Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

etats-unis - Page 6

  • Un été sans les hommes de Siri Hustvedt

    un été sans les hommes.jpgEditions Actes Sud / Leméac - 216 pages

    Présentation de l'éditeur : Incapable de supporter plus longtemps la liaison que son mari, Boris, neuroscientifique de renom, entretient avec une femme plus jeune qu’elle, Mia, poétesse de son état, décide de quitter New York pour se réfugier auprès de sa mère qui a, depuis la mort de son mari, pris ses quartiers dans une maison de retraite du Minnesota. En même temps que la jubilatoire résilience dont fait preuve le petit groupe de pétillantes veuves octogénaires qui entoure sa mère, Mia va découvrir la confusion des sentiments et les rivalités à l’oeuvre chez les sept adolescentes qu’elle a accepté d’initier à la poésie le temps d’un été, tout en nouant une amitié sincère avec Lola, jeune mère délaissée par un mari colérique et instable… Parcours en forme de “lecture de soi” d’une femme à un tournant de son existence et confrontée aux âges successifs de la vie à travers quelques personnages féminins inoubliables, ce roman aussi solaire que plaisamment subversif dresse le portrait attachant d’une humanité fragile mais se réinventant sans cesse.

    Dans ce superbe roman qui fait la part belle aux femmes, Madame Paul Auster évoque avec beaucoup d'humour et de profondeur la reconstruction d'après la déception amoureuse.

    D'aucuns diront peut-être que ce livre est sensiblement féministe dans l'acception péjorative du terme puisque les hommes y brillent par leur absence ou leurs faiblesses ou d'autres que l'intellectualisme confine à l'affectation. J'y vois pour la forme un style raffiné émaillé de références et pour le fond un hymne à la poésie et à la littérature comme refuge aux épanchements de l'âme et une célébration de la solidarité féminine intergénérationnelle.

    Car Siri Hustvedt entoure son héroïne meurtrie d'une kyrielle de femmes qui seront son salut : des octogénaires aussi délirantes que déclinantes, des jeunes filles bien moins mesquines que rafraîchissantes, ou encore une mère, éternel point d'ancrage dans la houle existentielle. L'auteur aborde la femme sous tous ses angles : la fille, l'épouse, l'amante, la mère, la femme libérée, indépendante ou au foyer et puis la dame âgée. Chacune se reconnaîtra à la lecture de ce texte touchant qui rappelle si besoin était que nous avons toutes à apprendre les unes des autres, quels que soient nos âges.

    J'ai été profondément émue par ce roman intime d'une justesse délicate. Recommandé pour toutes les femmes évidemment mais également pour tous les hommes qui s'intéressent aux émotions féminines.

    Extraits :

    La banalité de l'histoire - le fait qu'elle soit répétée ad nauseam par des hommes qui, s'apercevant tout à coup ou petit à petit que ce qui EST pourrait NE PAS ÊTRE, font dès lors en sorte de se libérer des femmes vieillissantes qui ont, pendant des années, pris soin d'eux et de leurs enfants - n'amortit pas le chagrin, la jalousie et l'humiliation qui s'emparent des abandonnées. Femmes bafouées. Je geignis, je criai, je frappai le mur de mes poings. Je lui fis peur. Il lui fallait la paix, la liberté de s'en aller de son côté en compagnie de la neurologue de ses rêves, cette scientifique bien élevée, une femme avec laquelle il n'avait en commun ni passé, ni douleurs pesantes, ni chagrin, ni aucun conflit. Et pourtant il disait pause, pas fin, laissant ainsi le récit ouvert, au cas où il changerait d'avis. Une cruelle fêlure d'espoir.

    ...

    La folie est un état de profonde absorption en soi-même. Il faut un effort extrême rien que pour savoir où on en est, et le tournant vers la guérison se produit dès l'instant où une parcelle du monde est autorisée à entrer, quand une personne ou un objet franchit la barrière.

    ...

    Mais c'était en ma mère elle-même que je me sentais à la maison. Il n'y a pas de vie sans un sol, sans un sentiment de l'espace qui n'est pas seulement extérieur mais intérieur aussi - les lieux mentaux. Pour moi, la folie avait constitué une suspension.

    ...

    Cela m'avait ramenée à une version jeune et désespérément sérieuse de moi-même, une gamine qui ne possédait ni la distance de l'ironie ni le don de dissimuler ses émotions. Tu ES trop sensible.

    ...

    Le fait que j'eusse passé la moitié de ma vie avec cet homme ne signifiait pas qu'il n'eût jamais existé une période avant Boris (dorénavant désignée comme suit : av. B.). Il y avait eu, aussi, des expériences sexuelles en cette lointaine période de voluptueuse, cochonne, douce et triste. Je décidai de cataloguer mes aventures et mésaventures charnelles dans un cahier vierge, d'en profaner les pages avec mon histoire pornographique personnelle et de m'efforcer d'y gommer toute trace de mari. Les Autres, espérais-je, détourneraient mes pensées de l'Unique.

    ...

    Je suis - pourtant ce que je suis nul ne le sait ni n'en a cure,

    Mes amis m'ont abandonnée comme l'on perd un souvenir,

    Je vais me repaissant moi-même de mes peines -

    Elles surgissent pour s'évanouir - armée en marche vers l'oubli,

    Ombres parmi les convulsives les muettes transes d'amour -

    Et pourtant je suis et je vis - ainsi que vapeurs ballottées

    Dans le néant du mépris et du bruit...

    I am, poème de John Clare

    ...

    Un peu d'ironie, mon enfant, un peu de distance, un peu d'humour, un peu d'indifférence. L'indifférence était le remède, mais je n'en trouvais pas en moi. Le remède, en réalité, fut l'évasion. Aussi simple.

    ...

    "J'étais complètement timbrée, à l'époque. Ca m'a fait du bien."

    ...

    Que savons-nous des gens, en réalité ? pensai-je. Que diable savons-nous de qui que ce soit ?

    ...

    "Je n'ai jamais cru non plus qu'il convenait de transformer les gens en parangons de vertu après leur mort."

    ...

    Malgré ma jambe, il me faut rester joyeuse et pleine d'espoir. Que puis-je faire d'autre ? Si ça éclate, droit au cerveau ou au coeur, morte en une seconde.

    ...

    "Vieillir, ça va. Le seul problème, c'est que le corps se déglingue."

    ...

    Le rejet s'accumule ; se loge dans le ventre, telle une bile noire qui, recrachée, devient un laïus, les vaines fulminations d'une poétesse rousse isolée face aux ignares et aux initiés et aux faiseurs de culture qui n'ont pas su la reconnaître, et le pauvre Boris a vécu avec ses/mes ululations braillardes, Boris, un homme à qui l'éclat de voix, l'exclamation passionnée raclaient l'âme comme du papier de verre.

    ...

    Dommage que je ne sois pas un personnage de livre ou de pièce de théâtre, non que les choses se passent tellement bien pour la plupart d'entre eux, mais alors je pourrais être récrite ailleurs. Je vais, moi, me récrire ailleurs, pensai-je, réinventer l'histoire sous un éclairage nouveau : je suis mieux sans lui.

    ...

    Le temps nous embrouille, ne trouvez-vous pas ? Les physiciens savent jouer avec mais, en ce qui nous concerne, il faut nous accommoder d'un présent fugace qui devient un passé incertain et, si confus que puisse être ce passé dans nos têtes, nous avançons toujours inexorablement vers une fin. En esprit, cependant, tant que nous sommes vivants et que nos cerveaux peuvent encore établir des connexions, il nous est possible de sauter de l'enfance à l'âge adulte, puis en sens inverse, et de dérober, dans l'époque de notre choix, un petit morceau savoureux ici, un autre plus amer, là. Rien ne peut jamais redevenir comme avant, mais uniquement comme une incarnation ultérieure. Ce qui était autrefois l'avenir est maintenant le passé, mais le passé revient au présent à l'état de souvenance, il est ici et maintenant dans le temps de l'écriture.

  • Rentrée littéraire : Les Accusées de Charlotte Rogan

    A paraître le 23 août 2012les accusées.jpg

    Editions Fleuve Noir - 261 pages

    Présentation de l'éditeur : À l'été 1914, l'Impératrice Alexandra, un paquebot transatlantique croisant vers New York, fait naufrage suite à une mystérieuse explosion. À son bord se trouve Henry Winter, un riche banquier en voyage de noces avec sa jeune épouse Grace. Malgré la panique ambiante, Henry parvient à trouver une place à sa femme sur l'une des chaloupes de sauvetage. Elle y rejoint trente-huit autres passagers, bien plus que l'embarcation ne peut en contenir. Pendant vingt-et-un jours et vingt-et-une nuits, les rescapés luttent contre les éléments, la faim, la soif et leur pire ennemi : la peur. La chaloupe menace de chavirer à tout moment et les inimitiés ne tardent pas à apparaître. Une évidence se fait jour : pour que certains vivent, d'autres doivent mourir. Grace fait partie de ceux qui ont survécu... mais à quel prix ? C'est ce que cherche à savoir le tribunal devant lequel elle comparaît avec deux autres femmes, toutes trois accusées d'avoir tué l'un de leurs compagnons d'infortune. Mais la justice peut-elle vraiment statuer sur ce qui s'est passé entre ces hommes et ces femmes confrontés à une mort imminente ?

    Avec Les Accusées, Charlotte Rogan signe un premier roman original et dérangeant qui explore les limites de la morale humaine. Elle pose avec justesse la question de savoir s'il est possible de juger depuis son existence confortable et sécurisée les agissements de personnes en situation de survie, une condition inimaginable si on ne la vit pas de l'intérieur. Elle dresse des personnages aussi complexes que les circonstances l'exigent, dont il est impossible de déterminer s'ils sont bons ou mauvais, même si l'on ne peut s'empêcher d'avoir des opinions, qui évoluent au fil du récit.

    L'on pourrait penser que le suspens est tué dans l'oeuf puisque l'on sait que Grace, la narratrice du calvaire, va être secourue. Mais quand et comment sera-t-elle sauvée ? Et sera-t-elle acquittée pour les faits qui lui sont reprochés sur cette chaloupe de fortune ?

    L'idée de situer l'action en 1914 permet d'exploiter certaines particularités de cette époque, à savoir la condition difficile de la femme et l'absence des moyens de communication modernes pour informer du naufrage.

    Ce huis clos haletant plonge le lecteur dans ses angoisses les plus profondes et renvoie immanquablement avec un siècle d'écart à la tragédie du Titanic. Sa construction intelligente sert une écriture juste et embarque sur les rives de la conscience et de la survie. Les amoureux de la mer et de la navigation ainsi que les adeptes de Koh Lanta seront à n'en pas douter séduits par ce page turner oppressant.

    Extraits :

    (...), j'avais été élevée dans l'illusion que je jouirais d'un éventail de choix toujours plus large, nourri dès la source de ma vie par des rus et des rivières de potentiel sans cesse plus important, jusqu'à ce que je débouche dans un delta fertile où je me jetterais dans un océan de possibilités. Avec le recul, cette dernière métaphore peut paraître de mauvais augure, mais je la tenais alors pour tout à fait appropriée et cette destination miroitante et ensoleillée, m'avait-on inculqué, n'était autre que la béatitude du mariage.

    ...

    - Mais tu vas de voir travailler !

    - Je serais maîtresse de mon destin, avait-elle riposté.

    - Tu seras tout juste une domestique, lui avais-je opposé.

    Mais qu'elle ait agi par principe ou fait de nécessité vertu, elle ne s'était pas davantage épanchée et était partie pour Chicago, (...).

  • Motherfucker de Sylvain Ricard & Guillaume Martinez

    Tome 1 d'un récit en deux parties au sein du mouvement des Black Panthersmother fucker.jpg

    Editions Futuropolis - 64 pages

    Récit : Sylvain Ricard - Dessin : Guillaume Martinez

    Présentation de l'éditeur : Il s’appelle Vermont Washington. Si son patronyme est symbole de liberté pour l’Amérique, il ne l’est pas pour lui, jeune afro-africain. Il habite à Los Angeles, dans le quartier de Watts, célèbre pour les émeutes survenues, en août 1965, à la suite du 100e anniversaire de l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis. Son quotidien, et celui de sa famille, n’est fait que d’injustices, de restrictions, de discriminations et d’humiliation. Ils sont victimes du racisme ordinaire, qui sévit encore en ces années soixante, où le Ku Klux Klan, vestige insupportable de l’esclavage, n’en finit pas de mourir. Une haine omniprésente perçue à travers le travail, l’éducation, les lieux publics… Même les forces de l’ordre soudoyées participent à cette discrimination générale. C’est donc avec le Black Panther Party, mouvement révolutionnaire afro-américain dont il est membre, que Vermont Washington entend lutter, entouré de ses amis (Noirs), pour leurs droits à l’égalité. Cependant, Pete, son meilleur ami Blanc, qui pourtant soutient le parti, le pousse à être raisonnable, craignant qu’il ne finisse en prison. Son père, chez qui il vit avec sa famille, ayant choisi de faire profil bas, se heurte violemment à lui, lui conseillant de se soumettre. Quant à sa femme impuissante, elle vit dans la peur qu’il ne se fasse tuer à tout moment. De provocations racistes en humiliations permanentes, le destin de Vermont Washington est rythmé par le programme en dix points des Black Panthers : ils luttent pour la liberté, le plein emploi, pour que le peuple Noir ne soit plus volé par la capitalisme, pour des logements décents, l’éducation…

    L'on a beau avoir vu Devine qui vient dîner ce soir, Mississippi burning ou encore lu Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, La couleur des sentiments, il est toujours aussi intéressant que révoltant de se pencher sur cette histoire sombre pas si lointaine qu'est la ségrégation américaine des années 1960.

    Par le biais de l'engagement politique de Vermont Washington, jeune militant des Black Panthers, l'on (re)découvre la condition des descendants d'esclaves qui, malgré un siècle d'abolition, se confrontent à la plus que lente évolution des mentalités. Comment ne pas être révolté face à l'injustice, l'absurdité, la violence, le mépris, l'humiliation, l'ignominie, l'abjection... ?

    Sylvain Ricard, rompu à l'évocation de sujets sensibles (... à la folie pour n'en citer qu'un), réussit la prouesse de construire un récit intelligent, loin de tout manichéisme. Rythmé par le Ten Point Plan, l'histoire met en scène tous les points de vue, toutes les prises de positions possibles (engagement, passivité, extrémisme, courage, lâcheté, désillusion...) sans jamais prendre parti, laissant le lecteur seul juge, fort de son humanité et de son bon sens. La gravité du propos est superbement rehaussée par le lavis à l'encre de Chine de Guillaume Martinez qui offre des portraits absolument magnifiques.

    Une première partie coup de poing qui, si l'on se penche sur les cinq prochains points du Plan à venir, laisse présager une fin de diptyque encore plus ténébreuse. J'attends avec impatience le second volet de ce brillant et nécessaire Motherfucker qui rappelle l'incroyable bond de géant opéré dans les mentalités états-uniennes, qui sont passées en quelque cinquante années du racisme ordinaire le plus odieux à la gouvernance par un américain aux racines africaines - même si les clivages restent tristement d'actualités comme Trayvon Martin l'a funestement expérimenté.

  • Rien ne va plus de Douglas Kennedy

    Editions Belfond - 443 pagesrien ne va plus.jpg

    Présentation de l'éditeur : Hollywood, ou destin rime avec déclin. À la grande roulette du succès, il suffit d'un coup pour arriver au sommet. Et d'un mauvais numéro pour en dégringoler. David Armitage, scénariste, n'en revient pas : son projet de série vient d'être retenu pour une grande chaîne du câble. Dix ans de galère, à placer des scripts ici ou là, vont finalement payer. Reconnaissance, fortune, célébrité sont au rendez-vous. Mais Los Angeles ne manque pas de mauvais anges : peu à peu, la machine s'emballe. La ville-cinéma lui réserve une chute à sa mesure... Titanesque.

    Je suis de ces lecteurs qui, quand ils ont été touchés par un auteur, se lancent à l'assaut de son oeuvre - Irving, Tropper, Austen ou Pennac comptant parmi mes mets préférés. Pourquoi bouder son plaisir ?

    C'est dans cette logique que je suis me suis attelée, après La poursuite du bonheur, à un nouveau titre de ce Douglas Kennedy que, déraisonnablement, j'ai trop longtemps mésestimé.

    Une fois de plus, j'ai été subjuguée par l'intensité du récit. Kennedy propose un genre tout à fait différent de La poursuite du bonheur, témoignage de sa capacité à se renouveler et de son imagination fertile. Il passe de l'Est à l'Ouest des Etats-Unis, des fifties aux années 2000, de la guerre et de la politique au show-business, avec une aisance, une crédibilité tout à fait prenantes.

    Il met ici en scène avec brio le monde impitoyable du star system et combien la vie joue de tours. La galère, la gloire, la disgrâce, l'hypocrisie des relations humaines, le fric, la manipulation... Autant de sujets avec lesquels jongle l'écrivain pour donner vie à un roman a priori léger et drôle mais criant de vérité, profonde satire de la nature humaine et d'une certaine société américaine. Humour grinçant et rebondissements aussi surprenants qu'haletants sont au rendez-vous de ce livre inscrit sous le signe d'un vrai bon moment de littérature, d'une très agréable évasion.

    Extraits :

    Vingt milliards de dollars... J'essayais toujours de me faire à ce chiffre, et à l'une des statistiques que Bobby s'était empressé de me fournir : les intérêts hebdomadaires que sa fortune rapportait à Fleck dépassaient les deux millions. Sans jamais toucher à son capital, il disposait donc d'environ cent millions annuels après impôts en... argent de poche. Quelle absurdité ! Est-ce que Fleck se rappelait seulement - ce qui était bien mon cas, pendant que mes années de galère étaient encore si proches - l'angoisse du loyer à payer, ou d'une note de téléphone en retard, ou de rouler dans une vieille guimbarde en priant poue que la boîte de vitesses ne vous lâche pas parce que vous n'avez pas e quoi la changer ? Ou, plus simplement, est-ce qu'il était encore capable d'éprouver un souhait quelconque, dans un univers où ses mondres aspirations matérielles étaient satisfaites ? Est-ce que sa vision du monde n'était pas radicalement transformée par cet état de satiété absolue ? C'était une question théorique que je ne pouvais m'empêcher de me poser : une telle richesse permettait-elle de donner libres cours à ses besoins spirituels, de concevoir de plus vastes idées, de se consacrer à de grands projets ? Devenait-on une sorte de roi-philosophe moderne, un Médicis contemporain ? Ou même, lorsqu'on allait trop loin, un nouveau Borgia ?

    En tout cas, je savais ce en quoi je me transformais après seulement une journée à Château-Fleck, moi : un enfant gâté. Et oui, j'ose le dire : ça me plaisait. Mes scrupules initiaux s'étaient émoussés de j'acceptais de mieux en mieux l'idée d'avoir tout un personnel - toute une île ! - à ma disposition.

    ...

    - (...) Non, désolé, mon amour, mais sans le Grand Méchant Loup ça ne marche pas vraiment...

    Et pourquoi ? Parce qu'une "histoire", c'est un drame. Le vôtre. Le mien. Celui du type qui est en train de lire assis dans le métro en face de vous. Tout est récit, et le simple fait de conter, de narrer, renvoie à cette vérité première : nous avons besoin de crise, d'angoisse, d'attente, d'espoir, de la peur de se tromper, de soif de la vie que nous pensons vouloir et de la déception que nous inspire celle qui est la nôtre. D'un état de tension qui nous fasse croire à notre importance, à notre capacité à aller au-delà du trivial. Du constat que nous restons constamment dans l'ombre du Grand Méchant Loup, même si nous avons tenté de le nier. De la menace qui se tapit derrière le moindre geste, la moindre décision. Du danger que nous constituons pour nous-mêmes.

  • La poursuite du bonheur de Douglas Kennedy

    Editions Belfond - 774 pagesla poursuite du bonheur.jpg

    Présentation de l'éditeur : Un jour d'enterrement. Une vieille dame, dans le cortège, qu'elle n'a jamais vue. Kate Malone l'ignore encore mais un passé inconnu s'apprête àéclater au grand jour...
    Cette histoire occulte commence à Greenwich Village, au lendemain de la guerre. Tout ce que la jeunesse de Manhattan compte d'artistes excentriques et prometteurs tente d'oublier trois ans d'horreur. Un premier Thanksgiving sous le signe de la paix. Dans le joyeux désordre de ce soir de fête, Jack Malone liera à jamais son destin à celui de Sara. Malgré l'ombre grandissante de la chasse aux sorcières, la mort, l'Amérique, ces deux-là se battront, jusqu'au bout, pour leur droit au bonheur...

    J'ai lu il y a de cela déjà un bon moment L'homme qui voulait vivre sa vie. Si je ne me souviens pas vraiment de l'histoire, je garde en revanche l'impression d'un agréable moment de lecture. Mon expérience de libraire m'a permis de constater l'engouement général pour Douglas Kennedy. Et dans une sorte de pédanterie typiquement libraire, je l'ai associé aux Lévy, Nothomb et autres Musso : une sorte d'écrivain hyper productif dont l'écriture facile ne méritait pas plus d'attention. La poursuite du bonheur m'a détrompée.

    Dans cette superbe saga romanesque s'inscrivant au coeur de l'Amérique maccarthyste à nos jours, l'auteur nous livre une histoire d'amour intense, engluée dans l'imperfection de son époque et de ses protagonistes. Les secrets sont parfaitement mis en scène et la profondeur et la complexité des personnages sont déroutantes de réalité, criantes de vérité. Kennedy se fait le conteur exceptionnel de l'âme humaine, dans tout ce qu'elle a de plus charmant et de plus destructeur. L'analyse de la psychologie des caractères masculin et féminin est particulièrement fouillée et crédible.

    Il offre également une approche fascinante de la création artistique et une captivante porte d'entrée pour revenir sur une période particulièrement trouble de l'histoire états-unienne.

    Par ce récit magistral, Kennedy prouve, si besoin était, qu'il ne faut jamais rester sur des préjugés littéraires. Car sous prétexte de s'inscrire à contre-courant systématique des littératures de masse, l'on s'expose, en plus d'avoir une opinion critique tranchée fondée ni plus ni moins que sur le manque de connaissance pour ne pas dire l'ignorance, à passer à côté de véritables pépites littéraires.

     

    Extraits :

    "Nous n'agissons pas comme il faudrait

    Et ce qu'il ne faudrait pas, nous le faisons,

    Et puis nous nous rassurons

    Avec l'idée que la chance sera notre alliée."

    Matthew Arnold

    ...

    On dit que les funérailles sont faites pour les vivants, non pour les morts, et ce n'est que trop vrai : nous ne pleurons pas seulement les disparus mais aussi sur nous-mêmes, sur la brièveté choquante de la vie, sur cette accumulation permanente de futilités, sur tous les faux pas que nous commettons en descendant le chemin de l'existence, tels des étrangers dépourvus de repères et de cartes, pris à défaut par chaque tournant...

    ...

    C'est ce qui rend la vie si pourrie, parfois, cette accumulation de déceptions et de souffrances, petites ou grandes. Mais ceux qui ne baissent pas les bras - et tu fais partie de cette catégorie, mon coeur, aucun doute là-dessus - finissent par trouver comment survivre avec la douleur. Parce que bon, c'est intéressant, la douleur. Essentiel, même. Ca donne une signification aux choses. Et aussi c'est la raison pour laquelle Dieu a créé la gnôle.

    ...

    Tout est tellement... fortuit, non ?

    ...

    Nous les aimions quand même, évidemment. Parce qu'on "doit" aimer ses parents, sauf s'ils sont d'une totale cruauté avec leurs enfants. Cela fait partie du contrat social, ou du moins cela en faisait partie dans ma jeunesse. Tout comme de se résigner aux interdits les plus variés. J'ai souvent pensé qu'on ne devient réellement adulte qu'au moment où l'on pardonne à ses parents d'être aussi imparfaits que le reste des humains et où l'on reconnaît que, avec leurs limites, ils ont fait de leur mieux pour vous. Mais enfin, aimer ses géniteurs ne signifie pas que l'on reprenne à son compte leur conception de la vie.

    ...

    - On ne connaît jamais personne pour de bon, m'a dit Eric ce soir-là. On le croit, oui, mais ils finissent toujours par vous désarçonner. Surtout quand il est question d'amour. Le coeur est l'organe le plus secret que nous ayons. Et le plus imprévisible.

    ...

    On évoque parfois le "plaisir enivrant de la création" mais seuls ceux qui n'ont jamais tenté d'écrire peuvent en parler ainsi. C'est un objectif que l'on se fixe, écrire, il n'y a rien d'enivrant là-dedans, et comme n'importe quel objectif il n'apporte de plaisir qu'un fois rempli : on est soulagé d'avoir assuré la moyenne quotidienne, on espère que le travail accompli dans la journée se révèlera satisfaisant parce que le lendemain il faudra noircir une autre page, de toute façon... C'est une affaire de volonté mais aussi de confiance en soi. Oui, je découvrais pas à pas qu'écrire est d'abord un étrange défi lancé à soi-même.

    ...

    J'ai passé les trois jours suivants à corriger mon texte, traquant particulièrement les risques de mièvrerie. Comment Puccini avait-il formulé cette exigence alors qu'il travaillait sur La Bohème avec son librettiste, déjà ? "Du sentiment, mais pas de sentimentalité." C'était ce que je recherchais, moi aussi : une émotion qui ne sombre pas dans le pathos. Le dimanche, j'ai tout retapé à la machine en faisant une copie au papier-carbone, puis j'ai relu une dernière fois cette version définitive sans savoir qu'en penser. La narration avait l'air de fonctionner, l'ambiance faite à la fois de douceur et d'amertume me plaisait, mais j'étais trop concernée par l'histoire pour être capable de prendre du recul. Alors j'ai plié le double de la nouvelle, je l'ai glissé dans une enveloppe et je l'ai adressé à Eric avec un petit mot dans lequel je lui demandais de ne rien me cacher des défauts qu'il allait certainement y trouver.

    ...

    Et de me rappeler que les stars du cinéma, non contentes d'avoir les meilleures réparties, jouissent aussi du privilège - à l'écran, en tout cas - de toujours se tirer des imbroglios amoureux avec une aisance merveilleuse, ou dans un dénouement fabuleusement tragique, alors que le commun des mortels n'en fait qu'un gâchis sans fin...

    ...

    La mort apaise toutes les querelles, toutes les inimitiés. Elle les abolit comme elle abolit cette agitation éphémère qu'est la vie. Et cependant nous continuons avec les disputes, la rancoeur, la jalousie, le ressentiment, tout en sachant qu'au final leur inanité sera patente. C'est peut-être cela, la vraie nature de la colère : tempêter contre l'absolue futilité de l'existence. La colère permet de donner un sens à ce qui n'en a fondamentalement pas. La colère nous fait croire que nous n'allons pas mourir.

    ...

    Trois jours après l'élection d'Eisenhower à la présidence américaine. Cette victoire du conservatisme ainsi que les menées toujours plus erratiques de McCarthy à Washington ont fini par me persuader que j'étais bien mieux à Paris que dans mon pays pour l'instant. D'ailleurs, j'aimais cette ville, non comme les romantiques un peu niais qui avaient des larmes aux yeux en évoquant l'arôme de la baguette sortie du four à la boulangerie d'à côté mais pour ce qu'elle avait de profondément contradictoire, et donc de passionnant à mes yeux. J'aimais son mélange de vulgarité et de raffinement, d'intelligence érudite et de frivolité. Très imbue de son prestige - au point de friser la fatuité, parfois -, cette cité donnait l'impression à ceux qui y résidaient un moment d'être véritablement des privilégiés, appelés à partager un espace unique au monde.

    ...

    J'attendais toujours le jour où je me réveillerais sans une pensée pour lui. Etait-il possible que je ne surmonte jamais cette perte ? Qu'elle demeure à jamais ? Qu'elle modèle mon existence jusqu'à la fin ?

    (...) : l'instant où vous allez vous résigner à ne pas être capable de tourner la page, c'est justement celui où vous aurez la force de le faire.

    ...

    Toute la vie est une catastrophe, fondamentalement, mais la plupart des choses qui t'arrivent ne se terminent pas en bien ou en mal : elles se terminent, point. Et dans la confusion, en général. (...) Tout le monde a des coups durs. C'est aussi basique que la vie. Mais ce qui l'est tout autant, c'est que tu n'as pas le choix : tu dois continuer.

    ...

    Mon passé. Mes choix. Et voulez-vous que je vous dise quelque chose d'assez amusant, en fin de compte ? A ma mort, tout ce passé va disparaître avec moi. C'est la découverte la plus étonnante que l'on fait, en vieillissant : se rendre compte que toutes le souffrances et les joies, tout ce... drame, sont tellement éphémères. Vous les portez en vous et puis vous disparaissez, et plus personne ne se souvient du roman qu'a été votre vie.

    ...


    (...) les gens autour de vous s'arrangent toujours pour vous décevoir quand vous auriez le plus besoin d'équilibre, de sécurité.

    ...

    Quand est-ce que ça va lui tomber dessus ? me suis-je demandé. A quel stade va-t-il découvrir l'énorme, la radicale inanité de tout cela ? Comprendre qu'on se trompe toujours, quoi qu'on fasse ? La plupart d'entre nous sont bourrés de bonnes intentions et pourtant nous n'arrivons qu'à décevoir les autres, et nous-mêmes. Que reste-t-il, alors, sinon essayer encore ? C'est la seule chance qui nous reste. Vivre, c'est essayer.