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Première oeuvre - Page 5

  • Hors de moi de Claire Marin

    hors de moi.jpgÉditions Allia / J'ai lu - 93 pages

    Présentation de l'éditeur : Il n’y aura pas de fin heureuse. Autant le savoir d’emblée. C’est une histoire tragique, faite de répétitions et d’aggravations. Quelques silences entre les soupirs, les gémissements, les pleurs ou les cris, de douleur ou de rage. Une vie intense. Des corps nus, exhibés. Le mien au moins. Un récit impudique. "Un premier roman remarquable, où l'émotion perce sous une pensée féroce et lucide." - Aimé Ancian - Le Magazine littéraire

    Ma note :

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    Poche (1re édition aux éditions Allia) : 6,20 euros

    Poche : 3,90 euros (à paraître le 3 avril 2013)

    J'ai un fétichisme sélectif en ce qui concerne les livres. Si je supporte difficilement - doux euphémisme... - que l'on en casse la tranche ou que l'on altère de quelque façon que ce soit la jaquette, je plie pourtant les coins des passages qui ont une résonance particulière pour moi. Allez comprendre...

    J'ai quasiment écorné toutes les pages de celui-ci. Le choix des extraits fut difficile tant l'envie de recopier l'intégralité du texte fut tentante. L'idée finalement étant de vous hurler de le lire, absolument. Car tôt ou tard, personnellement ou indirectement, ce livre vous concernera. Fatalement.

    Dans ce roman qui est son premier, Claire Marin aborde le difficile thème de la maladie. "Grâce" à son vécu, forte des faiblesses de son corps, elle retranscrit la souffrance avec une justesse qui confine à la vérité absolue ; à un point tel qu'elle a obtenu le Prix littéraire de l'Académie de Médecine 2008. Elle fait de son roman personnel une véritable biographie de la maladie, qu'elle universalise en ne nommant jamais précisément sa pathologie - bien qu'on la devine.

    Alitée depuis bientôt deux ans, j'ai éprouvé un bien fou à lire ces lignes qui semblaient sortir de ma tête, de mes maux. Claire Marin est la voix authentique, la plume précise, de tous les patients. Elle narre avec exactitude les états physiques et émotionnels dictés par la maladie, l'asservissement de ce corps et de cet esprit qui ne font plus un, mais qui se scrutent, se maltraitent, ne se comprennent plus, entre espoir et résignation, pleine conscience et quasi folie, désir de vie et inexorable condamnation.

    Un livre poignant qui fait du bien aux personnes souffrantes. Les font un instant se sentir moins seules.

    Un livre nécessaire pour les entourages dévoués autant que désarmés, qui souvent ne comprennent rien à rien même si ce n'est pas faute d'essayer.

    Un livre urgent pour ce corps médical qui est plus souvent qu'à son tour à côté de la plaque, odieux et peu impliqué.

    Ils en parlent aussi : Perruche, Laurence, Le libraire.

    Vous aimerez sûrement :

    Du bleu sur les veines de Tony O'Neill

    Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel

    La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli

    Maintenant qu'il fait tout le temps nuit sur toi de Mathias Malzieu

    Dieu est un pote à moi de Cyril Massarotto

    Juste avant de Fanny Saintenoy

    Vous ne connaîtrez ni le jour ni l'heure de Pierre Béguin

    Journal d'un corps de Daniel Pennac

    Extraits :

    L’évidence de la vie saine. Respirer, cligner des paupières, déglutir, tenir debout, marcher. Tout ce petit ménage intérieur du corps, la petite machine sans ambition du quotidien qui nous porte pour nous alléger de la préoccupation de ces détails ; toute cette aisance discrète est amenée à disparaître.

    ...

    La liste des interdictions cumule les diktats de la maladie et les incompatibilités chimiques. Il y a ce que le corps ne peut plus faire, ce que le traitement défend et ce que le moral délabré devient incapable d’imaginer.

    ...

    On ne sait pas guérir cette maladie. C’est une phrase qu’on met un petit moment à comprendre. Ça paraît incroyable. Certains d’ailleurs mettent en doute votre parole. Comment, au XXIe siècle, on greffe des coeurs, des visages, on crée des organes artificiels et on ne sait pas guérir cette maladie! L’indignation est à son comble, on vous en veut presque de révéler un tel scandale. Apparaît alors le fameux joker des “progrès de la science”. Bientôt sans doute, comme le reste, on saura… Je ne veux
    même pas entendre cette phrase. Elle m’exaspère. Ils ne veulent pas comprendre que je ne guérirai pas. Je ne vais quand même pas faire semblant pour les rassurer.

    Je ne guérirai pas. Je suis, pour le reste de ma vie, atteinte d’une maladie.

    ...

    Il ne reste plus qu'à se taire. Parce que dire ne sert à rien, parfois même nous dessert. Parce que la parole est toujours en retard sur le mal, malhabile, inadéquate. La parole le dénature, transformant le cri inarticulé en sons maîtrisés. Cette maîtrise, déjà, est autre chose. Comment contenir dans le sens ce qui n'en a pas. Comment prétendre asservir la souffrance à la construction logique d'une phrase. Des serpents de feu s'élancent dans les veines de mes bras et semblent vouloir s'échapper de mes doigts. La phrase est démesurément lente pour cet éclair de douleur qui saisit avant même que je ne sois capable de réaliser vraiment. Que faire de cet indicible qui ronge...

    ...

    Je suis comme une pierre qui chute. La seule certitude est celle d'une irrépressible déchéance. Si l'on espère encore l'inversion de la gravitation, ce n'est que pour échapper à la folie qu'une telle certitude ne manque pas d'engendrer.

    ...

    Être malade, c'est comme être obsédé par un même refrain agaçant, par une mélodie entêtante, qui accompagne chacun de nos sentiments, qui nous interdit d'être vraiment présent à nos propres pensées, qui colonise notre intériorité.

    ...

    Mes nerfs sont des fils dénudés. On entre dans une nouvelle échelle de perception, exacerbée par la douleur. Tout me devient sensible, tout peut me devenir intolérable. Mes réactions sont épidermiques.

    ...

    L'identité de malade phagocyte toutes les autres.

    ...

    Dans la salle d'attente, je suis la seule femme jeune. La plupart des patients ont l'âge de mes parents ou de mes grands-parents. J'ai l'habitude. À l'hôpital, je vois ce que beaucoup ne découvriront que trop tard, sans avoir eu la possibilité de s'y habituer ; le fait que l'on meurt à l'hôpital, dans un lit étranger et froid. Que l'on meurt en souffrant.

    ...

    Patiente. C'est mon statut et l'ordre auquel je dois obéir. C'est un nom, un adjectif et un verbe à l'impératif. Ce qui me caractérise, c'est d'obéir à cet ordre qui m'est sans cesse implicitement rappelé. Patiente. Attends. Attends que la crise passe, attends que la douleur diminue, attends que le sommeil te délivre. Attends que cela fasse de l'effet. Une heure, trois jours, deux semaines. Attends que les effets secondaires s'atténuent. Subis, supporte, accepte, résigne-toi. Fais avec.

    ...

    Certains nous accusaient de nous complaire dans le pessimisme. Ca les indignaient. Mes douleurs n'existaient pas. J'étais folle sans doute. Cela arrive quand on réfléchit trop. Vous devriez penser à autre chose. Ce n'est rien. Cette douleur aiguë n'est rien. Vous n'êtes plus rien quand on vous nie à ce point. Quand ce qui dévore toute votre énergie n'existe pas. Quand cette violence qui s'exerce en vous, contre vous, est oubliée. C'est vous, toute entière, qui êtes reniée, désavouée... Deux fois dépossédée, deux fois écrasée, deux fois trahie.

    ...

    On ne se croit pas capable de renoncer à la vie qu'on s'est toujours imaginée. Pourtant, on y arrive. Et plus la maladie impose d'obstacles, plus on repousse les limites des situations qu'on pensait être capable de tolérer. On renonce à une certaine idée de la santé, de la beauté, de la dignité. On accepte l'humiliation quotidienne de l'hôpital, les blessures que creusent les remarques des autres. On évite ceux qui, à force de maladresse ou pour se rassurer, enfoncent un poignard à chacun de leur regard compatissant. On ne dit plus grand-chose. On s'éclipse discrétement lorsque les collègues racontent leurs petits maux. On passe peut-être pour quelqu'un d'intolérant. Mais ces petits malades nous exaspèrent.

    ...

    La dispute est un effet secondaire de la maladie.

    ...

    Nous non plus, on ne veut plus en parler. De guerre lasse, on cède. Oui, ça va mieux. Bien sûr. Heureusement. Vous ne voulez pas en entendre parler, vous ne voulez pas que je vous dise, que non, cela ne va pas mieux, que oui, j'ai toujours mal, toujours, toujours mal. Ca ne finira donc jamais. Non, ça ne finira jamais. Vous ne voulez pas comprendre ? Est-ce si difficile à comprendre ce qu'est ne pas guérir ?

    ...

    De quelle douleur s'agit-il ? Qu'est-ce qui se cache derrière elle ? Quelles sont les amertumes, les déceptions qui la prennent comme prétexte, comme parure ? Quelles souffrances opportunistes se greffent sur la douleur du corps et en font leur excuse ? Est-ce la tristesse, la peur de l'échec ou de l'abandon ? Ne suis-je pas encore cet enfant qui se sert d'une chute pour pleurer une autre douleur, capter un peu d'attention, la marque d'une affection, d'un regard sur soi ? N'ai-je pas confondu cette maladie avec tout ce qui ne se soigne pas, ce qui n'a pas de réponse ? (...) Peut-être ai-je confondu cette douleur avec une incapacité plus générale à vivre. Avec un autre mal-être. Peut-être ai-je accusé, accablé un corps qui ne peut pas me contredire. La déception vient peut-être d'ailleurs, de plus loin. D'une incapacité à vivre, d'un pessimisme sans fond, d'une complaisance dans la tragédie.

    ...

    Il y a des matins où l'on est épargné, où la douleur nous a oublié. Des matins où l'on est guéri. Des matins où l'on croit que demain sera aussi léger, aussi facile. Des matins où ressurgit l'espoir qui s'amenuise au fil de la lutte déséquilibrée. (...)

    Évidemment, la nuit le tue et parfois se venge. Souvent, les douleurs du lendemain nous font payer les excès de cet optimisme.

  • La Silencieuse d'Ariane Schréder

    À paraître le 7 février 2013.culture,littérature,livre,roman,citation,campagne,art

    Éditions Philippe Rey - 217 pages

    Présentation de l'éditeur : "Je n'ai jamais été très douée avec les mots. Ceux qu'il faut prononcer, échanger. Les miens restens bloqués à l'intérieur, encombrés au moment de sortir, disparus. Ils me reviennent quand il n'y a plus personne pour les recevoir." C'est dans une grande maison isolée au bord d'un fleuve que Clara vient se réfugier après une rupture amoureuse. Là, elle passes ses journées dans l'atelier à sculpter d'aériennes silhouettes, des mobiles qui touchent terre. Au contact de la nature et des gens du village, la jeune artiste va s'ouvrir peu à peu, reprendre pied. Jusqu'à ce qu'un nouvelle perte menace cet équilivre fragile... Dans ce roman délicat, Ariane Schréder dépeint une femme discrète sur le chemin qui la mènera des mots du silence à ceux de la vie.

    Ma note :

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    Broché : 17 euros

    Ebook : 11,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Philippe Rey pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir cette oeuvre en avant-première.

    Premier roman. Les premiers romans sont denrées trop rares au rayon des nourritures intellectuelles. Et pourtant si délicieuses ! Car vrai talent en devenir ou simple chance du débutant, le premier roman est souvent l'une des, si ce n'est la meilleure oeuvre de nombres de bibliographies. Une savante alchimie entre une réelle maîtrise du verbe, du récit, de l'intrigue et une sorte de fraîcheur, de vérité, exclusives aux premières fois.

    Avec La Silencieuse, Ariane Schréder livre une première oeuvre digne de figurer au panthéon contemporain des premières oeuvres magistrales telles Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates de Mary Ann Shaffer & Annie Barrows, La déesse des petites victoires de Yannick Grannec, La couleur des sentiments de Kathryn Stockett ou encore Le club des incorrigibles optimistes de Jean-Michel Guenassia.

    Avec une infinie délicatesse, elle nous entraîne dans l'univers taiseux d'une jeune artiste exilée à la campagne après une déception amoureuse. Mais est-il possible de se reconstruire dans la fuite ? Le silence ? La solitude ? L'on se faufile à la suite de la simple et fragile Clara, on la lit d'un regard bienveillant, en souhaitant fort que tout se passe bien.

    D'une plume aérienne, péotique, quasi sensorielle, Ariane Schréder nous entraîne dans un petit coin de campagne, ordinaire et atypique à la fois ; nous invite à observer, au rythme des saisons qui passent, la renaissance, les liens naissants, se défaisant...

    Cet émouvant premier roman dégage, malgré une atmosphère parfois pesante, oppressante, une sérénité, une légèreté qui n'a d'égale qui la puissance des émotions provoquées. Il exhale une sorte de pureté, de vérité... La Silencieuse est de ces romans qui pointent du doigt quelque chose d'essentiel. D'authentique. Tout simplement parce qu'il touche à ce qu'il y a de plus profond, de plus viscéral en chacun de nous. Il évoque le réel, sans concession et cette quête que nous menons, tous, tout ou partie de nos vies. Celle de Clara, panorama bucolique, suit son cours plus qu'elle n'est dirigée. Contemplative plutôt qu'active. Subtile. Poignante. Au gré des petits riens où se joue le tout pour le tout, de relations interpersonnelles en introspections, l'on découvre à ces questionnements universels une réponse possible, sensible, bouleversante, violente. Vivante.

    L'on voit immanquablement un peu d'Ariane dans Clara. Une chose est sûre, cette silencieuse-là a les mots. Ce roman qui remue est aussi bien écrit que pensé. La Silencieuse n'est pas un simple livre, c'est de la littérature. C'est beau, tout simplement.

    Décidément, pour faire suite à Vous ne connaître ni le jour ni l'heure de Pierre Béguin et Petit art de la fuite d'Enrico Remmert, c'est un véritable sans faute pour les Éditions Philippe Rey dont je poursuis ma découverte du catalogue avec un plaisir de plus en plus intense.

    Ils en parlent aussi : Marianne, Florence, Yael.

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    Les déferlantes de Claudie Gallay

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    Juste avant de Fanny Saintenoy

    Le premier été d'Anne Percin

    Le cas Sneijder de Jean-Paul Dubois

    La légende des fils de Laurent Seksik

    La femme au miroir d'Éric-Emmanuel Schmitt

    Extraits :

    Je n'ai jamais été très douée avec les mots. Ceux qu'il faut prononcer, échanger. Les miens restent bloqués à l'intérieur, encombrés au moment de sortir, disparus. Ils me reviennent quand il n'y a plus personne pour les recevoir.

    Je ne sais pas quand j'ai commencé à m'enfoncer dans le silence.7

    ...

    C'est ce que j'aime ici : ce sentiment de l'immense. Tous les soirs depuis que je suis arrivée, sauf les rares jours où il a plu, je m'installe sous la nuit blanche d'étoiles, dans le bruissement des feuilles et le chant des grillons. D'autres regardent la télé.

    ...

    Je voudrais qu'il y ait encore moins de choses. C'est l'abondance qui me paraît épuisante.

    ...

    La vie des autres m'est étrangère. Parfois il me semble que la mienne coule comme l'eau lente du fleuve. Je n'ai pas d'horaires, pas contraintes, pas de famille. Je ne regarde presque jamais l'heure. Je vis à mon rythme.

    ...

    "Il paraît que vous avez décidé de vous retirer à la campagne. Pourquoi ?"

    J'ai balbutié que j'avais besoin de prendre un peu de recul.

    "C'est toujours ce qu'on dit quand on est malheureux. Et puis, à force de reculer, on se retrouve parfois à son point de départ. La terre est ronde, non ? Vous n'allez pas vous enterrer là-bas, quand même ? Ni épouser un paysan, j'espère !"

    ...

    Et il faut bien que je me désensauvageonne.

    ...

    Il faut avoir des yeux de loupe pour aimer la campagne. Le regard à ras de terre, ou bien accroché aux étoiles.

    ...

    - (...) J'ai juste un peu de mal avec les gens qui sont certains de quelque chose. (...)

    "Un philosophe, qui s'appelait Nietzsche, a écrit : "Ce n'est pas le doute qui rend fou, ce sont les certitudes."

    ...

    C'est par amour, par deuil, qu'Arp a cessé de sculpter. Pour Giacometti, c'est autre chose. La conscience trop aiguë des limites de son art. Il écrit :

    "Il m'est impossible de modeler, peindre ou dessiner une tête, par exemple, telle que je la vois et pourtant c'est la seule chose que j'essaie de faire. Tout ce que je pourrais faire ne sera jamais qu'un pâle image de ce que je vois et ma réussite toujours égale à l'échec."

    Parfois il me semble que Giacometti complique. Qu'il s'est de lui-même installé dans une contradiction. Comme tout le monde sans doute.

  • Les saisons de l'envol de Manjushree Thapa

    À paraître le 7 février 2013.les saisons de l'envol.jpg

    Éditions Albin Michel - 275 pages

    Présentation de l'éditeur : En arrivant à Los Angeles munie d’une green card gagnée à la loterie du gouvernement américain, Prema laisse derrière elle le Népal, les bosquets de bambou et les rizières. La guerre civile et la pauvreté. Elle veut prendre un nouveau départ, vivre son American dream. Mais les milliers de kilomètres qui la séparent de son pays natal n’effacent ni son histoire ni son passé. Plus tout à fait népalaise, pas encore américaine, Prema flotte entre deux mondes. Ses différentes rencontres et sa passion pour El Segundo Blue, une espèce de papillon en voie de disparition, lui permettront-elles de trouver sa place ? Réflexion sur l’exil et le déracinement, Les Saisons de l’Envol est le récit lumineux d’une femme qui décide de rompre avec son passé pour donner un sens à sa vie. Porté par une très belle écriture, ce roman révèle le talent de l’écrivain népalais Manjushree Thapa.

    Traduit de l'anglais (Inde) par Esther Ménévis.

    Ma note :

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    Broché : 22,50 euros

    Ebook : 15,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Albin Michel pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Il m'a fallu quelques dizaines de pages pour entrer pleinement dans Les saisons de l'envol. De prime abord, j'ai été doublement déconcertée.

    Tout d'abord, par le personnage principal : Prema. J'ai éprouvé un peu de difficulté à sympathiser avec cette jeune femme que je n'arrivais pas à cerner. Je la trouvais distante, indifférente et je ne voyais pas vraiment où elle m'emmenait. Jusqu'à ce que je comprenne que Prema elle-même se cherchait, ne savait pas qui elle était, où elle allait, ni pourquoi. Alors au lieu de tenter de me mettre à sa place, j'ai compris que je ne pouvais que l'accompagner dans sa quête d'elle-même et du sens de sa vie.

    Autre détail qui m'a déroutée, le style de l'écrivain. S'écarter des sentiers traditionnels de ce que j'appellerais la littérature himalayenne est un parti pris certes surprenant mais qui, éclairé de l'ambition de l'auteur, prend tout son sens : Manjushree Thapa a souhaité "écrire à propos de ses personnages népalais avec la même complexité que permet la littérature occidentale pour les personnages occidentaux. Elle a toujours évité de rendre ses personnages exotiques."

    Deux surprises, un nécessaire temps d'adaptation pour plonger pleinement dans l'histoire de l'auteur et non celle que je m'imaginais. Quoi de mieux finalement ? Une fois relevé le défi de me laisser porter, j'ai pleinement profité de ce récit loin de tous clichés sur le déracinement, l'intégration et la quête identitaire envers et contre toutes les aliénations émotionnelles, politiques ou existentielles. Malgré son apparente froideur, Prema est parvenue à m'embarquer dans un voyage rempli d'émotions, au coeur de son intériorité complexe, de sa vie somme toute banale et malgré tout extra-ordinaire.

    Ce livre ne sera peut-être pas de ceux dont je garderai un souvenir impérissable, faute finalement de cette particularité exotique qui ancrerait le roman dans ses racines, mais il comptera parmi ceux dont j'ai apprécié le cheminement. Et c'est déjà beaucoup, un agréable moment !

    Ils en parlent aussi : Yael, Le choix des libraires.

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    Le choix de Goldie de Roopa Farooki

    La vallée des masques & Loin de Chandigarh de Tarun Tejpal

    Compartiment pour dames d'Anita Nair

    Je ne suis pas celle que je suis de Chahdortt Djavann

    Le livre de Joe, Perte et fracas, Tout peut arriver & C'est ici que l'on se quitte de Jonathan Tropper

    Extraits :

    Elle n'était pas douée pour l'introspection. C'est en examinant le monde extérieur qu'elle entrevoyait ce qui se cachait en elle.

    ...

    Certains aspects de nous-mêmes trouvent leur origine dans des choses qui nous sont étrangères, auxquelles nous nous retrouvons liés par association. Qui prennent possession de nous.

    ...

    C'est par la douleur que le corps avertit les animaux d'un danger. Si l'animal est en mesure de le faire, être attentif à la douleur peut lui sauver la vie. Si cela lui est impossible, s'il est captif par exemple, alors le mal qui lui a été fait est irrémédiable. Chez les hommes, il existe une concience de leur mort imminente. Mais au moment de mourir, il est psychologiquement plus facile de ne pas savoir que notre heure approche, que nous soit épargnée l'anticipation de notre mort. Le plus difficile, c'est de savoir que l'on va mourir. Ici, maintenant.

    ...

    "Nous vivons une époque d'extinction massive sur terre. Les hommes sont en train d'exterminer beaucoup plus d'espèces que la nature n'en remplace. C'est ce qu'on appelle un collapsus écologique. Ca veut dire que nous n'avons plus assez de ressources. Les hommes sont en train de détruire leur habitat naturel."

    ...

    Cette incertitude tenace - ne jamais savoir, ne jamais savoir avec certitude ou ne jamais savoir du tout - lui resta.

  • La Moselle de Florian Martinez

    Warum Éditions - 140 pagesla moselle.jpg

    Présentation de l'éditeur : La Moselle retrace les errances d'un être en marge, presque SDF, un peu fou, un peu asocial. Son périple à travers l'Est de la France commence par le suicide d'un compagnon de marche sur une autoroute. Le reste de cette histoire nous emmène à travers le passé du personnage et ses pérégrinations à la rencontre des gens ordinaires de la Lorraine, véritable Voyage au bout de la nuit contemporain, par un artiste au trait charbonneux et à l'écriture écorchée vive. Ce livre parle d'un sujet qui touche de plus en plus de gens, la mise à la marge. C'est un livre qui parle des gens comme tout le monde qui se retrouve de plus en plus « en dehors » sans pouvoir rentrer dans la société et qui en ont de moins en moins envie.

    Ma note :

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    Album cartonné souple : 20 euros

    Un grand merci à Babelio et aux Éditions Warum pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir cette bande dessinée.

    La Moselle avait a priori tout pour me plaire : une bande dessinée, déjà ; promue par une maison d'édition atypique, ensuite. En effet, Warum prend le parti de publier des auteurs que personne ne veut éditer soit parce qu'ils n'ont pas encore assez de talent, soit parce que leurs projets ne ressemblent en rien à ce qui se fait dans la BD actuelle et que de fait il y a trop d'incertitudes, notamment en termes de vente. Une audace éditoriale prometteuse laissant présager de découvertes originales, novatrices, éloignées des codes du genre. Malheureusement, l'expérimental n'est pas toujours gage de réussite...

    Dans La Moselle, j'ai immédiatement trouvé le dessin très déplaisant. Malgré quelques décors et perspectives laissant transparaître un réel talent d'observation et de reproduction, l'ensemble est complètement négligé et donne l'impression que l'auteur s'est contenté de vagues esquisses, de quelques crayonnés bâclés. Comme si le dessin n'était pas sa priorité. Plutôt gênant pour un roman graphique...

    J'aurais pu passer outre si le contenu m'avait séduite. Mais là encore, je suis restée perplexe du début à la fin. Les personnages sont complètement décalés voire déjantés et leurs façons d'agir ou de penser restent incompréhensibles. C'est sombre, désespéré... mais surtout, sous couvert d'aborder les thématiques de l'exclusion, de la marginalité, ça n'a ni queue ni tête. L'underground original n'a d'intérêt que s'il a du sens, mais ici, force est de constater que le fond comme la forme sont totalement fantaisistes, dans l'acception négative du terme. Concernant ce projet, la seule justesse de l'auteur est à mes yeux dans la conception qu'il a de l'univers de son oeuvre : "un monde autistique, froid, hermétique et vide".

    L'ambition de Florian Martinez de s'exprimer sur l'incompréhension entre les êtres est, de manière relative, aboutie puisque je n'ai absolument rien compris à ce qu'il a essayé de dire. Les situations se suivent, sans lien apparent et le sens profond m'a échappé du début à la fin. Bref, grosse déception et interrogation absolue sur le pourquoi de l'oeuvre et le comment de l'édition.

    Ils en parlent aussi : Filou 49, David Fournol, Jostein.

    Vous aimerez sûrement :

    Blast de Manu Larcenet (Grasse carcasse, L'apocalypse selon saint Jacky, La tête la première)

    La rue des autres de Violaine Leroy

    Une âme à l'amer de Jean-Christophe Pol et Albertine Ralenti

    Fables amères de Chabouté

    Le bar du vieux Français de Stassen et Lapière

    Vacance de Cati Baur

    Extrait :

    Parfois, je crois que je suis résigné...

    Mais en fait, j'ai peur.

  • Madame Hemingway de Paula McLain

    madame hemingway.jpgÉditions Buchet/Chastel / Livre de poche - 500 pages

    Présentation de l'éditeur : Chicago, octobre 1920. Hadley Richardson a 28 ans et débarque du Missouri lorsqu’elle fait la connaissance d’un jeune homme de 20 ans, revenu blessé de la Grande Guerre, Ernest Hemingway. Après un mariage éclair, ils embarquent pour la France et se retrouvent à Paris au cœur d’une « génération perdue » d’écrivains anglo-saxons expatriés – Gertrud Stein, Ezra Pound, James Joyce, Scott Fitzgerald… Rive gauche, entre l’alcool et la cocaïne, la guerre des ego, les couples qui se font et se défont et la beauté des femmes, Ernest travaille à son premier roman : Le soleil se lève aussi, qui lui apportera consécration et argent. Mais à quel prix ? Hadley saura-t-elle répondre aux exigences et aux excès de son écrivain de mari ? Pourra-t-elle rester sa muse, sa complice, son épouse ?

    Ma note :

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    Broché : 24,35 euros

    Poche : 7,60 euros

    Ebook : 7,99 euros

    Un grand merci aux Éditions du Livre de poche pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    J'ai horreur d'Hemingway ! J'ai beau tenter et retenter, rien à faire, je n'aime pas son écriture. Être considéré comme l'un des géants des lettres américaines n'épargne nullement de jamais faire l'unanimité. En cela, j'ai découvert - il n'y a pas de hasard - rejoindre mon auteur préféré, John Irving, également insupporté par ce style qui, sous couvert de retour à l'essentialité de l'écriture, n'appelle pas un chat un chat, ne dit jamais clairement les choses.

    Pourquoi donc choisir de lire Madame Hemingway ? Primo, parce que ce n'est pas de lui - ah ah. Segundo, parce que le livre prend le parti de se concentrer sur Madame et que je suis une inconditionnelle des destins de femmes. Ensuite et c'est étrange, comme pour l'autre célèbre couple de la Génération perdue, les Scott Fitzgerald, si je ne goûte pas l'oeuvre de ces monstres littéraires, j'adore en revanche me plonger dans leurs vies. Indépendemment de la qualité de leurs oeuvres à l'aune de ma propre subjectivité, je suis fascinée par l'existence des artistes - des personnalités illustres en général - qui semblent sucer la substantifique moelle de la vie, aimer et souffrir mieux que personne et dont les gestes les plus ordinaires paraissent dix mille fois plus exhaltants que ceux du commun des mortels.

    Bien que romancées, ces biographies brodées sont fidèlement bâties autour des éléments d'histoire réels des personnages célèbres qu'elles mettent en scène. L'avantage des libertés romanesques étant d'appréhender le sujet de manière plus agréable qu'un ouvrage purement factuel. Ici donc, l'on découvre Ernest avant qu'il soit Hemingway par le prisme d'Hadley Richardson, première de ses quatre épouses, première à avoir cru en lui et ayant contribué à le révéler ; à lui-même, au monde entier.

    C'est toute l'intimité d'un couple fusionnel qui est dévoilée dans ce roman : celle d'un jeune homme de vingt ans, ambitieux et inspiré mais aussi profondément transformé par la guerre et celle d'une femme de presque trente ans qui ne pouvait espérer mieux dans son existence morne que d'être ériger au rang de muse.

    Mais l'intensité de cette relation n'a d'égale que celle de sa fin annoncée. Comment supporter éternellement les humeurs d'un homme dévasté par la guerre (et surtout bipolaire non diagnostiqué) dans les yeux duquel elle voit cette lueur du regard de son père suicidé ? Comment surmonter les assauts d'une époque vibrante et excessive ? Comment rivaliser avec ces modernes garçonnes séductrices ? Comment concurrencer les sirènes du succès ?

    Paula McLain entraîne le lecteur à la suite d'Hadley, elle-même à la suite de Papa Hem, à ce moment charnière où tout va commencer pour lui. De Schruns en Autriche à Pampelune en passant par le sud de la France ou encore et surtout au coeur du Paris littéraire des Années folles envahi par les écrivains anglo-saxons exilés qui se côtoient autant qu'ils se confrontent (Stein, Pound, Joyce, Fitzgerald...), l'on observe les couples qui se font, se défont, embrumés par les vapeurs d'alcool et les codes changeants des amours revisitées. Entre séquelles psychologiques de la Grande Guerre et émulation de la Rive Gauche, l'on découvre un Hemingway torturé, égocentré, parfois tendre, souvent cruel, à la hauteur de ce que l'on imagine ; mais surtout le destin d'une femme, amie, amante, mère, inspiratrice qui sacrifiera beaucoup d'elle-même pour affronter les affres de la création du grand amour qui l'aura sauvée et la perdra. La puissance de ce récit féminin est renforcée par les quelques chapitres en italique sous la plume, dans les pensées de l'écrivain aux carnets Moleskine.

    Après lecture, je n'ai pas tellement plus de sympathie pour Hemingway, voire un peu moins... Je vais pourtant me lancer dans Paris est une fête qui prend depuis trop longtemps la poussière dans ma bibliothèque et dont Paula McLain s'est largement inspirée. Parce que Madame Hemingway m'a tellement transportée que j'ai envie de rester dans le sillage de ce couple phare d'une époque parisiano-artistique tourbillonnante. Cette course à l'idéal, à la perfection, à la vérité, dans la vie comme dans l'oeuvre - quête que l'on retrouve chez nombre de couples d'artistes - est tout bonnement envoûtante.

    Bref, Madame Hemingway est l'un des titres poche phares de cette rentrée littéraire d'hiver, que l'on dévore avec délice et que l'on regrette de finir trop vite.

    Ils en parlent aussi : Gérard Collard, Virginie, Lili Galipette.

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    Beauvoir in love d'Irène Frain

    Alabama Song de Gilles Leroy

    Accordez-moi cette valse de Zelda Fitzgerald

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    Loving Frank de Nancy Horan

    Ciseaux de Stéphane Michaka

    L'aimer ou le fuir de Delphine de Malherbe

    Extraits :

    J'ai eu beau essayer de guérir de Paris, il m'a bien fallut admettre un jour qu'on ne s'en remet pas.

    ...

    Il disait souvent qu'il était mort à la guerre, l'espace d'un instant ; que son âme avait quitté son corps comme un mouchoir de soie se serait échappé de sa poche de poitrine et flotterait dans les airs. Elle était revenue sans qu'on la rappelle et je me demandais souvent si écrire, pour lui, n'était pas un moyen de savoir que son âme était bien là en fin de compte, de retour à sa place. Une façon de se dire à lui-même, sinon à quelqu'un d'autre, qu'il avait vu ce qu'il avait vu, ressenti ces choses terribles, mais qu'il était vivant quand même. Qu'il avait rendu l'âme, mais qu'il n'était plus mort.

    ...

    Il y avait des gens intéressants partout alors. Les cafés de Montparnasse en étaient pleins, des peintres français, des danseurs russes, des écrivains américains.

    ...

    Tout le monde ne croyait pas au mariage à l'époque. Se marier signifiait que vous aviez foi dans l'avenir et aussi dans le passé - que l'histoire, la tradition et l'espoir pouvaient rester soudés pour vous élever. Mais la guerre était venue qui s'était emparée de tous le garçons bien, de notre foi aussi. Il ne restait que l'instant présent, qu'à s'y jeter sans penser au lendemain, et encore moins à toujours. Pour vous empêcher de penser, il y avait l'alcool, un océan d'alcool, et tous les vices habituels et bien assez de cordes pour vous pendre. Mais un petit nombre d'entre nous, très peu en fin de compte, ont parié sur le mariage contre toute attente. Et, sans vraiment me voir comme une chose sacrée, je sentais bien que ce que nous vivions était rare et authentique - et que nous étions en sécurité dans ce mariage que nous avions construit et construisions encore chaque jour.

    ...

    Je pensais me marier ou me trouver un métier comme mes condisciples. Elles étaient dévenues de jeunes mères soucieuses, institutrices, secrétaires ou conceptrices-rédactrices publicitaires en herbe, comme Kate. Quelle que soit leur situation, elles vivaient leurs vies, se lançaient, faisaient leurs propres erreurs. Moi, sans savoir pourquoi, j'étais restée en rade, coincée quelque part - bien avant la maladie de ma mère - et je ne savais pas très bien quoi faire pour me libérer.

    (...) C'était terrible de se sentir aussi vide, comme si je n'étais rien. Pourquoi n'arrivais-je pas à être heureuse ? Et d'ailleurs, c'était quoi, au juste, le bonheur ? Pouvait-on le feindre, comme le suggérait Nora Bayes ? Pouvait-on le forcer comme un bulbe de fleur au printemps dans sa cuisine, ou se frotter contre lui à une soirée à Chicago et l'attraper comme un rhume ?

    ...

    Je n'avais jamais rencontré quelqu'un d'aussi vibrant et plein de vie. C'était de la lumière en mouvement. Il n'arrêtait pas de bouger - ou de penser, ou de rêver, semblait-il.

    ...

    Je n'ai pas appris à nager, ni couru ni joué dans le parc comme le faisait mes amis. Non, moi je lisais des livres, bien au chaud dans le fauteuil du petit salon, près de la fenêtre aux tentures bordeaux, baignant dans la lumière colorée des vitraux. Au bout d'un certain temps, j'ai cessé de lutter, même intérieurement, contre le calme qui m'était prescrit. Les livres pouvaient être une aventure extraordinaire. Je restais donc sous ma couverture, remuant à peine, et nul n'aurait pu deviner qu'avec ces histoires, mon esprit galopait, mon coeur s'emballait. Je pouvais disparaître dans n'importe quel univers sans que personne s'en aperçoive, là, pendant que ma mère aboyait ses instructions aux domestiques ou recevait ses déplaisantes amies.

    ...

    (...) et je sortis de la pièce pour ouvrir l'enveloppe. Elle était aussi froissée et chiffonnée que si elle était restée des jours dans sa poche - et j'aimais déjà ça, quoi qu'elle contînt. Une fois tranquille, réfugiée dans la salon à côté de mon piano, je découvris qu'à l'intérieur les pages aussi étaient froissées et griffonnées à l'encre noire. Chère Hasovich - commençait-elle - Vous dans ce train, moi ici, et tout plus vide maintenant que vous n'êtes plus là. Dites-moi, êtes-vous réelle ?

    ...

    Allez vous enfin débarquer ici pour me faire partager un peu de cette fichue réalité que vous êtes ?

    Ses lettres arrivaient froissées, chiffonnées, absolument délicieuses, parfois deux, trois par jour.

    (...) J'étais déchirée entre le désir de savoir si je pouvais me fier à Ernest et l'envie de rester suffisamment aveugle pour ne rien changer à la situation existante. Ses mots avaient déjà une telle importance pour moi - trop d'importance. Chacune de ses lettres me faisait l'effet d'un remontant, lui écrire aussi, d'ailleurs, (...).

    ...

    Lorsqu'il fut de tout son poids sur moi et que je sentis chaque bosse et contour du toit contre mes épaules et mes reins à travers les couvertures, j'éprouvai un bonheur aussi pur qu'extrême, un sentiment que je savais gravé à jamais dans ma mémoire. C'était comme si nous nous pressions l'un contre l'autre jusqu'à ce que ses os passent dans les miens et que nous ne fassions plus qu'un, fût-ce de manière fugitive.

    ...

    "J'espère qu'on aura la chance de vieillir ensemble, de devenir comme ces couples que l'on croise dans la rue, mariés depuis si longtemps qu'ils ont fini par se ressembler à s'y méprendre. Qu'en dis-tu ?

    - J'adorerais te ressembler, répondis-je. J'adorerais être toi."

    Je n'avais jamais rien dit qui fût plus vrai. Je serais volontiers sortie de ma peau pour entrer dans la sienne cette nuit-là car je croyais que c'était cela, l'amour.

    ...

    Écrire à temps partiel et ne pas percer était une chose, mais maintenant il se consacrait à l'écriture, il y travaillait tous les jours et ça ne marchait toujours pas. Qu'est-ce que cela augurait de l'avenir ?

    ...

    Tellement paumé, avait-il dit, et je l'avais vu dans son regard, qui me rappelait celui de mon père. Qu'en était-il au juste ? Ces accès étaient-ils liés à ce qu'il avait vécu pendant la guerre ? Ses souvenirs venaient-ils le hanter de temps à autre ou bien était-ce plus personnel ? Cette tristesse faisait-elle partie d'Ernest, de la même façon qu'elle avait été fatale à mon père ?

    ...

    C'est fou ce que nous étions naïfs, ce soir-là. Nous nous cramponnions l'un à l'autre, faisions des promesses impossibles à tenir et que nous n'aurions jamais dû faire. C'est cela aussi, l'amour, parfois. Je l'aimais déjà plus que je n'avais jamais aimé quiconque. Je savais qu'il avait terriblement besoin de moi et je voulais qu'il continue à avoir besoin de moi, pour toujours.

    ...

    Anderson nous avait recommandé Montparnasse, mais c'était au-dessus de nos moyens, de même que les autres quartiers à la mode. Nous habitions donc le vieux Paris, dans la cinquième arrondissement, loin des bons cafés et des restaurants à touristes, grouillant au contraire de Parisiens de la classe ouvrière, avec leurs charrettes, leurs boucs, leurs paniers de fruits et leurs mains tendues pour ceux qui en étaient réduits à mendier.

    ...

    "On s'en souviendra. On dira un jour que le son de cet accordéon fut celui de notre première année à Paris.

    - L'accordéon, les putes et les haut-le-coeur, renchérit-il. C'est notre musique."

    ...

    (...) le processus était parfois lent et douloureux. Il lui arrivait fréquemment de rentrer à la maison l'air épuisé, vaincu, comme s'il avait passé la journée à se colleter avec des sacs de charbon et non avec une phrase à la fois.

    ...

    "Les meilleurs ne croient plus à rien, les pires se gonflent de l'ardeur des passions mauvaises."

    William Butler Yeats, The Second Coming

    ...

    Pendant que Stein parlait, le visage d'Ernest se décomposa, puis il se reprit. Elle avait mis le doigt sur quelque chose que lui-même avait récemment commencé à comprendre, la nécessité d'aller à l'essentiel, vers une langue aussi dépouillée que possible.

    "Quand vous vous y remettrez, ne gardez que l'essentiel."

    Il approuva en rougissant légèrement, et je pouvais presque l'entendre enregistrer ce conseil dans sa tête et l'ajouter à celui de Pound. "Éliminez tout ce qui est superflu, lui avait-il dit. Méfiez-vous des abstractions. Ne dites pas au lecteur ce qu'il doit penser. Il faut que l'action parle d'elle-même."

    ...

    "Pendant notre guerre - il marque un temps pour faire un signe de tête à Ernest -, quand la ligne de front allait jusqu'à la Manche, il y avait des hommes qui obtenaient de courtes permissions pour aller prendre le thé chez eux. A leur retour, ils reprenaient leur baïonnette et leur masque à gaz, et ils s'y recollaient avec encore un goût du biscuit dans la bouche.

    - Impossible de se remettre d'une telle rupture, dit Ernest. La tête ne suit pas. On reste coincé dans un endroit ou dans un autre, ou quelque part entre les deux. Et là, c'est le début de la dépression.

    ...

    On ne pouvait pas tabler sur la mémoire. Le temps n'était pas fiable, tout se dissolvait et mourait - même et surtout si cela avait les apparences de la vie. Comme le printemps.

    ...

    Il appartenait à la sphère créative, moi pas, et je ne savais pas si quelque chose pourrait venir changer cela un jour. Alice semblait s'accomoder plus facilement de son rôle de femme d'artiste, se consacrant totalement à l'ambition de Gertrude, mais peut-être avait-elle juste pris le pli et appris à mieux dissimuler sa jalousie avec le temps. (...) Nous étions là, tous les deux, me dis-je. Tout était beau, merveilleux. Il me suffisait d'en être consciente, d'en profiter, de m'en réjouir. C'était ce que j'allais faire. Essayer, en tout cas.

    ...

    Lorsqu'on gagnait, on buvait du champagne, parfois aussi quand on perdait, parce que nous étions heureux d'être là et d'y être ensemble, et d'ailleurs, l'argent importait peu. On n'en avait jamais suffisamment pour qu'en perdre puisse faire une réelle différence.

    ...

    Nous avons fait griller mes trois truites sur le feu avec des piques, en même temps que la demi-douzaine pêchée par Chink et Ernest.

    "Je préfère les miennes, affirmai-je en léchant le sel que j'avais sur les doigts.

    - Moi aussi, je préfère les tiennes", renchérit Ernest, et il ouvrit une autre bouteille de vin tandis que le ciel s'adoucissait et que le soir tombait.

    ...

    J'avais promis à maintes reprises de ne pas m'interposer entre son travail et lui, surtout au début de notre mariage, alors que je voyais sa carrière comme si c'était la mienne et croyais que c'était mon rôle et même mon destin de l'aider à faire son chemin. Mais, de plus en plus, je me rendais compte que je n'avais pas conscience de la portée de ces promesses.

    ...

    "Ce que tu fais est nouveau, lui dit un jour Pound, dans son atelier. Ne l'oublie pas quand ça commence à être douloureux.

    - Ce qui est douloureux, c'est d'attendre.

    - L'attente donne à l'oeuvre le temps de mijoter jusqu'à être réduite à sa plus simple expression. Ce qui est essentiel, sans compter que la souffrance est utile à tout le processus."

    ...

    Ce fut la fin du combat d'Ernest avec l'apprentissage et la fin d'autres choses également. Il ne serait plus jamais inconnu. Mais nous ne serions plus jamais aussi heureux.

    ...

    Le voir devenir précisément le genre d'artiste qui lui donnait des boutons deux ans auparavant ne manquait pas de sel, mais c'était aussi un peu douloureux pour moi. Il me manquait et je n'étais pas certaine de toujours le reconnaître, mais je ne voulais pas non plus le retenir. Pas au moment où ça commençait enfin à marcher pour lui.

    Ernest était en train de changer, mais Montparnasse aussi.

    ...

    N'empêche, j'ai la nostalgie des gens honorables et bons d'avant, qui se contentaient d'essayer de faire quelque chose de leur vie. En toute simplicité, sans faire de tort à personne.

    ...

    - Pas facile de savoir comment mener sa vie, n'est-ce pas ?

    ...

    Scott pouvait se soûler affreusement, à en devenir insupportable, Ernest pouvait s'en prendre cruellement à quelqu'un qui l'avait beaucoup aidé et aimé - mais là, devant leur patient, rien de tout cela ne comptait plus. Finalement, pour l'un comme pour l'autre, il n'y avait que le patient sur la table d'opération, et le travail, le travail, le travail.

    ...

    - On fait sa vie avec quelqu'un, on aime cette personne et on croit que ça va suffire. Mais ce n'est jamais suffisant, n'est-ce pas ?

    - Comment savoir ? L'amour, je ne sais plus ce que c'est. Je voudrais juste pouvoir ne plus rien ressentir pendant quelques temps. Crois-tu qu'on puisse y arriver ?

    - C'est à ça que sert le whisky.

    ...

    Tu m'as changé plus que tu ne l'imagines, et tu feras toujours partie de moi. C'est une des choses que tout cela m'aura apprises. On ne perd jamais vraiment les gens qu'on aime.

    ...

    Ensemble, nous faisions tout, puis nous le flanquions en l'air.

    ...

    Cet homme était une véritable énigme, en fin de compte - bon, fort, faible et cruel à la fois. Un ami incomparable et un salopard. Finalement, tout était vrai à son sujet.