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Première oeuvre - Page 6

  • Rescapé de Sam Pivnik

    culture,citation,littérature,livre,biographie,document,témoignage,guerre,shoah,angleterreÀ paraître le 10 janvier 2013.

    Auschwitz, la marche de la mort et mon combat pour la liberté

    Éditions Fleuve noir - 326 pages

    Présentation de l'éditeur : Sam Pivnik est l'un des tout derniers survivants de la Shoah. Un miraculé. Il a à peine 13 ans lorsque les nazis envahissent la Pologne et sa ville, Bedzin, en 1939. Pour la communauté juive, c'est le début de la vie en ghetto, les privations, les humiliations, les violences arbitraires, la peur, les rafles. Puis en 1943, Sam est déporté avec son père, sa mère, ses deux soeurs et ses trois frères cadets au camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau. Il est le seul à échapper aux chambres à gaz. Il n'a que 16 ans. Porté par une volonté de vivre hors du commun, il travaille alors successivement au déchargement des trains à leur arrivée au camp, sur la funeste Rampe de la mort, puis dans la mine de Fürstengrube, avant de connaître les Marches de la mort et de survivre au bombardement accidentel du paquebot Cap Arcona par la RAF... Aujourd'hui âgé de 86 ans, Sam Pivnik raconte son histoire pour la première fois : un témoignage saisissant à destination des générations futures, pour ne jamais oublier que cela a eu lieu, que des millions d'hommes, de femmes et d'enfants n'en sont jamais revenus.

    Ma note :

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    Broché : 19,90 euros

    Ebook : 13,99 euros

    Si le XXe siècle fut riche de découvertes, de progrès, d'innovations en tous genres, il fut également le théâtre d'évènements historiques tragiques incomparables ayant donné naissance à un courant littéraire dont n'importe quel lecteur se serait volontiers passé : la littérature concentrationnaire.

    L'homme ayant réussi à repousser les limites de l'atrocité, de l'innommable, il fallait bien un genre littéraire à part entière pour aborder l'expérience des camps. Quelque soixante-dix années après la fin de l'une des horreurs les plus absolues de l'Histoire, l'on ne compte plus les ouvrages qui témoignent de cette sombre période, dont certains sont devenus de véritables classiques parfois étudiés dès le collège, tel Primo Levi avec Si c'est un homme pour n'en citer qu'un.

    Outre les révisionnistes et autres négationnistes, ces nombreux livres ont eu leur part de détracteurs arguant du manque de style ou de l'écriture lourde de cette littérature. Attaques auxquelles certains auteurs ont rétorqué très justement que ces écrits n'avaient pas pour ambition d'être des oeuvres littéraires dans l'acception esthétique du terme mais des témoignages puissants de l'abomination, de la souffrance. Et d'ajouter combien il est difficile de trouver les mots justes, combien le langage est, si ce n'est impuissant, du moins limité pour qualifier l'inhumanité, l'irréalité de ces univers abjects. Mais malgré tout, de nombreuses victimes ont tenu à surmonter autant que faire se pouvait les limites du verbe afin de transmettre une idée de leur calvaire, une idée forcément partielle, mais une idée présente, une idée vivante, une idée que l'infamie n'est pas parvenu à anéantir.

    C'est dans cette optique de crier la vie que Sam Pivnik livre, entre expérience personnelle et données historiographiques générales, son approche du cauchemar nazi, de la libération, de la création d'Israël et du combat sionniste. Alors certes, Rescapé est un énième témoignage qui n'apporte pas grand chose de plus que ses prédécesseurs si ce n'est, excusez du peu, contribuer, nécessairement, fondamentalement, essentiellement, à ce que l'on appelle le devoir de mémoire.

    Un récit tout en retenue, entre défauts d'une mémoire qui ne veut pas trop se souvenir et indispensable pudeur, qui ne peut laisser indifférent.

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    Retour à Killybegs de Sorj Chalandon

    Extraits :

    Et nous commençâmes à remarquer la fréquence accrue des trains de marchandises qui cliquetaient et ahanaient à l'aiguillage situé à proximité de Modzewojska. Des wagons de fret, en bois, qu'on voyait quotidiennement si l'on vivait près du chemin de fer, transportant du bétail, des porcs, des moutons ou de la volaille vers l'abattoir. Mais ceux-ci étaient différents. Il y avait des cadenas posés sur les portes coulissantes et du barbelé devant les trous d'aération.

    ...

    J'étais à un mois de mon dix-septième anniversaire et je rampais dans une grenier surchauffé dans la pénombre en buvant de l'urine et en écoutant les sanglots de mes frères et soeurs tandis que dehors les Allemands tiraient sur mon peuple.

    La fin du ghetto. La fin de tout ?

    ...

    S'il devait se passer quelque chose, c'était maintenant. Notre groupe ne comptait pas beaucoup d'hommes. Mon père avait la cinquantaine - je le prenais pour un vieillard, à l'époque - et moi seize ans. Que pouvions-nous faire ? Foncer sur les rangs SS ? Sauter sur la voie et s'enfuir ? Tout le monde avait une famille - des femmes, des mères, des enfants. Pourtant, lors de notre chaotique embarquement à bord de ce train, on aurait pu tenter quelque chose. Mais il ne se passa rien. Nous attendîmes commes des moutons (...).

    ...

    Si je n'avais pas été si terrifié, si démoralisé, l'efficacité glaçante du lieu m'aurait impressionné. Déhumanisé en moins de deux heures.

    ...

    A Auschwitz comme dans tous les camps de concentration, l'ordre naturel des choses était inversé. Dans l'univers contre-nature du génocide, la pire racaille tenait les rênes ; les fous géraient l'asile.

    ...

    La mesure du temps. On ne se rend pas compte à quel point on en a besoin avant d'en être privé. A l'école, la sonnerie rythmait l'existence. A la maison, il y avait le rituel immuable des repas pris ensemble, même à Kamionka. A l'usine, on pointait en arrivant et en partant. A Auschwitz, il n'y avait pas d'horloge et on travaillait jusqu'à ce qu'on nous dise de cesser, ou qu'on tombe d'épuisement.

    ...

    On était responsable de son matériel, et coupable de sa disparition. Je n'ai vu aucun homme de Bedzin voler quoi que ce soit, mais nous savions tous que nous étions prêts à voler, si les circonstances l'exigeaient, parce que c'était la nature du camp - la loi de la jungle.

    ...

    Je suis abasourdi aujourd'hui de constater la vitesse avec laquelle la routine du Bloc quarantaine devint un mode de vie à part entière.

    ...

    Une femme consciente de ce qui allait se produire se lança dans un strip-tease au profit des SS. Cette femme avait été danseuse avant toute cette folie et deux hommes, l'Unterscharfürher Josef Schillinger et le Rottenfürher Wilhelm Emmerich, furent captivés par ses mouvements giratoires assez longtemps pour qu'elle s'empare du pistolet de Schillinger dans sa gaine et fasse feu plusieurs fois sur les deux Allemands. Puis elle retourna dans la foule des femmes à demi-nues et une bagarre éclata, pendant laquelle la tâche ardue et sans gloire d'évacuer leurs camarades blessés et le Sonderkommando échut aux SS.

    Ils gazèrent immédiatement celles qui étaient déjà dans la chambre, et fauchèrent les autres à la mitrailleuse. Je n'ai jamais réussi à retrouver le nom de cette femme, mais elle devint une héroïne pour nous tous, (...).

    ...

    Je possède une photo de moi, prise peu de temps après la fin de la guerre. J'ai dix-huit ans. C'est la seule photo qui ait un vague rapport avec mon enfance. Toutes les autres - du reste, il n'en existait certainement pas beaucoup - avaient été jetées et détruites par les nazis dans leur tentative d'anéantir ma vie et, plus généralement, tout un mode de vie. Sur cette photo mes cheveux ont suffisamment repoussé pour que je puisse tracer une raie dans mes boucles.

    "Il a l'air d'aller bien, diraient les révisionnistes d'aujourd'hui dans leur dénégation de l'Holocauste. Si l'on considère ce qu'il est censé avoir traversé."

    ...

    De toutes les émotions qui tourbillonnaient dans nos têtes durant ces premiers jours de liberté, la plus forte était l'instinct de vengeance.

    ...

    L'uniforme SS avait été jeté aux orties, et sa démarche élégante et hautaine avait suivi le même chemin. Il n'y avait plus d'Oberscharfürher, et en lieu et place de celui-ci, il y avait ce vieux Max Schmidt, fils de fermier, qui s'asseyait parmi nous.  (...) Il nous rejoignit à table et bavarda avec nous de choses anodines comme si nous étions tous de vieux copains en pleines retrouvailles d'après-guerre. (...) Son comportement me glaçait le sang. La guerre avait-elle eu lieu ? Auschwitz avait-il jamais existé ? Ces trois dernières années avaient-elle fait des victimes ? C'était invraisemblable.

    ...

    Au fond, je me demandais, en ce début 1945, ce que j'allais faire du reste de ma vie. J'avais déjà vécu les proverbiales neuf vies du chat comme l'assure le dicton, et je n'avais pas encore vingt ans.

    ...

    (...) Harry Truman, devint le premier dirigeant international à reconnaître le nouvel État. Nous n'avions plus qu'à nous battre pour le défendre.

    ...

    Lorsque sa femme lui demanda si on gazait vraiment les gens à Auschwitz-Birkenau, il écrivit : "Au printemps 1942, beaucoup de gens dans la fleur de l'âge passèrent sous les arbres en fleurs de la ferme et de ses dépendances sans avoir aucune prémonition de leur mort prochaine." Comme il est plaisant de noter qu'un des massacreurs les plus efficaces de l'Histoire était aussi - presque - un poète. On pendit Rudolf Höss devant le Bloc II d'Auschwitz I - le Bloc de la mort, où tant de gens avaient péri sur son ordre.

    ...

    L'expérience de l'Holocauste était si douloureuse et destructrice qu'il est probablement impossible à quiconque aujourd'hui de la saisir dans sa totalité.

  • Un été de trop d'Isabelle Aeschlimann

    Éditions Plaisir de lire - 375 pagesUnEteDeTrop.png

    Présentation de l'éditeur : Markus, quarante ans, marié, trois enfants, heureux en ménage, laisse momentanément sa famille derrière lui pour réaliser un projet professionnel à Berlin. Emilie, vingt-cinq ans, quitte son compagnon après une relation de quatre ans et, en pleine remise en questions, part effectuer un stage dans la capitale allemande. Entre les réminiscences d'un passé commun qu'ils croyaient définitivement enterré, et la tentation piquante de la découverte, ils se laissent tous deux emporter dans l'univers trépidant de la grande ville. Mais la liberté à un prix, et bientôt viendra le moment de faire un choix... L'énergie de Berlin, ville dynamique où tout paraît possible, rythme ce récit mêlant séductions, passions et cas de conscience. Un premier roman réussi qui remet au goût du jour les jeux de l’amour et du hasard, qui ne laissera personne indifférent.

    Ma note :

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     Broché : 17,50 euros / 23 CHF

    Prix de lancement jusqu'au 31/12/2012 : 15 euros / 17,50 CHF

    Un immense merci à l'auteur pour m'avoir généreusement proposé de découvrir son roman, pour son adorable dédicace et aux Éditions Plaisir de lire pour avoir mis le livre à ma disposition.

    Tous les livres. Je les aime tous. Mais j'ai une inclination particulière pour les premiers écrits. Ils ont certes les imperfections et maladresses des débutants mais ils ont surtout la puissance de la fraîcheur, de l'authenticité, du naturel, de la spontanéité de la première fois. Une fragilité émouvante qui, quand le style et la fertilité de l'imagination sont au rendez-vous, est une merveilleuse promesse d'avenir. Et qu'il est plaisant d'observer l'évolution, de regarder cette fragilité se transformer en assurance et la plume s'affirmer au fil des parutions !

    Cette affection singulière m'a conduite à être particulièrement enthousiasmée quand Isabelle Aeschlimann m'a proposé de me faire parvenir son premier roman. En incorrigible curieuse qui se respecte, j'ai trompé l'attente en fouinant çà et là sur le web afin d'un savoir davantage, notamment sur le blog de cette jeune auteur suisse-romande.

    J'ai découvert au fil de mes investigations une magnifique couverture qui, contrairement à ce que j'ai initialement pensé, n'est pas une illustration mais une photographie, prise à Berlin - le coeur de l'action d'Un été de trop -, puis retravaillée par la graphiste Lucie Rayser. C'est peut-être un détail pour vous, mais pour moi, une jolie jaquette veut dire beaucoup.

    J'ai également pu parcourir la revue de presse disponible sur le site de l'éditeur. J'y ai trouvé une interview de l'écrivain que j'ai particulièrement apprécié. Elle raconte avoir mis douze ans pour écrire ce roman, commencé du haut de sa vingtaine. L'auteur précise qu'il était nécessaire qu'elle "comprenne la vie, les hommes. A 21 ans, on idéalise complètement l'amour. J'avais besoin de nuances, de temps pour réaliser que les gens ne sont pas "noirs ou blancs", que c'est plus subtil". Un recul plutôt prometteur quant à la maturité de l'écriture.

    Et puis j'ai suis tombée sur le trailer du livre... Si j'ai a priori trouvé le principe de réaliser un petit film promotionnel original, j'ai rapidement déchanté. J'irais même jusqu'à dire que cette vidéo est plutôt une contre-publicité. Pour dire les choses comme je les ai ressenties à la fin du visionnage, j'ai clairement pensé que si un service de presse n'était pas mis à ma disposition, je n'aurais certainement pas acheté le livre. La mise en scène, les dialogues, le jeu des acteurs (je m'en excuse auprès de toutes les personnes ayant travaillé sur ce projet)... rien ne fonctionne et l'ensemble donne la sensation que l'on va être plongé dans un mauvais scénar de catégorie B. De quoi freiner les élans et refroidir les ambitions de découverte d'une nouvelle plume... Mais.

    Je ne saurais que conseiller aux potentiels lecteurs de ne pas regarder ce clip. Parce que n'étant pas du genre à m'arrêter à la première déconvenue, j'ai malgré tout lu le livre. Que dis-je, je ne l'ai pas simplement lu, je l'ai dévoré ! Impossible de le lâcher une fois commencé, j'y ai passé la nuit.

    Alors certes, pour en revenir aux propos initiaux, il y a quelques gaucheries. Le récit parfois se disperse, certaines pistes au fort potentiel ne sont pas ou trop peu exploitées et certains parti-pris, passablement manichéens, ont de cette naïveté propre au novice. Et pourtant.

    Oui, malgré toutes ces petites imperfections, l'histoire happe littéralement. L'apprentissage de la vie souhaité par Isabelle Aeschlimann avant de livrer un travail satisfaisant s'est révélé payant puisqu'elle nous offre une analyse fine des femmes et des hommes tels qu'ils sont amicalement, professionnellement et surtout, sentimentalement. Premières amours, mariage, liaison d'une nuit ou pour la vie, tromperie, manipulation, jalousie, désamour... Tous les jeux de séduction sont passés au crible avec un sens de l'observation pour le moins aiguisé. Les rebondissements sont nombreux, palpitants et bien que certaines bifurcations soient de temps à autres convenues, Un été de trop tient en haleine et surprend. La galerie de personnages n'est pas en reste puisqu'elle est pléthorique, aussi délicatement que cruellement réaliste. L'on s'attache ainsi à certains caractères et l'on adore en détester d'autres. C'est au final un tourbillon d'émotions sonnant profondément juste.

    Bref, le pari du premier roman est amplement réussi et laisse présager d'un avenir littéraire à surveiller de près.

    Ils en parlent aussi : Daniel Fattore, L'ivre de lire, Meelly, Marie-Hélène.

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    Extraits :

    Il vint s'agenouiller devant elle et enfouit son visage contre son ventre. Elle avait prévu que ce serait difficile. Qu'il ne l'accepterait pas. Il préférait qu'elle reste avec lui par pitié, plutôt qu'elle ne le quitte. Comment pouvait-on tomber aussi bas par amour ?

    ...

    Avec lui, elle n'avait jamais ressenti la plénitude de quelqu'un qui est arrivé à bon port, qui a trouvé son petit coin de paradis. Elle n'avait cessé de se demander si c'était bien lui, si leur relation ne pouvait pas être plus intense, si elle l'aimait vraiment, si, si et si. Des questions sans réponses, qui la laissaient frustrée et déboussolée.

    Il lui semblait que si elle trouvait le bon partenaire, elle ne se poserait plus toutes ces questions. Elle serait heureuse, tout simplement.

    ...

    Puis un jour, il avait fait une allusion à leur avenir et elle avait réalisé qu'elle ne l'imaginait pas avec lui. Elle voulait quelqu'un pour qui elle cultiverait une réelle fougue qui soit réciproque. Elle savait que c'était possible, elle savait que les sentiments pouvaient être intenses, obnubilants, vivifiants. En allemant, la "passion" se traduit par "Leidenschaft" et le verbe "leiden" signifie littéralement "souffrir". Je préfère aimer intensément et souffrir plutôt que de végéter en sécurité dans un couple dans lequel les émotions ne décollent pas du sol.

    ...

    Heureuse et épanouie, elle s'évertuait à pimenter sa relation en cherchant continuellement de nouvelles idées ou de nouveaux scénarios amoureux. A son sens, aimer était un art qui ne se prenait pas à la légère et méritait qu'on y investisse une grande part de son énergie.

    ...

    Le destin n'est pas une question de chance. C'est une question de choix : il n'est pas quelque chose qu'on doit attendre, mais qu'on doit accomplir.

    William Bryan

    ...

    Il fallait qu'il lui parle. Il n'avait rien à perdre. Oui, il fallait qu'il la retrouve et qu'il s'en prenne plein la figure. Il constaterait que ses souvenirs n'étaient qu'illusions et fantasmes, et il serait libéré de son passé qui s'obstinait à reprendre une place dans le présent.

    ...

    A l'époque de l'adolescence, on possède une sensibilité si exacerbée qu'on oscille sans cesse dans les émotions extrêmes. C'était épouvantablement éprouvant ! D'autant plus que le premier amour occupe une place spéciale dans la mémoire d'une vie, puisque c'est la découverte de quelque chose d'énorme, d'inconcevable auparavant.

    (...) Comme notre mémoire magnifie sélective magnifie ces anciens sentiments, on pense qu'on ne vivra jamais plus une histoire aussi forte. Elle devient exceptionnelle, inégalable.

    ...

    Elle s'en voulait d'avoir craqué, de l'avoir supplié. Elle avait inspiré de la pitié. Il n'y avait rien de plus efficace comme tue-l'amour. Elle ne se reconnaissait plus et se détestait.

    ...

    Elle ne savait pas quoi faire d'elle. Elle ne parvenait ni à se plonger dans un livre, ni dans un film et encore moins à être productive avec un pinceau. Elle ne pouvait qu'attendre que les minutes s'égrènent, traînantes et taquines.

    Elle se sentait nerveuse, coupable et heureuse.

  • Rentrée littéraire : La Déesse des petites victoires de Y. Grannec

    Editions Anne Carrière - 469 pagesla déesse des petites victoires.jpg

    Présentation de l'éditeur : Université de Princeton, 1980. Anna Roth, jeune documentaliste sans ambition, se voit confier la tâche de récupérer les archives de Kurt Gödel, le plus fascinant et hermétique mathématicien du XXe siècle. Sa mission consiste à apprivoiser la veuve du grand homme, une mégère notoire qui semble exercer une vengeance tardive contre l’establishment en refusant de céder les documents d’une incommensurable valeur scientifique. Dès la première rencontre, Adèle voit clair dans le jeu d’Anna. Contre toute attente, elle ne la rejette pas mais impose ses règles. La vieille femme sait qu’elle va bientôt mourir, et il lui reste une histoire à raconter, une histoire que personne n’a jamais voulu entendre. De la Vienne flamboyante des années 1930 au Princeton de l’après-guerre ; de l’Anschluss au maccarthysme ; de la fin de l’idéal positiviste à l’avènement de l’arme nucléaire, Anna découvre l’épopée d’un génie qui ne savait pas vivre et d’une femme qui ne savait qu’aimer. Albert Einstein aimait à dire : « Je ne vais à mon bureau que pour avoir le privilège de rentrer à pied avec Kurt Gödel. » Cet homme, peu connu des profanes, a eu une vie de légende : à la fois dieu vivant de l’Olympe que représentait Princeton après la guerre et mortel affligé par les pires désordres de la folie. Yannick Grannec a réussi, dans ce premier roman, le tour de force de tisser une grande fresque sur le XXe siècle, une ode au génie humain et un roman profond sur la fonction de l’amour et la finalité de l’existence.

    Merci aux éditions Anne Carrière et Pocket de m'avoir offert l'opportunité de lire ce livre.

    Si j'avais pu, j'aurais comme Colin dans L'écume des jours taillé au coupe-ongles mes paupières, non pas pour donner du mystère à mon regard mais pour lutter contre le sommeil et ainsi lire La Déesse des petites victoires d'une traite. Tout est dit : ce roman, qui est le premier de l'auteur, est en un mot comme en cent é-pous-tou-flant ! Seule la fatigue m'a contrainte à le lâcher et je n'ai qu'un seul regret, celui de l'avoir fini aussi rapidement.

    J'en ressort aussi abasourdie qu'à la lecture du Club des incorrigibles optimistes ou de La Couleur des sentiments. Yannick Grannec, graphiste et illustratrice de métier, démontre aussi brillamment que Guenassia et Stockett le théorème selon lequel il faudrait définitivement que la rentrée littéraire accorde plus grande place à la découverte de nouveaux auteurs, plutôt que de se concentrer sur les vieux de la vieille qui n'en ont nul besoin. La maturité de l'écriture de Grannec, qui en est pourtant à son coup d'essai, est tellement sidérante que je m'observe à user et abuser de superlatifs tant cette lecture me laisse littéralement bouche bée.

    La Déesse des petites victoires est plusieurs livres en un. Il est le roman narrant la mission d'une documentaliste, Anna, en charge de récupérer les archives de l'illustre mathématicien Kurt Gödel auprès de sa veuve Adèle. Il est également dans une certaine mesure la biographie de l'improbable couple Gödel. Il est aussi le roman historique d'une époque, nous menant de l'Autriche menacée par la montée du nazisme aux Etats-Unis, sur les pelouses de Princeton, où se côtoient nombres de sommités scientifiques exilées - Einstein, Oppenheimer, Pauli, von Neumann... - confrontées au McCarthysme. Il est enfin et surtout un formidable portrait de femmes puissantes qui, malgré leurs failles, plient mais ne rompent pas, tel le roseau. Ce livre est avant tout en leur honneur - c'est du moins ce que j'ai ressenti.

    Le récit alterne entre les rencontres hautes en couleur de la jeune Anna d'avec l'acariâtre Mme Gödel et les souvenirs de cette drôle de vieille bonne-femme. De l'amitié naissante entre ces deux générations de femmes aux errances amoureuses d'Anna, en passant bien évidemment par l'existence pour le moins particulière du génie logicien et de son épouse, Yannick Grannec nous fait passer par toutes les émotions : du rire aux larmes, de la révolte à l'attendrissement ou encore de l'incompréhension à l'empathie. Je dois bien avouer que certains dialogues scientifico-philosophiques entre les grandes figures mathématiques ou physiques en présence ont, malgré leur simplification qui ne manquera pas de faire tourner de l'oeil aux spécialistes, échappé à mon entendement. Ce ne sont que quelques pages et pourtant, quel plaisir de les lire !

    Sous couvert de présenter la vie d'un génie, l'auteur met en évidence la théorie selon laquelle derrière chaque grand homme se cache une femme. Et c'est à cette femme, Adèle Porkert, davantage qu'au grand Kurt Gödel, que l'auteur rend un vibrant hommage. L'écrivain prouve que la sagesse et le bon sens de l'inculte petite Autrichienne n'a rien à envier aux plus grands esprits et que l'abnégation dont elle fit preuve sa vie durant méritait bien des mémoires. Malgré des "licences poétiques" certaines, des "facilités narratives" incontestables, des "entorses à la réalité" évidentes, un vent de crédibilité souffle sur le fabuleux roman de Yannick Grannec.

    Pour conclure, je me permettrais d'énoncer ma vérité mathématique très relative. Ne cherchez pas de logique, partons simplement de l'axiome selon lequel cette équation ne peut-être récusée dans mon système subjectif.

    La Déesse des petites victoires / Yaℕℕick Graℕℕec = { romance, sciences, histoire } = "tricotage (faits objectifs + probabilités subjectives)" = ∞ best-seller!

    Si avec ça, l'indécidabilité de l'achat de ce livre demeure, vous n'avez rien compris à la démonstration. Passer à côté de ce page turner est une grossière erreur de calcul, le reste n'est que conjecture.

    Extraits :

    Il y a deux voies de diffusion de la lumière : être la bougie ou le miroir qui la reflète.

    Edith Wharton

    ...

    Être amoureux, c'est se créer une religion dont le dieu est faillible.

    Jorge Luis Borges

    ...

    En ce temps-là, on entendait tout au plus cette prière dans la loge des danseuses : "Marie, vous qui l'avez eu sans le faire, faites que je le fasse sans l'avoir !"

    ...

    J'en restais à ma logique personnelle. Plus c'est gros, plus ça fonctionne. La vanité des hommes les rend sourds, mais bavards. Etape numéro un : le laisser vous expliquer sa vie.

    ...

    Cet automne, elle pourrait enrichir d'une nouvelle entrée sa liste noire des tâches idiotes : chercher le début d'un rouleau de scotch ; faire la queue à la banque ; choisir la mauvaise caisse au supermarché ou rater la sortie d'autoroute. Attendre Adèle. La somme des petits bouts de temps gaspillés et des retards des autres est égale à une vie perdue.

    ...

    Il y a 10 sortes de personnes. Ceux qui comprennent le binaire. Et les autres.

    ...

    "L'espériences la plus belle et la plus profonde que l'on puisse avoir est le sentiment de mystère." (Albert Einstein)

    ...

    Je me suis gardé de faire de la vérité une idole, préférant lui laisser son nom plus humble d'exactitude.

    Marguerite Yourcenar

    ...

    - Charles Darwin dit que les mathématiciens sont des aveugles cherchant dans une pièce sombre un chat noir qui n'existe pas.

    ...

    - Parfois, les idées les plus compliquées progressent quand on tente de les énoncer simplement.

    ...

    Il disait : "Plus je pense au langage, plus je suis stupéfié que les gens parviennent à se comprendre." Il n'était, lui-même, jamais approximatif. Dans ce monde de beaux parleurs, il préférait le silence à l'erreur. Il aimait l'humilité face à al vérité. Il possédait cette vertu en quantité toxique ; craignant un faux pas, il en oubliait d'avancer.

    ...

    Si la nature ne nous avait faits un peu frivoles, nous serions très malheureux ; c'est parce qu'on est frivole que la plupart des gens ne se pendant pas.

    Voltaire

    ...

    L'amour, c'est que tu sois pour moi le couteau avec lequel je fouille en moi.

    Franz Kafka

    ...

    Lorsqu'un homme de génie parle de difficulté, il veut tout simplement dire l'impossible.

    Edgar Allan Poe

    ...

    - Le Nobel de mathématiques n'existe pas. La femme de Nobel le trompait avec un mathématicien.

    - Mythologie ! En réalité, le Nobel récompense des travaux ayant apporté le plus grand bénéfice à l'humanité.

    - Les mathématiques n'en apportent pas, Herr Einstein ?

    - Je me pose encore la question, Adèle.

    ...

    - Pour ne pas se regarder le nombril, il faut en trouver un autre à contempler. Et on n'a jamais dégotté de mieux qu'un jules dans l'affaire !

    ...

    Il est si facile de manipuler les foules en les nourrissant de fausses évidences.

    ...

    "Pourquoi la bonne musique devrait-elle être dramatique ou la bonne littérature bavarde ?"

    ...

    L'hypothèse de la liberté est plus importante que son usage. L'Amérique m'avait offert cette leçon de démocratie pragmatique : ne donnez pas aux gens le choix, mais la possibilité de choisir. Cette potentialité nous est nécessaire et bien suffisante. Peu d'entre nous tolèrent le vertige de la pure liberté.

    ...

    En choisissant de le suivre, j'avais dû abandonner le confort de l'ignorance. J'en avais la volonté, pas la capacité. J'ai compris très tard que la tentation métaphysique ne s'embarrasse pas de religions ou de frontières, de genres ou de cultures ; elle est allouée à tous, mais le luxe de sa jouissance n'en est offert qu'à certains.

    Que valaient leurs acrobaties philosophiques en regard du quotidien ? S'ils avaient été capables d'écouter, je leur aurais donné mon avis. Moi, je connaissais l'ordre du temps : dans l'enchaînement des points d'un ourlet, à la vaisselle lavée et rangée, dans l'alignement des piles de linge, repassé, à la cuisson parfaite d'une tarte qui embaume. Quand vous avez les mains dans la farine, rien ne peut vous arriver. J'aimais l'odeur de la levure, celle d'un ordre fertile. Je croyais en cet ordre de la vie à défaut de lui donner un sens.

    Mon mari interrogeait les étoiles ; moin j'avais déjà un univers bien ordonné. Un tout petit, certes, masi à l'abri, sur cette terre. Ils me laissaient me battre seule contre l'entropie. La belle affaire ! Si les hommes passaient plus souvent le balai, ils seraient moins malheureux.

    ...

    - L'expérience ne peut remplacer les fulgurances de la jeunesse.

    ...

    La colère vous purge. Mais qui peut la vivre à long terme ? La colère rentrée vous consume. Puis elle finit pas s'échapper par petits pets fielleux qui ne font qu'empuantir un climat déjà délétère. Que faire de toute cette colère ? A défaut, certains la font rejaillir sur leur progéniture. Je n'avais pas cette malchance. Je la réservais donc aux autres : aux fonctionnaires incompétents ; aux politiciens véreux ; à l'épicière tatillonne : à la coiffeuse intrusive ; à la météo ingrate ; à la face de fesses d'Ed Sullivan. A tous les empoisonneurs dont je n'avais rien à faire. J'étais devenue une mégère par mesure de sécurité. Je ne m'étais jamais mieux portée. Dorénavant, quand mon baromètre indiquait trop de pression intérieure, je partais en voyage. J'ai pratiqué cet art de la fugue jusqu'à ce que la vieilliesse me spolie de cet exutoire.

    ...

    "Chère postérité, Si vous n'êtes pas devenue plus juste, plus pacifique, et, d'une façon plus générale, plus rationnelle que nous le sommes (ou nous l'étions), eh bien, que le diable vous emporte. Ayant, avec respect, émis ce voeu pieux, je suis (ou étais) votre serviteur."

    Albert Einstein

    ...

    Ô mathématiques saintes, puissiez-vous, par votre commerce perpétuel, consoler le reste de mes jours de la méchanceté des hommes et de l'injustice du Grand-Tout !"

    Lautréamont

    ...

    Le malheur n'est pas si effroyable lorsqu'il s'installe en douceur. Il anesthésie ; il engourdit vos sens pour pouvoir emménager incognito. (...) L'intimité rend aveugle à la folie ; elle la nie. La folie est un désordre insidieux. Elle détruit sans éclats, en un long dérèglement, jusqu'à la crise de trop, celle où la réalité attaque le déni et vous dépouille de tout ce que vous pensiez pouvoir protéger. Et les autres de crier alors : "Pourquoi n'avez-vous rien fait ?"

    ...

    - Je ne crois pas au diable. Seulement en la lâcheté collective. C'est la qualité humaine la mieux partagée, avec la médiocrité. Et je me place dedans, n'en doutez pas !

  • Rentrée littéraire : Les Patriarches d'Anne Berest

    les patriarches.jpgEditions Grasset - 320 pages

    Présentation de l'éditeur : « J'ai rencontré ton père en 1986, au Pimm's ou au Sept, je ne sais plus un des clubs de la rue Sainte-Anne. C'était juste après son année de "voyage". C'est comme cela qu'il l'appelait. Même s'il n'a pas voyagé durant cette année-là. Ça, j'en suis sûr. Mais je n'ai aucune idée d'où il pouvait bien être, et je dois te dire que je n'ai jamais voulu savoir. Ton père était un très jeune homme, farouche, qu'il ne fallait pas blesser. La seule chose que je peux te dire, c'est qu'il me parlait toujours d'un certain Gérard Rambert, qu'il avait connu pendant son "voyage", et qui le fascinait. Je me souviens qu'il travaillait dans l'art. Je l'ai croisé une fois, un type excessif. C'est tout. »

    Abandon en page 106. Je ne peux pas dire que ce livre soit mal écrit mais force est de constater qu'il met un temps fou à démarrer. Mon ennui l'a emporté sur ma curiosité.

    A la lecture de certaines critiques qui sont allées jusqu'au bout de l'ouvrage, je n'ai pas de regrets d'avoir "manqué" l'un de ces romans qui me lassent un peu tant ils reposent sur des sujets glauques (pédophilie, drogue, oedipe non résolu, quête du père, de l'identité, secte...).

    Les Patriarches est - à mon humble avis - l'archétype même de ce que beaucoup de lecteurs appellent "la littérature très française" dans l'acception péjorative de l'expression. Si l'on ajoute à l'atmosphère oppressante des digressions lyriques inutiles qui embrouillent la narration et allongent une sauce qui a déjà du mal à prendre, l'on obtient moins un roman sociétal qu'un apitoiement laborieux très personnel et pourtant déjà vu. L'utilisation intensive du name dropping n'aura pas suffit à donner un air impressionnant et accrocheur à l'ensemble.

  • Enfants de la paranoïa de Trevor Shane

    Editions Michel Lafon - 363 pagesles enfants de la paranoia.jpg

    Présentation de l'éditeur : Règle un : on ne tue pas les innocents. Règle deux : on ne tue pas les ennemis de moins de 18 ans. Depuis des siècles une guerre clandestine, ignorée du commun des mortels, oppose deux anciens clans qui se déchirent au nom du Bien et du Mal. Des deux côtés : des assassins endoctrinés et entraînés dès leur plus tendre enfance à haïr et détruire le camp adverse. Joseph, vingt-trois ans, est l'un de ces tueurs d'élite. Il ne connaît qu'une réalité : tuer ou être tué. Mais alors qu'il retrouve ses deux plus proches amis pour quelques jours de vacances dans le New Jersey, il tombe dans une embuscade. Echappant de peu à ce piège mortel, il est envoyé en mission à Montréal où il rencontre Maria, une jeune innocente de dix-sept ans. Pour la première fois, Joseph découvre l'amour... et le doute. S'il veut protéger la femme qu'il aime, il doit abandonner la vie qu'il a toujours connue et trahir ses frères d'armes. Osera-t-il transgresser les règles ?

    Merci aux Editions Michel Lafon de m'avoir offert la possibilité de découvrir cette saga.

    Ce roman trompeur m'a surprise à plus d'un titre.

    Pour commencer, ne faites pas les mêmes erreurs que moi. Primo, ne vous fiez pas à la couverture aux allures de roman jeunesse, il n'en est rien. Je dirais de ce livre qu'il n'est pas conseillé à des lecteurs de moins de 16 ans.

    Segundo, ne pensez pas que vous obtiendrez le fin mot de l'histoire en refermant la couverture. Aucune indication en jaquette, pas plus qu'en postface et pourtant, il s'agit bien du premier tome d'une trilogie - même s'il serait concevable que l'histoire s'en tienne là malgré les interrogations laissées en suspens.

    Enfin et surtout, ne croyez pas que vous allez vous embarquer pour un thriller manichéen s'appuyant sur le cliché de l'opposition entre le bien et le mal même si le choix des prénoms des protagonistes (Joseph, Maria, Christopher) laisse un peu à désirer. L'histoire n'est ni gentillette, ni banale.

    Ces points étant éclaircis, je dirais que le plus surprenant de ce roman est bien sa qualité.

    Enfants de la paranoïa est un récit oppressant et sombre qu'il est difficile de lâcher tend il vous prend aux tripes dès les premières pages. Ecrit sous forme de journal, il nous fait suivre le parcours du "soldat" d'une guerre dont les tenants et les aboutissants sont obscurs tant pour le lecteur que pour ceux qui la mènent et la subissent. Tout au long de la lecture, on s'interroge sur le bien-fondé du combat en avançant au rythme angoissant du tueur. Grâce un subtil mélange de suspens, de violence et de romance, l'auteur nous plonge dans une chasse à l'homme prenante parfaitement rythmée. La narration est servie par une écriture soignée et fluide, simple et efficace. Les personnages sont attachants même si l'ambiguïté demeure sur leur réelle bonté. L'atmosphère très noire, très fataliste, sans note d'humour pour alléger l'ambiance, permet de ressentir au plus prêt les doutes, les angoisses et la paranoïa des personnages. Les forts sentiments suscités font froid dans le dos et coupent le souffle. L'auteur relève ici le défi d'en dire assez pour nous impliquer avec force dans l'histoire sans en dire trop pour que les tomes suivants soient à la hauteur de ce premier opus. Ce qu'on ne peut qu'espérer...

    Le plus de cette lecture entre polar et fantastique est d'offrir deux niveaux de lecture. L'on peut se contenter de l'aventure bourrée de suspens, de l'histoire palpitante de survie sanglante. Mais l'on peut également passer au-delà de l'intrigue et lire une véritable critique de notre société. L'auteur, par ses partis pris, fait de son roman une allégorie sartrienne selon laquelle l'enfer, c'est les autres. Il dénonce métaphoriquement avec beaucoup de justesse l'absurdité de la violence, le fait que les soldats de toutes les guerres, de tous les camps, sont persuadés de se battre pour la justice, sans trop savoir laquelle. Il met également en évidence la manipulation des gouvernements qui utilisent la paranoïa, la peur et le désir de vengeance pour conserver leur pouvoir et la paix intérieure. Il critique magistralement notre époque avec ces guerres sans réelles valeurs, ces régimes manipulateurs et ces combattants fanatiques endoctrinés. Et surtout, il fait l'apologie du doute comme clé de la liberté - au moins morale.

    En bref, j'ai adoré le rythme, le crescendo brillamment opéré et le final explosif qui m'a laissée abasourdie. Je n'ai qu'une hâte, c'est d'avoir les deux autres tomes. Mais comme pour toute saga, il faut s'armer de patience...

    A noter que les passionnés pourront continuer l'aventure en jouant aux enfants de la paranoïa sur l'Appstore. Souhaitons que cette petite application ingénieuse très bien marketée évolue au cours des sorties des prochains tomes de la trilogie.

    Extrait :

    - J'ai envie de toi, ai-je dit en te relevant et en t'embrassant.

    Puis je t'ai soulevée dans mes bras et je t'ai emportée dans la chambre. J'étais décidé à reprendre le dessus, mais tu l'étais encore plus à me conquérir. Nous sommes tombés sur le lit. J'ai essayé de me glisser entre tes jambes. Tu as déjoué ma manoeuvre, et tu m'as chevauché, les mains sur mon torse. J'ai saisi ta poitrine entre mes mains, passé mes lèvres et ma langue sur tes seins. Tu as étouffé un cri. Je voulais te regarder dans les yeux, mais je ne pouvais empêcher mon regard d'errer sur ton corps. Tu avais la peau pâle, mais sans défaut. Haletante, cambrée, tu étais là, nue devant moi. Si ton but était de me posséder, de me marquer à jamais comme ta propriété, il aurait été atteint, si je n'avais déjà été marqué à ton fer.