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biographie - Page 5

  • Travaux forcés de Mark SaFranko

    13E Note Éditions - 316 pagesculture,citation,biographie,roman,littérature,livre,travail,écriture,rentrée littéraire

    Présentation de l'éditeur : Ce quatrième opus des aventures de Max Zajack (l’alter ego de Mark SaFranko) n’est toujours pas publié aux États-Unis. Quand le travail devient un mot d’ordre, Zajack retrousse ses manches et cravache pour se payer le luxe d’écrire dans une société où il ne se sent pas à sa place. Travaux forcés se situe chronologiquement entre Dieu bénisse l’Amérique et Putain d’Olivia. Le héros, en quête de reconnaissance et d’intégration sociales passant par des travaux gratifiants et des conquêtes féminines, s’y essaie à une multitude de jobs sans lendemain. S'abêtissant à balayer des débris de verre dans une brasserie, Max rêve d’être le prochain Dostoïevski. Même s’il plane considérablement, cet homme bourré de contradictions est ambitieux et plein de talent – mais certes pas pour la livraison d’annuaires ou le rapprochement de listings numériques. Afin d’échapper à la conscription qui l’enverrait au Viêtnam, SaFranko s’inscrit à l'université qu'il quitte illico pour vendre des billets de cirque par téléphone. Mal dans sa peau, écorché vif, incapable de rencontrer l’âme sœur, ses activités vont de la lecture assidue à la masturbation frénétique. Révolté contre les valeurs du Système américain qu'il subit au quotidien, ses commentaires acerbes sont toujours pleins d’un humour ravageur. Formaté en chapitres courts, enlevés et finement écrits, le nouveau roman de Mark Safranko déroule des expériences de vie souvent dégradantes.

    Ma note :

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    Broché : 20 euros

    Un grand merci à 13E Note Éditions pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Quand un communiqué de presse parle d'un auteur réunissant "les qualités littéraires d'un Richard Ford, d'un Raymond Carver et d'un James Frey", difficile de résister. Après lecture, je dirais plutôt de SaFranko que sa littérature a quelque chose des auteurs de la Beat Generation (Fante, Kerouac...) et des grandes plumes telles Harrison, Bukowski, Faulkner ou Burroughs. Des figures incontournables de la littérature américaine, excusez de peu... mais, du point de vue totalement subjectif de mes préférences personnelles, pas de celles que je préfère. Si la qualité du verbe est incontestable et certaines conceptions de la vie si ce n'est admirables tout du moins auxquelles je m'identifie, les récits de cette mouvance littéraire finissent toujours pas m'ennuyer. Je suis d'abord subjuguée, puis l'histoire s'essouffle et le trait de caractère contemplatif intrinsèque du genre rend quelque peu laborieuse l'atteinte du point final.

    Mais les nombreux inconditionnels des écrivains précédemment cités ne manqueront pas de goûter cette plongée dans le nouvel opus des errances de Max Zajack. Dans ce livre, SaFranko puise à nouveau dans les abîmes de sa propre condition afin de mettre en scène pour la quatrième fois son héros alter ego et partager ses conceptions de l'existence en parfaite opposition avec le monde qui l'entoure. Entre manifeste anti-conformiste et auto-biographie sur le ton de l'auto-dérision, SaFranko fait revivre un pan de l'Amérique dans sa toute puissance et son absurdité, décrit son quotidien de galérien sous-qualifié, décrie l'obligation de travailler et partage ses aspirations littéraires contrariées par un quotidien trop souvent ennemi de celui qui le vit.

    Entre mésaventures du forçat tantôt col bleu tantôt col blanc et parcours initiatique de l'écrivain dont Dan Fante dit qu'il "préfère écrire que respirer", Travaux forcés offre une critique du monde du travail sans concession, aussi jubilatoire que désespérante tant les appelés à sortir du "système" sont nombreux mais les élus fatalement rares. Une diatribe d'une telle justesse que j'ai eu l'impression qu'il avait écrit ce que j'avais dans la tête. Dommage à mes yeux que l'ensemble se perde un peu en longueurs avec des conceptions passablement... rétro... des relations aux femmes ; mais il faut bien entendu recontextualiser et le coeur de l'ouvrage n'en reste pas moins puissant.

    Un texte dans la parfaite continuité underground de la ligne éditoriale de 13E Note Éditions dont j'avais particulièrement apprécié La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli et Regarde les hommes mourir de Barry Graham.

    Ils en parlent aussi : Arnaud, Claude.

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    Courir avec des ciseaux d'Augusten Burroughs

    Sanctuaire et Le bruit et la fureur de William Faulkner

    Les jeux de la nuit et De Marquette à Veracruz de Jim Harrison

    Extraits :

    La seule pensée de m'asseoir en face d'un type derrière un bureau pour lui dire que je cherchais un boulot, que j'étais qualifié, c'était trop pour moi. Franchement, la vie me faisait horreur, tout ce qu'un homme devait faire pour avoir de la bouffe, un pieu et des fringues.

    Charles Bukowski, Factotum

    ...

    Comment diable un mec peut-il apprécier d'être réveillé à six heures trente par un réveil, de bondir de son lit, s'habiller, ingurgiter un petit-déjeuner, chier, pisser, se brosser les dents et les cheveux, se bagarrer en bagnole pour arriver dans un endroit où il fait essentiellement du fric pour quelqu'un d'autre et où on lui demande de dire merci pour la chance qu'il a ?

    Ibid

    ...

    Cette civilisation est le paradis de la médiocrité.

    Édouard Limonov, Le poète russe préfère les grands nègres

    ...

    Les premières semaines, je n'avais pas à me plaindre. Six dollars de l'heure : jamais je n'avais gagné autant. Et ça ne me gênait pas de passer la nuit planté à côté du convoyeur, avec mon balai et mes lunettes de protection. J'avais tout le loisir de rêvasser, une activité pour laquelle j'étais particulièrement doué. La plupart du temps, je pensais aux bouquins, à la musique et à toutes les filles que j'allais me taper.

    J'étais con.

    ...

    C'était encore pire quand on produisait des canettes à la place, ce qui arrivait deux fois par semaine. J'entendais un tir de mitraillette qui continuait à résonner dans ma tête des heures après le boulot. Il y avait de quoi rendre maboul n'importe qui. Je ne sais pas comment ils tenaient, les autres, ceux qui étaient là depuis des années. Moi, j'avais l'impression que je ne m'y habituerais jamais. C'était ahurissant. Comment un être humain pouvait-il accepter de travailler dans de telles conditions ?

    Et pourtant je l'acceptais.

    Alors, je continuais à boire pour me détendre.

    ...

    J'étais coincé. Même quand on vit l'enfer, ce n'est pas évident de renoncer à un boulot.

    ...

    J'étais dérouté. Un homme est censé faire quelque chose de sa vie, du moins c'est ce qu'on m'avait toujours appris. Et "faire quelque chose" signifie en général gagner de l'argent. Pourquoi est-ce qu'on ne me laissait pas glander peinard dans mon coin ? Manifestement, ce n'était pas possible.

    (...) Dès que j'avais une heure devant moi, je filais à la bibliothèque de Princeton University, juste à côté du boulot. J'avais soif de quelque chose - la voie, la vérité, la réponse - que je ne trouvais pas dans mon quotidien. Alors, pour compenser, je cherchais à m'évader très loin de mon existence monotone.

    (...) J'étais conscient que je me racontais des histoires, mais j'avais besoin de voir de grandes choses dans l'avenir de Max Jazack. L'idée de rester un clampin anonyme me terrifiait.

    De temps en temps, je reprenais mes esprits, comme un homme qui s'éveille d'un rêve. Qu'est-ce que j'espérais ?

    (...) Pour lutter contre le désespoir et la folie, je me cherchais un gourou et je lisais tous les auteurs qui pouvaient faire l'affaire, du philosophe Ralph Waldo Emerson au père de la "pensée positive', Norman Vince Peale. "Jour après jour, dans tous les domaines, je ne cesse de progresser", me répétais-je. Je voulais y croire, mais ça ne marchait pas vraiment...

    ...

    Alors, même pour quatre misérables dollars de l'heure, il fallait se battre ? J'aurais dû m'en douter.

    ...

    - Où souhaiteriez-vous être dans cinq ans ?

    J'ai senti monter une sueur froide. Je me suis dandiné sur ma chaise.

    - Euh, c'est difficile à dire... Mais où que je sois, je peux affirmer que je ferai du bon travail, du très bon travail. Je n'ai pas peur de m'investir à fond.

    Putain, ce qu'il ne fallait pas inventer ! Mais c'était tout ce qui m'était venu à l'esprit dans l'urgence. Jamais je n'avais bluffé comme ça. J'avais honte de moi et je haïssais Pepper de m'obliger à mentir comme un arracheur de dents. Mais c'est comme ça qu'ils te coincent. Tu as besoin d'eux et ils le savent. Et presque tout le monde tombe dans le piège, même les meilleurs.

    ...

    Comme toujours quand on me proposait du travail, j'avais l'impression d'être un lemming suicidaire sur le point de se balancer à l'eau.

    ...

    Comment pouvais-je espérer faire mon travail si je n'étais même pas capable de lire un texte qui en parlait ?

    C'était mon premier emploi de bureau, mais je n'ai pas tardé à voir ce qui se cachait derrière la façade : les métiers où l'on ne se salit pas les mains ne valent pas mieux que les autres. Parfois c'est même pire, parce que c'est plus difficile de donner le change. N'importe qui peut creuser une tranchée, mais combien sont aptes à jongler avec des millions de dollars ?

    De toute manière, n'importe quel travail devient une corvée quand on n'aime pas ce qu'on fait. Et y a-t-il beaucoup de gens qui sont satisfaits de ce qu'ils font ? Ca arrive une ou deux fois dans une vie, si on a de la chance.

    (...) J'aurais dû me lever et partir. Je n'ai pas bougé. Quand je souffre, j'ai tendance à subir. Cette attitude vient sans doute de mon éducation.

    ...

    Je regardais les gens avec envie autour de moi, en particulier les clochards et les ivrognes de l'East State Street qui pouvaient profiter librement de ce soleil radieux. Et si j'envoyais tout balader ?

    ...

    Dans "Pourquoi ne pas essayer d'écrire", il y avait ce passage :

    "Jour après jour, nous assassinons nos élans les plus justes. Et après, nous sommes bouleversés à la lecture des phrases écrites par un maître, car nous les reconnaissons comme nôtres, ces petites graines que nous avons tuées dans l'oeuf, parce que nous n'avions pas foi en nos capacités, en nos critères de vérité et de beauté. S'il se tait, s'il est absolument honnête avec lui-même, chaque homme est capable d'écrire des vérités profondes..."

    ...

    Non, rien ne changerait jamais - si je ne me bougeais pas.

    Mais au lieu d'agir, je lisais. Constamment.

    ...

    On est censé être triste quand quelqu'un disparaît, mais on se rend vite compte que c'est une perte de temps. On sais qu'un jour ce sera notre tour d'être allongé dans un cercueil, mais en attendant la vie continue. Et pour ceux qui restent, c'est elle la plus forte, même si au bout du compte c'est toujours la mort qui gagne. C'est étrange. C'est inconcevable. Cela signifie que nous tous sommes prisonniers d'un mystère, chaque jour de notre existence, et que rien n'a de sens. Inutile d'essayer de se libérer ou de résoudre l'énigme. Nous sommes des mouches prises entre la moustiquaire et la vitre. Nulle part où aller.

    ...

    C'était pour ça que j'avais voulu secouer le joug du travail manuel, pour ne plus avoir à m'échiner comme une bête de somme, comme mon père et ma mère qui s'étaient esquintés toute leur vie dans les usines, les cuisines et les chiottes des riches. Mais il faut regarder les choses en face : on est toujours perdant, qu'on porte un bleu ou une cravate. La seule différence, c'est que dans un cas on rentre chez soi avec un lumbago et dans l'autre avec la migraine...

    ...

    Je n'en pouvais plus de rester sur mon cul à perdre mon temps. J'étais fébrile. Je me sentais inutile et coupable. Il n'y avait pas de raison, mais c'était plus fort que moi. C'est la société, le monde qui nous culpabilise. On est censé faire quelque chose, et de préférence quelque chose de "constructif", sinon on est un paria, un rien du tout. Ca ne me gênait pas outre mesure d'être un paria, en revanche, un rien du tout...

  • Rescapé de Sam Pivnik

    culture,citation,littérature,livre,biographie,document,témoignage,guerre,shoah,angleterreÀ paraître le 10 janvier 2013.

    Auschwitz, la marche de la mort et mon combat pour la liberté

    Éditions Fleuve noir - 326 pages

    Présentation de l'éditeur : Sam Pivnik est l'un des tout derniers survivants de la Shoah. Un miraculé. Il a à peine 13 ans lorsque les nazis envahissent la Pologne et sa ville, Bedzin, en 1939. Pour la communauté juive, c'est le début de la vie en ghetto, les privations, les humiliations, les violences arbitraires, la peur, les rafles. Puis en 1943, Sam est déporté avec son père, sa mère, ses deux soeurs et ses trois frères cadets au camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau. Il est le seul à échapper aux chambres à gaz. Il n'a que 16 ans. Porté par une volonté de vivre hors du commun, il travaille alors successivement au déchargement des trains à leur arrivée au camp, sur la funeste Rampe de la mort, puis dans la mine de Fürstengrube, avant de connaître les Marches de la mort et de survivre au bombardement accidentel du paquebot Cap Arcona par la RAF... Aujourd'hui âgé de 86 ans, Sam Pivnik raconte son histoire pour la première fois : un témoignage saisissant à destination des générations futures, pour ne jamais oublier que cela a eu lieu, que des millions d'hommes, de femmes et d'enfants n'en sont jamais revenus.

    Ma note :

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    Broché : 19,90 euros

    Ebook : 13,99 euros

    Si le XXe siècle fut riche de découvertes, de progrès, d'innovations en tous genres, il fut également le théâtre d'évènements historiques tragiques incomparables ayant donné naissance à un courant littéraire dont n'importe quel lecteur se serait volontiers passé : la littérature concentrationnaire.

    L'homme ayant réussi à repousser les limites de l'atrocité, de l'innommable, il fallait bien un genre littéraire à part entière pour aborder l'expérience des camps. Quelque soixante-dix années après la fin de l'une des horreurs les plus absolues de l'Histoire, l'on ne compte plus les ouvrages qui témoignent de cette sombre période, dont certains sont devenus de véritables classiques parfois étudiés dès le collège, tel Primo Levi avec Si c'est un homme pour n'en citer qu'un.

    Outre les révisionnistes et autres négationnistes, ces nombreux livres ont eu leur part de détracteurs arguant du manque de style ou de l'écriture lourde de cette littérature. Attaques auxquelles certains auteurs ont rétorqué très justement que ces écrits n'avaient pas pour ambition d'être des oeuvres littéraires dans l'acception esthétique du terme mais des témoignages puissants de l'abomination, de la souffrance. Et d'ajouter combien il est difficile de trouver les mots justes, combien le langage est, si ce n'est impuissant, du moins limité pour qualifier l'inhumanité, l'irréalité de ces univers abjects. Mais malgré tout, de nombreuses victimes ont tenu à surmonter autant que faire se pouvait les limites du verbe afin de transmettre une idée de leur calvaire, une idée forcément partielle, mais une idée présente, une idée vivante, une idée que l'infamie n'est pas parvenu à anéantir.

    C'est dans cette optique de crier la vie que Sam Pivnik livre, entre expérience personnelle et données historiographiques générales, son approche du cauchemar nazi, de la libération, de la création d'Israël et du combat sionniste. Alors certes, Rescapé est un énième témoignage qui n'apporte pas grand chose de plus que ses prédécesseurs si ce n'est, excusez du peu, contribuer, nécessairement, fondamentalement, essentiellement, à ce que l'on appelle le devoir de mémoire.

    Un récit tout en retenue, entre défauts d'une mémoire qui ne veut pas trop se souvenir et indispensable pudeur, qui ne peut laisser indifférent.

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    Tant que je serai noire de Maya Angelou

    Retour à Killybegs de Sorj Chalandon

    Extraits :

    Et nous commençâmes à remarquer la fréquence accrue des trains de marchandises qui cliquetaient et ahanaient à l'aiguillage situé à proximité de Modzewojska. Des wagons de fret, en bois, qu'on voyait quotidiennement si l'on vivait près du chemin de fer, transportant du bétail, des porcs, des moutons ou de la volaille vers l'abattoir. Mais ceux-ci étaient différents. Il y avait des cadenas posés sur les portes coulissantes et du barbelé devant les trous d'aération.

    ...

    J'étais à un mois de mon dix-septième anniversaire et je rampais dans une grenier surchauffé dans la pénombre en buvant de l'urine et en écoutant les sanglots de mes frères et soeurs tandis que dehors les Allemands tiraient sur mon peuple.

    La fin du ghetto. La fin de tout ?

    ...

    S'il devait se passer quelque chose, c'était maintenant. Notre groupe ne comptait pas beaucoup d'hommes. Mon père avait la cinquantaine - je le prenais pour un vieillard, à l'époque - et moi seize ans. Que pouvions-nous faire ? Foncer sur les rangs SS ? Sauter sur la voie et s'enfuir ? Tout le monde avait une famille - des femmes, des mères, des enfants. Pourtant, lors de notre chaotique embarquement à bord de ce train, on aurait pu tenter quelque chose. Mais il ne se passa rien. Nous attendîmes commes des moutons (...).

    ...

    Si je n'avais pas été si terrifié, si démoralisé, l'efficacité glaçante du lieu m'aurait impressionné. Déhumanisé en moins de deux heures.

    ...

    A Auschwitz comme dans tous les camps de concentration, l'ordre naturel des choses était inversé. Dans l'univers contre-nature du génocide, la pire racaille tenait les rênes ; les fous géraient l'asile.

    ...

    La mesure du temps. On ne se rend pas compte à quel point on en a besoin avant d'en être privé. A l'école, la sonnerie rythmait l'existence. A la maison, il y avait le rituel immuable des repas pris ensemble, même à Kamionka. A l'usine, on pointait en arrivant et en partant. A Auschwitz, il n'y avait pas d'horloge et on travaillait jusqu'à ce qu'on nous dise de cesser, ou qu'on tombe d'épuisement.

    ...

    On était responsable de son matériel, et coupable de sa disparition. Je n'ai vu aucun homme de Bedzin voler quoi que ce soit, mais nous savions tous que nous étions prêts à voler, si les circonstances l'exigeaient, parce que c'était la nature du camp - la loi de la jungle.

    ...

    Je suis abasourdi aujourd'hui de constater la vitesse avec laquelle la routine du Bloc quarantaine devint un mode de vie à part entière.

    ...

    Une femme consciente de ce qui allait se produire se lança dans un strip-tease au profit des SS. Cette femme avait été danseuse avant toute cette folie et deux hommes, l'Unterscharfürher Josef Schillinger et le Rottenfürher Wilhelm Emmerich, furent captivés par ses mouvements giratoires assez longtemps pour qu'elle s'empare du pistolet de Schillinger dans sa gaine et fasse feu plusieurs fois sur les deux Allemands. Puis elle retourna dans la foule des femmes à demi-nues et une bagarre éclata, pendant laquelle la tâche ardue et sans gloire d'évacuer leurs camarades blessés et le Sonderkommando échut aux SS.

    Ils gazèrent immédiatement celles qui étaient déjà dans la chambre, et fauchèrent les autres à la mitrailleuse. Je n'ai jamais réussi à retrouver le nom de cette femme, mais elle devint une héroïne pour nous tous, (...).

    ...

    Je possède une photo de moi, prise peu de temps après la fin de la guerre. J'ai dix-huit ans. C'est la seule photo qui ait un vague rapport avec mon enfance. Toutes les autres - du reste, il n'en existait certainement pas beaucoup - avaient été jetées et détruites par les nazis dans leur tentative d'anéantir ma vie et, plus généralement, tout un mode de vie. Sur cette photo mes cheveux ont suffisamment repoussé pour que je puisse tracer une raie dans mes boucles.

    "Il a l'air d'aller bien, diraient les révisionnistes d'aujourd'hui dans leur dénégation de l'Holocauste. Si l'on considère ce qu'il est censé avoir traversé."

    ...

    De toutes les émotions qui tourbillonnaient dans nos têtes durant ces premiers jours de liberté, la plus forte était l'instinct de vengeance.

    ...

    L'uniforme SS avait été jeté aux orties, et sa démarche élégante et hautaine avait suivi le même chemin. Il n'y avait plus d'Oberscharfürher, et en lieu et place de celui-ci, il y avait ce vieux Max Schmidt, fils de fermier, qui s'asseyait parmi nous.  (...) Il nous rejoignit à table et bavarda avec nous de choses anodines comme si nous étions tous de vieux copains en pleines retrouvailles d'après-guerre. (...) Son comportement me glaçait le sang. La guerre avait-elle eu lieu ? Auschwitz avait-il jamais existé ? Ces trois dernières années avaient-elle fait des victimes ? C'était invraisemblable.

    ...

    Au fond, je me demandais, en ce début 1945, ce que j'allais faire du reste de ma vie. J'avais déjà vécu les proverbiales neuf vies du chat comme l'assure le dicton, et je n'avais pas encore vingt ans.

    ...

    (...) Harry Truman, devint le premier dirigeant international à reconnaître le nouvel État. Nous n'avions plus qu'à nous battre pour le défendre.

    ...

    Lorsque sa femme lui demanda si on gazait vraiment les gens à Auschwitz-Birkenau, il écrivit : "Au printemps 1942, beaucoup de gens dans la fleur de l'âge passèrent sous les arbres en fleurs de la ferme et de ses dépendances sans avoir aucune prémonition de leur mort prochaine." Comme il est plaisant de noter qu'un des massacreurs les plus efficaces de l'Histoire était aussi - presque - un poète. On pendit Rudolf Höss devant le Bloc II d'Auschwitz I - le Bloc de la mort, où tant de gens avaient péri sur son ordre.

    ...

    L'expérience de l'Holocauste était si douloureuse et destructrice qu'il est probablement impossible à quiconque aujourd'hui de la saisir dans sa totalité.

  • Vous ne connaîtrez ni le jour ni l'heure de Pierre Béguin

    A paraître le 3 janvier 2013.culture,littérature,livre,roman,biographie,suisse,citation,mort,euthanasie

    Éditions Philippe Rey - 188 pages

    Présentation de l'éditeur : « Maintenant que j’accompagne leur dernière nuit, je me sens travaillé de remords pour mes reproches, mes irritations, mes duretés. Si j’avais su, je me serais efforcé d’adoucir simplement leur fin de vie, je me serais appliqué à en faire ce qu’aurait dû en faire l’imagination d’une affection bien sentie. Si j’avais su… Mais justement, je savais ! Là se concentre la cruauté infligée à celui qui, contre nature, connaît le jour et l’heure. » La veille de l’euthanasie programmée par sa mère et son père, un homme s’installe dans sa chambre d’enfant. Durant la nuit, il écrit pour tenter de comprendre les raisons de ce geste : délivrance pour ceux qui vont partir, mais violence inouïe pour ceux qui demeurent. Que dire à ses parents, comment leur exprimer une affection alors que le temps est compté, que la douloureuse histoire familiale refait surface? Faut-il revenir sur les rapports difficiles des uns et des autres, sur le manque de communication ? Dans ce roman sincère et juste, Pierre Béguin raconte une situation limite. Le fil des événements va profondément changer le regard qu’il a porté jusque-là sur sa famille, et sur un passé qui n’a pas dit son dernier mot…

    Ma note :

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    Broché : 17 euros

    Ebook : 11,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Philippe Rey pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    S'il existe à n'en pas douter des premiers pas plus réjouissants dans la rentrée littéraire d'hiver 2013 qui se profile avec pas moins de 525 nouveautés, le sixième livre de l'auteur suisse Pierre Béguin est pourtant sans conteste à inscrire au nombre de ceux à ne surtout pas manquer ; d'autant plus dans un contexte où la réflexion sur l'euthanasie est plus que jamais d'actualité puisqu'inscrite au programme de François Hollande (engagement n°21).

    L'euthanasie. Un sujet hautement polémique sur lequel tout le monde a une opinion ; souvent tranchée.

    Mais combien de ceux pensant détenir la réponse vraie sur le sujet ont souffert au point de vouloir mourir ? Combien de personnes souffrantes ayant voulu mourir sont heureuses de vivre une fois soulagées ? Combien de personnes se sont retrouvées en position de devoir administrer la mort ? Comment déterminer un désir éclairé de mettre un terme à sa vie ? Peut-on laisser un être agoniser ? Offrir la délivrance à un mourant est-il vraiment un cadeau dont les intentions sont aussi pures qu'elles veulent le paraître ? ... Autant de questions, autant de réponses.

    Je serais bien en peine de donner mon opinion étant en conflit permanent sur le sujet avec moi-même. Pierre Béguin ne fait que renforcer mon indécision. Il met magnifiquement en scène cette situation limite avec tout ce qu'elle implique de dualité. Son autofiction fait profondément réfléchir et met en lumière cet insoluble dilemme sur lequel on ambitionne pourtant de légiférer. L'écrivain partage son vécu avec une justesse bouleversante telle que je n'en finis pas d'en sélectionner des extraits. Une authenticité qui légitime la seule vérité : il n'y en a pas. D'où l'impossibilité de déterminer ce qui est juste, ce qui ne l'est pas et, de fait, l'interdiction de juger.

    Si cette réflexion criante de bon sens sans dessus dessous n'apporte pas de réponse - puisqu'il n'y en a pas -, elle enrichit en tout cas intensément le débat et remet en question, aussi inéluctablement qu'indispensablement, toutes les certitudes.

    Un livre poignant, sensible, humain, intelligent qui apportera des questions aux réponses des plus fervents défenseurs comme des plus virulents opposants à l'euthanasie qui ont, tous autant qu'ils sont, aussi également tort que raison.

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    Le cas Sneijder de Jean-Paul Dubois

    Journal d'un corps de Daniel Pennac

    Extraits :

    L'homme n'est pas maître de son souffle pour pouvoir le retenir, et il n'a aucune puissance sur le jour de sa mort, il n'y a point de délivrance dans ce combat.

    Ecclésiaste 8.8

    ...

    Depuis trois semaines, je connais le jour et l'heure.

    Depuis trois semaines, je m'efforce de vivre le plus normalement possible malgré cette sensation de déphasage qui donne aux paroles et aux gestes une étrange vibration d'irréalité. J'imagine les mots ultimes, les regards définitifs, sans parvenir à les inscrire dans une souffrance concrète, désespéré par ma propre impuissance à me sentir d'avance affligé.

    Depuis trois semaines, je sais ce qu'aucun être humain ne devrait savoir. (...)

    Leur décision fut prise par étapes douloureuses, mais la funeste échéance me fut annoncée avec le détachement qui convient à un banal rendez-vous donné au détour d'une conversation. Elle rompait pourtant si radicalement avec l'image que je m'étais faite d'eux qu'elle m'a paru de prime abord plus inconvenante que tragique. A mes yeux, ils auraient dû endurer passivement, à mi-chemin entre la misère qui détruit et le luxe qui aliène, la destinée obscure et rigoureuse qu'ils se sont faite, s'éteindre silencieusement comme deux lampes qui manquent d'air, au bout d'une vie de courage et de patience, et s'en aller sans déranger personne, ensevelis dans un linceul d'humilité, avec l'héroïsme muet des petites gens. Je les croyais résignés à subir l'impitoyable loi du vae victis que l'existence réserve à tous ceux qui en ont fait le tour. Cette révolte ultime contre le sort est sûrement la seule qu'ils se sont permise au terme d'une trajectoire toute d'acceptation, de conformisme et de frustrations consenties.

    ...

    Jamais auparavant il n'avait sollicité mon opinion pour une quelconque décision, surtout celle qui engageait la famille. Et voilà que, pour la première fois, dans sa dernière auberge, il me demande la permission de mourir ! La seule résolution dans laquelle il ne pouvait décemment m'inclure !

    ...

    Par cette curieuse indifférence que nous pouvons avoir pour nos parents et qui nous pousse à les faire passer apèrs tout le monde tant qu'ils sont vivants, je n'avais pas pris au sérieux leur projet, ni même entendu ce que leurs yeux disaient depuis des mois. Au bout de leurs forces, le visage chaviré de fatigue, le regard épuisé, ils semblaient soudain implorer mon aide.

    Pouvais-je m'ériger en juge de leur état ? Au nom de quelle valeur aurais-je pu contester cette conception radicale qu'ils s'étaient forgée de leur dignité ? Comment savoir si cette décision sans appel soulignait la défaillance de leur nature ou la vigueur de leur âme ? De quel droit me serais-je opposé à leur liberté essentielle ?

    ...

    Vous ne savez ni le jour ni l'heure.* Sagesse impérieuse qui trace les limites de la condition humaine, le début du domaine des dieux. Quel prix à payer pour sa transgression ?

    Très vite, j'ai compris que ce choix me destinait à en endosse la culpabilité. Soit j'accepte l'idée et je les accompagne au bout de leur décision au risque de me rendre complice de son issue, soit je la refuse énergiquement et je conserve les mains blanches au risque de me sentir coupable d'une trahison sans retour. Que j'adopte ou réfute le principe de leur ultime revendication de liberté, je suis condamné à l'indignité filiale. Je n'aime pas mes parents. Pas assez. Pas comme je le devrais. Qu'aurais dû être ma réaction si je les aimais vraiment ? Prier ? Hurler ? Me révolter ?

    ...

    Maintenant que l'échéance est imminente, qu'il ne leur reste plus qu'une quinzaine d'heures à vivre, maintenant que, seul dans mon ancienne chambre d'enfant, j'accompagne leur dernière nuit, je me sens travaillé de remords pour mes reproches, mes irritations, mes duretés, pour toutes ces cruelles et stupides manifestations de colère par lesquelles, pour me justifier, je croyais les relever de leur atonie, leur redonner de la volonté, rectifier les absurdités que leur désarroi leur faisait dire ou les maladresses futiles que leurs mains tremblotantes et contractées leur faisaient commetre.

    Ah, quel imbécile j'ai été ! Contrairement à tous ceux qui s'adressent les mêmes reproches en pareille circonstance, moi, je n'ai pas l'excuse de l'ignorance. Je sais.

    ...

    Que sait-on de ses parents ? Que sais-je des miens ? Pour moi, ils n'ont pas d'histoire. Ils ont toujours été présents à mes côtés quand je le désirais, comme une sorte d'évidence qui s'impose sans que j'ai à la questionner, ni même à m'en préoccuper. Au point que, quelques heures avant leur mort, je ne parviens toujours pas à me représenter leur disparition ni à en intérioriser la douleur. On ne s'est jamais parlé. On n'essayait pas de se connaître, de mieux se comprendre. Le respect et l'obéissance que je leur devais naturellement étaient les seules conditions nécessaires à notre relation. Pour le reste, il fallait apprendre le silence, taire ses sentiments, ses espoirs, ses projets. De temps en temps, de plus en plus souvent, comme une bulle qui vient crever à la surface d'une eau trop calme, un accès de violence : la colère du père, l'irritation de la mère, un mouvement de révolte du fils...

    ...

    Inévitablement, elle active les rumeurs les plus malveillantes. La pire m'est revenue aux oreilles la semaine dernière : ainsi me réjouirais-je de leur décision, l'aurais-je même encouragée, pourquoi pas forcée, avide de toucher au plus vite l'héritage. Certes, on ne peut imaginer chez les autres que les sentiments que l'on est capable d'éprouver. En ce sens, la rumeur ne dresse que le portrait de celui qui la colporte.

    ...

    Pourquoi usons-nous si mal du maigre temps qui nous est accordé ? Pourquoi la conscience même de notre échéance ne nous rend-elle pas meilleurs ?

    ...

    Écrasée par ses douleurs de dos, rongée de l'intérieur par la bactérie, humiliée par cette bosse apparue récemment vers l'omoplate droite, honteuse aussi de souiller parfois d'urine sa lingerie, elle s'active pourtant de toutes ses forces pour conjurer l'angoisse, se raccrochant au monde, à son entourager, refusant jusqu'au bout de se voir laide, maigre, voûtée et incontinente. Elle a la solitude fière, le désespoir digne de celle qui ne veut pas céder aux ravines. Pourquoi tant de souffrances et d'indignités pour simplement mourir ? N'est-ce donc pas assez que cette maigreur, que ces bras décharnés, que ces jambes fourbues, que ce corps rompu ? Faut-il encore qu'elle soit frappée dans ces restes de grâces et d'élégance qu'elle a su héroïquement préserver des outrages du temps, que la mort la dépouille de tout ce qui faisait en elle son orgueil, que son aristocratie naturelle soit dégradée jusqu'à l'animalité ?

    Tu t'es bien battue, maman ! Cette délivrance, tu l'as gagnée de haute lutte ! Demain, tu t'en iras debout, dignement...

    ...

    Il est tellement plus simple de se soumettre à la fatalité. C'est la liberté qui est insupportable, invalidante, tragique...

    ...

    Toute une vie à se taire, à garder des rancoeurs, des non-dits, des secrets par-devers soi. Et tous ces mots qui s'accumulent et pourrissent dans la gorge ! Qui rongent et dépriment ! On meurt aussi des mots qu'on n'a pas su dire.

    Mais je nourris encore l'espoir, avant qu'ils n'avalent le philtre fatal, que demain nous apportera cet instant de communion que j'attends depuis si longtemps...

    ...

    Leurs sentiments m'ont toujours semblé s'exprimer au travers d'une sorte de brouillard qui a fini pas assombrir mon paysage intérieur. Tristesse, ou gaieté, n'était jamais pleine ou entière, l'abandon aux émotions rigoureusement contrôlé, le désespoir faussé par la résignation, l'ivresse du bonheur par la conviction de sa vanité. Seule la colère trouve sa voie directe et se manifeste totalement. Aussi explosive qu'elle puisse être, elle sait toutefois se cantonner à la sphère privée et éviter l'inconvenance des débordements publics.

    ...

    Il me battait facilement, des gifles surtout dont la violence offrait un exutoire à sa colère, le plus souvent parce que j'essayais tant bien que mal de vivre mon enfance en trébuchant le moins possible sur les innombrables interdits et principes qui en restreignaient l'espace. (...) Je n'ai guère eu l'impression que ses coups fussent une fois mérités, si tant est que je puisse cautionner le principe. En s'adressant au corps sur le mode de la brutalité bien plus souvent que sur celui de la tendresse, il a imprimé en moi non seulement ce sentiment de solitude, d'abandon, d'exil qui ne m'a plus jamais quitté, mais surtout cet arrière-goût d'injustice indissociable des difficultés relationnelles qui ont jalonné nos trajectoires depuis que j'ai gagné si difficilement mon droit à l'autonomie.

    (...) Davantage que les gifles, ce que je lui reproche surtout, c'est de s'être rarement laissé aller à d'autres attitudes qu'à celle du censeur. Eût-il montré de l'affection que j'eusse accepté sa sévérité. Mais, faute d'avoir les mots, il n'avait que les gestes. Pourquoi ne surent-ils s'exprimer le plus souvent que dans la rudesse et la radicalité ?

    ...

    Maintenant, au moment d'écrire ces lignes, je ressens de la tristesse à l'idée que l'évocation de cette époque me fut comique. Et des remords en songeant que, souvent, je me suis exprimé à leur égard avec cette forme d'ironie condescendante qui pouvait leur donner l'impression, à mon insu, que je les méprisais, ou que je méprisais ce monde qui les avait vus naître et grandir, le monde de mes racines...

    ...

    Mon père, c'est la rectitude et la droiture incarnées, c'est la fidélité et l'honnêteté jusqu'à la naïveté, c'est l'honneur et le sens de la parole donnée jusqu'à la mort, c'est la travail, l'abnégation, la modestie, c'est la fierté qui n'attend rien des autres que sa propre reconnaissance... Mon père, c'est surtout une voix tonitruante qui n'a jamais su s'exprimer avec moi sur le ton de la douceur, c'est un éclat de colère, un torrent d'insultes, une intolérance crasse à tout ce qui ne valide pas son opinion, c'est un coup de pied au derrière ou une gifle, c'est une assignation au travail, une punition...

    Il avait deux visages (...), non pas un double fond ou une face cachée, mais deux manières d'être, ou plutôt de parler, qu'il savait adapter à son interlocuteur. Aux autres, à mes amis, à mes copines (...), il réservait un ton poli, plus neutre, une voix forte certes, mais contrôlée, sans brusquerie, assaisonnée d'un soupçon d'humour et agrémentée d'un sourire complice qui soulignaient des petits yeux malicieux. (...)

    Mais la politesse était réservée aux autres, aux invités, aux étrangers. Et je ne cachais pas mon étonnement lorsque mes amis me disaient avoir trouvé mon père "charmant et sympathique". Je ne m'en étonne plus depuis longtemps, ayant appris à reconnaître en lui cette autre face. Mais j'en éprouve davantage de regrets à constater que nous n'avons pas su nous parler autrement que sur le ton de la colère et de l'invective, et davantage de rancoeur à admettre que, sur ce point-là du moins, je n'en porte pas la responsabilité.

    ...

    Pendant des années, j'ai couru pour faire la preuve de ma propre existence, par crainte de mourir sans avoir été quelqu'un ; pendant des années, j'ai battu le monde en quête d'un lieu d'élection, j'ai cherché des familles d'adoption qui auraient su reconnaître mes mérités et incarner mes valeurs de référence. En pure perte, car c'est un simple regard initial qui eût dû me procurer l'assurance d'être quelque chose pour la vie. J'en ai longtemps voulu à mon père de m'avoir refusé ce regard. Je crois que je lui ne veux encore.

    (...) Je vivrai jusqu'au bout avec cette impression invalidante que mon père ne m'a jamais regardé. Non pas par indifférence, je l'ai compris plus tard - trop tardivement, le mal étant fait -, mais de peur que je n'attrappe la grosse tête. Il s'agit d'être discret en tout, de ne pas se mettre en avant ou d'attirer l'attention sur une prétendue qualité. "L'humilité est la reine des vertus", l'originalité, par définition suspecte, la source des vices que la paresse aurait miraculeusement épargnés. Tout signe distinctif se doit d'être aussitôt gommé : ne pas étaler ses succès, ses qualités, ses bonnes notes à l'école ; toujours taire ses revenus, le prix de ses vêtements et des plaisirs culinaires qu'on ose s'offrir parfois. Surtout, ne jamais vanter ses enfants à la cantonnade, ni même les regarder quand ils implorent qu'on les distingue des autres. Pendant des années, silencieusement, vainement, je n'ai cessé d'interpeller le regard de mon père...

    ...

    Je repense aussi à sa mère, ma grand-mère. C'était une de ces femmes fières, intelligentes, cultivées qui, deux générations plus tard, eussent fait de brillantes études et incarné cette mobilité sociale dont ma génération a profité et qu'elle a reçu comme un dû. Mais à cette époque, les femmes surtout devaient tenir leur place et seules les bégueules ambitionnaient par mariage de quitter leur milieu, leur condition, leur religion. J'ai toujours senti chez ma grand-mère, par une complicité implicite et précoce, cette solitude muette, cette blessure ouverte d'une vie peu conforme à ses potentialités parmi des êtres méritants certes, aux qualités respectables, mais en lesquels il lui était difficile de se reconnaître, avec lesquels il lui était impossible de partager (et je ne parle pas ici d'une quelconque supériorité, mais simplement d'une différence). Cette forme de névrose, d'une manière ou d'une autre - j'en suis convaincu -, a contaminé son fils unique, mon père.

    ...

    Approuver ou condamner une telle décision, l'admirer ou la mépriser, n'est pas la bonne attitude. Le silence serait plus approprié. Et mon père a eu probablement raison de m'y renvoyer. Aux limites de l'existence, aux territoires de l'extrême solitude, personne ne peut rien imposer à personne. La relation aux autres est coupée. Seul. Absolument seul à décider. Ce n'est même pas un droit inaliénable, c'est un état de fait intangible.

    ...

    Le véritable drame de notre existence n'est pas dans notre finitude, mais dans notre incapacité ontologique à communiquer et à sortir, ne serait-ce qu'un éclair de temps, de notre solitude existentielle. Ainsi ai-je entouré mes parents jusqu'à leur dernier souffle, ainsi avons-nous vécu sous le même toit leurs dernières vingt-quatre heures que nous n'avons pour autant jamais habité la même réalité, occupé le même espace, éprouvé le même chagrin. Il n'y a jamais eu, dans ce flux désordonné de vie et de mort, dans cette parenthèse de résignation et de souffrance, un langage univoque, une note commune qui les auraient scandés dans une harmonie poignante et lumineuse. La vie est comme un rêve qui s'efface et se termine en cauchemar...

    ...

    Pourquoi cet amour, ces espoirs, ces sacrifices, si tout doit mourir ? Pourquoi ce désir de vivre si d'emblée nous sommes condamnés à mort ? La fin ne fait pas sens, la fin c'est la frontière de l'absurde. Je n'ai jamais supporté les choses qui se terminent, surtout les histoires d'amour. Au point que, le plus souvent, j'ai préféré ne pas les commencer ou les terminer à l'état embryonnaire. Juste pour y goûter pour ne pas regretter l'occasion. Y mettre fin aussitôt pour ne pas éprouver la nostalgie de leur parfum. Cette délirante soif de joie, de plaisir, d'ivresse devrait être l'apanage des immortels. "Pourquoi suis-je né si ce n'était pas pour toujours ?" Cette question du roi de Ionesco est venue me hanter de manière obesessionnelle durant cette dernière visite. Elle me hantera sans cesse.

    ...

    Et vous, mes filles qui jouez dans le jardin et qui ne savez pas encore que vos parents sont mortels, qui les délaisserez pour quelques amourettes éphémères, les oublierez au premier vertige, les invectiverez à la moindre contrariété, les mépriserez même par moments, vous aussi vous leur demanderez pardon par-delà le tombeau d'avoir compris trop tardivement qu'ils étaient simplement humains, mais avec cet amour unique donné inconditionnellement dont vous aurez parfois abusé et de vraies souffrances que vous n'aurez pas suffisamment prises au sérieux. Vous aussi vous avancerez en titubant sur les "trop tard". Vous aussi vous attendrez l'ultime instant... et vous le raterez peut-être.

    ...

    (...) on accède parfois à l'essentiel par des actes en apparence improductifs...

    ...

    Pratiquer l'euthanasie, n'est-ce pas abdiquer, renoncer à toute quête d'amélioration, accepter un état de fait comme définitif, ouvrir la porte à des impératifs économiques douteux ? Ne vaudrait-il pas mieux convoquer toute notre énergie contre cette tentation à la démission ? Une société qui ne pratique pas l'euthanasie reste une société en recherche de solutions meilleures. Sommes-nous prêts à consentir les sacrifices nécessaires ?

    ...

    Le droit de vivre dans la dignité sollicite davantage nos responsabilités humaines et sociales que celui de légaliser une mort au nom d'une conception plus restrictive, phagocytée peut-être par des critères économiques inavouables dissimulés derrière l'étendard des grands principes que la modernité prétentieuse ne cesse d'agiter.

    ...

    Et quand les assurances refuseront de prendre en charge, comme certaines commencent à le faire, des médicaments trop coûteux en fin de vie, quand la gravité d'une maladie se mesurera aux sommes nécessaires pour la soigner, expirer sera définitivement devenu hors de prix. A moins d'un infarctus libérateur, plus personne, à part quelques très riches agonisants, ne pourra se payer le luxe d'une mort naturelle. Et la grande masse des citoyens déprimés trouvera alors sous ordonnance, au prix fort dans la pharmacie du supermarché le plus proche, un rayon de médicaments euthanasiques dont la publicité aura préalablement vanté les mérites.

    Veillez donc, car le temps viendra - il s'approche - où vous connaîtrez tous le jour et l'heure ! Ce ne sera plus un choix personnel légitime mais, un fait économique perfidement imposé à la conscience par une logique déshumanisée...

    ...

    Ai-je fait preuve de lâcheté, de légèreté, en acceptant d'emblée leur décision ? Aurais-je dû la combattre ? Contester énergiquement cette conviction de leur dignité ? Le problème se posait alors à moi de manière encore théorique. Comment comprendre la maladie quand on est en bonne santé ?

    ...

    Je me sens dépositaire d'un héritage que je ne peux transmettre, que j'ai dû renier, issu d'un milieu qui n'existe plus, imprégné de principes désuets qui ont empoisonné mon adolescence, dont j'admets secrètement la valeur tout en ne les respectant plus. Je me suis construit en trahison forcée avec les références essentielles de mon cadre social, mais en pleine conformité avec les idées de mon temps. (...) De cette trahison, source de malaise, il m'est resté une sourde culpabilité et un sentiment d'absurdité devant l'insignifiance de mes préoccupations d'intellectuel et de ma quête esthétique. Dans ma course vaine, je n'ai pu bien respirer ni dans un monde ni dans l'autre.

    ...

    (...) à maladie et déclin identiques, dans un monde qui aurait su préserver un sentiment d'avenir, où ils auraient pu se reconnaître, où ils auraient conservé leurs repères, auraient-ils pris la même décision ?

    ...

    Le passé n'est qu'une histoire qu'on se raconte et qui prend corps quelque part entre le désir de construire une image cohérente du réel et l'impossibilité d'une telle entreprise. Et l'histoire de ses parents probablement qu'une fiction qu'on se fabrique à la mesure de ses manques, de ses frustrations ou de ses regrets. A l'imagination de combler les interstices d'une connaissance forcément fragmentaire...

    ...

    Il faut savoir parfois suspendre son jugement devant un acte exceptionnel qui n'entre pas dans les normes de la morale commune.

  • L'or perdu de la joie d'Olympia Alberti

    Éditions Salvator - 250 pagesl'or perdu de la joie.jpg

    Présentation de l'éditeur : Durant l'automne 1902, le poète Rainer Maria Rilke, venu rencontrer Rodin à Paris, croise une femme superbe dans les jardins du Luxembourg, Camille Claudel. Son regard, bientôt ses créations de sculptrice, l'émerveillent. Une relation va s'instaurer et les unir, secrète, épisodique - parce que le poète sans domicile fixe voyage et parcourt l'Europe. Leurs conversations, tour à tour directes ou épistolaires, constituent peu à peu un dialogue où l'amitié amoureuse ouvre sur des partages artistiques et spirituels passionnants. Dans ce roman, Olympia Alberti, fidèle à sa recherche intérieure, crée l'espace de densité et de lumière où les deux âmes échangent, en toute audace, en toute liberté. Pour le plus grand bonheur des lecteurs.

    Ma note :

    culture,citation,littérature,livre,roman,etats-unis

     Broché : 20 euros

    Un grand merci aux Éditions Salavator et à Babelio pour m'avoir offert la possibilité de découvrir ce livre dans le cadre de l'opération Masse critique.

    Abandon en page 45. Quelle déception !

    Véritable inconditionnelle des biographies romancées, je me réjouissais de mon plonger dans un récit mettant en scène le poète Rainer Marie Rilke et la sculptrice Camille Claudel. Mais mon enthousiasme a priori et mon admiration des débuts pour le style de l'auteur ont rapidement laissé place au renoncement.

    Je n'ai certes pas été très patiente mais le verbe que je trouvais élégant, érudit au commencement et rapidement devenu pesant, pompeux. L'ensemble se perd en onanisme intellectuel et donne la sensation que l'écrivain se regarde écrire. De fait, les quarante-cinq pages se sont avérées très très longues et toujours pas trace de Camille. L'impression que rien ne débuterait jamais vraiment a eu définitivement raison de mon envie. Si j'apprécie le langage soutenu, les envolées poético-métaphysiques et les réflexions profondes, je crois qu'il y a un juste milieu qui n'a, ici, pas été trouvé. Dommage.

    Je le retenterai à l'occasion, qui sait, peut-être est-il arrivé à un moment où je n'étais pas disposée à ce type d'écriture ?

    Ils en parlent aussi : Nathalie, Blanche, Cerisia, Asphodèle.

    Vous aimerez sûrement :

    La déesse des petites victoires de Yannick Grannec

    Loving Frank de Nancy Horan

    Alabama song de Gilles Leroy

    Ciseaux de Stéphane Michaka

    L'aimer ou le fuir de Delphine de Malherbe...

    Beauvoir in love d'Irène Frain

    Extraits :

    Je lui ai montré le chemin de l'or, mais l'or qu'elle trouve est bien à elle.

    Auguste Rodin

    ...

    Elle n'avait rien, et tout était à elle. C'était cette impression, quand je la découvris, seule, debout, quand je la regardai elle regardant le monde, regardant à travers le monde, loin, là où personne ne va souvent... Son regard se posait, touchait les choses, les gens. Elle était là, unie, immense, belle et ignorant à quel point elle l'était. Elle ne possédait rien, et le monde lui appartenait.

    Dans notre vie, ces instants saisis, comme d'une reconnaissance... La voir, la rencontrer dans mon regard et mon coeur, dans l'ouvert, ce fut cela. Quelque chose de grand et de suspendu, qui a éclaboussé mon intérieur de sa lumière.

    Comment dépasser cet instant-là, cette tempête dans mon coeur sauvé de sa lassitude ? Où être assez grand pour le contenir ?

    ...

    Il se moqua de lui-même : comme il savait bien faire cela, marcher, rêver, projeter, attendre, attendre que vienne l'instant lumineux où le souffle de la création viendrait jusqu'à lui. La doucereuse procrastination - cet horrible mot français, il venait de l'apprendre - s'appliquait à lui, qui ne cessait de reporter au lendemain la réalisation de ses idées, de ses projets.

    Il aurait voulu s'en éloigner, s'en défaire, comme d'un linge sale, d'une maladie honteuse - aucune malade ne l'était, mais là, il sentait bien qu'il s'agissait de lui, d'un restant d'immaturité, d'un mêlement de honte et de désir, oui, c'était bien cela, une sorte d'insatisfaction créatrice qui lui faisait honte devant son impuissance, un balbutiement de longue adolescence qui laissait la place à son manque de résolution à se mettre au travail, au regret rongeant face à son besoin d'être secoué, poussé - il attendait beaucoup, et assez paresseusement, de l'inspiration.

    Mais l'inspiration, il le savait pourtant depuis ses premiers poèmes, n'était pas extérieure. Il fallait travailler, beaucoup, (...).

    ...

    L'autre n'est toujours qu'un détour de nous.

    ...

    Il n'y a pas en moi de volonté assez résolue, assez tendue - je suis souvent absorbé par mes faiblesses physiques, et mes tourmentes psychiques -, je ne me sens pas à la hauteur de mon espérance, et cela me paralyse parfois sur de longues journées inutilement perdues. Il me faudrait avoir de l'obéissance à l'intime, l'intimé, c'est cela, l'humilité d'être plus simple, de m'accorder à une forme de don, de spontanéité - y revenir, après, et bâtir, bien plus tard, une oeuvre solide. Ce manque de confiance, est-ce une trace de l'enfance si malmenée en moi ?

    ...

    A chacun de nous il incombe la tâche, inapparente et donc que l'on croit négligeable, mais c'est un fort devoir, de polir un point, en nous, pour le réaliser - le rendre réel, et joyeux, donc relié. Et peut-être qu'une fois ce point atteint, il diffuse en nous une lumière qui nous éclaire sur les autres points à combattre, à fortifier, sur lesquels lutter pour obtenir, tel le chevalier, le droit, une fois terrassé le dragon, de passer à une autre étape du chemin de notre vie.

  • La vie sans fards de Maryse Condé

    Editions JC Lattès - 334 pagesla vie sans fards.jpg

    Présentation de l'éditeur : Trop souvent les autobiographies deviennent des constructions de fantaisie. Il semble que l'être humain soit tellement désireux de se peindre une existence différente de celle qu'il a vécue, qu'il l'embellit, souvent malgré lui. Il faut donc considérer La Vie sans fards comme une tentative de parler vrai, de rejeter les mythes et les idéalisations flatteuses et faciles. Voici peut-être le plus universel de mes livres. Il ne s'agit pas seulement d'une Guadeloupéenne tentant de découvrir son identité en Afrique ou de la naissance longue et douloureuse d'une vocation d'écrivain chez un être apparemment peu disposé à le devenir. Il s'agit d abord et avant tout d'une femme cherchant le bonheur, cherchant le compagnon idéal et aux prises avec les difficultés de la vie. Elle est confrontée à ce choix capital et toujours actuel : être mère ou exister pour soi seule. Je pense que La Vie sans fards est surtout la réflexion d'un être humain cherchant à se réaliser pleinement. Mon premier roman s'intitulait En attendant le bonheur, ce livre affirme : il finit toujours par arriver. »

    Loving Frank de Nancy Horan, Alabama song de Gilles Leroy, Accordez-moi cette valse de Zelda Fitzgerald, Tant que je serai noire de Maya Angelou, Ciseaux de Stéphane Michaka, La Déesse des petites victoires de Yannick Grannec, Moi, Jean Gabin de Goliarda Sapienza, Une année studieuse d'Anne Wiazemsky, L'aimer ou le fuir de Delphine de Malherbe...

    Autant de récits (et bien d'autres encore dans la catégorie Bio/autobiographie) que j'ai adorés. Force est de constater que les textes emprunts de réalité, même romancés, ont ce supplément d'âme qui les rendent si puissants. Des écrits sublimes auxquels on s'accroche puisqu'ils nous racontent la possible extra-ordinarité de l'existence. Mais est-ce bien la vie ? C'est ce que Maryse Condé reproche à ces textes : leur manque d'authenticité. Partant, elle a choisi de se montrer sans fards... Ce choix ne diminue en rien la force du récit - peut-être même la renforce-t-elle ? Mais paradoxalement, ce n'est pas le merveilleux qui m'a guidée ici, c'est la colère.

    Des Antilles à l'Europe en passant longtemps, trop longtemps par l'Afrique, Maryse Condé nous fait suivre son cheminement en quête d'elle-même guidée par ses pathologiques amours sur l'autel desquelles elle a sacrifié ses enfants. Alors certes, c'est la voix d'une femme qui se montre courageuse en se mettant ainsi à nu et se révèle humaine dans ses failles. Mais elle m'est surtout apparue atrocement égoïste. Indigne jugement de ma part quand je ne sais que trop que le coeur ignore la raison mais je n'ai pu m'empêcher d'être révoltée.

    Un peu comme pour Rien ne s'oppose à la nuit de Delphine de Vigan, la plume est admirable mais le propos me semble déplacé. Je crois que les écrivains ne devraient se livrer qu'entre les lignes. Pas crûment, impudiquement. J'attends de l'auteur qu'il m'embarque, même dans la noirceur, mais je ne veux pas savoir que c'est la sienne. D'autant qu'ici, ce déballage public aurait dû à mon sens prendre la forme non pas d'un livre, mais d'une lettre à ses enfants pour leur demander leur pardon. C'est certainement l'ambition qui a tenu la plume de Maryse Condé, mais en me mettant à la place de ses enfants, je suis convaincue que ce livre m'aurait rendue furieuse. Car malgré les conséquences douloureuses par ricochet de ses choix et même dans sa tentative d'expiation, c'est le nombrilisme qui transpire tout au long de la narration. Comment être excusée dès lors ?

    A l'instar de Beauvoir in love d'Irène Frain, je suis effarée de voir ces femmes érudites et engagées à ce point dépendantes des hommes, surtout des plus méprisables. Peut-être l'intelligence amoureuse est-elle inversement proportionnelle à celle de l'esprit ?

    Quoiqu'il en soit, je réitère, le style est somptueux mais la femme, la vraie, est décevante. Difficile pour moi - c'est absurde, je le conçois - d'excuser l'imperfection des auteurs. Une chose est sûre, ce livre ne m'a pas laissée indifférente !

    Extraits :

    Pourquoi faut-il que toute tentative de se raconter aboutisse à un fatras de demi-vérités ? Pourquoi faut-il que les autobiographies ou les mémoires deviennent trop souvent des édifices de fantaisie d'où l'expression de la simple vérité s'estompe, puis disparaît ? Pourquoi l'être humain est-il tellement désireux de se peindre une existence aussi différente que celle qu'il a vécue ?

    ...

    D'une certaine manière, j'ai toujours éprouvé de la passion pour la vérité, ce qui, sur le plan privé comme public, m'a souvent desservie.

    ...

    La principale raison qui explique que j'ai tant tardé à écrire, c'est que j'étais si occupée à vivre douloureusement que je n'avais de loisir pour rien d'autre. En fait, je n'ai commencé à écrire que lorsque j'ai eu moins de problèmes et que j'ai pu troquer des drames de papier contre de vrais drames.

    ...

    Je tenterai plutôt de cerner la place considérable qu'a occupée l'Afrique dans mon existence et dans mon imaginaire. QU'est-ce que j'y cherchais ? Je ne le sais toujours pas avec certitude. En fin de compte, je me demande si à propos de l'Afrique, je ne pourrais pas reprendre à mon compte presque sans les modifier les paroles du héros de Marcel Proust dans Un amour de Swann :

    "Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre."

    ...

    "Tu ne mérites pas ce qui t'arrive !" ajoutait Yvane, révoltée.

    Moi-même, je ne savais que penser. A certains moments, j'avais la conviction d'avoir été victime d'une immense injustice. A d'autres, une voix me soufflait que je méritais ce qui m'arrivait, la conviction d'appartenir à une espèce supérieure dans laquelle j'avais été élevée ayant irrité le sort. Je suis sortie de cette épreuve à jamais écorchée vive, ne possédant guère de confiance dans le sort, redoutant à chaque instant les coups sournois du destin.

    ...

    Condé était un "Africain". (...) Je croyais que si j'abordais au continent chanté par mon poète favori, je pourrais renaître. Redevenir vierge. Tous les espoirs me seraient à nouveau permis. N'y flotterait pas le souvenir malfaisant de celui qui m'avait fait tant de mal. Pas étonnant si mon mariage n'avait pas duré : j'avais posé sur les épaules de Condé un poids d'attentes et d'imagination né de mes déceptions. Cette charge était trop lourde pour lui.

    ...

    Je me refusais à croire, ce qui était communément admis, que les Africains détestaient les Antillais. Qu'ils les croyaient habités d'un sentiment de supériorité qu'à leurs yeux, rien ne justifiait. N'étaient-ce pas d'anciens esclaves, disaient-ils avec mépris, confondant esclavage domestique et esclavage de traite ? Une telle conviction me paraissant simpliste, je préférais me persuader qu'ils ne les comprenaient pas, trouvant offensante leur involontaire occidentalisation. Quant aux Antillais, l'Afrique était un mystérieux background qui leur faisait peur et qu'ils n'osaient pas déchiffrer. Moi, au contraire, cet inconnu à l'entour de moi m'attirait et m'intriguait.

    ...

    Qu'on ne vienne pas me reprocher d'avoir fait l'amour avec le fils d'un des plus sanguinaires dictateurs qui aient jamais existé. Jacques n'était pas cela pour moi. Je vivais une passion. La passion n'analyse pas, ne fait pas la morale. Elle brûle, elle incendie, elle consume.

    ...

    "Nous préférons la pauvreté dans la liberté, à l'opulence dans l'esclavage."

    Sékou Touré

    ...

    "Comment pouvez-vous mener une vie pareillement végétative alors que vous êtres si intelligente ?"

    Etais-je encore intelligente ?

    ...

    A présent, que voulait-on de moi ? Que j'adopte entièrement la culture de l'Afrique ? Ne pouvait-on m'accepter comme j'étais, avec mes bizarreries, mes cicatrices et mes tatouages ? D'ailleurs, d'intégrer se résumait-il à modifier superficiellement son apparence ? Baragouiner des langues ? Dessiner des rosaces dans ses cheveux ? La véritable intégration n'implique-t-elle pas avant tout une adhésion de l'être, une modification spirituelle ?

    ...

    Mes nouveaux mentors ne se souciaient pas seulement de fustiger les méfaits de la colonisation. Ils soulignaient les tares de l'ère pré-coloniale.

    "Ah non ! Ce n'était pas un Âge d'Or comme les exaltés le clament ! répétait Hamilcar. Nous connaissions entre autres l'esclavage domestique, le système des castes, l'oppression des femmes sans parler de mille pratiques barbares comme l'excision, le meurtre des jumeaux, des albinos."

    ...

    "Si l'on prétend diriger un peuple, aimait-il à répéter, on doit prêcher d'exemple."

    ...

    Moi, je ne haïssais pas l'Afrique. Je savais à présent qu'elle ne m'accepterait jamais telle que j'étais. Cependant, je ne la rendais nullement responsable de mes difficultés, conséquences de mes décisions personnelles. Ce qui me torturait, c'est que je n'arrivais pas à la cerner avec précision. Trop d'images contradictoires se superposaient. On ne savait laquelle privilégier : celle complexe et sans rides des ethnologues. Celle spiritualisée à outrance de la Négritude. Celle de mes amis révolutionnaires, souffrante et opprimée. Celle de Sékou Touré et de sa clique, proie juteuse à dépecer. Aussi comme Diogène qui cherchait un honnête homme aux portes d'Athènes, j'aurais voulu moi aussi m'armer d'une lanterne et courir en criant :

    "Afrique, où es-tu ?"

    ...

    Comment se métamorphosait le français lorsqu'il passait à travers le filtre d'une créativité étrangère, en l'occurrence africaine ? Il ne s'agissait pas simplement de répertorier et d'analyser les métaphores inattendues, mais de scruter la coloration intérieure de la langue. Se modifiait-elle ?

    ...

    "C'est une erreur de croire, fit-il, que le peuple est naturellement prêt pour la révolution. Il est lâche, le peuple, matérialiste, égoïste. Il faut le forcer et c'est ce que Sékou a été obligé de faire.

    - Le forcer ! m'exclamai-je. Est-ce que cela veut dire qu'il faut l'emprisonner, le torturer, le tuer ?"

    ...

    J'ignorais qu'avec celui de la liberté, je commençais une autre forme d'apprentissage. Apprendre à exprimer mes idées.

    ...

    "Woman is the nigger of the world."

    John Lennon

    ...

    Au fond, au fin fond de l'esprit des "vieux colonisés", comme les Caribéens et les Noirs Américains, quoiqu'ils s'en défendent, est-ce qu'il ne traînait pas une bonne dose d'arrogance vis-à-vis de l'Afrique dont ils ne parvenaient jamais à se défaire ? Voire un sentiment de supériorité ? J'en avais douté autrefois. Ne fallait-il pas à présent se l'avouer ? L'éducation ne peut se renier entièrement.

    ...

    Ceux qui comme Kwame Nrumah, Hamilcar Cabral, Seyni, peut-être Sékou Touré et les révolutionnaires, abordaient l'Afrique et son passé anté-colonial, avec des notions modernes et en fin de compte occidentales, telles que justice pour tous, tolérance, égalité, non seulement ne la comprenaient pas, mais lui faisaient le plus grand tort. L'Afrique était une complexe construction autarcique qu'il fallait accepter en bloc avec ses laideurs et ses trouvailles de splendeur. Accepter et même chérir. Car viendrait le temps de la colonisation, qui serait celui du mépris aveugle et de la destruction par les Européens. Les tenants de la Négritude péchaient, quant à eux, par excès d'idéalisme. Ils ne voulaient retenir que des beautés défuntes qu'ils prétendaient éternelles.

    ...

    Qui se souciait encore du peuple africain ? Personne.

    ...

    Je sentais que j'étais en sursis. Tout cela était pour finir.

    Quand ? Comment ?

    J'étais pareille à un dormeur qui s'accroche au sommeil, sachant que le réveil lui amènera un cauchemar.