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Bio/autobiographie - Page 5

  • Du bleu sur les veines de Tony O'Neill

    À paraître le 13 février 2013.du bleu sur les veines.jpg

    13e Note Éditions - 315 pages

    Présentation de l'éditeur : Voici le portrait d’un jeune Anglais échoué à L.A. et dont la vie bascule sans transition de la scène musicale au quotidien des junkies et à l’univers de la rue. Au-delà du thème de l’addiction, Tony O’Neill évoque l’essentiel : notre capacité à rester honnêtes et authentiques dans un monde qui ne nous le permet plus vraiment. Notre héros a de gros soucis : une femme qu’il connaît depuis deux jours à peine, pas de job, pas d’argent et un budget stupéfiants ayant explosé depuis longtemps toutes les limites, dans un Los Angeles qui n’a jamais fait de concessions aux égarés. Mais là n’est pas le principal intérêt du roman. Oui, on y trouve des histoires de deals, d’amitié perdue, de souffrance, de sexe et de relations superficielles. Bien sûr il y a les motels pourris, les crises de manque, les cliniques de méthadone et la recherche permanente du high. Et non il n’y a aucun romantisme, aucune morale, et pas de retour des ténèbres vers la lumière. Mais ce douloureux et croissant besoin de dope, qui vous fait pactiser avec le Diable, est aussi une quête sans fin pour trouver un sens à sa propre vie. Et c’est ce qui propulse Du bleu sur les veines bien au-delà du traditionnel parcours fléché « addiction / rédemption ». L’aventure d’un musicien-écrivain qui cherche en lui-même ce qu’il y a de plus précieux : l’amour.

    Traduit de l'anglais (États-Unis) par Annie-France Mistral.

    Ma note :

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    Poche : 9,50 euros

    Un grand merci à 13e Note Éditions pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Trash, défonce, désenchantement, perdition, rejet de la société, du système, esprit underground... Si ces mots ont une résonance particulière en vous, il vous faut dès demain vous procurer la nouvelle parution des éditions 13e Note, Du bleu sur les veines de Tony O'Neill.

    D'une plume ardente à dix mille lieues d'une énième confession d'un mec ayant connu l'enfer de la drogue et trouvé le chemin de la rédemption, il raconte. La curiosité. La descente aux enfers. L'espoir.

    Il suffit de lire la présentation de l'éditeur ci-dessus ainsi que les deux extraits grassés ci-dessous pour appréhender la puissance de ce récit, dans l'esprit, quoique bien au-delà, du néanmoins incontournable Flash ou le Grand Voyage de Charles Duchaussois.

    Une fois troquée sa seringue contre sa plume, Tony O'Neill transcende un sujet déjà maintes fois traité avec plus ou moins d'intérêt. Ce musicien-écrivain drogué, dont la carcasse a plongé dans la crasse mais dont la plume a été touchée par la grâce, nous raconte donc avec la "clarté et la concision typiques des junkies" cette aventure au bout de lui-même guidée par le désir de fuir, d'oublier un monde en perdition. Il donne naissance à une écriture percutante qui ne "s'embarrasse par de fioritures".

    Il dévoile tout, ne cache rien, assume, un point c'est tout. Il relate sans concession cette folie. Tantôt pathétique, tantôt lâche, comme cette scène déroutante où, confronté à sa copine en pleine overdose, il se shoote, pique toute la dope et se tire, la laissant entre la vie et la mort. Même au coeur du coeur de l'horreur et de la déchéance, il arrive pourtant à faire de l'humour, plus souvent de l'ironie. Et finalement, dans toute cette noirceur, reste éternellement présent à l'esprit du poète, tout drogué qu'il soit, l'amour, seule immuable émotion porteuse de cet inextinguible espoir, qui peut détruire autant qu'il peut sauver.

    J'ai volontairement renoncé à inclure dans mes extraits les magnifiques descriptions des scènes de défonce qui, sorties de leur contexte, pourraient passer pour une apologie de la drogue. Ce serait trahir l'auteur qui ne souhaite ni vanter, ni condamner. Juste raconter. Expliquer le pourquoi et le comment de cette errance sans cesse répétée, aussi lucide qu'incontrôlable. De l'impuissante conscience.

    "Au long de ses phrases dévastatrices, les mots caracolent en furieuses résurgences". "Au fil de ces pages hurlantes", Tony O'Neill fascine autant qu'il apitoie voire dégoûte, mais "quelques lignes suffisent pour pièger le lecteur dans ce monde de freaks, de musiciens accros au crack, ce monde où, de motels sordides en appartements délabrés, les organismes éprouvés par la dépendance enchaînent deals malsains, overdoses, amours brisées."

    Une chose est sûre, l'on ne sort pas indemne de ce texte. Moins naïf, moins condescendant, moins apte à juger et condamner.

    Si l'on ajoute à cette magistrale narration une magnifique préface de James Frey intitulée "Le Dickens déjanté du XXIe siècle" ainsi qu'une postface exceptionnelle de Dejan Gacond accompagnée de deux photographies de Kit Brown, l'on se demande quelle excuse pourrait bien crédibiliser le fait de s'abstenir de cette lecture.

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    Extraits :

    (...) le vrai talent de Tony, c'est d'avoir su capter ce qui se passe dans la tête d'un junkie. La pulsion de mort d'un drogué, qui, vue de l'extérieur, peut paraître abyssale à qui tente de la comprendre, est ici analysée dans le détail à la perfection. Son refus d'emprunter les sentiers battus et rebattus des habituelles "confessions d'un héroïnomane" est rare et stimulant.

    ...

    Merci à tous ceux qui ont essayé cent fois de me tirer de la merde (...). Merci à tous les dealers qui ont été réguliers et ne m'ont pas arnaqué.

    Enfin, merci à tous les junkies, voleurs, putes, rebelles, ratés, partis-en-vrille, foutraques et dealers : nous sommes les derniers humains réellement libres sur cette planète contrôlée par les flics et les hommes politiques pourris. Il est grand temps que tout le monde s'oppose maintenant à LA GUERRE CONTRE LA DROGUE.

    ...

    Je suis au-delà de la vie et de la mort, au-delà de l'ennui et de la folie. Pendant que je dérive, suspendu dans mon paradis artificiel, je me fais une promesse. Si ça s'arrête un jour, si je m'en tire, j'écrirai tout. Je dois me souvenir de tout, je ne veux pas avoir vécu ces années pour rien.

    ...

    Pour couronner le tout, il y avait ce roman en suspens qui attendait au pied de mon lit, presque deux cents pages de masturbation intellectuelle complaisante. Il me narguait tous les soirs lorsque je me couchais et je craignais de ne jamais pouvoir le finir.

    ...

    Bien que je travaille à la maison, elle me prend pour un glandeur. Même si elle ne le dit pas, elle m'en veut de gagner autant d'argent qu'elle, simplement en écrivant deux heures par jour.

    ...

    Je regarde la télé. Je trouve le visage difforme de ces journalistex au brushing impeccable, trop nourris et trop bronzés, encore plus ridicules, hystériques et grotesques que d'habitude. Je n'arrive pas à comprendre ce qu'ils disent, une bouillie idiote sans queue ni tête de ragots sur des people et de blagues nulles entre présentateurs minables. J'en viens à être presque nostalgique de la diction snob de ceux de la BBC. Eux au moins, on a pas l'impression de s'abrutir en les écoutant.

    ...

    C'était triste à voir. Il avait l'air d'un pantin. Il ne contrôlait plus rien de sa vie.

    ...

    Il a la profondeur de ceux qui ont ressenti dans leur chair la terrible absurdité de la vie et de la mort.

    ...

    - T'as dormi quand la dernière fois ?

    - J'ai fait une petite sieste dimanche.

    - Ca fait pas lourd depuis vendredi matin...

    - Mouais. Et alors ? Dormir, ça fait chier.

    (...)

    - RP, où est-ce que tout ça nous mène ?

    - À la mort. On va tous crever. Toute la ville va crever. Le monde entier va crever. Tu ne le vois pas ? Tu ne le sens pas ? On vie les derniers jours de Rome, l'empire s'effondre. Nous, on fait le seul truc qu'il nous reste à faire.

    ...

    Je me sens nul, archinul, j'ai regressé au point de me foutre de tout ce qui peut bien arriver.

    ...

    Je n'aurais jamais le cran de tenir ma promesse. Pire que ça, je n'aurais jamais assez de dignité pour le faire. Comment je peux continuer comme ça ? À foutre en l'air toutes mes chances, à tomber amoureux en me trompant perpétuellement de personne, à rater tout ce que j'entreprends, à poser des mines au lieu d'avoir la sagesse de me bouger le cul et de me tirer ! Le courage d'en finir dans une apothéose magnifique et pour une fois authentique ! Mais envisager le suicide me dépasse. Autant que ma vie s'achève comme elle s'est déroulée jusqu'à présent... à petit feu et dans une absolue absurdité.

    ...

    RP voit le bleu sur mon bras et me lance un coup d'oeil soupçonneux. Je le regarde droit dans les yeux ; rien n'est dit, mais il devient en une seconde le premier de la bande à savoir que je me shoote. Je le remercie de ne m'avoir jamais fait la morale. En bon épicurien qui se respecte, il ne se serait pas permis de balancer ce genre de conneries condescendantes.

    ...

    Ici, sur un coup de tête, je trempe mon doigt dans le sang qui me coule sur le bras et je peins un cadre autour du dessin fait par la shooteuse qui s'est mis à dégouliner. Je recommence et gribouille une signature illisible en dessous. Parfait ! Je suis le Jackson Pollock des junkies.

    ...

    Depuis, ma vie s'est transformée à toute vitesse. Mes amis ont considérablement changé d'attitude envers moi. Je ne leur ai pas caché ce que je faisais, résultat, je les ai vus de moins en moins.

    ...

    Très vite, je cesse complètement d'avoir envie de sortir dans les bars. Mes anciens potes m'ennuient. On ne s'intéresse plus aux mêmes choses depuis longtemps. Leur appétit insatiable pour l'alcool et le speed me tape sur les nerfs. Je trouve ça puéril. J'aime mieux rester chez moi, seulement moi, ma musique et ma came, que me joindre à leurs virées dans des clubs ou des fêtes. Je m'installe très rapidement dans cette routine solitaire. Je me réveille au milieu de la matinée, premier fixe, j'écris pendant quelques heures, deuxième fixe, et ensuite, prise de tête, il faut dégoter du blé pour aller pécho.

    ...

    Mais ça crée aussi une dépendance incontrôlable qui, tant qu'elle dure, pousse à faire n'importe quoi pour s'en procurer et éviter la descente. Dans ces cas-là, je suis absolument capable de voler mes amis, de leur mentir et de faire n'importe quoi pour en avoir encore. Rien à voir avec l'envie d'arnaquer. Il s'agit simplement de satisfaire un besoin irrépressible. Quand je n'ai plus de coke et que je disjoncte à la perspective de retomber dans un état normal, prendre en considération le bien et le mal me paraît un luxe ridicule.

    ...

    Dès notre naissance, nous sommes obligés de nous soumettre à des institutions complètement hypocrites et ridicules comme l'école, l'État, Dieu, la police, le gouvernement, le mariage, à des notions comme le travail, l'idéal du bon citoyen (comme si ça avait un sens), la santé mentale, l'éthique. Tout ça nous est imposé au fil du temps par les culs-bénits conservateurs qui ont transformé ce monde en une farce grotesque depuis qu'existe le concept de société. C'est pourquoi il est nécessaire, pour financer le train de vie de ces personnes, qu'une société stupide et malade continue à bosser, à payer des impôts et à aller mourir sur des champs de bataille. C'est une situation complètement artificielle. Elle crée une sorte de crise existentielle de masse, un trouble psychologique collectif qui se manifeste par des émeutes, des meurtres, des suicides et des guerres. La façon que j'ai choisie pour gérer cette pathologie a été de me shooter, l'alternative étant de commettre un massacre.

    ...

    - Je te promets, ça finit toujours par s'arranger, souviens-toi de ça, ça finit toujours par s'arranger.

  • Et rester vivant de Jean-Philippe Blondel

    et rester vivant.jpgÉditions Pocket pour Buchet/Chastel - 159 pages

    Présentation de l'éditeur : Le narrateur a vingt-deux ans. Il a perdu sa mère, son frère, dans un accident de voiture. L'histoire commence, il vient de perdre son père dans un accident de voiture... Seul désormais, il décide de vendre l'appartement familial et de partir avec ses deux plus proches amis : Laure et Samuel. Direction : Morro Bay, Californie. Morro Bay : une obsession nourrie depuis des années par la chanson de Lloyd Cole. La Californie : le pays mythique qui a marqué une génération. Et rester vivant raconte ce voyage initiatique. Entre fous rires et douleur. Découvertes, rencontres et retours sur le passé. Pour la première fois, Jean-Philippe Blondel se raconte. On retrouve sa douceur, on découvre son incroyable capacité de résistance. Et ce texte, qui fait définitivement le deuil, rend surtout un véritable hommage à la vie.

    Ma note :

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    Broché : 14,70 euros

    Poche : 6,10 euros

    Ebook : 8,99 euros

    Bientôt disponible en édition Grands Caractères

    Un grand merci aux Éditions Pocket pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    À force d'entendre parler de Jean-Philippe Blondel, l'envie s'est faite pressante de combler enfin mes lacunes et goûter une fois pour toutes à sa plume. Si j'ai choisi ce titre, c'est en raison de la dimension largement autobiographique de ce court roman ; parti pris narratif idéal je crois pour faire vraiment connaissance avec un auteur inconnu.

    Et rester vivant, c'est donc l'histoire d'un jeune type - l'auteur - ayant perdu à intervalle rapproché sa mère, son frère puis son père, tous trois dans des accidents de voiture. Tragique ironie de la vie se permettant des libertés qui ne sont crédibles que parce qu'elles sont vraies. Ou quand la réalité dépasse la fiction...

    Une triple perte. De toute part, de la pitié dans les regards. Un héritage, beaucoup d'argent et l'illégitimité pour tout sentiment. Impossible retour à cette vie qui n'existe plus. Donc tout plaquer. Et tout claquer. Inévitable effondrement pour mieux se reconstruire. Nécessaire parenthèse pour mieux revenir dans le monde des vivants. Une fois réglées les formalités administratives de succession, cet orphelin novice décide de partir en compagnie de ses deux meilleurs amis. Fuite en avant et en trio sur fond d'imbroglio sentimental et amical.

    Et en voiture. Car la voiture est un personnage à part entière, pour ne pas dire central, de ce récit. Elle est à la fois ce bourreau qui distribue la mort et ce cocon de renaissance. Indispensable monture pour tailler librement la route, outil nécessaire pour ce road trip initiatique en quête d'identité, d'avenir. Elle est surtout la représentation allégorique du cheminement intérieur et s'ajoute aux nombreuses métaphores jalonnant le récit et symbolisant de façon très poétique le retour à la vie.

    Ce qui différencie à mon sens un simple auteur d'un grand écrivain, c'est sa façon d'accomoder les mots. Le premier fera de simples phrases, le second vous transportera, vous fera voyager sur les mots, imposera des émotions. Blondel m'est apparu en un seul livre comme faisant partie de la seconde catégorie. Fort de son vécu, il parvient à en transcender le verbe. L'on n'observe pas un inconnu se dépatouiller dans un pan tragique de son existence, l'on est deuil comme lui, l'on suffoque avec lui, l'on surnage à ses côtés dans les mêmes eaux troubles. Blondel nous plonge dans sa tête, ses souvenirs, ses émotions. L'on ne peut que le lire comme Flaubert lisait sa Bovarie, "Blondel, c'est moi". Des mots vivants qui ont autant de style que d'intelligence puisque l'auteur accomplit la prouesse de l'intime tout en pudeur - de quoi convaincre les allergiques à cette tendance littéraire de l'épanchement voire du déballage qui transforme le lecteur en voyeur. C'est triste mais pas larmoyant. C'est sensible mais sans sensiblerie. C'est beau et même parfois drôle.

    Ces pérégrinations géographiques et introspectives sont servies par des phrases courtes, rythmées, visuelles. De son écriture cadencée et photographique, Blondel érige son texte en véritable road movie. Chaque phrase de sa confession est pesée. Il retranscrit de manière très authentique ce sentiment ambivalent chez les orphelins : d'une part la peur, l'incertitude face à l'apparente impossibilité de vivre dans un monde où père et mère ne sont plus et d'autre part, la liberté absolue de pouvoir agir sans plus jamais se demander si l'on va décevoir. Les mots mis sur l'indicible sont justes et sobres, à n'en pas douter grâce à la distance d'avec les événements. Parce que ce livre est un deuil à retardement. Un deuil qui aura pris du temps.

    Il est cependant bien plus qu'un livre sur la perte. Il est également un vibrant hommage à l'amitié qui aide à rester debout, celle d'amis fidèles de longue date ou celle d'âmes soeurs passagères croisées au gré des routes californiennes. Il est surtout un fervent hymne à la vie, à l'envie de s'en sortir, malgré les épreuves que le destin nous impose régulièrement et qui font, bon an mal an, partie de l'aventure existentielle. Ce formidable concentré de mélancolie et d'optimisme apporte une somptueuse réponse à cette question qui nous taraude dans les heures sombres : comment croire à demain ?

    Il est inutile d'y croire. Il suffit juste de laisser à demain l'occasion de poindre. Et demain se chargera de nous convaincre... Ou après-demain... Restons vivants !

    Entretien avec l'auteur.

    Ils en parlent aussi : Lucie, George, Bladelor, La ruelle bleue.

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    Extraits :

    Bien sûr, ça m'a déjà traversé l'esprit, d'écrire sur cette période-là.

    J'ai tourné autour. J'ai effleuré.

    Mais je me disais que si je me mettais vraiement à raconter ce qui s'était passé, personne ne me croirait.

    Parce qu'il y a des limites à la fiction, mine de rien.

    ...

    La vie. La mort. Le destin.

    Depuis, quand on me croise, on compatit. On me touche le coude, on m'effleure le bras, on refoule des larmes, on me dit que c'est bien, que je suis courageux, que ça va aller, hein ? Je ne réponds pas. Je laisse glisser. Je continue d'enchaîner les longueurs dans ma piscine intérieure et je fais attention à ce que le chlore ne rougisse pas mes yeux.

    ...

    Et tout le monde a obéi. Être le roi du malheur, ça a quand même des avantages. Les sujets se plient de mauvaise grâce à vos désirs, mais ils n'ont pas assez de cran de vous contredire.

    ...

    Je ne m'explique pas ma fascination pour ce titre.

    J'en prends acte, c'est tout.

    ...

    Je n'aime pas les photographies. Je n'aime pas ce qui fixe. Je préfère le mouvant. L'indistinct. Le fondu enchaîné. C'est ce que je suis. Fondu et enchaîné.

    ...

    Je ne reconnais rien de ce dont j'avais rêvé.

    Je me demande si ce sera toujours pareil.

    ...

    Ensuite, c'est une histoire de désillusion.

    ...

    Je sens l'air froid dans mes narines et, en remontant doucement, il se met à aérer mes pensées. Elles s'ouvrent au monde. Elles me questionnent. Elles me demandent si, malgré tout, ce fracas d'existence ne vaut pas la peine d'être vécu.

    ...

    C'est l'adolescence. C'est un "âge difficile", dit ma mère à la voisine. Un adolescent, c'est souvent décevant. Je n'échappe pas à la règle.

    ...

    Elle avait trente-sept, trente-huit, trente-neuf ans. Les possibles se refermaient lentement sur une vie qu'elle n'avait pas choisie. Elle balayait les questions. Elle savait que les choix, de toute façon, ne sont que des illusions que l'on se façonne pour prétendre être libre.

    ...

    Les mots se bousculent, la langue me fait défaut.

    ...

    Je ne pleure jamais dans la vie quotidienne.

    Je pleure silencieusement devant les films, en lisant des livres, en écoutant de la musique. Dans la vie courante, je reste de marbre.

    ...

    - Tu as envie d'être un ballon d'hélium qui s'échappe ?

    - Je ne suis pas un ballon. Je suis un fardeau. Je serai un fardeau pour tous ceux que je rencontrerai. Je traîne trop de casseroles.

    - On en traîne tous. Et puis vient un âge où tout le monde traîne toute la misère du monde sur ses épaules.

    - J'ai hâte d'avoir cet âge-là.

    - Il viendra tout seul. Ne gâche pas tout en l'attendant.

    ...

    Je ne bouge pas. Des sons et des couleurs me traversent. Une poche a été trouée, quelque part, à l'intérieur de mon corps. Les souvenirs coulent, un abcès qui s'évacue, du pus, du poison, mon poison, c'est mon poison.

    Il mettra quelques années à se reconstituer - à un moment donné, il obstruera de nouveau la vision et les idées. Jusqu'à ce qu'il crève, de nouveau. Et ce, jusqu'à la fin. Je suis fatigué. Je suis très fatigué d'avance.

    ...

    Un jour, j'en suis revenu aussi. Et après, la vie a repris ses droits.

    ...

    Pendant des années, j'ai eu l'impression d'être un brouillon. Je vais mieux aujourd'hui. Mes traits sont plus marqués - et je n'ai plus peur de gommer les imperfections.

  • La Silencieuse d'Ariane Schréder

    À paraître le 7 février 2013.culture,littérature,livre,roman,citation,campagne,art

    Éditions Philippe Rey - 217 pages

    Présentation de l'éditeur : "Je n'ai jamais été très douée avec les mots. Ceux qu'il faut prononcer, échanger. Les miens restens bloqués à l'intérieur, encombrés au moment de sortir, disparus. Ils me reviennent quand il n'y a plus personne pour les recevoir." C'est dans une grande maison isolée au bord d'un fleuve que Clara vient se réfugier après une rupture amoureuse. Là, elle passes ses journées dans l'atelier à sculpter d'aériennes silhouettes, des mobiles qui touchent terre. Au contact de la nature et des gens du village, la jeune artiste va s'ouvrir peu à peu, reprendre pied. Jusqu'à ce qu'un nouvelle perte menace cet équilivre fragile... Dans ce roman délicat, Ariane Schréder dépeint une femme discrète sur le chemin qui la mènera des mots du silence à ceux de la vie.

    Ma note :

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    Broché : 17 euros

    Ebook : 11,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Philippe Rey pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir cette oeuvre en avant-première.

    Premier roman. Les premiers romans sont denrées trop rares au rayon des nourritures intellectuelles. Et pourtant si délicieuses ! Car vrai talent en devenir ou simple chance du débutant, le premier roman est souvent l'une des, si ce n'est la meilleure oeuvre de nombres de bibliographies. Une savante alchimie entre une réelle maîtrise du verbe, du récit, de l'intrigue et une sorte de fraîcheur, de vérité, exclusives aux premières fois.

    Avec La Silencieuse, Ariane Schréder livre une première oeuvre digne de figurer au panthéon contemporain des premières oeuvres magistrales telles Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates de Mary Ann Shaffer & Annie Barrows, La déesse des petites victoires de Yannick Grannec, La couleur des sentiments de Kathryn Stockett ou encore Le club des incorrigibles optimistes de Jean-Michel Guenassia.

    Avec une infinie délicatesse, elle nous entraîne dans l'univers taiseux d'une jeune artiste exilée à la campagne après une déception amoureuse. Mais est-il possible de se reconstruire dans la fuite ? Le silence ? La solitude ? L'on se faufile à la suite de la simple et fragile Clara, on la lit d'un regard bienveillant, en souhaitant fort que tout se passe bien.

    D'une plume aérienne, péotique, quasi sensorielle, Ariane Schréder nous entraîne dans un petit coin de campagne, ordinaire et atypique à la fois ; nous invite à observer, au rythme des saisons qui passent, la renaissance, les liens naissants, se défaisant...

    Cet émouvant premier roman dégage, malgré une atmosphère parfois pesante, oppressante, une sérénité, une légèreté qui n'a d'égale qui la puissance des émotions provoquées. Il exhale une sorte de pureté, de vérité... La Silencieuse est de ces romans qui pointent du doigt quelque chose d'essentiel. D'authentique. Tout simplement parce qu'il touche à ce qu'il y a de plus profond, de plus viscéral en chacun de nous. Il évoque le réel, sans concession et cette quête que nous menons, tous, tout ou partie de nos vies. Celle de Clara, panorama bucolique, suit son cours plus qu'elle n'est dirigée. Contemplative plutôt qu'active. Subtile. Poignante. Au gré des petits riens où se joue le tout pour le tout, de relations interpersonnelles en introspections, l'on découvre à ces questionnements universels une réponse possible, sensible, bouleversante, violente. Vivante.

    L'on voit immanquablement un peu d'Ariane dans Clara. Une chose est sûre, cette silencieuse-là a les mots. Ce roman qui remue est aussi bien écrit que pensé. La Silencieuse n'est pas un simple livre, c'est de la littérature. C'est beau, tout simplement.

    Décidément, pour faire suite à Vous ne connaître ni le jour ni l'heure de Pierre Béguin et Petit art de la fuite d'Enrico Remmert, c'est un véritable sans faute pour les Éditions Philippe Rey dont je poursuis ma découverte du catalogue avec un plaisir de plus en plus intense.

    Ils en parlent aussi : Marianne, Florence, Yael.

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    Extraits :

    Je n'ai jamais été très douée avec les mots. Ceux qu'il faut prononcer, échanger. Les miens restent bloqués à l'intérieur, encombrés au moment de sortir, disparus. Ils me reviennent quand il n'y a plus personne pour les recevoir.

    Je ne sais pas quand j'ai commencé à m'enfoncer dans le silence.7

    ...

    C'est ce que j'aime ici : ce sentiment de l'immense. Tous les soirs depuis que je suis arrivée, sauf les rares jours où il a plu, je m'installe sous la nuit blanche d'étoiles, dans le bruissement des feuilles et le chant des grillons. D'autres regardent la télé.

    ...

    Je voudrais qu'il y ait encore moins de choses. C'est l'abondance qui me paraît épuisante.

    ...

    La vie des autres m'est étrangère. Parfois il me semble que la mienne coule comme l'eau lente du fleuve. Je n'ai pas d'horaires, pas contraintes, pas de famille. Je ne regarde presque jamais l'heure. Je vis à mon rythme.

    ...

    "Il paraît que vous avez décidé de vous retirer à la campagne. Pourquoi ?"

    J'ai balbutié que j'avais besoin de prendre un peu de recul.

    "C'est toujours ce qu'on dit quand on est malheureux. Et puis, à force de reculer, on se retrouve parfois à son point de départ. La terre est ronde, non ? Vous n'allez pas vous enterrer là-bas, quand même ? Ni épouser un paysan, j'espère !"

    ...

    Et il faut bien que je me désensauvageonne.

    ...

    Il faut avoir des yeux de loupe pour aimer la campagne. Le regard à ras de terre, ou bien accroché aux étoiles.

    ...

    - (...) J'ai juste un peu de mal avec les gens qui sont certains de quelque chose. (...)

    "Un philosophe, qui s'appelait Nietzsche, a écrit : "Ce n'est pas le doute qui rend fou, ce sont les certitudes."

    ...

    C'est par amour, par deuil, qu'Arp a cessé de sculpter. Pour Giacometti, c'est autre chose. La conscience trop aiguë des limites de son art. Il écrit :

    "Il m'est impossible de modeler, peindre ou dessiner une tête, par exemple, telle que je la vois et pourtant c'est la seule chose que j'essaie de faire. Tout ce que je pourrais faire ne sera jamais qu'un pâle image de ce que je vois et ma réussite toujours égale à l'échec."

    Parfois il me semble que Giacometti complique. Qu'il s'est de lui-même installé dans une contradiction. Comme tout le monde sans doute.

  • Dalí par Baudoin

    culture,bande dessinée,bd,bio,littérature,livre,peinture,artÉditions Dupuis / Centre Pompidou - 160 pages

    Présentation de l'éditeur : À l'occasion de la grande rétrospective que le Centre Pompidou consacre à l'oeuvre de Salvador Dalí, Edmond Baudoin nous entraîne sur les traces de l'étrange et génial artiste, dont il parcourt la vie et l'oeuvre de son trait virtuose. Peintre légendaire et énigmatique, figure du surréalisme, ami de Buñuel et de Garcia Lorca, Salvador Dalí est considéré comme l'une des icônes de l'art du XXe siècle. S'invitant dans l'univers fantasque et débridé de Dalí, Baudoin nous en offre sa vision personnelle. Initiant un dialogue intime, par-delà le temps, avec ce créateur de génie, il nous offre un album rare, dont la parfaite cohérence entre le fond et la forme a valeur d'évidence.

    Ma note :

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    Album cartonné souple : 22 euros

    Un grand merci à mon ami Vincent pour ce joli cadeau de Noël, présent dans ma wish list sans qu'il ait jamais eu l'occasion de la consulter, ce qui prouve sa pertinence.

    Nietzsche, Schiele, Picasso, Thoreau, bientôt Gauguin, maintenant Dalí... Les bio-graphiques deviennent décidemment légion !

    Si habituellement les biopics du neuvième art sont de fidèles portraits chronologiques, Dalí par Baudoin est avant tout - comme son nom l'indique - une interprétation par le dessinateur de la vie et l'oeuvre de l'un des plus grands créateurs artistiques du XXe siècle. Une approche émotionnelle et psychanalytique atypique et passionnante qui n'en reste pas moins didactique.

    Pour ce faire, Baudoin se met en scène en compagnie d'une jeune femme et tous deux, dans un dialogue intimiste, s'interrogent. Car cette bd, à l'image de l'incipit "qui était ce type ?", n'est pas une réponse mais une magistrale question visant à répondre à l'énigme Dalí. En conciliant l'approche biographique traditionnelle au regard personnel, Baudoin livre un éclairage aussi original que captivant de l'excentrique peintre.

    Alors évidemment, cette foultitude de faits entremêlés d'interrogations et hypothèses personnelles sont autant de réponses qu'il est possible d'en donner au sujet d'une personnalité aussi complexe que celle de l'incomparable Salvador.

    Mégalo, fou, narcissique, paranoïaque, ambigü... Les épithètes sont nombreux. Quels qu'ils soient, l'on découvre avant tout un homme passionné, curieux insatiable, touche-à-tout. Difficile de faire un portrait de cet être multiple et torturé. Extravagant incontestablement. En quête de vérité, d'immortalité, désireux de s'émanciper de tout et de trouver sa voie, ce qu'il fera par le biais de sa fascinante méthode paranoïaque-critique ayant donné naissance à une oeuvre-reflet de l'inconscient unique, onirique, étrange, fantasque, suprenante, dérangeante, choquante... mais surtout, identifiable entre mille.

    Si, à l'issu de ce livre, le mystère demeure, il n'est en tout cas plus absolu et l'on comprend mieux l'un des artistes les plus populaires au monde. De son enfance à Gala en passant par ses acolytes et ses pérégrinations, un éclairage est donné sur sa vie mouvementée et l'on appréhende plus aisément son art cathartique et non-conformiste, intimement lié à ses blessures, ses obsessions, ses angoisses, ses contradictions.

    Outre la singulière construction narrative, le réel tour de force de Baudoin réside dans son dessin. Il parvient avec maestria à livrer une interprétation du trait et de l'univers du génie espagnol sans jamais l'imiter. Il le réinvente sans le dénaturer en s'appuyant sur les images emblématiques (montres molles, rhinocéros...) qu'il n'était tout bonnement pas concevable d'omettre. Cette mise en abyme fantaisiste loin de toute trahison lui permet d'être dans la justesse sans se départir de son identité propre. Ceux qui y verront une médiocre contre-façon n'auront rien compris.

    Mon seul regret, a priori, résidait dans l'absence quasi totale de couleurs, peu représentative à mon sens de Dalí. Mais si l'on considère a posteriori que les rares explosions chromatiques sont rattachées à Gala, muse entre toutes, le parti pris des aplats charbonneux parfaitement maîtrisés - marque de fabrique de l'auteur - prend tout son sens.

    Dalí par Baudoin est, en somme, une plongée graphique vibrante, enrichissante et insolite dans l'univers de l'homme à la drôle de moustache, qui prouve, si besoin était, que la bande dessinée est un met de choix et de poids tant du point de vue de la création artistique que de la ressource documentaire. Une oeuvre qui ravira à n'en pas douter le fans comme les béotiens de l'incontournable et très controversé mystique corpusculaire.

    Ils en parlent aussi : Benjamin, Sebso, Marie, David.

    Vous aimerez sûrement :

    Thoreau La vie sublime de A. Dan et Maximilien Le Roy

    Egon Schiele Vivre et mourir de Xavier Coste

    Nietzsche Se créer liberté de Maximilien Le Roy et Michel Onfray

    Olympe de Gouges et Kiki de Montparnasse de Catel & Bocquet

    En cuisine avec Alain Passard de Christophe Blain

    Brassens ou la liberté de Clémentine Deroudille et Joann Sfar

    Extraits :

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  • Madame Hemingway de Paula McLain

    madame hemingway.jpgÉditions Buchet/Chastel / Livre de poche - 500 pages

    Présentation de l'éditeur : Chicago, octobre 1920. Hadley Richardson a 28 ans et débarque du Missouri lorsqu’elle fait la connaissance d’un jeune homme de 20 ans, revenu blessé de la Grande Guerre, Ernest Hemingway. Après un mariage éclair, ils embarquent pour la France et se retrouvent à Paris au cœur d’une « génération perdue » d’écrivains anglo-saxons expatriés – Gertrud Stein, Ezra Pound, James Joyce, Scott Fitzgerald… Rive gauche, entre l’alcool et la cocaïne, la guerre des ego, les couples qui se font et se défont et la beauté des femmes, Ernest travaille à son premier roman : Le soleil se lève aussi, qui lui apportera consécration et argent. Mais à quel prix ? Hadley saura-t-elle répondre aux exigences et aux excès de son écrivain de mari ? Pourra-t-elle rester sa muse, sa complice, son épouse ?

    Ma note :

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    Broché : 24,35 euros

    Poche : 7,60 euros

    Ebook : 7,99 euros

    Un grand merci aux Éditions du Livre de poche pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    J'ai horreur d'Hemingway ! J'ai beau tenter et retenter, rien à faire, je n'aime pas son écriture. Être considéré comme l'un des géants des lettres américaines n'épargne nullement de jamais faire l'unanimité. En cela, j'ai découvert - il n'y a pas de hasard - rejoindre mon auteur préféré, John Irving, également insupporté par ce style qui, sous couvert de retour à l'essentialité de l'écriture, n'appelle pas un chat un chat, ne dit jamais clairement les choses.

    Pourquoi donc choisir de lire Madame Hemingway ? Primo, parce que ce n'est pas de lui - ah ah. Segundo, parce que le livre prend le parti de se concentrer sur Madame et que je suis une inconditionnelle des destins de femmes. Ensuite et c'est étrange, comme pour l'autre célèbre couple de la Génération perdue, les Scott Fitzgerald, si je ne goûte pas l'oeuvre de ces monstres littéraires, j'adore en revanche me plonger dans leurs vies. Indépendemment de la qualité de leurs oeuvres à l'aune de ma propre subjectivité, je suis fascinée par l'existence des artistes - des personnalités illustres en général - qui semblent sucer la substantifique moelle de la vie, aimer et souffrir mieux que personne et dont les gestes les plus ordinaires paraissent dix mille fois plus exhaltants que ceux du commun des mortels.

    Bien que romancées, ces biographies brodées sont fidèlement bâties autour des éléments d'histoire réels des personnages célèbres qu'elles mettent en scène. L'avantage des libertés romanesques étant d'appréhender le sujet de manière plus agréable qu'un ouvrage purement factuel. Ici donc, l'on découvre Ernest avant qu'il soit Hemingway par le prisme d'Hadley Richardson, première de ses quatre épouses, première à avoir cru en lui et ayant contribué à le révéler ; à lui-même, au monde entier.

    C'est toute l'intimité d'un couple fusionnel qui est dévoilée dans ce roman : celle d'un jeune homme de vingt ans, ambitieux et inspiré mais aussi profondément transformé par la guerre et celle d'une femme de presque trente ans qui ne pouvait espérer mieux dans son existence morne que d'être ériger au rang de muse.

    Mais l'intensité de cette relation n'a d'égale que celle de sa fin annoncée. Comment supporter éternellement les humeurs d'un homme dévasté par la guerre (et surtout bipolaire non diagnostiqué) dans les yeux duquel elle voit cette lueur du regard de son père suicidé ? Comment surmonter les assauts d'une époque vibrante et excessive ? Comment rivaliser avec ces modernes garçonnes séductrices ? Comment concurrencer les sirènes du succès ?

    Paula McLain entraîne le lecteur à la suite d'Hadley, elle-même à la suite de Papa Hem, à ce moment charnière où tout va commencer pour lui. De Schruns en Autriche à Pampelune en passant par le sud de la France ou encore et surtout au coeur du Paris littéraire des Années folles envahi par les écrivains anglo-saxons exilés qui se côtoient autant qu'ils se confrontent (Stein, Pound, Joyce, Fitzgerald...), l'on observe les couples qui se font, se défont, embrumés par les vapeurs d'alcool et les codes changeants des amours revisitées. Entre séquelles psychologiques de la Grande Guerre et émulation de la Rive Gauche, l'on découvre un Hemingway torturé, égocentré, parfois tendre, souvent cruel, à la hauteur de ce que l'on imagine ; mais surtout le destin d'une femme, amie, amante, mère, inspiratrice qui sacrifiera beaucoup d'elle-même pour affronter les affres de la création du grand amour qui l'aura sauvée et la perdra. La puissance de ce récit féminin est renforcée par les quelques chapitres en italique sous la plume, dans les pensées de l'écrivain aux carnets Moleskine.

    Après lecture, je n'ai pas tellement plus de sympathie pour Hemingway, voire un peu moins... Je vais pourtant me lancer dans Paris est une fête qui prend depuis trop longtemps la poussière dans ma bibliothèque et dont Paula McLain s'est largement inspirée. Parce que Madame Hemingway m'a tellement transportée que j'ai envie de rester dans le sillage de ce couple phare d'une époque parisiano-artistique tourbillonnante. Cette course à l'idéal, à la perfection, à la vérité, dans la vie comme dans l'oeuvre - quête que l'on retrouve chez nombre de couples d'artistes - est tout bonnement envoûtante.

    Bref, Madame Hemingway est l'un des titres poche phares de cette rentrée littéraire d'hiver, que l'on dévore avec délice et que l'on regrette de finir trop vite.

    Ils en parlent aussi : Gérard Collard, Virginie, Lili Galipette.

    Vous aimerez sûrement :

    Beauvoir in love d'Irène Frain

    Alabama Song de Gilles Leroy

    Accordez-moi cette valse de Zelda Fitzgerald

    Tendre est la nuit de Francis Scott Fitzgerald

    La déesse des petites victoires de Yannick Grannec

    Loving Frank de Nancy Horan

    Ciseaux de Stéphane Michaka

    L'aimer ou le fuir de Delphine de Malherbe

    Extraits :

    J'ai eu beau essayer de guérir de Paris, il m'a bien fallut admettre un jour qu'on ne s'en remet pas.

    ...

    Il disait souvent qu'il était mort à la guerre, l'espace d'un instant ; que son âme avait quitté son corps comme un mouchoir de soie se serait échappé de sa poche de poitrine et flotterait dans les airs. Elle était revenue sans qu'on la rappelle et je me demandais souvent si écrire, pour lui, n'était pas un moyen de savoir que son âme était bien là en fin de compte, de retour à sa place. Une façon de se dire à lui-même, sinon à quelqu'un d'autre, qu'il avait vu ce qu'il avait vu, ressenti ces choses terribles, mais qu'il était vivant quand même. Qu'il avait rendu l'âme, mais qu'il n'était plus mort.

    ...

    Il y avait des gens intéressants partout alors. Les cafés de Montparnasse en étaient pleins, des peintres français, des danseurs russes, des écrivains américains.

    ...

    Tout le monde ne croyait pas au mariage à l'époque. Se marier signifiait que vous aviez foi dans l'avenir et aussi dans le passé - que l'histoire, la tradition et l'espoir pouvaient rester soudés pour vous élever. Mais la guerre était venue qui s'était emparée de tous le garçons bien, de notre foi aussi. Il ne restait que l'instant présent, qu'à s'y jeter sans penser au lendemain, et encore moins à toujours. Pour vous empêcher de penser, il y avait l'alcool, un océan d'alcool, et tous les vices habituels et bien assez de cordes pour vous pendre. Mais un petit nombre d'entre nous, très peu en fin de compte, ont parié sur le mariage contre toute attente. Et, sans vraiment me voir comme une chose sacrée, je sentais bien que ce que nous vivions était rare et authentique - et que nous étions en sécurité dans ce mariage que nous avions construit et construisions encore chaque jour.

    ...

    Je pensais me marier ou me trouver un métier comme mes condisciples. Elles étaient dévenues de jeunes mères soucieuses, institutrices, secrétaires ou conceptrices-rédactrices publicitaires en herbe, comme Kate. Quelle que soit leur situation, elles vivaient leurs vies, se lançaient, faisaient leurs propres erreurs. Moi, sans savoir pourquoi, j'étais restée en rade, coincée quelque part - bien avant la maladie de ma mère - et je ne savais pas très bien quoi faire pour me libérer.

    (...) C'était terrible de se sentir aussi vide, comme si je n'étais rien. Pourquoi n'arrivais-je pas à être heureuse ? Et d'ailleurs, c'était quoi, au juste, le bonheur ? Pouvait-on le feindre, comme le suggérait Nora Bayes ? Pouvait-on le forcer comme un bulbe de fleur au printemps dans sa cuisine, ou se frotter contre lui à une soirée à Chicago et l'attraper comme un rhume ?

    ...

    Je n'avais jamais rencontré quelqu'un d'aussi vibrant et plein de vie. C'était de la lumière en mouvement. Il n'arrêtait pas de bouger - ou de penser, ou de rêver, semblait-il.

    ...

    Je n'ai pas appris à nager, ni couru ni joué dans le parc comme le faisait mes amis. Non, moi je lisais des livres, bien au chaud dans le fauteuil du petit salon, près de la fenêtre aux tentures bordeaux, baignant dans la lumière colorée des vitraux. Au bout d'un certain temps, j'ai cessé de lutter, même intérieurement, contre le calme qui m'était prescrit. Les livres pouvaient être une aventure extraordinaire. Je restais donc sous ma couverture, remuant à peine, et nul n'aurait pu deviner qu'avec ces histoires, mon esprit galopait, mon coeur s'emballait. Je pouvais disparaître dans n'importe quel univers sans que personne s'en aperçoive, là, pendant que ma mère aboyait ses instructions aux domestiques ou recevait ses déplaisantes amies.

    ...

    (...) et je sortis de la pièce pour ouvrir l'enveloppe. Elle était aussi froissée et chiffonnée que si elle était restée des jours dans sa poche - et j'aimais déjà ça, quoi qu'elle contînt. Une fois tranquille, réfugiée dans la salon à côté de mon piano, je découvris qu'à l'intérieur les pages aussi étaient froissées et griffonnées à l'encre noire. Chère Hasovich - commençait-elle - Vous dans ce train, moi ici, et tout plus vide maintenant que vous n'êtes plus là. Dites-moi, êtes-vous réelle ?

    ...

    Allez vous enfin débarquer ici pour me faire partager un peu de cette fichue réalité que vous êtes ?

    Ses lettres arrivaient froissées, chiffonnées, absolument délicieuses, parfois deux, trois par jour.

    (...) J'étais déchirée entre le désir de savoir si je pouvais me fier à Ernest et l'envie de rester suffisamment aveugle pour ne rien changer à la situation existante. Ses mots avaient déjà une telle importance pour moi - trop d'importance. Chacune de ses lettres me faisait l'effet d'un remontant, lui écrire aussi, d'ailleurs, (...).

    ...

    Lorsqu'il fut de tout son poids sur moi et que je sentis chaque bosse et contour du toit contre mes épaules et mes reins à travers les couvertures, j'éprouvai un bonheur aussi pur qu'extrême, un sentiment que je savais gravé à jamais dans ma mémoire. C'était comme si nous nous pressions l'un contre l'autre jusqu'à ce que ses os passent dans les miens et que nous ne fassions plus qu'un, fût-ce de manière fugitive.

    ...

    "J'espère qu'on aura la chance de vieillir ensemble, de devenir comme ces couples que l'on croise dans la rue, mariés depuis si longtemps qu'ils ont fini par se ressembler à s'y méprendre. Qu'en dis-tu ?

    - J'adorerais te ressembler, répondis-je. J'adorerais être toi."

    Je n'avais jamais rien dit qui fût plus vrai. Je serais volontiers sortie de ma peau pour entrer dans la sienne cette nuit-là car je croyais que c'était cela, l'amour.

    ...

    Écrire à temps partiel et ne pas percer était une chose, mais maintenant il se consacrait à l'écriture, il y travaillait tous les jours et ça ne marchait toujours pas. Qu'est-ce que cela augurait de l'avenir ?

    ...

    Tellement paumé, avait-il dit, et je l'avais vu dans son regard, qui me rappelait celui de mon père. Qu'en était-il au juste ? Ces accès étaient-ils liés à ce qu'il avait vécu pendant la guerre ? Ses souvenirs venaient-ils le hanter de temps à autre ou bien était-ce plus personnel ? Cette tristesse faisait-elle partie d'Ernest, de la même façon qu'elle avait été fatale à mon père ?

    ...

    C'est fou ce que nous étions naïfs, ce soir-là. Nous nous cramponnions l'un à l'autre, faisions des promesses impossibles à tenir et que nous n'aurions jamais dû faire. C'est cela aussi, l'amour, parfois. Je l'aimais déjà plus que je n'avais jamais aimé quiconque. Je savais qu'il avait terriblement besoin de moi et je voulais qu'il continue à avoir besoin de moi, pour toujours.

    ...

    Anderson nous avait recommandé Montparnasse, mais c'était au-dessus de nos moyens, de même que les autres quartiers à la mode. Nous habitions donc le vieux Paris, dans la cinquième arrondissement, loin des bons cafés et des restaurants à touristes, grouillant au contraire de Parisiens de la classe ouvrière, avec leurs charrettes, leurs boucs, leurs paniers de fruits et leurs mains tendues pour ceux qui en étaient réduits à mendier.

    ...

    "On s'en souviendra. On dira un jour que le son de cet accordéon fut celui de notre première année à Paris.

    - L'accordéon, les putes et les haut-le-coeur, renchérit-il. C'est notre musique."

    ...

    (...) le processus était parfois lent et douloureux. Il lui arrivait fréquemment de rentrer à la maison l'air épuisé, vaincu, comme s'il avait passé la journée à se colleter avec des sacs de charbon et non avec une phrase à la fois.

    ...

    "Les meilleurs ne croient plus à rien, les pires se gonflent de l'ardeur des passions mauvaises."

    William Butler Yeats, The Second Coming

    ...

    Pendant que Stein parlait, le visage d'Ernest se décomposa, puis il se reprit. Elle avait mis le doigt sur quelque chose que lui-même avait récemment commencé à comprendre, la nécessité d'aller à l'essentiel, vers une langue aussi dépouillée que possible.

    "Quand vous vous y remettrez, ne gardez que l'essentiel."

    Il approuva en rougissant légèrement, et je pouvais presque l'entendre enregistrer ce conseil dans sa tête et l'ajouter à celui de Pound. "Éliminez tout ce qui est superflu, lui avait-il dit. Méfiez-vous des abstractions. Ne dites pas au lecteur ce qu'il doit penser. Il faut que l'action parle d'elle-même."

    ...

    "Pendant notre guerre - il marque un temps pour faire un signe de tête à Ernest -, quand la ligne de front allait jusqu'à la Manche, il y avait des hommes qui obtenaient de courtes permissions pour aller prendre le thé chez eux. A leur retour, ils reprenaient leur baïonnette et leur masque à gaz, et ils s'y recollaient avec encore un goût du biscuit dans la bouche.

    - Impossible de se remettre d'une telle rupture, dit Ernest. La tête ne suit pas. On reste coincé dans un endroit ou dans un autre, ou quelque part entre les deux. Et là, c'est le début de la dépression.

    ...

    On ne pouvait pas tabler sur la mémoire. Le temps n'était pas fiable, tout se dissolvait et mourait - même et surtout si cela avait les apparences de la vie. Comme le printemps.

    ...

    Il appartenait à la sphère créative, moi pas, et je ne savais pas si quelque chose pourrait venir changer cela un jour. Alice semblait s'accomoder plus facilement de son rôle de femme d'artiste, se consacrant totalement à l'ambition de Gertrude, mais peut-être avait-elle juste pris le pli et appris à mieux dissimuler sa jalousie avec le temps. (...) Nous étions là, tous les deux, me dis-je. Tout était beau, merveilleux. Il me suffisait d'en être consciente, d'en profiter, de m'en réjouir. C'était ce que j'allais faire. Essayer, en tout cas.

    ...

    Lorsqu'on gagnait, on buvait du champagne, parfois aussi quand on perdait, parce que nous étions heureux d'être là et d'y être ensemble, et d'ailleurs, l'argent importait peu. On n'en avait jamais suffisamment pour qu'en perdre puisse faire une réelle différence.

    ...

    Nous avons fait griller mes trois truites sur le feu avec des piques, en même temps que la demi-douzaine pêchée par Chink et Ernest.

    "Je préfère les miennes, affirmai-je en léchant le sel que j'avais sur les doigts.

    - Moi aussi, je préfère les tiennes", renchérit Ernest, et il ouvrit une autre bouteille de vin tandis que le ciel s'adoucissait et que le soir tombait.

    ...

    J'avais promis à maintes reprises de ne pas m'interposer entre son travail et lui, surtout au début de notre mariage, alors que je voyais sa carrière comme si c'était la mienne et croyais que c'était mon rôle et même mon destin de l'aider à faire son chemin. Mais, de plus en plus, je me rendais compte que je n'avais pas conscience de la portée de ces promesses.

    ...

    "Ce que tu fais est nouveau, lui dit un jour Pound, dans son atelier. Ne l'oublie pas quand ça commence à être douloureux.

    - Ce qui est douloureux, c'est d'attendre.

    - L'attente donne à l'oeuvre le temps de mijoter jusqu'à être réduite à sa plus simple expression. Ce qui est essentiel, sans compter que la souffrance est utile à tout le processus."

    ...

    Ce fut la fin du combat d'Ernest avec l'apprentissage et la fin d'autres choses également. Il ne serait plus jamais inconnu. Mais nous ne serions plus jamais aussi heureux.

    ...

    Le voir devenir précisément le genre d'artiste qui lui donnait des boutons deux ans auparavant ne manquait pas de sel, mais c'était aussi un peu douloureux pour moi. Il me manquait et je n'étais pas certaine de toujours le reconnaître, mais je ne voulais pas non plus le retenir. Pas au moment où ça commençait enfin à marcher pour lui.

    Ernest était en train de changer, mais Montparnasse aussi.

    ...

    N'empêche, j'ai la nostalgie des gens honorables et bons d'avant, qui se contentaient d'essayer de faire quelque chose de leur vie. En toute simplicité, sans faire de tort à personne.

    ...

    - Pas facile de savoir comment mener sa vie, n'est-ce pas ?

    ...

    Scott pouvait se soûler affreusement, à en devenir insupportable, Ernest pouvait s'en prendre cruellement à quelqu'un qui l'avait beaucoup aidé et aimé - mais là, devant leur patient, rien de tout cela ne comptait plus. Finalement, pour l'un comme pour l'autre, il n'y avait que le patient sur la table d'opération, et le travail, le travail, le travail.

    ...

    - On fait sa vie avec quelqu'un, on aime cette personne et on croit que ça va suffire. Mais ce n'est jamais suffisant, n'est-ce pas ?

    - Comment savoir ? L'amour, je ne sais plus ce que c'est. Je voudrais juste pouvoir ne plus rien ressentir pendant quelques temps. Crois-tu qu'on puisse y arriver ?

    - C'est à ça que sert le whisky.

    ...

    Tu m'as changé plus que tu ne l'imagines, et tu feras toujours partie de moi. C'est une des choses que tout cela m'aura apprises. On ne perd jamais vraiment les gens qu'on aime.

    ...

    Ensemble, nous faisions tout, puis nous le flanquions en l'air.

    ...

    Cet homme était une véritable énigme, en fin de compte - bon, fort, faible et cruel à la fois. Un ami incomparable et un salopard. Finalement, tout était vrai à son sujet.