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Culture - Page 3

  • Quand nous étions révolutionnaires de Roberto Ampuero

    Depuis le 4 septembre 2013 en librairie.quand nous étions révolutionnaires.jpg

    Éditions JC Lattès - 492 pages

    Présentation de l'éditeur : Le récit s’ouvre sur le coup d’État d’Augusto Pinochet au Chili. Opposant à la dictature, le narrateur assiste à l’arrestation, la torture, et la mort de ses compagnons de lutte. En 1974, il s’exile en Allemagne de l’Est et rejoint rapidement un réseau de jeunes communistes. C’est là qu’il rencontre la fille du fameux révolutionnaire cubain Ulysse Cienfuegos (directement inspiré de Fernando Flores Ibarra, cacique de la révolution castriste, responsable de la mort de centaines de Cubains « contre-révolutionnaires »). Éperdument amoureux d’elle, il accepte de la suivre à Cuba pour y fonder une famille et enfin vivre l’idéal communiste. Exalté par l’idée de la révolution, dirigé d’une main de maître par son terrible beau-père, le jeune homme embrasse immédiatement la devise de Castro : la patrie ou la mort. Alors que son mariage bat de l’aile, il découvre petit à petit la face cachée du régime. Les membres de la famille Cienfuegos vivent dans l’opulence, le reste de la population est soumise au rationnement. Chaque frein administratif ou bureaucratique est réglé en un clin d’œil à la seule mention du nom de son beau-père. Son amitié pour Herberto Padilla l’éclaire sur les persécutions dont les intellectuels font l’objet. Mis au ban de la société castriste par son divorce, il découvre le quotidien des habitants de La Havane, les privations, le secret, le néant des jours. Se méfier de tous, lutter pour trouver un toit, un morceau de pain, surveiller ses actes, ses paroles, jusqu’à ses pensées, à chaque instant. Une seule obsession le guide, comme Reinaldo Arenas ou Zoé Valdès avant lui, quitter l’île, chercher la liberté, encore. Avec esprit, entre mélancolie et humour, Roberto Ampuero raconte la quête d’un idéal.

    Traduit de l'espagnol (Chili) par Anne Plantagenet.

    Ma note :

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    Broché : 22,90 euros

    Ebook : 15,99 euros

    Un grand merci à Entrée livre et aux librairies Decitre pour m'avoir, dans le cadre de l'opération "Coups de cœur des lecteurs", offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Que dire de plus quand le dernier roman de Roberto Ampuero, salué par la critique hispanophone et resté pas moins de vingt-quatre mois sur la liste des best sellers, incite le Prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa lui-même à prendre sa plume pour manifester à l'auteur son admiration ? Une lettre forcément bouleversante pour cet écrivain qui a choisi d'en faire l'introduction à son livre et dont voici l'extrait le plus touchant :

    Je t'écris ces lignes pour te féliciter pour ce magnifique témoignage littéraire qui m'a profondément ému. Cela faisait longtemps qu'un livre ne m'avait pas autant absorbé et bouleversé. C'est une description honnête, véridique et lucide de cette illusion que nous avons partagée, comme tant de Latino-Américains, avec la Révolution cubaine.

    Quand nous étions révolutionnaires - de son titre original Nuestros años verde olivo - est la narration spirituelle, mélancolique et humoristique de la quête d'un idéal, la chronique d'une désenchantement politique et amoureux.

    Par le prisme d'un jeune communiste Chilien qui lui ressemble en de nombreux points, opposant au régime dictatorial de son pays et en passe d'épouser la fille d'un cacique de la révolution castriste, Ampuero retrace la façon dont l'idéal révolutionnaire de liberté et de justice à Cuba s'est rapidement transformé en dictature corrompue à l'image de la Russie ou de la Chine populaire.

    Après son divorce qui met fin à sa vie opulente en total décalage avec la réalité de la population, le narrateur découvre une Havane où règne la censure, l'injustice, la violence et les persécutions. Désormais contraint pour survivre au mensonge, il conserve malgré tout ses illusions politiques et son intégrité, malgré les inévitables concessions pour sauver sa peau. Une obstination en forme de lueur d'espoir au cœur d'une réalité déprimante.

    Roberto Ampuero retrace fidèlement l'environnement cubain en se servant des figures et événements historiques emblématiques de cette époque traumatisante, sans jamais tomber dans le manichéisme ni le stéréotype. Avec force nuances et détails, il replace les comportements et les expériences dans leur contexte, parvenant même à préserver l'humanité des pires crapules. Servie par une galerie de personnages pittoresques, pathétiques, débrouillards et cyniques, l'ambiance lourde de l'histoire est ainsi allégée et la tension du lecteur peut se reposer grâce à des interludes croustillants. Ce livre splendide et enrichissant est promis à un bel avenir et s'inscrira à n'en pas douter dans le temps comme une référence à cette tranche d'Histoire.

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    Passager de la fin du jour de Rubens Figueiredo

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    Purge et Quand les colombes disparurent de Sofi Oksanen

    Enig marcheur de Russel Hoban

    Un fusil dans la main, un poème dans la poche d'Emmanuel Dongala

    La couleur des sentiments de Kathryn Stockett

    Les confessions de Nat Turner de William Styron

    Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur d'Harper Lee

    Tant que je serai noire de Maya Angelou

    Je ne suis pas celle que je suis de Chahdortt Djavann

    Tu seras partout chez toi d'Insa Sané

    L'histoire de l'Histoire d'Ida Hattemer-Higgins

    La rive sombre de l'Èbre de Serge Legrand-Vall

    L'affaire Eszter Solymosi de Gyula Krúdy

    L'équation africaine, Les hirondelles de Kaboul, À quoi rêvent les loups de Yasmina Khadra

    Dis que tu es des leurs d'Uwem Akpan

    Un passé en noir et blanc de Michiel Heyns

    Une saison blanche et sèche d'André Brink

    Celles qui attendent de Fatou Diome

  • Rentrée littéraire : Outre-Atlantique de Simon Van Booy

    outre-atlantique.jpgDepuis le 21 août 2013 en librairie.

    Éditions Autrement - 216 pages

    Présentation de l'éditeur : « John avait trois ans de moins et il était fou d’elle. Mais après l’attaque de Pearl Harbor, elle s’était demandé ce qu’il adviendrait d’elle s’il était envoyé au combat. De l’autre côté de l’océan, l’Europe se consumait. » En France, c’est la guerre qui attend John. Son bombardier B-24 est abattu. Il échappe à la mort, erre dans la campagne ravagée, et fait une mauvaise rencontre : un soldat nazi, qu’il choisit d’épargner. À son tour, celui-ci sauvera une vie. Ces deux actes, comme en écho, se répercuteront des deux côtés de l’Atlantique, bousculant les destins. Outre-Atlantique est un jeu de dominos où opère toute la magie Van Booy : l’art lumineux, enchanteur, d’un incurable romantique, capable de nous faire sentir qu’au fond ce qui nous sépare n’est qu’illusion.

    Traduit de l'anglais par Micha Venaille.

    Ma note :

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    Broché : 18 euros

    Ebook : 14,99 euros

    Un grand merci à Entrée livre et aux librairies Decitre pour m'avoir, dans le cadre de l'opération "Coups de cœur des lecteurs", offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Derrière un titre traduit peu engageant qui n'évoque pas grand chose à l'inverse de l'intitulé original The illusion of separateness (L'illusion de la séparation), se cache un livre à la construction subtile. Tellement subtile qu'il est aisé de passer à côté et de ne pas accrocher. Mais à condition d'être concentré et de ne pas hésiter à remonter le fil des courts chapitres pour bien les relier entre eux, ce récit gigogne se révèle un véritable petit morceau de romantisme, de philanthropie voulant croire au lien entre tous les hommes. Sans doute un peu naïf, mais tellement tentant qu'on se plaît à le rêver vrai ne serait-ce qu'un instant.

    Il est important à mon sens de partir averti à l'assaut de cette lecture tant sa mise en place très graduelle - pour ne pas dire lente - peut s'avérer déstabilisante. La quatrième de couv' n'expliquant pas la règle du jeu, le récit peut laisser incrédule en faisant se suivre des textes et des personnages sans rapport apparent avant la moitié du livre. Mais une fois le principe intégré, le casse-tête n'en est plus un et tout se met en place avec force émotions : l'on comprend que ces manifestes étrangers les uns pour les autres ont, parfois par le hasard le plus fugace, tous un lien déterminant entre eux, un rôle interactif sur leurs destinées respectives.

    Au lecteur de reconstituer le puzzle, de remettre les pièces de ce jeu de construction dans l'ordre, au fil des flashback entre la Seconde Guerre mondiale, les années 60 et aujourd'hui, de la France aux USA en passant par l'Angleterre. Que les allergiques se rassurent ou les passionnés se détrompent, la guerre n'est ici qu'un prétexte à la coïncidence, il n'est nullement question de ses atrocités ni de réécrire des événements mille et une fois abordés. La pudeur est le maître mot de cette narration et prouve au contraire que la guerre peut aussi abriter des événements tendres et intenses.

    Construit autour de l'incontournable question des origines et de l'indispensable travail de mémoire, ce roman choral s'ouvre sur le portrait de Martin, nourrisson à l'époque de la guerre qui connaît un début d'existence chaotique. C'est en découvrant les portraits de Monsieur Hugo, d'Amelia, de John et de Danny que l'on comprendra pourquoi et comment ces destins sont tous connectés. À la fois délicat et humain, ce texte rappelle au lecteur que le moindre des gestes peut bouleverser des vies entières. S'il n'est pas à proprement parler un incontournable de la rentrée, il offre, à condition d'adhérer au principe, un agréable moment de lecture.

    Ils en parlent aussi : Nymeria, Aurélie.

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    La couleur des sentiments de Kathryn Stockett

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    Petit art de la fuite d'Enrico Remmert

    Les témoins de la mariée de Didier Van Cauwelaert

    La nuit de dure pas d'Olivier Martinelli

    Bloody Miami de Tom Wolfe

    Extraits :

    Nous sommes au monde pour réaliser que nos différences ne sont qu'illusion.

    Tich Nhat Hanh

    ...

    Martin était un bon fils. Il travaillait dur et s'occupait bien de ses parents. Il estimait ne rien avoir à pardonner. C'est ce qu'il annonça à sa mère en 2002 sur son lit de mort : "Mon amour pour toi sera toujours plus fort que la réalité."

    ...

    À l'arrêt, ses voisins lui jettent parfois un vague coup d’œil. S'il leur sourit, ils détournent le regard. Mais Martin aime bien penser qu'ils vont garder son sourire en tête pendant quelques pâtés de maisons - qu'il y a quelque chose de grand dans le moindre petit geste.

    ...

    Nos vies se mettent en scène à l'intérieur de nous.

    ...

    En sécurité au fond de mon lit, en équilibre fragile entre le sommeil et le rêve, ce que j'imagine me paraît tellement vrai - presque à ma portée -, tout est possible.

    ...

    Je crois que les gens seraient plus heureux s'ils disaient plus souvent ce qu'ils pensent. Dans un sens, nous sommes prisonniers du souvenir, des peurs, des déceptions - nous sommes définis par quelque chose et ne pouvons rien changer.

    ...

    L'amour est aussi une violence et il ne peut être défait.

    ...

    - Tu es très, très spéciale, tu le sais ?

    ...

    Après avoir donné à manger aux chiens, il a décidé d'aller fouiller dans des boîtes remplies de vieilles photos. Certaines le faisaient pleurer : il réalisait ce que ça signifiait d'avoir été un enfant.

    ...

    Je me demande comment nos corps vont changer quand nous allons vieillir. Et comment nous allons vivre ces choses qui ne nous sont pas encore arrivées.

    Dès notre retour à Sag Harbour, je vais inviter tous nos amis à une grande fête estivale ; je vais rire, les prendre dans mes bras. Ensuite, je monterai me coucher en tenant Philip par la main, je repérerai les chandelles à leur chaleur et les éteindrai une à une, exactement ce qui nous arrivera à nous aussi, le dernier souffle et puis plus rien - si ce n'est le parfum laissé par notre présence au monde, comme celui qu'on respire dans une main qui a touché des fleurs.

    ...

    Si cela ne doit pas arriver, c'est maintenant ; si cela ne doit pas être maintenant, cela arrivera quand même.

    ...

    Le premier mort de A. avait été une silhouette qui l'avait mis en joue sur la rive opposée d'une rivière. Ensuite, un garçon de son âge, abattu à bout portant, sa gorge se déployant comme deux ailes d'oiseau.

    Il avait fait ce qu'on lui avait dit de faire. Il aurait fait absolument tout ce qu'on lui aurait demandé. Il s'était abrité derrière le pronom "nous".

  • Rentrée littéraire : Aime la guerre ! de Paulina Dalmayer

    Depuis le 28 août 2013 en librairie.aime la guerre !.jpg

    Éditions Fayard - 589 pages

    Présentation de l'éditeur : On ne tombe pas impunément amoureuse d'un ancien mercenaire. Mais il serait faux de croire qu'on l'aime pour ses défauts, ses affaires louches, l'argent qu'il cache sous son matelas ou le revolver passé en permanence à sa ceinture. Quand Hannah est arrivée en Afghanistan, pays qui n'a pratiquement jamais connu la paix, elle ne s'attendait pas à trouver chez un homme comme Robert des qualités en voie de disparition dans la vie civile, de loyauté, de fraternité, d'héroïsme, de dévouement, d'abnégation. En revanche, il lui a fallu peu de temps pour comprendre que c'était la guerre elle-même, ses dangers, ses tensions et ses angoisses, qui permettaient à ces qualités de se manifester mieux qu'ailleurs. Or aux yeux d'Hannah la guerre demeure un crime. Alors faut-il aimer la guerre ? Hannah aimait un homme et aurait sans doute préféré s'en tenir là. Mais ce qu'elle a vécu à son côté l'oblige à raconter. À écrire. Au péril de ses propres convictions. Au risque de ne plus se reconnaître. Depuis bientôt trois mille ans, la guerre hante la littérature, les épopées et les romans. Mais, décrite par des hommes, n'a-t-elle pas toujours un parfum d'aventure ? Ne fallait-il pas une femme pour oser mettre à jour cette grandeur autant que ces pulsions qui font de ceux qui ont connu la guerre des êtres à jamais différents des autres ?

    Ma note :

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    Broché : 24 euros

    Ebook : 16,99 euros

    Un grand merci à Entrée livre et aux librairies Decitre pour m'avoir, dans le cadre de l'opération "Coups de cœur des lecteurs", offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Pas évident de parvenir à exister au milieu de la pléthore de parutions à cette période de l'année. Mais avec un format légèrement supérieur à l'habituel broché, une épaisseur très respectable et attirante pour les lecteurs qui achètent le livre au kilo et, last but not least, une titraille impérative antinomique pour le moins intrigante, Paulina Dalmayer a joué un maximum d'atouts pour distinguer son roman des 554 autres annoncés pour la rentrée littéraire. Roman qui se différencie également par le fait qu'il représente une minorité éditoriale : le premier roman.

    Il suffit pourtant de lire Aime la guerre ! pour constater qu'il n'a rien à envier aux plus grands et qu'il n'a nul besoin d'artifices pour se faire bien voir. L'auteur signe ici pour la toute première fois un véritable chef d’œuvre, d'une veine autobiographique largement suggérée par le fait que son héroïne Hanna porte le même patronyme qu'elle et exerce la même profession ; il suffit d'ailleurs de se pencher sur les articles de cette journaliste polonaise pour en avoir la certitude et faire le parallèle avec la narration du présent roman. Une première œuvre magistrale donc qui s'inscrit plus intensément que tout autre dans son présent à l'heure où l'Occident va-t-en guerre fait mine de s'interroger sur les nécessités (les intérêts...) d'une intervention armée en Syrie...

    Enjeu stratégique majeur depuis la nuit des temps du fait de sa position géographique sur les routes commerciales, l'Afghanistan a été et reste encore largement au cœur de toutes les attentions depuis le 11 septembre 2001. Un terrain réputé hostile mais une vraie mine de sujets pour un grand reporter (situation politique et institutionnelle, présence et intervention des forces de coalition, bavures, corruption, condition féminine, Talibans, expatriés, culture, humanitaires, pollution...). Ce que Paulina/Hanna ignorait en revanche, c'est qu'elle n'allait pas seulement au devant d'une contrée inconnue, d'une civilisation, d'une guerre et de l'après-guerre sous le signe de la démocratie imposée par l'Occident, mais également à la rencontre d'elle-même... Paulina a ramené des articles professionnels, Hanna quant à elle en a tiré un roman très personnel fait d'observations, d'opinions et de confessions.

    Pour les nécessités de ses enquêtes, Hanna doit frayer avec le "gratin" local. Dans ces contacts, Robert, ancien mercenaire, qui devient son compagnon officiel et Bastien, ancien du renseignement qui devient une âme sœur confuse mais indispensable. Prise entre les feux de ces deux hommes, Hanna rejoue un Jules et Jim au cœur du chaos d'un no man's land, chante les sirènes de l'amour sous les tirs des rebelles.

    De son regard sans concession, l'on voit se dessiner le portrait d'un Afghanistan contemporain et des enjeux qui s'y jouent comme personne n'avait osé les raconter jusqu'alors. L'on a beau ne pas être tombé de la dernière pluie, savoir que l'histoire que l'on nous présente, dans les manuels ou au journal de 20 heures, est une version édulcorée de réalités bien plus cyniques, Aime la guerre ! est pourtant saisissant, estomaquant dans les secrets qu'il révèle. La guerre est certes un drame mais pour certains, une formidable opportunité économique.

    Tout autant qu'un terrain propice à la tension amoureuse. Car de ce trio explosif se dresse aussi et surtout une fresque de la passion et une image des hommes aux qualités (loyauté, héroïsme...) que seule la guerre révèle encore. Parfois dérangeante dans ses propos, le talent d'Hanna est de parvenir à donner envie au lecteur de connaître cette intensité amoureuse, cette tension sexuelle provoquée par le risque permanent, la pensée constante d'une mort qui rôde à proximité. Elle parvient, envers et contre tout, et comme promis dans son titre auquel pourtant tout un chacun s'est normalement opposé a priori, à faire aimer la guerre, à l'ériger en fantasme loin de toute préoccupation humaniste/humanitaire. À conférer aux pires endroits et aux pires circonstances la capacité à être les berceaux des meilleurs moments de l'existence. Un parti pris aussi indécent qu'authentique qui prouve mieux que jamais que le cœur a ses raisons que la raison ignore. Hanna/Paulina est une femme fascinante qui sait rendre à la guerre ce qui lui appartient : sans elle, elle n'aurait jamais rencontré ces deux hommes qui ont tant compté pour elle.

    Ce Lord of War littéraire est un incontournable premier roman de la rentrée littéraire 2013, une nécessaire fenêtre ouverte sur les vérités afghanes, l'histoire d'une passion qui dévaste tout sur son passage comme il y en a peu et la promesse d'une bibliographie à venir sur laquelle garder un œil. Une révélation coup de cœur pour ma part qui confirme, ô combien, ma fascination pour les premiers romans dans lesquels les nouveaux auteurs mettent toutes leurs tripes comme s'ils y jouaient leur vie... Leur honneur (?)...

    Ils en parlent aussi : Léo, Virginie, Christelle.

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    L'équation africaine, Les hirondelles de Kaboul, À quoi rêvent les loups de Yasmina Khadra

    Je ne suis pas celle que je suis de Chahdortt Djavann

    Dis que tu es des leurs d'Uwem Akpan

    Purge et Quand les colombes disparurent de Sofi Oksanen

    Retour à Killybegs de Sorj Chalandon

    Un fusil dans la main, un poème dans la poche d'Emmanuel Dongala

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    Enig marcheur de Russel Hoban

    Extraits :

    Robert n'avait jamais voulu être roi. Reste qu'à l'époque, quand je l'ai rejoint en Afghanistan, il l'était. Certains disaient qu'il faisait du trafic d'armes, d'autres qu'il ne s'agissait pas d'armes mais d’œuvres d'art, de pierres précieuses et d'alcool. Pour les uns il était un agent de la CIA, pour d'autres un entrepreneur qui achetait à tour de bras des terres sur la frontière iranienne et des containers de fringues de contrefaçon au Pakistan. Ce qui est certain c'est qu'il possédait un restaurant dans la base militaire des forces coalisées, à Warehouse près de Kaboul.

    ...

    - L'armée est touchée par le syndrome du syndicalisme...

    - À qui le dis-tu ! - s'esclaffait Jean-Philippe (...)

    - Je vais au dispensaire ce matin demander des pansements pour mon cuisinier et je vois un mécano planté comme un couillon à attendre une consultation. Il a des migraines, figure-toi. Et ce serait à cause des saloperies qu'il respire dans le garage. Bientôt les gars vont demander des dédommagements pour leurs ampoules aux pieds. De mon temps, les geignards avaient droit à une bonne baffe dans la gueule et ça allait tout de suite mieux !

    - Tu parles ! Mais quel officier oserait faire ça aujourd'hui !

    - Nous avons passé nos premières nuits à Beyrouth sur la paille, dans des écuries. Des trous creusés dans un jardin faisaient office de chiottes. Et le coup de téléphone, je ne te dis pas ! Un appel de trois minutes pour toute la durée de la mission. D'ailleurs, je ne t'apprends rien. Maintenant, il leur faut des restaurants et des duty free, des salons de massage...

    ...

    Quitte à contredire une partie de la presse et à décevoir l'opinion publique, les mercenaires d'aujourd'hui comme les "affreux" d'hier ne sont pas tous des tueurs à gage dégoulinants de sang. Il y a chez eux un côté petit bourgeois, ou bourgeois tout court, assez paradoxal.

    ...

    - (...) Il est difficile de trouver quelqu'un dans la vie civile qui veuille bien vous prêter dix dollars. Dans ma boîte je suis prêt à donner ma vie pour mes hommes, comme eux sont prêts à donner la leur pour moi. Cela s'appelle la fraternité. Il y a très peu de gens qui connaissent ce sentiment de nos jours. Et c'est justement ce qui nous différencie du reste des mortels. Plus vite vous comprendrez ce que ce mot, la fraternité, implique pour les gens comme Robert et moi-même, moins vous souffrirez.

    - Est-ce un conseil ?

    - Un vœu plutôt, puisque Robert a besoin de vous. "... il est des jours où le fort autant que le plus faible a besoin de se voir secouru et d'aimer ce secours. Il faut à l'homme qu'il soit tantôt protecteur et tantôt protégé." Vous ignoriez cette phrase de Kessel ?

    ...

    Peut-être tout simplement qu'à force de vivre dans ce pays nous étions devenus dingues. Tous. (...) J'en conviens, à y réfléchir ne serait-ce qu'un instant il fallait être fou ou Polonais pour s'y risquer. Il se trouve que je suis Polonaise. J'ai donc pris l'avion pour Kaboul.

    ...

    Jusqu'à cet instant je pensais appartenir, en raison de mes origines, à la moins bonne partie de l'Europe et, par extension, du monde. Comme l'a expliqué un poète polonais, la caractéristique première de cette "moins bonne" partie de l'Europe était de tout savoir sur la "meilleure" partie qui l'avait, en retour, complètement ignorée. Et voilà que l'équipe d'une chaîne de télé afghane me propulsait avec vigueur dans la "meilleure" partie du monde. Du coup, j'ai réalisé que j'habitais le camp des vainqueurs. Curieusement, cela m'a fait de la peine. Après tout nous avions eu, eux en Afghanistan et nous dans la "moins bonne" partie de l'Europe, un ennemi commun et donc un but commun : nous en débarrasser.

    ...

    Et je me suis laissé emporter par le puissant fantasme d'un ailleurs radicalement différent de tout ce que j'avais connu jusqu'alors, par les mythes de la magnificence de ces contrées lointaines auxquelles avaient succombé de bien plus grands que moi, les Byron, les Schwarzenback, les Chatwin, les Kipling, les Bouvier...  "Il n'y avait plus d'obstacle entre nous et une splendide contrée fort peu connue, le pays des Afghans. À nous ses grandes montagnes, ses tribus magnifiques, ses rivières glacées, ses ruines aussi vieilles que le monde, la paix de son isolement !" Dans ma chambre d'hôtel à Kaboul, je relisais ces phrases d'Ella Maillart écrites à la veille de la Seconde Guerre mondiale, sans calculer que les temps avaient changé, que de nouvelles ruines s'étaient ajoutées à celles "aussi vieilles que le monde", et que depuis des décennies l'isolement de l'Afghanistan, au lieu de lui garantir la paix l'avait prédisposé à devenir un laboratoire d'atrocités indescriptibles. Et c'est à ce moment-là que je me suis mise à aimer ce pays. Pour sa dureté, pour son silence qu'aucune plainte ni aucune revendication n'interrompent, pour son mauvais sort.

    ...

    Ne serait que "l'honneur"... vois-tu. Je n'ai pas bien compris et je ne comprends toujours pas quoi il s'agit. Est-ce un notion, un sentiment, un état ou une disposition d'esprit, une conduite, ou bien tout simplement une immense foutaise ? Avant toi, j'ai connu un seul homme qui parlait d'honneur. C'est l'épicier, à côté de la Poste... Il en parlait toujours comme il parlait des patates de son étalage, avec assurance et en connaissance de cause. Et puis un jour il a, disait-il, perdu "son honneur" parce que sa fille s'était enfuie au Canada au lieu de se laisser marier à un cousin débarqué du bled. Après tout, ce n'est peut-être qu'une question de tempérament, l'honneur. En tout cas, il me semble que sous nos latitudes un consensus règne quant au fait que l'univers tourne désormais autour d'une paire de fesses et non plus autour de "l'honneur". Tu ne pouvais donc que me faire rire quand tu me criais : "Tu me déshonores !". Ça sonnait comme un roman de cape et d'épée. Chez nous, "Tu me déshonores !", ne se dit plus. À notre époque il ne nous reste plus que la diffamation. Je veux bien qu'on puisse le regretter.

    ...

    - Sois sérieuse ! Pourrais-tu tuer quelqu'un pour soixante-quinze mille dollars ?

    - C'est une proposition de travail ou une question théorique ?

    ...

    Les mercenaires, donc. Tout le monde en avait après eux. Et depuis longtemps. Machiavel les accusait d'être "toujours désunis, ambitieux, sans discipline et peu fidèles, braves contres les amis, lâches en présence de l'ennemi, n'ayant ni crainte de Dieu, ni bonne foi envers les hommes.". Robert et Bastien n'avaient probablement aucune de ces tares. En revanche, tous deux étaient vaniteux. Mais, s'ils n'avaient pas été vaniteux auraient-ils été aussi séduisants ?

    Oubliés pendant quelques années, les mercenaires avaient à nouveau fait parler d'eux à l'occasion de la troisième guerre du Golfe, quand les médias commencèrent à s'intéresser à l'essor des dites sociétés militaires privées. Les grands titres de la presse apportaient des révélations pour le moins fantasques sur les deux cent mille hommes armés qui, déployés sur les berges du Tigre, s'y adonnaient à des activités guerrières pour le compte d'obscures compagnies internationales et en totale impunité, sinon avec la complaisance des gouvernements de la coalition. Les défenseurs des droits de l'homme et autres activistes humanitaires s'insurgeaient contre ces "marchands de chaos" et dénonçaient la corruption et la criminalité dont ils auraient accéléré le développement. Mais ne manquaient pas non plus ceux qui voyaient en ces "contractors" plutôt de romantiques héritiers de Bob Denard que de simples brutes vénales. Robert et Bastien avaient davantage le profil de l'aventurier que celui de "l'agent contractuel". Là était d'ailleurs la raison de leur vanité. Trop futés pour se laisser embobiner dans une quelconque structure para ou purement militaire, ils travaillaient en indépendants selon leurs besoins, leur intérêt et avec leurs propres méthodes.

    Aussi contrasté et riche qu'il puisse être, l'imaginaire populaire concernant le métier de mercenaire se révélait surtout très éloigné de la réalité qui était celle d'un boulot ingrat, routinier, souvent ennuyeux et, en définitive, pas si bien payé.

    ...

    Tout ce que j'avais pu lire sur les mercenaires m'inclinait à penser qu'ils étaient peu regardant quant aux objectifs et conséquences des missions qu'ils acceptaient. N'ouvraient-ils pas le feu sur des civils ? Ne commettaient-ils pas des homicides ou des viols ? Ne torturaient-ils pas pour obtenir des informations ou pour soulager des nerfs en vrille ? Les dérives dans les Balkans, en Irak ou en Afghanistan, rendaient ces hommes infréquentables. Les dérapages, bavures, conduites délictuelles des soldats réguliers, suscitaient certes la réprobation, mais jamais la répugnance. L'opinion publique avait été indignée d'apprendre en 2008, qu'à proximité de Kaboul des soldats français avaient ouvert le feu sur un bus qui s'était approché trop près d'un convoi militaire, et ainsi blessé huit enfants. Néanmoins, tôt ou tard on finissait par reconnaître qu'il s'agissait d'erreurs, déplorables, mais humaines. On n'accordait pas les mêmes circonstances atténuantes, avec l'indulgence qui les accompagne, aux hommes mandatés pour guerroyer, selon qu'ils le sont par un état ou une entreprise privée. J'avais moi aussi partagé cette conviction que l'État seul a le monopole de la violence armée qualifiée de légitime. Je ne me posais pas de questions. Personne ne se posait de question. Il aurait pourtant fallu se les poser car elles sont importantes. La différence d'appréciation entre un soldat régulier et un "privé" n'était-elle pas principalement assise à hauteur de la solde qu'ils perçoivent respectivement ?

    Tout "théâtre des opération" exigeait sans cesse sa ration de cadavres. L'ennui est qu'elle s'était révélée toujours plus élevée que ne pouvait le supporter l'opinion publique. (...) Les téléspectateurs n'en pouvaient plus de ces nouvelles terrifiantes. Hélas, la fin d'une guerre ne se décrétait pas de cette façon. Chaque guerre avait sa propre logique, et décidait elle-même de sa fin. C'est ainsi que sur "le théâtre des opérations" l'action se poursuivait et les hommes tombaient. À la grande satisfaction de tout le monde, la mort d'un soldat privé n'était comptabilisée que par le bureau des ressources humaines de la société militaire privée qui l'employait.

    ...

    La guerre était un artéfact. Pour les autres elle était un horresco referens. Pour nous, elle était tout à la fois, une chambre de volupté, une grande aire de jeu, un tribunal de la pénitence, un gymnase où nous pratiquions des exercices de volonté, de patience, d'introspection. La guerre nous révélait à nous-mêmes.

    ...

    J'ai voulu voir plus qu'un "bataille de fantômes" et les "quelques ombres furtives" qu'avait réussi à entrevoir London depuis sa cachette. J'ai voulu voir de plus près. Était-ce la manifestation d'un goût particulier pour la violence ou le fait guerrier ? Peut-être. Mais en ce cas, il faudrait reconnaître que les archives de World Press Photo ne contiennent que des clichés voyeuristes volés au fil des années par des pervers et des vauriens de tout genre. Une telle explication ma paraissait d'ailleurs fort convaincante dans la mesure où, jusqu'à preuve du contraire, montrer la misère et la barbarie n'a pas suffi pour les éliminer de la vie des gens. Pourquoi alors avoir insisté pour partir en mission avec Robert, Bastien, Connor ou quiconque accepterait ma demande ? Si le motif n'est était pas de secouer la conscience des autres car c'était sans espoir, ni de soulager la mienne car, à tort ou à raison, j'avais la conscience tranquille, comment fallait-il interpréter la chose ? La question m'a poursuivie jusqu'à ce que je conclue que rentrer en Europe était de loin la dernière option envisageable et que, par conséquent, mon obstination à partir en mission sur le terrain ne reflétait que ma volonté de me lier plus profondément à ce pays. Or qu'était ce pays sinon une étrange contrée où la paix ne parvenait pas à s'enraciner. Pour rester il fallait bien se rendre à l'évidence que tôt ou tard la guerre m'atteindrait d'une façon ou d'une autre. Peu portée sur l'inconnu, j'ai préféré savoir à quoi m'attendre. Et plus précisément à quoi m'attendre de moi-même.

    ...

    (...) Yasir semblait peu préoccupé par les menaces qu'il recevait. Il avait fait le choix de ne pas se marier. Libre, il se consacrait entièrement à son travail et croyait fermement au pouvoir des médias. Je lui trouvais une espèce d'intégrité qui frôlait l'insensibilité, tout en forçant le respect. J'aimais l'écouter. J'aimais ses histoires. Longtemps elles m'ont parues énigmatiques. Je ne parvenais pas à déceler leur morale alors que je sentais que la morale en constituait l'élément essentiel. Enfin, j'ai fini par comprendre que les histoires de Yasir étaient, comme les fables de La Fontaine aux yeux de Lamartine, "du fiel et non pas du lait pour les lèvres et pour les cœurs". Leur dénouement ne délivrer d'autre leçon que celle de devoir garder profil bas car, même si les méchants finissaient par être punis, le sort des bons et des innocents n'en était pas pour autant amélioré.

    ...

    T'as beau dire, Toto, jamais on nous a traités dans l'armée comme des sous-merdes juste parce qu'on est basané. Y a de tout dans l'unité, des reubeus, des Blancs, des Blacks, un feuj pour terminer et ça marche ! Ça ne marche nulle part ailleurs mais dans l'armée ça marche !

    ...

    L'Europe était en train de se saigner à blanc pour la plus grande et la plus terrifiante des guerres qu'elle ait jamais livrée : la guerre contre la violence.

    ...

    Nous appartenions au cercle restreint de ceux qui savent que "les hommes meurent et ne sont pas heureux". Et c'est probablement ce qui nous incitait à accélérer le tempo, à feindre la folie et à nous abandonner à l'extravagance. Les occasions ne manquaient pas pour se réunir.

    ...

    - Il y a eu une époque où c'était un pays fabuleux. Les gens venaient ici pour une semaine ou un mois et finalement décidaient de s'y établir. Il y avait de tout pour tout le monde. Ceux qui voulaient prier pouvaient prier, ceux qui voulaient faire du tourisme pouvaient faire du tourisme. Nous ne connaissions pas de problème de sécurité. De nombreuses femmes voyageaient seules. Les bars et les discothèques ne désemplissaient pas. Nous étions pauvres mais heureux. Et nous nous amusions bien, si bien...

    ...

    Pleurer m'aurait soulagé. Les fins lentes et pathétiques sont toujours préférables aux coupures nettes. Elles fatiguent au point qu'il devient impossible de trouver encore de la force pour les regrets.

    ...

    Combien de fois m'était-il arrivé de penser que tel ou tel livre avait tout dit sur un sentiment, une émotion, une attitude, et que vouloir en dire davantage, avec plus de subtilité ou de finesse, était impossible.

    ...

    Les femmes ! Ah, les femmes ! Je m'en suis méfiée. Et dès le début. Il n'y a rien de pire en Afghanistan que les femmes. Étais-je la seule à le voir. Je l'ignorais. Peut-être étais-je la seule à le dire. Et encore, je ne le disais pas à tous puisqu'il n'y a pas de crime plus odieux que de s'en prendre aux femmes d'Afghanistan. C'était la grande cause, le seul motif, l'argument ultime - les femmes d'Afghanistan ! Aurions-nous passé, nous autres Occidentaux, dix années à faire tout et son contraire dans ce pays, à y construire des écoles et des hôpitaux pour ensuite les bombarder, à y asphalter des routes pour permettre aux insurgés de les détruire, à y injecter des sommes faramineuses tout en sachant qu'elles disparaîtraient des les poches de quelques personnalités hautement respectables de la vie politique locale, enfin, aurions-nous supporté aussi longtemps que nos braves garçons s'y fassent tuer par les mêmes hommes auxquels ils apprenaient à manier les armes si derrière, sinon avant tout, il n'y avait pas les femmes afghanes ? Non. Certainement pas. Un mémorandum rédigé par une cellule de la CIA appelée "Red Cell", daté du 11 mars 2010 et divulgué sur le site Wikileaks se révélait instructif à ce sujet. Il y était entre autres stipulé qu'en cas de désapprobation par l'opinion publique européenne des opérations militaires organisées en Afghanistan sous la bannière de l'OTAN, la politique de communication devrait insister sur la condition des femmes dans le pays. De fait, multiplier les témoignages de femmes afghanes dans les médias occidentaux aurait fait partie d'une stratégie visant à provoquer la culpabilité, la compassion et finalement le ralliement du public des pays contributeurs de l'OTAN. Que les analystes de la CIA avaient misé gros sur la solidarité féminine à l'échelle internationale, ne faisait aucun doute.

    ...

    - (...) nous croyons que la liberté et la démocratie ne peuvent être apportées à un peuple sur un plateau d'argent et moins encore imposées. Il est du devoir de chaque peuple de se battre pour ces valeurs et de les protéger une fois qu'elles ont été acquises. Mais rien ne peut fonctionner si les gens n'en ont pas la volonté et ne comprennent pas l'intérêt de vivre dans un pays libre et démocratique. Le prétendu gouvernement démocratique mis en place par les Américains est un gouvernement de criminels de guerre, de trafiquants d'armes et d'opium, d'individus sans scrupules pour qui seul compte le profit personnel. Quelle image de la démocratie pensez-vous que les Afghans peuvent avoir aujourd'hui ? Si le premier gouvernement démocratique en Afghanistan se révèle être la pire mafia qui ait jamais pris en otage ce pays, comment attendre des Afghans qu'ils croient aux principes de la démocratie et veuillent les défendre ?

    ...

    S'il fallait être fou pour espérer changer quoi que ce soit dans ce pays, il fallait être mille fois plus cinglé pour y vivre sans tenter d'y changer quelque chose, sinon tout.

    ...

    Les lendemains de crimes ressemblent au lendemains de bringue. Même malaise face à la réalité, même engourdissement, même sensation de décalage temporel et existentiel. (...) Les boîtes de Lexomil, de Seroplex et de Dolipran 1000 s'alignaient à côté du presse-agrumes. J'ai trouvé "Kind of Blue" sur la pile de disques et ai mis la musique très bas. Pour cette matinée j'aurais préféré du piano seul, j'avais besoin d'entendre des sons d'une sobriété ascétique. Je me suis toutefois résignée à la trompette de Miles Davis et, au final, ne l'ai pas regretté.

    ...

    Arrivée au point où la plus anodine des informations me paraissait contenir un double sens, annonciateur d'un malheur, j'en entrevu le reste de ma vie comme un voyage à travers la démence aux accents tantôt maniaques tantôt paranoïdes.

    ...

    J'abhorrais ce pays, ses mœurs, ses codes, ses lois, ses pratiques et jusqu'à ses paysages de caillasse et de terres incultes. J'exécrais cette ignominie parce que j'avais peur. J'avais peur qu'elle me contamine. Qu'elle nous contamine tous.

    ...

    Mais comme Kessel l'a fait dire à l'un de ses personnages, "Quand se jouent des actes magiques, interdite est la pensée".

    ...

    Nous nous éloignons parfois à de telles distances de nous-mêmes, de nos semblables, voire de ces singularités qui nous rassemblent en une seule race humaine, qu'il n'y a que les animaux pour nous indiquer le chemin du retour. À les regarder de près, nous découvrons qu'ils incarnent une partie de notre vie secrète, ce qu'il y a en nous de plus mystérieux et de plus essentiel à la fois et dont, à tort, nous avons honte tout comme nous en avons peur.

    ...

    - Qu'est-ce qui vous a frappé le plus en Afghanistan ?

    - Sans hésiter le fait qu'ici les gens ont si peu d'influence sur leur propre vie. Tout se décide à un niveau plus haut que celui de l'individu. Dans quelque domaine que ce soit c'est toujours un parti, une tribu, un clan, une famille qui déterminent les existences individuelles. Ensuite, c'est le fait que si peu de chose a changé, qui m'interroge...

    ...

    L'attente. La patience. En dix ans, sans parler d'expériences précédentes, nous n'avons rien appris. Je ne saurais répondre à la question de savoir si les Afghans auraient dû apprendre quelque chose de nous. Il est certain, en revanche, que nous aurions dû, et pour notre plus grand bien, apprendre d'eux l'art de l'attente. (...) Quiconque s'y aventure n'a qu'une alternative : apprendre à attendre ou repartir. En ce qui nous concerne, nous autres étrangers au pays des Afghans, nous avons été d'une impatience inopportune et dans un sens subversive. Elle ne témoignait pas tant d'une préférence pour le présent ou pour un résultat immédiat, que d'un désarroi face à l'absence de but à atteindre. Qu'attendions-nous ? Les Afghans, pour leur part, attendaient notre départ.

    ...

    - (...) Comme dans n'importe quelle communauté, il y a des gens bien, des gens moins bien et des cons... Parmi eux, même les cons savent se contenter de peu, aller au-delà de la fatigue et de la faim, supporter des conditions extrêmement dures, le poids de leur équipement, l'altitude, et sans se plaindre... C'est alors... Bon, merde... J'ai compris qu'en comparaison, nous étions des incapables... J'ai compris que nous n'avions aucune chance... En plus, pressés que nous sommes d'en finir au plus vite...

    ...

    Plus je restais en Afghanistan, moins je comprenais ce pays.

  • Rentrée littéraire : Preuves d'amour de Lisa Gardner

    preuves d'amour.jpgÀ paraître le 2 octobre 2013.

    Éditions Albin Michel - 431 pages

    Présentation de l'éditeur : Jusqu'où iriez-vous pour protéger votre enfant ? L'affaire semble évidente lorsque D.D. Warren arrive sur les lieux : maltraitée par son mari violent, l'agent de police Tessa Leoni a fini par craquer et l'a descendu à coups de revolver. Pourtant, elle se mure dans le silence : pas un mot au sujet de son mari décédé, ni sur la mystérieuse disparition de sa petite fille de 6 ans qu'elle aime pourtant par-dessus tout... Que cherche-t-elle à cacher ? La coriace et désormais incontournable D.D. Warren mène l'enquête. Enceinte depuis peu, en duo avec son ancien amant et collègue Bobby Dodge, elle se retrouve plongée dans le sombre passé d'une femme finalement pas si différente d'elle, prête à tout pour sauver sa fille... Au cœur de ce suspense haletant, deux personnages féminins fascinants qui s'affrontent dans une course contre la montre pour la survie d'un enfant. Lisa Gardner franchit un cap avec ce nouveau roman, plus poignant que jamais.

    Traduit de l'anglais (États-Unis) par Cécile Deniard.

    Ma note :

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    Broché : 20,90 euros

    Un grand merci à Entrée livre et aux librairies Decitre pour m'avoir, dans le cadre de l'opération "Coups de cœur des lecteurs", offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    En faisant connaissance avec l'auteur américaine Lisa Gardner - publiant également sous le nom d'Alicia Scott -, j'ai enfin compris pourquoi je ne lisais que peu de romans policiers ou de thrillers : à l'évidente condition que ces genres soient maîtrisés par leurs auteurs, leurs produits sont ce que l'on appelle désormais à tout vent des page turner. Celle ou celui ayant déjà passé une nuit blanche sur un livre comprendra mon sentiment à leur égard : ces bouquins que l'on dévore sont aussi usants que palpitants ! Pour les cycles de sommeil comme pour les nerfs. J'évite donc.

    On l'aura compris, Preuves d'amour compte parmi ceux-là. Combinaison parfaitement maîtrisée des deux registres - l'enquête du polar et la tension psychologique du thriller -, il poursuit une série de six tomes entreprise par l'auteur mettant en scène la policière D.D. Warren dont deux des titres ont été primés : La fille cachée par le Prix Daphné Du Maurier du suspense en 2000 et La maison d'à côté par le Grand Prix 2011 des lectrices Elle policier.

    Dans cet opus, Lisa Gardner confronte à sa désormais célèbre enquêtrice une autre femme également dans les forces de l'ordre mais victime tout autant que suspecte dans cette histoire. Au cœur d'une trame machiavélique et d'un suspense géré de main de maître dès les premières pages, l'alternance des points de vue est particulièrement saisissante et ne laisse d'autre choix au lecteur que d'être happé par le récit, d'attendre impatiemment les révélations.

    Cette enquête originale mettant les nerfs à rude épreuve pose la question de savoir jusqu'où l'on peut aller pour ses enfants. Une interrogation fondamentale (et forcément très impressive sur le lecteur parent) qui n'est pas sans rappeler l'excellent Dîner d'Herman Koch, quoique beaucoup plus actif. Occasion pour l'écrivain de sonder la noirceur de l'âme humaine en jouant sur la fibre la plus sensible qui soit : l'amour filial. Elle pose en outre la question de l’ambiguïté des personnalités qui choisissent de combattre le crime : sont-elles totalement opposées à celles qu'elles traquent ou au contraire infiniment proches ? Les plus célèbres pyromanes ne sont-ils pas des pompiers ?

    Loin toutefois de se contenter d'un polar-thriller modèle, construit au millimètre et extrêmement bien documenté sur les dernières avancées de la police scientifique comme tout bon auteur du registre qui se respecte, Lisa Gardner en profite pour partager ses observations et s'interroger plus profondément. Cette confrontation féminine lui permet d'analyser avec justesse à mon sens les rapports entre les femmes (leur manque de solidarité notamment) et d'évoquer la condition féminine, la difficulté à concilier vie professionnelle et privée, en l'occurrence par le prisme d'une mère célibataire et d'une farouche indépendante en passe de fonder une famille, dans un milieu professionnel plutôt masculin.

    Sous bien des aspects en somme, Preuves d'amour est une véritable réussite, qui ne manquera pas de satisfaire les fidèles de Gardner et de convaincre les néophytes comme moi de découvrir ses autres livres, notamment de la série... Après un peu de répit s'entend, comme démontré précédemment !

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    Avant d'aller dormir de S.J. Watson

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    Mr. Peanut d'Adam Ross

    L'arbre au poison d'Erin Kelly

    Vengeances de Philippe Djian

    Un passé en noir et blanc de Michiel Heyns

    Rainbow Warriors d'Ayerdhal

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    Le blues du braqueur de banque de Flemming Jensen

    Le livre sans nom d'Anonyme

    Extraits :

    Elle voulait faire entrer la scène de crime dans son ADN. S'imprégner des plus petits détails domestiques, depuis le choix des peintures jusqu'à celui des bibelots. Envisager le décor sous dix angles différents, le peupler d'une petite fille, d'un père dans la marine marchande et d'une mère dans la police. Ce lieu, ces trois vies, ces dix dernières heures. Tout se résumait à ça. Une maison, une famille, la collision tragique de plusieurs existences.

    ...

    C'est pour ça que les hommes battent les femmes, évidemment. Pour démontrer leur supériorité physique. Pour prouver qu'ils sont plus grands et plus forts que nous et qu'aucun entraînement spécial n'y changera jamais rien. Ils sont le sexe fort. Alors autant se soumettre tout de suite et capituler.

    (...) Plutôt crever que de me soumettre. Plutôt crever que de capituler.

    ...

    Les hommes ne sont pas un problèmes pour une policière.

    Ce sont les femmes qui essaient de vous dégommer, dès que l'occasion se présente.

    ...

    Nous sommes si peu nombreuses sous l'uniforme qu'on pourrait imaginer une forme d'entraide. Mais les femmes sont bizarres. Toujours prêtes à s'en prendre à une de leurs semblables, surtout si l'autre est perçue comme faible, si, par exemple, elle a servi de paillasson à son mari.

    ...

    Peut-être qu'en nous tous, la frontière qui sépare le bien du mal est plus mince qu'elle ne devrait. Et peut-être qu'une fois cette frontière franchie, il n'y a pas de retour en arrière possible. Nous ne sommes plus les mêmes.

  • Rentrée littéraire : Ce qu'il reste des mots de Matthieu Mégevand

    À paraître le 4 septembre 2013.ce qu'il reste des mots.jpg

    Éditions Fayard - 209 pages

    Présentation de l'éditeur : Le 13 mars 2012, à Sierre, en Suisse, vingt-deux enfants décèdent dans un accident d’autocar. Le véhicule était en parfait état ; le chauffeur, sobre, respectait les limitations de vitesse ; la chaussée était sèche et bien entretenue. Nulle négligence ne permet de comprendre le drame. Aucune faute. Aucun coupable. Aucune explication. Situation intolérable pour l’esprit. Face à cette aporie, Matthieu Mégevand refuse de s’incliner. Il mobilise toutes les ressources de la pensée et de l’écriture dans une quête à la fois philosophique et romanesque. Il replonge dans d’anciennes lectures, se retire dans la solitude, taquine l’autofiction, s’invente des interlocuteurs, contradicteurs ou complices, et des situations imaginaires qui pourraient l’éclairer. Les mots sont impuissants ? C’est à voir. Avant de proclamer leur défaite, il faut au moins leur faire livrer bataille. Envisager tous les recours. Quitte à admettre que grammaire et logique n’épuisent pas le langage, qui doit se transcender lui-même lorsqu’il s’agit de trouver la raison pour laquelle la mort nous est insupportable.

    Ma note :

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    Broché : 17 euros

    Ebook : 11,99 euros

    Un grand merci à Entrée livre et aux librairies Decitre pour m'avoir, dans le cadre de l'opération "Coups de cœur des lecteurs", offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    L'amoureuse des mots que je suis a inévitablement été séduite par le titre. J'ai pour autant abandonné ce livre en page 52. Non pas qu'il soit mal écrit ; loin de là même. Il en va seulement de certains livres qui n'arrivent pas au bon moment dans un parcours existentiel. Je sais toutefois que tôt ou tard, je le reprendrai...

    Si la quête entreprise par Matthieu Mégevand de mettre en mots l'indicible est passionnante - qui n'a jamais été confronté à l'apparent et frustrant vide linguistique, notamment dans le registre émotionnel ? -, son point de départ est dur, pour ne pas dire insoutenable : le décès de vingt-deux enfants dans un accident d'autocar à Sierre, en Suisse, le 13 mars 2012.

    Pourquoi ce choix, alors qu'au regard du peu que j'ai lu, l'auteur n'apparaît pas touché de prêt par ce drame - si tant est que l'on puisse rester indifférent à une telle tragédie... ? Il me semble pourtant que la mort n'est pas le seul sujet sur lequel le verbe fait souvent défaut. Mais peut-être ne sommes-nous égaux que devant cet insoutenable fin ? Quoi qu'il en soit, je n'ai pas réussi, à cet instant de ma vie, à tenter de rationaliser le sujet en compagnie de l'auteur. Je n'ai eu ni la force de plonger dans les maux, ni l'envie d'en trouver les mots.

    Disons que cette lecture s'adresse aux passionnés de la langue française mais que la confrontation de cette aporie mettant en question la puissance ou l'impuissance des mots est, à mon sens, à entreprendre de préférence en période de santé morale autant que physique. Ce défi terminologique est initié par un événement par trop tragique ; le mystère reste entier.

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    Extraits :

    "Réveille-toi, pourquoi dors-tu, Seigneur ?

    Sors de ton sommeil, ne rejette pas sans fin.

    Pourquoi caches-tu ta face

    Et oublies-tu notre malheur et notre oppression ?

    Psaume 44

    ...

    "Le cycle de la vie ne prévoit pas d'extraire des corps parfois méconnaissables amoncelés dans un car pulvérisé, de faire le tri entre les miraculés et les défunts, d'improviser une petite morgue dans un tunnel et d'y déposer, au fil des heures, une succession de dépouilles d'enfants numérotées." Même les secouristes professionnels sont dépassés par l'horreur de l'événement. Certains ne sont pas capables de travailler au cœur du drame et sont affectés à des tâches moins exposées. Tous ressortent abîmés.

    Petit à petit, l'une après l'autre, les autorités vont tente de dire leur consternation. Avec le même vocable défaillant, dans les mêmes termes inaptes.

    ...

    Tout ce qui peut être fait l'est, sans aucune limite de moyens. L'homme, placé devant quelque chose qui le dépasse absolument, refuse de s'avouer vaincu. L'enquête est minutieuse, approfondie, rien n'est laissé au hasard - ce hasard qui a déjà coûté tellement cher. On ne veut plus rien lui accorder, au hasard, il a été bien trop possessif, dictatorial ; il s'est servi, sans aucun égard, sans aucune réserve ; il a tout pris.

    ...

    C'est un drame sans cause, une tragédie sans coupable ? Très bien. Mais moi non plus je ne peux pas me résoudre, moi non plus je ne m'avoue pas vaincu. Aucune piste, rien à dire, au bout de quelques phrases les mots s'enlisent ? C'est à voir, je refuse de lâcher prise. Tout est perdu, consumé ? Il n'en est pas question, sûrement pas. Il ne sera pas dit que même les mots ont abdiqué, que même eux sont restés terrés dans leur trou d'impuissance. Nous allons les faire se mouiller un peu, les mots, ils vont sortir de leur coteries et de leurs salons bien chauffés ; au front, les mots, en première ligne ! C'est une gageure, mais tout plutôt que cette défaite sans bataille, cette abdication sans combat. Aux armes les mots, sur l'absurde nous allons tenter de reconquérir un peu de sens.

    ...

    Que dit Wittgenstein, qui s'intéresse au langage et à son utilisation par la philosophie et plus généralement par l'être humain ? En une seule phrase, il affirme que "ce qui peut se dire, peut se dire clairement ; et au sujet de ce dont on ne peut parler, on doit se taire".

    ...

    En d'autres termes, tout le penser ne se résume pas au dire, et il existe quelque chose par-delà la langue que la langue elle-même ne peut exprimer. Une intuition inexprimable que Wittgenstein nomme justement mystique, et qui renverse d'une certaine manière le problème : c'est bien le langage qui incarne la limite de l'homme, et derrière cette limite il existe quelque chose sur laquelle on ne peut rien dire puisqu'il s'agit de dire sur le dire, de parler du parler, et ce quelque chose, c'est l'ineffable, la transcendance. Karl Jaspers aurait dit : "Le chiffre ultime de la Transcendance, c'est le silence."

    ...

    "Ce qu'il faut dire avant toute chose, c'est que, même en le sachant pertinemment, nous ne sommes pas équipés pour accepter la fin de la vie" (...) "Nous ne sommes pas - mentalement, intellectuellement - aptes à accepter cette dimension de l'existence."