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  • Rentrée littéraire : Preuves d'amour de Lisa Gardner

    preuves d'amour.jpgÀ paraître le 2 octobre 2013.

    Éditions Albin Michel - 431 pages

    Présentation de l'éditeur : Jusqu'où iriez-vous pour protéger votre enfant ? L'affaire semble évidente lorsque D.D. Warren arrive sur les lieux : maltraitée par son mari violent, l'agent de police Tessa Leoni a fini par craquer et l'a descendu à coups de revolver. Pourtant, elle se mure dans le silence : pas un mot au sujet de son mari décédé, ni sur la mystérieuse disparition de sa petite fille de 6 ans qu'elle aime pourtant par-dessus tout... Que cherche-t-elle à cacher ? La coriace et désormais incontournable D.D. Warren mène l'enquête. Enceinte depuis peu, en duo avec son ancien amant et collègue Bobby Dodge, elle se retrouve plongée dans le sombre passé d'une femme finalement pas si différente d'elle, prête à tout pour sauver sa fille... Au cœur de ce suspense haletant, deux personnages féminins fascinants qui s'affrontent dans une course contre la montre pour la survie d'un enfant. Lisa Gardner franchit un cap avec ce nouveau roman, plus poignant que jamais.

    Traduit de l'anglais (États-Unis) par Cécile Deniard.

    Ma note :

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    Broché : 20,90 euros

    Un grand merci à Entrée livre et aux librairies Decitre pour m'avoir, dans le cadre de l'opération "Coups de cœur des lecteurs", offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    En faisant connaissance avec l'auteur américaine Lisa Gardner - publiant également sous le nom d'Alicia Scott -, j'ai enfin compris pourquoi je ne lisais que peu de romans policiers ou de thrillers : à l'évidente condition que ces genres soient maîtrisés par leurs auteurs, leurs produits sont ce que l'on appelle désormais à tout vent des page turner. Celle ou celui ayant déjà passé une nuit blanche sur un livre comprendra mon sentiment à leur égard : ces bouquins que l'on dévore sont aussi usants que palpitants ! Pour les cycles de sommeil comme pour les nerfs. J'évite donc.

    On l'aura compris, Preuves d'amour compte parmi ceux-là. Combinaison parfaitement maîtrisée des deux registres - l'enquête du polar et la tension psychologique du thriller -, il poursuit une série de six tomes entreprise par l'auteur mettant en scène la policière D.D. Warren dont deux des titres ont été primés : La fille cachée par le Prix Daphné Du Maurier du suspense en 2000 et La maison d'à côté par le Grand Prix 2011 des lectrices Elle policier.

    Dans cet opus, Lisa Gardner confronte à sa désormais célèbre enquêtrice une autre femme également dans les forces de l'ordre mais victime tout autant que suspecte dans cette histoire. Au cœur d'une trame machiavélique et d'un suspense géré de main de maître dès les premières pages, l'alternance des points de vue est particulièrement saisissante et ne laisse d'autre choix au lecteur que d'être happé par le récit, d'attendre impatiemment les révélations.

    Cette enquête originale mettant les nerfs à rude épreuve pose la question de savoir jusqu'où l'on peut aller pour ses enfants. Une interrogation fondamentale (et forcément très impressive sur le lecteur parent) qui n'est pas sans rappeler l'excellent Dîner d'Herman Koch, quoique beaucoup plus actif. Occasion pour l'écrivain de sonder la noirceur de l'âme humaine en jouant sur la fibre la plus sensible qui soit : l'amour filial. Elle pose en outre la question de l’ambiguïté des personnalités qui choisissent de combattre le crime : sont-elles totalement opposées à celles qu'elles traquent ou au contraire infiniment proches ? Les plus célèbres pyromanes ne sont-ils pas des pompiers ?

    Loin toutefois de se contenter d'un polar-thriller modèle, construit au millimètre et extrêmement bien documenté sur les dernières avancées de la police scientifique comme tout bon auteur du registre qui se respecte, Lisa Gardner en profite pour partager ses observations et s'interroger plus profondément. Cette confrontation féminine lui permet d'analyser avec justesse à mon sens les rapports entre les femmes (leur manque de solidarité notamment) et d'évoquer la condition féminine, la difficulté à concilier vie professionnelle et privée, en l'occurrence par le prisme d'une mère célibataire et d'une farouche indépendante en passe de fonder une famille, dans un milieu professionnel plutôt masculin.

    Sous bien des aspects en somme, Preuves d'amour est une véritable réussite, qui ne manquera pas de satisfaire les fidèles de Gardner et de convaincre les néophytes comme moi de découvrir ses autres livres, notamment de la série... Après un peu de répit s'entend, comme démontré précédemment !

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    Avant d'aller dormir de S.J. Watson

    La vie d'une autre de Frédérique Deghelt

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    L'arbre au poison d'Erin Kelly

    Vengeances de Philippe Djian

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    Rainbow Warriors d'Ayerdhal

    Enfants de la paranoïa de Trevor Shane

    Le blues du braqueur de banque de Flemming Jensen

    Le livre sans nom d'Anonyme

    Extraits :

    Elle voulait faire entrer la scène de crime dans son ADN. S'imprégner des plus petits détails domestiques, depuis le choix des peintures jusqu'à celui des bibelots. Envisager le décor sous dix angles différents, le peupler d'une petite fille, d'un père dans la marine marchande et d'une mère dans la police. Ce lieu, ces trois vies, ces dix dernières heures. Tout se résumait à ça. Une maison, une famille, la collision tragique de plusieurs existences.

    ...

    C'est pour ça que les hommes battent les femmes, évidemment. Pour démontrer leur supériorité physique. Pour prouver qu'ils sont plus grands et plus forts que nous et qu'aucun entraînement spécial n'y changera jamais rien. Ils sont le sexe fort. Alors autant se soumettre tout de suite et capituler.

    (...) Plutôt crever que de me soumettre. Plutôt crever que de capituler.

    ...

    Les hommes ne sont pas un problèmes pour une policière.

    Ce sont les femmes qui essaient de vous dégommer, dès que l'occasion se présente.

    ...

    Nous sommes si peu nombreuses sous l'uniforme qu'on pourrait imaginer une forme d'entraide. Mais les femmes sont bizarres. Toujours prêtes à s'en prendre à une de leurs semblables, surtout si l'autre est perçue comme faible, si, par exemple, elle a servi de paillasson à son mari.

    ...

    Peut-être qu'en nous tous, la frontière qui sépare le bien du mal est plus mince qu'elle ne devrait. Et peut-être qu'une fois cette frontière franchie, il n'y a pas de retour en arrière possible. Nous ne sommes plus les mêmes.

  • Rentrée littéraire : Ce qu'il reste des mots de Matthieu Mégevand

    À paraître le 4 septembre 2013.ce qu'il reste des mots.jpg

    Éditions Fayard - 209 pages

    Présentation de l'éditeur : Le 13 mars 2012, à Sierre, en Suisse, vingt-deux enfants décèdent dans un accident d’autocar. Le véhicule était en parfait état ; le chauffeur, sobre, respectait les limitations de vitesse ; la chaussée était sèche et bien entretenue. Nulle négligence ne permet de comprendre le drame. Aucune faute. Aucun coupable. Aucune explication. Situation intolérable pour l’esprit. Face à cette aporie, Matthieu Mégevand refuse de s’incliner. Il mobilise toutes les ressources de la pensée et de l’écriture dans une quête à la fois philosophique et romanesque. Il replonge dans d’anciennes lectures, se retire dans la solitude, taquine l’autofiction, s’invente des interlocuteurs, contradicteurs ou complices, et des situations imaginaires qui pourraient l’éclairer. Les mots sont impuissants ? C’est à voir. Avant de proclamer leur défaite, il faut au moins leur faire livrer bataille. Envisager tous les recours. Quitte à admettre que grammaire et logique n’épuisent pas le langage, qui doit se transcender lui-même lorsqu’il s’agit de trouver la raison pour laquelle la mort nous est insupportable.

    Ma note :

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    Broché : 17 euros

    Ebook : 11,99 euros

    Un grand merci à Entrée livre et aux librairies Decitre pour m'avoir, dans le cadre de l'opération "Coups de cœur des lecteurs", offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    L'amoureuse des mots que je suis a inévitablement été séduite par le titre. J'ai pour autant abandonné ce livre en page 52. Non pas qu'il soit mal écrit ; loin de là même. Il en va seulement de certains livres qui n'arrivent pas au bon moment dans un parcours existentiel. Je sais toutefois que tôt ou tard, je le reprendrai...

    Si la quête entreprise par Matthieu Mégevand de mettre en mots l'indicible est passionnante - qui n'a jamais été confronté à l'apparent et frustrant vide linguistique, notamment dans le registre émotionnel ? -, son point de départ est dur, pour ne pas dire insoutenable : le décès de vingt-deux enfants dans un accident d'autocar à Sierre, en Suisse, le 13 mars 2012.

    Pourquoi ce choix, alors qu'au regard du peu que j'ai lu, l'auteur n'apparaît pas touché de prêt par ce drame - si tant est que l'on puisse rester indifférent à une telle tragédie... ? Il me semble pourtant que la mort n'est pas le seul sujet sur lequel le verbe fait souvent défaut. Mais peut-être ne sommes-nous égaux que devant cet insoutenable fin ? Quoi qu'il en soit, je n'ai pas réussi, à cet instant de ma vie, à tenter de rationaliser le sujet en compagnie de l'auteur. Je n'ai eu ni la force de plonger dans les maux, ni l'envie d'en trouver les mots.

    Disons que cette lecture s'adresse aux passionnés de la langue française mais que la confrontation de cette aporie mettant en question la puissance ou l'impuissance des mots est, à mon sens, à entreprendre de préférence en période de santé morale autant que physique. Ce défi terminologique est initié par un événement par trop tragique ; le mystère reste entier.

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    Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel

    La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli

    Dieu est un pote à moi de Cyril Massarotto

    Extraits :

    "Réveille-toi, pourquoi dors-tu, Seigneur ?

    Sors de ton sommeil, ne rejette pas sans fin.

    Pourquoi caches-tu ta face

    Et oublies-tu notre malheur et notre oppression ?

    Psaume 44

    ...

    "Le cycle de la vie ne prévoit pas d'extraire des corps parfois méconnaissables amoncelés dans un car pulvérisé, de faire le tri entre les miraculés et les défunts, d'improviser une petite morgue dans un tunnel et d'y déposer, au fil des heures, une succession de dépouilles d'enfants numérotées." Même les secouristes professionnels sont dépassés par l'horreur de l'événement. Certains ne sont pas capables de travailler au cœur du drame et sont affectés à des tâches moins exposées. Tous ressortent abîmés.

    Petit à petit, l'une après l'autre, les autorités vont tente de dire leur consternation. Avec le même vocable défaillant, dans les mêmes termes inaptes.

    ...

    Tout ce qui peut être fait l'est, sans aucune limite de moyens. L'homme, placé devant quelque chose qui le dépasse absolument, refuse de s'avouer vaincu. L'enquête est minutieuse, approfondie, rien n'est laissé au hasard - ce hasard qui a déjà coûté tellement cher. On ne veut plus rien lui accorder, au hasard, il a été bien trop possessif, dictatorial ; il s'est servi, sans aucun égard, sans aucune réserve ; il a tout pris.

    ...

    C'est un drame sans cause, une tragédie sans coupable ? Très bien. Mais moi non plus je ne peux pas me résoudre, moi non plus je ne m'avoue pas vaincu. Aucune piste, rien à dire, au bout de quelques phrases les mots s'enlisent ? C'est à voir, je refuse de lâcher prise. Tout est perdu, consumé ? Il n'en est pas question, sûrement pas. Il ne sera pas dit que même les mots ont abdiqué, que même eux sont restés terrés dans leur trou d'impuissance. Nous allons les faire se mouiller un peu, les mots, ils vont sortir de leur coteries et de leurs salons bien chauffés ; au front, les mots, en première ligne ! C'est une gageure, mais tout plutôt que cette défaite sans bataille, cette abdication sans combat. Aux armes les mots, sur l'absurde nous allons tenter de reconquérir un peu de sens.

    ...

    Que dit Wittgenstein, qui s'intéresse au langage et à son utilisation par la philosophie et plus généralement par l'être humain ? En une seule phrase, il affirme que "ce qui peut se dire, peut se dire clairement ; et au sujet de ce dont on ne peut parler, on doit se taire".

    ...

    En d'autres termes, tout le penser ne se résume pas au dire, et il existe quelque chose par-delà la langue que la langue elle-même ne peut exprimer. Une intuition inexprimable que Wittgenstein nomme justement mystique, et qui renverse d'une certaine manière le problème : c'est bien le langage qui incarne la limite de l'homme, et derrière cette limite il existe quelque chose sur laquelle on ne peut rien dire puisqu'il s'agit de dire sur le dire, de parler du parler, et ce quelque chose, c'est l'ineffable, la transcendance. Karl Jaspers aurait dit : "Le chiffre ultime de la Transcendance, c'est le silence."

    ...

    "Ce qu'il faut dire avant toute chose, c'est que, même en le sachant pertinemment, nous ne sommes pas équipés pour accepter la fin de la vie" (...) "Nous ne sommes pas - mentalement, intellectuellement - aptes à accepter cette dimension de l'existence."

  • Rentrée littéraire : Le roman de Boddah d'H. Guay de Bellissen

    le roman de boddah.jpgDepuis le 28 août en librairie.

    Éditions Fayard - 321 pages

    Présentation de l'éditeur : D’ordinaire les amis imaginaires s’éteignent de mort naturelle, peu à peu négligés par ceux qui les ont inventés. Pas Boddah. Pendant les vingt-sept années de sa courte vie, Kurt Cobain n’a jamais cessé de s’adresser à son double. Dès lors, qui mieux que Boddah pouvait retracer le parcours de cette météorite trash que fut Kurt, entre musique, héroïne et amour fou ? Il fallait être un intime, tout voir et tout entendre, pour raconter le coup de foudre entre l'icône grunge et Courtney Love, pour retrouver, loin du public et des projecteurs, le jeune homme secrètement timide. Il fallait être un fidèle d’entre les fidèles, pour ne pas prendre ombrage de son mariage à Honolulu, au milieu des touristes obèses. Et un ami sincère pour discuter des nuits entières, oser le critiquer, et tenter de lui faire prendre conscience des réalités. Boddah fut tout cela. Et quand, épuisé par le désordre et les incohérences de sa vie, Kurt décida d’en finir, c’est à cette invisible mais éternelle âme sœur qu’il adressa sa lettre d’adieu. Alors Boddah témoigne de lui-même. Mêlant scènes réelles et imaginaires, conversations authentiques et dialogues inventés, Le roman de Boddah s’offre un narrateur omniscient d’un genre nouveau, témoin, confident, bonne et mauvaise conscience, Jiminy Cricket au milieu des guitares cassées.

    Ma note :

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    Broché : 19 euros

    Ebook : 13,99 euros

    Un grand merci à Libfly et le Furet du Nord pour m'avoir offert, dans le cadre de l'opération "On vous lit tout", l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Le roman de Boddah n'est pas une énième biographie de Kurt Cobain. C'est l'histoire racontée par Boddah, ami imaginaire qui accompagna l'idole grunge durant les vingt-sept années de sa trop courte vie.

    Quel meilleur narrateur que ce double omniscient ayant tout vu, tout entendu, tout subi, pour plonger au plus près de la vérité de cet homme érigé au rang de mythe ? Kurt Cobain entretenant un rapport schizophrénique avec cet autre lui, Boddah n'était pas qu'un témoin, il était à la fois confident, guide, censeur, conseiller et surtout bonne et mauvaise conscience, véritable Jiminy Cricket au milieu des guitares cassées. Au travers de son regard, l'on revisite ainsi de façon inédite la galère des débuts, le coup de foudre d'avec Courtney Love, les triomphes, les blessures du passé, les idées noires, la dépendance...

    Durant 320 pages, Héloïse Guay de Bellissen réussit une prouesse littéraire qui ne laisse d'autre choix que de tourner les pages avec avidité. Et l'on a beau savoir comment l'histoire s'est terminée, l'on ne peut s'empêcher au fil du récit de croire que tout va aller, d'espérer que tout va s'arranger. Et d'être fatalement déchiré par cette chute déjà consommée.

    L'auteur livre ici un roman biographique aussi original qu'extrêmement bien écrit, suscitant des émotions intenses à la mesure de l'existence du plus adulé des poètes trash. Un sale gosse au cœur tendre, un musicien de génie, une âme écorchée et torturée, un être profondément inadapté au monde qui l'entourait et dont la légende se perpétue un peu plus et avec brio grâce à ce magnifique texte qui saura ravir un public bien plus large que celui de ses fans nostalgiques.

    Une valeur sûre parmi les 555 romans annoncés pour cette rentrée littéraire 2013.

    Ils en parlent aussi : Sarah, Lilalivre, Sly.

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    La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli

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    La servante du Seigneur de Jean-Louis Fournier

    Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel

    Madame Hemingway de Paula McLain

    Beauvoir in love d'Irène Frain

    La déesse des petites victoires de Yannick Grannec

    Loving Frank de Nancy Horan

    Je ne suis pas celle que je suis de Chahdortt Djavann

    Extraits :

    Créer un ami imaginaire, c'est un truc que font beaucoup d'enfants. J'ai un de mes potes qui m'a dit ça l'autre jour : "Les enfants nous créent et les adultes nous tuent, ça craint !"

    On quitte une famille au moment où les gosses tombent dans la supercherie de la raison.

    ...

    Voilà ce que je suis : je suis le produit imaginaire d'un gosse chétif né dans une ville de bûcherons nommée Aberdeen. Je suis le bon génie d'un orphelin de l'amour-propre, je suis le terrain vague d'un gamin sans jardin d'enfance, et qui a une balançoire à la place du cœur, je suis l'ami parfait parce que je ne peux pas baiser sa femme, je suis lui, et lui est moi. Nous nous appartenons. Nous sommes.

    ...

    "Nous sommes Nirvana, et vous, vous êtes qui ?" Il recule et crache dans la foule. Ça tape dans les mains, et ça hurle en même temps. Un, deux, NIRVANA ! Ça siffle, ça bouge, le volcan gronde. Il fait chaud, les gens sont serrés les uns contre les autres, plus un mot compréhensible, c'est une meute, l'air s'est chargé en électricité, les filles montent sur les épaules des mecs, la foule vacille comme une gueule de bois géante, la scène s'illumine. Qui paierait pour être dans cette promiscuité étouffante ? Le monde entier. Il se tient là, au milieu de sept mille personnes, qu'il n'entend pas. Seul et terriblement habité. Sur scène, il est chez lui.

    ...

    Nirvana, c'est l'accident, le trauma, une tornade organisée. Et malgré tout ça, tout se bordel, ils étaient carrés, ils donnaient ce qu'on attendait d'eux : de la vraie musique, un vrai pansement sur une vraie plaie, un instant créé pour mépriser le monde tout en créant le leur. Nirvana, c'était la flamme d'une bougie qui risquait de s'éteindre à tout moment et nous foutre dans le black-out le plus noir du monde.

    Dans la fosse, ça sent la transpiration, les corps se laminent les uns les autres. Le lendemain, des bleus sur le corps. "Est-ce que ton mec t'a cognée hier soir ? Est-ce que tu as eu un accident de voiture ?" "Non, j'ai vu Nirvana."

    On baisait en regardant leurs concerts. On baisait la terre entière, le monde de la musique, on baisait MTV, on baisait ses propres parents, et on se faisait du bien parce que au fond de nous on savait ce qu'on avait fait. En réalité, on avait fait l'amour.

    ...

    La vie, c'est une histoire d'amour qui n'a rien à faire là. Et pourtant vous y êtes. Mais vous n'êtes pas à la hauteur. Vous connaissez des gens qui ne font pas de la merde avec leurs sentiments ? Moi, je n'aime personne, j'accompagne les autres. Vous, vous avez l'amour dans le sang. L'amour en vous dès la naissance, une sorte de malformation. Ensuite, après que le cordon est coupé, vous trouvez des pansements, vous vous servez des autres pour soigner votre maladie. Vous faites des enfants sans même penser que vous transmettez le virus dont vous n'avez pas l'antidote. Mais vous aimez, alors tout roule. Puis, vous vous rendez compte qu'aimer juste pour aimer n'est rien. Qu'il y a le reste autour, qu'aimer est une forme de travail à plein temps et que le temps vous est compté. (...)

    On peut aimer différemment. Il faut défigurer l'autre pour le reconnaître. Faire saigner l'autre sans la douleur : lui faire dire qui il était petit, de quelle perte il guérit, de quelle évidence il provient. C'est comme ça qu'on tombe amoureux. C'est comme ça qu'on peut admirer l'autre : quand il se dévoile et qu'il est encore habillé.

    ...

    Il n'était jamais le dernier pour la déconne. D'autant que partir en tournée, c'est le seul boulot où l'enfance est encore promise. À l'heure du dîner, la règle est de prendre de la purée à pleines mains et de l'envoyer à la tête de son voisin. Jeter toutes les culottes de Kim Gordon sur l'autoroute, une heure avant le concert où elle paraîtra en minijupe devant trois mille personnes. Être musicien, c'est ne jamais grandir, un sport que Kurt pratiquait comme un des beaux-arts.

    ...

    Elle sort nue de la salle de bains, avec un air toujours déboussolé mais qui ne cherche pas son chemin, lui la regarde et lui chante une chanson en attrapant la guitare :

    T'es belle comme une sirène à qui on a coupé la queue...

    Et à qui on a recousu de belles jambes pleines de bleus.

    ...

    Que Courtney réponde "okay" pour l'héroïne, ça allait renforcer leur lien, il en était profondément touché. Cette fois, ce serait un amour sans limites. Il pourrait se faire branler et prendre en plus de l'héro, cette nana était une bénédiction. Enfin une fille à la auteur de tous les accidents de la vie. Une fille blessée mais biberonnée au courage, une fille qui connaissait l'histoire du punk par cœur et qui était belle comme un désastre. En sortant pour la première fois depuis trois jours, il lui vint ces phrases en pensant à elle :

    Regarder un fond d'un gouffre, y crier je t'aime et entendre un écho

    tu dormais comme de l'eau, encore je pleurais comme de l'air

    j'évaluais les dégâts à venir et dans les décombres de ce qui était de l'amour je me disais, sautons mais sans filet. C'est tellement confortable, crade et cool avec toi.

    ...

    Nirvana, c'est à la fois le "No Future" des Sex Pistols et le "I believe in Yesterday" des Beatles. Kurt réussit à faire durer un cri parce que la vie est trop courte. Un hurlement que tout le monde retient depuis l'enfance et qu'il a eut la force de proférer.

    ...

    - Je veux qu'on se fasse une promesse, dit Kurt.

    - Laquelle ?

    - S'il nous arrive un problème dans la vie, genre : si nous devons avoir un travail normal, toi caissière, moi marchand de tapis, ou bien si un des deux devient dingue et que l'autre reste normal... Attends, ou si un des deux commence à aimer la dance musique et veut bouffer des cheeseburgers, ou j'sais pas quoi d'autre, il faut que... j'en étais où, attends...

    - Tu en étais si l'un des deux...

    - Ah ouais, j'veux dire, je veux tout faire avec toi, tu vois. Je veux qu'on forme une équipe, et s'il nous arrive malheur, je veux qu'on sache prendre la bonne décision. Il faut que je te pose une question : tu as peur de crever ?

    - Non, mais tout dépend, j'comprends rien, si je deviens caissière et que je mange des cheese, tu me quittes, c'est ça ?

    - Mais non, mon ange, je veux qu'on se promette de tout vivre ensemble, de s'entraider et de savoir s'arrêter au bon moment.

    - On a qu'à se fiancer.

    - Super idée ! Tu as réponde à tout, c'est génial ! J'ai toujours voulu rencontrer une fille qui soit deux fois plus intelligente et moitié moins blasée que moi.

    - Je suis ton homme, mon chéri !

    - Tu me promets qu'on se tuera si on devient bidon ?

    - J'te promets !

    - J'déconne pas, tu sais ? J'suis super sérieux, jure-le-moi.

    - Je le jure et je mettrai notre anneau sur ce doigt !

    Elle tend son majeur.

    ...

    La peur. Vous connaissez tous. Votre seule crainte, c'est de mourir et elle prend toutes les formes. Soyons francs : toutes vos luttes ne sont que des postures pour rester en vie.

    ...

    L'inspiration. Tout le monde se demande comme font les artistes. Eh bien ils pillent dans la vie, ils plongent les mains à l'intérieur, en arrachent un cœur noir qu'ils polissent comme ils peuvent.

    ...

    La folie. C'est tout ce qu'il vous reste après avoir épuisé l'ironie, le burlesque et l'amour.

    ...

    Il aimait sa femme et sa fille plus que tout, plus que lui (ce n'était pas difficile), mais ça ne changeait rien. Il aimait les gens d'une manière viscérale parce que depuis toujours ses sentiments passaient par ses tripes. Et ses tripes étaient des tranchées en feu. Il s'était déclaré la guerre. Sa façon à lui d'être heureux, c'était de ne pas l'être. Et grand bien lui fasse, c'était souvent le cas.

    ...

    Scrutant le corps de Kurt, elle se demande : comme un être aussi fragile et gauche peut contenir autant de cris, de possibilités d'espoir, de désespoir ? Tant de maladresses dans un seul homme, ce n'est pas humain.

    ...

    Il regarde autour de lui : il est partout. Comme s'il avait explosé, giclé sur tous les visages. Les gamins ont sa coupe de cheveux, portent ses chemises à carreaux, des tee-shirts d'Iggy Pop et se défoncent. Il a croisé son double cet après-midi et maintenant il est le commandant d'une armée de paumés qui snifent de la colle. Son ventre bat la chamade. Il réalise ce qu'il est devenu. Son histoire a déteint dans leurs yeux, leur bouche et leurs veines. Il rejette les mains tendues avec l'envie de chialer. L'existence est redevenue une bonne dose de merde et il redevient fidèle à lui-même : triste à en crever.

    ...

    "Personne ne connaîtra jamais mes véritables intentions."

    ...

    Elle est prise d'assaut devant sa porte par un journaliste de l'Aberdeen Daily Word, à qui elle déclare en fermant sa porte :

    "Je ne sais pas quoi faire. Je ne sais pas où aller pour me consoler."

  • Rentrée littéraire : Dans le silence du vent de Louise Erdrich

    Sortie ce jour en librairie.dans le silence du vent.jpg

    Éditions Albin Michel - 462 pages

    Présentation de l'éditeur : Un dimanche de printemps, une femme est agressée sexuellement sur une réserve indienne du Dakota du Nord. Traumatisée, Geraldine Coutts n'est pas en mesure de révéler ce qui s'est passé à la police, ni d'en parler à son mari ou à son fils de treize ans, Joe. En une seule journée, la vie de ce dernier est bouleversée. Il essaie d'aider sa mère mais elle reste alitée et s'enfonce peu à peu dans le mutisme et la solitude. Tandis que son père, qui est juge, confie la situation à la justice et à la loi, Joe perd patience face à une enquête qui piétine et il décide avec ses copains de chercher les réponses de son côté. Leur quête les mène tout d'abord dans un lieu sacré, à proximité duquel la mère de Joe a été violée... Dans ce livre magnifique, comme dans le reste de son œuvre, Louise Erdrich parvient à mêler la tragédie, l'humour, la poésie et la grâce, pour restituer les sentiments et les émotions de ses personnages face à la violence dont tant de femmes sont toujours aujourd'hui victimes.

    Traduit de l'anglais (États-Unis) par Isabelle Reinharez.

    Ma note :

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    Broché : 22,50 euros

    Un grand merci à Libfly et le Furet du Nord pour m'avoir, dans le cadre de l'opération "On vous lit tout", offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Louise Erdrich est une romancière coutumière de la rentrée littéraire. Si certains habitués de cette période incontournable de l'édition agacent à force de remâcher - parfois si peu - leurs formules bien rodées, Erdrich, quant à elle, se réinvente et surprend à chaque nouveau livre. Tant et si bien que ce dernier roman, Dans le silence du vent, a obtenu en 2012 le National Book Award et intégré la prestigieuse liste des dix meilleurs livres de l'année.

    Toujours fidèle à la communauté amérindienne par ses racines maternelles Ojibwe, Louise Erdrich évoque ici l'agression sexuelle d'une femme sur une réserve indienne. De ce jour, la victime prostrée et mutique, son mari et son fils confrontés à l'ombre de leur femme et mère, la vie bascule pour toute la famille, mais également pour la communauté.

    Le père, juge, s'en remet à la justice et la loi, un système légal particulier aux Indiens établi par les Blancs. Joe, le fils de 13 ans, décide quant à lui de mener l'enquête de son côté et rêve de venger sa mère... Cet apprentissage dans la douleur, la souffrance tout autant que l'amitié, l'amour et la solidarité marquera la fin de son enfance.

    Ces 480 pages du combat d'une famille explorent magistralement les sentiments et les émotions des différents personnages. Mais ce vibrant hommage à la culture amérindienne est avant tout un manifeste. De sa plume puissante et singulière, Louise Erdrich, l'une des figures emblématiques de la jeune littérature indienne et auteur contemporaine incontournable de la littérature américaine, érige une œuvre militante visant à dénoncer l'injustice du système judiciaire indien et la violence faite aux femmes. Une Indienne sur trois sera violée au cours de son existence, le plus souvent impunément (rapport Amnesty international de 2009). L'écrivain évoque également la perte de l'innocence et défend une vision de la vie où tout n'est toujours qu'un prêté pour un rendu...

    Dans le silence du vent est un grand roman sombre et bouleversant, mêlant tragédie, humour et poésie, qui rappelle combien le sort cruel et injuste réservé jadis aux Indiens est loin, très loin, d'être une affaire classée, la cruauté actuelle n'étant que plus insidieuse. Le combat pour la réhabilitation de la dignité amérindienne est plus que jamais d'actualité et se fait urgent à l'aune des siècles de souffrance écoulés.

    Un livre attendu en cette rentrée littéraire qui ne décevra pas les inconditionnels et saura convertir les néophytes. Un roman noir, oppressant et malgré tout plein d'espoir. Dans le silence du vent vient brillamment compléter une œuvre puissante, engagée et singulière. Du grand Erdrich.

    Si ce livre est une sorte de croisade, galvanisée par la colère de l’auteur, c’est aussi une œuvre littéraire soigneusement structurée, qui une fois encore rappelle beaucoup Faulkner.

    The New York Times

    Lire un extrait.

    Ils en parlent aussi : Cathulu, La caverne des idées.

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    Les saisons de la solitude de Joseph Boyden

    Un fusil dans la main, un poème dans la poche d'Emmanuel Dongala

    L'équation africaine de Yasmina Khadra

    La plantation de Calixthe Beyala

    Compartiment pour dames d'Anita Nair

    Dis que tu es des leurs d'Uwem Akpan

    Je ne suis pas celle que je suis de Chahdortt Djavann

    Extraits :

    Les femmes ne se rendent pas compte à quel point les hommes sont attachés à la régularité de leurs habitudes. Nous intégrons leurs allées et venues dans nos corps, leurs rythmes dans nos os. Notre pouls est réglé sur le leur, et comme chaque dimanche après-midi, nous attendions que ma mère mette nos pendules à l'heure du soir.

    Et donc, voyez-vous, son absence a arrêté le temps.

    ...

    Ma mère était une belle femme - je l'avais toujours su. Une évidence pour la famille, les inconnus. Clemence et elle avaient une peau café au lait et de superbes boucles brillantes. Minces même après leurs enfants. Calmes et directes, des yeux de battantes et une bouche de star de cinéma. Quand le fou rire les prenaient, elles perdaient tout dignité, pourtant, et s'étranglaient, grognaient, rotaient, respiraient fort, pétaient, même, ce qui les rendaient d'autant plus hystériques. En général, elles se faisaient tordre de rire l'une l'autre, mais c'était parfois mon père le responsable. Même là, elles étaient belles.

    À présent je voyais le visage de ma mère gonflé par les coups, déformé et enlaidi.

    ...

    Le Dr Egge a terminé sa phrase et d'un doigt a repoussé ses lunettes au sommet de son nez. Mon père s'est avancé vers le mur comme s'il allait le traverser. Il y a plaqué son front et ses mains et il est resté là, les yeux fermés.

    Le Dr Egge s'est retourné et m'a vu, figé devant les portes. Du doigt, il a montré la salle d'attente. L'émotion de mon père, signifiait son geste, était un spectacle que j'étais trop jeune pour voir. Mais durant les quelques dernières heures j'étais devenu de plus en plus rebelle à l'autorité. Plutôt que de m'éclipser poliment, j'ai couru vers mon père et écarté le Dr Egge avec de grands gestes. J'ai jeté mes bras autour du torse mou de mon père, je l'ai serré contre moi sous sa veste, et me suis sauvagement cramponné à lui, sans rien dire, en respirant simplement à son rythme, en avalant de grands sanglots d'air.

    Bien plus tard, (...) j'ai compris que c'était à ce moment-là que le Dr Egge avait décrit en détail à mon père l'étendue des blessures de ma mère.

    ...

    De tout mon être, je voulais revenir au temps d'avant tout ce qui était arrivé.

    ...

    Intéressant, a dit ma mère. Sa voix était neutre, solennelle, ni caustique ni faussement enthousiaste. J'avais cru que c'était la même mère, mais avec un visage creux, des coudes saillants, des jambes pleines de pointes. Pourtant je commençais à remarquer qu'elle était quelqu'un de différent de la maman d'avant. Celle que je considérais comme la vraie. J'avais cru que ma vraie mère ressurgirait à un moment ou à un autre. Que je récupérerais ma maman d'avant. Mais il m'est venu à l'esprit que cela risquait de ne pas arriver.

    ...

    Je sais que le monde est loin de s'arrêter à la Route 5, mais quand on roule dessus - quatre garçons dans une voiture et que c'est tellement paisible, tellement vide à perte de vue, quand les stations de radio ne passent plus et qu'il n'y a que des parasites et le son de nos voix, et du vent quand on sort le bras pour le poser sur la carrosserie - on a l'impression d'être en équilibre. De frôler le bord de l'univers.

  • Mille femmes blanches de Jim Fergus

    Les carnets de May Doddmille femmes blanches.jpg

    Éditions Le Cherche Midi / Pocket - 501 pages

    Présentation de l'éditeur : En 1874, à Washington, le président Grant accepte la proposition incroyable du chef indien Little Wolf : troquer mille femmes blanches contre chevaux et bisons pour favoriser l'intégration du peuple indien. Si quelques femmes se portent volontaires, la plupart vient en réalité des pénitenciers et des asiles... L'une d'elles, May Dodd, apprend sa nouvelle vie de squaw et les rites des Indiens. Mariée à un puissant guerrier, elle découvre les combats violents entre tribus et les ravages provoqués par l'alcool. Aux côtés de femmes de toutes origines, elle assiste alors à la lente agonie de son peuple d'adoption...

    Traduit de l'anglais par Jean-Luc Piningre.

    Ma note :

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    Broché : 19,50 euros

    Poche : 7,60 euros

    Ebook : 11,99 euros

    Il est des points de départs littéraires qui sont, en fonction des goûts personnels, plus tentants que d'autres. La combinaison littérature américaine, premier roman et roman historique est de mon point de vue un tiercé plus que prometteur. Si l'on considère que le livre a, de surcroît été couronné par le Prix Femina du premier roman étranger en 2000, salué par Jim Harrison comme un "roman splendide, puissant et exaltant" et que ses droits ont été rachetés par Hollywood (l'auteur lui-même ayant d'ores et déjà écrit plusieurs moutures de scénarii), tout un chacun peut légitimement s'attendre à une vraie perle littéraire.

    À l'origine de ce roman, la visite de Little Wolf, chef Cheyenne, au Président Grant à Washington DC en septembre 1873. Si Jim Fergus a basé sa première oeuvre sur un fait historique, il prend de nombreuses libertés et sa fiction n'en est que plus réaliste. Si, de la vraie rencontre, la teneur des propos échangés reste inconnue, l'écrivain, resituant dans son ouvrage le tête à tête en 1874, décide d'attribuer à Little Wolf la demande à Grant d'échanger mille femmes blanches contre mille chevaux.

    Une telle demande peut paraître étrange ou romanesque mais elle est tout ce qu'il y a de plus crédible et sensée. L'extermination des Indiens battant son plein, Little Wolf aurait imaginé cette solution comme une transition nécessaire vers la paix entre les peuples. Les Indiens n'étant plus assez nombreux pour renouveler leur population, l'arrivée de femmes fertiles auraient permis la naissance d'enfants métisses. Des descendants qui auraient assuré la survie de la tribu, assimilé les deux cultures et auraient pu s'intégrer plus facilement dans la civilisation blanche. Une solution pacifique acceptée dans un premier temps et cent femmes, prisonnières, internées psychiatriques, endettées ou sans famille, d'accepter le deal de passer deux années de leur vie au milieu des "sauvages" en échange de leur liberté...

    J. Will Dodd, journaliste indépendant et descendant de May Dodd, aurait retrouvé les carnets intimes de celle-ci dans les archives cheyennes. Le livre se présente donc comme les extraits du journal de May, internée par sa famille pour son anticonformisme dérangeant, dans lequel elle consigne obstinément les événements qu'elle et ses consoeurs hautes en couleurs partagèrent tout au long de cette aventure inédite et unique, bon an mal an.

    Dépeintes au coeur d'une fresque du wild wild west, elles découvrirent la conditions des squaws, s'habituèrent et s'attachèrent à leurs maris et à leurs noms cheyennes, apprirent la vie en harmonie avec la nature, les guerres entre tribus, les ravages provoqués par l'eau de feu donnée sans compter par les Blancs, les rites parfois cruels... Bref, devinrent de vraies indiennes prêtes à se battre pour la survie de leur tribu.

    Au-delà du portrait d'une femme intense et puissante, Jim Fergus dénonce la politique du gouvernement d'alors et le traitement que les Blancs réservaient aux Peaux rouges. Il parle ouvertement d'un génocide alors que le sujet, aujourd'hui encore, reste sensible et tabou. Le livre a d'ailleurs été un événement lors de sa sortie aux États-Unis. Sans tomber dans l'ouvrage anthropologique, il permet d'en apprendre beaucoup sur la culture indienne en général et le mode de vie des Cheyennes en particulier. Il met également en lumière la condition des femmes blanches à l'époque ; la mise en perspective d'avec celle des Indiennes est accablante et pas pour ceux que l'on croit.

    Une fois le nez mis dans cette pittoresque épopée du grand ouest américain, impossible de s'en détacher. Bien que la part romancée soit proportionnellement bien supérieure à la trame historique, l'on y croit dur comme fer. May a bel et bien existé et l'on ne peut qu'être bouleversé par cette tragédie annoncée puisque l'on sait bien que le nouvel homme américain a préféré éradiquer les éléments pertubarteurs de son désir incessant d'expansion et de gain plutôt que trouver des compromis humains avec les autochtones originels... L'aspect le plus désespérant à mon sens de ce récit - au-delà du drame consommé par l'Histoire - est la démonstration par l'auteur des limites du mélange culturel, de l'impossible compréhension mutuelle totale.

    S'il est délicat pour les États-uniens d'entendre de la part du vieux continent qu'ils n'ont pas d'histoire, Jim Fergus prouve par son texte plus vivant que nature que le passé américain est bien réel... mais pas forcément glorieux. Une plongée dans l'Amérique des pionniers sans pitié ni démagogie aucune, un incontournable roman d'histoire, d'aventure et d'amour écrit par un auteur talentueux ayant sillonné durant des mois le Middle West, sur la trace des Cheyennes, pour bâtir cette oeuvre magistrale aussi exaltante que désespérante qui fait travailler intensivement les zygomatiques et les canaux lacrymaux. À lire en priorité avant de plonger dans la rentrée littéraire !

    Ils en parlent aussi : Malorie, Sandrine.

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    Seuls le ciel et la terre de Brian Leung

    Celles qui attendent de Fatou Diome

    Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur de Harper Lee

    Le jeu des ombres, La décapotable rouge et La malédiction des colombes de Louise Erdrich

    La couleur des sentiments de Kathryn Stockett

    Toute une histoire de Hanan el-Cheikh

    Les saisons de la solitude de Joseph Boyden

    Un fusil dans la main, un poème dans la poche d'Emmanuel Dongala

    L'équation africaine de Yasmina Khadra

    La plantation de Calixthe Beyala

    Compartiment pour dames d'Anita Nair

    Dis que tu es des leurs d'Uwem Akpan

    Je ne suis pas celle que je suis de Chahdortt Djavann

    Extraits :

    "Franchement, vu la façon dont j'ai été traité par les gens dits "civilisés", il me tarde finalement d'aller vivre chez les sauvages."

    ...

    D'aussi ignobles perversions sont de nature à provoquer la colère des gens normaux, sinon l'ire des dieux. Je ne peux m'empêcher de penser une fois de plus que l'homme est bel et bien une créature brutale et imbécile. Est-il une autre espèce sur terre qui tue pour le plaisir ?

    ...

    Ils paraissent dotés d'une agilité proprement féline, avec une vraie noblesse d'attitude. Ma première impression est que ces hommes sont plus proches du règne animal que nous autres caucasiens. Ces propos n'ont rien de dévalorisant ; je veux seulement dire qu'ils ont une apparence plus "naturelle" que la nôtre, parfaitement en harmonie avec les éléments.

    ...

    Et c'est le sort des femmes sur cette terre, Harry, que l'expiation des hommes ne puisse être obtenue que par notre bannissement.

    ...

    Oui, j'ai fini par entre dans ce rêve fabuleux, cette vie irréelle, cette existence étrangère à notre univers, dans ce monde que peut-être seuls les fous sont amenés à comprendre...

    (...) il m'est venu à l'esprit que je pourrais bien mourir ici, dans les vastes espaces de la prairie déserte, au milieu de ce peuple reculé et perdu... un peuple qui a tout des trolls des contes de fées, qui n'a rien en commun avec les hommes et les femmes que j'ai connus.

    (...) il me vient la curieuse impression que nos vies personnelles ne sont pas les chapitres d'un même livre, mais des volumes entiers, détachés et distincts. Et, pour cette raison, je commencerai demain un nouveau carnet, un nouveau volume donc, qui aura pour titre Ma vie de squaw.

    ...

    La campement est vaste, et nous travaillons toutes si dur que, le soir, nous tombons de fatigue sur nos couches aussitôt avalé quelque morceau d'une infâme viande bouillie. (...)

    De leur côté, ces messieurs sauvages donnent l'impression de passer un temps démesuré à paresser dans leurs tipis, à fumer et à palabrer entre eux... ce qui me pousse à croire que nos cultures, finalement, ne sont peut-être pas si différente : les femmes font tout le travail pendant que les hommes bavassent.

    ...

    Je dois également porter ceci au crédit des Indiens : c'est un peuple formidablement tolérant et, si certaines de nos manières ou de nos coutumes semblent perpétuellement les amuser, ils n'ont encore jamais fait mine de les condamner ou de nous censurer. Ils se sont jusqu'ici montrés simplement curieux, mais toujours respectueux.

    ...

    (...) la misère a un caractère universel qui transcende les cultures ; tout comme la nôtre, la société indienne a ses riches et ses pauvres. (...) J'admets n'avoir jamais rencontré peuple plus généreux et altruiste.

    ...

    Je ne peux m'empêcher de me demander ce que nous pouvons bien faire à ces gens pour que leurs vies et leurs moyens d'existence s'abîment tant à notre contact, qu'ils se "dégradent" à cause de nous, comme disait le capitaine Bourke...

    ...

    Emplissant l'air sensuel de la nuit, la musique et les chants volèrent avec la brise dans les plaines alentours, de sorte que même les animaux des crètes et des collines se sont rassemblés pour écouter et voir. Les coyotes et les loups ont répondu de leurs plaintes, tandis que des silhouettes d'ours, d'antilopes et de wapitis, sortis de leurs tanières, se dessinaient nettement à l'horizon sous la clarté lunaire. Les enfants les aperçurent derrière les braises du feu, envoûtés et un rien effrayés par cette soudaine folie en mouvement. Enfin, les vieux, observant une scène après l'autre, hochaient la tête entre eux d'une mine approbatrice.

    Nous avons dansé. Et dansé. Sous le regard de Peuple, les yeux des animaux. Même les Dieux nous admirèrent.

    ...

    Oui, malgré son étrangeté sauvage et ses difficultés, notre nouveau monde me semblait ce matin-là d'une douceur indicible ; je m'émerveillais de la perfection et de l'ingéniosité avec lesquelles les natifs avaient embrassé la terre, avaient trouvé leur place dans cette nature ; tout comme l'herbe du printemps, ils me semblaient appartenir à la prairie, à ce paysage. On ne peut s'empêcher de penser qu'ils font partie intégrante du tableau...

    ...

    J'ai repensé au capitaine Bourke qui me demandait un jour avec emphase lors d'une conversation : "Où est le Shakespeare des sauvages ?" et je tiens peut-être la réponse. Si les Indiens ont peu contribué à la littérature et aux arts de ce monde, c'est sans doute qu'ils sont trop occupés à vivre - à voyager, chasser, travailler - pour trouver le temps nécessaire à en faire le récit ou, comme Gertie le suggérait, à méditer sur eux-mêmes. Je me dis parfois que c'est après tout une condition enviable...

    ...

    Et nous revoilà en marche... Nos chevaux partent en trottant retrouver la plaine, où le Peuple suit le bison, lequel suit l'herbe verte qui, elle, naît de la Terre.

    Nos déambulations peuvent paraître erratiques, mais elles suivent une logique bien établie.

    ...

    Les femmes ne sont pas acceptées comme membres du conseil, mais les Cheyennes se montrent curieusement égalitaires dans la mesure où l'on démontre quelque talent particulier (...).

    En même temps, les femmes de la tribu exercent une influence non négligeable sur le déroulement des activités quotidiennes, et on les consulte constamment sur tous les sujets qui ont trait au bien-être du Peuple. (...) La société blanche aurait sans doute bien des choses à apprendre des sauvages sur le plan des relations entre les sexes.