire pour découvrir si je te trompais.

    Le second, que l'on pourrait appeler mon véritable agenda, c'est celui dans lequel je suis en train d'écrire.

    ...

    Elle était élancée, grande, brune de peau, et ne savait pas s'exprimer. Un marchand d'art l'avait comparée à une panthère, ce que Gil avait répété des semaines durant, mais Irene avait aimé se croire séduisante, enfermée dans son silence, plutôt que muette et empruntée. Son pouvoir, si elle en possédait un, tenait à sa fausse indifférence.

    ...

    Si Gil ne savait pas qu'elle savait qu'il lisait son journal, elle pouvait y écrire des choses visant à le manipuler. Et même à lui faire mal. Elle se dit qu'elle commencerait par un simple essai, un hameçon irrésistible.

    ...

    Tocade, soudaine attirance, sont en partie une fièvre superficielle, un manque de connaissance. Tomber amoureux c'est aussi tomber dans l'état de connaissance. L'amour durable survient quand nous aimons la majeure partie de ce que nous apprenons sur l'autre, et sommes capables de tolérer les défauts qu'il ne peut changer.

    Plus tard, il lui revint que chacun de ses enfants, à l'âge de six ans, avait été sérieux, avait dit des choses surprenantes, et fait l'expérience de la honte. Parfois l'humiliation était publique, parfois l'incident avait eu lieu à la maison. Mais la première fois, la honte vous transperçait. C'était un sentiment nouveau, inconnu, et atroce. Vous aviez envie de vous glisser hors de votre peau.

    ...

    Gil mettait au point les tableaux, les couleurs, l'émotion et, ce faisant, il était heureux. Il ne se sentait pas seul quand il travaillait. Même quand par ailleurs les choses n'allaient pas très fort, il arrivait à peindre. Peu importait, même, qu'Irene soit en colère. En fait, c'était mieux. Quand ils étaient heureux, quand Gil pouvait compter sur son adoration quotidienne, les tableaux semblaient virer à l'insipide. Il devait combattre le sentiment de satisfaction. Au fur et à mesure qu'elle s'éloignait de lui, les tableaux devenaient plus forts. Le violent désir qu'il avait d'elle leur donnait vie. Dans ses tableaux, il mettait son chagrin, la nature insaisissable d'Irene, l'avidité de son étreinte, le rejet d'Irene, l'amertume de son espoir, la rage maussade d'Irene. Il avait pris conscience que plus leurs rapports étaient tendus, plus son travail en bénéficiait. Il n'avait pas encore songé à se demander si ses soupçons à l'égard d'Irene étaient aussi une méthode visant à la repousser, afin de ressentir son absence, puis un douloureux appétit duquel tirer son art.

    ...

    Dans le cadre de ses nouveaux efforts d'observation, Riel remarquait quantité de choses. Par exemple, elle avait remarqué que les chiens se comportaient comme si leurs maîtres humains partaient en voyage. Les chiens détestaient voir apparaître les valises. Mais il n'y avait pas de valises. Les chiens réagissaient simplement comme s'il y avait des valises. Ils étaient nerveux et aux aguets, ces jours-ci. Il y avait dans l'air quelque chose qui les mettait mal à l'aise. Grâce à ses sens fraîchement affinés, Riel le sentait aussi. C'était quelque chose de particulier à quoi elle ne tenait pas à donner un nom, même si d'habitude elle était capable de donner un nom à tout.

    ...

    C'était encore une de leurs agréables disputes. Quand ils avaient fini par rendre un sujet neutre, ils pouvaient parler des heures. Une chose : jamais ils ne s'ennuyaient ensemble. Ils pouvaient bien se haïr, du moins, Irene pouvait bien haïr Gil, alors que celui-ci ne soupçonnait pas à quel point il haïssait Irene tant il était obsédé par son désir de la reconquérir. Il la détestait vraiment. C'était un élément de son mur immatériel. Il ne pouvait ni voir ni ressentir cette haine, mais elle était là.

    ...

    On revient toujours à des tropes anciens pour tenter de rester amoureux.

    ...

    En rentrant du feu d'artifice, Gil s'arrêta dans une pharmacie Walgreens ouverte 24h/24 et Irene acheta des produits pour chats. A la maison, Florian installa la caisse à litière au sous-sol et laissa l'animal gratter dedans. Ils l'emporta dans son lit. D'un air grave et raide, celui-ci longea les oreillers, flaira l'un, puis l'autre, en fixant Florian de ses yeux jaunes d'extra-terrestre. Il s'installa enfin par étapes progressives sur l'oreiller proche de la tête du garçon, et un crépitement doux et irrégulier démarra dans sa gorge. Florian se tourna sur le côté et l'observa, sans le toucher, puis petit à petit ferma les paupières.

    ...

    Toute sa vie, Bonnard avait peint des petits moments, intimistes, un enfant jouant dans un tas de sable, des chiens ou des chats attentifs aux plats posés sur la table. Et il y avait Marthe. Son petit corps sinueux, l'idéal de Bonnard. Il l'avait peinte indolente après l'amour, chatoyante et rêveuse dans son bain, regardant par la fenêtre, à côté de cette porte bleue qui s'ouvrait vers l'intérieur. De l'avis de beaucoup, c'était une mégère grincheuse, et pourtant Bonnard l'avait aimée de tout son art. A cause de la guerre, son monde s'était rétréci. Il avait perdu sa femme. A cette époque-là, il avait peint un autoportrait que Gil trouvait à la fois insupportable et héroïque. Dans ce tableau de lui, seul, fragile, âgé, scrutant le miroir de la salle de bains, Bonnard avait employé toutes les couleurs. Ses yeux étaient très creux, omniscients, fixes. Toutes les couleurs dont il s'était servi dans sa vie étaient là dans cet autoportrait. C'était une représentation de l'esprit unifié de l'artiste, le moi se dissolvant avec lassitude dans la lumière et la couleur inlassables. Il était aussi chauve qu'un oeuf, et pourtant son crâne nu était encore caressé çà et là par un peu d'éclat, un zeste de soleil.

    Ensemble, à Paris, Irene et Gil avaient contemplé ce portrait et, pour des raisons différentes, ils avaient pleuré.

  • Rentrée littéraire : Ciseaux de Stéphane Michaka

    culture,citation,littérature,livre,roman,rentrée littéraireA paraître le 22 août 2012

    Editions Fayard - 263 pages

    Présentation de l'éditeur : À quinze ans, Raymond décide qu'il sera Hemingway ou rien. Et la nouvelle, avec ses silences têtus et ses fins en lame de rasoir, son genre de prédilection. Il a des envies d'ailleurs et la vie devant lui. On est à Yakima, dans le nord-ouest des États-Unis. Autant dire nulle part. Son ambition donne le tournis à Marianne, la petite serveuse de la boutique de donuts. « C'était le truc le plus excitant que j'avais jamais entendu. Pleine d assurance, je lui ai dit : Tu peux compter sur moi, Ray. » Les deux adolescents se marient quelques mois plus tard. Marianne est enceinte. Raymond n'a pas commencé à boire. Douglas, lui, vient d'obtenir le job de ses rêves : directeur littéraire d un magazine prestigieux. Les nouvelles qu'il reçoit l'irritent comme un vilain psoriasis. Pour calmer ses démangeaisons, il coupe, réécrit, sculpte avec ses ciseaux. « C'est leur voix. Leur voix, tu m'entends ? Mais c'est ma signature. » Quand il le rencontre, Ray peaufine son art dans l'alcool depuis près de dix ans et Marianne subvient aux besoins du ménage. Douglas va changer leur vie. Raymond Carver, Maryann Burk-Carver, Gordon Lish et la poétesse Tess Gallagher qui attend son heure en coulisses... Ciseaux raconte leur histoire : dans l'Amérique des années soixante à quatre-vingt, l'accomplissement de deux hommes en proie à une dépendance réciproque, un écrivain et son éditeur qui coupe ses textes au point de les dénaturer.

    E-pous-tou-flée ! Ce livre m'a scotchée, littéralement subjuguée.

    Pourtant, ce n'était pas gagné d'avance. Primo, parce que la quatrième de couv' (qui n'est pas la présentation ci-dessus) ne me bottait pas plus que ça, mais étant donné que c'était le seul SP* que j'avais sous la main et que j'avais envie de crâner un petit peu à chroniquer un livre n'étant pas encore à la disposition du grand public, je me suis lancée malgré tout. Segundo, parce que mon premier pas dans la rentrée littéraire ayant été concluant - La Vallée des masques de Tarun Tejpal -, je me disais qu'un deuxième régal livresque consécutif défiait toutes probabilités. Tertio, je n'arrivais pas à entrer dans le livre et j'ai bien failli abandonner la lecture dès le début.

    Mais ! Mon expérience m'a prouvé que s'il ne faut pas insister coûte que coûte quand on n'accroche pas, il faut savoir laisser sa chance au produit. C'est donc après une cinquantaine de pages que mon regard est passé de la circonspection à la fascination.

    Malgré l'avertissement en début d'ouvrage précisant le caractère imaginaire de l'oeuvre et des propos tenus par les personnages, une lecture rapide de la biographie de Raymond Carver met en évidence que les grandes lignes de la réalité sont respectées dans la fiction. Puisque les arrangements d'avec la vérité sont dans les détails, le pas est vite franchi pour se laisser croire que l'on a une biographie entre les mains. Une biografiction en quelque sorte, un peu à la façon d'Alabama song de Gilles Leroy qui m'avait en son temps incitée à me plonger plus avant dans les écrits et l'existence des amants terribles de la Génération perdue (Accordez-moi cette valse de Zelda Fitzgerald, Tendre est la nuit de F.S. Fitzgerald). J'ai d'ailleurs bien l'intention de me lancer à l'assaut de la vraie vie et l'oeuvre véritable de Carver après la lecture de Ciseaux.

    Mais bref. Ciseaux donc. Le texte, splendide comme suggéré en introduction, entremêle les points de vue de Raymond (dans son propre rôle), Marianne (alias Maryann Burk-Carver, l'épouse), Douglas (Gordon Lish, l'éditeur) et Joanne (Tess Gallagher, la seconde femme). Entre ces voix, des nouvelles (fictionnelles) de l'écrivain (j'ai toujours adoré ce système de mise en abîme qui me rappelle Le Monde selon Garp de John Irving). Les relations de l'homme à ses femmes mais surtout de l'auteur avec son éditeur - couple à part entière - sont formidablement décortiquées et mettent en évidence la différence ténue entre amour et haine. L'influence de la vie réelle sur l'oeuvre est également retranscrite de façon passionnante.

    Ce roman est tout simplement une traversée envoûtante d'une existence d'écrivain ; à ajouter à toutes les wish-lists qui se respectent ! Une performance brillante de Stéphane Michaka dont je chroniquerai vraisemblablement d'autres livres très prochainement.

    La petite cerise sur le gâteau : la jaquette qui est un extrait des "coupes de Gordon Lish sur la nouvelle Débutants, de Raymond Carver".

    Extraits :

    L'hortensia étouffait sous les orties. La facilité avec laquelle il les sépara, rendant à la fleur sa liberté première, le surprit. Lui qui se refusait à couper dans ses écrits, gardant des phrases bancales au détriment de l'ensemble, découvrait les lois non négociables de la nature. Soit on arrachait, soit le fleur mourrait tout entière.

    Robert comprit que le jardinage pouvait faire de lui un meilleur écrivain. Mais il n'écrivait plus. Ses journées, il les passait dans le jardin.

    ...

    Je parie que vous lisez Kerouac, la nuit. Moi aussi, vous savez. Moi aussi, je laisse les livres vivre la vie à ma place.

    ...

    A vrai dire, ce n'était pas aussi réfléchi. Je trouve toujours, après coup, des raisons à mes intuitions. Je leur passe une couche de glue pour qu'elles tiennent. Je suis, si on veut, une cérébrale post-sensuelle.

    ...

    "La vie a cette façon curieuse de se moquer de nous. Mais tu sais quoi ? Je ne lui en veux pas." Il a regardé à travers le hublot. "Non, je ne lui en veux même pas."

    ...

    J'aurais dû prendre un appareil photo de meilleure qualité. Ces trucs jetables, on ne sait jamais ce que ça va donner. Ils disent "jetables" sans préciser que c'est les photos que vous allez devoir jeter.

  • Rentrée littéraire : La Vallée des masques de Tarun Tejpal

    la vallée des masques.jpgA paraître le 22 août 2012

    Editions Albin Michel - 454 pages

    Présentation de l'éditeur : « J'ai été, un jour, un homme de convictions, volontaire et déterminé. Les autres venaient me consulter pour retrouver un ancrage solide quand leurs coeurs et leurs âmes vacillaient. Un jour... Aujourd'hui, c'est à l'urgence que je dois faire face. » Au cours d'une longue nuit où il attend ses assassins, d'anciens frères d'armes, un homme raconte son histoire, celle d'une communauté recluse dans une vallée inaccessible de l'Inde, selon les préceptes d'un gourou légendaire, Aum, le pur des purs... Figure majeure de la littérature indienne contemporaine, auteur de Loin de Chandigarh, Prix des libraires 2007, Tarun Tejpal explore la société des hommes dans son « inhumanité » et entraîne le lecteur dans une fable philosophique et politique puissante, qui s'impose d'ores et déjà comme une lecture incontournable.

    Mon tout premier pas dans la rentrée littéraire 2012 est un franc succès qui, j'aime à le penser, laisse augurer un cru exceptionnel. Dans La Vallée des masques, l'auteur du sublime Loin de Chandigarh nous propose une allégorie percutante, posant la question de la poursuite d'idéaux absolus qui engendrent trop souvent totalitarisme et sectarisme.

    C'est après avoir participé à un meeting à l'occasion des dernières élections au Gujarat où des centaines de militants portaient des masques qu'a germé l'idée de ce roman, le besoin "d'examiner au plus près le puritanisme, un système de croyances qui conduit à la déshumanisation, qui subsume l'identité individuelle dans l'identité collective".

    Tarun Tejpal, "terrifié par les puritains, ceux qui disent : je sais à ta place, je connais le chemin à suivre, je sais ce qui est vrai et juste, je suis le seul à le savoir", met en scène une société ancestrale en quête de pureté et de vérité, ultra hiérarchisée et étroitement contrôlée. Le talent de ce récit, qui ménage savamment le suspens, réside dans l'ambiguïté persistante quant à l'empathie ou l'antipathie générée par cette communauté.

    Ce livre puissant rappelle, si besoin était, que pour contrer les dérives pathologiques des mouvements religieux ou politiques, "l'antidote, c'est l'ouverture". Critique subtile de la nature humaine et du pouvoir sous toutes ses formes tel qu'il s'exerce dans la société indienne en particulier et dans le monde en général, La Vallée des masques est une fable aussi fascinante que terrifiante, qui soulève bien des interrogations.

    Ce titre sera incontestablement parmi ceux qui compteront dès la fin août.

    Extraits :

    J'ai appris autre chose encore : tous les humains ne voient pas le beau partout où il se trouve. Et c'est peut-être mieux ainsi.

    ...

    Je lis, je lis. Jusqu'à ce que le sommeil m'emporte, je lis tout ce qui peut me tomber sous la main. De tout ce que j'ai découvert au cours de mes explorations dans ce monde nouveau, rien ne me fascine autant que la cadence à laquelle les hommes écrivent. Ils emploient une diversité incroyable de styles et de tons pour épouser, dénoncer, célébrer, déplorer, soutenir ou contester, dans une débauche de passion, de sentiment, de réflexion et d'énergie intellectuelle. Le tout à grand renfort de prose, avec des flambées d'imagination extraordinaires. Ce n'est pas que la passion nous ait fait défaut, là-bas, mais c'était une flèche qui volait droit vers sa cible. Ici, c'est une bombe qui explose en sons, en lumière, en éclats multiples, dans toutes les directions. Comment une passion aussi diffuse et fragmentée pourrait-elle garder un sens quelconque ? Pourtant mieux vaut cette dispersion, je l'ai appris ici. Concentrées, les passions des hommes se chargent facilement de fureur, balayant toute raison.

    ...

    (...) l'espoir de trouver une quelconque vérité dans ce monde d'hommes tenait de la folie. C'était un lieu perverti et cruel, égoïste, dur et voué à l'anéantissement.

    ...

    Selon Aum, il était indispensable d'apprendre d'abord à écouter. Ecouter, assis tranquillement. Parler ne requérait aucun effort ni réflexion et c'était tout ce que tout le monde cherchait à faire en permanence. Dès les premières années de sa vie lumineuse, le grand voyant avait compris intuitivement que l'outre-monde devait le misérable chaos dans lequel il était plongé au fait que les hommes avaient perdu la faculté d'écouter. Dès l'instant où leur larynx apprenait à transformer les sons en mots, ils tombaient, abusés, sous le charme de leur propre voix.

    ...

    Dans l'outre-monde n'existait ni liberté, ni égalité, ni morale. Les humains étaient guidés par des impulsions superficielles qui faisaient d'eux des êtres dangereusement égoïstes et malhonnêtes. Il n'était pas un seul code de conduite qui ne fût constamment violé et qui ne limitât la libre application d'un autre de ces codes.

    Le germe de cet enfer résidait dans le besoin de posséder.

    Moi, moi-même, mien.

    Dans l'outre-monde, Aum l'avait compris, chaque homme était mû par cet appétit qui le transformait en brasier infernal.

    ...

    On nous avait appris quel genre d'existence menaient les humains. Ils vivaient pour posséder, tuaient pour posséder. Leur espèce était la seule à se rebeller contre l'ordre des choses. Les plantes, les animaux et les insectes vivaient comme ils étaient censés le faire, mais les hommes ne cessaient de dévier de leurs cours, poussés par leur avidité de pouvoir, de richesses, de femmes. Ils étaient déloyaux envers eux-mêmes, ne respectaient aucune règle et faisaient de leur inconstance une constante.

    ...

    - Tu veux être aimé, c'est là ton défaut. A rechercher l'amour des autres, on s'éloigne de soi-même. On devient un personnage, en fonction de ce que l'on imagine être l'attente de l'autre. Puis encore un autre, et toujours un autre, dans un mouvement sans fin. C'est pourquoi les démocraties finiront par s'écrouler, quelle que soit l'euphorie qui célèbre leur avènement. Ces régimes seront toujours administrés par des personnes qui n'agissent pas vraiment en conformité avec elles-mêmes.

    ...

    Aucune histoire n'est sans intérêt et nul homme si vil qu'on puisse lui dénier sa place dans les annales de l'univers. N'importe quel récit de vie est susceptible de représenter une planche de salut pour quelqu'un, "le parfait remède aux peines d'un autre", dit l'auteur, et j'aime cette image. En participant à la constitution d'une pharmacopée des récits du monde, nous apporterions notre contribution au soulagement des chagrins et de la souffrance.

  • Comment j'ai raté la rentrée littéraire

    Etrange me direz-vous de rater un évènement qui n'a pas encore eu lieu. Et pourtant.

    Dans un passé pas si lointain, j'étais libraire. Et être libraire, a fortiori dans une boutique où les conditions de travail sont, pour diverses raisons techniques et humaines, rendues encore plus difficiles que ce que la fonction exige de manière inhérente, être libraire donc, c'est s'exposer à des problèmes de dos.

    Dans mon cas, pour diverses raisons techniques, humaines et dégénératives, mes problèmes de dos se sont mués en handicap. Exit la librairie ! Si je jouis encore du statut de libraire le temps que mon accident de travail soit résolu, ce n'est que provisoire. Le sursis de l'handicapée en attente (de plus en plus désespérée) de consolidation qui sera déclarée inapte et deviendra par le fait handicapée ET chômeuse, en somme. Le rêve de tout un chacun, isn't it ?...

    N'étant plus par conséquent libraire que de manière théorique, je n'ai plus accès aux services de presse, c'est-à-dire aux manuscrits en avant-première.

    Si dans les années précédentes, j'ai pu m'enorgueillir de lire et critiquer ici-même des livres que peu de personnes avaient entre les mains et placer ainsi mon blog au top de l'actu, il n'en sera plus rien désormais. Je redeviens une simple lectrice, sans priviliège et au pouvoir d'achat d'autant plus limité que les problèmes de santé s'accompagnent malheureusement inévitablement de problèmes financiers liés entre autres aux dépassements honoraires abusifs des médecins du secteur II qui font polémiques actuellement.

    Curieux pourrait-on penser de regretter ces mêmes livres qui m'ont coûté la santé. Mais on est bibliophage ou on ne l'est pas. Et puis lorsque l'on est contraint de passer sa vie allongée, le livre est un peu l'un des rares compagnons de galère possible...

    Voilà donc le S.O.S. d'une lectrice en détresse qui regrettera ses services de presse.

    Mais cette vanité n'est que passagère. Ne jamais oublier qu'à chaque chose, malheur est bon. N'étant plus "captive" de cette course folle au prochain bouquin, je me réjouis de faire partager prochainement mes critiques de classiques et nouveautés poches dont la lecture était sans cesse remise à demain.

    (A moins bien sûr que de gentils éditeurs me prennent en pitié et me fassent parvenir les trésors littéraire de demain... On a le droit de rêver.)

  • Rentrée littéraire : Le chiffre des soeurs d'Antoine Piazza

    A paraître le 4 janvier 2012le chiffre des soeurs.jpg

    Editions du Rouergue - 238 pages

    Présentation de l'éditeur : Le chiffre, ce sont les initiales que la grand-mère de l'auteur brodait sur le linge de ses enfants, au début du dernier siècle... Annabelle, l'aînée de la fratrie, tient salon à Maillac, petite ville industrielle où l'on joue au rugby depuis toujours, au golf depuis peu, et dont l'auteur nous raconte la prospérité d'après-guerre, puis la chute, à l'orée des années quatre-vingt. Ses soeurs sont devenues infirmière, religieuse, professeur de piano et forment avec elle le quatuor haut en couleur de cette chronique familiale... Cousins ruinés et gendres scélérats, photographies du maréchal Pétain oubliées dans un grenier et médailles pour faits de Résistance, départs en autocar pour l'Espagne et croisières dans le Grand Nord... En dressant avec minutie le portrait des siens, l'auteur dépasse la geste familiale de Français pris tour à tour dans les turbulences de l'Histoire et dans les douceurs des trente glorieuses, pour donner l'illusion du romanesque et faire oeuvre littéraire.

    En véritable passionnée des fresques familiales, je me suis jetée corps et âme dans cette lecture prometteuse... selon l'éditeur. Au final, j'ai la même sensation qu'en ayant lu Comme une ombre de Michel Schneider : il est difficile de captiver quelqu'un d'autre que soi (ou son entourage) avec l'autobiographie. Et même quand le style est infiniment maîtrisé comme dans Rien ne s'oppose à la nuit de Delphine de Vigan, j'ai du mal à accrocher. L'exercice périlleux se révèle une nouvelle fois un échec à mes yeux. Je me suis ennuyée. J'ai eu la sensation de contempler des anecdotes posées çà et là, sans véritables liens si ce n'est celui du sang. Décidément, le cru 2012 se révèle un peu fade jusqu'à présent.