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rentrée littéraire - Page 5

  • Home de Toni Morrison

    Christian Bourgois Éditeur - 152 pageshome.jpg

    Présentation de l'éditeur : Toni Morrison nous plonge dans l'Amérique des années 1950. « Home est un roman tout en retenue. Magistral. [...] Écrit dans un style percutant, il est d'une simplicité trompeuse. Ce conte au calme terrifiant regroupe tous les thèmes les plus explosifs que Morrison a déjà explorés. Elle n'a jamais fait preuve d'autant de concision. C'est pourtant dans cette concision qu'elle démontre toute l'étendue et la force de son écriture. » The Washington Post « Ce petit roman envoûtant est une sorte de pierre de Rosette de l'œuvre de Toni Morrison. Il contient en essence tous les thèmes qui ont toujours alimenté son écriture. [...] Home est empreint d'une petite musique feutrée semblable à celle d'un quatuor, l'accord parfait entre pur naturalisme et fable. [...] Mme Morrison adopte un style tranchant qui lui permet de mettre en mots la vie quotidienne de ses personnages avec une précision poétique. » The New York Times

    Ma note :

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    (10/20)

    Broché : 17 euros

    Non encore disponible au format poche

    Ebook : 11,99 euros

    Un grand merci à Christian Bourgois Éditeur, la librairie Decitre et PriceMinister pour m'avoir offert la possibilité de découvrir ce livre dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire 2012.

    La sortie d'un livre de Toni Morrison ne passe jamais inaperçue, a fortiori quand sa parution est programmée à l'occasion de la rentrée littéraire et que, concomitamment, l'auteur est l'invitée d'honneur du Festival America de Vincennes. Évidemment, quand on est romancière depuis quatre décennies, professeur de littérature, éditrice, lauréate du Prix Pullitzer 1988 et la première femme noire à avoir reçu le Prix Nobel de littérature en 1993, nul besoin du soutien de ces événements littéraires. Disons qu'ils ne font que renforcer un enthousiasme déjà marqué à l'endroit d'une femme de lettres émérite à l'oeuvre saluée.

    Si l'engouement pour Home n'a pas été absolu - peut-il l'être jamais ? -, il fut pour le moins massif. Pour ma part, je serai plus nuancée.

    Je ne connais pas suffisamment l'oeuvre de l'écivain pour me rallier à la critique du New York Times (cf présentation de l'éditeur ci-dessus). J'en sais néanmoins suffisamment pour savoir que l'exploration de la condition des Noirs américains est la clé de voûte de son travail. Toni Morrison s'est, au fil du temps, inscrite dans les paysages littéraire et militant comme la voix de la communauté noire américaine qui narre et dénonce mieux que personne les clivages entre Noirs et Blancs, sans pour autant jamais tomber dans une écriture revancharde, enragée, face aux horreurs historiques de l'esclavage, de la ségrégation et de la discrimination.

    Pourtant j'ai eu du mal à identifier cet engagement, ce parti pris dans Home. Certes, elle met en scène dans ce dernier roman diverses situations qui ont vocation à dépeindre les "moeurs" américaines de l'époque et représenter sans concession quoiqu'avec une infinie pudeur la répugnance des faits ainsi que la condition misérable et les injustices multiples subies par les noirs.

    Mais là où certains saluent l'évolution, la maturité de sa plume vers un style épuré et subtil qui dit tout en quelques mots, j'y ai davantage vu pour ma part une trop grande concision, même si je reconnais sa faculté de suggestion et le potentiel évocatoire de ses silences. Mais je reste convaincue qu'ici, l'écriture quasi ellipitique fait perdre en puissance, en intensité et qu'il est difficile de fait de s'émouvoir plus qu'un instant là où tout un chacun devrait être horrifié par ce qu'il lit. Finalement, si parfois épurer permet de renforcer l'impressivité, le risque est aussi d'aboutir à l'inverse absolu, à un ensemble édulcoré laissant relativement indifférent. C'est en l'occurrence le regrettable sentiment que j'ai éprouvé en lisant Home. Je note toutefois que cet aspect fondamental d'une écriture retenue, typique de Toni Morrison, appelant à une nécessaire lecture entre les lignes, est beaucoup plus intelligible, moins complexe que dans son livre Love.

    Au final, la fresque d'une époque et d'une condition, annoncée comme un sujet central, est à mes yeux grandement reléguée en arrière-plan, le thème de la situation des Blacks est bien trop succinctement traité. Malgré tout, l'histoire, qui est donc avant tout celle d'un frère et d'une soeur faisant chacun leur route loin de leurs blessures d'enfance et en quête de cette réconciliation d'avec eux-mêmes, est assez prenante bien qu'elle ne laisse pas de souvenir impérissable et qu'il soit difficile de réellement s'attacher aux personnages.

    Dans la balance d'appréciation, j'avoue être passée d'un bilan mitigé à la déception après avoir pris connaissance du papier paru dans Paris Match qui m'a étonnée pour ne pas dire choquée quant à certaines convictions de l'auteur ; elle prône par exemple l'absurdité de la mixité Noirs/Blancs dans les écoles.

    Je doute, après deux ouvrages qui ne m'ont ni l'un ni l'autre transportée, réitérer l'expérience de cette grande figure contemporaine des lettres américaines.

    Ils en parlent aussi : Leiloona, George, Natiora, Nelfesque.

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    Un fusil dans la main, un poème dans la poche d'Emmanuel Dongala

    Extraits :

    Les époux qui avaient été agressés chuchotèrent entre eux ; elle, d'une voix douce, suppliante ; lui, avec insistance. Quand ils rentreront chez eux, il va la battre, se dit Frank. Et qui ne le ferait pas ? Être humilié en public, c'est une chose. Un homme pouvait s'en remettre. Ce qui était intolérable, c'est qu'une femme avait été témoin, sa femme, qui non seulement avait vu, mais avait osé tenter de lui porter secours - lui porter secours ! Il n'avait pas pu se protéger et n'avait pas pu la protéger non plus, comme le prouvait la pierre qu'elle avait reçu au visage. Il faudrait qu'elle paye pour ce nez cassé. Encore et toujours.

    ...

    Le manque de bon sens les irritait mais ne les surprenait pas. La paresse était plus qu'intolérable à leurs yeux : elle était inhumaine. Que l'on fût aux champs, à la maison ou dans son propre jardin, il fallait s'occuper. Le sommeil n'était pas fait pour rêver : il servait à rassembler des forces pour le jour à venir. La conversation s'accompagnait de tâches : repasser, éplucher, écosser, trier, coudre, réparer, laver ou soigner. On ne pouvait apprendre la vieillesse, mais l'âge adulte était là pour tous. Le deuil était utile, mais Dieu valait mieux et elles ne pouvaient pas retrouver leur Créateur en ayant à rendre compte d'une existence vécue en vain. Elles savaient qu'Il poserait à chacune d'elles une seule question : "Qu'as-tu fait ?"

    ...

    Ne compte que sur toi-même. Tu es libre. Rien ni personne n'est obligé de te secourir à part toi. Sème dans ton propre jardin. Tu es jeune, tu es une femme, ce qui implique de sérieuses restrictions dans les deux cas, mais tu es aussi une personne.

    ...

    Cela ne tenait donc qu'à elle. Dans ce monde, parmi ces gens, elle voulait être l'individu qui n'aurait plus jamais besoin d'être secouru. (...) Exposée ou non aux rayons du soleil, elle voulait être celle qui se secourait elle-même. Avait-elle un cerveau, oui ou non ? Regretter n'arrangeait rien, s'en vouloir non plus, mais réfléchir, peut-être. Si elle ne se respectait pas elle-même, pourquoi quelqu'un d'autre devrait-il le faire ?

  • La vie sans fards de Maryse Condé

    Editions JC Lattès - 334 pagesla vie sans fards.jpg

    Présentation de l'éditeur : Trop souvent les autobiographies deviennent des constructions de fantaisie. Il semble que l'être humain soit tellement désireux de se peindre une existence différente de celle qu'il a vécue, qu'il l'embellit, souvent malgré lui. Il faut donc considérer La Vie sans fards comme une tentative de parler vrai, de rejeter les mythes et les idéalisations flatteuses et faciles. Voici peut-être le plus universel de mes livres. Il ne s'agit pas seulement d'une Guadeloupéenne tentant de découvrir son identité en Afrique ou de la naissance longue et douloureuse d'une vocation d'écrivain chez un être apparemment peu disposé à le devenir. Il s'agit d abord et avant tout d'une femme cherchant le bonheur, cherchant le compagnon idéal et aux prises avec les difficultés de la vie. Elle est confrontée à ce choix capital et toujours actuel : être mère ou exister pour soi seule. Je pense que La Vie sans fards est surtout la réflexion d'un être humain cherchant à se réaliser pleinement. Mon premier roman s'intitulait En attendant le bonheur, ce livre affirme : il finit toujours par arriver. »

    Loving Frank de Nancy Horan, Alabama song de Gilles Leroy, Accordez-moi cette valse de Zelda Fitzgerald, Tant que je serai noire de Maya Angelou, Ciseaux de Stéphane Michaka, La Déesse des petites victoires de Yannick Grannec, Moi, Jean Gabin de Goliarda Sapienza, Une année studieuse d'Anne Wiazemsky, L'aimer ou le fuir de Delphine de Malherbe...

    Autant de récits (et bien d'autres encore dans la catégorie Bio/autobiographie) que j'ai adorés. Force est de constater que les textes emprunts de réalité, même romancés, ont ce supplément d'âme qui les rendent si puissants. Des écrits sublimes auxquels on s'accroche puisqu'ils nous racontent la possible extra-ordinarité de l'existence. Mais est-ce bien la vie ? C'est ce que Maryse Condé reproche à ces textes : leur manque d'authenticité. Partant, elle a choisi de se montrer sans fards... Ce choix ne diminue en rien la force du récit - peut-être même la renforce-t-elle ? Mais paradoxalement, ce n'est pas le merveilleux qui m'a guidée ici, c'est la colère.

    Des Antilles à l'Europe en passant longtemps, trop longtemps par l'Afrique, Maryse Condé nous fait suivre son cheminement en quête d'elle-même guidée par ses pathologiques amours sur l'autel desquelles elle a sacrifié ses enfants. Alors certes, c'est la voix d'une femme qui se montre courageuse en se mettant ainsi à nu et se révèle humaine dans ses failles. Mais elle m'est surtout apparue atrocement égoïste. Indigne jugement de ma part quand je ne sais que trop que le coeur ignore la raison mais je n'ai pu m'empêcher d'être révoltée.

    Un peu comme pour Rien ne s'oppose à la nuit de Delphine de Vigan, la plume est admirable mais le propos me semble déplacé. Je crois que les écrivains ne devraient se livrer qu'entre les lignes. Pas crûment, impudiquement. J'attends de l'auteur qu'il m'embarque, même dans la noirceur, mais je ne veux pas savoir que c'est la sienne. D'autant qu'ici, ce déballage public aurait dû à mon sens prendre la forme non pas d'un livre, mais d'une lettre à ses enfants pour leur demander leur pardon. C'est certainement l'ambition qui a tenu la plume de Maryse Condé, mais en me mettant à la place de ses enfants, je suis convaincue que ce livre m'aurait rendue furieuse. Car malgré les conséquences douloureuses par ricochet de ses choix et même dans sa tentative d'expiation, c'est le nombrilisme qui transpire tout au long de la narration. Comment être excusée dès lors ?

    A l'instar de Beauvoir in love d'Irène Frain, je suis effarée de voir ces femmes érudites et engagées à ce point dépendantes des hommes, surtout des plus méprisables. Peut-être l'intelligence amoureuse est-elle inversement proportionnelle à celle de l'esprit ?

    Quoiqu'il en soit, je réitère, le style est somptueux mais la femme, la vraie, est décevante. Difficile pour moi - c'est absurde, je le conçois - d'excuser l'imperfection des auteurs. Une chose est sûre, ce livre ne m'a pas laissée indifférente !

    Extraits :

    Pourquoi faut-il que toute tentative de se raconter aboutisse à un fatras de demi-vérités ? Pourquoi faut-il que les autobiographies ou les mémoires deviennent trop souvent des édifices de fantaisie d'où l'expression de la simple vérité s'estompe, puis disparaît ? Pourquoi l'être humain est-il tellement désireux de se peindre une existence aussi différente que celle qu'il a vécue ?

    ...

    D'une certaine manière, j'ai toujours éprouvé de la passion pour la vérité, ce qui, sur le plan privé comme public, m'a souvent desservie.

    ...

    La principale raison qui explique que j'ai tant tardé à écrire, c'est que j'étais si occupée à vivre douloureusement que je n'avais de loisir pour rien d'autre. En fait, je n'ai commencé à écrire que lorsque j'ai eu moins de problèmes et que j'ai pu troquer des drames de papier contre de vrais drames.

    ...

    Je tenterai plutôt de cerner la place considérable qu'a occupée l'Afrique dans mon existence et dans mon imaginaire. QU'est-ce que j'y cherchais ? Je ne le sais toujours pas avec certitude. En fin de compte, je me demande si à propos de l'Afrique, je ne pourrais pas reprendre à mon compte presque sans les modifier les paroles du héros de Marcel Proust dans Un amour de Swann :

    "Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre."

    ...

    "Tu ne mérites pas ce qui t'arrive !" ajoutait Yvane, révoltée.

    Moi-même, je ne savais que penser. A certains moments, j'avais la conviction d'avoir été victime d'une immense injustice. A d'autres, une voix me soufflait que je méritais ce qui m'arrivait, la conviction d'appartenir à une espèce supérieure dans laquelle j'avais été élevée ayant irrité le sort. Je suis sortie de cette épreuve à jamais écorchée vive, ne possédant guère de confiance dans le sort, redoutant à chaque instant les coups sournois du destin.

    ...

    Condé était un "Africain". (...) Je croyais que si j'abordais au continent chanté par mon poète favori, je pourrais renaître. Redevenir vierge. Tous les espoirs me seraient à nouveau permis. N'y flotterait pas le souvenir malfaisant de celui qui m'avait fait tant de mal. Pas étonnant si mon mariage n'avait pas duré : j'avais posé sur les épaules de Condé un poids d'attentes et d'imagination né de mes déceptions. Cette charge était trop lourde pour lui.

    ...

    Je me refusais à croire, ce qui était communément admis, que les Africains détestaient les Antillais. Qu'ils les croyaient habités d'un sentiment de supériorité qu'à leurs yeux, rien ne justifiait. N'étaient-ce pas d'anciens esclaves, disaient-ils avec mépris, confondant esclavage domestique et esclavage de traite ? Une telle conviction me paraissant simpliste, je préférais me persuader qu'ils ne les comprenaient pas, trouvant offensante leur involontaire occidentalisation. Quant aux Antillais, l'Afrique était un mystérieux background qui leur faisait peur et qu'ils n'osaient pas déchiffrer. Moi, au contraire, cet inconnu à l'entour de moi m'attirait et m'intriguait.

    ...

    Qu'on ne vienne pas me reprocher d'avoir fait l'amour avec le fils d'un des plus sanguinaires dictateurs qui aient jamais existé. Jacques n'était pas cela pour moi. Je vivais une passion. La passion n'analyse pas, ne fait pas la morale. Elle brûle, elle incendie, elle consume.

    ...

    "Nous préférons la pauvreté dans la liberté, à l'opulence dans l'esclavage."

    Sékou Touré

    ...

    "Comment pouvez-vous mener une vie pareillement végétative alors que vous êtres si intelligente ?"

    Etais-je encore intelligente ?

    ...

    A présent, que voulait-on de moi ? Que j'adopte entièrement la culture de l'Afrique ? Ne pouvait-on m'accepter comme j'étais, avec mes bizarreries, mes cicatrices et mes tatouages ? D'ailleurs, d'intégrer se résumait-il à modifier superficiellement son apparence ? Baragouiner des langues ? Dessiner des rosaces dans ses cheveux ? La véritable intégration n'implique-t-elle pas avant tout une adhésion de l'être, une modification spirituelle ?

    ...

    Mes nouveaux mentors ne se souciaient pas seulement de fustiger les méfaits de la colonisation. Ils soulignaient les tares de l'ère pré-coloniale.

    "Ah non ! Ce n'était pas un Âge d'Or comme les exaltés le clament ! répétait Hamilcar. Nous connaissions entre autres l'esclavage domestique, le système des castes, l'oppression des femmes sans parler de mille pratiques barbares comme l'excision, le meurtre des jumeaux, des albinos."

    ...

    "Si l'on prétend diriger un peuple, aimait-il à répéter, on doit prêcher d'exemple."

    ...

    Moi, je ne haïssais pas l'Afrique. Je savais à présent qu'elle ne m'accepterait jamais telle que j'étais. Cependant, je ne la rendais nullement responsable de mes difficultés, conséquences de mes décisions personnelles. Ce qui me torturait, c'est que je n'arrivais pas à la cerner avec précision. Trop d'images contradictoires se superposaient. On ne savait laquelle privilégier : celle complexe et sans rides des ethnologues. Celle spiritualisée à outrance de la Négritude. Celle de mes amis révolutionnaires, souffrante et opprimée. Celle de Sékou Touré et de sa clique, proie juteuse à dépecer. Aussi comme Diogène qui cherchait un honnête homme aux portes d'Athènes, j'aurais voulu moi aussi m'armer d'une lanterne et courir en criant :

    "Afrique, où es-tu ?"

    ...

    Comment se métamorphosait le français lorsqu'il passait à travers le filtre d'une créativité étrangère, en l'occurrence africaine ? Il ne s'agissait pas simplement de répertorier et d'analyser les métaphores inattendues, mais de scruter la coloration intérieure de la langue. Se modifiait-elle ?

    ...

    "C'est une erreur de croire, fit-il, que le peuple est naturellement prêt pour la révolution. Il est lâche, le peuple, matérialiste, égoïste. Il faut le forcer et c'est ce que Sékou a été obligé de faire.

    - Le forcer ! m'exclamai-je. Est-ce que cela veut dire qu'il faut l'emprisonner, le torturer, le tuer ?"

    ...

    J'ignorais qu'avec celui de la liberté, je commençais une autre forme d'apprentissage. Apprendre à exprimer mes idées.

    ...

    "Woman is the nigger of the world."

    John Lennon

    ...

    Au fond, au fin fond de l'esprit des "vieux colonisés", comme les Caribéens et les Noirs Américains, quoiqu'ils s'en défendent, est-ce qu'il ne traînait pas une bonne dose d'arrogance vis-à-vis de l'Afrique dont ils ne parvenaient jamais à se défaire ? Voire un sentiment de supériorité ? J'en avais douté autrefois. Ne fallait-il pas à présent se l'avouer ? L'éducation ne peut se renier entièrement.

    ...

    Ceux qui comme Kwame Nrumah, Hamilcar Cabral, Seyni, peut-être Sékou Touré et les révolutionnaires, abordaient l'Afrique et son passé anté-colonial, avec des notions modernes et en fin de compte occidentales, telles que justice pour tous, tolérance, égalité, non seulement ne la comprenaient pas, mais lui faisaient le plus grand tort. L'Afrique était une complexe construction autarcique qu'il fallait accepter en bloc avec ses laideurs et ses trouvailles de splendeur. Accepter et même chérir. Car viendrait le temps de la colonisation, qui serait celui du mépris aveugle et de la destruction par les Européens. Les tenants de la Négritude péchaient, quant à eux, par excès d'idéalisme. Ils ne voulaient retenir que des beautés défuntes qu'ils prétendaient éternelles.

    ...

    Qui se souciait encore du peuple africain ? Personne.

    ...

    Je sentais que j'étais en sursis. Tout cela était pour finir.

    Quand ? Comment ?

    J'étais pareille à un dormeur qui s'accroche au sommeil, sachant que le réveil lui amènera un cauchemar.

  • Rentrée littéraire : La Déesse des petites victoires de Y. Grannec

    Editions Anne Carrière - 469 pagesla déesse des petites victoires.jpg

    Présentation de l'éditeur : Université de Princeton, 1980. Anna Roth, jeune documentaliste sans ambition, se voit confier la tâche de récupérer les archives de Kurt Gödel, le plus fascinant et hermétique mathématicien du XXe siècle. Sa mission consiste à apprivoiser la veuve du grand homme, une mégère notoire qui semble exercer une vengeance tardive contre l’establishment en refusant de céder les documents d’une incommensurable valeur scientifique. Dès la première rencontre, Adèle voit clair dans le jeu d’Anna. Contre toute attente, elle ne la rejette pas mais impose ses règles. La vieille femme sait qu’elle va bientôt mourir, et il lui reste une histoire à raconter, une histoire que personne n’a jamais voulu entendre. De la Vienne flamboyante des années 1930 au Princeton de l’après-guerre ; de l’Anschluss au maccarthysme ; de la fin de l’idéal positiviste à l’avènement de l’arme nucléaire, Anna découvre l’épopée d’un génie qui ne savait pas vivre et d’une femme qui ne savait qu’aimer. Albert Einstein aimait à dire : « Je ne vais à mon bureau que pour avoir le privilège de rentrer à pied avec Kurt Gödel. » Cet homme, peu connu des profanes, a eu une vie de légende : à la fois dieu vivant de l’Olympe que représentait Princeton après la guerre et mortel affligé par les pires désordres de la folie. Yannick Grannec a réussi, dans ce premier roman, le tour de force de tisser une grande fresque sur le XXe siècle, une ode au génie humain et un roman profond sur la fonction de l’amour et la finalité de l’existence.

    Merci aux éditions Anne Carrière et Pocket de m'avoir offert l'opportunité de lire ce livre.

    Si j'avais pu, j'aurais comme Colin dans L'écume des jours taillé au coupe-ongles mes paupières, non pas pour donner du mystère à mon regard mais pour lutter contre le sommeil et ainsi lire La Déesse des petites victoires d'une traite. Tout est dit : ce roman, qui est le premier de l'auteur, est en un mot comme en cent é-pous-tou-flant ! Seule la fatigue m'a contrainte à le lâcher et je n'ai qu'un seul regret, celui de l'avoir fini aussi rapidement.

    J'en ressort aussi abasourdie qu'à la lecture du Club des incorrigibles optimistes ou de La Couleur des sentiments. Yannick Grannec, graphiste et illustratrice de métier, démontre aussi brillamment que Guenassia et Stockett le théorème selon lequel il faudrait définitivement que la rentrée littéraire accorde plus grande place à la découverte de nouveaux auteurs, plutôt que de se concentrer sur les vieux de la vieille qui n'en ont nul besoin. La maturité de l'écriture de Grannec, qui en est pourtant à son coup d'essai, est tellement sidérante que je m'observe à user et abuser de superlatifs tant cette lecture me laisse littéralement bouche bée.

    La Déesse des petites victoires est plusieurs livres en un. Il est le roman narrant la mission d'une documentaliste, Anna, en charge de récupérer les archives de l'illustre mathématicien Kurt Gödel auprès de sa veuve Adèle. Il est également dans une certaine mesure la biographie de l'improbable couple Gödel. Il est aussi le roman historique d'une époque, nous menant de l'Autriche menacée par la montée du nazisme aux Etats-Unis, sur les pelouses de Princeton, où se côtoient nombres de sommités scientifiques exilées - Einstein, Oppenheimer, Pauli, von Neumann... - confrontées au McCarthysme. Il est enfin et surtout un formidable portrait de femmes puissantes qui, malgré leurs failles, plient mais ne rompent pas, tel le roseau. Ce livre est avant tout en leur honneur - c'est du moins ce que j'ai ressenti.

    Le récit alterne entre les rencontres hautes en couleur de la jeune Anna d'avec l'acariâtre Mme Gödel et les souvenirs de cette drôle de vieille bonne-femme. De l'amitié naissante entre ces deux générations de femmes aux errances amoureuses d'Anna, en passant bien évidemment par l'existence pour le moins particulière du génie logicien et de son épouse, Yannick Grannec nous fait passer par toutes les émotions : du rire aux larmes, de la révolte à l'attendrissement ou encore de l'incompréhension à l'empathie. Je dois bien avouer que certains dialogues scientifico-philosophiques entre les grandes figures mathématiques ou physiques en présence ont, malgré leur simplification qui ne manquera pas de faire tourner de l'oeil aux spécialistes, échappé à mon entendement. Ce ne sont que quelques pages et pourtant, quel plaisir de les lire !

    Sous couvert de présenter la vie d'un génie, l'auteur met en évidence la théorie selon laquelle derrière chaque grand homme se cache une femme. Et c'est à cette femme, Adèle Porkert, davantage qu'au grand Kurt Gödel, que l'auteur rend un vibrant hommage. L'écrivain prouve que la sagesse et le bon sens de l'inculte petite Autrichienne n'a rien à envier aux plus grands esprits et que l'abnégation dont elle fit preuve sa vie durant méritait bien des mémoires. Malgré des "licences poétiques" certaines, des "facilités narratives" incontestables, des "entorses à la réalité" évidentes, un vent de crédibilité souffle sur le fabuleux roman de Yannick Grannec.

    Pour conclure, je me permettrais d'énoncer ma vérité mathématique très relative. Ne cherchez pas de logique, partons simplement de l'axiome selon lequel cette équation ne peut-être récusée dans mon système subjectif.

    La Déesse des petites victoires / Yaℕℕick Graℕℕec = { romance, sciences, histoire } = "tricotage (faits objectifs + probabilités subjectives)" = ∞ best-seller!

    Si avec ça, l'indécidabilité de l'achat de ce livre demeure, vous n'avez rien compris à la démonstration. Passer à côté de ce page turner est une grossière erreur de calcul, le reste n'est que conjecture.

    Extraits :

    Il y a deux voies de diffusion de la lumière : être la bougie ou le miroir qui la reflète.

    Edith Wharton

    ...

    Être amoureux, c'est se créer une religion dont le dieu est faillible.

    Jorge Luis Borges

    ...

    En ce temps-là, on entendait tout au plus cette prière dans la loge des danseuses : "Marie, vous qui l'avez eu sans le faire, faites que je le fasse sans l'avoir !"

    ...

    J'en restais à ma logique personnelle. Plus c'est gros, plus ça fonctionne. La vanité des hommes les rend sourds, mais bavards. Etape numéro un : le laisser vous expliquer sa vie.

    ...

    Cet automne, elle pourrait enrichir d'une nouvelle entrée sa liste noire des tâches idiotes : chercher le début d'un rouleau de scotch ; faire la queue à la banque ; choisir la mauvaise caisse au supermarché ou rater la sortie d'autoroute. Attendre Adèle. La somme des petits bouts de temps gaspillés et des retards des autres est égale à une vie perdue.

    ...

    Il y a 10 sortes de personnes. Ceux qui comprennent le binaire. Et les autres.

    ...

    "L'espériences la plus belle et la plus profonde que l'on puisse avoir est le sentiment de mystère." (Albert Einstein)

    ...

    Je me suis gardé de faire de la vérité une idole, préférant lui laisser son nom plus humble d'exactitude.

    Marguerite Yourcenar

    ...

    - Charles Darwin dit que les mathématiciens sont des aveugles cherchant dans une pièce sombre un chat noir qui n'existe pas.

    ...

    - Parfois, les idées les plus compliquées progressent quand on tente de les énoncer simplement.

    ...

    Il disait : "Plus je pense au langage, plus je suis stupéfié que les gens parviennent à se comprendre." Il n'était, lui-même, jamais approximatif. Dans ce monde de beaux parleurs, il préférait le silence à l'erreur. Il aimait l'humilité face à al vérité. Il possédait cette vertu en quantité toxique ; craignant un faux pas, il en oubliait d'avancer.

    ...

    Si la nature ne nous avait faits un peu frivoles, nous serions très malheureux ; c'est parce qu'on est frivole que la plupart des gens ne se pendant pas.

    Voltaire

    ...

    L'amour, c'est que tu sois pour moi le couteau avec lequel je fouille en moi.

    Franz Kafka

    ...

    Lorsqu'un homme de génie parle de difficulté, il veut tout simplement dire l'impossible.

    Edgar Allan Poe

    ...

    - Le Nobel de mathématiques n'existe pas. La femme de Nobel le trompait avec un mathématicien.

    - Mythologie ! En réalité, le Nobel récompense des travaux ayant apporté le plus grand bénéfice à l'humanité.

    - Les mathématiques n'en apportent pas, Herr Einstein ?

    - Je me pose encore la question, Adèle.

    ...

    - Pour ne pas se regarder le nombril, il faut en trouver un autre à contempler. Et on n'a jamais dégotté de mieux qu'un jules dans l'affaire !

    ...

    Il est si facile de manipuler les foules en les nourrissant de fausses évidences.

    ...

    "Pourquoi la bonne musique devrait-elle être dramatique ou la bonne littérature bavarde ?"

    ...

    L'hypothèse de la liberté est plus importante que son usage. L'Amérique m'avait offert cette leçon de démocratie pragmatique : ne donnez pas aux gens le choix, mais la possibilité de choisir. Cette potentialité nous est nécessaire et bien suffisante. Peu d'entre nous tolèrent le vertige de la pure liberté.

    ...

    En choisissant de le suivre, j'avais dû abandonner le confort de l'ignorance. J'en avais la volonté, pas la capacité. J'ai compris très tard que la tentation métaphysique ne s'embarrasse pas de religions ou de frontières, de genres ou de cultures ; elle est allouée à tous, mais le luxe de sa jouissance n'en est offert qu'à certains.

    Que valaient leurs acrobaties philosophiques en regard du quotidien ? S'ils avaient été capables d'écouter, je leur aurais donné mon avis. Moi, je connaissais l'ordre du temps : dans l'enchaînement des points d'un ourlet, à la vaisselle lavée et rangée, dans l'alignement des piles de linge, repassé, à la cuisson parfaite d'une tarte qui embaume. Quand vous avez les mains dans la farine, rien ne peut vous arriver. J'aimais l'odeur de la levure, celle d'un ordre fertile. Je croyais en cet ordre de la vie à défaut de lui donner un sens.

    Mon mari interrogeait les étoiles ; moin j'avais déjà un univers bien ordonné. Un tout petit, certes, masi à l'abri, sur cette terre. Ils me laissaient me battre seule contre l'entropie. La belle affaire ! Si les hommes passaient plus souvent le balai, ils seraient moins malheureux.

    ...

    - L'expérience ne peut remplacer les fulgurances de la jeunesse.

    ...

    La colère vous purge. Mais qui peut la vivre à long terme ? La colère rentrée vous consume. Puis elle finit pas s'échapper par petits pets fielleux qui ne font qu'empuantir un climat déjà délétère. Que faire de toute cette colère ? A défaut, certains la font rejaillir sur leur progéniture. Je n'avais pas cette malchance. Je la réservais donc aux autres : aux fonctionnaires incompétents ; aux politiciens véreux ; à l'épicière tatillonne : à la coiffeuse intrusive ; à la météo ingrate ; à la face de fesses d'Ed Sullivan. A tous les empoisonneurs dont je n'avais rien à faire. J'étais devenue une mégère par mesure de sécurité. Je ne m'étais jamais mieux portée. Dorénavant, quand mon baromètre indiquait trop de pression intérieure, je partais en voyage. J'ai pratiqué cet art de la fugue jusqu'à ce que la vieilliesse me spolie de cet exutoire.

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    "Chère postérité, Si vous n'êtes pas devenue plus juste, plus pacifique, et, d'une façon plus générale, plus rationnelle que nous le sommes (ou nous l'étions), eh bien, que le diable vous emporte. Ayant, avec respect, émis ce voeu pieux, je suis (ou étais) votre serviteur."

    Albert Einstein

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    Ô mathématiques saintes, puissiez-vous, par votre commerce perpétuel, consoler le reste de mes jours de la méchanceté des hommes et de l'injustice du Grand-Tout !"

    Lautréamont

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    Le malheur n'est pas si effroyable lorsqu'il s'installe en douceur. Il anesthésie ; il engourdit vos sens pour pouvoir emménager incognito. (...) L'intimité rend aveugle à la folie ; elle la nie. La folie est un désordre insidieux. Elle détruit sans éclats, en un long dérèglement, jusqu'à la crise de trop, celle où la réalité attaque le déni et vous dépouille de tout ce que vous pensiez pouvoir protéger. Et les autres de crier alors : "Pourquoi n'avez-vous rien fait ?"

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    - Je ne crois pas au diable. Seulement en la lâcheté collective. C'est la qualité humaine la mieux partagée, avec la médiocrité. Et je me place dedans, n'en doutez pas !

  • Rentrée littéraire : Les Étrangers de Sándor Márai

    A paraître le 3 octobre 2012culture,littérature,livre,roman,rentrée littéraire,hongrie,racisme,europe

    Editions Albin Michel - 446 pages

    Présentation de l'éditeur : Un jeune Hongrois de 27 ans, docteur en philosophie, dont nous ne saurons pas le nom, arrive à Paris en juin 1926 après un an d’études à Berlin. Il restera deux années en France, entre un Paris où ses points d’attache se résument à quelques cafés, cabarets et hôtels, et une Bretagne idyllique où l’entraîne une femme rencontrée à Montparnasse. Etranger à ce pays qui le fascine et le maltraite, étranger aux autres, étranger à lui-même, ce jeune homme sur le fil du rasoir cherche à conforter sa condition d’Européen et à appréhender qui il est, ce qu’il aime ou rejette. Il évolue parmi d’autres étrangers – un Albanais, un sculpteur hongrois, un Russe, une Danoise qui écrit des livres pour enfants - qui tous survivent comme lui tant bien que mal, dans le Paris de la fin des années folles, décrit de façon expressionniste, avec une grande force d’évocation. Au terme de son séjour, notre héros aura expérimenté l’étrangeté des rapports humains, et aussi les effets d’une xénophobie qu’il ne soupçonnait pas.

    Ayant constaté en librairie la prescription scolaire récurrente du titre Les Braises, j'étais très curieuse de découvrir cet auteur. Adulé dans son pays dans les années trente puis oublié et interdit après 1948, Sándor Márai s'exile en Europe puis en Californie où il se suicide en 1989. Son oeuvre a été redécouverte dans les années 1990 et l'écrivain jouit désormais d'une reconnaissance remarquable : il est considéré comme faisant partie du patrimoine littéraire européen du XXe siècle.

    Initialement publié en 1931, le roman initiatique Les Étrangers n'avait jusqu'alors jamais été traduit en français. Il compte parmi les plus importants de l'oeuvre de Márai et appartient à la veine de ses romans d'inspiration directement autobiographique. Ceux qui le liront entièrement découvriront apparemment une fabuleuse fresque de Paris où l'auteur a vécu 5 ans juste avant de l'écrire et retrouveront le thème cher à l'auteur de l'exil, aussi bien géographique qu'intérieur.

    Pour ma part, impossible d'apprécier le style, pas plus que le personnage. L'écriture m'est apparue confuse, absconse. Abandon en page 46.

  • Rentrée littéraire : Un peu de bois et d'acier de Chabouté

    un peu de bois et d'acier.jpgEditions Vents d'Ouest - 328 pages

    Présentation de l'éditeur : Un répit, un instant, une pause... Un abri, un havre, un refuge... Une scène... Un carrefour... Juste un peu de bois et d'acier. L'histoire d'un banc, un simple banc public qui voit défiler les gens à travers les heures, les jours, les saisons, les années... Ceux qui passent, qui s'arrêtent, d'autres qui reviennent, certains qui attendent... Le banc devient un havre, un îlot, un refuge, une scène... Un ballet d'anonymes et d'habitués évoluant dans une chorégraphie savamment orchestrée où les petites futilités, les situations rocambolesques et les rencontres surprenantes donnent naissance à un récit drôle et singulier. Chabouté tisse avec brio une histoire où plane la magie d'un Tati, agrémentée d'un soupçon de Chaplin, quelques miettes du mime Marceau et d'une pincée de Keaton ... 330 pages d'une aventure dont le héros est un banc, un simple banc public... Juste un peu de bois et d'acier...

    Quand j'ai eu connaissance de la sortie d'une nouvelle bande dessinée signée Chabouté - dont j'avais particulièrement apprécié les Fables amères -, la passionnée d'art séquentiel que je suis s'est enthousiasmée. Quand j'ai découvert que cet album était un récit uniquement graphique, entendez par là sans parole, j'ai tout de suite pensé à l'exceptionnel Là où vont nos pères de Shaun Tan. Je ne pouvais donc que me précipiter à la librairie dès la sortie de cette bd prometteuse.

    Une chose est sûre, à la lecture d'Un peu de bois et d'acier, impossible de continuer à regarder ou à s'asseoir sur un banc de la même façon. Car oui, le héros de cette histoire muette en noir et blanc est un simple banc. Pas ordinaire comme recette, n'est-ce pas ? Et pourtant, en repoussant tous les a priori qui pourraient donner à penser que ce cocktail surprenant ne peut qu'être le gage d'un recueil ennuyeux, l'on découvre bel et bien que Chabouté nous offre l'un des meilleurs albums de cette rentrée dans lequel le mot ne fait à aucun moment défaut tant l'expressivité des personnages, de leurs regards, suffit à la narration.

    Qu'est-ce qu'un banc ? Un simple aménagement urbain ? Détrompez-vous ! Ce banal objet que l'on croise sur les trottoirs et les parcs de toutes les villes, de tous les villages, est tellement plus qu'un long siège étroit plus ou moins décoratif des espaces publics. Le banc est le témoin des scènes de vie les plus anodines ou les plus déterminantes, des bribes d'existence de toutes les sortes d'individus qui puissent exister, au fil des saisons qui passent. Il est le siège de menues déceptions, de grands désespoirs, de petits bonheurs et de trésors de la vie. Ou tout simplement d'instants d'une totale vacuité, simple lieu de repos.

    Avec une infinie poésie agrémentée d'émotions variées et d'humour, Chabouté campe des personnages qui l'on voient évoluer au fil du temps qui passe. Des individus récurrents ou de simples quidams de passage que l'on se plaît à aimer ou à mépriser. L'on ne peut que s'identifier à ces tranches de vie, ces saynètes du quotidien, ces petits riens entre joie, peine, solitude, amour, amitié... Avec beaucoup de subtilité et de sensibilité, c'est un somptueux morceau d'humanité qui nous est livré dans ce magnifique album qu'il est plaisant de contempler sur fond de Brassens... Les amoureux des bancs publics of course !