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Littérature jeunesse, young adult - Page 2

  • Tu seras partout chez toi d'Insa Sané

    Éditions Sarbacane - 213 pagestu seras partout chez toi.jpg

    Présentation de l'éditeur : Si tu dois t’en aller pour toujours, pars le matin, très tôt, comme Hansel et Gretel. Avant de m’abandonner, papa m’a dit « Tu seras partout chez toi ! » Mais, à 9 ans, on n’est pas costaud, même quand on se croit dur comme fer. À 9 ans, le pays que l’on chérit a le visage de « mon amoureuse ». Je le sais parce que j’ai 9 ans, et Yulia… Dieu que je l’aime ! Yulia, je la connais depuis le jour où on a coupé le cordon à mon nombril pour l’ancrer au sien. Donc, mon oiseau de fer a atterri de l’autre côté de la Terre, chez tata Belladone et tonton Chu-Jung. Mais « mon chez moi » je le retrouverai, quitte à faire les pires bêtises pour y aller ! Qu’importent les gorgones et les récifs, grâce à Brindille, la fille du voisin – le passeur du Styx –, je partirai…

    Ma note :

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    Broché : 15,50 euros

    Un grand merci aux Éditions Sarbacane et à Babelio pour m'avoir offert la possibilité de découvrir ce livre.

    Je ne savais a priori absolument pas à quoi m'attendre en me plongeant dans Tu seras partout chez toi. Une chose est sûre a posteriori, ma wish-list est un peu plus longue. Une fois encore. De manière aussi jubilatoire que désespérante, ma pile d'envies bouquins est définitivement le tonneau des Danaïdes...

    Bref, tout ça pour dire que j'ai carrément été séduite par ce récit d'Insa Sané. Il m'a convaincue de me plonger dans sa comédie urbaine qui a érigé ce slameur-rappeur-comédien-écrivain sénégalo-sarcellois au rang d'auteur majeur de sa génération.

    Insa Sané est de ceux qui possèdent une plume bien à eux. D'une écriture singulière ô combien chantante, il nous conte, par la voix d'un enfant au fond de laquelle l'on entend immanquablement celle du griot, l'enfance africaine, le déracinement, l'exil et l'intégration dans cette vaste arnaque qu'est le soit-disant Eldorado occidental. Un sujet maintes fois abordé que l'écrivain revisite de manière inédite et très personnelle grâce à une écriture mêlant savamment réalisme et onirisme.

    Avec verve, il construit une fable touchante qui est la parfaite synthèse de la modernité urbaine et de l'ancestralité africaine. Il nous entraîne ainsi avec beaucoup d'émotions et de justesse dans la nostalgie de l'enfance et le caractère fantastique ne fait qu'ajouter à la puissance du récit. L'on se plaît à reconnaître ici ou là des allusions aux légendes et histoires classiques, inspirées de ses deux cultures pour ériger sa propre légende, marquer son empreinte et faire cet indispensable lien entre tradition d'hier et codes d'aujourd'hui. Impossible de lire Tu seras partout chez toi sans voir dans le petit Sény le pendant masculin africain la petite Alice britannique.

    Dans cette histoire, Insa Sané aborde les diverses tragédies humaines engendrées par l'exil et les migrations clandestines. Des propos durs dont la gravité, aussi présente soit-elle, ne prend jamais le pas sur la poésie ou les pointes d'humour savamment distillées. Une manière d'appréhender des réalités bouleversantes avec pudeur, sans misérabilisme. Et si le lecteur adulte auquel s'adresse aussi cette narration saura voir par avance où le Sény de Sané l'entraîne parfois, gageons que les lecteurs plus inexpérimentés n'y verront que du feu et serons aussi étonnés que transportés mais surtout, utilement ébranlés et humainement transformés.

    Un texte profond, humain, qui compte parmi ceux qui aident à grandir. Même quand on est déjà grand.

    Ils en parlent aussi : Stella, Swamp, Doszen.

    Vous aimerez sûrement :

    No et moi de Delphine de Vigan

    La vraie couleur de la vanille de Sophie Chérer

    Lunerr de Frédéric Faragorn

    Chaque soir à 11 heures et Quatre soeurs de Malika Ferdjoukh

    Seuls de Gazzotti et Vehlmann

    Hier tu comprendras de Rebecca Stead

    Les Arpents d'Alan Wildsmith

    Extraits :

    Elle voulait parler. Parler ?! J'avais entendu dire par les plus grandes personnes que les filles adorent "parler" ; surtout quand nous, les garçons, on n'y est pas disposés : avant un baiser ; après ; quand on tombe de sommeil ; au petit matin ; quand c'est surtout pas le moment...

    ...

    - Tu as quel âge ?!

    Elle connaissait parfaitement la réponse. Je crois que quand les grandes personnes posent des questions aussi simples, c'est pour faire diversion, parce qu'ils n'ont plus la force de regarder l'enfance en face.

    - A neuf ans, on ne pleure pas comme un bébé ! Maintenant, tu vas sécher tes larmes et tu vas être courageux. Tu veux que je sois fière de toi ? Alors arrête ! Tout de suite !...

    Ben oui ! Bien sûr, je voulais que Maman soit fière de moi, tous les jours, tout le temps ; mais pas loin d'elle. Je ne pouvais pas imaginer ne plus la sentir, la voir, la savoir là, à côté de moi ! C'est quoi ces histoire ?! Maman, Papa, c'est une mauvaise blague, franchement ? Hein ?! Vous pouvez me le dire maintenant !...

    ...

    - Mais Papa, j'ai fait une bêtise ?

    Là, il a pris cette voix qu'il avait le soir, lorsqu'il me racontait des histoires avec des animaux fantastiques, des sorciers, des chasseurs et des guerrières. Ces histoires qui finissent bien à la fin.

    - Mon grand garçon. Ce n'est pas une punition : c'est une récompense. Tu vas de l'autre côté du monde. Qu'est-ce que j'aimerais être à ta place ! L'Odyssée d'Ulysse ou Les Voyages de Gulliver, ce sont des promenades de santé à côté de ce que tu vas vivre ! Je suis sûr que sur ta route, tu apercevras le titan Atlas portant la voûte céleste sur ses épaules... Oh, la chance ! Tu sais, ce n'est pas facile d'atteindre le pays où tu te rends. Beaucoup de gens ont tenté d'aller là-bas, mais très peu ont réussi. Ton oncle et ta tante sont arrivés à bon port. Et je sais que toi, tu y arriveras aussi. Tu es plus courageux que le soldat de plomb et, bientôt, des ailes te pousseront sur les épaules et tu sauras t'échapper de n'importe quel dédale - tu te souviens de Dédale, hein ?... Oui mon garçon, sans te brûler les ailes. Tu sais, dans le pays où tu vas, les hommes marchent en lévitation. Tu comprends ce que ça veut dire, hein ? Oui, ils marchent au-dessus du sol. Tu veux apprendre à marcher dans les airs ? Là-bas, tu pourras. Mon chéri, si tu ne pars pas, tu risques de finir comme le serpent... le dragon condamné à marcher sur le ventre... tu te souviens, n'est-ce pas ?

    ...

    De l'autre côté de la Terre, au pays des Hommes Pressés, les gens marchaient. Ils marchaient plus vite que chez moi, mais ils marchaient quand même. Quelle déception ! Papa savait-il donc, lui aussi, dire les mensonges qui se croient durs comme fer ?... ou peut-être que l'avion m'avait largué dans le mauvais aéroport ? Ce que je découvrais n'était pas la cité du soleil, mais un univers qui filait le moral dans les chaussettes.

    Des hommes, il y en avait partout. Même le jour de la foire, au village, je n'avais jamais vu autant de monde ! Une foule grouillante de gens solitaires pris dans leurs silences respectifs. Des hommes grands, petits, moyens, gros, maigres, moyens, beaux, moches, moyens...

    ...

    Je crois que quand les grandes personnes répondent par un "Parce que" à des questions aussi simples, c'est encore pour faire diversion. Parce que vraiment ça doit être dur, de regarder l'enfance en face.

    ...

    Et voilà comment j'ai appris qu'au Pays des Hommes Pressés, on a le droit de décliner les présents. Le savoir doit vivre différemment selon l'endroit où l'on se trouve, pas vrai ?

    ...

    Une fille blessée, même un tout petit brin de fleur, ne pleure pas à la face du monde ; (...).

    ...

    Chez moi, c'est vrai, on dit qu'il y a bien plus de choix qui sont dictés par le désespoir que de voies ouvertes aux résignés.

    ...

    Brindille s'était effondrée. Elle reposait, les bras las, autour de ses cuisses à demi enfoncées dans la boue. Elle ne tentait même plus de dissimuler sa frouillardise, et comme elle n'avait plus mon bras en guise de doudou, elle s'est mise à pleurer. Parfois, rarement, les filles, surtout les petits brins de fleurs, osent pleurer à la face du monde. A vrai dire, moi aussi, j'aurais bien aimé pleurer des rivières, mais je n'avais pas su trouver le sentier des chagrins, ce ruisseau qui en se jetans dans le fleuve de nos peines éponge en quelques tourbillons le torrent des larmes ; alors, j'ai fait l'homme. Chacun agit avec ses armes, pas vrai ?

    ...

    On n'aura jamais à se dire adieu. TOI ? Ne te retourne pas. JAMAIS ! Va de l'avant. TOUJOURS ! Tant pis pour les larmes. Tant pis pour nous. Tant pis pour les espoirs fous d'un "Il était une fois" qui nous aura laissés sur le bas-côté. Tu m'aimeras plus loin. Je t'aimerai ailleurs. Ensemble, on tournera la page du plus beau des romans - sans tristesse ni rancoeur. Demain sera heureux. Promis ! Juré ! Juré ! Craché ! En vérité, l'éternité est aussi éphémère qu'un "Je t'aime" suspendu entre la vie et la mort.

    ...

    Une fille effrayée, même un tout petit brin de fleur, s'effondre pas aux yeux du monde. Jamais. Le courage c'est ça, je crois bien - quand on a peur mais qu'on avance quand même ; sinon, c'est qu'on est fou, point.

    ...

    Une fille blessée, même un tout petit brin de fleur, ne pleure pas à la face du monde, même quand ce visage impitoyable est celui de sa rivale.

  • No et moi de Delphine de Vigan

    no et moi.jpgSuivi de la nouvelle Comptes de Noël

    Édition illustrée par Margot de Vigan

    Éditions JC Lattès / Livre de poche - 283 pages

    Présentation de l'éditeur : L'une est une adolescente surdouée, rêve d’amour, observe les gens, collectionne les mots, multiplie les expériences domestiques et les théories fantaisistes ; l'autre, à peine plus âgée, est SDF. La première décide de voler au secours de la seconde, envers et contre tout... Mais nul n’est à l’abri... L'auteur de Rien ne s'oppose à la nuit nous livre, avec No et moi, un roman à la fois tendre et impitoyable.

    Ma note :

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     Broché : 14,20 euros

    Poche : 6,10 euros

    Poche édition spéciale Noël 2012 : 8,10 euros

    Ebook : 9,99 euros

    Disponible en édition Grands caractères, braille et audio

    Comme je l'ai souvent évoqué dans mes billets littéraires, je n'ai pas pour habitude de bannir définitivement un auteur dès le premier échec - sauf exception façon Angot. Parce que j'avais lu Rien ne s'oppose à la nuit dont j'avais particulièrement apprécié le style sans goûter le fond du propos - tout couronné par les Prix du roman Fnac, Renaudot des lycéens et France Télévisions 2011 qu'il fût -, j'ai entrepris de découvrir, espérant cette fois-ci aimer autant l'histoire que la plume, un nouveau texte de Delphine de Vigan.

    Mon choix s'est arrêté sur le titre No et moi à la carte de visite davantage prometteuse à mes yeux qu'une ribambelle de trophées littéraires : multiples éloges glanés çà et là auprès de lecteurs de ma connaissance, préconisation de lecture d'enseignants en lycée de ma région, Prix des Libraires 2008 (un des rares qui ne me déçoive jamais) et adaptation cinématographique de Zabou Breitman.

    Si besoin était de le prouver, la persévérance est souvent récompensée : j'ai tout bonnement dévoré ce roman. Rien n'est comparable d'avec ma précédente expérience puisque l'on passe du livre confession hommage mémoires à la fiction pure et simple, d'une littérature adulte à une écriture grand public. Il faut accorder à l'auteur une parfaite maîtrise du grand écart stylistique qui se glisse avec aisance dans la peau d'une adolescente surdouée.

    Le pitch pourrait laisser présager un récit manichéen, bourré de clichés mais il n'en est rien. Loin de toute narration convenue - bien qu'il faille quand même avouer certaines petites facilités -, le texte, tout en délicatesse, est empreint d'humanisme. L'histoire est une fenêtre ouverte sur la misère, l'exclusion. L'auteur nous oblige à contempler, sans misérabilisme ni voyeurisme, ce que nos yeux évitent délibérément quotidiennement. Elle nous rappelle que ce que l'on occulte par facilité et par présumée impuissance pourrait être changé, que l'ordre des choses pourrait être bouleversé assez simplement même si tout est beaucoup plus compliqué que cela, bien évidemment. Finalement, elle nous invite surtout à nous rappeler de tenter plutôt que de baisser les bras a priori, même si l'échec est souvent au rendez-vous. L'extrême qualité de l'histoire est de ne pas sombrer dans l'insupportable travers de la moralisation et surtout d'être profondément ancrée dans un réalisme touchant.

    No et moi est de ces textes qui font réfléchir et incite à modifier son regard sur les choses et surtout, surtout, son attitude, son engagement, sa volonté. Rien que pour cela, il est un livre essentiel. Mais comme de surcroît, sa construction tant sur le fond que sur la forme est très agréable, il est un livre nécessaire.

    Ils en parlent aussi : Cajou, Libr'Air, Eloah, Hanta.

    Vous aimerez sûrement :

    Les coeurs fêlés de Gayle Forman

    L'élégance du hérisson de Muriel Barbery

    On est pas sérieux quand on a dix-sept ans de Barbara Samson

    La salle de bain du Titanic de Véronique Ovaldé

    Malataverne de Bernard Clavel

    Extraits :

    Depuis toute la vie je me suis toujours sentie en dehors, où que je sois, en dehors de l'image, de la conversation, en décalage, comme si j'étais seule à entendre des bruits ou des paroles que les autres ne perçoivent pas, et sourde aux mots qu'ils semblent entendre, comme si j'étais hors du cadre, de l'autre côté d'une vitre immense et invisible.

    ...

    (...) dehors, on n'a pas d'amis.

    ...

    Elle raconte la peur, le froid, l'errance. La violence. Les allers-retours en métro sur la même ligne, pour tuer le temps, les heures passées dans des cafés devant une tasse vide, avec le serveur qui revient quatre fois pour savoir si Mademoiselle désire autre chose, les laveries automatiques parce qu'il y fait chaud et qu'on y est tranquille, les bibliothèques, surtout celle de Montparnasse, les centres d'accueil de jour, les gares, les jardins publics.

    Elle raconte cette vie, sa vie, les heures passées à attendre, et la peur de la nuit.

    ...

    Et notre silence est chargé de toute l'impuissance du monde, notre silence est comme un retour à l'origine des choses, à leur vérité.

    ...

    (...) elle dit voilà ce qu'on devient, des bêtes, des putains de bêtes.

    ...

    A partir de quand il est trop tard ? Depuis quand il est trop tard ?

    ...

    ... Il y a cette ville invisible, au coeur même de la ville. Cette femme qui dort chaque nuit au même endroit, avec son duvet et ses sacs. A même le trottoir. Ces hommes sous les ponts, dans les gares, ces gens allongés sur des cartons ou recroquevillés sur un banc. Un jour, on commence à les voir. Dans la rue, dans le métro. Pas seulement ceux qui font la manche. Ceux qui se cachent. On repère leur démarche, leur veste déformée, leur pull troué. Un jour on s'attache à une silhouette, à une personne, on pose des questions, on essaie de trouver des raisons, des explications. Et puis on compte. Les autres, des milliers. Comme le symptôme de notre monde malade. Les choses sont ce qu'elles sont. Mais moi je crois qu'il faut garder les yeux grands ouverts. Pour commencer.

    ...

    Parfois il me semble qu'à l'intérieur de moi quelque chose fait défaut, un fil inversé, une pièce défectueuse, une erreur de fabrication, non pas quelque chose en plus, comme on pourrait le croire, mais quelque chose qui manque.

    ...

    Peut-être qu'il n'y aura pas d'autre fois. Peut-être que dans le vie on a une seule chance, tant pis si on ne sait pas la saisir, ça ne revient pas. Peut-être que je viens de rater ma chance.

    ...

    On est capable d'envoyer des avions supersoniques et des fusées dans l'espace, d'identifier un criminel à partir d'un cheveu ou d'une minuscule particule de peau, de créer une tomate qui reste trois semaines au réfrigérateur sans prendre une ride, de faire tenir dans une puce microscopique des milliards d'informations. On est capable de laisser mourir des gens dans la rue.

    ...

    Moi je sais que parfois il vaut mieux rester comme ça, à l'intérieur de soi, refermé. Car il suffit d'un regard pour vaciller, il suffit que quelqu'un tende sa main pour qu'on sente soudain combien on est fragile, vulnérable, et que tout s'écroule, comme une pyramide d'allumettes.

    ...

    - On est ensemble, hein, Lou, on est ensemble ?

    Il y a une autre question qui revient souvent, et comme à la première je réponds oui, elle veut savoir si je lui fais confiance, si j'ai confiance en elle.

    Je ne peux pas m'empêcher à cette phrase que j'ai lue quelque part, je ne sais plus où : celui qui s'assure sans cesse de ta confiance sera le premier à la trahir.

    ...

    L'insomnie est la face sombre de l'imagination. Je connais ces heures noires et secrètes. Au matin, on se réveille engourdi, les scénarios catastrophes sont devenus extravagants, la journée effacera leur souvenir, on se lève, on se lave et on se dit qu'on va y arriver. Mais parfois la nuit annonce la couleur, parfois la nuit révèle la seule vérité : le temps passe et les choses ne seront plus jamais ce qu'elles ont été.

    ...

    Dans les livres il y a des chapitres pour bien séparer les moments, pour montrer que le temps passe ou que la situation évolue, et même parfois des parties avec des titres chargés de promesses, La rencontre, L'espoir, La chute, comme des tableaux. Mais dans la vie il n'y a rien, pas de titre, pas de pancarte, pas de panneau, rien qui indique attention danger, éboulements fréquents ou désillusion imminente. Dans la vie on est tout seul avec son costume, et tant pis s'il est tout déchiré.

    ...

    La vérite c'est que les choses sont ce qu'elles sont. La réalité reprend toujours le dessus et l'illusion s'éloigne sans qu'on s'en rende compte. La réalité a toujours le dernier mot. C'est Monsieur Marin qui a raison, il ne faut pas rêver. Il ne faut pas espérer changer le monde car le monde est bien plus fort que nous.

    ...

    Je ne comprends pas l'équation du monde, la division du rêve et de la réalité, je ne comprends pas pourquoi les choses basculent, se renversent, disparaissent, pourquoi la vie ne tient pas ses promesses.

    ...

    Ca ne change peut-être pas le cours des choses, mais ça fait la différence.

    ...

    Avant je croyais que les choses avaient une raison d'être, un sens caché. Avant je croyais que ce sens présidait à l'organisation du monde. Mais c'est une illusion de penser qu'il y a des raisons bonnes ou mauvaises (...), un mensonge perpétué depuis des siècles, car je sais maintenant que la vie n'est qu'une succession de repos et de déséquilibres dont l'ordre n'obéit à aucune nécessite.

    ...

    Comment ça a commencé, cette différence entre les affiches et la réalité ? Est-ce la vie qui s'est éloignée des affiches ou les affiches qui se sont désolidarisées de la vie ? Depuis quand ? Qu'est-ce qui ne va pas ?

    ...

    Avant de rencontrer No, je croyais que la violence était des les cris, les coups, la guerre et le sang. Maintenant je sais que la violence est aussi dans le silence, qu'elle est parfois invisible à l'oeil nu.

    ...

    Sommes-nous de si petites choses, si infniniment petites, que nous ne pouvons rien ?

    ...

    Et mon coeur parfois je me demande si je ne l'ai pas perdu, s'il reste une petite place, à l'intérieur de moi, avec tous ces chiffres, exponentiels. Parfois mon coeur j'ai peur qu'il n'en reste plus, ou alors un tout petit, rabougri, sec.

  • La vraie couleur de la vanille de Sophie Chérer

    culture,citation,littérature,livre,roman,biographie,esclavage,histoire,littérature jeunesseEditions L'école des loisirs - 208 pages

    Présentation de l'éditeur : Dans la nuit tropicale, un jeune garçon s'enfuit. Il s'appelle Edmond, mais n'a pas de nom de famille. C'est un garçon étrange, passionné, d'une intelligence hors du commun. Il n'a jamais appris à lire, pourtant il connaît le grec ancien. Il n'est jamais allé à l'école, mais ses connaissances en botanique égalent celles des meilleurs savants. Edmond est noir, il est né esclave. Il est orphelin, mais n'a pas connu le même sort que ses parents. A sa naissance, un homme blanc l'a pris sous sa protection, l'a aimé, l'a presque adopté. Et cet homme, ce soir, vient de le trahir. Dans sa fuite, Edmond emporte deux secrets. Le premier est un secret terrible, qu'il ne peut révéler à personne. Le second est au contraire un secret miraculeux, une découverte extraordinaire qu'il a faite lui-même, et qui peut changer le destin de son île. Mais qui croira la parole d'un enfant noir, en 1841 ? Ce livre raconte une histoire vraie. Elle se passe sur l'île de la Réunion, alors appelée île Bourbon, à l'époque où, malgré la Déclaration des droits de l'Homme, les mains coupées des esclaves ornaient encore les couloirs des maisons des maîtres, à l'époque où tout un peuple vivait et mourait dans les champs de canne à sucre.

    Et bien... Moi qui souhaitais me divertir de mes "lectures de grande" par le truchement d'un roman jeunesse, je n'ai pas choisi le plus léger. Pour autant, aucun regret ! Sophie Chérer, auteur de nombreux romans à L'école des loisirs, signe avec La vraie couleur de la vanille une biographie romancée édifiante qu'il eut été dommage de manquer.

    Ce voyage historique au coeur de l'Île Bourbon - ancienne appellation de la Réunion en hommage à la famille royale - nous plonge dans les heures les plus sombres de ce petit bout de terre de l'archipel des Mascareignes. Abordant le dur sujet de l'esclavage, ce récit est d'autant plus poignant que le jeune héros, Edmond Albius, a vraiment existé.

    Orphelin de naissance, descendant d'esclaves, Edmond a la chance d'être né au coeur de la plantation d'un maître qui, en dépit des principes d'alors, décide de l'adopter et de lui transmettre son savoir, sa passion : la botanique. Pendant de nombreuses années, l'histoire est belle. Ferréol Bellier Beaumont traite Edmond comme son égal, presque comme son fils, et lui apprend tout ce qu'il y a à savoir de la Nature. Mais quand le disciple dépasse le maître, tout s'écroule et toute l'atrocité de l'époque et de ses moeurs se met en branle... Qu'un enfant, noir et esclave de surcroît, puisse découvrir ce que tout un chacun cherche en vain depuis si longtemps, impensable, inconcevable, hors de question et triste retour à son originelle condition !

    Entre paternalisme et cruauté, Sophie Chérer offre une approche de la sinistre période de la colonisation et de ses incidences dramatiques sur d'innombrables existences. Avec un lyrisme descriptif suffisamment admirable pour être souligné, l'écrivain ouvre de surcroît une délicieuse petite fenêtre sur une discipline peu habituelle : la botanique. Mais elle rend surtout un vibrant hommage à un homme trop longtemps ignoré, pourtant initiateur des belles heures de l'Île. Une injuste spoliation que ce magnifique livre tente de réparer, ne serait-ce qu'un instant.

    Cette lecture puissante et juste est une fantastique invite à la découverte de l'Histoire et à la réflexion sur la nature humaine. Elle rappelle, c'est malheureusement nécessaire, combien le respect de chacun est fondamental. Impossible de ne pas être à la fois dévasté par cette histoire et également de se réjouir de ne plus jamais regarder la vanille du même oeil... Un texte poétique, intelligent, humain à mettre entre toutes les mains dès 13 ans !

    Extraits :

    Dans les champs de la découverte, le hasard ne visite que les esprits préparés.

    Louis Pasteur

    ...

    - ÊTRE BLANC !

    Unique réponse de Miles Davis, trompettiste et compositeur, à la question de Pannonica de Koenigswarter dans Les Musiciens de Jazz et leurs trois voeux.

    ...

    Il allait élever un enfant noir. Parfaitement ! Passionnément. Partager avec lui son savoir. Il allait damer le pion à tous ces incultes abrutis par leurs richesses, qui voulaient des ceintures toujours plus dorées, des calèches toujours plus armoriées, des robes toujours plus brodées, des colliers toujours plus emperlés, des mets toujours plus gras, qui venaient faire craquer leurs articulations et leurs bottes dans les génuflexions, dimanche après dimanche, et sans rien écouter, rien comprendre de ce qui se disait sous la nef. Qui s'apprêtaient à fêter un Noël de plus, et une Epiphanie, en faisant mine de croire qu'un Noir peut être roi, qu'un Noir peut être mage, qu'un Noir avait pu être l'un des premiers du monde à saluer leur Dieu et à le vénérer, et qui, à peine sortis de la célébration, s'en iraient recommencer à traiter les nègres comme avant, comme des rats, comme des chiens.

    ...

    Car là où les botanistes baptisaient les fleurs, les arbres et les buissons de noms sonores comme des bijoux, qui pour honorer une épouse, une fille ou une maîtresse, qui pour décorer un collègue et qui pour se flatter soi-même, les maîtres donnaient aux Noirs des noms comme des coups.

    Certains pratiquaient l'ironie. Ils les affublaient de noms de dieux, d'empereurs ou de héros, Jupiter, Zéphir, Adonis, Pompée, Charlemagne, pour mieux les traiter en sous-hommes. De noms de vertus, Minutie, Généreux, Franchin, pour mieux leur infliger leurs propres vices. De noms de villes lointaines, Coblence, Bayonne, pour mieux les clouer là, les empêcher de fuir. De noms de mois de l'année ou de jours de la semaine, Janvier, Avril, Mardi, Jeudi, pour mieux leur interdire du jouir du temps, des saisons et des heures.

    D'autres étaient plus directs. Ils les affligeaient de noms grecs dont le sens leur échappait, Philogène, Scholastique, Euphrasie, Polycarpe, ou de calembours idiots, Groné, Pacape, Monchéry, pour amuser, pour s'amuser. Pour tenir à distance. Ferréol était sûr que, si certains de ses pairs avaient pris un malin plaisir à baptiser ainsi leurs esclaves, c'était, paradoxalement, pour ne pas être tentés de les appeler vraiment. Les interpeller, c'était les considérer. Leur parler normalement, c'était faire d'eux des humains à part entière. Plus grave : dire leur nom, c'était s'attendre à les aimer.

    ...

    Il lisait l'Emile ou l'éducation, de Jean-Jacques Rousseau. Il lisait Histoire naturelle, générale et particulière, de M. Buffon. Il y puisait des idées choquantes. Celle-ci, par exemple : que les hommes qui deviennent les plus intelligents et les plus vifs d'esprit sont peut-être ceux qu'enfants on a laissés jouer sans leur lier les mains.

    ...

    Ferréol voulut parler. Il baissa les yeux sur le petit qui, au même moment, levait les siens vers lui. Ils échangèrent un sourire et Ferréol comprit soudain qu'il valait mieux se taire, que tout son n'aurait fait qu'abîmer cet instant, que, pas plus que les complicités, les caresses ne se réclament. Elles arrivent. Inattendues. Bénies. Et puis s'en vont.

    ...

    La plupart des êtres humains ne font que passer à travers la Nature. Toi, connais-la. Sens-la. Sers-la. Aime-la.

    ...

    Mais Edmond était trop noir pour les Blancs, trop blanchi pour les Noirs, trop gâté pour les brimés, trop oisif pour les travailleurs, trop soumis pour les libres, trop naïf pour les adultes, trop édifié pour les enfants. Trop intelligent pour le commun des mortels. Nulle part il n'était à sa place.

  • Lunerr de Frédéric Faragorn

    A paraître le 2 novembre 2012lunerr.jpg

    Editions L'école des loisirs - 189 pages

    Présentation de l'éditeur : Pour les habitants de Keraël, la cité des aëls, il n’y a pas d’ailleurs. Leur ville est située dans un désert de sable, de pierre et de sel. Keraël est une île sans eau autour. Le mot Ailleurs y est interdit, considéré comme une insulte, un blasphème. Le jeune Lunerr l’a appris à ses dépens. Pour avoir enfreint la règle, il a été fouetté jusqu’au sang et mis au ban de la société. À cause de lui, Mamig a perdu son travail. Qui oserait embaucher la mère d’un paria ? Ken Werzh ! L’homme le plus vieux et le plus craint de l’île les a convoqués dans son brug, demeure unique et fabuleuse toute de bois sculpté. Il a l’air très intéressé par Lunerr, suffisamment pour faire de lui son lecteur et secrétaire particulier. L’adolescent reste sur ses gardes : le vieillard aux yeux morts et au corps fripé comme celui d’un cadavre paraît doté d’une force singulière. Il se comporte de manière étrange, il tient des propos qui pourraient le faire condamner. Ken Werzh semble détenir un secret, un secret que Lunerr a très peur de découvrir…

    Ce livre à classer au rayon science-fiction n'est pas seulement doté d'une énergie littéraire qui l'érige au rang de page turner, il est également un roman d'initiation profond qui amène le lecteur à s'interroger sur des questions essentielles. Le droit à l'erreur, le droit de révolte, la transmission du savoir, la liberté de penser sont autant de notions évoquées en filigrane, au gré des circonstances délicates que doit affronter le jeune Lunerr.

    Le monde imaginaire créé par l'auteur est tout à fait crédible, aussi terrifiant - pour la cruauté du régime totalitaire en place et les conditions de vie parfois difficiles - que fascinant - Mourf, le petit pitwak de compagnie, est absolument délicieux. L'atmosphère de Lunerr n'est pas sans rappeler celle d'Hunger Games de Suzanne Collins ; de quoi convaincre les lecteurs qui ne sont pas encore en âge de lire la célèbre trilogie.

    L'on est immergé dans cet univers fantastique dès les premières pages que l'on tourne, tourne et tourne encore irrésistiblement jusqu'à avoir, enfin, le fin mot de l'histoire. Une fin de roman pouvant se suffire à elle-même mais assez ouverte pour laisser espérer une suite que je serais enchantée de lire.

    Dans la droite ligne de la politique éditoriale de L'école des loisirs, Lunerr aborde des sujets durs qui ne sont ni édulcorés ni, à l'inverse, exagérés par le biais d'une violence gratuite teintée d'inutile hémoglobine. Les thématiques de ce roman offrent une approche allégorique des dérives politiques ou religieuses et sont une formidable occasion d'éveiller la conscience politique des jeunes lecteurs et de les faire réfléchir sur les possibilités (nécessités ?) de s'affranchir des pensées formatées. De quoi satisfaire les ambitions des parents les plus vigilants et exigeants tout en répondant aux goûts d'aventure des lecteurs pré-ados.

    Voilà incontestablement un excellent roman à mettre entre toutes les mains dès 12 ans !

  • Oh les filles ! de Sophie Michel & Emmanuel Lepage

    Editions Futuropolis - 2 tomes - 128 planches

    Dessin et couleur : Emmanuel Lepage - Récit : Sophie Michel

    Présentation de l'éditeur : Trois filles. Trois destinées croisées, et une même amitié complice. Une vie au quotidien, que traversent drames et bonheurs dans une symphonie de rires et de pleurs. Elles s'appellent Chloé, Leila et Agnès. Elles sont nées la même année, le même jour peut-être. L'une s'embrase comme un feu follet, l'autre aborde le rivage d'une mer du sud, la troisième apparaît dans les cris, déjà, du sentiment d'abandon. L'une est fille de fille-mère, l'autre de jeune Maghrébine, l'autre encore de bourgeoise pressée. Et les pères ? Ils esquivent, de gré ou de force, les tout premiers regards que leurs filles ne demandent qu'à fixer sur eux. Les hasards et les nécessités d'un sourire, d'une grimace, d'un regard ou d'un silence font se rencontrer les trois filles, à quatre ans, dans un même quartier d'une capitale, Paris sans doute. Elles vivent leur enfance les yeux levés dans la quête d'un sourire maternel, les yeux baissés dans l'incompréhension parfois, souvent du monde si étrange des adultes, les yeux humides d'un bonheur vécu comme une récompense, les yeux secs d'une rage qui enfle, les yeux noyés dans le chagrin d'un drame incompréhensible. Mais toujours, toujours, les yeux de l'une plongés dans les yeux de l'autre dans la reconnaissance de la seule fratrie qu'elles se désirent, celle de l'amour partagé. Elles ne se quitteront plus...

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    Il est des lecteurs de bandes dessinées qui attachent une importance cruciale au dessin. Impossible par exemple, comme je l'ai constaté plusieurs fois en librairie, de vendre à ces pointilleux du graphisme l'excellente série de Jul parue aux éditions Dargaud Silex and the city. Pour ma part, s'il est certains coups de crayon qui me déplaisent, c'est le scénario qui importe avant tout. Bien évidemment, quand l'esthétique transcende la narration, c'est tout bénéf'.

    C'est le cas de ce diptyque. Emmanuel Lepage, avec un dessin à la sensibilité exacerbée, sublime littéralement le tout premier récit de Sophie Michel qui, quant à elle, parvient à trouver les mots justes.

    Oh les filles ! est une chronique de l'intime, celui de trois fillettes, nées la même année, dans des milieux très différents. Mais l'amitié s'affranchit des disparités socio-culturelles et les trois soeurs de coeur vont grandir au fil des pages, unies envers et contre tout malgré des épreuves et des choix de vie bien distincts.

    Véritable étude de l'univers féminin, ce double album analyse avec beaucoup d'authenticité les rapports mère-fille, l'amitié et les rivalités entre copines mais surtout le passage de l'état de petite fille à celui de jeune femme avec tout ce que cela implique (rébellion, quête de soi, doutes, premiers émois...). La perte de l'innocence, sous toutes ses formes, est admirablement mise en scène avec beaucoup d'émotion.

    Un très agréable moment de lecture qui ne manquera pas de replonger les grandes filles dans leurs souvenirs de jeunesse et qui pourra accompagner les teenagers dans cette période trouble de l'adolescence en leur rappelant l'importance fondamentale de l'amitié et celle, tout aussi essentielle de la connaissance de soi pour trouver, si ce n'est une passion, tout du moins une activité épanouissante dans laquelle s'investir voire se réfugier.