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  • Un ver dans le fruit de Rabaté

    Editions Vents d'Ouest / Glénat BD - 128 pagesculture,littérature,livre,bande dessinée,bd,polar,cinema

    Présentation de l'éditeur : Restigné, septembre 1962. Dans ce petit village qui vit au rythme de la vigne, un conflit ancestral entre deux viticulteurs tourne au drame et les vendanges débouchent sur un meurtre... C'est dans cette atmosphère tendue qu'arrive le père Ferra, jeune curé tout juste sorti du diocèse, qui vient prendre possession de la paroisse. Jeune, idéaliste, le prêtre maladroit tombe au milieu d'un noeud de vipère, où les confessions tournent vite aux aveux criminels... Un ver dans le fruit est un roman noir où deux personnages, un prêtre romantique et un inspecteur cynique, observent les rancoeurs et les conflits qui se cachent dans toutes les caves. Inspiré par Bernanos et Simenon, Pascal Rabaté distille l'humour noir et le suspense pour nous offrir avec ce livre la passionnante chronique d'un village de campagne.

    Quel dommage que cette bd ne soit plus disponible autrement qu'en occasion ou en bibliothèque ! De la part d'un auteur aussi talentueux et prisé que Rabaté - dont tout un chacun connaît certainement Les petits ruisseaux qui a été adapté au cinéma -, c'est assez surprenant. Il est certain qu'elle date un peu (1997) mais, si vous avez l'occasion de vous la procurer ou de l'emprunter, n'hésitez pas.

    Rabaté, à l'instar de Davodeau (Les Ignorants, Lulu femme nue, Rural !), est un spécialiste des hommes de la terre, des petites gens qui, loin des héros au coeur de la plupart des histoires, ont tellement plus à raconter. Ces contes de la normalité, ces récits de l'hyper-quotidien sont un ravissement dont je ne me lasse pas.

    Cet album, qui s'est vu décerner le Grand Prix de la Critique ACBD et la Mention spéciale du Jury Oeucuménique de la Bande Dessinée en 1998, n'échappe pas à la règle. Polar suranné tout autant que comédie de moeurs, Un ver dans le fruit nous plonge dans l'univers rural et viticole d'un petit village des années 60. Entre commérages de personnalités rustres, indiscrétions, jalousies, alcoolisme, violence conjugale et tradition religieuse, l'atmosphère de l'époque en général et de cette petite société fermée en particulier est particulièrement bien rendue.

    Quand un jeune prêtre arrive pour prendre ses fonctions et se faire le gardien des âmes, un meurtre a eu lieu et un commissaire vient mener l'enquête qui tourne autour de deux familles, deux domaines rivaux. Cet événement va bouleverser l'existence de toute la communauté qui n'a de paisible que les apparences. Mesquinerie, lâcheté, hypocrisie et délation vont se déchaîner, au grand dam du curé novice et gaffeur qui a déjà fort à faire avec son encombrante et possessive génitrice. Plongé au coeur des pires bassesses humaines, il tâchera bon an mal an de mener ses ouailles haineuses sur le chemin de la rédemption mais peinera, malgré toute sa bonne volonté, à s'imposer auprès de ses brebis égarées qui doivent répondre de leurs actes auprès de l'enquêteur.

    Malgré une ambiance pesante, la noirceur du scénario sans concession pour la nature humaine est contrebalancée par un humour réjouissant servi par les commérages, les figures notables incontournables hautes en couleurs et les situations cocasses. Dans cet album très humain, Rabaté raconte comme personne cette société désuète, figée, qui, malgré ses travers et sa violence, sait aussi la valeur de l'amitié et de la solidarité.

    Les portraits et les décors bruts très réalistes ainsi que l'ambiance sont portés par le dessin ciselé noir et blanc. L'intrigue prenante ménage le suspens jusqu'à la dernière page et toutes les interrogations soulevées au fil de l'histoire sont résolues brillament. Cette chronique sociale expressive et impressive est un véritable délice.

  • La Fille de l'Eau de Sacha Goerg

    la fille de l'eau.jpgEditions Dargaud - 182 pages

    Présentation de l'éditeur : Un matin d'automne, une jeune femme travestie en homme arrive au pied d'une magnifique villa moderne. Elle espère découvrir, incognito, cette famille à qui son père a jugé nécessaire de cacher son existence.

    Avec ma tendance à rester à l'affût des nouveautés bd ou de celles dont on parle, je ne pouvais manquer La Fille de l'Eau dont la couv' m'a tout de suite tapé dans l'oeil.

    Cette production helvète par l'un des membres du collectif d'auteurs du premier feuilleton bd diffusé sur le web puis édité Les autres gens est un récit délicat et subtil à double titre.

    En premier lieu, ce roman graphique est avant tout un livre à contempler, comme mon coup de coeur visuel l'indique. Sacha Goerg offre un one shot très esthétique mêlant encre de Chine et aquarelle qui mettent particulièrement en valeur le décor végétal et minéral omniprésent. Ce cadre naturel éthéré est relevé par des aplats monochromes de couleurs tranchées, qui s'inscrivent notamment dans l'architecture de l'espace où se tient le huis clos ; architecture fondamentale quasi anthropomorphique dans l'histoire. L'originalité se retrouve, outre le trait, dans la construction qui sort du schéma classique de l'art séquentiel. L'absence de cases qui ont tendance à enfermer permet de faire la part belle aux couleurs pour un ensemble résolument contemporain.

    Mais au-delà de la remarquable performance graphique, La Fille de l'Eau est également un récit étrange très abouti, ponctué de touches oniriques et fantastiques. Cette introspection complexe aborde de nombreux sujets psychologiques de manière franche quoique tout en pudeur, ce qui tranche incroyablement avec le caractère explicite et parfois cru mais toujours sensuel du dessin.

    Si le thème initial de cet album intimiste est la quête identitaire d'une fille naturelle par le prisme de son père décédé, l'on découvre au fil du récit que l'éventail des thèmes abordés est très large : quête de soi, homosexualité, deuil mais aussi environnement ou encore art contemporain. La densité des thématiques est totalement maîtrisée. A aucun moment l'on ne se perd dans cette galerie de personnages ambigus, intenses et très différents qui ont pourtant un point commun, celui d'être enferrés dans des faux-semblants, des apparences trompeuses, des masques sensés les protéger, dissimuler leurs secrets, leurs faiblesses, leur mal-être, mais qui doivent immanquablement se fissurer pour mieux se révéler et se reconstruire.

    Sacha Goerg, fondateur des éditions L'employé du moi, comble savamment les non-dits de ses personnages par des dessins très expressifs. Il utilise de manière récurrente la métaphore pour ses démonstrations. Ainsi, la dualité entre le moi des protagonistes et ce qu'ils veulent bien laisser paraître est parfaitement représenté par la mise en scène passant sempiternellement de l'intérieur à l'extérieur de la maison. Et l'idée de la fêlure et de l'effondrement nécessaire pour repartir sur de bonnes bases sera lui aussi représenté dans la fin dramatique, quasi apocalyptique annoncée.

    Malgré mon analyse un brin intellectualisante je le concède, n'allez surtout pas croire que cette histoire est inaccessible ou prise de tête. Il n'en est rien. La Fille de l'Eau est une lecture certes inhabituelle aux accents psychologisant indéniables, mais c'est surtout un morceau de beauté et de poésie tout ce qu'il y a de plus agréable et rafraîchissant. Bref, une belle et intelligente bd que je vous recommande.

    L'interview de Sacha Goerg à propos de La Fille de l'Eau.

  • Nietzsche Se créer liberté de Maximilien Le Roy et Michel Onfray

    nietzsche.jpgEditions Le Lombard - 126 pages

    Présentation de l'éditeur : Après avoir donné un grand coup de pied dans le dogmatisme intellectuel français, le philosophe Michel Onfray offre un nouvel outil à tous les esprits curieux et désireux de s'initier à la libre pensée, avec cette biographie bédessinée de Friedrich Nietzche, l'un de ses maîtres à penser. Au fil de ces 120 planches, superbement illustrées du trait sensible de Maximilien Leroy, le lecteur découvre la vie d'un homme absorbé par sa recherche d'un absolu, tourné vers l'homme et sa quête de bonheur. La vie d'un penseur prêt à payer le prix de sa pensée révolutionnaire et sans concessions.

    Il y a les gens qui lisent et ceux qui ne lisent pas. Pour peu que vous fréquentiez des membres de la première catégorie, vous conviendrez sûrement qu'il est certaines de ces personnes qui pensent qu'il est de bon ton de se la péter, qui utilisent un peu les ouvrages lus (ou non, ne sous-estimons pas les bluffeurs qui se la racontent doublement) comme des étendards de leur intellect revendiqué. Souvent, ces lecteurs prétendent ne pas lire de romans. Pour eux, seul l'essai est digne de proclamer leur supériorité culturelle.

    Dans ma bibliothèque, l'essai n'a que peu droit de cité. J'aimerais parfois en lire davantage pour le seul plaisir de démasquer les pseudo-lecteurs aspirant élitistes adeptes du mépris de leur auditoire et de les coincer dans leurs arguments piqués çà et là et répétés comme des perroquets.

    Mais las ! Je ne lis que trop peu de livres autres que romans. Force m'est de constater que les ouvrages historiques ou scientifiques ou politiques ou... ou... ou... me gonflent. Moi quand je lis, je veux m'évader, pas réfléchir (trop), ni prendre des notes qu'il me faudra réviser comme en leur temps les leçons d'histoire-géo pour mieux les recracher et ainsi briller en société. Pour apprendre - ce que j'adore -, je suis plutôt portée sur le documentaire, plus concis mais pas moins précis. Télévisés le plus souvent. Mais également bd.

    Car le neuvième art que je chéris multiplie ces derniers temps les parutions de dessinateurs reporters façon Davodeau qui rendent accessibles au plus grand nombre des sujets parfois complexes. C'est ainsi que j'ai découvert Nietzsche dont je ne connaissais que quelques titres et citations, fonds commun de ce que l'on appelle la culture générale.

    Cet album somptueux, aux magnifiques aplats et couleurs franches inspirés des tableaux impressionnistes et fauvistes, retrace la pensée brillante et intimement liée à son expérience personnelle du philosophe allemand. L'on découvre un homme solitaire aux idées révolutionnaires pour son époque, désireux de "briser les anciennes tables de loi". Un homme passionné de musique, un homme extrêmement lucide tout autant qu'aux portes de la folie et surtout, un homme manipulé dont la représentation généralement admise est galvaudée. J'ai par exemple découvert avec stupeur que le fervent antisémitisme qu'on lui prête communément est totalement inexact.

    Certains lecteurs plus pointus et/ou contre-partisans fervents du controversé Michel Onfray jugeront peut-être qu'il s'agit davantage d'un récit hagiographique que d'une biographie objective. Pour ma part, je n'y ai vu que le magnifique ouvrage d'un dessinateur talentueux m'offrant la possibilité de découvrir plus avant la vie et les idées d'une figure incontournable de la philosophie.

    Malgré tout - car il y a un bémol à mon enthousiasme -, si l'objet de ce livre est de rendre plus accessible la pensée nietzschéenne, il faut bien avouer que l'on est loin de la vulgarisation. Sans connaissance a priori de l'homme et de son oeuvre, il reste quand même difficile de tout comprendre. Certaines références sont restées complètement abstraites à la béotienne que je suis. La bd n'en démérite pas pour autant, elle reste un premier pas fort enrichissant.

    Retrouvez l'interview de Maximilien Le Roy à propos de Nietzsche.

    A noter que le talentueux Le Roy a réédité l'exercice plaisant de la biographie bédessinée en scénarisant dans La vie sublime la pensée de l'incontournable philosophe américain Thoreau, indigné avant l'heure si enclin à la Désobéissance civile. Si vous avez aimé Into the Wild, foncez !

    Extraits :

    Il faut aimer ce qui advient. "Amor Fati" : "Aime ton destin". Voilà ma formule pour toute chose. C'est d'ailleurs la formule du bonheur... Du moins la conjuration du malheur. C'est la plus haute sagesse.

    ...

    Que peux-tu attendre du christianisme, cette maladie qui nous invite au suicide lent... Qui veut que nous mourrions de notre vivant sous prétexte que nous mourrons mieux le jour dit ? Que peux-tu attendre de cette religion qui vénère une cadavre crucifié ? De cette religion qui fait les vertus des vices du renoncement au corps, à la chair, au plaisir de la vie ? Il n'y a pas d'arrière-monde, pas de Ciel, pas d'Enfer, pas de Dieu, pas de Diable !

  • Egon Schiele Vivre et mourir de Xavier Coste

    Editions Casterman - 72 pagesegon schiele.jpg

    Présentation de l'éditeur : Dans l'ombre menaçante d'une Première Guerre mondiale, Vienne étale sa splendeur artistique. Un jeune homme ardent et fébrile se jette à corps perdu dans la peinture, encouragé et soutenu par Gustav Klimt. Egon Schiele pense pouvoir vivre et peindre en toute liberté, mais il va se heurter à ceux qu'il scandalise. "Je suis à bout, je vous dis, je me sens si misérable ! J'ai passé 24 jours en prison, n'êtes-vous pas au courant ? J'ai tout souffert..."

    Depuis longtemps, les trois images présentées ci-dessous ont une place privilégiée sur mes murs ou mes fonds d'écran. Pour autant, je ne connaissais pas grand chose - pour ne pas dire rien - de l'existence d'Egon Schiele (prononcer chi-leu). C'est donc sous la plume et le pinceau de Xavier Coste que j'ai pu amorcer ma découverte biographique de cette figure de proue de l'art moderne autrichien.

    Ce portrait romancé prend le parti de ne faire aucune évocation au patrimoine artistique du peintre, fourni malgré sa disparition précoce (1890 - 1918), fauché par la grippe espagnole. Privilégiant le rapport de l'esthète dandy aux femmes, aux critiques et à ses pairs, il offre la vision d'un homme excessif, tourmenté, aussi détestable que fascinant. Bref, un artiste, avec tout ce que cette définition implique de talent, d'égo et d'émotion. Un homme qui révolte mais auquel on s'attache.

    Le graphisme élégant et sombre est un hommage sensible et percutant à ce peintre provocant qui fit scandale à son époque. Xavier Coste livre ici une première oeuvre époustouflante, augurant un talent à surveiller de près.

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  • Le serpent d'Hippocrate de Fred Pontarolo

    Editions Futuropolis - 54 pagesle serpent d'hippocrate.jpg

    Présentation de l'éditeur : 1990. Nous sommes dans une petite ville de province. Isabelle Sbikowski vient d'emménager avec son mari Paul et, Émilie, leur fillette de 3 ans. Paul, militaire de carrière, est souvent absent. Pour le moment, il est en mission dans le Golfe. Rapidement, Isabelle fait connaissance du docteur Alain Mangeon. Elle lui fait part de ses angoisses, puis peu à peu, des maltraitances que lui fait subir son mari. Isabelle et Alain deviennent amants. Elle n'a pas une vie facile. Son frère jumeau est mort lorsqu'ils avaient 15 ans, ses parents sont récemment décédés, sa mère d'un cancer du sein et son père, fou de chagrin, s'est pendu. Elle-même a eu un cancer du sein. Mais le pire, ce sont sans doute les sévices que lui fait subir son mari. À chaque permission de ce dernier, et donc son retour à la maison, Isabelle rend compte à Alain d'actes de plus en plus horribles. Non seulement, il la frappe, mais il est capable de décapiter son âne pour la punir d'une dispute, il la viole avec ses copains, la blesse d'un coup de fusil lors d'une chasse... et il s'en prend maintenant à Émilie. Devant cette insoutenable situation, même la mystérieuse tante Julia appelle régulièrement le docteur à la rescousse. Au bout de 5 ans, de sa relation adultère, Alain quitte femme et enfant du jour au lendemain, bien décidé à sauver Isabelle. Quand elle lui annonce qu'elle est enceinte de lui, il ne voit plus qu'une solution à cette inextricable situation : tuer le mari ! Mais jusqu'où Isabelle va-t-elle encore le mener ?

    Difficile de s'étendre sur ce récit glaçant sans en dévoiler le surprenant scénario. Tout ce que l'on peut en dire, c'est que le drame annoncé n'est pas celui que l'on croit. Impossible de ne pas être surpris par le dénouement de cette histoire, à moins bien sûr d'être un spécialiste des Faites entrer l'accusé, Présumé innocent, Suspect n°1 et autres Enquêtes criminelles. En effet, l'auteur s'est contenté d'adapter avec talent un fait divers réel décortiqué en long, en large et en travers par ces documentaires sordides qui poussent comme des champignons.

    Ce que l'on peut dire sans trahir l'effet de surprise, c'est que l'histoire symbolise à nulle autre pareille les expressions "la réalité dépasse la fiction", "l'amour rend aveugle" et "les histoires d'amour finissent mal en général". Le dessin sombre et anguleux, les jeux d'optiques et le découpage original qui fait la part belle à l'ellipse, ici nullement frustrante mais servant magistralement le récit, ne font que renforcer le travail précis sur la psychologie tourmentée des personnages et la noirceur de la situation.

    Fred Pontarolo revisite brillamment le classique du trio amoureux, malheureusement moins par imagination que par triste observation de l'atrocité humaine. Un thriller étonnant qui fait froid dans le dos.