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Essai - Page 3

  • Tartuffe au bordel d'Alain Paucard

    culture,citation,littérature,essai,sexe,prostitution,histoireA paraître le 7 novembre 2012

    Editions Le Dilettante - 121 pages

    Présentation de l'éditeur : Et une fois de plus, comme un seul homme, la Rosalie au canon, l'étendard brandi et donnant du clairon, Alain Paucard lance l'assaut, fonce dans la brèche ! Celui qui défendit, seul contre tous, la mémoire calomniée de Joseph Staline, prit fait et cause pour la série B, déchaîna sa ire contre les vacances, se fit le Bossuet du pur malt, sacrifia au culte d'Audiard et fit de Guitry l'une des très riches heures de la langue et de l'esprit français, ramasse aujourd'hui l'épée de Condé pour relever l'honneur du tapin, défendre en sa vérité la prostitution gauloise, menacée par une législation inique et maladroite. "Touche pas à ma pute" tonne le père Paucard depuis cette chair(e) généreuse où il aime tant à monter pour dénoncer les dérives puritaines, les hypocrisies bien-pensantes et la connerie au pare-chocs de 4x4 qui menace la si poétique péripatéticienne, lieu de mémoire et figure clé du paysage français. Dom Paucard fait feu de tout bois, multiplie les exemples historiques, déroule toute une casuistique précise, inspirée de l'histoire récente, visant à démontrer que la prostitution ou art du monnayage érotique participe, non de l'esclavage (même si elle en prend souvent la forme), mais d'un exercice consenti de la liberté, une forme de commerce plus équitable que prévu. Démonstration étayée, et c'est l'un des plaisirs de ce libelle, par une expérience personnelle (n'oublions pas qu'il est l'auteur du Guide Paucard des filles de Paris, 1985) où flamboie cette maxime cinglante et roborative : "la chair n'est pas triste, certes, et voyez dans mon livre." Après le Guide Paucard des filles de Paris, Les Criminels du béton, Le Cauchemar des vacances, La Crétinisation par la culture, Manuel de résistance à l'art contemporain, l'auteur persiste et signe avec Tartuffe au bordel. On ne s'étonne pas qu'Alain Paucard n'ait pas que des amis...

    Tartuffe au bordel ! TARTUFFE AU BORDEL ! Non mais comment ? Comment, en ce souvenant de ces innombrables heures de cours de Français où l'on nous a fait bouffer du Molière ad nauseam - pardon Jean-Baptiste, je ne savais pas ce que je vomissais... -, comment, une fois encore, résister à un tel titre ? C'est avec une curiosité goguenarde que je me suis donc plongée dans ce texte.

    Ne vous attendez pas à une vulgaire - ce serait le cas de le dire - parodie du célèbre texte du non moins illustre dramaturge. N'allez pas non plus croire que ce court essai soit une histoire des maisons aux lanternes rouges - encore qu'il soit extrêmement bien documenté et riche en exemples historiques.

    Non, Tartuffe au bordel est un hymne aux maison de plaisirs.

    Bordel, lupanar, bouis, maison de passe, boîte, abbaye de s'offre-à-tous, boutique à surprise, pince-cul, bazar, maison d'abattage, bobinard, boc, tringlodrome, bousingot, estaminet, chabanais, temple de Vénus, sérail, usine à gonocoques, bousin, baisoir, boccard, boxon... Quel que soit le nom que l'on donne à la maison de tolérance, c'est sans doute le terme de maison close qui porte mieux que jamais son nom depuis la loi du 13 avril 1946 dite Marthe Richard - surnommée ironiquement la Veuve qui clôt. Putain de toi Marthe, qu'as-tu fait des p'tites femmes de Pigalle ?

    D'un verbe tantôt argotique, tantôt érudit, Paucard condamne l'absurdité et l'hypocrisie de la fermeture des taules et explique avec éloquence pourquoi, pour bien des raisons, ces établissements dont on ne doit plus dire le nom devraient être reconnus d'utilité publique.

    L'irrévérence et l'audace à dire tout haut ce que certains (beaucoup ?) pensent tout bas de l'auteur m'ont rappelé mon cher, mon regretté et mon unique, Georges Brassens. Le sujet traité ne pouvait quant à lui que me remémorer l'excellent moment passé à la lecture des Trois mamans du petit Jésus d'Alphonse Boudard.

    Je me garderai bien de dire ce que je pense sur le sujet, traité avec verve par le trublion des causes perdues d'avance, ayant été dernièrement échaudée par quelques commentateurs allergiques à la libre pensée divergeant de la leur. Je me contenterai par le fait de clamer l'intérêt de ce livre, que l'on soit pour ou contre la réouverture des claques. Ne serait-ce que pour le plaisir de la rhétorique, celui plus important encore de ne pas mourir idiot ou celui, le plus crucial peut-être, de s'inspirer du magnifique respect, pour ne pas dire amour, d'Alain Paucard pour les "filles".

    Extraits :

    Il y a deux sortes de clients de prostituées : ceux qui vont les voir parce qu'ils n'ont pas de femme et ceux qui vont les voir parce qu'ils en ont une.

    ...

    A entendre les militants de la cause, ce serait la première fois en France qu'on interdirait la prostitution. Evidemment quand on fait remonter l'histoire de notre pays à 1789, voire à 1981, on ignore que saint Louis, roi très pieux et même un peu masochiste - il porait la haire pour se mortifier - ferma les bordels en 1254. Mais saint Louis est un sage et revient sur sa décision. Il codifie ce qu'on ne peut éradiquer. "Quand [saint Louis] voulut interdire complètement la prostitution, ses conseillers, religieux pour la plupart, le dissuadèrent d'entreprendre ce vain combat, car l'Eglise savait que la chair est faible et que le péché originel a rendu les rechutes inéluctables" écrit Jacques Le Goff. (...) C'est curieux que les étourdis abolitionnistes n'aient pas pensé à cela, que les policiers et les juges savent d'expérience et de loi et même d'instinct : ce qu'on ne peut supprimer, on l'encadre.

    ...

    Le mac, de maquereau, donc, ou comme disait Brassens, "le cocu systématique", qu'il ne faut pas confondre avec d'autres variétés de poisson comme le barbeau, le dos, etc., qui sont des souteneurs, qui vivent du travail des filles. Le maquereau est un souteneur amateur, plus un entremetteur qu'un proxénète, qui tire argent et cadeaux de sa maîtresse mais "dans des limites raisonnables". Il porte un surnom charmant : "le julot-casse-croûte", ce qui explicite très bien la place qu'il occupe. Au début des traitements de texte, je souriais toujours d'entendre une jeune femme grisée d'informatique déclarer qu'elle ne peut pas se passer de son Mac. La maîtresse du julot-casse-croûte non plus.

    ...

    René de Obaldia a une jolie formulation pour décrire le système des vases non communicants : "En leur défendant d'être nulle part, on les oblige a se répandre partout."

    Une dame âgée m'affirma : "Du temps des maisons, on savait où était son mari."

    ...

    Surcouf, corsaire français, prisonnier et apostrophé par un amiral anglais qui lui déclare : "Vous les Français, vous vous battez pour l'argent tandis que nous, c'est pour l'honneur" répond, superbe : "Chacun se bat pour ce qui lui manque."

    ...

    Ce qu'il faut avant tout expliquer aux jeunes gens, pour qu'ils ne désespèrent pas de bonne heure, c'est que l'Humanité est profondément dégueulasse, que l'homme est un loup pour l'homme, que toute idée généreuse, la plus généreuse, devient un système d'oppression quand elle arrive au pouvoir. Si une majorité dit noir, il faut sans réfléchir prendre parti pour le blanc. Une idée qui se simplifie devient une caricature, un instrument d'intolérance quand elle est partagée par le plus grand nombre.

    ...

    Puisqu'il faut construire l'Europe

    Et des pays faire l'union,

    Il faudra bien qu'on développe

    Le tourisme de la nation.

    Ah que celui qui nous dirige

    Agisse donc avec raison,

    Car le marché commun  l'oblige,

    A faire rouvrir les maisons.

    Jean Yanne, Jean Baïtzouroff

    ...

    Un de mes maîtres, Jean Dutourd, a écrit : "Le monde n'est, d'âge en âge, qu'une grande conspiration de crétins malfaisants dont il faut à tout prix se démarquer."

  • Thoreau La vie sublime de A. Dan et Maximilien Le Roy

    Editions Le Lombard - 89 pages

    thoreau la vie sublime.jpg

    Scénario & couleurs : Maximilien Le Roy

    Dessin : A. Dan

    Présentation de l'éditeur : Mars 1845. Henri David Thoreau est lassé des grandes villes et d'une société trop rigoriste pour le laisser pratiquer l'enseignement tel qu'il l'entend. Le poète philosophe choisit de revenir à une vie simple, proche de la nature, dans son village natal. C'est dans ce cadre qu'il écrit les essais qui feront de lui une des figures marquantes du XIXe siècle américain, dont les idées trouvent plus que jamais un écho aujourd'hui.

    Après la biographie dessinée récemment parue de l'illustre peintre Egon Schiele Vivre et mourir de Xavier Coste qui m'avait enchantée, j'ai décidé de faire un tour en philosophie en me penchant sur le destin de Thoreau, scénarisé par ce même Maximilien Le Roy qui, à partir de l'oeuvre de Michel Onfray, nous avait déjà proposé l'intéressant bien que complexe Nietzsche Se créer liberté. Il faut croire que l'auteur se plaît à l'exercice du récit de vie puisque son prochain album à paraître s'intitule Gauguin, loin de la route.

    La vie sublime n'est pas une biographie exhaustive de l'homme de lettres poète naturaliste philosophe. Débutant non pas dans l'enfance mais au moment de sa retraite dans les bois (qui inspira le fameux Walden) - instant s'il en est qui marque les débuts de son militantisme -, ce récit a davantage pour vocation à amorcer la découverte de la pensée et de rétablir un semblant de vérité dans la perception du personnage et de sa philosophie qui ont été largement repris et détournés. 

    Cette piqûre de rappel de préceptes on ne peut plus d'actualité (égalitarisme, protection de l'environnement...) est une gageure en ces temps troubles, mais Maximilien Le Roy réussit haut la main ce défi sans tomber dans l'idolâtrie improductive tant de fois observée. Les inconditionnels d'Into the wild et Le Cercle des poètes disparus se délecteront à n'en pas douter de retrouver un peu de l'esprit libertaire insufflé par ces films.

    Le découpage des illustrations, en faisant la part belle à la contemplation de la nature, est en parfaite adéquation avec le style de vie de Thoreau. L'interview en fin d'ouvrage de Michel Granger, professeur émérite de littérature américaine de XIXe siècle à l'Université de Lyon, permet d'approfondir le sujet effleuré par la bd. Le tout formant une introduction magistrale à l'univers du penseur subversif américain.

    Rappelons toutefois que connaître et comprendre ses idéaux n'est utile qu'à condition de se placer du côté de l'action...

    Extraits :

    Thoreau avait encore la forêt de Walden - mais où est maintenant la forêt où l'être humain puisse prouver qu'il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ?

    Je suis obligé de répondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut pour l'instant que je le fasse à l'intérieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. A son pouvoir je n'ai rien à opposer que moi-même - mais, d'un autre côté, c'est considérable. Car, tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s'exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté.

    Stig Dagerman

    ...

    Ici la vie, champ d'expérience de grande étendue inexploré par moi...

    ...

    Ce qu'il me faut, c'est vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez résolument, assez en Spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n'était pas la vie...

    ...

    Quand un gouvernement est injuste, la place de l'homme juste est en prison.

    ...

    Grâce à mon expérience, j'appris au moins que si l'on avance hardiment dans la direction de ses rêves et s'efforce de vivre la vie qu'on s'est imaginée on sera payé de succès inattendus en temps ordinaires.

    ...

    L'homme sage n'est utile que tant qu'il reste un homme et refusera d'être de la glaise. Je suis trop bien né pour être possédé, pour être un subalterne aux ordres, un serviteur ou instrument utile de tout état souverain par le monde.

    ...

    Quand un sixième de la population d'une nation ayant vocation d'être le refuge de la liberté sont des esclaves, que tout un pays est injustement envahi et conquis par une armée étrangère et soumis à la loi militaire, je pense qu'il n'est pas trop tôt pour que les hommes honnêtes se rebellent et fassent la révolution.

    ...

    Vouloir devenir connu, c'est tomber plus bas que terre. On voudra vous corrompre, vous récupérer, exploiter votre nom, la presse bavera dans ses colonnes, et tout ça sans jamais comprendre vos mots comme il faut. Le succès est une infortune, soyez-en sûr.

    ...

    Loin de moi l'envie de créer des copies ! Je voudrais juste que chacun explore sa propre route, celle qui lui convient le plus, en voie vers, disons, une libération.

    ...

    Je ne veux pas tuer, ni être tué, mais je peux imaginer les circonstances qui rendront tout ça inévitable...

  • Un anthropologue en déroute de Nigel Barley

    Editions Payot - 261 pagesun anthropologue en déroute.jpg

    Présentation de l’éditeur : Pourquoi diable Nigel Barley s’est-il mit un jour en tête de devenir anthropologue ? Pour sa thèse il avait choisi les Anglo-Saxons mais, tout plan de carrière impliquant une mission d’étude, c’est finalement une modeste tribu montagnarde du Nord-Cameroun, les Dowayo, qui lui échoit. Une sinécure ? Si l’on veut… Non que les Dowayo se montrent hostiles, mais insaisissables plutôt, et imprévisibles. Barley se voit transformé tour à tour en infirmier, banquier, chauffeur de taxi, exploité jusqu’à l’os par une tribu hilare. Il finira par comprendre que l’objet d’observation, en fait, c’est lui.

    L’anthropologie est une chose sérieuse, une science aux règles bien établies. Bronislaw Malinowski, Edward Evan Evans-Pritchard, Margaret Mead et tant d’autres participèrent activement à son développement.

    D’un point de vue livresque, ce domaine pourrait, parfois, effrayer. Prenons par exemple un ouvrage fondamental, L’art primitif de Franz Boas (1927), sur lequel je reviendrai prochainement : riche, complet, exhaustif, érudit, bref, un vrai ouvrage scientifique, une lecture ô combien enrichissante ; mais qui ne pourra en aucune façon se faire sans une vive attention.

    Fort heureusement, apparut dans le petit monde de l’anthropologie anglo-saxonne, un ovni qui rendit accessible à tous cette discipline fascinante ! Barley, Nigel Barley pour le nommer. Parcours universitaire traditionnel, carrière académique prometteuse..., puis comme souvent pour faire avancer une carrière, un défi à relever. En l'occurrence, un voyage d’études. Le choix est fondamental : professionnellement parlant, une erreur peut s’avérer fatale.  

    Pour Barley, ce choix est déjà une aventure, tout comme les diverses formalités, les derniers préparatifs, le vrai départ... Et finalement, quasi miraculeusement, un jour, l’arrivée en Afrique, au Cameroun, en pays Dowayo, relatée dans ses deux premiers romans.

    Les récits des éminents prédécesseurs de Barley narrent une exaltation intellectuelle permanente, une chance de renouveler la science, se targuant d'une objectivité constante. Pour Barley, la vie sur le terrain sera quelque peu différente : entre tracasseries administratives, problèmes matériels, maladies et autres accidents, il y aura surtout les attentes ! Car en Afrique, tout est possible, à la seule condition d’être patient. Il apprendra à le devenir. L'anthropologue recevra en retour le plus beau cadeau de l’Afrique : le sens même de l’Humanité !

    En livrant les situations cocasses de son aventure, l'auteur renverse les codes guindés de l'ethnologie traditionnelle qu'il dénigre entre les lignes. Transcendant sa discipline grâce à cet humour anglais si caractéristique, il offre par ce formidable ouvrage une délicieuse initiation, une découverte d'un oeil neuf de l’Afrique, de la Vie. Bref, un récit aussi drôle, original, qu'intelligent.

    N’hésitez nullement à vous plonger dans Un anthropologue en déroute ! Encore plus si vous aussi avez eu la chance de vous rendre sur le continent où tout a commencé : j’y ai retrouvé certaines impressions de mon premier voyage, me rappelant surtout les larmes du départ... Et cette promesse de retour...

    Si le coup de coeur est au rendez-vous, sachez que notre sympathique scientifique continue ses aventures africaines dans Le retour de l’anthropologue, puis asiatiques dans L’anthropologie n’est pas un sport dangereux et L’anthropologue mène l’enquête (toujours dans la Petite Bibliothèque Payot). De quoi faire durer le plaisir !

    Extrait :

    Plusieurs semaines après mon retour en Angleterre, je téléphonai à l’ami qui m’avait suggéré de faire mes valises et de partir en Afrique, ou ailleurs.

    « Ah, tu es de retour ?

    - Oui.

    - C’était assommant ?

    - Oui.

    - Tu as été très malade ?

    - Oui.

    - Tu as rapporté des notes sans queue ni tête et tu as oublié de poser les questions essentielles ?

    - Oui.

    - Et tu repars quand ? »

    Je ris faiblement. Pourtant, six mois plus tard, je repartais pour le pays des Dowayo.

    Rédigé par Vincent

  • Les dieux & les mots de Lucien Jerphagnon

    culture,littérature,livre,essai,philosophie,citationHistoire de la pensée de l'Antiquité au Moyen-Âge

    Editions Tallandier - 575 pages

    Présentation de l'éditeur : La philosophie ? Le mot, déjà, inquiète, et la chose, pour autant qu’on en ait l’expérience, ne rassure pas. A considérer l’histoire des vingt-cinq siècles de philosophie qui sont derrière nous, la philosophie apparaît comme un foisonnement, un buissonnement touffu dont les rameaux s’emmêlent, poussant chacun vers un peu plus de lumière. Il ne s’agit pas d’une progression de la pensée, siècle après siècle, vers la Vérité absolue. Les philosophes ne s’entendent pas très bien entre eux… Mais leurs désaccords ne sont pas plus surprenants qu’ils ne sont nouveaux : ils tiennent en effet à l’essence même de la démarche philosophique. Un philosophe est quelqu’un qui veut comprendre tout ce qui, au départ, lui posait problème : le monde, la nature, l’homme, les dieux… Et chacun, partant de son expérience personnelle, arrive par un raisonnement d’une logique incontestable à une solution différente des autres. Partant de ce constat, Lucien Jerphagnon s’attache non pas à définir la philosophie, mais à nous guider à travers les différentes écoles de pensée. « Tout ce que je puis faire, juge-t-il, c’est d’exposer sous les yeux du lecteur les vingt premiers siècles d’une aventure à laquelle il lui revient, si le cœur lui en dit, de découvrir un sens. » D’Héraclite à Guillaume d’Ockham, tour à tour féroce et chaleureux, hilare et navré, il embrasse avec son habituelle érudition l’immense aventure de l’esprit : les origines de la philosophie, des premiers physiciens, Socrate ou la conscience dans la cité, Platon ou la politique sous l’angle de l’éternel, Aristote ou le Macédonien surdoué, les cyniques et les cyrénaïques, les épicuriens, les stoïciens, philosophes pour un monde nouveaux, Plotin ou l’absolu entrevu, Augustin ou les cieux nouveaux, la scolastique ou le retour d’Aristote...

    Vingt siècles de pensées en 575 pages, un pari osé, fou. Un pari plus que réussi par Lucien Jerphagnon puisque son ouvrage a été couronné par l'Académie des sciences morales et politiques ! Il est vrai, aussi, qu’être Lucien Jerphagnon n’était pas rien (il nous a quitté en septembre 2011) : professeur émérite des Universités, membre de l’Académie d’Athènes, lauréat de l’Académie française et de l’Académie des sciences morales et politiques, directeur de la traduction des Œuvres de Saint-Augustin dans la Bibliothèque de la Pléiade... Excusez du peu !

    La philosophie vous fait peur, ne vous rappelle que quelques vagues souvenirs du lycée ? Alors cet ouvrage est écrit pour vous. Il l'est également si l’histoire de la philosophie n’est ni absconse ni abstruse pour vous. Aristote, Platon, Socrate, Anthisthène, Epicure de Samos, Zénon de Cittium, Timon de Phlionthe, Lucrèce, Plotin, Augustin, Averroès, Thomas d’Aquin, Eckhart, tous bien présents dans ce joyeux bazar philosophique.

    Qu’est autrement l’histoire de la philosophie sinon un incroyable, formidable, merveilleux bazar ? Que serions-nous sans ces extraordinaires précurseurs qui ont ouvert la voie ? Jour après jour, nous sommes confrontés à une philosophie de comptoir souvent imbécile – abjecte dans le pire des cas. Retournons vers ces annonciateurs ! Quelles formidables leçons nous donnent-ils !

    Nous l’avons - peut-être - oublié, mais les questions que nous nous posons sont toujours les mêmes : pourquoi sommes-nous là, pourquoi sommes-nous Homme, pourquoi devons-nous disparaître... ? Ah ce fameux « Pourquoi ? », si enfantin et pourtant si adulte… Les réponses, toujours de plus en plus complexes, n’ont pas réussi à nous apaiser. Et si les réponses données il y a plus de mille étaient les bonnes ?

    Oui, ces réponses sont parfois simplistes (ou donnent l’impression de l’être) mais si pertinentes. Qu’il est bon de les relire, loin du tumulte du monde, d’en goûter la justesse, la finesse, la subtilité. Qu’il est réconfortant de se dire que ces - si vieux - aïeux veillent sur nous.

    Avec une érudition magistrale, sans faille et pourtant si accessible, Lucien Jerphagnon arrive à nous expliquer ce qu’était la philosophie des temps premiers et nous guide avec une infinie pédagogie à travers les différentes écoles de pensée. Merci à ce grand monsieur, le professeur que j’aurais toujours voulu avoir.

    Extrait :

    Citer Lucien Jerphagnon serait, tout simplement, recopier son ouvrage. Je me limiterai donc à une seule parole d'un père de la philosophie (à vous de découvrir lequel) :

    L’acte de ce qui est en puissance en tant même qu’en puissance – c’est-à-dire qu’il n’est jamais tout à fait acte ; il est « un acte imparfait ». Cela même oriente la pensée dans la direction d’un renouvellement perpétuel.

    Rédigé par Vincent

  • Hector de Jacqueline de Romilly

    hector.jpgEditions de Fallois - 286 pages

    Présentation de l'éditeur : Hector, le défenseur de Troie dans l’Iliade, semble un personnage bien fait pour intéresser et émouvoir un public de notre temps. C’est un héros plus humain qu’aucun autre. Homère aurait très bien pu montrer ce prince troyen sous un jour un peu hostile, comme un ennemi. Or, c’est le contraire qui se produit. En effet, Homère nous présente Hector, Hector seul, entouré des siens, de son père et de sa mère, de sa femme et de son enfant – et tout le monde connaît les adieux admirables d’Hector et d’Andromaque : ceci forme autour de la personne d’Hector un réseau de sympathie, d’inquiétude et de profonde pitié. Cette pitié trouve bientôt de quoi se justifier, car Hector va être tué dans le poème, il sera même maltraité après sa mort, Achille refusant de le laisser ensevelir. Ces chants d’Homère, qui sont les plus beaux et qui se terminent par un apaisement, expriment ainsi d’un bout à l’autre la douleur de la mort à la guerre et le devoir de respecter les corps des victimes. Deux thèmes qui ont touché les hommes de notre époque tourmentée. Mais il se trouve aussi que ces textes sur la guerre de Troie n’ont pas cessé de vivre, d’être lus, d’être imités, d’être modifiés. Aussi je ne me suis pas contentée de cette relecture. A chaque fois j’ai voulu apporter des rapprochements : rapprochements avec d’autres textes grecs ; rapprochements avec des textes du Moyen-Âge, de l’époque classique, de l’époque moderne ; rapprochements même avec des scènes qu’il m’était arrivé de vivre ou de voir vivre. De cette façon, en plus de l’émotion suscitée par le poème lui-même, le livre avait une chance de jeter quelques lumières sur un aspect particulier de l’histoire de la culture. Jacqueline de Romilly

    Sachant que je considère Homère comme le plus grand tous, je ne pouvais choisir qu’une étude sur l’un de ses héros : Hector ! Et Madame Jacqueline de Romilly étant une des plus passionnantes hellénistes, comment hésiter. Cela pourrait sembler un choix désuet, vieillot, mais… Comme disait Charles Péguy :

    Homère est nouveau ce matin et rien n’est peut-être aussi vieux que le journal d’aujourd’hui.

    Donc, comme le dit si justement l'auteur dans sa préface, ce livre n’est nullement une biographie d’Hector – comment serait-ce possible ? : Hector étant seulement un personnage épique. Le lecteur ne peut donc qu’être plus touché par ce héros merveilleux, ayant connu les affres du combat, de la mort et de l’impiété. Il est, en effet, tellement humain, tellement proche de nous, alors que nous n’avons plus connu la guerre depuis plus de soixante ans et que nous vivons dans une société du souvenir.

    Hector est le héros par excellence. Nullement sur-homme. Seulement humain mais tellement plus. Il est le seul, dans les poèmes homériques, à connaître une réelle vie de famille, à aimer, craindre, douter, bref, à être Homme. Des sentiments que, tous, tôt ou tard, nous serons obligés de connaître – n’est-ce pas notre destin ?

    Un chemin que Jacqueline de Romilly décrit en quatre parties – si distinctes et pourtant si voisines : Hector, l’homme, au combat, sa mort, sa sépulture. Quatre parties qui ne forment qu’un tout. Il est si difficile de les séparer. Pourquoi y aurait-il une différence entre sa vie de père, celle d’époux et celle de combattant. Pas au niveau d’Hector, c’est inconcevable. L’est-ce également à notre niveau ?  

    Oui, mais les Dieux. Présents, actifs. Bref, un concept désuet. Leurs interventions s’appellent maintenant hasard, providence. Hector est donc toujours aussi humain, toujours aussi proche.

    Hector est mort. Mort depuis des millénaires. Que de siècles depuis sa naissance mais nous ne l’avons toujours pas oublié. Pourquoi devrait-il disparaître de notre mémoire alors qu’il nous apporte tant.

    Cela le rapproche de nous. Et il est clair que notre époque répugnerait à l’image des héros plus qu’humains. Nous risquerions même de tomber dans l’excès inverse, à nous détourner des héros au nom du réalisme et d’un sens aveugle de l’égalité.

    Le XIe chapitre nous parle d’apaisement. Apaisés, nous ne pouvons que l’être à la lecture d’un livre si érudit et pourtant si accessible. Eminente pédagogue, Jacqueline de Romilly réussit avec brio à nous rappeler l’importance des lettres classiques, nous rappeler que l’histoire ne doit pas être oubliée. Ah amnésie, que de crimes commis en ton nom…

    Hector, le frère, l’ami que nous aurions tant voulu avoir…

    Extraits :

    J’ai dit « d’un homme » et non « d’un héros » : Hector est un héros à la mesure de l’homme.

    ...

    L’Iliade est un poème de guerre, mais non un poème belliqueux ; Hector est un héros guerrier, mais qui, même au combat, demeure proche de nous et nous touche. Il est, avant tout, humain.

    ...

    Car il n’espère rien, que la gloire. Et c’est un autre trait qui le distingue, le met à part. Son ambition est d’autant plus haute que son destin est bouché. Il veut une gloire durable, prolongée. Cette fois, il ne s’agit plus seulement de ce que diront ou penseront les Troyens et les Troyennes : la résolution d’Hector échappe au présent pour viser le domaine universel de la mémoire des hommes : « quelque haut fait dont le récit parvienne aux hommes à venir ».

    Rédigé par Vincent