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biographie - Page 3

  • Quand les colombes disparurent de Sofi Oksanen

    culture,citation,littérature,livre,roman,biographie,histoire,finlande,estonie,guerreÉditions Stock La Cosmopolite - 396 pages

    Présentation de l'éditeur : Occupation, résistance et collaboration sont les ressorts de ce roman puissant, dans une Estonie prise tour à tour au piège des communistes et des Allemands. Pour répondre aux errances de l’Histoire, chacun devra choisir un camp, un chemin. Roland, le juste, combat sans relâche l’envahisseur ; son cousin Edgar, véritable caméléon, épouse successivement l’idéologie du pouvoir ; enfin Juudit, sa femme, est écartelée entre son amour sincère pour un officier allemand et l’hypocrisie suffocante d’un mariage raté. Mais qui sera le vainqueur de cette lutte acharnée ? Après Purge, Sofi Oksanen pointe une nouvelle fois la fragilité et la faiblesse de l'homme à l'égard d'une Histoire qui l'écrase et lui survivra toujours.

    Traduit du finnois par Sébastien Cagnoli avec le concours du FILI (Finnish Literature Exchange).

    Ma note :

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    Broché : 21,50 euros

    Ebook : 14,99 euros

    Un grand merci à MyBOOX et aux Éditions Stock La Cosmopolite pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    Après Les vaches de Staline et Purge, Sofi Oksanen revisite une fois encore Histoire de l'Estonie et âme humaine. Comme il fallait s'y attendre, la plus gothique des auteurs scandinaves signe un nouveau roman des plus sombres.

    Dans ce nouvel opus, celle qui reçut en 2010 pas moins que le Prix Femina étranger, le Prix du livre européen et celui du roman Fnac retrace l'occupation tour à tour bolchévique, nazie puis soviétique de ce petit pays balte n'ayant obtenu son indépendance qu'en 1991, que nul ne peut désormais ignorer.

    La narration oscille entre trois personnages pris en otages par les tyrannies successives. Il y a tout d'abord Edgar, opportuniste lâche et ambitieux prêt à tous les compromissions, impostures, contrevérités et autres manoeuvres sordides pour sauver sa peau et satisfaire ses rêves de gloire. Retournant sa veste au gré des changements de pouvoirs et se mentant avant tout à lui-même en voulant falsifier l'histoire, il est directement inspiré d'Edgar Meos, fabulateur faussaire à la solde des Allemands puis payé par le KGB pour écrire des annales estoniennes partisanes. Il y a ensuite Roland, cousin d'Edgar, inconditionnel amoureux de son pays et farouche partisan de l'indépendance, qui résiste héroïquement aux envahisseurs quels qu'ils soient et prend tous les risques par intégrité et humanisme. Et puis il y a Juudit, épouse délaissée d'Edgar et maîtresse d'un officier allemand, qui joue sur tous les tableaux au gré de son coeur un peu, son confort surtout et nourrit avant tout des rêves de fuite.

    Un trio d'un réalisme psychologique saisissant malgré des positionnements un brin caricaturaux quand la nuance entre bourreaux et victimes est bien souvent plus que ténue. Pourtant, rien de simpliste dans l'approche de Sofi Oksanen qui, au travers d'une trinité représentative, touche aux questionnements universels soulevés par un tel contexte : ceux de l'action ou de la passivité, de la trahison (des autres et de soi-même), de la culpabilité, et caetera. Mais comment savoir et surtout comment juger quand il s'agit de sauver des vies à commencer par sa propre peau et que les ennemis du jour sont les amis du lendemain et réciproquement ?

    Entre fiction et réalité, le récit fouille l'intériorité des protagonistes avec une véracité qui confine au devoir de mémoire. Cette fresque romancée donne voix à un peuple meurtri et réécrit avec authenticité les pages manquantes d'une histoire écrasante. Malgré quelques longueurs et une trame opaque loin d'être facilitée par le style récurrent de l'auteur basé sur les aller-retour - ici entre 1941 et 1966 -, ce livre déstabilisant accroche et fascine, entre pudeur et sauvagerie. Exigeant et complexe, il enjoint au public une lecture concentrée, parfois fastidieuse ; à bon entendeur...

    Si, au fil de ses récits, Sofi Oksanen lève le voile sur les mémoires lacunaires de l'Estonie avec délicatesse et discernement, une question demeure : saurait-elle s'extraire de l'Histoire du pays maternel et mettre sa plume au service d'une oeuvre distanciée des blessures par héritage qui l'obsèdent, elle et sa génération ? Parce qu'il faut tout de même parier, malgré son talent, sur une lassitude grandissante de son lectorat face à un sujet et une noirceur récurrents...

    Ils en parlent aussi : Lulamae, Guillaume.

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    Extraits :

    J'avais acheté aussi un cahier à reliure de moleskine afin d'y tenir mon journal. Mon intention était d'y recueillir des preuves des ravages commis par les bolcheviks. On en aurait besoin, quand la paix viendrait. Je remettrais alors mes documents entre les mains de littérateurs plus compétents que moi, des gens qui écriraient l'histoire de ce combat pour la liberté.

    ...

    Mais, malgré tout, les jours se succédaient et, dans leur continuité, ils formaient un quotidien qui valait toujours mieux que les jours d'extermination.

    ...

    Dans la presse, la liberté avait un cadre noir ; dans mon esprit, elle versait un flot rouge. Laissant les autres papoter, je me suis rendu compte qu'ils vivaient tout d'un coup dans un pays libéré. Comme si nous n'avions jamais connu de combats. Comme si nous étions en temps de paix. Edgar était entré dans une ère nouvelle en un instant. Tout cela était-il vraiment fini ? Le temps des cachettes était-il passé, révolue la vie en cabane forestière ?

    ...

    Edgar porta la main à sa bouche en voyant les taches qui se répandaient sous les coprs gisant dans la cour de la cabane, il eut exactement le même air que lorsque, petit garçon, il avait assisté pour la première fois à l'abattage du cochon. Il venait d'arriver chez nous ; la soeur de ma mère, Alviine, avait envoyé Edgar reprendre des forces à la campagne, car le père avait péri de diphtétrie et l'anémie du fiston l'inquiétait. Edgar s'était évanoui. Mon père et moi étions sûrs qu'une chochotte pareille ne se débrouillerait pas dans une ferme. Il en alla autrement : il se débrouilla à merveille dans les jupes de ma mère. Elle avait obtenu ainsi la compagnie d'un deuxième enfant tant désiré ; ils s'étaient bien trouvés, ces deux malades imaginaires. Chez nous, à la campagne, on appelait ça autrement : des feignasses.

    ...

    Mais pourquoi les Polonais avaient-ils tapissé les murs de leurs cellules, dans le monastère transformé en prison, avec leurs noms et leurs grades, que leurs successeurs recouvriraient avec les leurs ? S'agissait-il de la rage d'écriture inhérente à chaque mortel, du besoin de laisser une trace ici-bas ?

    ...

    "Quand la liberté finira par arriver chez nous, tout le monde deviendra subitement patriote, et combien de nouveaux héros aurons-nous alors ? Mais tant que notre patrie est en danger, ce sont les mêmes qui rampent à genoux et vont dans le sens du courant, qui mordent à de vulgaire appâts et lèchent les bottes de leurs propres traîtres, qui pourchassent nos frères, rien que pour avoir accès aux magasins spéciaux."

    ...

    Le chagrin a rarement des mots.

  • Une adolescence américaine de Joyce Maynard

    une adolescence américaine.jpgChronique des années 60

    Éditions Philippe Rey - 233 pages

    Présentation de l'éditeur : 1972. Sa jolie plume doublée d'un rien d'audace vaut à la jeune Joyce Maynard, dix-huit ans, le rare honneur de la publication dans le New York Times d'un article sur sa génération. Suivent des tonnes de courrier et l'enthousiasme d'un immense public, dont le célèbre J.D. Salinger. C'est chez l'écrivain légendaire, durant leur liaison ravageuse et sous son oeil désapprobateur, que l'étudiante en rupture d'université écrira cette Adolescence américaine, développement du fameux article en un livre qui paraîtra avec succès un an plus tard. À la fois mémoire, histoire culturelle et critique sociale, cette série de courts essais, nourris d'un étrange mélange de maturité et de fraîcheur, établit la chronique de ce que furent les années soixante pour la jeunesse made in USA. Avec en décor la crise de Cuba, la guerre du Vietnam, Pete Seeger, Joan Baez, Woodstock, les fleurs dans les cheveux, le Watergate, la minijupe, l'herbe. Témoignant d'une autorité parfois désarmante mais irrésistible, la jeune auteure se fait experte en description de problèmes de son âge : l'anorexie, la minceur et le paraître, le rapport entre les sexes, les premières sorties, le Prince charmant boutonneux et la vierge aux pieds plats. Et nous offre au final un document passionnant sur ces années qui ont fait voler en éclats une société trop tranquille.

    Traduit de l'anglais (États-Unis) par Simone Arous.

    Ma note :

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    Broché : 17 euros

    Ebook : 11,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Philippe Rey pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Il aura fallu tout juste quarante années pour que la première production littéraire de la "Françoise Sagan américaine" arrive en France. À l'occasion de cette sortie hexagonale, la Joyce Maynard actuelle a enrichi son texte d'un avant-propos resituant l'ouvrage dans son contexte historique et personnel, éclairant d'un jour nouveau sa chronique des années soixante. Une préface qui dévoile, avec le recul de l'expérience, les failles de son analyse et en révèle les conditions réelles d'écriture.

    Écrit en 1972 alors que l'auteur n'avait que dix-neuf ans, Une adolescence américaine se voulait le regard d'une jeune fille en passe de devenir adulte, sur l'époque, la société. Prolongeant un article rédigé un an plus tôt pour le New York Times qui l’avait révélée au monde en général et à Salinger en particulier, ce recueil retraçant la période de 1962 à 1973 se présentait comme la chronique des Sixties d'une jeune personne érigée au rang de de représentante, de porte-parole de sa génération. Promu comme tel à l'époque, il apparaît davantage aujourd'hui, à l'aune de la bibliographie largement autobiographique de l'auteur, comme le regard d'une jeune fille aussi contemporaine qu'en marge de son temps.

    À l'époque déjà, Joyce Maynard ne se voyait nullement comme la voix d'une génération et n'ambitionnait que de parler d'elle. Là est d'ailleurs toute l'ambiguïté du récit puisque sous couvert de se livrer, elle fait l'impasse sur des pans entiers de son existence dont elle ne confiera les moments difficiles que tardivement dans Et devant moi, le monde.

    Son récit semi-intimiste est pourtant bel et bien, si ce n'est emblématique, du moins caractéristique de ce temps pas si révolu. Douée d'un sens de l'observation affûté pour son âge, elle parvient à retranscrire l'atmosphère, faire un état des lieux de l'Amérique et offre une analyse relativement lucide sur les tenants et les aboutissants de la construction de sa génération. Ce retour précoce sur sa courte existence est un véritable essai, introspectif et historique, sur une période largement fantasmée dont elle brise partiellement le mythe.

    Le temps a passé depuis l'écriture de ce flashback émouvant au coeur d'une période aussi riche d'espoirs que de désenchantements. Pourtant, cette délicieuse fenêtre sur les années soixante, écrite sous l'oeil critique de Salinger, fait encore largement écho. Éminemment nostalgique pour les personnes ayant traversé l'époque - événements, politique, musique, moeurs, objets... tout y est ! -, son livre est aussi intergénérationnel, portrait fidèle d'une jeunesse intemporelle. Car si les références changent d'une génération à une autre - bien moins qu'on ne le pense -, certaines choses sont immuables... Une adolescence américaine, c'est à la fois un style étonnant de maturité pour une jeune fille et une écriture décousue jetant pêle-mêle observations, opinions et digressions, à l'image de la pensée adolescente. Mémoire d'une époque, critique d'une société, c'est avant tout l'évocation dans sa substantifique moelle de ce moment charnière entre l'enfance et l'âge adulte, empli de doutes et d'éphémères et maladroites certitudes.

    Un témoignage émouvant à ne pas manquer sur une époque ayant marqué l'histoire d'une empreinte durable. Une réflexion intéressante les mutations de la société et l'héritage intergénérationnel. La preuve évidente de l'emprise des États-Unis sur la culture mondiale, la mémoire collective, bercés que nous sommes par cette télévision devenue objet central du quotidien depuis cette époque et largement alimentée en productions américaines...

    L'auteur parle de son livre.

    Ils en parlent aussi : Jade, Téri.

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    Extraits :

    Comme ceux de ma mère avant moi, mes rêves excédaient de loin mes ressources.

    ...

    Certains aspects de Bonjour tristesse m'avaient tout de suite conquise. (...)

    J'adorais la voix de la narratrice. Au contraire de moi, si anxieuse de plaire aux autres, Cécile (probablement Sagan elle-même) se moquait de réussir ses études, tenait des propos scandaleux à son père et à sa maîtresse, et, tout en appréciant la présence d'un soupirant qui la distrayait, nourrissait bien d'autres projets que celui de tomber amoureuse.

    Elle disait précisément ce qu'elle sentait. À l'époque, je ne me sentais pas capable d'un tel courage.

    ...

    À la différence de Françoise Sagan (ou de cette autre jeune fille dont j'avais lu et relu le Journal, Anne Frank), il me semblait que rien ne s'était produit dans ma vie qui méritât d'être raconté, et encore moins de fournir la matière d'un livre. (...) Ce que je connaissais du monde me venait essentiellement, me semblait-il, de la télévision.

    J'étais avide d'ens avoir davantage. Et d'une étrange façon, je devinais que ce serait ma capacité à bien raconter une histoire (à propos de quoi, cela je l'ignorais) qui me donnerait accès au monde.

    ...

    Même jeune comme je l'étais, je crois avoir alors compris ceci : la qualité d'une histoire tient moins à l'exotisme de son environnement, ou à la vivacité de l'action et de l'intrigue, qu'à l'épaisseur des personnages, aux pouvoirs de pénétration et de description de l'auteur et à l'authenticité de sa voix. Aussi chic et fascinant que pouvait être le cadre de Bonjour tristesse - et la vie de ses personnages, tellement plus excitante que la mienne -, ce qui touchait profondément le lecteur dans ce roman, c'était cette chose beaucoup plus simple que l'on devait à son auteur : sa vision implacable de la vérité. (...) J'avais assez mûri pour comprendre que plus un écrivain est sincère, plus il fait confiance à la compassion et à la perspicacité du lecteur, et plus ce dernier, loin de le fuir, s'identifie à lui.

    ...

    (...) une chose étonnante s'est produite après la publication de ce premier livre sur le petit monde dans lequel j'avais grandi. Ce monde est devenu peu à peu plus vaste, plus complexe et parfois plus douloureux aussi. Avec des drames plus déchirants aussi. Mais c'est ce que vous réserve la vie, bien sûr, si vous la vivez vraiment. La souffrance est le corollaire du savoir.

    ...

    (...) rien n'est plus important que de donner à un jeune, dans l'adolescence, ce dont on a tant rêvé soi-même au même âge, (...)

    ...

    J'étais une drôle de fille - tout comme, plus tard, je suis sans doute devenue une drôle de bonne femme. Certaines choses m'effrayaient - des choses qui paraissaient faciles et sans danger à d'autres filles de mon âge -, comme téléphoner à un garçon à propos d'un devoir de classe, grimper dans un télésiège, ou encore me promener dans le réfectoire de Yale pour y trouver un endroit où poser mon plateau. En revanche, l'idée de monter dans la voiture d'un étranger (souvent un homme) et de filer seule avec lui sur l'autoroute ne m'inquiétait pas le moins du monde.

    C'est cette mixture bizarre de crainte et d'assurance, de sophistication et de naïveté, qui, sans doute, expliqent ma capacité à me présenter au New York Times comme un écrivain assez digne de considération pour être chargé d'un reportage (...). À dix-huit ans, j'avais peur d'un tas de choses dont je n'avais rien à redouter. Et pas peur du tout d'une quantité d'autres qui, eussé-je été plus avisée, auraient dû me terrifier.

    ...

    En relisant aujourd'hui ce que que j'écrivais il y a tant d'années, j'entends encore la voix de mon jeune moi : cette voix aiguë, précoce, un peu Mademoiselle Je-Sais-Tout, (...). Certains passages me font sourire. D'autres pourraient me faire pleurer (par exemple mes jugements définitifs - (...)).

    ...

    Plus important, c'est Salinger qui souleva la question de savoir si mon vieux rêve de trouver gloire et fortune à New York fournirait la base d'une vie significative. (...) À quoi peuvent servir tous mes mots à part soutenir mon propre ego ?

    "Rencontres-tu jamais encore un étudiant qui aime simplement écrire, pour la seule joie de l'écriture ? me demandait-il. Ou bien sont-ils tous décidés à se faire un nom ?"

    "Un beau jour, Joyce, m'avait-il dit, tu abandonneras cette manie de produire ce que tout le monde te dit de faire. Tu cesseras de regarder par-dessus ton épaule pour t'assurer que tu fais plaisir à tout le monde. Un jour, dans très longtemps, tu cesseras de porter attention à qui tu plais ou à ce que quiconque peut dire de toi. C'est alors que tu produiras le travail dont tu es capable."

    ...

    J'écrivis un certain nombre de livres, des centaines d'articles et d'essais. Peu à peu, au fil du temps, j'appris que les meilleurs textes sont ceux dans lesquels l'auteur ose raconter non seulement les choses faciles, mais également les choses gênantes.

    C'est ce que je continue à faire. C'est le travail que j'aime. Je n'écris plus pour plaire. J'écris pour dire la vérité. Et parfois, il me faut d'abord situer la vérité en moi. Ce n'est pas toujours très simple.

    ...

    Étrangement, je suis encore une optimiste et quelqu'un qui croit - comme l'écrivait mon héroïne depuis toujours, Anne Frank - que les gens ont plutôt tendance à être bons que mauvais. Mais je le sais aussi, nous sommes tous imparfaits et blessés de toutes sortes de manières, et la seule chose que je sache faire à ce sujet est de l'admettre et de rechercher la compassion que je crois exister parmi mes frères humains.
    ...

    Lisez les mots de ce livre comme ceux d'une jeune personne à l'orée de ce qui s'est révélé comme une longue vie d'écriture - pas les mots définitifs sur quoi que ce soit, seulement les premiers. Elle savait quelques petites choses et avait beaucoup à apprendre.

    Elle grandissait mais n'avait pas encore fini de grandir et, comme un tas de jeunes, elle en savait bien moins qu'elle ne le pensait. Elle était limitée dans sa compréhension du monde et pas toujours aussi compatissante et humble que je l'aurais souhaité. Elle ne pouvait raconter qu'une partie de l'histoire. Je le lui pardonne. Lequel d'entre nous, confronté aux déclarations que nous faisions à dix-huit ans (à propos de la vie, de la musique que nous croyions intemporelle, des candidats en qui nous placions notre confiance, des buts que nous nous fixions à nous-mêmes, des valeurs qui nous étaient les plus chères, des gens que nous pensions aimer pour toujours), pourrait prétendre qu'il avait toujours visé juste ? Et si par hasard c'était le cas, à quoi servirait donc toutes les années qui ont suivi ? Dieu merci, ceci n'est qu'un livre, pas un tatouage.

    ...

    Je ne suis aucunement lasse du monde, plutôt affamée d'en apprendre le plus possible à son sujet.

    ...

    Nous étions raisonnables, réalistes, prosaïques, sans romantisme, nous avions conscience des problèmes sociaux et étions politisés, que nous lisions les journaux (si on savait lire, en fait) ou pas. Les Kennedy étaient les héros de nos contes de fées, l'intégration, la conquête de l'espace et la Bombe les trames de nos premières années scolaires. Ce n'était pas un temps où nous pouvions séparer nos propres vies du monde extérieur. L'idée était de ne pas protéger les enfants - "exposer" était alors le terme en vogue et il prend tout son sens, du moins dans le contexte -, mais les choses sont allées trop loin avec nous. Traînés dans le bourbier de la Pertinence et de la Triste Réalité, nous avons acquis une certaine dureté, l'attitude Merci-je-sais. Non que nous sachions réellement tout, mais nous le pensons souvent. Peu de choses nous choquent ou nous surprennent, pas plus qu'elles n'ébranlent notre certitude têtue d'avoir raison, ni ébrèchent les conclusions que nous tirons d'idées très arrêtées et souvent erronées. Nous voyons de l'hypocrisie dans les discours politiques. Nous jouons à la vulnérabilité, à l'honnêteté, à l'ouverture, au concept de groupe, à la confiance, mais ce dont nous sommes vraiment le plus proches, c'est de la respectabilité.

    Tout cela s'ajoute à cette attitude blasée et déjà lasse dont je parle. (...) Nous sommes fatigués, souvent plus par ennui que par dépense physique, vieux sans être sages, connaissant le monde non pour l'avoir parcouru mais pour l'avoir vu à la télévision.

    ...

    Chaque génération pense qu'elle est spéciale. (...) Ma génération est celle des attentes insatisfaites. (...) Ma génération se distingue davantage par ce que nous avons manqué que parce que nous avons gagné car, dans un certain sens, nous sommes les premiers et les derniers. Les premiers à considérer la technologie comme allant de soi. (...) Les premiers à grandir avec la télévision.

    ...

    Où sommes-nous donc à présent ? Généraliser est dangereux. Appelez-nous "génération apathique" et nous le deviendrons. Dites que les temps ont changé, que plus personne ne s'intéresse aux reines des bals de promo ni au choix d'une fac - dites-le (...) et vous créerez un mouvement, une unité pour une génération qui n'a finalement en commun que sa fragmentation. Nous avons tendance à nous présenter en groupe, certes - aux concerts de rock ou aux marches de protestation -, pas tant parce que nous en formons un, mais parce que nous sommes, en dépit de toutes nos déclarations d'individualité et d'indépendance, des conformistes qui, en règle générale, brisent les traditions, mais d'une façon traditionnelle.

    ...

    J'apprécie plus que tout l'expérience qui me fait aimer, vraiment aimer, les gens. Ce n'est pas si simple pour moi qui détecte rapidement la faute et, lorsque je n'en trouve pas, me méfie du débordement de gentillesse.

    ...

    Nous ne sommes jamais aussi insouciants que nous le paraissons.

    ...

    Cette phrase, Arrêtez-le-Monde, me sembla en tout cas si familière, si parlante et si profonde qu'il me parut l'avoir inventée moi-même. Je connaissais le sentiment, certes - l'effrayant, l'éprouvant sentiment que, quoi qu'il se passe, d'ici ma mort je ne pourrais jamais vraiment faire une pause. Ce sentiment décourageant n'était pas l'apanage de jeunes de ma génération, j'en suis certaine, mais nous avions grandi dans un temps où il était particulièrement fort, un temps qui fut, de multiples façons, terriblement mouvementé. Nous étions bombardés de tous côtés par un tas de nouveautés - la conquête de l'espace, les guerres, une musique nouvelle et de nouvelles danses, de nouvelles drogues. C'était trop excitant pour n'être pas observé. Cependant, nous espérions une trêve pour reprendre notre souffle, et elle ne venait pas. Les programmes télé, comme les ternes épisodes d'une demi-heure que j'appréciais, nous offraient ce repos - davantage même que les livres ou le sommeil ; dans les livres, il faut se représenter les personnages, tandis que la caméra-qui-voit-tout ne laisse guère de place à notre imagination ni à notre liberté de compléter les détails. (Nos rêves mêmes ne sont pas libres. Quand nous rêvons, nous évaluons et nous censurons.)

    ...

    Je n'ai pas appris comment sont les choses mais comment sont les choses à la télévision, et une fois cela retenu, loin de m'ennuyer ou de perdre le sens du suspense, mon besoin de voir la télé s'en est accru. Comme on prend plaisir à faire et refaire un problème de maths une fois que l'on connaît le théroème qui le démontre, je regarde la télé dont j'ai deviné les motifs pour que l'application les confirme. J'ai ainsi trouvé merveilleusement réconfortant qu'au moins une chose dans la vie soit prévisible.

    ...

    Mais ce n'est pas parce que vous vous en rapprochez que les choses sont à votre portée. (...) Je trouvais injuste d'avoir passé autant de temps à marcher au pas, bien à ma place dans le rang, et à dormir confiante (...), pour découvrir, une fois obtenu mon ticket d'entrée, qu'il n'y avait plus de place disponible ou que le concert était annulé.

    ...

    Pendant longtemps, très longtemps, j'eus le sentiment que les garçons qui m'aimaient n'étaient jamais ceux qui m'intéressaient.

    ...

    Ce qui changea brutalement, je crois (cela doit paraître terriblement vague), fut notre échelle de valeurs. Une grande partie d'entre nous, à la fin des années soixante, se détourna des anciens objectifs, des anciennes définitions du succès et du bonheur. Je le découvris toute seule - une sorte de révélation soudaine : je ne m'étais jamais demandé su un diplôme universitaire était bien ce que je recherchais. Ou, plus précisément, je ne m'étais jamais dit que je pourrais ne pas en vouloir. Nous avions appris que la fac n'était pas toujours un objectif accessible, mais un objectif naturellement désirable, (...).

    ...

    L'argent et la position sociale - conquis de haute lutte par nos parents - représentant aujourd'hui pour nous (si nous en bénéficions) quelque chose d'embarrassant. Nous n'avons pas connu la Dépression, nous n'avons pas marché des kilomètres pour aller à l'école ou dîné d'une tranche de lard. Que nous soyons plus ou moins riches - je ne parle pas de ceux, guère nombreux, qui le sont vraiment -, peu d'entre nous ont grandi dans la vraie pauvreté. (L'indigence, c'était avoir cinquante cents pour sa semaine et la télé en noir et blanc.) Nous n'avons donc pas pour l'argent le respect que nos parents lui portaient. De fait, il est plutôt source de culpabilité. (...) nous romançons la vie de ceux qui n'en ont pas - ceux que nous les jeunes, gâtés et éduqués, regardons, avec un engoument nouveau pour le Grand Midwest, tels les Vrais Américains habitant le Vrai Monde. Le fermier qui travaille sa terre tout seul, la serveuse dans son restaurant de routiers ou le pêcheur de homards sont ceux que ma génération considère comme des héros.

    ...

    Ma génération - celle qui accorde tant d'importance à la communication - semble négliger le langage. Là où l'on profitait des pauses pour respirer ou penser, on les comble désormais par des mots de passe, un langage cryptique qui rassemble immédiatement tout ce qui est jeune et branché : musique rock, jeans rapiécés, pieds nus, Herman Hesse, marijuana et yogourt. Nous n'avons plus besoin de dire qui nous sommes, puisque nous pouvons nous exprimer en un code qui dit tout à notre place. Ainsi "tu sais" signifie en fait : tu sais ce que je veux dire, pourquoi m'embêterais-je à le répéter ?

    Le nouveau langage, que l'on prétend coloré et expressif, est dans l'ensemble plutôt plat et répétitif, les mêmes superlatifs sans effets et les adjectifs vagues revenant sans cesse jusqu'à ce que des mots comme "super" ou "génial", par exemple, ne signifient plus rien, parce qu'ils ne décrivent plus rien. Ces mots, trop peu nombreux pour occuper une page de dictionnaire, suffisent à constituer un vocabulaire : trip, branché, alternatif, genre... (qui reste suspendu comme une passerelle à moitié construite vers une comparaison inachevée) et, bien entendu, tu sais... Nous ne tendons plus désormais vers l'éloquence. (L'art oratoire - le sport de l'aristocratie - a été remplacé par le bavardage. Le débatteur évoque aujourd'hui l'homme d'affaires - costume trois-pièces et serviette pleine de documents, pas de sentiments - avec une rhétorique toute d'ambiguïté.) Les discours bien construits finissent par être considérés comme une forme de snobisme ; les adjectifs, pareils à une télé couleur ou à une seconde voiture, paraissent presque décadents.

    ...

    On ne conserve son intimité - et sa liberté - qu'en ignorant les pressions extérieures. La liberté, c'est choisir, et parfois choisir de ne pas être "libre".

    ...

    Tout le monde a grandi avec des comptines et des histoires absurdes. Mais auparavant, au fur et à mesure que l'on grandissait, l'absurde disparaissait. Plus le cas pour nous - il est au coeur de notre musique, de notre littérature, de l'art et, en fait, de nos vies. (...) Cela paraît mélodramatique, mais la grande farce, de nos jours, c'est la vie.

    ...

    Nous avons besoin d'une transfusion de passion, d'une intraveineuse d'énergie. Ce qui m'agace le plus, dans ma génération, ce je-m'en-foutisme mou qui vient, en partie du moins, d'une culture manquant d'enthousiasme, où toute expression d'émotion se trouve cataloguée comme sentimentale ou vieux jeu. Le fait que nous mettions tant de soin à paraître décontractés en dit beaucoup sur nous ; l'idée, c'est qu'il ne faut plus s'en faire.

    ...

    S'il nous reste quelque ambition aujourd'hui, ce n'est pas celle d'aller de l'avant, mais de s'en sortir.

    ...
    Je n'ai rien risqué de peur d'en être incapable (...).
  • L'affaire Eszter Solymosi de Gyula Krúdy

    Parution du 4 avril 2013.l'affaire eszter solymosi.jpg

    Éditions Albin Michel - 637 pages

    Présentation de l'éditeur : Un matin d’avril 1882, à Tiszaeszlár, dans la campagne hongroise, Eszter, une petite bonne de quatorze ans, disparaît en revenant d’une course. Ce jour-là, une réunion se tient à la synagogue du village pour choisir un abatteur rituel parmi les candidats venus de toute la région. Très vite, la rumeur se répand : les juifs auraient enlevé et égorgé la jeune chrétienne pour ajouter son sang au pain azyme de la pâque… Ainsi commence le roman, inédit en France, d’un des plus grands auteurs de la littérature hongroise, Gyula Krúdy (1878-1933), inspiré de « l’affaire de Tiszaeszlár » qui déclenchera, comme l’affaire Dreyfus en France, une flambée d’antisémitisme dans le pays, et aboutira à un procès pour « crime rituel » qui verra comparaître treize accusés. Se fondant sur les comptes rendus des journalistes et du principal avocat de la défense, Krúdy reconstitue le drame dans toute sa complexité, redonnant vie aux protagonistes avec une puissance d’évocation stupéfiante, brossant le tableau magistral d’une société hantée par la haine de l’étranger. Chef-d’œuvre romanesque, réquisitoire contre l’intolérance et l’ignorance, L’affaire Eszter Solymosi – qui suscite encore aujourd’hui une vive polémique en Hongrie – témoigne du talent d’un immense écrivain.

    Traduit du hongrois par Catherine Fay.

    Ma note :

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    Broché : 24 euros

    Un grand merci aux Éditions Albin Michel pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    Si le nom d'Eszter Solymosi n'évoque ni peu ni prou quoi que ce soit du coté de l'Hexagone, il est au moins aussi célèbre en Hongrie que celui de Dreyfus en France. Et équivalent puisque l'affaire éponyme a tout autant défrayé la chronique magyare sur fond d'antisémitisme que celle française à l'origine du célèbre J'accuse... ! de Zola.

    Aujourd'hui encore polémique, c'est malgré tout un véritable classique de la littérature hongroise que Gyula Krúdy a rédigé en 1931, quelque cinquante années après les événements relatés qui bouleversèrent l'empire austro-hongrois et firent tant de bruit que les retentissements furent internationaux. Jusqu'alors inédit en France, L'affaire Eszter Solymosi parut initialement sous la forme d'un feuilleton dans un quotidien hongrois ; ce n'est que dans les années 1970 que la fille de l'auteur le fit éditer.

    Inspirée donc d'un fait réel, servie par des recherches documentaires pointues et basée sur les comptes rendus du principal avocat de la défense et d’un journaliste, cette reconstitution historique est la retranscription d'un crime, de l'enquête et du procès qui s'ensuivirent. Une affaire délicate qui met en évidence les aberrations, les maladresses, les divers enjeux politico-religieux et prouve que les tenants et les aboutissants de ce dossier furent bien supérieurs à la simple résolution d'une affaire criminelle.

    C'est un véritable traité sur le contexte et l'antisémitisme profond de l'époque exacerbé par une affaire complexe qui souleva les passions, mit le feu aux poudres et laissa des traces durables dans la communauté juive.

    Ce texte met de façon édifiante autant qu'effarante comment, à partir d'un épisode tragique, manque d'éducation, croyances irrationnelles et rumeurs fantaisistes sont un cocktail explosif ; comment les esprits simples se contaminent comme une traînée de poudre et se déchaînent avec une violence injustement qualifiée d'animale. Le plus malheureux dans cette affaire du XIXe siècle étant sans doute, au regard de diverses actualités, qu'elle n'a pas pris une ride... Haines absurdes sans fondement ont malheureusement toujours de nombreux partisans.

    Un texte dense qu'il n'est pas toujours aisé de suivre tant les personnages sont nombreux, leurs noms difficiles à mémoriser et les enjeux sont complexes. Mais Gyula Krúdy réinvente si habilement les protagonistes de ce dossier et atteint une telle puissance d'évocation balzacienne que l'on ne peut que surmonter les embûches de ce consistant morceau d'histoire et se plonger dans l'un de ses nombreux pans tragiques et ahurissants.

    Ils en parlent aussi : Micheline.

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    Un fusil dans la main un poème dans la poche d'Emmanuel Dongala

    Marthe et Mathilde de Pascale Hugues

    Extraits :

    La part qu'avaient prise les Juifs du village relevait, disait-on, de leur obéissance à un ordre supérieur, peut-être sacré, qui leur avait enjoint de livrer la vierge de Tiszaeszlár aux sacrificateurs venus des contrées lointaines, lesquels avaient ensuite disparu comme ils étaient venus, après la cérémonie religieuse, c'est-à-dire après l'exécution rituelle.

    (...) Voilà ce que l'on disait sur la mort d'Eszter Solymosi et cette pure invention suspendit les battements de coeur des hommes dans le monde entier, partout où les coeurs sont sensibles, où les cerveaux sont dotés de pensée, où grandissent des jeunes filles pubères. Si c'est leur religion qui exige des Juifs le sacrifice humain, que peut-on faire contre la loi hébraïque ? Cette religion a cinq mille ans d'existence, impossible de la changer. Tant qu'il y aura des Juifs sur terre, leur religion existera. La seule solution est d'éradiquer les Juifs de la surface de la planète, qu'il ne leur reste plus de descendance, et ainsi leur religion disparaîtra d'elle-même.

    ...

    Quand le Juif errant frappe à une porte, il n'enlève pas son chapeau ni n'adresse un salut amical. Lorsqu'il demande l'aumône, c'est à un huissier, cruel, désagréable qu'il nous fait penser. Si on refuse de la lui donner, peut-être viendra-t-il mettre le feu au toit la nuit suivante.

    (...) Apparemment il méprise tous ceux qui possèdent plus que lui, comme si c'était à lui qu'ils avaient dérobé ce qu'ils ont. Il réclame sa part de ce qui est bon et sain sur terre comme si, au début de son errance, un testament lui avait adjugé le monde entier en héritage.

    ...

    Car il est certain qu'il porte une malédiction vieille de cinq mille ans, comme une semonce effrayante. Une menace inquiétante pour ses coreligionnaires qui, ayant abondonné les pérégrinations de Moïse, se sont établis dans des maisons, se sont installés pour longtemps, ont commencé à amasser des fortunes, bien qu'il se soit avéré maintes et maintes fois au cours des siècles que la fortune ne reste jamais acquise aux Juifs. C'est au moment où ils croient qu'ils la tiennent le plus fermement qu'elle leur tombe des mains. C'est au moment où ils bâtissent des maisons de plus en plus grandes qu'ils deviennent des miséreux apatrides. C'est au moment où ils se sentent le mieux sur terre que l'ange de la Mort vient les chercher. Voilà ce que leur signifie le Juif errant lorsqu'il pénètre dans leurs maisons. Voilà pourquoi il ne dit ni bonjour ni adieu. Ils sont dans l'obligation de l'aider car lui-même a renoncé aux biens de ce monde, il a offert son dû à ses coreligionnaires, à la place desquels il assume la mendicité.

    ...

    "Jamais il n'a été très bon d'être juif mais à cette époque-là, être juif à Tiszaeszlár, c'était pire que d'être un chien", écrivit un diariste de ce temps-là, dont nous avons feuilleté les notes.

    ...

    Il y a des jours où l'on n'arrive pas à se calmer tout seul. On recherche la société des hommes, même si on ne les apprécie que modérément. L'inquiétude cachée en nous nous entraîne vers les autres. L'insatisfaction. Heureux, l'homme qui en toutes les circonstances de sa vie, allongé sur son lit, se contente de contempler ses gros orteils et d'entretenir une conversation avec eux.

  • La rive sombre de l'Èbre de Serge Legrand-Vall

    la rive sombre de l'èbre.jpgÀ la recherche d'un père disparu pendant la guerre d'Espagne.

    Éditions Elytis - 168 pages

    Présentation de l'éditeur : Avril 1938. L'offensive des troupes franquistes sur le haut-Aragon fait fuir des milliers d'Espagnols vers la France par les cols pyrénéens. Au cours de cette première «retirada», une femme épuisée accouche en pleine montagne, dans la neige. L'enfant sera français. Son père, resté sur le front, ne reviendra pas de la bataille de l'Èbre.À partir de cette histoire authentique, l'auteur retrace l'itinéraire d'une femme et de ses parents réfugiés qui ont décidé, pour rebâtir leur vie en France, de ne plus jamais parler des déchirements de la guerre.Le poids de ce silence suscitera chez Antoine, le fils devenu adulte, une vocation de journaliste.La mort prématurée de sa mère lui offre la possibilité de rompre ce pacte d'oubli.Vingt-six ans plus tard, guidé par des lettres retrouvées de son père, il part en Espagne pour comprendre ce que personne n'a pu lui raconter.

    Ma note :

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    Broché : 18 euros

    Un grand merci à Elytis Édition pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre ainsi qu'à l'auteur pour sa charmante dédicace et sa patience pour cette chronique trop longtemps victime de ma procrastination.

    Il aura fallu à Serge Legrand-Vall la révélation tardive de ses origines espagnoles, la lecture d'un article paru en 1938 retraçant l'exil de réfugiés dont une femme a accouché côté français dès le passage du col frontière et la découverte de la citation d'un de ses auteurs favoris - À quoi bon écrire des livres si on n'invente pas la vérité ?, Jorge Semprun - pour lui inspirer son second roman remarqué par Le Monde des Livres.

    En créant Antoine, son double littéraire parti au coeur de l'Espagne franquiste au milieu des années 1960 sur les traces de son père combattant anarchiste tué durant l'été 1937 dont il ne sait rien, l'auteur apporte des réponses possibles à ses propres questions restées en suspens, utilise l'imaginaire pour partir en quête de sa véritable histoire.

    De non-dits et interdits en révélations inattendues, d'anecdotes en petits morceaux d'histoire glanés çà et là, Antoine, jeune homme transformé le temps d'un passage de frontière en véritable enquêteur, va reconstruire petit à petit le puzzle de son passé, découvrir les horreurs de cette sombre période et solutionner enfin, à sa façon, sa problématique identitaire.

    Dans ce road trip initiatique, l'on appréhende la culture du silence, du secret, des réfugiés espagnols pour mieux se reconstruire et le poids de cet oubli choisi sur leurs descendants, porteur malgré eux d'amertume, de gravité et emplis du besoin de savoir. Comment l'individu peut-il se construire, se tourner vers l'avenir, quand une partie de son histoire lui échappe ?

    En évoquant cette nécessaire quête identitaire, Serge Legrand-Vall rend avant tout un hommage poignant aux combattants républicains tombés pour leurs idéaux et aux exilés contraints au déracinement, à l'humiliation d'un accueil parfois honteux de la France et à l'absence de reconnaissance de leurs traumatismes.

    Finalement, c'est l'importance de la transmission qui est au coeur de ce roman en forme de voyage transfrontalier du côté de l'amour et du silence. D'une plume élégante, sensible et pudique, Serge Legrand-Vall offre un récit émouvant, extrêmement bien documenté, qui rappelle le lien étroit entre l'Histoire collective et la mémoire individuelle. Une bien jolie fenêtre sur un pan historique trop longtemps ignoré et aujourd'hui encore, trop souvent méconnu.

    L'auteur parle de son livre.

    Le site de l'auteur.

    Ils en parlent aussi : Stéphane, Babelio.

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    Un fusil dans la main un poème dans la poche d'Emmanuel Dongala

    Marthe et Mathilde de Pascale Hugues

    Extraits :

    Un fugitif, il s'était pensé ainsi pendant des années. Fugitif, sans savoir de quoi. De l'amour étouffant des siens ? De leur silence ? Du poids de l'immobilité ? Un peu de tout cela sans doute.

    ...

    - Mais à l'arrivée, on est tombés de haut... continua Manolo. Qu'ils n'aient rien prévu, rien préparé côté Français, passe encore, mais alors l'accueil... Comme si on était des prisonniers ennemis, de la pire espèce. Les gendarmes français ont commencé par séparer les hommes des femmes sans ménagement. Et Merced qui pleurait et qui me demandait quand on se reverrait... Et puis ils nous ont pris tout ce qu'on avait sur nous, l'argent espagnol, le couteau que j'avais dans la poche, ma montre, même mon tabac.

    - Et les coups de crosse avec ça, les insultes. Comme si la seule chose qu'ils voulaient, c'était nous humilier. On a été parqués comme du bétail dans une cour de ferme, sans nourriture, sans eau, dans la boue, sous la pluie et la neige... Les blessés mouraient. Être maltraités comme ça dans un pays qu'on croyait ami, c'était à peine croyable.

    ...

    La plupart n'avait même jamais tiré. On manquait de fusils de guerre. Beaucoup n'avaient que des armes de chasse ou des grenades. Eh bien ces gars-là, ils ont réussi à fixer un front. C'était un vrai exploit, tu peux me croire ! Des gens qui n'y connaissaient rien contre des soldats de métier. C'est difficile de comprendre aujourd'hui comment ça a été possible. La liberté qu'on voulait nous prendre, il faut croire qu'on était prêts à tout pour la défendre.

    ...

    En Ariège, tous les cols étaient des ports, comme si les montagnards naviguaient sur un océan de vagues pétrifiées et que le havre se situait, non dans le creux de la vallée, mais sur ce passage élevé qui séparait deux sommets de vagues, ourlées de neige en guise d'écume.

    ...

    Il avait parfois essayé d'imaginer la scène de sa mort, d'après le peu d'information qui lui avait données Lluis. Mais lui-même les tenait d'un témoin qui n'avait pas vu grand chose, car cela s'était passé la nuit. Y avait-il un moyen d'en apprendre davantage là-dessus ?

    La rivière coulait, imperturbable comme le temps. Le temps, le grand vainqueur des batailles. Seule la mémoire pouvait être suffisamment tenace pour lui tenir tête.

  • Cosima, femme électrique de Christophe Fiat

    cosima.jpgÀ paraître le 4 avril 2013.

    Éditions Philippe Rey - 171 pages

    Présentation de l'éditeur : Incarnation de l'héroïne moderne, Cosima fut tout à la fois femme adultère, épouse attentionnée, mère de famille hantée par la mort, femme d'intérieur et femme de tête. À l'étroit dans sa vie domestique, mais allant au bout de sa passion, elle fut la plus proche confidente de son mari, Richard Wagner, et dirigea avec poigne de Festival de Bayreuth jusqu'en 1930, année de son décès. Ainsi alla son destin, qui se mêle au destin artistique, intellectuel et politique de l'Europe dans son versant le plus flamboyant comme le plus tragique. L'histoire de Cosima s'achève sur l'avenir crépusculaire de la famille Wagner pendant la Seconde Guerre mondiale et l'effondrement du IIIe Reich. Ni autofiction, ni roman, ni essai historique, ce livre est un hommage à l'énergie des femmes et un portrait de biais de cette personnalité ambiguë, touchante ou détestable. Fidèle à son univers de fascination et de relecture critique des grands mythes du XXe siècle, Christophe Fiat signe là, dans son style incomparable, une reconstitution historique traversée du souffle épique qui emprunte à la vie artistique de l'Europe moderne autant qu'à la littérature ou au cinéma.

    Ma note :

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    Broché : 16 euros

    Un grand merci aux Éditions Philippe Rey pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Si l'éclectisme comme philosophie de vie se retrouve aussi dans ma bibliothèque, j'affiche malgré tout quelques préférences ; évolutives non parce que l'on se renie mais que l'on devient davantage soi avec le temps comme le disait justement Joyce Carol Oates. J'affiche ainsi un penchant maintes fois revendiqué pour les premières oeuvres - auxquelles j'ai même consacré une catégorie. Moins affiché - encore que - parce que cet attachement croissant est relativement récent, mon goût prononcé pour les romans biographiques ou biographies romancées, romans extrêmement bien documentés mettant en scène des personnages plus ou moins célèbres, s'inspirant largement des faits réels tout en s'autorisant des libertés narratives et permettant d'aborder histoire et culture générale de manière moins rigide, moins factuelle. Cosima, femme électrique est de ceux-là.

    Après un ouvrage intitulé Héroines (actuellement indisponible) consacré à Courtney Love, Sissi, Wanda de Sacher-Masoch, Isadora Duncan et Madame Mao, femmes puissantes et provocantes chacunes à leur manière, Christophe Fiat profite de l'Année Wagner (2013 marque le bicentenaire de la naissance du compositeur allemand) pour rendre hommage à une autre femme d'envergure, Cosima, faisant un peu revivre, par le prisme de celle qui fut sa maîtresse avant d'être sa femme, l'un des plus grands génies de la musique classique européenne.

    Parce que Cosima écrivit pendant la plus grande partie de sa vie des dizaines de cahiers personnels, l'auteur a naturellement choisi la forme du journal intime pour plonger le lecteur au coeur de l'existence, des pensées et des émotions de Madame Wagner.

    Quelle femme ! Fille de Marie d'Agoult et de Franz Liszt (autre monstre sacré de la période romantique), d'abord épouse du chef d'orchestre Hans von Bulow, c'est aux côtés de Richard, envers et contre tous, que Cosima prit toute sa mesure. Couple fusionnel et passionné, protégés et financés par Louis II de Bavière, ils entretinrent des amitiés aussi prestigieuses que celle d'avec Nietzsche et fondèrent ensemble, non sans mal, l'immense festival lyrique de Bayreuth.

    Entière et ardente, Cosima aima inconditionnellement Richard, de ses vertes années jusqu'à sa mort ; elle fut pour lui maîtresse, femme, amie, amante, confidente, un peu mère, surtout muse. Fervente et indéfectible admiratrice du génie de son mari adulé, elle donna à leurs enfants le nom des héros de ses oeuvres musicales. Bien que dévouée corps et âme à Wagner, elle se révéla mère attentive et protectrice à l'esprit de clan mais loin de se satisfaire de la place de fille de, femme de, mère modèle et au foyer, cette rebelle ambitieuse et intellectuelle se revela déterminée et avisée pour mener à bien le grand projet de sa vie : Bayreuth.

    Comme toute médaille, Cosima avait son revers : un caractère bien trempé que certains n'hésitaient pas à qualifier d'odieux, des fragilités nées de sa relation à ses parents et de sa dévotion à Richard qui, tout génie qu'il fut, n'était qu'un homme... et surtout une haine de la France et un antisémitisme virulent qu'il faut, sans les excuser, replacer dans leur contexte.

    Dans un style simple et direct, Christophe Fiat dresse, sur le ton de la confidence, un portrait fascinant de cette femme méconnue en dehors du cercle mélomane. Ce texte se lit avec un plaisir aussi intense que l'était cette femme atypique, évidemment accru par un fond musical que tout un chacun saura deviner sans qu'il soit besoin de le préciser...

    Ils en parlent aussi : Camille de Joyeuse, Audrey.

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    Ciseaux de Stéphane Michaka

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    Souvenirs d'un pas grand-chose de Charles Bukowski

    Extraits :

    Je me dis que, si les femmes sont indifèles, c'est parce qu'on les contraint à être fidèles, sinon, elles aimeraient leurs maris passionnément.

    ...

    Dans un essai qu'il consacre au même moment à Beethoven, il dépeint la France comme un pays où les ravages de la mode et la décadence morale esthétique détruisent tout. La mode : il écrit que les classes supérieures ont cessé de donner le ton et laisse ce soin à la nouvelle classe des parvenus qui sont très important en nombre. La morale : il dénonce la démocratisation du goût artistique et prétexte que le peuple n'a rien à y gagner parce que le goût s'émousse. Il conclut que, si la mode a pris la place de la culture, le Français est certainement moderne car il domine la mode. Sur ce point, il rejoint Nietzsche, si ce n'est que le philosophe aime la pensée française, ce qui me pose problème.

    ...

    Ça y est, la France capitule et j'exulte. Quel soulagement ! Richard parle de la suprême vertu virile qui manque aux Français : l'obéissance.

    ...

    "Nous partons pour la place Saint-Marc où nous avons le plaisir d'un magnifique coucher de soleil ; le retour est merveilleux parmi les lueurs d'étoiles et le son des cloches. Et le soir R. conclut cette journée en nous lisant plusieurs scènes de Roméo et Juliette (scène du balcon, mort de Tybalt, le mariage, les adieux), nous sommes extrêmement émus, lui-même est en larmes. Mais qui pourrait jamais le décrire ou même le peindre quand il fait de telles lectures ? Son visage rayonne, ses yeux sont absents et brillent pourtant comme des étoiles, sa main est magique, au repos, en mouvement, sa voix a la douceur de l'être comme au travers des déserts.