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Littérature américaine - Page 2

  • Une adolescence américaine de Joyce Maynard

    une adolescence américaine.jpgChronique des années 60

    Éditions Philippe Rey - 233 pages

    Présentation de l'éditeur : 1972. Sa jolie plume doublée d'un rien d'audace vaut à la jeune Joyce Maynard, dix-huit ans, le rare honneur de la publication dans le New York Times d'un article sur sa génération. Suivent des tonnes de courrier et l'enthousiasme d'un immense public, dont le célèbre J.D. Salinger. C'est chez l'écrivain légendaire, durant leur liaison ravageuse et sous son oeil désapprobateur, que l'étudiante en rupture d'université écrira cette Adolescence américaine, développement du fameux article en un livre qui paraîtra avec succès un an plus tard. À la fois mémoire, histoire culturelle et critique sociale, cette série de courts essais, nourris d'un étrange mélange de maturité et de fraîcheur, établit la chronique de ce que furent les années soixante pour la jeunesse made in USA. Avec en décor la crise de Cuba, la guerre du Vietnam, Pete Seeger, Joan Baez, Woodstock, les fleurs dans les cheveux, le Watergate, la minijupe, l'herbe. Témoignant d'une autorité parfois désarmante mais irrésistible, la jeune auteure se fait experte en description de problèmes de son âge : l'anorexie, la minceur et le paraître, le rapport entre les sexes, les premières sorties, le Prince charmant boutonneux et la vierge aux pieds plats. Et nous offre au final un document passionnant sur ces années qui ont fait voler en éclats une société trop tranquille.

    Traduit de l'anglais (États-Unis) par Simone Arous.

    Ma note :

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    Broché : 17 euros

    Ebook : 11,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Philippe Rey pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Il aura fallu tout juste quarante années pour que la première production littéraire de la "Françoise Sagan américaine" arrive en France. À l'occasion de cette sortie hexagonale, la Joyce Maynard actuelle a enrichi son texte d'un avant-propos resituant l'ouvrage dans son contexte historique et personnel, éclairant d'un jour nouveau sa chronique des années soixante. Une préface qui dévoile, avec le recul de l'expérience, les failles de son analyse et en révèle les conditions réelles d'écriture.

    Écrit en 1972 alors que l'auteur n'avait que dix-neuf ans, Une adolescence américaine se voulait le regard d'une jeune fille en passe de devenir adulte, sur l'époque, la société. Prolongeant un article rédigé un an plus tôt pour le New York Times qui l’avait révélée au monde en général et à Salinger en particulier, ce recueil retraçant la période de 1962 à 1973 se présentait comme la chronique des Sixties d'une jeune personne érigée au rang de de représentante, de porte-parole de sa génération. Promu comme tel à l'époque, il apparaît davantage aujourd'hui, à l'aune de la bibliographie largement autobiographique de l'auteur, comme le regard d'une jeune fille aussi contemporaine qu'en marge de son temps.

    À l'époque déjà, Joyce Maynard ne se voyait nullement comme la voix d'une génération et n'ambitionnait que de parler d'elle. Là est d'ailleurs toute l'ambiguïté du récit puisque sous couvert de se livrer, elle fait l'impasse sur des pans entiers de son existence dont elle ne confiera les moments difficiles que tardivement dans Et devant moi, le monde.

    Son récit semi-intimiste est pourtant bel et bien, si ce n'est emblématique, du moins caractéristique de ce temps pas si révolu. Douée d'un sens de l'observation affûté pour son âge, elle parvient à retranscrire l'atmosphère, faire un état des lieux de l'Amérique et offre une analyse relativement lucide sur les tenants et les aboutissants de la construction de sa génération. Ce retour précoce sur sa courte existence est un véritable essai, introspectif et historique, sur une période largement fantasmée dont elle brise partiellement le mythe.

    Le temps a passé depuis l'écriture de ce flashback émouvant au coeur d'une période aussi riche d'espoirs que de désenchantements. Pourtant, cette délicieuse fenêtre sur les années soixante, écrite sous l'oeil critique de Salinger, fait encore largement écho. Éminemment nostalgique pour les personnes ayant traversé l'époque - événements, politique, musique, moeurs, objets... tout y est ! -, son livre est aussi intergénérationnel, portrait fidèle d'une jeunesse intemporelle. Car si les références changent d'une génération à une autre - bien moins qu'on ne le pense -, certaines choses sont immuables... Une adolescence américaine, c'est à la fois un style étonnant de maturité pour une jeune fille et une écriture décousue jetant pêle-mêle observations, opinions et digressions, à l'image de la pensée adolescente. Mémoire d'une époque, critique d'une société, c'est avant tout l'évocation dans sa substantifique moelle de ce moment charnière entre l'enfance et l'âge adulte, empli de doutes et d'éphémères et maladroites certitudes.

    Un témoignage émouvant à ne pas manquer sur une époque ayant marqué l'histoire d'une empreinte durable. Une réflexion intéressante les mutations de la société et l'héritage intergénérationnel. La preuve évidente de l'emprise des États-Unis sur la culture mondiale, la mémoire collective, bercés que nous sommes par cette télévision devenue objet central du quotidien depuis cette époque et largement alimentée en productions américaines...

    L'auteur parle de son livre.

    Ils en parlent aussi : Jade, Téri.

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    Madame Hemingway de Paula McLain

    Beauvoir in love d'Irène Frain

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    Loving Frank de Nancy Horan

    Extraits :

    Comme ceux de ma mère avant moi, mes rêves excédaient de loin mes ressources.

    ...

    Certains aspects de Bonjour tristesse m'avaient tout de suite conquise. (...)

    J'adorais la voix de la narratrice. Au contraire de moi, si anxieuse de plaire aux autres, Cécile (probablement Sagan elle-même) se moquait de réussir ses études, tenait des propos scandaleux à son père et à sa maîtresse, et, tout en appréciant la présence d'un soupirant qui la distrayait, nourrissait bien d'autres projets que celui de tomber amoureuse.

    Elle disait précisément ce qu'elle sentait. À l'époque, je ne me sentais pas capable d'un tel courage.

    ...

    À la différence de Françoise Sagan (ou de cette autre jeune fille dont j'avais lu et relu le Journal, Anne Frank), il me semblait que rien ne s'était produit dans ma vie qui méritât d'être raconté, et encore moins de fournir la matière d'un livre. (...) Ce que je connaissais du monde me venait essentiellement, me semblait-il, de la télévision.

    J'étais avide d'ens avoir davantage. Et d'une étrange façon, je devinais que ce serait ma capacité à bien raconter une histoire (à propos de quoi, cela je l'ignorais) qui me donnerait accès au monde.

    ...

    Même jeune comme je l'étais, je crois avoir alors compris ceci : la qualité d'une histoire tient moins à l'exotisme de son environnement, ou à la vivacité de l'action et de l'intrigue, qu'à l'épaisseur des personnages, aux pouvoirs de pénétration et de description de l'auteur et à l'authenticité de sa voix. Aussi chic et fascinant que pouvait être le cadre de Bonjour tristesse - et la vie de ses personnages, tellement plus excitante que la mienne -, ce qui touchait profondément le lecteur dans ce roman, c'était cette chose beaucoup plus simple que l'on devait à son auteur : sa vision implacable de la vérité. (...) J'avais assez mûri pour comprendre que plus un écrivain est sincère, plus il fait confiance à la compassion et à la perspicacité du lecteur, et plus ce dernier, loin de le fuir, s'identifie à lui.

    ...

    (...) une chose étonnante s'est produite après la publication de ce premier livre sur le petit monde dans lequel j'avais grandi. Ce monde est devenu peu à peu plus vaste, plus complexe et parfois plus douloureux aussi. Avec des drames plus déchirants aussi. Mais c'est ce que vous réserve la vie, bien sûr, si vous la vivez vraiment. La souffrance est le corollaire du savoir.

    ...

    (...) rien n'est plus important que de donner à un jeune, dans l'adolescence, ce dont on a tant rêvé soi-même au même âge, (...)

    ...

    J'étais une drôle de fille - tout comme, plus tard, je suis sans doute devenue une drôle de bonne femme. Certaines choses m'effrayaient - des choses qui paraissaient faciles et sans danger à d'autres filles de mon âge -, comme téléphoner à un garçon à propos d'un devoir de classe, grimper dans un télésiège, ou encore me promener dans le réfectoire de Yale pour y trouver un endroit où poser mon plateau. En revanche, l'idée de monter dans la voiture d'un étranger (souvent un homme) et de filer seule avec lui sur l'autoroute ne m'inquiétait pas le moins du monde.

    C'est cette mixture bizarre de crainte et d'assurance, de sophistication et de naïveté, qui, sans doute, expliqent ma capacité à me présenter au New York Times comme un écrivain assez digne de considération pour être chargé d'un reportage (...). À dix-huit ans, j'avais peur d'un tas de choses dont je n'avais rien à redouter. Et pas peur du tout d'une quantité d'autres qui, eussé-je été plus avisée, auraient dû me terrifier.

    ...

    En relisant aujourd'hui ce que que j'écrivais il y a tant d'années, j'entends encore la voix de mon jeune moi : cette voix aiguë, précoce, un peu Mademoiselle Je-Sais-Tout, (...). Certains passages me font sourire. D'autres pourraient me faire pleurer (par exemple mes jugements définitifs - (...)).

    ...

    Plus important, c'est Salinger qui souleva la question de savoir si mon vieux rêve de trouver gloire et fortune à New York fournirait la base d'une vie significative. (...) À quoi peuvent servir tous mes mots à part soutenir mon propre ego ?

    "Rencontres-tu jamais encore un étudiant qui aime simplement écrire, pour la seule joie de l'écriture ? me demandait-il. Ou bien sont-ils tous décidés à se faire un nom ?"

    "Un beau jour, Joyce, m'avait-il dit, tu abandonneras cette manie de produire ce que tout le monde te dit de faire. Tu cesseras de regarder par-dessus ton épaule pour t'assurer que tu fais plaisir à tout le monde. Un jour, dans très longtemps, tu cesseras de porter attention à qui tu plais ou à ce que quiconque peut dire de toi. C'est alors que tu produiras le travail dont tu es capable."

    ...

    J'écrivis un certain nombre de livres, des centaines d'articles et d'essais. Peu à peu, au fil du temps, j'appris que les meilleurs textes sont ceux dans lesquels l'auteur ose raconter non seulement les choses faciles, mais également les choses gênantes.

    C'est ce que je continue à faire. C'est le travail que j'aime. Je n'écris plus pour plaire. J'écris pour dire la vérité. Et parfois, il me faut d'abord situer la vérité en moi. Ce n'est pas toujours très simple.

    ...

    Étrangement, je suis encore une optimiste et quelqu'un qui croit - comme l'écrivait mon héroïne depuis toujours, Anne Frank - que les gens ont plutôt tendance à être bons que mauvais. Mais je le sais aussi, nous sommes tous imparfaits et blessés de toutes sortes de manières, et la seule chose que je sache faire à ce sujet est de l'admettre et de rechercher la compassion que je crois exister parmi mes frères humains.
    ...

    Lisez les mots de ce livre comme ceux d'une jeune personne à l'orée de ce qui s'est révélé comme une longue vie d'écriture - pas les mots définitifs sur quoi que ce soit, seulement les premiers. Elle savait quelques petites choses et avait beaucoup à apprendre.

    Elle grandissait mais n'avait pas encore fini de grandir et, comme un tas de jeunes, elle en savait bien moins qu'elle ne le pensait. Elle était limitée dans sa compréhension du monde et pas toujours aussi compatissante et humble que je l'aurais souhaité. Elle ne pouvait raconter qu'une partie de l'histoire. Je le lui pardonne. Lequel d'entre nous, confronté aux déclarations que nous faisions à dix-huit ans (à propos de la vie, de la musique que nous croyions intemporelle, des candidats en qui nous placions notre confiance, des buts que nous nous fixions à nous-mêmes, des valeurs qui nous étaient les plus chères, des gens que nous pensions aimer pour toujours), pourrait prétendre qu'il avait toujours visé juste ? Et si par hasard c'était le cas, à quoi servirait donc toutes les années qui ont suivi ? Dieu merci, ceci n'est qu'un livre, pas un tatouage.

    ...

    Je ne suis aucunement lasse du monde, plutôt affamée d'en apprendre le plus possible à son sujet.

    ...

    Nous étions raisonnables, réalistes, prosaïques, sans romantisme, nous avions conscience des problèmes sociaux et étions politisés, que nous lisions les journaux (si on savait lire, en fait) ou pas. Les Kennedy étaient les héros de nos contes de fées, l'intégration, la conquête de l'espace et la Bombe les trames de nos premières années scolaires. Ce n'était pas un temps où nous pouvions séparer nos propres vies du monde extérieur. L'idée était de ne pas protéger les enfants - "exposer" était alors le terme en vogue et il prend tout son sens, du moins dans le contexte -, mais les choses sont allées trop loin avec nous. Traînés dans le bourbier de la Pertinence et de la Triste Réalité, nous avons acquis une certaine dureté, l'attitude Merci-je-sais. Non que nous sachions réellement tout, mais nous le pensons souvent. Peu de choses nous choquent ou nous surprennent, pas plus qu'elles n'ébranlent notre certitude têtue d'avoir raison, ni ébrèchent les conclusions que nous tirons d'idées très arrêtées et souvent erronées. Nous voyons de l'hypocrisie dans les discours politiques. Nous jouons à la vulnérabilité, à l'honnêteté, à l'ouverture, au concept de groupe, à la confiance, mais ce dont nous sommes vraiment le plus proches, c'est de la respectabilité.

    Tout cela s'ajoute à cette attitude blasée et déjà lasse dont je parle. (...) Nous sommes fatigués, souvent plus par ennui que par dépense physique, vieux sans être sages, connaissant le monde non pour l'avoir parcouru mais pour l'avoir vu à la télévision.

    ...

    Chaque génération pense qu'elle est spéciale. (...) Ma génération est celle des attentes insatisfaites. (...) Ma génération se distingue davantage par ce que nous avons manqué que parce que nous avons gagné car, dans un certain sens, nous sommes les premiers et les derniers. Les premiers à considérer la technologie comme allant de soi. (...) Les premiers à grandir avec la télévision.

    ...

    Où sommes-nous donc à présent ? Généraliser est dangereux. Appelez-nous "génération apathique" et nous le deviendrons. Dites que les temps ont changé, que plus personne ne s'intéresse aux reines des bals de promo ni au choix d'une fac - dites-le (...) et vous créerez un mouvement, une unité pour une génération qui n'a finalement en commun que sa fragmentation. Nous avons tendance à nous présenter en groupe, certes - aux concerts de rock ou aux marches de protestation -, pas tant parce que nous en formons un, mais parce que nous sommes, en dépit de toutes nos déclarations d'individualité et d'indépendance, des conformistes qui, en règle générale, brisent les traditions, mais d'une façon traditionnelle.

    ...

    J'apprécie plus que tout l'expérience qui me fait aimer, vraiment aimer, les gens. Ce n'est pas si simple pour moi qui détecte rapidement la faute et, lorsque je n'en trouve pas, me méfie du débordement de gentillesse.

    ...

    Nous ne sommes jamais aussi insouciants que nous le paraissons.

    ...

    Cette phrase, Arrêtez-le-Monde, me sembla en tout cas si familière, si parlante et si profonde qu'il me parut l'avoir inventée moi-même. Je connaissais le sentiment, certes - l'effrayant, l'éprouvant sentiment que, quoi qu'il se passe, d'ici ma mort je ne pourrais jamais vraiment faire une pause. Ce sentiment décourageant n'était pas l'apanage de jeunes de ma génération, j'en suis certaine, mais nous avions grandi dans un temps où il était particulièrement fort, un temps qui fut, de multiples façons, terriblement mouvementé. Nous étions bombardés de tous côtés par un tas de nouveautés - la conquête de l'espace, les guerres, une musique nouvelle et de nouvelles danses, de nouvelles drogues. C'était trop excitant pour n'être pas observé. Cependant, nous espérions une trêve pour reprendre notre souffle, et elle ne venait pas. Les programmes télé, comme les ternes épisodes d'une demi-heure que j'appréciais, nous offraient ce repos - davantage même que les livres ou le sommeil ; dans les livres, il faut se représenter les personnages, tandis que la caméra-qui-voit-tout ne laisse guère de place à notre imagination ni à notre liberté de compléter les détails. (Nos rêves mêmes ne sont pas libres. Quand nous rêvons, nous évaluons et nous censurons.)

    ...

    Je n'ai pas appris comment sont les choses mais comment sont les choses à la télévision, et une fois cela retenu, loin de m'ennuyer ou de perdre le sens du suspense, mon besoin de voir la télé s'en est accru. Comme on prend plaisir à faire et refaire un problème de maths une fois que l'on connaît le théroème qui le démontre, je regarde la télé dont j'ai deviné les motifs pour que l'application les confirme. J'ai ainsi trouvé merveilleusement réconfortant qu'au moins une chose dans la vie soit prévisible.

    ...

    Mais ce n'est pas parce que vous vous en rapprochez que les choses sont à votre portée. (...) Je trouvais injuste d'avoir passé autant de temps à marcher au pas, bien à ma place dans le rang, et à dormir confiante (...), pour découvrir, une fois obtenu mon ticket d'entrée, qu'il n'y avait plus de place disponible ou que le concert était annulé.

    ...

    Pendant longtemps, très longtemps, j'eus le sentiment que les garçons qui m'aimaient n'étaient jamais ceux qui m'intéressaient.

    ...

    Ce qui changea brutalement, je crois (cela doit paraître terriblement vague), fut notre échelle de valeurs. Une grande partie d'entre nous, à la fin des années soixante, se détourna des anciens objectifs, des anciennes définitions du succès et du bonheur. Je le découvris toute seule - une sorte de révélation soudaine : je ne m'étais jamais demandé su un diplôme universitaire était bien ce que je recherchais. Ou, plus précisément, je ne m'étais jamais dit que je pourrais ne pas en vouloir. Nous avions appris que la fac n'était pas toujours un objectif accessible, mais un objectif naturellement désirable, (...).

    ...

    L'argent et la position sociale - conquis de haute lutte par nos parents - représentant aujourd'hui pour nous (si nous en bénéficions) quelque chose d'embarrassant. Nous n'avons pas connu la Dépression, nous n'avons pas marché des kilomètres pour aller à l'école ou dîné d'une tranche de lard. Que nous soyons plus ou moins riches - je ne parle pas de ceux, guère nombreux, qui le sont vraiment -, peu d'entre nous ont grandi dans la vraie pauvreté. (L'indigence, c'était avoir cinquante cents pour sa semaine et la télé en noir et blanc.) Nous n'avons donc pas pour l'argent le respect que nos parents lui portaient. De fait, il est plutôt source de culpabilité. (...) nous romançons la vie de ceux qui n'en ont pas - ceux que nous les jeunes, gâtés et éduqués, regardons, avec un engoument nouveau pour le Grand Midwest, tels les Vrais Américains habitant le Vrai Monde. Le fermier qui travaille sa terre tout seul, la serveuse dans son restaurant de routiers ou le pêcheur de homards sont ceux que ma génération considère comme des héros.

    ...

    Ma génération - celle qui accorde tant d'importance à la communication - semble négliger le langage. Là où l'on profitait des pauses pour respirer ou penser, on les comble désormais par des mots de passe, un langage cryptique qui rassemble immédiatement tout ce qui est jeune et branché : musique rock, jeans rapiécés, pieds nus, Herman Hesse, marijuana et yogourt. Nous n'avons plus besoin de dire qui nous sommes, puisque nous pouvons nous exprimer en un code qui dit tout à notre place. Ainsi "tu sais" signifie en fait : tu sais ce que je veux dire, pourquoi m'embêterais-je à le répéter ?

    Le nouveau langage, que l'on prétend coloré et expressif, est dans l'ensemble plutôt plat et répétitif, les mêmes superlatifs sans effets et les adjectifs vagues revenant sans cesse jusqu'à ce que des mots comme "super" ou "génial", par exemple, ne signifient plus rien, parce qu'ils ne décrivent plus rien. Ces mots, trop peu nombreux pour occuper une page de dictionnaire, suffisent à constituer un vocabulaire : trip, branché, alternatif, genre... (qui reste suspendu comme une passerelle à moitié construite vers une comparaison inachevée) et, bien entendu, tu sais... Nous ne tendons plus désormais vers l'éloquence. (L'art oratoire - le sport de l'aristocratie - a été remplacé par le bavardage. Le débatteur évoque aujourd'hui l'homme d'affaires - costume trois-pièces et serviette pleine de documents, pas de sentiments - avec une rhétorique toute d'ambiguïté.) Les discours bien construits finissent par être considérés comme une forme de snobisme ; les adjectifs, pareils à une télé couleur ou à une seconde voiture, paraissent presque décadents.

    ...

    On ne conserve son intimité - et sa liberté - qu'en ignorant les pressions extérieures. La liberté, c'est choisir, et parfois choisir de ne pas être "libre".

    ...

    Tout le monde a grandi avec des comptines et des histoires absurdes. Mais auparavant, au fur et à mesure que l'on grandissait, l'absurde disparaissait. Plus le cas pour nous - il est au coeur de notre musique, de notre littérature, de l'art et, en fait, de nos vies. (...) Cela paraît mélodramatique, mais la grande farce, de nos jours, c'est la vie.

    ...

    Nous avons besoin d'une transfusion de passion, d'une intraveineuse d'énergie. Ce qui m'agace le plus, dans ma génération, ce je-m'en-foutisme mou qui vient, en partie du moins, d'une culture manquant d'enthousiasme, où toute expression d'émotion se trouve cataloguée comme sentimentale ou vieux jeu. Le fait que nous mettions tant de soin à paraître décontractés en dit beaucoup sur nous ; l'idée, c'est qu'il ne faut plus s'en faire.

    ...

    S'il nous reste quelque ambition aujourd'hui, ce n'est pas celle d'aller de l'avant, mais de s'en sortir.

    ...
    Je n'ai rien risqué de peur d'en être incapable (...).
  • Seuls le ciel et la terre de Brian Leung

    seuls le ciel et la terre.jpgÉditions Albin Michel - 369 pages

    Présentation de l'éditeur : 1927. Après quarante années d’absence, Adele Maine revient à Dire Draw, petite ville minière du Wyoming. Elle n’a jamais oublié les événements qui ont failli lui coûter la vie et l’ont obligée à quitter son mari sans un mot d’explication. Adele était alors venue rejoindre son frère dans l’Ouest américain, véritable eldorado pour des milliers d’hommes en quête de travail sur les lignes de chemin de fer ou dans les mines de charbon. Au cœur de cet univers hostile, elle s’était liée d’amitié avec un jeune Chinois victime, comme les siens, du racisme et du mépris des ouvriers blancs. Et puis, est arrivé ce terrible jour de 1885 où les haines ont explosé et où il lui a fallu choisir… Dans la lignée de Willa Cather et Annie Proulx, Brian Leung réussit le superbe portrait d’une femme libre. Son roman embrasse un vaste paysage de sentiments et d’émotions qui répond, tel un écho, à l’immensité des grands espaces où seuls le ciel et la terre semblent régner.

    Traduit de l'américain par Hélène Fournier.

    Ma note :

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    Broché : 22,50 euros

    Ebook : 15,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Albin Michel pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    Les heures sombres de l'histoire américaine sont nombreuses. Si le génocide amérindien, l'esclavage ou la ségrégation ont souvent inspiré différentes formes de travaux de mémoire (livres, films, expos...), sont en revanche peu ou pas connues les tensions raciales exacerbées par l'immigration massive, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, de Chinois guidés par le rêve de fortune, venus prendre part à la construction du premier chemin de fer transcontinental.

    Né d'un père chinois et d'une mère américaine, Brian Leung s'est tout légitimement penché sur cette réalité passée de l'histoire de son pays. Il a choisi pour ce faire de bâtir son roman autour du Massacre de Rock Springs, émeute ayant éclaté le 2 septembre 1885 et provoqué un effet domino dans tout le nord-ouest américain. Malgré des dizaines de victimes, une douzaine d'arrestations et la création d'un jury d'accusation, aucune condamnation ne fut jamais prononcée... Un événement qui en dit long sur la condition d'alors des Chinois et le racisme ambiant. Toute une époque qui reprend vie le temps d'un livre au coeur du destin romanesque d'Adele.

    Jeune femme venue dans l'ouest sauvage américain rejoindre son frère après le décès de son père, elle est confrontée pour la première fois à ceux que l'on appelle les coolies et au traitement qui leur est réservé. Méprisés, ils sont à tâche égale moins bien payés, affectés aux travaux les plus ingrats, les plus dangereux, réduits au quasi esclavage et traités comme des bêtes. Ironie de la lutte des "Américains" blancs de la fin du XIXe siècle - ni plus ni moins que descendants d'immigrés européens... - contre le péril jaune, alors même qu'ils achevaient d'exterminer les Amérindiens...

    Sans éducation même si elle lit un peu, Adele n'est pas stupide. Elle dispose d'un sens inné de la justice, d'une intelligence humaine naturelle et refuse, de fait, de faire siens les préjugés et la haine. Après avoir débarqué dans l'univers hostile du Wyoming, de s'être plutôt bien adapté et même illustrée "pour une femme", elle pousse donc jusqu'à assumer au grand jour son amitié pour Wing Lee. Mais braver l'ordre établi n'est jamais sans conséquence, surtout quand l'Histoire s'emballe...

    Seuls le ciel et la terre est donc le portrait d'une femme libre, courageuse rebelle dans une époque rude, à trois instants déterminants de son existence : son arrivée dans l'ouest, le massacre de Rock Springs un an plus tard et son retour quarante ans après l'émeute qui a failli lui coûter la vie et irrémédiablement bouleversé sa destinée. Une ode à la féminité par le prisme d'une fille, d'une soeur, d'une amie, d'une amante ; d'une femme puissante, aussi libre que possible dans un univers masculin, au cours d'une époque obtuse et sans pitié. Une femme suivant son coeur plutôt que la bien-pensance. Mais sa rencontre avec Wing Lee, confrontation symbolique intime de deux cultures, est l'impossible amour - donc la passion - d'humains coincés dans leur cadre, entre ciel et terre...

    Dans un style aérien, ce roman historique évoque avec authenticité une page par trop ignorée des annales américaines, recréant à la perfection le décor et l'atmosphère de la conquête de l'ouest, la dureté de l'environnement et des pionniers du Nouveau Monde. Vibrant hommage aux Chinois et par extension à tous les sacrifiés de la quête de l'Eldorado, cet hymne à la tolérance écrase, avec une infinie poésie, la bassesse humaine dans les grands espaces américains. Oeuvre de contraste, elle oppose en permanence la beauté et la laideur, la bonté et la cruauté, l'amour et la haine, soulignant avec intensité le meilleur et le pire de l'âme humaine.

    Après avoir été salué par la critique pour son premier roman Les hommes perdus, le talent narratif de Brian Leung semble bel et bien confirmé dans ce second livre. Loin de tout manichéisme amer, l'auteur livre un récit bouleversant, saisissant, subtile et empathique, dans la digne lignée du Mille femmes blanches de Jim Fergus. Un récit qui complète brillamment la collection Terres d'Amérique des éditions Albin Michel.

    Ils en parlent aussi : Payot.

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    Extraits :

    Qu'est-ce qui fait que les gens se transforment en sauvages ?

    ...

    "Et une fois à Rock Springs, restez à l'écart des coolies. Les Finnois, ça va quand ils boivent pas, mais les coolies sont les pires sauvages que vous rencontrerez jamais. Si l'occasion se présente, ils hésiteront pas à arracher un bébé des bras de sa mère et à le manger devant elle. Et la nuit, ils s'enfoncent dans leur terrier et font de la sorcellerie."

    ...

    "(...) Mais s'il n'y a ni paradis ni enfer, c'est quand même agréable d'imaginer un endroit où on se retrouve tous quand c'est fini. Où on peut voir ceux qu'on a aimés, ceux avec qui on s'est battus, et plus rien n'a d'importance parce qu'on a plus besoin de se donner des coups de griffes et de jouer des coudes pour avoir un petit truc à se mettre sous la dent."

    ...

    "Je veux que tu gardes les yeux fermés pendant une minute et que tu penses au visage de grand-mère. Tu le vois ?" Elle le voyait, elle voyait chacune des rides de ses joues, la bonté dans ses yeux bleus, la masse de cheveux en désordre qui ressemblait à une version grise des siens. "Bon, poursuivit sa mère. Maintenant je veux que tu imagines grand-mère en train de te serrer fort dans ses bras comme elle le faisait." Addie sentit la légère pression des mains de sa mère sur ses épaules et visualisa l'étreinte de sa grand-mère. "Bien, Adele, ma chérie." Addie ouvrit les yeux.

    "Je l'ai vue exactement comme tu me l'avais dit, maman.

    - C'est vraiment bien, parce que c'est comme ça que tu vas voir grand-mère à partir de maintenant."

    Cette nouvelle prit Addie au dépourvu. "Je comprends pas, dit-elle. Je sais que tu m'as dit que Dieu a emmené grand-mère au ciel et qu'elle est avec les anges, mais est-ce que tu veux dire que je la reverrai jamais comme je te vois là ?"

    ...

    "Un homme croit que tu vas le suivre comme un chien, lui avait dit un jour sa grand-mère, donc il faut qu'une femme se comporte comme un chat."

    ...

    Les nécessités de la vie avaient contrarié son inspiration, même s'il sentait qu'il avait peut-être en lui une graine en sommeil qui attendait un printemps qu'il ne pouvait prédire.

    ...

    C'était ça, le secret, devina Addie, savoir ce que l'on voulait puis faire son possible pour l'obtenir. Mais comment découvrait-on ça ? Que voulait-elle ? De toute sa jeune vie, elle ne s'était jamais posé une question plus claire, une question plus déconcertante. C'était un début.

  • Bloody Miami de Tom Wolfe

    Éditions Robert Laffont - 610 pagesboody miami.jpg

    Présentation de l'éditeur : "Miami est la seule ville d'Amérique – et même du monde, à ma connaissance – ou une population venue d'un pays étranger a établi sa domination en l'espace d'une génération à peine. Je veux parler des Cubains de Miami. Ici, Nestor, un policier cubain, se retrouve exilé par son propre peuple pour avoir sauvé de la noyade un misérable émigrant clandestin de La Havane ; Magdalena, sa ravissante petite amie, le quitte pour des horizons plus glamour dans les bras d'un psy spécialiste de l'addiction à la pornographie ; un chef de la police noir décide qu'il en a assez de servir d'alibi à la politique raciale du maire cubain ; un journaliste WASP aux dents longues s'échine à traquer le scoop qui lui permettra de se faire une place à la hauteur de son ambition... et je n'évoque là que quelques-uns des personnages de Bloody Miami, qui couvre tout le spectre social de cette mégapole multiethnique. C'est un roman, mais je ne peux m'empêcher de me poser cette question : et si nous étions en train d'y contempler l'aurore de l'avenir de l'Amérique ?" Tom Wolfe

    Ma note :

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    Broché : 24,50 euros

    Ebook : 17,99 euros

    Le Bûcher des vanités est probablement LE livre de Tom Wolfe. Érigé au rang de classique de la littérature américaine, ses quelque 900 pages m'ont pourtant laissée de glace.

    Si la jeunesse et son lot d'erreurs m'ont vue finir coûte que coûte chaque livre que j'entamais, l'âge, la prise de conscience de ma non-immortalité et l'évidence mise à jour de ne pouvoir tout lire m'ont définitivement résolue à ne plus perdre de temps avec les navets (à l'aune de ma subjectivité esthétique littéraire, s'entend). Paradoxalement à cette philosophie de lecture, je suis pourtant allée au bout du pavé wolfien sur New York. Parce qu'il faut bien reconnaître au dernier dandy de la littérature américaine, en dépit de sa fâcheuse tendance à en faire des tonnes et à rallonger la sauce pesamment et inutilement, un sens affirmé de l'intrigue. L'envie de connaître le fin mot de l'histoire l'emporte sur le too much de l'écrivain.

    Cette première rencontre littéraire en absolue demi-teinte méritait un second coup d'oeil pour avoir enfin un goût tranché pour (ou contre donc) l'écriture de Tow Wolfe. Occasion fut faite lorsque je me suis vue offrir (merci à qui de droit) le dernier pavé de cet admirateur et aspirant représentant du roman naturaliste (XIXe siècle ; Zola...).

    Comme son nom l'indique, Bloody Miami se déroule au coeur de Magic City, Floride, réputée internationalement pour sa mer, ses cocotiers, son soleil à l'année, son pluriculturalisme, son bling bling richissime... Un éden touristique qui, sorti du plan carte postale, a néanmoins ses ghettos, sa violence, sa corruption, ses dérives, son communautarisme raciste, dans une atmosphère obsessionnelle des dieux Dollar et Sexe.

    Et ce roman choral de narrer la dichotomie de cette ville qui entremêle, dans un tourbillon de rebondissements ubuesques, des destins qui n'avaient a priori d'autre latitude que la longitude pour se rencontrer...

    De la sphère politique, médiatique et financière new yorkaise des eighties (Le bûcher des vanités) aux luttes de pouvoir et conflits raciaux d'Atlanta (Un homme, un vrai), en passant par les campus universitaires et la jeunesse en perdition (Moi, Charlotte Simmons), Tom Wolfe continue donc à Miami son portrait réaliste des États-Unis, tel le "secrétaire" de son époque comme il se définit lui-même, usant des mots de Balzac.

    Plutôt que l'observation objective, attentive et précise des moeurs contemporaines, cette représentation personnelle semble davantage, au regard de l'usage pour le moins exagéré de poncifs et autres caricatures, l'expression critique outrancière du jugement de l'auteur, assumé dans la présentation de l'éditeur... Sans toutefois pouvoir être taxé d'apologie anti-immigration, le texte dénonce l'inexorable échec du melting pot au prétexte que toutes les communautés se détestent. Un incontestable parfum conservateur qui a fait polémique dans le propre pays de celui qui se targue d'être "le seul écrivain américain à être républicain".

    Au-delà de ce parti-pris discutable et malgré un sens de l'intrigue accrocheur et des personnages consistants - bien que légèrement parodiques dans leur ambition symbolique -, Tom Wolfe affirme ses travers d'écriture. À l'instar du Bûcher des vanités, cent ou deux cents pages sont clairement superflues ; sans compter les effets de ponctuation et de répétition aussi lassants qu'inutiles ainsi que des descriptions si ce n'est insipides du moins loin du charme des naturalistes dont l'écrivain s'inspire.

    Décrit comme sociétal, à mi-chemin du roman et de l'essai, Bloody Miami tient du miroir plus déformant que grossissant de la société moderne en général et américaine en particulier. Tom Wolfe est une voix littéraire certaine de l'Amérique. Mais il est surtout la voix d'une certaine Amérique. À mille lieues du regard qui me plaît tant dans la littérature américaine ; celui de James Frey par exemple. La nation états-unienne est certes "comme un grand corps en train de se déglinguer", mais la vision de Wolfe en forme de condamnation ressemble un petit peu trop à un système judiciaire sudiste réputé pour ses verdicts à la tête du client...

    Et, malgré tout, Bloody Miami tient en haleine.

    Schizophrénie américaine, quand tu nous tiens !

    Ils en parlent aussi : Télérama, Les Inrocks, Isa.

    Vous aimerez sûrement :

    Le dernier testament de Ben Zion Avrohom et L.A. Story de James Frey

    Une dernière chose avant de partir, Le livre de Joe, Perte et fracas, C'est ici que l'on se quitte, Tout peut arriver de Jonathan Tropper

    Rien ne va plus de Douglas Kennedy

    En moins bien et Pas mieux d'Arnaud Le Guilcher

    Rainbow Warriors d'Ayerdhal

    Extraits :

    Miami Basel n'ouvrirait ses portes au public que le surlendemain... mais pour les gens branchés, pour les initiés, cela faisait déjà près de trois jours que Miami Basel était une débauche de cocktails, de dîners, d'afters, de soirées coke discrètes en petit comité, de baise à tout va. Presque partout, ils avaient de bonne chance de voir leur prestige amplifié par la présence de people - des grands noms du cinéma, de la musique, de la télé, de la mode, et même du sport - qui ne connaissaient strictement rien à l'art et n'avaient pas le temps de s'y intéresser. Tout ce qu'ils voulaient, c'était être... là où ça se passait. Pour eux et pour les initiés, Miami Basel s'achèverait à l'instant où le premier pied du premier paumé du grand public foulerait le hall d'exposition.

    ...

    Ils se trouvaient dans le couloir d'entrée de ce qui ressemblait à une vieille maison particulière, confortable, mais sans rien de fastueux... près, mais pas au bord de l'océan... et certainement pas ce que Magdalena s'attendait à trouver dans l'un des restaurants les plus chics de Miami. Juste devant eux, un escalier, mais sans grandiose envolée incurvée de rampes et de balustrades. De part et d'autre, une porte en arcade... en arcade, mais une arcade que tout le monde aurait oubliée dix secondes plus tard... et pourtant, de l'une d'elles se déversait ce brouhaha bruyant de babillages et de bavardages, de cris perçants et de bassos profundissimos de rire, cet irrationnel ravissement des mortels qui savent être arrivés là où ça se passe. Tous ceux qui l'avaient déjà entendu, comme Magdalena à Art Basel Miami, reconnaîtraient désormais ce bruit à jamais.

    ...

    Ils se trouvaient désormais, Norman et elle, à l'intérieur de la salle du ravissement. Des hommes et des femmes gesticulaient en tous sens pour souligner leur propos ou levaient les yeux au ciel sur le mode Je n'avais encore jamais entendu parler d'une chose pareille ou Mon Dieu, comment est-ce possible ?... et, surtout, riaient si fort que le monde entier ne pouvait ignorer que chacun d'entre eux sans exception faisait partie intégrante de cette assemblée exaltée de demi-dieux. Magdalena était entrée Chez Toi jurant à Vénus, Déesse de la Séduction, qu'elle resterait parfaitement détachée, et même distante, comme si elle pouvait, selon son bon plaisir, prendre ou laisser tous les hommes qui se trouvaient là. Et pourtant, malgré toutes ses bonnes résolutions, elle fut gagnée par l'irrésistible délire élitiste du lieu.

  • Les Quatre Grâces de Patricia Gaffney

    les quatre grâces.jpgSortie ce jour en librairie.

    Éditions Charleston - 397 pages

    Présentation de l'éditeur : Depuis dix ans, Emma, Rudy, Lee et Isabel sont liées par une amitié indéfectible. Esprit, humour et compassion sont les armes qui permettent aux Quatre Grâces de résister à tous les tracas de la vie, ce qui ne les empêche pas de se cacher des secrets parfois... Jusqu'au jour où survient une épreuve à laquelle elles n'étaient pas préparées. Quand le destin frappe, c'est tout le groupe qui est touché. Les Grâces sauront-elle surmonter, chacune à sa façon, cette crise sans précédent ? Vif, profond et émouvant, ce roman déjà culte aux États-Unis, vendu à 1,6 million d'exemplaires, fait le portrait de femmes qui, à elles quatre, sont toutes les femmes... Et les meilleures amies dont on peut rêver. Les Quatre Grâces font partie des livres qui changent une vie.

    Traduit de l'anglais (États-Unis) par Élizabeth Luc.

    Ma note :

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    Broché : 22,50 euros

    Ebook : 16,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Charleston pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Premier roman de l'auteur, "petit bijou qui brille de mille feux" d'après Nora Roberts, Les Quatre Grâces, bien qu'initialement publié il y a une quinzaine d'années, est un choeur de femmes tout à fait contemporain. Tout autant qu'intemporel.

    Roman à quatre voix ou journal à huit mains, ce livre est l'histoire d'un cercle féminin devenu, au fil du temps, amical puis sororal. Compagnie bigarrée, les femmes de ce club ont des personnalités autant que des choix de vie bien distincts d'où d'occasionnelles étincelles. C'est pourtant le partage, la disponibilité, l'écoute, les bons moments que ces quatre-là vivent le plus souvent. Et parce que l'amitié - davantage encore que l'amour ! - est souvent inconditionnelle, elles savent se serrer les coudes quand elles doivent affronter un destin qui se change en sort. La vie n'étant pas avare en clins d'oeil ironiques, elle entremêle avec malice les étapes cruciales de leurs existences, les éprouvant dans leur capacité à porter le regard sur les autres et les soutenir alors que chacune est elle-même dans la tourmente...

    S'il était encore besoin de démontrer que l'amitié entre femmes existe, ce feel good book en serait la parfaite et bouleversante illustration. Les convaincues quant à elles, nostalgiques de Sex and the city ou de Quatre filles et un jean pour les jeunes lectrices ayant grandi, seront ravies de recréer l'atmosphère chaleureuse, réconfortante, d'un groupe de vraies bonnes copines.

    S'il n'est pas aisé, au commencement de ce roman choral, de distinguer les portraits, d'associer tels événements / traits de caractères / souvenirs / etc. à tel prénom, tout se met en place assez rapidement. L'alternance de voix des héroïnes confère dynamisme et intimité au récit : ajoutée à l'intrigue et ses rebondissements existentiels palpitants, l'intériorité de chacune des figures permet de pénétrer au plus profond du cénacle.

    Ce clan n'est pas seulement une galerie portraits de femmes, de caractères et de vécus variés auxquelles chaque lectrice peut, tout ou partie, s'identifier. Ce sont les amies parfaites, le cercle amical idéal. C'est même encore mieux qu'en vrai puisqu'exceptionnellement, l'on sait tout ce que les unes pensent des autres et disent en leur absence ! Et quand la fiction dépasse la réalité, le sentiment d'appartenance au groupe n'en est que plus fort : il ne s'agit plus seulement de lire, d'observer passivement mais de vivre plus intensément, tant moralement que physiquement, les états d'âmes, les ressentis de ces saisissantes amies virtuelles. Le récit est à ce point poignant que l'on est viscéralement dans l'histoire ; que l'on ne quitte qu'à regret.

    C'est donc plus que volontiers qu'on se laisse embarquer et porter par ce magnifique roman d'Amitié entre rires et larmes, parfois grinçant, souvent drôle, un peu cruel, surtout tendre, toujours touchant. Un tourbillon d'émotions, comme dans la vraie vie. Car là est toute la force de ce livre : son réalisme, son authenticité. Il sonne vrai, il sonne juste. Entre réflexion existentielle et philosophie de vie, cet hymne à l'instant présent évoque intelligemment des sujets complexes (amour, maladie, mort...) et des notions profondes telles que la place et le rôle de la femme, la tolérance ou encore la solidarité... Plus que divertissante, cette lecture dont on ne peut sortir que grandi est une invite à l'introspection, à l'humanité.

    Touchée par la grâce, cette sixième parution des toutes jeunes Éditions Charleston affirme une ligne éditoriale de qualité qui redonne ô combien ses lettres de noblesse à la romance. Un genre littéraire à part entière, brillamment servi par Patricia Gaffney et son vrai beau roman qui, contrairement à ce que laisse supposer la jolie jaquette estivale, se lit à toute heure, en toute saison. Les petits bonheurs qui font du bien à l'âme n'attendent pas !

    L'interview de Patricia Gaffney.

    Lire un extrait du livre.

    Vous aimerez sûrement :

    Le club Jane Austen de Karen Joy Fowler

    Le Châle de cachemire de Rosie Thomas

    Les Roses de Somerset de Leila Meacham

    Rien ne va plus, La poursuite du bonheur & L'homme qui voulait vivre sa vie de Douglas Kennedy

    Demain, j'arrête ! de Gilles Legardinier

    Dolce agonia de Nancy Huston

    Les morues de Titiou Lecoq

    La maison d'hôtes de Debbie Macomber

    Vacances anglaises, N'oublie pas mes petits souliers et S.O.S. de Joseph Connolly

    Un été sans les hommes de Siri Hustvedt

    La tétralogie d'Anna Godbersen : Rebelles, Rumeurs, Tricheuses et Vénéneuses

    Les secrets de Summer street de Cathy Kelly

    La trilogie de Katherine Pancol : Les yeux jaunes des crocodiles, La valse lente des tortues et Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

    Extraits :

    Si un mariage sur deux se termine par un divorce, combien de temps dure un couple, en moyenne ? Ce n'est pas une question rhétorique : j'aimerais vraiment le savoir. Moins de neuf ans et demi, je parie. Les Quatre Grâces existent depuis neuf ans et demi et pas un nuage à l'horizon. On se parle encore, on remarque toujours des petits détails chez les unes et les autres, un kilo perdu, une nouvelle coiffure, des chaussures neuves... À ma connaissance, aucune d'entre nous n'est en quête d'une amie plus jeune et plus fraîche...

    ...

    Il ne s'agit pas d'un ordre religieux, donc nous avons aussi eu notre lot de jalousies, mesquineries, petites vacheries, sans oublier les crises de nerfs occasionnelles. Mais ce n'est rien.

    ...

    J'adorais l'idée de fonder un groupe. Ce ne serait pas un club de lecture, ni un groupe politique ou féministe. De temps en temps, nous réunirions des femmes qui s'appréciaient et se respectaient pour échanger des expériences et débattre de questions intéressantes. Un objectif plutôt modeste. Nous ignorions que nous étions en train de semer les graines d'un jardin superbe.

    ...

    Avais-je rêvé de ce que je désire ou de ce que je redoute ? Ou les deux ?

    ...

    Je n'ai pas peur d'avoir tort. Je me trompe tout le temps. (...) Le problème, c'est que, en optant pour une opinion tranchée, on élimine toutes les autres. Ce n'est pas juste. Pourquoi choisir ? Il est tellement moins brutal de ne pas choisir. De plus, mieux vaut s'accorder une porte de sortie.

    ...

    Quand je suis stressée, je deviens insupportable. Je m'en rends compte, mais je n'y peux rien.

    ...

    En fait, trois qualités me font craquer, chez un homme. Outre la timidité et l'intelligence, j'ai du mal à l'admettre, il y a la beauté physique. Je sais, je suis superficielle et je déteste ça. Parfois je sors délibérément avec des moches pour ne pas être taxée de frivolité. En vérité, à qualités égales, je préfère un homme séduisant.

    ...

    Il était si passionné... De toute évidence, l'art était sa vie, à la limite de l'obsession, or je craque pour les hommes qui adorent leur travail. Je trouve cette fougue terriblement sexy et désirable. Le mieux, c'est qu'ils ne sont pas dépendants de moi pour donner un sens à leur existence.

    ...

    L'impossible a quelque chose de réconfortant, mais c'est triste. Je déteste l'ambiguïté. Je peux accepter le pire s'il n'est pas dilué dans l'espoir ou un "oui, peut-être".

    ...

    J'adore ça. Préparer un bon repas avec mes meilleures amies, les écouter plaisanter, rire, raconter leur vie, en rajoutant mon grain de sel de temps en temps... C'est le bonheur. Du vin, du fromage, des potins, des copines... Si on pouvait ajouter une dose de sexe d'une façon ou d'une autre, ce serait parfait.

    ...

    Je ne suis pas une experte des enfants, loin de là, ils me font même une peur bleue. Ils sont tellement autonomes... Je ne sais pas... tellement directs. L'ironie ne fait pas partie de leur vocabulaire et ils ne comprennent jamais les blagues. Bref, par principe, je garde mes distances.

    ...

    - Ne rejette pas l'amour, ne le néglige pas. Ne pars pas du principe que tu trouveras un amour meilleur ailleurs. Prends-le partout où tu auras la chance de le trouver et efforce-toi de le rendre en retour.

    ...

    (...) je suis peut-être une imposture. Toute ma vie, j'ai voulu écrire des romans, du moins c'est ce que j'ai toujours affirmé. Le réel ne me suffisait pas. Je voulais que le récit parte dans une autre direction, que la vérité ne soit jamais ce qu'elle était vraiment... Résultat : je suis bien meilleure journaliste que romancière, finalement. C'est à se demander si je n'ai été attirée uniquement par l'idée que j'avais de la romancière. Je voulais avoir l'air d'une romancière. Dans les soirées, je voulais répondre "J'écris des romans" à la question : "Qu'est-ce que vous faites, dans la vie ?"

    ...

    Parfois, le désespoir a du bon.

    ...

    Consulter un psy, c'est dépassé. De plus, je crois en l'idéal de l'indépendance, en la responsabilité de chacun face à son propre bonheur. Non que je réprouve la psychothérapie pour les autres. Avec de telles convictions, je ne tiendrais pas le coup, dans mon métier. Bref, je ne crois pas que ce soit pour moi.

    ...

    J'ai toujours eu envie de dire aux gens que je les aimais. En général, c'est la peur qui m'en empêchait. Peur qu'ils s'en moquent, qu'ils ne veuillent pas l'entendre ou bien qu'ils m'en prennent trop, ensuite.

    C'est différent, à présent. Les années s'accumulent et je n'ai plus un instant à perdre.

    ...

    Mon corps m'a trahie. Je suis mas propre meilleure amie et je me suis laissée tomber. En qui puis-je désormais avoir confiance ? C'est bête, je sais, mais j'ai toujours en moi l'illusion de l'immortalité, même si elle commence à s'effriter sur les bords. Elle cède la place à des crises de panique. Je vais mourir. Cela me revient toujours en pleine face, après un moment d'oubli inexplicable. Alors mes veines s'embrasent de terreur. Mon estomac se noue, je verse des larmes de douloureuses. Ensuite viennent les respirations profondes, je redresse les épaules. Ce fardeau de tristesse, je ne peux le partager. C'est mieux pour moi et pour les autres. Quel poids que l'ombre de la mort...

    Pourquoi la mort est-elle si mystérieuse et taboue, comme le sexe pour une vierge, un secret bien enfoui ? Depuis toujours, je suis persuadée que tout le monde va mourir sauf moi.

    C'est notre seul moyen de survivre, je suppose.

  • Speed fiction de Jerry Stahl

    Depuis hier en librairie.speed fiction.jpg

    13E Note Editions - 119 pages

    Présentation de l'éditeur : L’histoire raconte que ce « cauchemar hyperréaliste » fut écrit en deux semaines dans une chambre d’hôtel parisienne. Ce court roman dépouillé des modes narratifs traditionnels, respire le vécu, la spontanéité et porte l’empreinte des maîtres de la beat generation : Kerouac pour la poésie et Burroughs pour l’ironie grinçante à base de substances prohibées. Sur un rythme haletant, l’auteur égrène des histoires dévastatrices, folles et parfois terrifiantes. Creusant profondément dans la psyché des plus atteints d’entre nous, explorant ses méandres les plus glauques, l’auteur en rapporte une vision implacable de la nature humaine. "Et maintenant que l'Amérique est affaiblie, (...) elle remplace pas des substances chimiques ce qu'elle est incapable de générer de manière naturelle. (...) Et puis, tu veux un chiffre sympa ? Trente-deux pour cent des écoliers et lycéens américains sont sous Adderall. Des apprentis speedomanes, comme c'est mignon ! Plus un rond pour leur instruction mais des tonnes pour qu'ils restent éveillés et débiles. Vive l'Amphétamérique !"

    Traduit de l'anglais (États-Unis) par Morgane Saysana.

    Ma note :

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    Broché : 19,90 euros

    Un grand merci à 13E Note Éditions pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Fidèles à leur ambition de "rendre compte d’une certaine contre ou para-culture", de donner voix aux créateurs "réfléchis ou instinctifs, engagés ou indépendants, irrécupérables parce qu’inconsolables" forgeant "les mythes vivants et saignants du siècle de feu, de fer et de plastique dont ils sont les bâtards célestes", les Éditions 13E Note accueillent un nouveau morceau de choix de l'autobiographie transgressive de Jerry Stahl.

    Speed fiction, véritable documentaire sur l'expérience de la substance prohibée, n'est ni l'ouvrage moralisateur d'un drogué repenti, ni l'apologie de la défonce d'un junky nostalgique. C'est une analyse clinique, une mise à nu enragée à la fois répugnante et fascinante, délicieusement subversive et horriblement dérangeante.

    Si ma subjectivité accroche davantage à la vision du genre de Tony O'Neill dans Du bleu sur les veines, il faut concéder à Jerry Stahl une écriture à vif, une verve hallucinatoire exprimant à la perfection l'essence contradictoire de la défonce : cette intensité d'être à ce point aux portes de la Mort et au coeur de la Vie ; cette faculté de confiner l'esprit, la pensée, à la plus extrême lucidité tout autant qu'à la plus absolue illusion.

    Ce livre est le verbe enfiévré, couché dans l'urgence et la déchéance, des états d'une âme révoltée. Ces textes courts, à la fois déballage spontané et pensée précise, narrent sur le ton de la poésie acide le saisissant "cauchemar hyperréaliste" de la dépendance, ses origines et ses conséquences. Derrière de terrifiants portraits individuels, c'est aussi la fresque d'une "Amphétamérique" inquiétante et aveuglée que vomit, littéralement, l'auteur.

    C'est pas glorieux, c'est désenchanté mais que les âmes sensibles se rassurent, c'était avant que Jerry Stahl ne puisse plus résister à l'envie "d'essayer la drogue ultime, le sevrage. La plus grosse hallucination, c’est la réalité."

    Bref, un texte à décourager toute pulsion stupéfiante... Sauf peut-être celle des aspirants écrivains n'entravant rien au sarcasme entre les lignes :

    De jeunes auteurs qui lisent mes livres me demandent souvent comment on devient un écrivain comme moi. Je réponds : eh bien, détruis ta vie, trahis tes amis, perd tout ce que tu as, ruine ta santé, ne respecte pas la loi, vis dans la rue, et tu deviendras un écrivain, toi aussi. C’est un super-conseil pour des jeunes.

    Ils en parlent aussi : Chris.

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    Regarde les hommes mourir de Barry Graham

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    La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli

    Demande à la poussière de John Fante

    Sur la route de Jack Kerouac

    Souvenirs d'un pas grand-chose de Charles Bukowski

    Courir avec des ciseaux d'Augusten Burroughs

    Sanctuaire et Le bruit et la fureur de William Faulkner

    Extraits :

    Si tu t'injectais la bonne dose, d'un coup, un calme olympien s'abattait sur le monde et tu étais comblé rien que d'être assis là, un filet de bave à la commissure des lèvres, aussi zen qu'un mioche hyperactif après sa première sucette à la Ritaline. Quand ça se produisait, jamais tu ne te disais : "Si je suis si positif et en osmose avec le cosmos, c'est juste parce que je suis sous amphétamines." Quand une drogue a l'effet escompté, tu n'as pas l'impression d'être sous son emprise. Tu es juste super-polarisé, vaguement au bord de l'orgasme. Corps et esprit étonnamment synchrones, usinant à deux cents à l'heure. À un poil de cul de la perte totale de contrôle, mais aux anges. Parfait-parfait-parfait.

    CE QUE FAIT UNE BONNE DROGUE. C'est te laisser croire que tu vas éprouver ce sentiment de perfection jusqu'à la fin de tes jours. Puis te le reprendre aussi sec... T'arracher au confort d'une fun-car capitonnée pour te précipiter sur la bas-côté rocailleux. Réduire en charpie tes neuf cents pages de pensées foisonnantes. Te dé-Dorian-Gray-er la cervelle. Ce qui te fait passer de l'envie au besoin.

    ...

    Tout ce que tu veux c'est un petit lopin de terre n'importe où, pourvu que tu n'aies plus à feindre de savoir comment on fait pour être humain.

    ...

    (La plupart des gens ne sont pas finis. Une fois qu'on a capté ça, la vie ne s'en trouve pas forcément facilitée mais elle devient intelligible.)

    ...

    Le calvaire de la conscience permanente.

    ...

    Peut-être qu'en marchant à reculons assez longtemps, on peut défaire sa vie ?

    ...

    Certains smurfers s'aspergeaient les yeux de nettoie-vitre pour donner l'impression qu'ils coulaient sous l'emprise d'une allergie virulente. Mais il fallait y aller mollo. Un peu trop de pschitt et mes pupilles se mettaient à saigner. De toute façon, je n'avais pas besoin de pulvériser quoi que ce soit puisque mes yeux étaient tout le temps humides, ce qui faisait de moi un allergique très convaincant. Le tout c'était de ne pas se forcer à éternuer. Question "atchoum", on ne la faisait pas aux pharmaciens.

    ...

    Quand tu pactises avec le démon de la drogue, il t'enlève d'emblée la glande qui régule tes inhibitions.

    ...

    (Sous meth, tu ne t'endors pas, tu t'écroules et tu tombes dans les vapes. Et quand tu tombes dans les vapes, tu ne te réveilles pas. Tu reviens à toi. Pareil avec l'héroïne. Une fois, sous héro, tu es revenu à toi debout devant ton frigo, que tu avais ouvert huit heures plus tôt. Sous speed, tu es revenu à toi en train de niquer, ça change.)

    ...

    Faut-il s'étonner que la meth "maison" distillée au fond des baignoires te bousille l'odorat ? Si ton nez fonctionnait toujours, tu aurais la gerbe à cause du pot-pourri de miasmes humains, mais surtout des souris crevées sous le canapé. Les petits rongeurs non-avertis mangeaient les miettes de speed tombées au sol. Après quoi, ils se tapaient des pointes de vitesse et des bouffées d'euphorie, puis succombaient à de mini-crises cardiaques. Certains soirs, tu les entendais. Tu reconnaissais le couinement funeste. Alors tu imaginais Mickey Mouse se cramponnant à sa poitrine avant de rendre l'âme. (Cet enfoiré de Walt Disney n'était qu'une pourriture fasciste antisémite.) Au bout de deux ou trois jours, les fourmis engloutissaient leur pelage et les petits mammifères décimés revêtaient un air de bébés prématurés tout désséchés. Alors, d'un coup de pied, tu les planquais sous le canapé. Tu ne sentais pas leur puanteur. Tu ne sentais plus rien.

    ...

    L'automutilation sous speed étant un sujet cher aux routiers américains, les allusions à cette épidémie d'irritation de la verge (...) ont fait leurs premières apparitions (...). Ces crétins finis se gaussaient au sujet des staphylocoques attrapés en se paluchant jusqu'au sang dans la cabine de leur bahut, cognant leur braquemart contre le tableau de bord, sur fond de bon vieux porno à l'ancienne du type Dark Brothers, au cours de leurs virées transaméricaines, entre Big Pine, en Californie, et Baton Rouge, en Louisiane.

    L'Amérique, nation de Pruritains.

    ...

    Sous speed, les souvenirs sont comme des enfants qui traversent en courant une rue très fréquentée, sauf qu'il n'y a pas assez de bagnoles pour tous les dégommer. Le passé ne cesse de s'immiscer dans le présent.

    ...

    Mais Maya Deren. Elle a donné forme humaine à La Peur. La terreur existentielle. Une femme avec pour visage un miroir, de façon à ce que quand tu la regardes, tu te voies les yeux rivés sur toi-même. L'enfer, ce n'est pas les autres. C'est aussi les autres qui sont toi ! Elle s'est montrée plus sartienne que Sartre. Tu te rends compte à quel point c'est flippant ? Elle a fait du monde un endroit monstrueux... en le dépeignant comme un reflet du nous-mêmes.

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    Avec la bonne dose de speed, tu peux réécrire ton histoire personnelle et vivre dans le récit ainsi forgé. Rêver debout et éveillé.

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    Posons-nous la question : qu'est-ce que la vie en fin de compte ? La course d'un pauvre malheureux vers l'hélice tournoyante d'un avion.

    On peut soit s'approcher lentement de cette hélice, soit gober un cacheton de Benzédrine pour aller si vite que le temps semblera infini. "Infini" : qui n'a pas de fin. Alors, on oubliera l'hélice. Comme si on ne devait jamais l'atteindre. Pourtant crois-moi, camarade, le speed t'y conduira sans faute. En vitesse.