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Littérature française - Page 3

  • Rentrée littéraire : Muette d'Éric Pessan

    Depuis hier en librairie.muette.jpg

    Éditions Albin Michel - 213 pages

    Présentation de l'éditeur : « La nuit, déjà, et Muette écoute vibrer les insectes, glissée jusqu'au nez dans son sac de couchage. Elle a chaud mais ne peut se résoudre à se découvrir. Dehors, dans le grand monde, des gens courent à sa recherche, elle n'a plus de doute à ce sujet. Elle y est. Elle a grand ouvert les portes de sa vie. » Par sa maîtrise de la langue au plus près des émotions, des impulsions et des souvenirs d'une jeune fugueuse, Éric Pessan, l'auteur d'Incident de personne, compose un roman envoûtant et d'une rare justesse pour évoquer la mue mystérieuse de l'adolescence.

    Ma note :

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    Broché : 16,50 euros

    Ebook : 11,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Albin Michel pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Si Flaubert était Emma Bovary, il ne fait aucun doute qu'Éric Pessan est une adolescente tourmentée. Un trait facétieux qui ne cache en réalité que l'expression de mon admiration sidérée. Époustouflée je reste après cette lecture en forme de sursaut, si proche, si proche, de ma jeunesse...

    Au travers du personnage de Muette, l'auteur parvient magistralement à capter l'essence de la violence, du tourment, du sentiment d'incompréhension, de manque de reconnaissance, du désespoir, des pulsions... bref, la substantifique moelle de cet âge difficile qu'est l'adolescence. Cette période fulgurante de l'existence où se confrontent l'imaginaire trépident de l'enfance et la réalité crue désenchanteresse ; ce temps de métamorphose de l'enfant à l'adulte aussi grisant que dévastateur.

    Par sa fugue, Muette traduit le mal-être qu'elle ne peut verbaliser. Partie à seulement quelques heures de marche de chez elle, elle opère une retraite au cœur de la Nature, loin du monde et des adultes qu'elle ne comprend pas, qui lui sont de plus en plus étrangers. En particulier ses parents qui, s'ils ne sont pas maltraitants physiquement, lui infligent leur négligence. Acariâtres, étriqués et blasés, ils ne cessent de lui rappeler qu'elle n'était pas désirée et sa mère la tient pour responsable de la fin du champ de ses possibles existentiels.

    Durant cette échappée qui est finalement davantage une fuite intérieure, Muette se révèle débrouillarde et profite de cette liberté aussi convoitée que déconcertante. Loin de vouloir rentrer, elle ne peut s'empêcher d'espérer être recherchée, de susciter l'inquiétude, sans désirer pour autant être vraiment retrouvée. Toute la contradiction de la pensée en construction, de l'instabilité émotionnelle de cette période à fleur de peau.

    Et de suivre son long monologue intérieur, entre réminiscences, doutes, inquiétudes, questionnements, sans cesse entrecoupés des phrases assassines de ses parents qui ponctuent le cheminement de sa pensée comme des ritournelles dévastatrices qui tourmentent, hantent la jeune fille. Du pouvoir des mots comme armes de destruction passive...

    De ce huis-clos intérieur niché dans la forêt, l'écrivain traduit à la perfection la difficulté des ados à exprimer cet enchevêtrement de pensées paradoxales souvent exprimées par des actes, comme cette fugue. Il met les mots justes, simples et dépouillés sur les silences étourdissants du mal-être adolescent. Auteur touche à tout - de l'essai à la jeunesse, en passant par le théâtre, la poésie ou le roman -, Éric Pessan livre un récit assez court mais chargé émotionnellement et au plus près des élans en tous genres de cet âge. Il se fait la voix absolue de l'intériorité de ces jeunes en pleine mue, souvent laconiques, mais dont les pensées incessantes et contradictoires ne laissent guère de répit. C'est toute la complexité des relations parents-enfants qui est exprimée. Ce récit délicat chargé d'empathie et de nostalgie dénonce, par une fin singulière et ouverte, le manque d'ouverture, d'écoute et d'attention de ces trop nombreux parents qui semblent n'avoir jamais été jeunes, ayant trop vite oublié les tourments de ce court et interminable passage existentiel...

    Un hommage vibrant aux paradoxes de cet phase déterminante dont nul ne sort indemne.

    Ils en parlent aussi : Virginie, Marion, Émile.

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    Extraits :

    Où vas-tu traîner comme ça ? Toujours dehors, toujours à te promener, on dirait que tu cherches à ce qu'il t'arrive quelque chose...

    Des phrases s'accrochent aux chevilles de Muette bien plus sauvagement que ne le ferait la mâchoire d'un chien errant.

    ...

    Souvent, Muette parle. Les choses ne se réduisent pas à une grossière simplification, il ne faut pas croire. Manier les mots, Muette sait le faire ; ouvrir la bouche, arrondir les lèvres et tordre la langue pour articuler des phrases, elle y parvient si bien que beaucoup se leurrent et ne voient pas qu'au fond d'elle, elle est Muette,

    toujours tu nous mens.

    Tête de mule.

    Arrête tes mensonges et file dans ta chambre.

    Sors de ta chambre et viens nous parler, tu vis enfermée, on dirait que 'l'on n'existe pas.

    Tais-toi.

    Dis quelque chose.

    ...

    Muette a l'impression d'être seule au monde, dernière survivante d'une espèce en voie de disparition. Elle sait bien qu'elle fait fausse route, que la population enfle à chaque seconde. Que l'humanité s'agite, s'accroît, s'emploie à recouvrir les moindres terres émergées. (...) Muette n'est pas seule ; dans le monde entier ça grouille, les rues s'animent avec entrain, les gens se pressent nerveusement de naître et de mourir. (...) Cela paraît incroyable que le monde soit à ce point rempli d'êtres humains alors qu'elle avance solitaire.

    ...

    Toujours, à en croire ses parents, le monde recélait des centaines de dangers terribles,

    tu n'as qu'à écouter les informations.

    Comme si Muette ne les écoutait pas les informations, elle qui n'arrivait plus à manger si un tremblement de terre gommait une ville ou si une fillette disparaissait.

    Comme si elle n'était en sécurité qu'à la maison. Comme si, à la maison, aucun danger ne la guettait et ne pouvait s'abattre sur elle,

    tu obéis, c'est tout.

    ...

    Muette sourit, se plaît à rêver que des gens inquiets la recherchent déjà, qu'elle est assez important pour que des battues s'organisent. Fini de jouer, elle dissimule les tiges coupées des primevères sous un buisson d'épineux pour ne pas laisser d'indices trop criants de son passage et elle se presse de quitter la fraîcheur du bois pour rejoindre la lumière oblique et douce du grand soleil.

    Retrouvez-la, s'il vous plaît, elle est notre unique enfant, on l'aime tant.

    ...

    Si seulement l'un de ces hommes ou garçons se décidaient à l'aborder, mais non, ils filaient, inconscients des regards que Muette leur adressait. L'érotique du vélo demeurait solitaire, toujours. Aussi pédalait-elle et se contentait-elle d'un petit cinéma mental de chute, où un jeune homme lui porterait secours, se pencherait pour la relever et mêleraient sa transpiration à la sienne.

    Et soit prudente.

    Peau d'oignon, couche après couche, Muette atteindra-t-elle jamais son cœur muet ?

    ...

    Enfant, Muette expliquait qu'un jour fatalement, elle plaquerait tout, elle partirait quelque part, en Asie par exemple, en Inde ou en Afrique centrale, dans un lieu où elle se sentirait utile, où elle pourrait sauver des gens. Ceux à qui elle s'adressait ne l'écoutaient pas réellement,

    ne dis pas n'importe quoi,

    et précisaient qu'elle renoncerait à ses idées folles comme tous les enfants renoncent un jour à leurs rêves.

    ...

    Cette nuit-là, comme de nombreuses autres nuits, Muette avait tremblé d'impuissance et de colère. Il fallait agir, il ne fallait pas s'habituer aux actions des fous et les considérer comme une fatalité. Il fallait que chaque acte de chaque fou torde l'estomac et prive de sommeil, sinon, un jour, les hurlements viendraient combler chaque microseconde de silence. Ces idées-là, pour confuses qu'elles soient - Muette tente de les garder intactes.

    ...

    Allongée sur son matelas, elle ne fait rien d'autre que d'écouter passer le temps,

    sors de ta chambre,

    du brouhaha de ses pensées s'échappent les échos de phrases, de cris anciens ou de souffles irrités ; elle aimerait bien savoir fermer son cerveau comme l'on rabat ses paupières. Off. Se couper un peu, se glisser dans le silence le plus complet, connaître le répit.

    ...

    Enfant, Muette ne connaissait pas les règles du jeu. Personne ne s'est donné la peine de les lui expliquer, de lui dire ce qui se fait et ce qui est interdit. Personne n'a placé de limites, elle les découvre par elle-même lorsqu'elle s'attire brusquement une réprimande ou une claque,

    tu me fais honte.

    ...

    Ou bien elle ouvrirait le contenu de son crâne, saisirait avec une petite flèche les éléments indésirables, les glisserait au-dessus de la poubelle et hop, disparus. Vider la corbeille.

    Voulez-vous vraiment supprimer ces éléments ?

    Oui. Et enfin la paix. Tout simplement, la paix.

    Muette ne veut plus rien savoir du monde, de ce qui la blesse comme des images qui la hantent. Elle aimerait qu'un miracle se produise, qu'il suffise d'un cachet pour oublier sa propre vie et dans quelle absurdité on se démène. Sans doute, ce cachet miraculeux existe mais ne sert qu'à ajouter de la violence au monde et non à soulager les douleurs, les possesseurs des cachets s'en servent pour extirper les secrets des cerveaux ou faire taire les opposants. Muette ne doute pas que l'homme sait inventer des choses pour torturer d'autres hommes.

    ...

    Creuse, Muette marche dans le désir d'oublier, de ne pas croiser un seul homme, une seule manifestation de l'homme, mais il faudrait ne pas lever les yeux au ciel parce qu'il est impossible d'éviter les longues traînées des réacteurs qui zèbrent le plafond gris, et ne pas regarder attentivement le sous-bois pour éviter d'avoir à penser que l'espacement entres les troncs est trop géométrique, trop uniforme, qu'une taille régulière a émondé les branches basses et qu'un forestier a bombé l'arrêt de mort de quelques arbres trop vieux.

    Existe-t-il des espaces sur terre préservés ?

    ...

    il y a des histoires qui ne peuvent pas se dire. Parce que les mots n'existent pas pour les raconter. Les mots ne feraient que les affaiblir ou les banaliser. Les mots ne feraient qu'effleurer la surface de l'histoire, sans rien pouvoir atteindre de ses strates innombrables.

    ...

    Muette déborde de voix - vraies comme fausses - les voix d'un monde qui parle trop pour ne rien dire, qui évite les sujets essentiels,

    mais qu'est-ce que tu as donc ?

    lui demande-t-on, et Muette devrait trouver la force de répondre qu'elle est torturée, excisée, affamée, battue, tuée, brûlée à mesure qu'à la télévision, on torture, excise, affame, bat, tue et brûle. Elle devrait crier sa révolte pour entendre ses parents la minimiser en retour,

    personne ne peut endosser les misères du monde,

    hurler contre l'indifférence, dire et redire que ce ne sont pas des simples images, des idées lointaines, mais des coups portés contre elle.

    Dire qu'elle ne joue pas la comédie,

    arrête ton cirque,

    qu'elle ne ment pas. Muette a la douleur sincère. Elle est saturée de douleurs, il suffit qu'elle y repense pour ne plus se rendormir. Le détachement du sommeil la répugne, il faut bien que certains veillent puisque personne ne veut voir que le monde court à sa perte,

    ma pauvre fille, tu fais des drames pour rien.

    ...

    Muette se répète souvent qu'elle est semblable à ces animaux : elle ne sait rien de ce qu'elle croît connaître, elle ne voit qu'une version tronquée des choses, elle entraperçoit de vagues reflets mouvants d'une réalité bien plus complexe et trompeuse.

    ...

    On apprend la vie en comprenant soudain la véritable étymologie des mots. L'enfant doit la fermer,

    un point c'est tout,

    déjà qu'il est un accident, l'enfant ne va pas continuer à nous pourrir la vie,

    compris ?

    ...

    En définitive, elle n'en finit plus de ne pas faire ce qu'elle aimerait faire.

  • Rentrée littéraire : La servante du Seigneur de J.-L. Fournier

    la servante du seigneur.jpgSortie ce jour en librairie.

    Éditions Stock - 149 pages

    Présentation de l'éditeur : Ma fille était belle, ma fille était intelligente, ma fille était drôle... Mais elle a rencontré Monseigneur. Il a des bottines qui brillent et des oreilles pointues comme Belzébuth. Il lui a fait rencontrer Jésus. Depuis, ma fille n’est plus la même. Elle veut être sainte. Rose comme un bonbon, bleue comme le ciel.

    Ma note :

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    coeur.jpg

    Broché : 14 euros

    Ebook : 9,99 euros

    Un grand merci à Entrée livre et aux librairies Decitre pour m'avoir, dans le cadre de l'opération "Coups de cœur des lecteurs", offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Faut-il le confesser ? Je n'avais jamais encore lu aucun Fournier. N'en ayant cependant entendu - presque - que du bien, c'est avec un plaisir non dissimulé que j'ai trouvé son dernier opus dans le colis des Lecteurs VIP de la rentrée littéraire d'Entrée livre dont j'ai la chance et l'honneur de faire partie pour le cru 2013.

    Culture générale oblige, je savais de l'auteur qu'il s'illustrait particulièrement dans la narration autobiographique des épreuves existentielles sans toutefois tomber dans le pathos dérangeant, l'impudeur déplacée ; les plus connus peut-être : Où on va papa ? (Femina 2008) dans lequel il évoque la vie avec puis la perte de ses deux fils handicapés, ou encore Veuf relatant la disparition de la femme de sa vie. C'est donc sans réelle surprise que j'ai découvert dès les premières lignes que la nouvelle production littéraire de Jean-Louis Fournier n'avait rien de romanesque mais qu'il s'agissait du cri intime public bien réel d'un père en détresse à destination de sa fille égarée, recluse obtuse entrée en religion d'un pseudo gourou catholique ayant raté sa vocation.

    Deux enfants handicapés, trois deuils et une fille en rupture de lien... Dis comme ça, rien de très engageant ! Ce serait sans compter l'écriture délicieusement impertinente de celui qui a fait sienne la maxime de son défunt compère Desproges : "l'humour est la politesse du désespoir".

    Véritable épître au nom du père à sa fille Marie - si bien nommée - auprès de laquelle il n'est plus en odeur de sainteté, Fournier revêt une fois encore sa plume de papa désemparé, tantôt touchante, tantôt enragée, pour partager son affliction, son incompréhension, sa nostalgie, son amour à sens unique. L'alternance des "tu" et des "elle" qu'il adresse à sa fille symbolise avec ostentation cette dé-connaissance de sa chair. Sans jamais se dérober de l'indispensable auto-critique, il pique où ça fait mal et détourne à maintes reprises la terminologie religieuse comme pour mieux se rapprocher du nouvel univers de sa dernière enfant vivante mais comme morte intérieurement. Si jamais il ne se défait de sa tendresse facétieuse et de son écriture légère même quand il peste, qu'il enrage, il enfonce malgré tout le clou de la gravité, du drame, dans son dernier chapitre et surtout la dernière phrase, qui tombent comme un couperet.

    Un récit intime bouleversant évoquant, malgré sa singularité, l'universalité de la complexité de la relation père-fille et dénonçant les sectarismes de tous poils. D'aucuns pourront reprocher à l'auteur de ne cesser de laver son linge sale en public. Moi qui suis particulièrement réticente aux grands déballages, je ne vois ici "qu'un" texte hautement littéraire, poignant, drôle et surtout d'une extrême justesse, d'une infinie authenticité.

    Ne reste plus qu'à souhaiter à l'auteur que sa fille reçoive, entende, cette missive du cœur...

    Nous vous saluons Marie.

    Ils en parlent aussi : Mya, David.

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    Le café de l'Excelsior de Philippe Claudel

    La silencieuse d'Ariane Schréder

    Juste avant le bonheur d'Agnès Ledig

    Petit art de la fuite d'Enrico Remmert

    Les arbres voyagent la nuit d'Aude Le Corff

    La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli

    Rien ne s'oppose à la nuit de Delphine De Vigan

    Extraits :

    Douter, c'est vivre ; être bercé par la certitude, c'est mourir.

    Oscar Wilde

    ...

    Tu sais bien que je ne suis pas anticlérical, ni agnostique, ni athée. Peut-être panthéiste, tendance iconoclaste.

    Je n'aime pas qu'on se moque des curés, je préfère le faire moi-même.

    ...

    Quand tu seras sainte, tu auras droit à une statue. Méfie-toi, choisis bien le sculpteur. On fait tellement d'horreurs dans le style saint-sulpicien.

    La statue de la Sainte Vierge, dans mon école, était si laide qu'un jour je l'ai mise dans les chiottes. Par respect pour la Sainte Vierge. Ça t'avait fait bien rire quand je te l'avais raconté.

    Je ne voudrais pas qu'il t'arrive la même aventure.

    ...

    C'est un contrat entre eux, j'alimente ton ego, tu alimentes le mien. On se conforte dans l'idée qu'on est les mieux, d'ailleurs on est les mieux.

    On médite et on médit des autres.

    ...

    Je t'ai toujours dit qu'il fallait douter.

    Maintenant elle ne doute de rien.

    Oscar Wilde a écrit que le cerveau de celui qui n'a que des certitudes arrête de fonctionner, "croire est tellement médiocre".

    ...

    "Qu'est-ce qu'elle fait, ta fille, dans la vie ?"

    Difficile à dire.

    Pour les garçons, la réponse était simple, c'était rien. Pour elle, maintenant, c'est plus difficile.

    Je ne sais plus ce qu'elle fait, je sais ce qu'elle ne fait pas.

    Elle ne travaille plus, elle ne vient plus nous voir, elle ne gagne plus sa vie.

    ...

    Elle est dans les ordres ou elle est aux ordres ?

    ...

    Elle est tombée dans la layette mystique.

    L'humour bleu ciel et rose bonbon, ça n'existe pas.

    L'humour, c'est noir.

    L'humour, c'est une parade, un baroud d'honneur devant la cruauté, la désolation, la difficulté de l'existence.

    L'existence, ce n'est pas un grand lac de lait tiède dans lequel une humanité rose barbotte en échangeant des gentillesses, des confiseries et en chantant des cantiques. C'est plein de sang, de boue noire, du bruit et de fureur.

    Je me méfie des gentillesses sucrées, ça fout le diabète.

    ...

    Je pense à toi ma fille, et mes yeux fuient.

    ...

    Et la tolérance, l'ouverture d'esprit ?

    Même Monseigneur, à son propos, parle du zèle du néophyte, péché de jeunesse.

    La néophyte a quand même quarante ans bien sonnés.

    Sonnez les matines, sonnez les matines, ding ding dong...

    ...

    Ne trouvent grâce à ses yeux que les Vierges saint-sulpiciennes pimpantes avec du vernis rouge sur leurs ongles de pieds et leur sourire niais.

    Ne réduis pas ton champ d'admiration. Ce champ doit rester infini. Les grandes œuvres sont rarement guillerettes.

    ...

    Je ne la retrouve plus. Elle n'est plus la même. Je ne la reconnais pas.

    Je voulais qu'elle garde sa fantaisie, je voulais qu'elle garde son goût pour les arts, sa curiosité, je voulais qu'elle continue à s'habiller avec des couleurs vives, qu'elle ait plein d'amis rigolos avec des cheveux longs. Qu'on continue à rire ensemble. Qu'elle se couche tard.

    (...) Je voulais, je voulais...

    Je n'ai pas à vouloir.

    ...

    On s'entendait bien avant.

    Pourquoi maintenant c'est si difficile ?

    ...

    Peut-être qu'à la différence de piles, les sentiments s'usent quand on ne s'en sert pas.

    ...

    Pourquoi, depuis que tu es à Dieu, tu es odieuse ?

    ...

    Être heureux ne devrait être conjugué qu'à la première personne du singulier et par le principal intéressé. Il n'y a que lui qui sait s'il est heureux ou pas.

    Conclure que quelqu'un est heureux est toujours très risqué. On peut avoir tout pour être heureux sauf le bonheur.

    ...

    Elle n'oublie pas les dates. Elle oublie seulement les gens.

    ...

    Crois-tu que je sois attiré par le Dieu qui t'a éblouie ?

    Il me fait peur.

    Je pensais qu'il était bon, indulgent, qu'il pardonnait toujours. Il laissait venir à lui les petits enfants qui font beaucoup de bêtises.

    Je croyais que la religion catholique était une école de charité, d'humilité, de tolérance et d'amour, avec comme refrain "Aimez-vous les uns les autres"...

  • Rosalie Blum de Camille Jourdy

    culture,littérature,bande dessinée,bd,illustration,trilogieTome 1 - Une impression de déjà-vu

    Éditions Actes Sud BD - 128 pages

    Présentation de l'éditeur : Vincent, 30 ans, célibataire, solitaire mène une vie ennuyeuse et routinière partagée entre son salon de coiffure et sa mère possessive et farfelue. Un jour, il croise Rosalie dont le visage lui parait étrangement familier. Sous prétexte de vouloir l'identifier, il se met à la suivre. Immergé clandestinement dans la vie de cette femme pour le moins étrange, Vincent va être amené à remettre en cause les choix de sa propre existence. Une petite ville de province pour un singulier trio composé de Rosalie, Aude et Vincent par l'auteur de "Une araignée, des tagliatelles et au lit, tu parles d'une vie !". Un magnifique travail à l'aquarelle !

    Ma note :

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    Album souple : 18 euros

    Parfois, les éléments déclencheurs d'une lecture sont assez inhabituels. Sans savoir pourquoi ni comment, j'ai découvert que Camille Jourdy était née la même année que moi, au coeur d'une contrée dans laquelle j'ai longtemps vécu. Aussi étrange que cela puisse paraître, ce hasard a suffi à faire naître en moi l'envie de jeter un oeil à la bibliographie de la demoiselle. Ne dit-on pas que le hasard fait bien les choses ? Qu'on se le dise, Rosalie Blum est une petite douceur bédessinée, emplie de bonnes surprises.

    La première est évidemment le graphisme, très simple, sans prétention. Fait d'aquarelles pastels très douces au service d'une ambiance agréable, apaisante et jamais lassante, il alterne une construction tantôt classique, tantôt pleine page et parfois faite de petits dessins accumulés anarchiquement. La lecture n'est jamais déstabilisée mais l'oeil toujours surpris.

    La deuxième est le récit dont l'intrigue, parfaitement maîtrisée, prend immanquablement le lecteur au jeu du suspense qui atteint son paroxysme à la toute dernière case. De quoi donner envie de se précipiter sur le deuxième puis le dernier volet de cette trilogie qui a obtenu le Sheriff d'or 2009 de la librairie Esprit BD, le Prix Révélation 2010 d'Angoulême et le Grand Prix RTL 2009 de la BD.

    Mais la plus importante et audacieuse réside sans doute dans la dimension mystérieuse de cet album éponyme qui ne délivre que peu d'information sur Rosalie Blum. C'est ici Vincent que l'on découvre dans son quotidien qu'il semble subir sans chercher à le modifier.

    Petit provincial un peu loser sur les bords, largué par sa copine, tributaire d'une mère castratrice et farfelue - pour ne pas dire timbrée - et légèrement asocial puisque son unique pote est son cousin, Vincent se laisse porter par la vie sans vraiment exister. Jusqu'au jour où il croise le chemin de Rosalie Blum qui provoque en lui une impression de déjà vu sans savoir ni quand, ni où, ni comment. Il décide alors de la suivre, ne laissant nullement croire au lecteur qu'il faille y voir une quelconque perversion. Commence alors pour lui une vie par procuration qui bouscule ses habitudes et lui ouvre le champ des possibles... Si la vie de Rosalie semble plus vivante, moins tiède que celle de Vincent, elle semble elle-aussi très solitaire...

    Ce premier tome est surprenant. Véritable chronique provinciale, il ne s'y passe pas grand chose et pourtant l'auteur, par l'intensité évocatrice des détails de son dessin, parvient à exprimer avec force la vacuité du quotidien. Elle dépeint avec justesse, au travers d'une galerie de personnages à la fois communs et originaux, la langueur existentielle, la médiocrité quotidienne aussi pesante que consentie par facilité.

    S'il y a beaucoup de fantaisie, de tendresse et d'humour dans ce premier volet d'une histoire prometteuse, le ton de Camille Jourdy est résolument mélancolique. Dans une atmosphère bucolique et spleenétique, elle parvient à transcender la tristesse de ses personnages et leurs petits riens courants, érigeant son récit simple mais ô combien original au rang de narration attachante et intrigante dont on veut absolument connaître la suite. Une oeuvre de l'auteur illustratrice très réussie qui donne vraiment envie de se pencher sur sa bibliographie.

    Ils en parlent aussi : Sara, Buzz littéraire, Chaplum.

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    Vacance & Quatre soeurs de Cati Baur

  • La Fresque d'Éliane Serdan

    Éditions Serge Safran - 158 pagesculture,littérature,livre,roman,histoire,italie,liban,amour

    Présentation de l'éditeur : À Sienne, au XVe siècle, un despote cynique est en butte à l'opposition de quelques grandes familles. La découverte d'un complot marque le début d'une répression sanglante. Trahi par ses proches, Gian Di Bruno se réfugie en territoire florentin, dans la demeure inhabitée d'un ami. C'est le début d'un long exil qu'une servante, un chien et quelques messagers ne peuvent distraire. La rencontre de l'amour en Lelia Chiarimonti, malgré l'illusion d'un bonheur passager, participe de la perte progressive de ses repères. Alors qu'il a tout perdu, et se sent désormais plus solidaire des arbres que des hommes, l'écriture, enfin, lui permet de donner un sens à sa vie. Comme le vieux frêne solitaire et dénudé qu'il contemple devant la maison et dont les samares ont attendu l'hiver pour mûrir, il entre dans sa dernière saison, celle où il va porter ses fruits. D'origine levantine, Éliane Serdan est née en 1946 à Beyrouth. Elle passe son enfance à Draguignan, avant de faire ses études à Aix-en-Provence et Montpellier. Aujourd'hui, elle vit à Castres, dans le Tarn, où elle se consacre à l'écriture. La Fresque est son troisième roman.

    Ma note :

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    Broché : 12,50 euros

    Un grand merci aux Éditions Serge Safran pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    Ne vous y trompez pas, si les premiers mots de la jaquette campent l'histoire au Quattrocento, siècle charnière entre le Moyen-Âge et la Renaissance, et en Italie, étroitement liée à cette époque dans l'imaginaire occidental, il ne s'agit nullement d'un roman historique.

    Le contexte n'est que prétexte, alors que les guerres d'une Italie divisée en nombreux royaumes font rage, à l'exil du protagoniste, Gian di Bruno, dans une région reculée de Toscane. Car c'est bien l'exil qui est au coeur de ce roman, "le thème principal de tous mes livres parce que je leur demande avant tout de me consoler de l'exil" comme le dit Éliane Serdan, Libanaise de naissance et Française d'adoption dès l'enfance.

    Finalement, le récit pourrait aussi bien se passer en tout temps et en tous lieux. C'est l'intemporalité de l'exil et de l'expérience intérieure qu'il induit qui est au coeur de la narration. Contraint à la fuite par ses ennemis politiques, Gian di Bruno se retrouve en pleine nature, seul face à lui-même. Cette découverte de la solitude a priori angoissante et oppressante sera le commencement d'un cheminement intérieur en plusieurs phases qui le conduira à se découvrir vraiment. De rencontres amicales en fièvres amoureuses en passant par le retour sur son passé plus ou moins lointain, il fera le point sur ses émotions et atteindra maturité, vérité identitaire profonde et accomplissement personnel. C'est dans l'écriture qu'il trouvera la plénitude.

    Ce récit, très épicurien en somme, est servi par une écriture épurée. Un dépouillement entretenu par l'auteur, ancienne professeur de lettres, en guerre permanente contre le superflu pour toucher à l'authentique dans son plus simple appareil. Son style minimaliste n'en est pas moins d'une extrême précision et d'une éloquence saisissante sur les étapes existentielles qu'elle égrène comme les saisons.

    Passé injustement inaperçu, La Fresque s'est d'ailleurs vu décerner le Prix Tortoni, créé en 2009, récompensant des titres dont la grande qualité a semblé au jury trop ignorée ou pas assez reconnue par les médias. Ce n'est que justice pour cette fresque bucolique et poétique dans laquelle le héros, au fil de ses raisonnements philosophiques voire mystiques, parvient à trouver sa juste place, à "arriver, un soir, dans un pays retrouvé, dans une maison d'enfance, après avoir longtemps cherché, et lire enfin, sur un visage familier, que l'errance est finie." Une conclusion bien plus optimiste que la vision de l'auteur qui "sais maintenant que ce pays n'existe pas". Elle illustre ainsi brillamment la citation de Fernando Pessoa qui disait que "la littérature est la preuve que la vie ne suffit pas". Un texte délicat et profond qui invite à l'introspection et à l'apaisement.

    Ils en parlent aussi : Stéphane, Isabelle.

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    Juste avant le bonheur d'Agnès Ledig

    Petit art de la fuite d'Enrico Remmert

    Je ne suis pas celle que je suis de Chahdortt Djavann

    La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli

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    L'amour sans le faire de Serge Joncour

    Les déferlantes de Claudie Gallay

    Extraits :

    J'avais cru, jusqu'ici, que l'art n'avait d'autre intérêt que d'embellir une église ou d'enrichir un palais. Je découvre qu'il est nécessaire à la vie.

    ...

    Au cours des derniers mois, j'ai vu mes amis assassinés ou contraints de fuit. Ma femme est morte, il y a des années, et je refuse d'appeler famille , un fils et des neveux qui ont pris le parti du tyran. J'ai tout perdu, l'argent, le luxe et le pouvoir. Mais la perte la plus douloureuse est d'une autre nature.

    L'exil est avant tout la fin d'une harmonie. Quand je vivais à Sienne, je ne prenais jamais le temps de contempler la fuite des cyprès ou l'ocre d'un chemin mais je sais, maintenant que s'instaure entre le paysage et moi un désaccord de tous les instants, quelle était la force du lien qui nous unissait.

    La fin de la pluie me rendra un décor où rien n'est familier. Même les nuages me sont étrangers. Ils me chargent d'errance, égaré, sans repères. Et pas un mouvement, pas un sentier qui donne envie de le suivre, pas une couleur qui éveille en moi l'élan.

    ...

    Certaines périodes de notre vie glissent sur la mémoire sans y adhérer.

    ...

    La souffrance est là. Je croyais savoir ce que signifiait ce mot. J'avais, comme tous, connu la douleur physique, les chagrins de la séparation, la morsure de la trahison. Mais rien n'est ciomparable à ce morcellement, à ce va-et-vient intérieur qui m'agite comme une eau trouble. Ma mémoire vagabonde fait défiler devant moi des images que je ne peux pas contrôler. Je cherche en vain, pendant le jour, à échapper à ce chaos douloureux. Tout m'atteint. Tout me blesse.

    Le soir, enfin, me ramène à moi-même. Dans la lumière des premières flammes, l'inquiétude s'apaise.

    Comme une bête immonde relâcherait son étreinte, l'angoisse se fait lointaine. Et je la reharde, étonné de la trouver insignifiante, ne comprenant pas comment elle a pu me disloquer.

    ...

    Il était laid et d'allure ordinaire. Je me faufilais déjà derrière une tenture en direction de la porte, quand sa voix s'éleva.

    Je m'arrêtais, subjugué. Il me sembla que je n'étais plus seul. Un autre que moi rêvait, et donnait à sa rêverie une forme qui me la faisait partager. Je regardai autour de moi : la magie opérait sur tous les convives.

    Il existait dont un moyen de concrétiser les rêves : ce moyen, c'était les mots...

    À partir de ce jour, je n'eus plus qu'une idée : grandir, devenir à mon tour jongleur de mots. Je passais des heures à essayer de déchiffrer les livres que je subtilisais dans la bibliothèque de mon père.

    ...

    Je ne sais qui de nous a cédé le premier à l'élan qui le portait vers l'autre, ni quel signe invisible a rompu les digues qui m'isolaient depuis tant d'années. J'ai senti brusquement pendant que je la tenais contre moi, la vie affluer. Dans ma mémoire, une voix s'est mise à chanter.

    C'était un air très ancien que j'avais oublié. Il disait la joie et la douleur. Il disait la folie des amants.

    L'accord privilégié qui se crée en amour n'est semblable à aucun autre accord. Quand il a pu s'instaurer, il est prêt à renaître à chaque rencontre. La main qui reconnaît notre main. La voix qui fait naître en nous une voix dont jamais nous ne nous sommes servis avec d'autres. Le rythme qui nous ramène à notre cadence profonde, celle d'avant les masques et les faux-semblants, celle de l'enfance.

    ...

    J’écris toutes les nuits, l’écriture ne me console pas de la vie. Elle m’en donne une autre.

  • Dernières nouvelles du front sexuel d'Ariane Bois

    culture,littérature,livre,nouvelles,sexe,érotiquel'Éditeur - 227 pages

    Présentation de l'éditeur : Échangisme, sex toys, sites de rencontres coquines, épilation intégrale, couple à trois, amour sur internet, libido version bio... Tous les jours, nous sommes bombardés de conseils, de recettes, de nouveaux concepts concernant ce que nous avons de plus intime, notre sexualité. Nous serions censés tout essayer, même le plus ridicule, même le plus hard, afin de nous montrer modernes. Mais que se passe-t-il vraiment quand on décide d'adhérer à ces nouveaux diktats et de passer à l'acte ? Parfois graves, souvent drôles, pétillantes ou tendres, ces 80 chroniques à picorer nos plongent dans le monde très secret de nos grandeurs et servitudes sexuelles !

    Ma note :

    culture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unis

    Broché : 15 euros

    Un grand merci à l'Éditeur pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    Avec un tel titre et pareille couverture, il est légitime d'envisager un contenu licencieux. De l'érotisme à la pornographie, il y a pourtant un fossé que nombre de lecteurs ne sont pas prêts à franchir. Qu'ils se rassurent, l'élégance suggestive de la photo choisie pour la jaquette, signée de l'incomparable Helmut Newton, annonce et tient la promesse d'une verdeur de verbe à mille lieues d'un ton obscène.

    C'est donc un recueil de nouvelles que propose ici Ariane Bois, spécialisée dans les sujets de société, grand reporter de sa fonction. Et c'est bien là que le bât blesse...

    Les quelque quatre-vingt chroniques abordent la sexualité contemporaine d'une plume analytique très (trop) journalistique, là où la tonalité littéraire aurait servi le genre, délicat à traiter, toujours sur la corde raide entre ridicule et vulgarité. Les textes sont d'ailleurs tellement courts - au maximum trois pages - qu'ils s'apparentent davantage à des articles qu'à des nouvelles. L'auteur reconnaît du reste s'être largement inspirée des témoignages de la presse féminine avec laquelle elle collabore. Si l'on ajoute à cela que les scènes truculentes, émoustillantes ou émouvantes escomptées sont en fait une succession de déboires, ratages et autres catastrophes de couples, trios ou autres combinaisons, l'on tombe carrément dans le voyeurisme pathétique.

    Sous couvert donc de décrypter les moeurs sexuelles modernes et de dénoncer entre les lignes les oukases du dessous de la ceinture que beaucoup se contraignent, si ce n'est à adopter, du moins à essayer parce que c'est tendance, Ariane Bois livre des instantanés fadasses que l'on se lasse très vite de picorer. Certes, la plume aguerrie est précise, parfois espiègle, mais de manière générale assez froide, les saynètes plates et les chutes décevantes. Ni émotion ni excitation ne sont au rendez-vous, les libidos en berne le resteront après cette lecture.

    Il y a fort à parier que l'auteur s'est beaucoup amusée à croquer les infortunes scrabreuses des convertis (soumis) aux diktats. Pour ce qui est du lecteur, il en va autrement. La ronde de personnages et de pratiques dépeintes induisent une inévitable identification. Est-ce suffisant, surtout quand elle remet en mémoire des personnes ou moments que l'on préfèrerait oublier ?

    Malgré et peut-être à cause de l'évident parfum d'authenticité, l'ensemble manque définitivement de fantaisie, de piquant et est aussi ennuyeux que la routine. Disons qu'il rappelle si besoin était qu'entre certains fantasmes et la réalité, il y a un pas qu'il vaut souvent mieux ne pas franchir. Bref, Dernières nouvelles du front sexuel enfonce, mollement, une porte ouverte. Décevant.

    L'interview de l'auteur.

    Ils en parlent aussi : BookShellFairy, Laurence, Alfred.

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    Embrasez-moi d'Éric Holder

    Extrait :

    L'acte d'amour est toujours une confession.

    Albert Camus