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amour - Page 4

  • Chaque soir à 11 heures de Malika Ferdjoukh

    Editions Flammarion - 402 pagesculture,citation,littérature,littérature jeunesse,livre,roman

    Présentation de l'éditeur : Willa Ayre s'est classée dans la catégorie des filles que les garçons ne voient jamais, des insignifiantes, des petits chats caustiques mais frileux. Iago, lui, attire tous les regards. Il est le garçon dont rêvent toutes les filles du lycée. Dès la rentrée, Iago pose les yeux sur Willa et la choisit. Mais à une fête, Willa rencontre le bizarre et ténébreux Edern. Dès lors, sa vie prend une tournure étrange. De la grande maison obscure cachée au fond de l'impasse, la jeune fille doit découvrir les secrets, sonder son coeur, et faire un choix...

    Il est comme ça des auteurs dont vous lisez un roman, un seul, qui vous donne envie de lire les précédants et les suivants. C'est le cas de Malika Ferdjoukh qui m'avait littéralement subjuguée avec ses Quatre soeurs (également adapté par Cati Baur en bande dessinée). C'est donc sans hésitation que j'ai réservé Chaque soir à 11 heures avant même sa parution quand j'ai appris la sortie d'un nouvel ouvrage pour les 12 ans et plus de cette auteur jeunesse.

    Aaaahhhh. Quand elle est intelligente et superbement écrite - ce qui est bien évidemment le cas ici -, qu'il est bon de faire une pause dans ses lectures "de grands" pour se plonger dans la littérature jeunesse. Des récits plein de fraîcheur. Attention, fraîcheur ne veut pas dire mièvre, niais, cucul, etc. Relations familiales, premiers émois, amitiés sont traités avec maestria dans une trame polar-fantastique qui pousse le suspens à son comble. Je ne doute pas que comme moi, le public premier ne pourra lâcher le livre une fois commencé. L'on galope, on galope, pour connaître le fin mot de l'histoire !

    Et puis définitivement, le style de Malika Ferdjoukh est incomparable. Elle sait transcender de sa plume la morale adulte et la pensée jeune qui souvent s'affrontent et les réunir sans heurt avec une originalité incontestable. J'ai particulièrement adoré le parler de la petite Marni avec ses expressions-verbes qui mériteraient de devenir une mode.

    On est bien loin ici des histoires torturées qui préparent malheureusement nos enfants - à l'instar des émissions débiles de télé-réalité où le vice relationnel est la règle - à des amours et des amitiés compliquées. Une chose est sûre, si un jour j'ai une fille, elle lira Malika Ferdjoukh !

    Extrait :

    Je ne sais pas vous, mais moi, j'aime connaître le titre des livres que les gens lisents, dans le métro, le bus, ou les profs au lycée... J'ai contorsionné mon cou, aussi discrètement que possible, tout en répondant :

    - A une demi-heure de bus, environ.

    L'invitation à la valse ! J'aime tant ce roman.

    Je ne sais pas vous, mais moi, si j'ai lu et aimé le livre que lit un passant, eh bien ce passant devient un peu mon ami. Tant pis pour lui s'il l'ignore et l'ignorera toute sa vie.

  • Le premier été d'Anne Percin

    Editions du Rouergue - 163 pagesle premier été.jpg

    Présentation de l'éditeur : Deux soeurs se retrouvent une fin d'été en Haute-Saône, afin de vider la maison de leurs grands-parents décédés. Depuis longtemps, Catherine, la benjamine, se tient loin de ce village... Pourtant, chaque coin de rue ou visage croisé font surgir en elle des souvenirs précis et douloureux. Sa soeur aînée a fondé une famille, elle, non. Devenue libraire, c'est une femme solitaire. À l'adolescence déjà, elle passait ses heures dans les livres. Mais pour ce qu'elle a vécu ici, l'été de ses seize ans, l'été de sa lecture du Grand Meaulnes, «il n'y a pas eu de mots. Il n'y en a jamais eu, ni avant, ni après. C'est quelque chose qui ne ressemble à rien d'écrit.» Quinze années ont passé, et personne n'a jamais su quel secret la tenaillait depuis tout ce temps, le drame dont elle a peut-être été coupable. C'est une histoire d'innocence et de cruauté que nous raconte Anne Percin. Sensuelle et implacable à la fois, douce-amère comme tous les crève-coeurs de l'enfance.

    Tout en douceur, ce roman aborde les émois de l'adolescence qui peuvent vous marquer jusque dans votre vie d'adulte et les non-dits familiaux, la difficulté de se confier. L'on rentrera à mon avis dans ce texte en fonction de son expérience personnelle. Une personne ayant vécu une jeunesse classique et sans vague et faisant partie d'une famille où la discussion, la communication sont la règle, ne pourra aucunement s'identifier à la narratrice. Pour les autres, des sensations très contradictoires seront ressenties et des relents de passés ne pourront que ressurgir. Un drôle de voyage entre mélancolie et non-regret, d'une plume discrète comme la couverture, mais efficace.

  • L'aimer ou le fuir de Delphine de Malherbe

    culture,littérature,livre,citation,biographie,roman,amourEditions Plon - 127 pages

    Présentation de l'éditeur : L'amour reste le plus sûr moyen de guérir quelqu'un de ses démons ou, inversement, de le détruire. Quand l'immense écrivain Colette, si moderne et si classique à la fois, s'éprend du fils de son second mari, tout s'écroule. Elle a 47 ans et lui 17. Vivre cet amour ou le fuir ? Elle cherche la réponse dans son passé A 20 ans, elle avait épousé Willy, un séducteur compulsif qui signait de son nom les livres qu'elle écrivait. Pour pouvoir le quitter, elle devra gagner sa vie en prenant des risques : danser nue, porter le costume et montrer un sein, se muer en chroniqueuse judiciaire ou en critique de théâtre. Delphine de Malherbe fait entrer comme personne le lecteur dans le coeur et la tête de cette femme fascinante, à l'instant où sa vie bascule.

    Ah, Colette. Une femme réputée pour ses oeuvres et ses choix de vie pour le moins audacieux à son époque. Une femme de chez moi : Bourgogne-Yonne represent.

    Dans ce livre, Delphine de Malherbe nous fait passer une journée dans la tête et le coeur d'une Colette amoureuse - fut-elle autre ? - qui livre ses réflexions à l'oreille de son psy d'un jour. L'amour du moment est interdit : elle, a 47 ans, lui, 30 de moins et de surcroît est le fils de son mari. Que faire ? Ménager l'époux et la société au risque de manquer l'âme soeur ou tout fracasser sur son passage, comme d'habitude, pour peut-être une passade sans lendemain ?

    Si le scénario s'inspire fidèlement de la biographie de Sidonie-Gabrielle alias Colette, le style et le ton sont la libre interprétation de l'auteur. Mais sa vision personnelle semble être le fruit d'une vraie rencontre tant la gouaille, le talent, la pensée semblent justes et proches de l'héroïne. Le personnage est représenté tel que l'on peut se l'imaginer et c'est bien ce qui fait toute la profondeur de ce roman.

    Plus que de redécouvrir une existence fascinante, ce livre nous entraîne dans une réflexion sur les sentiments qui fera réagir les partisans de tout bord mais ne laissera certainement pas indifférent. Un très beau texte.

    L'auteur en parle.

    Extraits :

    Bertrand la veut absolument. Il fera tout ce qui est en son pouvoir pour parvenir à ses fins au mépris de leur santé mentale ou même de leurs vies à tous deux. Bertrand est un killer vierge qui a trouvé sa première victime. Il l'ignore, mais Machiavel fait figure d'ange à côté de lui, car il sait. Il sait qu'il a dix-sept ans. Il sait qu'à son âge on ne recule pas, si l'on est ambitieux. On ne fait pas son entrée dans l'existence par un échec retentissant. On préserve un instinct de loup sous une peau d'agnelet. Et si l'on décide de commettre une faute, on s'y applique avec panache.

    ...

    Alors, je suis devenue amie des maîtresses de Willy. Non, je ne suis ni malsaine, ni perverse, je souffrais, docteur, et votre émotion me touche, mais il y a des fois où, quitte à pardonner, il faut choisir à qui l'on pardonne. Des femmes peuvent être réunies par l'amour d'un même homme, on peut comprendre une femme qui a été séduite par les mêmes subterfuges et stratégèmes d'un homme redoutable, et la chérir. C'est l'homme qu'il faut juger. Je déteste les femmes qui préfèrent haïr leur rivale plutôt que de mépriser l'homme qui les trompe. On doit condamner l'homme qui se joue de l'alternance avec régularité, quels que soient son enfance, ses raisons, ses besoins, ses explications. On ne peut lui pardonner, si l'on se respecte soi-même un minimum, que beaucoup plus tard pour sa paix personnelle. C'est dans la difficulté de ce choix que réside la faculté d'être... une vraie femme.

    ...

    J'ignore aussi s'il est vrai que ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Ou si l'on encaisse le coup à terre telle une bête blessée, fragilisée, contrainte de se fuir plus froidement à chaque pas, d'éviter de s'émouvoir, d'aimer, tenue de prendre les armes et l'armure quoique les coques d'acier grincent, mais continuant vaille que vaille le chemin, parce qu'il faut bien y croire un peu, si peu, et mendier quelques miettes à la vie pour satisfaire son estomac. Je ne sais plus si l'on peut se réinventer. Autrefois j'y croyais. Pour plein de gens, c'est le challenge suprême de toute une existence de se réinventer. De s'imaginer s'être trouvé une identité débarrassée des déterminismes sociaux et familiaux qui nous ont mis au monde. De changer. Je ne cesse de répéter que toute ma vie je chercherai à éclore, éclore encore ou je mourrai. Mais à cette heure, je me demande si, de notre premier cri à notre dernier soupir, nous ne sommes pas toujours les mêmes, les mêmes personnes très exactement, mais beaucoup plus entièrement, précisément, profondément. On ajuste, on cisaille, on creuse. Oui, c'est cela. Je me demande si le destin humain n'est pas de changer mais d'affiner sa vraie nature et de l'imposer.

  • Le cas Sneijder de Jean-Paul Dubois

    le cas sneijder.jpgEditions de l'Olivier - 217 pages

    Présentation de l'éditeur : « Je devrais être mort depuis le mardi 4 janvier 2011. Et pourtant je suis là, chez moi, dans cette maison qui m’est de plus en plus étrangère, assis, seul devant la fenêtre, repensant à une infinité de détails, réfléchissant à toutes ces petites choses méticuleusement assemblées par le hasard et qui, ce jour-là, ont concouru à ma survie. » Victime d’un terrible – et rarissime – accident d’ascenseur dans une tour de Montréal, Paul Sneijder découvre, en sortant du coma, qu’il en est aussi l’unique rescapé. C’est le début d’une étrange retraite spirituelle qui va le conduire à remettre toute son existence en question. Sa femme, ses fils jumeaux, son travail, tout lui devient peu à peu indifférent. Jusqu’au jour où, à la recherche d’un emploi, il tombe sur la petite annonce qui va peut-être lui sauver la vie. Ce roman plein de mélancolie est aussi une comédie étincelante. L’auteur d’ Une vie française y affirme à nouveau avec éclat son goût pour l’humour noir.

    Très étrange d'achever la lecture de ce livre au moment où les nombreux accidents mettent un coup de projecteur sur la vétusté du parc d'ascenseurs français.

    L'auteur du Prix Femina 2004 Une vie française nous livre ici un texte unique en son genre. Avec une tonalité oscillant entre tragédie et dérision, Jean-Paul Dubois aborde de nombreux thèmes sans en négliger aucun : le trouble de stress post-traumatique, la mort, le couple, la famille, la trahison,...

    Sous des airs anodins, ce récit d'un quotidien tout à la fois classique et déjanté nous invite immanquablement à une réflexion au moins personnelle sur notre petite vie, au mieux philosophique sur l'existence et l'humain. D'un style choyé, l'écrivain multiplie sans en abuser les cocasseries et les absurdités pour nous faire oublier, autant que faire se peut, la cruauté de ses anecdotes qui, d'une façon ou d'une autre, nous revoit à celle qui jalonne notre quotidien à tous.

    Ca fait un peu froid dans le dos mais il serait dommage de s'en priver parce que peu de plumes auraient relevé le défi de baser leur récit sur la mécanique des ascenseurs et les crottes de chiens sans en faire un navet. Et au final, c'est bien plus qu'une gageure réussie, c'est un véritable phénomène littéraire.

    Extraits :

    "La partie rationnelle de notre cerveau savait que les accidents sont des accidents et qu'ils ne démontrent que le néant absurde de tout ce qui est, pourtant nous voulons plaquer des grilles de lecture sur ce qui nous entoure, nous entrecroisons des lignes vectorisées qui reviennent toujours à nous, au point de départ, en tout cas au point d'appui d'Archimède qui permet de hisser ce monde lourd, confus, encombré, jusqu'à une forme schématique qui nous pouvons traiter."

    John Updike

    ...

    Je pense à la mémoire, à son emprise accablante, à ces lests écrasants qu'elle dépose en nous avec une constance désarmante. Parfois lorsque je suis en haut, à ma table, ou dans mon lit, à attendre le sommeil, je la sens se glisser à mon côté, serpent à l'épiderme glacial, afin de m'infliger les films de ses archives, tout ce que je n'aurais pas dû voir, tout ce que je redoutais, (...).

    On ne devrait plus se rappeler d'où l'on vient ni où l'on va. J'aimerais appartenir à une espèce amnésique, conçue pour vivre au jour le jour, débarrassée de l'histoire, filant sa vie au gré des rythmes nycthéméraux. Sans aucun patrimoine. Ni passif. Ni génétique. Pas de lien, pas de cariotype. Une aube, un jour, et voilà tout. Chaque matin l'odeur du neuf. Et tout un monde à flairer. Je ne sais à quoi pourrait bien ressembler une pareille vie, mais elle ne pourrait être pire que celle que nous essayons de mener sous l'envahissant protectorat de la mémoire.

    ...

    On ne devrait pas avoir besoin de dormir. C'est trop de vie gâchée.

    ...

    La vie, ce sport individuel qui mériterait, pour peu que l'on considère l'absurdité de ses règles, d'avoir été inventé par un Anglais bipolaire, avait assez d'humour pour laisser à des chiens, dont je ramassais ce que l'on sait, le soin de m redonner une petite part de la confiance et de la douceur dont la plupart des miens m'avaient depuis longtemp privé.

    ...

    Les faillites aiment les week-ends. Et la vie est pleine de dimanches.

  • Homo erectus de Tonino Benacquista

    Editions Gallimard - 269 pageshomo erectus.jpg

    Présentation de l'éditeur : Imaginez une confrérie informelle qui réunit exclusivement des hommes, venus se raconter, en quelques mots ou en quelques heures, leurs histoires d’amour, sentimentales ou sexuelles. Des
    histoires qui, ainsi racontées, accèdent au rang de fictions. Des témoignages bruts, aussi, puisque l’histoire de chacun ne donne lieu à aucun débat, à aucune remarque : on raconte et on s’en va, tandis que les autres écoutent et se taisent. De la brève rencontre à l’attachement sentimental, ces récits viennent ponctuer trois histoires particulières qui illustrent chacune un aspect paradoxal des relations homme-femme. Il y a ainsi l’homme qui est devenu « invisible » aux yeux des femmes, enfermé dans une douloureuse solitude qui vire à la dépression, lorsqu’une inconnue fait intrusion chez lui et décide de s’y installer sans lui demander son avis. A tout prendre, cette compagnie forcée vaut-elle vraiment mieux que la solitude ? Autre récit, celui du mari trompé, dont l’infortune conjugale est le drame de sa vie. Pour se venger de l’infidèle, il décide de ne fréquenter que des prostituées, de manière tout à fait rationnelle et organisée, d’ailleurs, puisqu’il y consacre un budget mensuel bien établi. Va-t-il parvenir à s’accomplir à travers cette diversité de femmes ? Autre histoire complexe que celle de l’intellectuel quelque peu médiatique qui se passionne pour les « people », au point de tomber amoureux d’une top-model. Quelles extravagances spectaculaires vont-elles bien pouvoir sortir de ce choc culturel entre le paraître et l’intériorité ? Un roman aussi drôle que tendre, qui décortique avec brio les cas de figure les plus épineux, et les plus inédits de la relation amoureuse.

    Comme à son habitude quoique dans un style et un rythme tout autres, Tonino Benacquista nous entraîne dans une histoire extrêment originale d'une plume habile, magnifique, captivante. Contraitement au titre un poil racoleur, l'auteur aborde de belles et tristes amours du point de vue des hommes avec une infinie finesse, beaucoup de poésie, de philosophie, d'humanité. De quoi opérer un enrichissant retour sur ses propres affres amoureuses et observer, si besoin était, qu'aucune histoire ne se ressemble et que toutes sont à la fois identiques dans leur absence de vérité préétablie. Un texte vraiment profond qui prend aux tripes.

    Extraits :

    Après plusieurs semaines de soins palliatifs à l'hôpital de Villejuif, sa femme venait de mourir dans ses bras. Il raconta l'événement comme s'il s'agissait d'une adolescence inversée, à cette époque de la vie où tout est une "première fois" : la première cigarette, la première lettre d'amour, le premier baiser. Dans cette chambre aseptisée, sa femme et lui venaient de vivre une douce et belle série de dernières fois, le dernier rire à deux, le dernier verre d'alcool, le dernier baiser. Il lui avait lu in extenso le roman d'un auteur qu'elle appréciait : le tout dernier livre de sa longue vie d'ardente lectrice.

    ...

    Il était curieux de cette thérapie de groupe sans thérapeute, cet étonnant bureau des pleurs masculins, cette occulte et mâle congrégation à laquelle on pouvait accéder sans rite d'intronisation, sans cooptation, sans enquête préalable. Il s'était présenter, prêt à dégainer son sens critique ou à colporter de savoureux sarcasmes auprès de son entourage. En fait, il venait de partager un rare moment de tolérance, échappant à toute grille de lecture, aux dogmes les plus fumeux.

    ...

    Jadis, il avait développé toute une théorie sur l'adultère dans les classes populaires, bien plus délicat et complexe que dans les autres. Dans les milieux culturellement forts, comme le sien, on le cinsidérait comme une dimension inhérente au couple, une sorte de dérivatif inévitable, que le discours savait commenter et relativiser ; on y croisait des Emma Bovary, des Don Juan, et l'on comptait souvent sur la littérature pour légitimer un coup tiré en douce. Chez les grands bourgeois, on prenait l'adultère pour un mal nécessaire, à ranger dans le même tiroir que les maladies vénériennes : ça tombait tôt ou tard, mais ça se soignait. En revanche, pour ceux qui n'avaient recours ni au luxe ni au romanesque, la chose se compliquait de modalités pratiques, recherche d'un lieu pour abriter les ébats, jonglerie avec un emploi du temps souvent réglé au quart d'heure. Plus que d'adultère, il s'agissait de cocufiage, vécu dans la honte et la trahison. Le cinq à sept sombrait dans la tragédie grecque, et la liaison durable dans le crime de bigamie.

    ...

    Comment avait-il pu être si radical, si impitoyable avec une femme qu'il aimait tendrement jusqu'alors ? Une telle intransigeance paraissait démésurée, injuste. Quel noir sentiment était assez fort pour détruire le bonheur manifeste ? Philippe l'imaginait si bien, cette Pauline, reine d'un soir, perdant le contrôle de ses émotions. Comment ne pas comprendre que l'écart de cette nuit-là ne s'était pas produit par hasard mais au moment où, dans son tout nouveau foyer, elle allait fonder une famille. Et cette aventure-là se déroulerait si vite que, sans s'annoncer, l'âge mûr viendrait la relever de sa mission. Comment ne pas deviner que le symbole de cette incartade comptait bien plus que le frisson ? Comment ne pas admettre que cette folie d'une nuit était sans doute la dernière audace d'une jeune femme sur le point de tout donner, et avec bonheur, au quotidien des siens ? Comment refuser le pardon à une femme aimée quand on reconnaît le droit à l'erreur à ceux qui jamais ne devraient en commettre ? Quand on accorde des circonstances atténuantes à des meurtres de sang chaud ?

    ...

    - Il y a pourtant une ombre au tableau. Emilie et moi ne nous aimons pas à la même vitesse. Il ne s'agit pas d'une différence d'intensité mais de style. Je suis passionnée, Emilie est réfléchie. J'anticipe le moment à venir, elle goûte l'instant présent. Je l'appelle dix fois par jour, elle pense que les mots se vident à force d'être répétés. J'aime savoir tout ce qu'elle fait, Emilie ne me pose aucune question. Je veux connaître ses amis, elle m'encourage à faire la fête avec les miens. Toutes mes phrases sont pleines de jamais et de toujours, elle pense que l'absolu n'existe pas. Au fil des mois, je me suis demandé si tant de disparités ne révélaient pas quelque chose de plus profond. N'allaient-elles pas se cristalliser à la longue et s'insinuer entre nous au point de contredire ce qui nous avait réunis ? J'étais bien conscient de créer le problème rien qu'en le formulant mais, au lieu de me sentir rassuré par le confiance d'Emilie, qui prône le droit à la différence, qui a le don de relativiser ce qui doit l'être, je me suis mis à guetter les fausses notes, parfois à les provoquer afin d'en tirer des conclusions. Je lui ai reprochée de n'être pas aussi empressée que moi, de rester maîtresse en toutes circonstances, de ne jamais lâcher prise. Il m'est arrivé d'être impatient, irritable, injuste, et de plus en plus fréquemment. Jusqu'à ce qu'Emilie, un matin où j'avais passé les bornes, cesse de croire en notre avenir commun. Vous me direz, je l'avais bien cherché...

    ...

    Ce qu'on dit appartient aux autres. Ce qu'on tait est un bien éternel.

    ...

    - Seuls ceux qui s'aiment vraiment peuvent décréter quand ils le souhaitent la non-existence du monde extérieur, ajouta-t-il.