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  • Des nouvelles d'Alain de Guibert, Keler & Lemercier

    Editions Les Arène - 95 pagesdes nouvelles d'alain.jpg

    Scénario : Alain Keler

    Dessin : Emmanuel Guibert - Couleur : Frédéric Lemercier

    Présentation de l'éditeur : Deux ans de travail sur les Roms qui tombent en pleine actualité. Après le choc du Photographe par le duo Guibert & Lemercier, le nouveau roman graphique avec un photoreporter, Alain Keler.

    Initialement publié sous forme de feuilleton dans la revue XXI mais augmenté de deux histoires inédites et d'un portfolio, ce documentaire séquentiel richement documenté mêlant reportage photographique et bande dessinée offre un témoignage touchant et criant de vérité sur la condition des Roms.

    Pendant une décennie, Alain Keller a sillonné l'Europe à la rencontre de la plus grande minorité du vieux continent, de Pristina à Paris, en passant par Belgrade, la République Tchèque ou encore l'Italie. Ce portrait saisissant nous ouvre une fenêtre sur le quotidien d'un peuple apatride et marginalisé en proie à la misère, la discrimination, le harcèlement mais évite avec beaucoup de pudeur l'écueil du voyeurisme larmoyant.

    Le regard distancié dépourvu de jugement du photographe, auquel s'ajoutent un dessin dépouillé et un récit parcimonieux, offrent un éclairage humain, sobre et respectueux d'une communauté en fuite permanente, indigente, parfois violente mais qui ne perd jamais l'espoir. Une survivance au son des airs tsiganes endiablés de Kesaj Tchavé qui bouleverse, qui percute et qui rappelle que derrière les paysages et les visages désolés, se cachent des hommes qui n'attendent qu'une chose : que le monde les traite comme tels.

    A l'heure d'une nouvelle stigmatisation où les expulsions se multiplient à Paris, Lyon ou Lille, l'écho de cette bd reportage est puissant. Une intensité nécessaire qui met à mal les lieux communs d'un racisme ordinaire dont trop peu s'offusquent.

    Extraits :

    Les endroits déprimants ont un surcroît de gaité quand on n'y est pas déprimé, comme les endroits gais ont un supplément de mélancolie quand on y est triste.

    ...

    J’aime aller chez les Roms. C’est rarement des vacances. Je ne choisis pas les communautés les plus florissantes. Je vais dans les cloaques. Ces lieux sont hallucinants de misère. Un mot me vient, il est familier, excusez-moi, c’est : barge. Des endroits barges. Je n’arrive pas en sifflotant. Je ne brandis pas mes appareils photo. Je mesure combien un type qui entre, fait clic-clac et ressort peut sembler ignoble à des gens qui n’ont rien. Je ne prends pas non plus l’air sinistre ou contrit. J’essaie d’être moi-même. Ce n’est pas facile, quand on est remué. Les gosses me font tourner en bourrique. Ils me tirent, me poussent, crient pour que je leur tire le portrait, se pendent aux courroies de mes appareils, dix fois, cent fois, jusqu’à l’exaspération. Pourtant, je leur dois souvent des moments de beauté foudroyants qui, avec un peu de chance, se retrouvent sur les photos. Comme je prends la précaution d’être bien accompagné, je suis généralement bien accueilli, par des gens qui n’ont de cesse que de m’ouvrir leur porte et de m’asseoir à leur table. Si je reviens, ce que j’essaie de faire, plusieurs fois de suite, ou à des mois de distance, je suis reconnu et l’affection franchit un pas. J’apporte les tirages des photos, parfois les clopes et le repas. Dans les sujets que j’ai visités comme photographe, souvent tragiques, j’ai toujours cherché la survivance, au fond, de ce qui rend heureux. Les petites choses. Les scènes où rien ne se passe et où, de fait, tout se passe. Les bas-côtés des évènements. Chez les Roms, ces scènes abondent. Le présent est là, brut, sans chichis, avec une intensité qu’il y a rarement ailleurs.

  • La rue des autres de Violaine Leroy

    la rue des autres.jpgEditions La Pastèque - 72 pages

    Présentation de l'éditeur : Quand elle rencontre le clochard sur son fauteuil roulant, Sacha ne se doute pas que les histoires de celui-ci vont la bouleverser et révéler que derrière les visages des passants se cachent des histoires fortes, tendres ou douloureuses...

    Sacha est une jeune libraire un peu à côté de ses pompes et très seule, qui se laisse porter par une vie sans relief. Jusqu'au jour où elle rencontre un étrange petit vieux en fauteuil roulant qui décide de lui narrer sa vie et celles des autres.

    Sous des apparences faussement naïves, cette histoire douce-amère bourrée de tendresse nous entraîne sur le chemin de la réflexion en nous rappelant des valeurs humanistes trop souvent bafouées par un monde moderne trop pressé, trop individualiste, trop indifférent et dans lequel la méfiance est le premier sentiment que l'inconnu nous inspire. Et si les menteurs n'étaient que des conteurs qui révèlent la beauté d'une réalité aux airs mornes ?

    Ce récit aux ambiances bleu-gris souligne avec une infinie poésie que l'acception est un des remèdes à l'exclusion et la clé de rapports humains plus riches, plus nombreux, plus sensés. Il m'a remémoré ce proverbe africain qui dit qu'un vieillard qui meurt, c'est comme une bibliothèque qui brûle.

    Quelques bulles de douceur dans un monde de brutes, c'est le cadeau que l'on se fait en s'offrant cette bd.

  • Oh les filles ! de Sophie Michel & Emmanuel Lepage

    Editions Futuropolis - 2 tomes - 128 planches

    Dessin et couleur : Emmanuel Lepage - Récit : Sophie Michel

    Présentation de l'éditeur : Trois filles. Trois destinées croisées, et une même amitié complice. Une vie au quotidien, que traversent drames et bonheurs dans une symphonie de rires et de pleurs. Elles s'appellent Chloé, Leila et Agnès. Elles sont nées la même année, le même jour peut-être. L'une s'embrase comme un feu follet, l'autre aborde le rivage d'une mer du sud, la troisième apparaît dans les cris, déjà, du sentiment d'abandon. L'une est fille de fille-mère, l'autre de jeune Maghrébine, l'autre encore de bourgeoise pressée. Et les pères ? Ils esquivent, de gré ou de force, les tout premiers regards que leurs filles ne demandent qu'à fixer sur eux. Les hasards et les nécessités d'un sourire, d'une grimace, d'un regard ou d'un silence font se rencontrer les trois filles, à quatre ans, dans un même quartier d'une capitale, Paris sans doute. Elles vivent leur enfance les yeux levés dans la quête d'un sourire maternel, les yeux baissés dans l'incompréhension parfois, souvent du monde si étrange des adultes, les yeux humides d'un bonheur vécu comme une récompense, les yeux secs d'une rage qui enfle, les yeux noyés dans le chagrin d'un drame incompréhensible. Mais toujours, toujours, les yeux de l'une plongés dans les yeux de l'autre dans la reconnaissance de la seule fratrie qu'elles se désirent, celle de l'amour partagé. Elles ne se quitteront plus...

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    Il est des lecteurs de bandes dessinées qui attachent une importance cruciale au dessin. Impossible par exemple, comme je l'ai constaté plusieurs fois en librairie, de vendre à ces pointilleux du graphisme l'excellente série de Jul parue aux éditions Dargaud Silex and the city. Pour ma part, s'il est certains coups de crayon qui me déplaisent, c'est le scénario qui importe avant tout. Bien évidemment, quand l'esthétique transcende la narration, c'est tout bénéf'.

    C'est le cas de ce diptyque. Emmanuel Lepage, avec un dessin à la sensibilité exacerbée, sublime littéralement le tout premier récit de Sophie Michel qui, quant à elle, parvient à trouver les mots justes.

    Oh les filles ! est une chronique de l'intime, celui de trois fillettes, nées la même année, dans des milieux très différents. Mais l'amitié s'affranchit des disparités socio-culturelles et les trois soeurs de coeur vont grandir au fil des pages, unies envers et contre tout malgré des épreuves et des choix de vie bien distincts.

    Véritable étude de l'univers féminin, ce double album analyse avec beaucoup d'authenticité les rapports mère-fille, l'amitié et les rivalités entre copines mais surtout le passage de l'état de petite fille à celui de jeune femme avec tout ce que cela implique (rébellion, quête de soi, doutes, premiers émois...). La perte de l'innocence, sous toutes ses formes, est admirablement mise en scène avec beaucoup d'émotion.

    Un très agréable moment de lecture qui ne manquera pas de replonger les grandes filles dans leurs souvenirs de jeunesse et qui pourra accompagner les teenagers dans cette période trouble de l'adolescence en leur rappelant l'importance fondamentale de l'amitié et celle, tout aussi essentielle de la connaissance de soi pour trouver, si ce n'est une passion, tout du moins une activité épanouissante dans laquelle s'investir voire se réfugier.

  • Motherfucker de Sylvain Ricard & Guillaume Martinez

    Tome 1 d'un récit en deux parties au sein du mouvement des Black Panthersmother fucker.jpg

    Editions Futuropolis - 64 pages

    Récit : Sylvain Ricard - Dessin : Guillaume Martinez

    Présentation de l'éditeur : Il s’appelle Vermont Washington. Si son patronyme est symbole de liberté pour l’Amérique, il ne l’est pas pour lui, jeune afro-africain. Il habite à Los Angeles, dans le quartier de Watts, célèbre pour les émeutes survenues, en août 1965, à la suite du 100e anniversaire de l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis. Son quotidien, et celui de sa famille, n’est fait que d’injustices, de restrictions, de discriminations et d’humiliation. Ils sont victimes du racisme ordinaire, qui sévit encore en ces années soixante, où le Ku Klux Klan, vestige insupportable de l’esclavage, n’en finit pas de mourir. Une haine omniprésente perçue à travers le travail, l’éducation, les lieux publics… Même les forces de l’ordre soudoyées participent à cette discrimination générale. C’est donc avec le Black Panther Party, mouvement révolutionnaire afro-américain dont il est membre, que Vermont Washington entend lutter, entouré de ses amis (Noirs), pour leurs droits à l’égalité. Cependant, Pete, son meilleur ami Blanc, qui pourtant soutient le parti, le pousse à être raisonnable, craignant qu’il ne finisse en prison. Son père, chez qui il vit avec sa famille, ayant choisi de faire profil bas, se heurte violemment à lui, lui conseillant de se soumettre. Quant à sa femme impuissante, elle vit dans la peur qu’il ne se fasse tuer à tout moment. De provocations racistes en humiliations permanentes, le destin de Vermont Washington est rythmé par le programme en dix points des Black Panthers : ils luttent pour la liberté, le plein emploi, pour que le peuple Noir ne soit plus volé par la capitalisme, pour des logements décents, l’éducation…

    L'on a beau avoir vu Devine qui vient dîner ce soir, Mississippi burning ou encore lu Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, La couleur des sentiments, il est toujours aussi intéressant que révoltant de se pencher sur cette histoire sombre pas si lointaine qu'est la ségrégation américaine des années 1960.

    Par le biais de l'engagement politique de Vermont Washington, jeune militant des Black Panthers, l'on (re)découvre la condition des descendants d'esclaves qui, malgré un siècle d'abolition, se confrontent à la plus que lente évolution des mentalités. Comment ne pas être révolté face à l'injustice, l'absurdité, la violence, le mépris, l'humiliation, l'ignominie, l'abjection... ?

    Sylvain Ricard, rompu à l'évocation de sujets sensibles (... à la folie pour n'en citer qu'un), réussit la prouesse de construire un récit intelligent, loin de tout manichéisme. Rythmé par le Ten Point Plan, l'histoire met en scène tous les points de vue, toutes les prises de positions possibles (engagement, passivité, extrémisme, courage, lâcheté, désillusion...) sans jamais prendre parti, laissant le lecteur seul juge, fort de son humanité et de son bon sens. La gravité du propos est superbement rehaussée par le lavis à l'encre de Chine de Guillaume Martinez qui offre des portraits absolument magnifiques.

    Une première partie coup de poing qui, si l'on se penche sur les cinq prochains points du Plan à venir, laisse présager une fin de diptyque encore plus ténébreuse. J'attends avec impatience le second volet de ce brillant et nécessaire Motherfucker qui rappelle l'incroyable bond de géant opéré dans les mentalités états-uniennes, qui sont passées en quelque cinquante années du racisme ordinaire le plus odieux à la gouvernance par un américain aux racines africaines - même si les clivages restent tristement d'actualités comme Trayvon Martin l'a funestement expérimenté.

  • Château de sable de Frederik Peeters et Pierre-Oscar Lévy

    culture,littérature,livre,bande dessinée,BDEditions Atrabile - 100 pages

    Présentation de l'éditeur : Château de sable se présente comme un huis clos à ciel ouvert, une fable sociale mordante et dérangeante. Sur une plage, le destin de 13 personnages va se retrouver bouleversé par un événement inconcevable, un basculement de la réalité qui va plonger cette petite troupe dans un abîme de questionnements. Face à cet événement fantastique, les protagonistes vont d’abord traverser une phase bien humaine de dénégation tendue et conflictuelle, puis viendra la période de l’acceptation, quand les masques seront tombés et qu’il faudra bien composer avec la nouvelle donne, car le temps est compté… Face à un destin qui s’échappe inexorablement comme une poignée de sable entre les doigts, chacun réagira à sa manière, mais comment et que faire quand un coucher de soleil peut être synonyme de fin ? Récit complet et complexe, où la situation est plus importante que l’explication, Château de sable balance tout au long de ses cent pages entre noirceur et humanisme, pour former à l’arrivée un conte moderne, cruel et passionnant.

    Si, dans un premier temps, la lecture de cette bande dessinée m'a tellement déconcertée que j'ai décidé qu'elle ne me plaisait pas, j'ai revue ma copie après une deuxième tentative.

    Dans ce huis-clos fantastique, Peeters et Lévy nous entraînent dans une réflexion sur le temps qui passe et sur la mort. Face à ces deux inexorabilités, la fragilité de la vie se compare à celle d'un château de sable. C'est cette précarité de l'édifice qui en fait tout son charme mais lui confère aussi son caractère angoissant. En nous catapultant dans un espace-temps où, bien loin de suspendre leur vol, les minutes s'égrainent à la vitesse grand V, les auteurs incitent à un cheminement introspectif sur l'existence.

    En arrière plan, l'on peut également y voir une critique sociale sur l'attitude des individus face à la tyrannie - en l'occurrence celle de la fuite du temps et de la mort annoncée. Les psychologies sont fantastiquement décortiquées et les réactions humaines criantes de vérité.

    Ce conte mystérieusement philosophique est bien loin du Pilules bleues de Peeters qui s'ancrait profondément dans la réalité. Mais la fable, aussi étrange et terrifiante soit-elle, n'est-elle pas parfois la meilleure façon de repenser le réel ? Et si aucune réponse ne nous est apportée à la fin de cet ouvrage, peut-être est-ce parce que l'important réside dans la question...

    Preuve, s'il en est, que parfois deux lectures valent mieux qu'une. Notons toutefois que si l'histoire s'est avérée passionnante et si son titre semble coller à la perfection à la période estivale, elle ne me semble pas vraiment correspondre aux aspirations littéraires du vacancier. Ses abords métaphysiques et fatalistes peuvent peut-être sembler un peu trop sérieux et déprimants à l'heure de la détente et de l'évasion ; encore que le repos ne soit pas forcément synonyme de vacuité intellectuelle.

    Extrait :

    Impossible de vous dire mon âge, il change tout le temps !

    Alphonse Allais