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amour - Page 2

  • Un été de trop d'Isabelle Aeschlimann

    Éditions Plaisir de lire - 375 pagesUnEteDeTrop.png

    Présentation de l'éditeur : Markus, quarante ans, marié, trois enfants, heureux en ménage, laisse momentanément sa famille derrière lui pour réaliser un projet professionnel à Berlin. Emilie, vingt-cinq ans, quitte son compagnon après une relation de quatre ans et, en pleine remise en questions, part effectuer un stage dans la capitale allemande. Entre les réminiscences d'un passé commun qu'ils croyaient définitivement enterré, et la tentation piquante de la découverte, ils se laissent tous deux emporter dans l'univers trépidant de la grande ville. Mais la liberté à un prix, et bientôt viendra le moment de faire un choix... L'énergie de Berlin, ville dynamique où tout paraît possible, rythme ce récit mêlant séductions, passions et cas de conscience. Un premier roman réussi qui remet au goût du jour les jeux de l’amour et du hasard, qui ne laissera personne indifférent.

    Ma note :

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     Broché : 17,50 euros / 23 CHF

    Prix de lancement jusqu'au 31/12/2012 : 15 euros / 17,50 CHF

    Un immense merci à l'auteur pour m'avoir généreusement proposé de découvrir son roman, pour son adorable dédicace et aux Éditions Plaisir de lire pour avoir mis le livre à ma disposition.

    Tous les livres. Je les aime tous. Mais j'ai une inclination particulière pour les premiers écrits. Ils ont certes les imperfections et maladresses des débutants mais ils ont surtout la puissance de la fraîcheur, de l'authenticité, du naturel, de la spontanéité de la première fois. Une fragilité émouvante qui, quand le style et la fertilité de l'imagination sont au rendez-vous, est une merveilleuse promesse d'avenir. Et qu'il est plaisant d'observer l'évolution, de regarder cette fragilité se transformer en assurance et la plume s'affirmer au fil des parutions !

    Cette affection singulière m'a conduite à être particulièrement enthousiasmée quand Isabelle Aeschlimann m'a proposé de me faire parvenir son premier roman. En incorrigible curieuse qui se respecte, j'ai trompé l'attente en fouinant çà et là sur le web afin d'un savoir davantage, notamment sur le blog de cette jeune auteur suisse-romande.

    J'ai découvert au fil de mes investigations une magnifique couverture qui, contrairement à ce que j'ai initialement pensé, n'est pas une illustration mais une photographie, prise à Berlin - le coeur de l'action d'Un été de trop -, puis retravaillée par la graphiste Lucie Rayser. C'est peut-être un détail pour vous, mais pour moi, une jolie jaquette veut dire beaucoup.

    J'ai également pu parcourir la revue de presse disponible sur le site de l'éditeur. J'y ai trouvé une interview de l'écrivain que j'ai particulièrement apprécié. Elle raconte avoir mis douze ans pour écrire ce roman, commencé du haut de sa vingtaine. L'auteur précise qu'il était nécessaire qu'elle "comprenne la vie, les hommes. A 21 ans, on idéalise complètement l'amour. J'avais besoin de nuances, de temps pour réaliser que les gens ne sont pas "noirs ou blancs", que c'est plus subtil". Un recul plutôt prometteur quant à la maturité de l'écriture.

    Et puis j'ai suis tombée sur le trailer du livre... Si j'ai a priori trouvé le principe de réaliser un petit film promotionnel original, j'ai rapidement déchanté. J'irais même jusqu'à dire que cette vidéo est plutôt une contre-publicité. Pour dire les choses comme je les ai ressenties à la fin du visionnage, j'ai clairement pensé que si un service de presse n'était pas mis à ma disposition, je n'aurais certainement pas acheté le livre. La mise en scène, les dialogues, le jeu des acteurs (je m'en excuse auprès de toutes les personnes ayant travaillé sur ce projet)... rien ne fonctionne et l'ensemble donne la sensation que l'on va être plongé dans un mauvais scénar de catégorie B. De quoi freiner les élans et refroidir les ambitions de découverte d'une nouvelle plume... Mais.

    Je ne saurais que conseiller aux potentiels lecteurs de ne pas regarder ce clip. Parce que n'étant pas du genre à m'arrêter à la première déconvenue, j'ai malgré tout lu le livre. Que dis-je, je ne l'ai pas simplement lu, je l'ai dévoré ! Impossible de le lâcher une fois commencé, j'y ai passé la nuit.

    Alors certes, pour en revenir aux propos initiaux, il y a quelques gaucheries. Le récit parfois se disperse, certaines pistes au fort potentiel ne sont pas ou trop peu exploitées et certains parti-pris, passablement manichéens, ont de cette naïveté propre au novice. Et pourtant.

    Oui, malgré toutes ces petites imperfections, l'histoire happe littéralement. L'apprentissage de la vie souhaité par Isabelle Aeschlimann avant de livrer un travail satisfaisant s'est révélé payant puisqu'elle nous offre une analyse fine des femmes et des hommes tels qu'ils sont amicalement, professionnellement et surtout, sentimentalement. Premières amours, mariage, liaison d'une nuit ou pour la vie, tromperie, manipulation, jalousie, désamour... Tous les jeux de séduction sont passés au crible avec un sens de l'observation pour le moins aiguisé. Les rebondissements sont nombreux, palpitants et bien que certaines bifurcations soient de temps à autres convenues, Un été de trop tient en haleine et surprend. La galerie de personnages n'est pas en reste puisqu'elle est pléthorique, aussi délicatement que cruellement réaliste. L'on s'attache ainsi à certains caractères et l'on adore en détester d'autres. C'est au final un tourbillon d'émotions sonnant profondément juste.

    Bref, le pari du premier roman est amplement réussi et laisse présager d'un avenir littéraire à surveiller de près.

    Ils en parlent aussi : Daniel Fattore, L'ivre de lire, Meelly, Marie-Hélène.

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    Roman de l'au-delà de Matthias Politycki

    Extraits :

    Il vint s'agenouiller devant elle et enfouit son visage contre son ventre. Elle avait prévu que ce serait difficile. Qu'il ne l'accepterait pas. Il préférait qu'elle reste avec lui par pitié, plutôt qu'elle ne le quitte. Comment pouvait-on tomber aussi bas par amour ?

    ...

    Avec lui, elle n'avait jamais ressenti la plénitude de quelqu'un qui est arrivé à bon port, qui a trouvé son petit coin de paradis. Elle n'avait cessé de se demander si c'était bien lui, si leur relation ne pouvait pas être plus intense, si elle l'aimait vraiment, si, si et si. Des questions sans réponses, qui la laissaient frustrée et déboussolée.

    Il lui semblait que si elle trouvait le bon partenaire, elle ne se poserait plus toutes ces questions. Elle serait heureuse, tout simplement.

    ...

    Puis un jour, il avait fait une allusion à leur avenir et elle avait réalisé qu'elle ne l'imaginait pas avec lui. Elle voulait quelqu'un pour qui elle cultiverait une réelle fougue qui soit réciproque. Elle savait que c'était possible, elle savait que les sentiments pouvaient être intenses, obnubilants, vivifiants. En allemant, la "passion" se traduit par "Leidenschaft" et le verbe "leiden" signifie littéralement "souffrir". Je préfère aimer intensément et souffrir plutôt que de végéter en sécurité dans un couple dans lequel les émotions ne décollent pas du sol.

    ...

    Heureuse et épanouie, elle s'évertuait à pimenter sa relation en cherchant continuellement de nouvelles idées ou de nouveaux scénarios amoureux. A son sens, aimer était un art qui ne se prenait pas à la légère et méritait qu'on y investisse une grande part de son énergie.

    ...

    Le destin n'est pas une question de chance. C'est une question de choix : il n'est pas quelque chose qu'on doit attendre, mais qu'on doit accomplir.

    William Bryan

    ...

    Il fallait qu'il lui parle. Il n'avait rien à perdre. Oui, il fallait qu'il la retrouve et qu'il s'en prenne plein la figure. Il constaterait que ses souvenirs n'étaient qu'illusions et fantasmes, et il serait libéré de son passé qui s'obstinait à reprendre une place dans le présent.

    ...

    A l'époque de l'adolescence, on possède une sensibilité si exacerbée qu'on oscille sans cesse dans les émotions extrêmes. C'était épouvantablement éprouvant ! D'autant plus que le premier amour occupe une place spéciale dans la mémoire d'une vie, puisque c'est la découverte de quelque chose d'énorme, d'inconcevable auparavant.

    (...) Comme notre mémoire magnifie sélective magnifie ces anciens sentiments, on pense qu'on ne vivra jamais plus une histoire aussi forte. Elle devient exceptionnelle, inégalable.

    ...

    Elle s'en voulait d'avoir craqué, de l'avoir supplié. Elle avait inspiré de la pitié. Il n'y avait rien de plus efficace comme tue-l'amour. Elle ne se reconnaissait plus et se détestait.

    ...

    Elle ne savait pas quoi faire d'elle. Elle ne parvenait ni à se plonger dans un livre, ni dans un film et encore moins à être productive avec un pinceau. Elle ne pouvait qu'attendre que les minutes s'égrènent, traînantes et taquines.

    Elle se sentait nerveuse, coupable et heureuse.

  • Beauvoir in love d'Irène Frain

    A paraître le 18 octobre 2012culture,citation,littérature,livre,roman,biographie,philosophie,amour,féminisme

    Editions Michel Lafon - 407 pages

    Présentation de l'éditeur : On connaît la légende Beauvoir, intellectuelle majeure du XXe siècle, figure de proue du féminisme et compagne de Jean-Paul Sartre. Mais que sait-on de l'amoureuse déchirée qui se cachait derrière l'icône ? 1947. Simone de Beauvoir débarque aux États-Unis pour donner une série de conférences sur l'existentialisme. En vérité, Sartre fait tout pour la tenir à l'écart de son idylle avec la mystérieuse Dolorès Vanetti. Là, à près de 40 ans, Beauvoir va faire la rencontre d'un écrivain américain hors normes : le séduisant Nelson Algren. Dès leur premier échange, c'est le choc. En moins de vingt-quatre heures, dans les bas-fonds de Chicago, entre bars sordides, planques de junkies et un deux-pièces sommaire, Simone revit. Avec Algren, elle va découvrir ce qu'il y a de plus bouleversant dans l'amour au masculin : ses élans de romantisme, ses fureurs et ses émois enfantins... Constamment attisée par leurs séparations et d'éphémères retrouvailles, la tension amoureuse se fait parfois insoutenable. Mais elle réveille aussi l'énergie créatrice des deux amants. C'est à ce moment-là qu'ils écrivent leurs chefs-d'oeuvre : Nelson, le roman qui lui vaudra la gloire, L'Homme au bras d'or, et Simone Le Deuxième Sexe, texte fondateur de la libération des femmes. Ils auront, en tout et pour tout, été réunis pendant moins d'un an mais le souvenir de leur histoire les hantera jusqu'à la mort. À travers ce livre, Irène Frain fait renaître toute la magie et l'illusion des amours impossibles. Celles qu'on n'oublie jamais.

    Au sortir de cette biographie romancée que j'ai dévorée, je suis aussi subjuguée qu'agacée.

    Subjuguée tout d'abord parce que j'ai un sérieux faible - faut-il m'en excuser ? - pour les histoires d'amour. Si tant est qu'elles ne soient pas trop affectées, papelardes, mielleuses, je les trouve exquises et ce d'autant plus quand les amants évoqués ont existé. Quand, de surcroît comme c'est le cas dans Beauvoir in love, il s'agit de personnalités supérieurement intelligentes qui semblaient manier mieux que quiconque les mots d'amour, c'est l'apothéose. Les mots seulement car pour le reste, bien qu'érudits, Simone de Beauvoir et Nelson Algren étaient aussi désemparés et absurdes que tout un chacun face à la puissance dévastatrice des sentiments.

    C'est là que j'en viens à l'agacement. Mais pourquoi Simone de Beauvoir s'est-elle laissée manipuler sa vie durant par ce sale bonhomme qu'était Sartre, au point de sacrifier sa passion pour un homme qui l'aimait réllement, profondément, furieusement, respectueusement ? Comment une si grande figure du féminisme et de l'existentialisme a-t-elle pu prôner de telles idées tout en étant à ce point l'esclave d'un tel goujat pervers et égocentrique ? J'ai beau savoir, d'expérience, qu'il ne faut pas juger des actes amoureux qui s'imposent à la raison des amants, je ne peux m'empêcher de ressentir viscéralement cet immense gâchis.

    En cela, Beauvoir in love est une vraie réussite puisque sa lecture provoque des sentiments violents et déchirants à la mesure de ceux, bien plus intenses fatalement, du célèbre Castor et du lauréat du National Book Award de 1950 (L'homme au bras d'or, éditions Folio). Iréne Frain entremêle avec brio exactitudes historiques et échappées romanesques visant à combler les espaces vides laissés par les mensonges, les silences et le caractère lacunaire ou inaccessible de certaines archives. Comme elle le dit elle-même dans son avant-propos, elle est "convaincue que l'Histoire peut laisser place à l'imagination. Et que l'imagination elle-même peut être rigoureuse."

    Effectivement, Beauvoir in love sonne juste et résonne longtemps tant on retrouve un peu de ses amours mortes dans la passion de ces deux êtres qui, avant d'être des personnalités, étaient une femme et un homme, deux coeurs unis et déchirés. Irène Frain signe ici incontestablement un grand roman qui n'est pas sans rappeler le Goncourt 2007, excusez du peu, Alabama Song de Gilles Leroy.

    Extraits :

    Rien ne t'arrive sans que tu l'aies laissé se produire.

    Nelson Algren

    ...

    Ma vie, je l'ai vécue comme je voulais la vivre... Le monde réel est un vrai foutoir.

    Simone de Beauvoir

    ...

    Des machines à écrire, il aime tout, le clavier, le ruban, l'odeur d'encre, le levier de retour du chariot, la petite sonnerie qu'il émet à chaque passage à la ligne.

    ...

    Entre les lignes se lit aussi le choc qui fit de lui un autre homme à son retour de guerre. Sitôt débarqué en Amérique, il n'a pas seulement constaté que presque partout, les néons inhumains du Roi-Dollar avaient remplacé les becs de gaz. Dans les livres qu'il a achetés, il a vu qu'à part Hemingway, les romanciers de son pays s'étaient presque tous mis à raconter des histoires pour nantis. Ca l'a écoeuré. Mais très vite, il a pensé : les livres, c'est comme l'éclairage ; les hommes ont changé les lampes mais la Lune est toujours là, au-dessus de nos têtes, à nous observer de son oeil qui ne se fait jamais avoir. Et il s'est mis à écrire comme la Lune aurait fait si elle avait été romancière : il est allé chercher ses personnages là où personne ne va jamais. Histoire de mettre un peu d'humanité, comme il disait cet après-midi, dans les déserts de néon où les gens vont bientôt crever la gueule ouverte si la sincérité des écrivains ne s'en mêle pas.

    Car il y a beaucoup d'espoir, dans ce qu'il écrit. Ce type croit à la toute-puissance des mots. Et il a l'air de penser que, chez tout homme, même la plus noire crapule, demeure un lac d'innocence absolument intact. Selon lui, il peut ressurgir à tout moment au grand jour. Il suffit que le type, ou la fille, reçoive un peu d'amour. Et l'amour - ça éclate à chaque page de son livre -, c'est regarder l'autre.

    Il donne parfois envie de pleurer, son bouquin. Il n'y a que la vérité pour vous mouiller les yeux de cette façon-là. Et si cet homme aimait de la même façon qu'il écrit ?

    ...

    Elle tombe de sommeil, referme le livre. Et cependant, l'instant d'apèrs, le rouvre. Et se replonge dans sa lecture.

    ...

    On y voit deux amants qui, au lendemain de leur première nuit, s'amusent à parodier une cérémonie de mariage. L'homme, par dérision, glisse au doigt de sa maîtresse une bague de pacotille. La femme, comme lui, semble familière des aventures d'un soir ; d'un seul coup, pourtant, tout dérape : elle se penche sur l'anneau et l'embrasse comme s'il était sacré.

    Son geste impressionne l'homme. Et l'émeut. Moitié pour fêter ça, sans doute, moitié pour renouer avec la joyeuse désinvolture des moments précédents, il ouvre une bouteille de chianti. Les deux amants se mettent à boire. Cette fois, ils s'amusent à échanger des serments. Mais au bout d'une heure, ils s'aperçoivent qu'ils pensent tout ce qu'ils disent. Une fois encore, la gravité les a rattrapés.

    Selon ce texte, pour cette cérémonie improvisée, les deux amants se trouvèrent aussi un prêtre : le ciel.

    ...

    Il en va ainsi des histoires d'amour : même lorsqu'elles sont finies, des riens - bouts de scène, mots en miettes, gestes saisis au vol - demeurent figés dans la mémoire des amants et ne meurent qu'avec eux.

    ...

    "Petite, comment as-tu pu avoir envie de moi si vite, si grossièrement et si intensément, la toute première nuit, comme jamais aucune femme n'a eu envie d'un homme auparavant ?"

    ...

    Pour la première fois de son existence, la vie lui paraît plus forte que les mots.

    ...

    "Je veux tout de la vie, être une femme et aussi un homme, avoir beaucoup d'amis, et aussi la solitude, travailler énormément, écrire de bons livres, et aussi voyager, m'amuser, être égoïste et aussi généreuse..."

    ...

    Devant elle, par moments, je redeviens le gosse timide que j'étais à quinze ans, je perds tout mon bagout. Alors que je sais parfaitement que le monde n'est jamais qu'un bordel aux rideaux tirés, je l'ai même écrit dans un livre.

    ...

    "Je lui ai envoyé le roman où je raconte ma jeunesse. J'espère qu'elle comprendra ce que j'ai dit à la première page sur la Maudite Sensation, cette impression qui me prend si souvent, d'être floué, refait, depuis que je suis né.

    ...

    Mais dès qu'ils ont poussé la porte du deux-pièces, ils ont bien dû voir la réalité en face : quelque chose d'évanescent flottait dans l'air. Quelque chose qui s'en allait, qui serait bientôt perdu.

    Et ce quelque chose en suspens, à la veille de s'enfuir, ils ont tout de suite vu ce que c'était : la magie. Le sortilège étrange qui avait fait qu'ici, pendant quelques jours, chaque instant avait été d'or ; et le moindre geste, le moindre mot, un diamant tombé des étoiles.

    Ils n'en ont pas parlé, ni lui, ni elle : ils se sont dit que s'ils en parlaient, ce serait encore pire. Mais ce soir-là, se souvint Simone, Nelson lui fit l'amour à la va-vite, et mal. C'était la première fois.

    ...

    Fichu pour les gestes mais pour les mots, encore un peu de marge. Cette fois ils s'y prennent bien, le quart d'heure suivant ressuscite la magie.

    Sauf que ça se passe au téléphone. Et le téléphone, en même temps que ça fait un bien fou, ça fait aussi très mal. Ils finissent par raccrocher.

    ...

    A la fin des nuits les plus enivrantes se lève toujours un matin où les amants se retrouvent englués dans la boue de notre bonne vieille Terre, contraints de passer chaque jour toutes sortes de compromis, arrangements et cotes mal taillées avec ceux qui la peuplent - "les autres", comme les appelait Sartre, qui proclamait que c'était l'enfer.

    ...

    Donc la raison qui n'a plus de prise, subitement, le corps qui n'en fait qu'à sa guise et s'emmêle à l'autre corps, s'y ligote, s'y scelle. L'amour est impossible, oui. Mais surtout impossible à finir.

    ...

    Dans toutes les larmes s'attardent un espoir...

    Simone de Beauvoir

  • Le coeur d'une autre de Tatiana de Rosnay

    le coeur d'une autre.jpgEditions Héloïse d'Ormesson / Livre de poche - 281 pages

    Présentation de l'éditeur : Bruce, un quadragénaire divorcé, un peu ours, un rien misogyne, est sauvé in extremis par une greffe cardiaque. Après l’opération, sa personnalité, son comportement, ses goûts changent de façon surprenante. Il ignore encore que son nouveau coeur est celui d’une femme. Mais quand ce coeur s’emballe avec frénésie devant les tableaux d’un maître de la Renaissance italienne, Bruce veut comprendre. Qui était son donneur ? Quelle avait été sa vie ? Des palais austères de Toscane aux sommets laiteux des Grisons, Bruce mène l’enquête. Lorsqu’il découvrira la vérité, il ne sera plus jamais le même…

    Enfin ! J'ai enfin lu un Tatiana de Rosnay. Des incitations répétées de mon amie-collègue libraire aux critiques dithyrambiques glanées çà et là, je ne pouvais plus reculer. Il me fallait combler ces lacunes en me lançant une fois pour toutes à l'assaut de cette franglaise comptant parmi les auteurs les plus lus en Europe, cette Reine du tweet que je suis assidûment.

    Si, comme moi à la lecture de la jaquette, vous pensez a priori vous embarquer pour une bluette harlequinesque, détrompez-vous. Nul sentimentalisme mièvre à l'horizon. Le Coeur d'une autre, certes, relate de belles amours. Mais il est tellement plus.

    Il est également un hommage vibrant à l'Italie et ses peintres, par le spectre du maître vénitien de la Renaissance Paolo Uccello auquel on ne peut que s'intéresser au sortir de la lecture. Il est cependant avant tout une occasion magnifique de s'intéresser au don d'organes.

    Fille de cardiologue, le sujet m'a d'emblée attirée. L'idée de l'influence du greffon sur la personnalité du receveur est aussi énigmatique que captivante. Mais si les mystères de la mémoire cellulaire ont longtemps été méconnus, l'étude de l'épigénétique a remis en question les nombreuses convictions semblables à celle du Dr Berger-Le Goff du roman, qui botte en touche vers le suivi psychiatrique quand il n'a pas de réponse (malheureux réflexe de médecins suffisants qui ont oublié qu'ils ne savent pas tout que j'ai pu éprouver à l'occasion de ma dernière hospitalisation).

    Mais rassurez-vous, Le coeur d'une autre n'a rien d'un essai médical sur la greffe. Telle une conteuse flamboyante, Tatiana de Rosnay nous embarque dans une poignante histoire servie par son style fluide et accessible toutefois réhaussé de nombreuses références culturelles, ses rebondissements incessants, ses chapitres courts qui donnent un rythme trépidant comme un coeur qui s'emballe et ses personnages très travaillés infiniment attachants. Finalement, le seul reproche que l'on puisse faire à ce livre rempli d'émotions est qu'il est vraiment trop court.

    Malgré le choix d'un sujet grave, Tatiana de Rosnay insuffle à son récit beaucoup de poésie et d'humour, notamment dans le portrait avant opération un brin misogyne de son héros, qui gagnera en subtilité en ayant le coeur d'une femme. De bien des façons, l'auteur rappelle que la femme reste envers et contre tous l'avenir de l'homme.

    En dépit du caractère assez prévisible de la narration - qui réserve toutefois de jolies surprises -, j'ai été définitivement séduite par le cheminement du roman qui, avec beaucoup de simplicité et d'intelligence, amène le lecteur à s'interroger sur l'existence et ce qu'il voudra laisser quand il ne sera plus. Il soulève aussi la question de l'anonymat des dons d'organes qui, à l'instar de celui des parents des enfants abandonnés, peut se révéler un supplice dans la quête d'identité.

    Le petit plus de ce livre réside dans sa préface. L'écrivain livre ses émotions liées à la relecture de son texte après plusieures années, qui lui permet de retrouver des amis qu'elle a créés, puis longtemps perdus de vus. Très touchante également l'intervention de son illustre père Joël de Rosnay, éminent scientifique qui a partagé son savoir avec sa fille pour l'aider à construire son roman.

    Demandez votre carte de donneur.

    Pour ceux qui voudrait approfondir le sujet des changements de personnalités liés à la greffe, vous pouvez par exemple lire le témoignage de l'actrice Charlotte Valandrey, De coeur inconnu aux éditions Le Cherche Midi.

    Extrait :

    J'étais de ces hommes qui, une fois la femelle conquise, n'aspiraient qu'à une envie : fuir. Seule la chasse m'excitait, ce moment précis où une femme capitule, où l'on sait qu'il suffit de quelques gestes pour la posséder.

  • Doux remèdes pour coeurs brisés de Cathy Kelly

    Editions Presses de la Cité / Pocket - 600 pagesdoux remèdes pour coeurs brisés.jpg

    Présentation de l'éditeur : Partie de la petite vile de Tamarin, en Irlande, Izzie a gagné New Yord où elle a monté sa propre agence de mannequins. Une vraie success story ! Ou presque : côté coeur, Izzie a eu la mauvaise idée de tomber amoureuse d'un homme marié... A Tamarin, sa tante Anneliese, elle, découvre qu'elle joue, à son insu, le rôle de la femme trompée. Réunie au cheve de Lily, la grand-mère d'Izzie gravement malade, les deux femmes puiseront dans sa sagesse le remède à leur coeur brisé.

    S'il est des lecteurs qui éprouvent parfois le besoin de lever le pied, toute lecture cessante, je dois confesser, pour ma part, que je reprends mon souffle au travers de ce que l'on appelle des lectures légères.

    Parce que j'avais particulièrement apprécié Les secrets de Summer Street pour leur frivolité subtile échappant à l'inconsistance trop souvent reprochée du genre, ni une, ni deux, j'ai opté pour la même auteur à l'occasion de ma nouvelle lecture-déconnexion.

    Pour l'évasion par la légèreté, aucun souci, on y est complètement. En revanche, il faut bien souligner que comparativement à ma précédente expérience d'avec l'auteur, le contenu ici est sensiblement plus falot. Je nuancerai donc en disant que Les secrets de Summer Street sont à la chick'litt' ce que Doux remèdes pour coeurs brisés est à la littérature de gare. Loin de moi l'idée de m'associer aux gaussements fats de lecteurs intellectualisants. Cette distinction nullement méprisante pour ces soit-disant sous-genres littéraires n'a pour seul but que de nuancer la teneur du contenu, histoire de se plonger dans la lecture en toute connaissance de cause.

    Je suis toujours un peu agacée du mépris affiché par certains liseurs pour telle ou telle sorte de littérature, jugées minables - ou inavouables car ne sous-estimons pas les fourbes qui aiment uniquement sous le manteau, incapables d'assumer. Un peu comme ces parents qui désespèrent de la lecture exclusive de bd/mangas par leur progéniture. Mais bouquiner des présupposées lectures indignes, n'est-ce pas lire avant tout ?

    Ici donc, Cathy Kelly offre un récit rafraîchissant, certes un peu fade et très convenu, mais j'ai parfaitement décroché et retrouvé mon souffle après des lectures nécessitant plus d'attention. Mission accomplie.

    Extrait :

    Simplement, certains jours, son esprit n'était plus qu'un nuage de peur, d'angoisse et de ténèbres. Elle ne savait pas pourquoi cela lui arrivait. C'était là, voilà tout.

  • Un été sans les hommes de Siri Hustvedt

    un été sans les hommes.jpgEditions Actes Sud / Leméac - 216 pages

    Présentation de l'éditeur : Incapable de supporter plus longtemps la liaison que son mari, Boris, neuroscientifique de renom, entretient avec une femme plus jeune qu’elle, Mia, poétesse de son état, décide de quitter New York pour se réfugier auprès de sa mère qui a, depuis la mort de son mari, pris ses quartiers dans une maison de retraite du Minnesota. En même temps que la jubilatoire résilience dont fait preuve le petit groupe de pétillantes veuves octogénaires qui entoure sa mère, Mia va découvrir la confusion des sentiments et les rivalités à l’oeuvre chez les sept adolescentes qu’elle a accepté d’initier à la poésie le temps d’un été, tout en nouant une amitié sincère avec Lola, jeune mère délaissée par un mari colérique et instable… Parcours en forme de “lecture de soi” d’une femme à un tournant de son existence et confrontée aux âges successifs de la vie à travers quelques personnages féminins inoubliables, ce roman aussi solaire que plaisamment subversif dresse le portrait attachant d’une humanité fragile mais se réinventant sans cesse.

    Dans ce superbe roman qui fait la part belle aux femmes, Madame Paul Auster évoque avec beaucoup d'humour et de profondeur la reconstruction d'après la déception amoureuse.

    D'aucuns diront peut-être que ce livre est sensiblement féministe dans l'acception péjorative du terme puisque les hommes y brillent par leur absence ou leurs faiblesses ou d'autres que l'intellectualisme confine à l'affectation. J'y vois pour la forme un style raffiné émaillé de références et pour le fond un hymne à la poésie et à la littérature comme refuge aux épanchements de l'âme et une célébration de la solidarité féminine intergénérationnelle.

    Car Siri Hustvedt entoure son héroïne meurtrie d'une kyrielle de femmes qui seront son salut : des octogénaires aussi délirantes que déclinantes, des jeunes filles bien moins mesquines que rafraîchissantes, ou encore une mère, éternel point d'ancrage dans la houle existentielle. L'auteur aborde la femme sous tous ses angles : la fille, l'épouse, l'amante, la mère, la femme libérée, indépendante ou au foyer et puis la dame âgée. Chacune se reconnaîtra à la lecture de ce texte touchant qui rappelle si besoin était que nous avons toutes à apprendre les unes des autres, quels que soient nos âges.

    J'ai été profondément émue par ce roman intime d'une justesse délicate. Recommandé pour toutes les femmes évidemment mais également pour tous les hommes qui s'intéressent aux émotions féminines.

    Extraits :

    La banalité de l'histoire - le fait qu'elle soit répétée ad nauseam par des hommes qui, s'apercevant tout à coup ou petit à petit que ce qui EST pourrait NE PAS ÊTRE, font dès lors en sorte de se libérer des femmes vieillissantes qui ont, pendant des années, pris soin d'eux et de leurs enfants - n'amortit pas le chagrin, la jalousie et l'humiliation qui s'emparent des abandonnées. Femmes bafouées. Je geignis, je criai, je frappai le mur de mes poings. Je lui fis peur. Il lui fallait la paix, la liberté de s'en aller de son côté en compagnie de la neurologue de ses rêves, cette scientifique bien élevée, une femme avec laquelle il n'avait en commun ni passé, ni douleurs pesantes, ni chagrin, ni aucun conflit. Et pourtant il disait pause, pas fin, laissant ainsi le récit ouvert, au cas où il changerait d'avis. Une cruelle fêlure d'espoir.

    ...

    La folie est un état de profonde absorption en soi-même. Il faut un effort extrême rien que pour savoir où on en est, et le tournant vers la guérison se produit dès l'instant où une parcelle du monde est autorisée à entrer, quand une personne ou un objet franchit la barrière.

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    Mais c'était en ma mère elle-même que je me sentais à la maison. Il n'y a pas de vie sans un sol, sans un sentiment de l'espace qui n'est pas seulement extérieur mais intérieur aussi - les lieux mentaux. Pour moi, la folie avait constitué une suspension.

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    Cela m'avait ramenée à une version jeune et désespérément sérieuse de moi-même, une gamine qui ne possédait ni la distance de l'ironie ni le don de dissimuler ses émotions. Tu ES trop sensible.

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    Le fait que j'eusse passé la moitié de ma vie avec cet homme ne signifiait pas qu'il n'eût jamais existé une période avant Boris (dorénavant désignée comme suit : av. B.). Il y avait eu, aussi, des expériences sexuelles en cette lointaine période de voluptueuse, cochonne, douce et triste. Je décidai de cataloguer mes aventures et mésaventures charnelles dans un cahier vierge, d'en profaner les pages avec mon histoire pornographique personnelle et de m'efforcer d'y gommer toute trace de mari. Les Autres, espérais-je, détourneraient mes pensées de l'Unique.

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    Je suis - pourtant ce que je suis nul ne le sait ni n'en a cure,

    Mes amis m'ont abandonnée comme l'on perd un souvenir,

    Je vais me repaissant moi-même de mes peines -

    Elles surgissent pour s'évanouir - armée en marche vers l'oubli,

    Ombres parmi les convulsives les muettes transes d'amour -

    Et pourtant je suis et je vis - ainsi que vapeurs ballottées

    Dans le néant du mépris et du bruit...

    I am, poème de John Clare

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    Un peu d'ironie, mon enfant, un peu de distance, un peu d'humour, un peu d'indifférence. L'indifférence était le remède, mais je n'en trouvais pas en moi. Le remède, en réalité, fut l'évasion. Aussi simple.

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    "J'étais complètement timbrée, à l'époque. Ca m'a fait du bien."

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    Que savons-nous des gens, en réalité ? pensai-je. Que diable savons-nous de qui que ce soit ?

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    "Je n'ai jamais cru non plus qu'il convenait de transformer les gens en parangons de vertu après leur mort."

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    Malgré ma jambe, il me faut rester joyeuse et pleine d'espoir. Que puis-je faire d'autre ? Si ça éclate, droit au cerveau ou au coeur, morte en une seconde.

    ...

    "Vieillir, ça va. Le seul problème, c'est que le corps se déglingue."

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    Le rejet s'accumule ; se loge dans le ventre, telle une bile noire qui, recrachée, devient un laïus, les vaines fulminations d'une poétesse rousse isolée face aux ignares et aux initiés et aux faiseurs de culture qui n'ont pas su la reconnaître, et le pauvre Boris a vécu avec ses/mes ululations braillardes, Boris, un homme à qui l'éclat de voix, l'exclamation passionnée raclaient l'âme comme du papier de verre.

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    Dommage que je ne sois pas un personnage de livre ou de pièce de théâtre, non que les choses se passent tellement bien pour la plupart d'entre eux, mais alors je pourrais être récrite ailleurs. Je vais, moi, me récrire ailleurs, pensai-je, réinventer l'histoire sous un éclairage nouveau : je suis mieux sans lui.

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    Le temps nous embrouille, ne trouvez-vous pas ? Les physiciens savent jouer avec mais, en ce qui nous concerne, il faut nous accommoder d'un présent fugace qui devient un passé incertain et, si confus que puisse être ce passé dans nos têtes, nous avançons toujours inexorablement vers une fin. En esprit, cependant, tant que nous sommes vivants et que nos cerveaux peuvent encore établir des connexions, il nous est possible de sauter de l'enfance à l'âge adulte, puis en sens inverse, et de dérober, dans l'époque de notre choix, un petit morceau savoureux ici, un autre plus amer, là. Rien ne peut jamais redevenir comme avant, mais uniquement comme une incarnation ultérieure. Ce qui était autrefois l'avenir est maintenant le passé, mais le passé revient au présent à l'état de souvenance, il est ici et maintenant dans le temps de l'écriture.