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Bio/autobiographie - Page 3

  • Zalbac Brothers de Karel de la Renaudière

    Éditions Albin Michel - 318 pagesculture,citation,littérature,livre,roman,thriller,finance,biographie,économie

    Présentation de l'éditeur : New York, une très secrète banque d’affaires. Un jeune français venu de nulle part. Une héritière qui hésite sur son destin. L’histoire d’une ascension et d’une chute.

    Dans la grande tradition de John Grisham, Karel de la Renaudière, un des directeurs d’une grande banque internationale, explore les coulisses de la haute finance et du pouvoir. Ce thriller captivant dresse un tableau à la fois fascinant et terrible de notre époque.

    Ma note :

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    Broché : 20,00 euros

    Ebook : 13,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Albin Michel pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    Zalbac Brothers est un premier roman. De quoi me mettre la puce à l'oreille et surtout l'eau à la bouche.

    Écrit par l'un des directeurs d'une grande banque internationale, il est bien naturel qu'il s'agisse d'un thriller conduisant dans les coulisses de la haute finance et du pouvoir. Rien de tel que d'écrire sur ce que l'on connaît le mieux pour être au moins crédible. L'auteur s'identifie à son personnage et son parcours d'ailleurs de façon à peine voilée et il prête même le prénom de sa femme à son héroïne.

    C'est donc l'histoire d'un jeune Français ambitieux venu faire fortune à New York et dont on assiste à l'ascencion défiant toute vraisemblance, la chute, les frasques amoureuses, etc.

    Quoique le sujet et l'intrigue soient maîtrisés, Karel de la Renaudière ne parvient pas à rendre son récit réellement excitant. Il y a certes de nombreux rebondissements mais c'est assez manichéen et plutôt prévisible dans l'ensemble. Et bourré de poncifs. Là où le premier roman est promesse du charme d'un auteur qui a mis ses tripes dans ses mots, l'on ne voit ici qu'un assemblage scolaire de techniques rédactionnelles. L'écriture manque d'émotions, le style est direct, les chapitres sont courts, les phrases concises et les dialogues nombreux. L'auteur ne traîne pas sur le rythme (le temps, c'est de l'argent...), ça a un petit goût de bâclé et ça manque de consistance.

    De plus, les personnages sont par trop caricaturaux : le Jean-til, le méchant, le pourri de Bercy, les vilains hedge funds américains, la blonde sulfureuse mais pas tête de linotte et évidemment riche héritière... Un vrai feuilleton à l'américaine !

    Et puis, ce texte est le tableau tristement révélateur, le miroir assez fidèle du fonctionnement actuel de notre monde... En dépeignant ce détestable univers, l'écrivain enfonce une porte ouverte. Particulièrement en ces temps de vaches maigres, il est assez déplaisant d'être encore confronté sur son temps de détente à ses manieurs de gros sous et autres spéculateurs qui s'en mettent plein les poches sur notre dos. Il n'y a même pas la valeur ajoutée de la pédagogie puisque malgré la vulgarisation du secteur et de son jargon complexe auquel aucun non initié ne comprend rien à rien, on n'y voit pas plus clair sur toutes ces manipulations (magouilles ?). Cela dit, ça ne nuit aucunement à la compréhension. L'on joue l'indifférence à la lecture de ces passages et on ne fait de toute façon pas beaucoup d'effort d'entendement tant tout ceci est franchement boring.

    Alors pourquoi ce roman ? Une envie de se déculpabiliser, de s'acheter une crédibilité comme l'auteur le dit lui même dans son texte ? Brosser la fresque d'un univers de requins tout en se donnant le beau rôle, ça manque passablement de crédibilité. Pour parvenir au sommet où il se trouve actuellement, il a bien fallu à Karel de la Renaudière jouer au moins un peu le jeu aux obscures et border line rules.

    Bref, un récit un peu hypocrite qui n'en apprend pas tellement plus mais qui assurément renforce le dégoût qu'évoque cette sphère à tout un chacun. Pas évident de manipuler les lettres comme on le fait avec les chiffres... Sans compter que l'appellation thriller est un brin galvaudée puisque la seule hémorragie est financière. Ni meurtre, ni enquête, ce ne sont que complots, trahisons et vengeances.

    Pour autant, on va facilement jusqu'au bout de cette histoire qui se lit aussi rapidement qu'elle s'oublie. C'est disons une lecture légère pour passer le temps sans trop réfléchir.

    Ce titre évoque évidemment Tom Wolfe et Le bûcher des vanités ou dans le registre de la bande dessinée Dantès de Boisserie, Guillaume et Juszezak. Difficile de s'imposer aux côtés de telles références... Et pour les gens du milieu, la lecture doit être aussi jubilatoire que celle des gens de la pub à la lecture de 99 F de Frédéric Beigbeder mais pour les autres, les private joke et les dénonciations à peine déguisées sont insaisissables donc sans intérêt.

    Ils en parlent aussi : CC Rider, Mika, Strummer.

    Vous aimerez sûrement :

    Jour de confession d'Alan Folsom

    Un passé en noir et blanc de Michiel Heyns

    Rainbow Warriors d'Ayerdhal

    Les Revenants de Laura Kasischke

    Enfants de la paranoïa de Trevor Shane

    Bloody Miami de Tom Wolfe

    Le blues du braqueur de banque de Flemming Jensen

    Le livre sans nom d'Anonyme

    Cosmopolis de Don Delillo

    Ken Games de J. Robledo & M. Toledano

    Alter ego de P.-P. Renders, D. Lapière et M. Reynès

    Extraits :

    Jean commence à comprendre qu'il évolue dans un univers où les apparences comptent. Les financiers ressemblent tous plus ou moins à Donovan, mais la plupart arrivent à le masquer par un humanisme de bon aloi. Une enveloppe aux oeuvres de charité par-ci, un concert de bienfaisance par-là, une vente aux enchères au profit de la recherche contre le cancer le jour, du mécénat auprès des jeunes artistes le soir. Par ce système, les puissants s'achètent une respectabilité.

    ...

    La vérité, c'est que les projets de fusions qui nourrissent sa hiérarchie sont souvent tirés par les cheveux. Quand les stagiaires passent leurs journées à remplir des tableurs de chiffres et de graphiques, les types placés juste au-dessus s'angoissent pour trouver l'idée du siècle. C'est là que la bât blesse, car souvent, 1 + 1 n'est pas égal à 3, ni même à 2. Si Coca investit dans l'aluminium, vu sa consommation de canettes, tout va bien, 1 + 1 égale 2, voire 2 et demi. Mais quand un géant du maïs rachète une start-up en physique moléculaire transgénique, c'est moins évident. Mais qu'importe, quand les ennuis débarqueront, le banquier responsable de l'opération sera déjà loin. Ce qui compte, ce sont les deals. Ceux qui se font ou pas. Le sésame ? "Done deal !", c'est-à-dire "c'est fait, contrat signé !". Qui se souvient alors, dans l'euphorie de la nouvelle stratégie, que derrière la caverne se cachent souvent les quarante voleurs ?

    ...

    Charmant et cultivé, il reconnaît lui-même qu'un Français éduqué aux techniques américaines sera le mieux placé pour faire la synthèse de la "task force", l'énergie à l'américaine, avec la "french touch", le petit supplément d'âme hexagonal.

    ...

    - On est là pour rattraper tes conneries, reprend Donovan. La une de la presse, c'était pas l'idée du siècle ! Si tu veux étaler en public tes affaires de moeurs, il y a d'autres institutions pour ça. Le FMI par exemple !

  • Les livres de l'année écoulée à lire cet été

    1er juillet. Pour le plus grand nombre, les congés approchent, instants privilégiés tant attendus de repos et de plaisir... La lecture prend souvent en ces moments délicieux une place plus importante que le reste de l'année ; occasion donnée de rattraper son retard sur le programme littéraire des derniers mois écoulés.

    Voici une liste, évidemment non exhaustive, des livres chroniqués ici-même qu'il ne fallait pas manquer, avec la part belle accordée aux merveilleux premiers romans. Et comme les vacances sont souvent synonymes de voyages au long cours imposant la nécessité de s'équiper léger, retrouvez très prochainement une sélection de poches à glisser dans vos valises et autres sacs à dos. Bonnes vacances et surtout, bonnes lectures !

     

    Romans

    Les lisières d'Olivier Adam

    Une dernière chose avant de partir de Jonathan Tropper

    Petit art de la fuite d'Enrico Remmert

    La vie rêvée d'Ernesto G. de Jean-Michel Guenassia

    L'amour sans le faire de Serge Joncour

    Trois fois le loyer de Julien Capron

    Juste avant le bonheur d'Agnès Ledig

    Ce que je peux te dire d'elles d'Anne Icart

    Les perles de la Moïka d'Annie Degroote

    La silencieuse d'Ariane Schréder (premier roman)

    Les arbres voyagent la nuit d'Aude Le Corff (premier roman)

    Seuls le ciel et la terre de Brian Leung

    Un été de trop d'Isabelle Aeschlimann (premier roman)

    Rue des voleurs de Mathias Énard

    Le jeu des ombres de Louise Erdrich

    La Vallée des masques de Tarun Tejpal

    À moi seul bien des personnages de John Irving

    Comment trouver l'amour à cinquante ans quand on est parisienne (et autres questions capitales) de Pascal Morin

     

    Biographies romancées ou récits biographiques

    Beauvoir in love d'Irène Frain

    La déesse des petites victoires de Yannick Grannec (premier roman)

    Ciseaux de Stéphane Michaka

    Cosima, femme électrique de Christophe Fiat

    La rive sombre de l'Èbre de Serge Legrand-Vall

    Jours heureux à Flins de Richard Gangloff (premier roman)

    Moi, Jean Gabin de Goliarda Sapienza

     

    Romances

    Les quatre Grâces de Patricia Gaffney (premier roman)

    Le châle de cachemire de Rosie Thomas

    Une Île de Tracey Garvis Graves (premier roman)

    Les roses de Somerset de Leila Meecham

     

    Essais

    Petit éloge du charme d'Harold Cobert

    Une adolescence américaine de Joyce Maynard (premier roman)

    Enig Marcheur de Russel Hoban

    Vous ne connaîtrez ni le jour ni l'heure de Pierre Béguin (premier roman)

     

    Polars, thrillers, romans noirs

    Les accusées de Charlotte Rogan (premier roman)

    Rainbow Warriors d'Ayerdhal

    Enfants de la paranoïa de Trevor Shane (premier roman)

    La mort s'invite à Pemberley de P.D. James

    Un passé en noir et blanc de Michiel Heyns

     

    Bandes dessinées & romans graphiques

    Thoreau La vie sublime de A. Dan et Maxilien Le Roy

    Un peu de bois et d'acier de Chabouté

    Dessous de Leela Corman

    La tectonique des plaques de Margaux Motin

    Da par Baudoin

    Blast de Manu Larcenet

     

    Jeunesse & young adult

    Lunerr de Frédéric Faragorn

    Ferrailleurs des mers de Paolo Bacigalupi

    La vraie couleur de la vanille de Sophie Chérer

    Tu seras partout chez toi d'Insa Sané

  • Quand les colombes disparurent de Sofi Oksanen

    culture,citation,littérature,livre,roman,biographie,histoire,finlande,estonie,guerreÉditions Stock La Cosmopolite - 396 pages

    Présentation de l'éditeur : Occupation, résistance et collaboration sont les ressorts de ce roman puissant, dans une Estonie prise tour à tour au piège des communistes et des Allemands. Pour répondre aux errances de l’Histoire, chacun devra choisir un camp, un chemin. Roland, le juste, combat sans relâche l’envahisseur ; son cousin Edgar, véritable caméléon, épouse successivement l’idéologie du pouvoir ; enfin Juudit, sa femme, est écartelée entre son amour sincère pour un officier allemand et l’hypocrisie suffocante d’un mariage raté. Mais qui sera le vainqueur de cette lutte acharnée ? Après Purge, Sofi Oksanen pointe une nouvelle fois la fragilité et la faiblesse de l'homme à l'égard d'une Histoire qui l'écrase et lui survivra toujours.

    Traduit du finnois par Sébastien Cagnoli avec le concours du FILI (Finnish Literature Exchange).

    Ma note :

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    Broché : 21,50 euros

    Ebook : 14,99 euros

    Un grand merci à MyBOOX et aux Éditions Stock La Cosmopolite pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    Après Les vaches de Staline et Purge, Sofi Oksanen revisite une fois encore Histoire de l'Estonie et âme humaine. Comme il fallait s'y attendre, la plus gothique des auteurs scandinaves signe un nouveau roman des plus sombres.

    Dans ce nouvel opus, celle qui reçut en 2010 pas moins que le Prix Femina étranger, le Prix du livre européen et celui du roman Fnac retrace l'occupation tour à tour bolchévique, nazie puis soviétique de ce petit pays balte n'ayant obtenu son indépendance qu'en 1991, que nul ne peut désormais ignorer.

    La narration oscille entre trois personnages pris en otages par les tyrannies successives. Il y a tout d'abord Edgar, opportuniste lâche et ambitieux prêt à tous les compromissions, impostures, contrevérités et autres manoeuvres sordides pour sauver sa peau et satisfaire ses rêves de gloire. Retournant sa veste au gré des changements de pouvoirs et se mentant avant tout à lui-même en voulant falsifier l'histoire, il est directement inspiré d'Edgar Meos, fabulateur faussaire à la solde des Allemands puis payé par le KGB pour écrire des annales estoniennes partisanes. Il y a ensuite Roland, cousin d'Edgar, inconditionnel amoureux de son pays et farouche partisan de l'indépendance, qui résiste héroïquement aux envahisseurs quels qu'ils soient et prend tous les risques par intégrité et humanisme. Et puis il y a Juudit, épouse délaissée d'Edgar et maîtresse d'un officier allemand, qui joue sur tous les tableaux au gré de son coeur un peu, son confort surtout et nourrit avant tout des rêves de fuite.

    Un trio d'un réalisme psychologique saisissant malgré des positionnements un brin caricaturaux quand la nuance entre bourreaux et victimes est bien souvent plus que ténue. Pourtant, rien de simpliste dans l'approche de Sofi Oksanen qui, au travers d'une trinité représentative, touche aux questionnements universels soulevés par un tel contexte : ceux de l'action ou de la passivité, de la trahison (des autres et de soi-même), de la culpabilité, et caetera. Mais comment savoir et surtout comment juger quand il s'agit de sauver des vies à commencer par sa propre peau et que les ennemis du jour sont les amis du lendemain et réciproquement ?

    Entre fiction et réalité, le récit fouille l'intériorité des protagonistes avec une véracité qui confine au devoir de mémoire. Cette fresque romancée donne voix à un peuple meurtri et réécrit avec authenticité les pages manquantes d'une histoire écrasante. Malgré quelques longueurs et une trame opaque loin d'être facilitée par le style récurrent de l'auteur basé sur les aller-retour - ici entre 1941 et 1966 -, ce livre déstabilisant accroche et fascine, entre pudeur et sauvagerie. Exigeant et complexe, il enjoint au public une lecture concentrée, parfois fastidieuse ; à bon entendeur...

    Si, au fil de ses récits, Sofi Oksanen lève le voile sur les mémoires lacunaires de l'Estonie avec délicatesse et discernement, une question demeure : saurait-elle s'extraire de l'Histoire du pays maternel et mettre sa plume au service d'une oeuvre distanciée des blessures par héritage qui l'obsèdent, elle et sa génération ? Parce qu'il faut tout de même parier, malgré son talent, sur une lassitude grandissante de son lectorat face à un sujet et une noirceur récurrents...

    Ils en parlent aussi : Lulamae, Guillaume.

    Vous aimerez sûrement :

    L'histoire de l'Histoire d'Ida Hattemer-Higgins

    L'équation africaine, Les hirondelles de Kaboul, À quoi rêvent les loups de Yasmina Khadra

    Je ne suis pas celle que je suis de Chahdortt Djavann

    Dis que tu es des leurs d'Uwem Akpan

    Rainbow Warriors d'Ayerdhal

    Retour à Killybegs de Sorj Chalandon

    Cris de Laurent Gaudé

    Un fusil dans la main, t un poème dans la poche d'Emmanuel Dongala

    L'insomnie des étoiles de Marc Dugain

    La rive sombre de l'Èbre de Serge Legrand-Vall

    Rescapé de Sam Pivnik

    Extraits :

    J'avais acheté aussi un cahier à reliure de moleskine afin d'y tenir mon journal. Mon intention était d'y recueillir des preuves des ravages commis par les bolcheviks. On en aurait besoin, quand la paix viendrait. Je remettrais alors mes documents entre les mains de littérateurs plus compétents que moi, des gens qui écriraient l'histoire de ce combat pour la liberté.

    ...

    Mais, malgré tout, les jours se succédaient et, dans leur continuité, ils formaient un quotidien qui valait toujours mieux que les jours d'extermination.

    ...

    Dans la presse, la liberté avait un cadre noir ; dans mon esprit, elle versait un flot rouge. Laissant les autres papoter, je me suis rendu compte qu'ils vivaient tout d'un coup dans un pays libéré. Comme si nous n'avions jamais connu de combats. Comme si nous étions en temps de paix. Edgar était entré dans une ère nouvelle en un instant. Tout cela était-il vraiment fini ? Le temps des cachettes était-il passé, révolue la vie en cabane forestière ?

    ...

    Edgar porta la main à sa bouche en voyant les taches qui se répandaient sous les coprs gisant dans la cour de la cabane, il eut exactement le même air que lorsque, petit garçon, il avait assisté pour la première fois à l'abattage du cochon. Il venait d'arriver chez nous ; la soeur de ma mère, Alviine, avait envoyé Edgar reprendre des forces à la campagne, car le père avait péri de diphtétrie et l'anémie du fiston l'inquiétait. Edgar s'était évanoui. Mon père et moi étions sûrs qu'une chochotte pareille ne se débrouillerait pas dans une ferme. Il en alla autrement : il se débrouilla à merveille dans les jupes de ma mère. Elle avait obtenu ainsi la compagnie d'un deuxième enfant tant désiré ; ils s'étaient bien trouvés, ces deux malades imaginaires. Chez nous, à la campagne, on appelait ça autrement : des feignasses.

    ...

    Mais pourquoi les Polonais avaient-ils tapissé les murs de leurs cellules, dans le monastère transformé en prison, avec leurs noms et leurs grades, que leurs successeurs recouvriraient avec les leurs ? S'agissait-il de la rage d'écriture inhérente à chaque mortel, du besoin de laisser une trace ici-bas ?

    ...

    "Quand la liberté finira par arriver chez nous, tout le monde deviendra subitement patriote, et combien de nouveaux héros aurons-nous alors ? Mais tant que notre patrie est en danger, ce sont les mêmes qui rampent à genoux et vont dans le sens du courant, qui mordent à de vulgaire appâts et lèchent les bottes de leurs propres traîtres, qui pourchassent nos frères, rien que pour avoir accès aux magasins spéciaux."

    ...

    Le chagrin a rarement des mots.

  • Une adolescence américaine de Joyce Maynard

    une adolescence américaine.jpgChronique des années 60

    Éditions Philippe Rey - 233 pages

    Présentation de l'éditeur : 1972. Sa jolie plume doublée d'un rien d'audace vaut à la jeune Joyce Maynard, dix-huit ans, le rare honneur de la publication dans le New York Times d'un article sur sa génération. Suivent des tonnes de courrier et l'enthousiasme d'un immense public, dont le célèbre J.D. Salinger. C'est chez l'écrivain légendaire, durant leur liaison ravageuse et sous son oeil désapprobateur, que l'étudiante en rupture d'université écrira cette Adolescence américaine, développement du fameux article en un livre qui paraîtra avec succès un an plus tard. À la fois mémoire, histoire culturelle et critique sociale, cette série de courts essais, nourris d'un étrange mélange de maturité et de fraîcheur, établit la chronique de ce que furent les années soixante pour la jeunesse made in USA. Avec en décor la crise de Cuba, la guerre du Vietnam, Pete Seeger, Joan Baez, Woodstock, les fleurs dans les cheveux, le Watergate, la minijupe, l'herbe. Témoignant d'une autorité parfois désarmante mais irrésistible, la jeune auteure se fait experte en description de problèmes de son âge : l'anorexie, la minceur et le paraître, le rapport entre les sexes, les premières sorties, le Prince charmant boutonneux et la vierge aux pieds plats. Et nous offre au final un document passionnant sur ces années qui ont fait voler en éclats une société trop tranquille.

    Traduit de l'anglais (États-Unis) par Simone Arous.

    Ma note :

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    Broché : 17 euros

    Ebook : 11,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Philippe Rey pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Il aura fallu tout juste quarante années pour que la première production littéraire de la "Françoise Sagan américaine" arrive en France. À l'occasion de cette sortie hexagonale, la Joyce Maynard actuelle a enrichi son texte d'un avant-propos resituant l'ouvrage dans son contexte historique et personnel, éclairant d'un jour nouveau sa chronique des années soixante. Une préface qui dévoile, avec le recul de l'expérience, les failles de son analyse et en révèle les conditions réelles d'écriture.

    Écrit en 1972 alors que l'auteur n'avait que dix-neuf ans, Une adolescence américaine se voulait le regard d'une jeune fille en passe de devenir adulte, sur l'époque, la société. Prolongeant un article rédigé un an plus tôt pour le New York Times qui l’avait révélée au monde en général et à Salinger en particulier, ce recueil retraçant la période de 1962 à 1973 se présentait comme la chronique des Sixties d'une jeune personne érigée au rang de de représentante, de porte-parole de sa génération. Promu comme tel à l'époque, il apparaît davantage aujourd'hui, à l'aune de la bibliographie largement autobiographique de l'auteur, comme le regard d'une jeune fille aussi contemporaine qu'en marge de son temps.

    À l'époque déjà, Joyce Maynard ne se voyait nullement comme la voix d'une génération et n'ambitionnait que de parler d'elle. Là est d'ailleurs toute l'ambiguïté du récit puisque sous couvert de se livrer, elle fait l'impasse sur des pans entiers de son existence dont elle ne confiera les moments difficiles que tardivement dans Et devant moi, le monde.

    Son récit semi-intimiste est pourtant bel et bien, si ce n'est emblématique, du moins caractéristique de ce temps pas si révolu. Douée d'un sens de l'observation affûté pour son âge, elle parvient à retranscrire l'atmosphère, faire un état des lieux de l'Amérique et offre une analyse relativement lucide sur les tenants et les aboutissants de la construction de sa génération. Ce retour précoce sur sa courte existence est un véritable essai, introspectif et historique, sur une période largement fantasmée dont elle brise partiellement le mythe.

    Le temps a passé depuis l'écriture de ce flashback émouvant au coeur d'une période aussi riche d'espoirs que de désenchantements. Pourtant, cette délicieuse fenêtre sur les années soixante, écrite sous l'oeil critique de Salinger, fait encore largement écho. Éminemment nostalgique pour les personnes ayant traversé l'époque - événements, politique, musique, moeurs, objets... tout y est ! -, son livre est aussi intergénérationnel, portrait fidèle d'une jeunesse intemporelle. Car si les références changent d'une génération à une autre - bien moins qu'on ne le pense -, certaines choses sont immuables... Une adolescence américaine, c'est à la fois un style étonnant de maturité pour une jeune fille et une écriture décousue jetant pêle-mêle observations, opinions et digressions, à l'image de la pensée adolescente. Mémoire d'une époque, critique d'une société, c'est avant tout l'évocation dans sa substantifique moelle de ce moment charnière entre l'enfance et l'âge adulte, empli de doutes et d'éphémères et maladroites certitudes.

    Un témoignage émouvant à ne pas manquer sur une époque ayant marqué l'histoire d'une empreinte durable. Une réflexion intéressante les mutations de la société et l'héritage intergénérationnel. La preuve évidente de l'emprise des États-Unis sur la culture mondiale, la mémoire collective, bercés que nous sommes par cette télévision devenue objet central du quotidien depuis cette époque et largement alimentée en productions américaines...

    L'auteur parle de son livre.

    Ils en parlent aussi : Jade, Téri.

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    La nuit ne dure pas d'Olivier Martinelli

    On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans de Barbara Samson

    Jours heureux à Flins de Richard Gangloff

    Trois fois le loyer de Julien Capron

    Un génie ordinaire de M. Ann Jacoby

    Madame Hemingway de Paula McLain

    Beauvoir in love d'Irène Frain

    La déesse des petites victoires de Yannick Grannec

    Loving Frank de Nancy Horan

    Extraits :

    Comme ceux de ma mère avant moi, mes rêves excédaient de loin mes ressources.

    ...

    Certains aspects de Bonjour tristesse m'avaient tout de suite conquise. (...)

    J'adorais la voix de la narratrice. Au contraire de moi, si anxieuse de plaire aux autres, Cécile (probablement Sagan elle-même) se moquait de réussir ses études, tenait des propos scandaleux à son père et à sa maîtresse, et, tout en appréciant la présence d'un soupirant qui la distrayait, nourrissait bien d'autres projets que celui de tomber amoureuse.

    Elle disait précisément ce qu'elle sentait. À l'époque, je ne me sentais pas capable d'un tel courage.

    ...

    À la différence de Françoise Sagan (ou de cette autre jeune fille dont j'avais lu et relu le Journal, Anne Frank), il me semblait que rien ne s'était produit dans ma vie qui méritât d'être raconté, et encore moins de fournir la matière d'un livre. (...) Ce que je connaissais du monde me venait essentiellement, me semblait-il, de la télévision.

    J'étais avide d'ens avoir davantage. Et d'une étrange façon, je devinais que ce serait ma capacité à bien raconter une histoire (à propos de quoi, cela je l'ignorais) qui me donnerait accès au monde.

    ...

    Même jeune comme je l'étais, je crois avoir alors compris ceci : la qualité d'une histoire tient moins à l'exotisme de son environnement, ou à la vivacité de l'action et de l'intrigue, qu'à l'épaisseur des personnages, aux pouvoirs de pénétration et de description de l'auteur et à l'authenticité de sa voix. Aussi chic et fascinant que pouvait être le cadre de Bonjour tristesse - et la vie de ses personnages, tellement plus excitante que la mienne -, ce qui touchait profondément le lecteur dans ce roman, c'était cette chose beaucoup plus simple que l'on devait à son auteur : sa vision implacable de la vérité. (...) J'avais assez mûri pour comprendre que plus un écrivain est sincère, plus il fait confiance à la compassion et à la perspicacité du lecteur, et plus ce dernier, loin de le fuir, s'identifie à lui.

    ...

    (...) une chose étonnante s'est produite après la publication de ce premier livre sur le petit monde dans lequel j'avais grandi. Ce monde est devenu peu à peu plus vaste, plus complexe et parfois plus douloureux aussi. Avec des drames plus déchirants aussi. Mais c'est ce que vous réserve la vie, bien sûr, si vous la vivez vraiment. La souffrance est le corollaire du savoir.

    ...

    (...) rien n'est plus important que de donner à un jeune, dans l'adolescence, ce dont on a tant rêvé soi-même au même âge, (...)

    ...

    J'étais une drôle de fille - tout comme, plus tard, je suis sans doute devenue une drôle de bonne femme. Certaines choses m'effrayaient - des choses qui paraissaient faciles et sans danger à d'autres filles de mon âge -, comme téléphoner à un garçon à propos d'un devoir de classe, grimper dans un télésiège, ou encore me promener dans le réfectoire de Yale pour y trouver un endroit où poser mon plateau. En revanche, l'idée de monter dans la voiture d'un étranger (souvent un homme) et de filer seule avec lui sur l'autoroute ne m'inquiétait pas le moins du monde.

    C'est cette mixture bizarre de crainte et d'assurance, de sophistication et de naïveté, qui, sans doute, expliqent ma capacité à me présenter au New York Times comme un écrivain assez digne de considération pour être chargé d'un reportage (...). À dix-huit ans, j'avais peur d'un tas de choses dont je n'avais rien à redouter. Et pas peur du tout d'une quantité d'autres qui, eussé-je été plus avisée, auraient dû me terrifier.

    ...

    En relisant aujourd'hui ce que que j'écrivais il y a tant d'années, j'entends encore la voix de mon jeune moi : cette voix aiguë, précoce, un peu Mademoiselle Je-Sais-Tout, (...). Certains passages me font sourire. D'autres pourraient me faire pleurer (par exemple mes jugements définitifs - (...)).

    ...

    Plus important, c'est Salinger qui souleva la question de savoir si mon vieux rêve de trouver gloire et fortune à New York fournirait la base d'une vie significative. (...) À quoi peuvent servir tous mes mots à part soutenir mon propre ego ?

    "Rencontres-tu jamais encore un étudiant qui aime simplement écrire, pour la seule joie de l'écriture ? me demandait-il. Ou bien sont-ils tous décidés à se faire un nom ?"

    "Un beau jour, Joyce, m'avait-il dit, tu abandonneras cette manie de produire ce que tout le monde te dit de faire. Tu cesseras de regarder par-dessus ton épaule pour t'assurer que tu fais plaisir à tout le monde. Un jour, dans très longtemps, tu cesseras de porter attention à qui tu plais ou à ce que quiconque peut dire de toi. C'est alors que tu produiras le travail dont tu es capable."

    ...

    J'écrivis un certain nombre de livres, des centaines d'articles et d'essais. Peu à peu, au fil du temps, j'appris que les meilleurs textes sont ceux dans lesquels l'auteur ose raconter non seulement les choses faciles, mais également les choses gênantes.

    C'est ce que je continue à faire. C'est le travail que j'aime. Je n'écris plus pour plaire. J'écris pour dire la vérité. Et parfois, il me faut d'abord situer la vérité en moi. Ce n'est pas toujours très simple.

    ...

    Étrangement, je suis encore une optimiste et quelqu'un qui croit - comme l'écrivait mon héroïne depuis toujours, Anne Frank - que les gens ont plutôt tendance à être bons que mauvais. Mais je le sais aussi, nous sommes tous imparfaits et blessés de toutes sortes de manières, et la seule chose que je sache faire à ce sujet est de l'admettre et de rechercher la compassion que je crois exister parmi mes frères humains.
    ...

    Lisez les mots de ce livre comme ceux d'une jeune personne à l'orée de ce qui s'est révélé comme une longue vie d'écriture - pas les mots définitifs sur quoi que ce soit, seulement les premiers. Elle savait quelques petites choses et avait beaucoup à apprendre.

    Elle grandissait mais n'avait pas encore fini de grandir et, comme un tas de jeunes, elle en savait bien moins qu'elle ne le pensait. Elle était limitée dans sa compréhension du monde et pas toujours aussi compatissante et humble que je l'aurais souhaité. Elle ne pouvait raconter qu'une partie de l'histoire. Je le lui pardonne. Lequel d'entre nous, confronté aux déclarations que nous faisions à dix-huit ans (à propos de la vie, de la musique que nous croyions intemporelle, des candidats en qui nous placions notre confiance, des buts que nous nous fixions à nous-mêmes, des valeurs qui nous étaient les plus chères, des gens que nous pensions aimer pour toujours), pourrait prétendre qu'il avait toujours visé juste ? Et si par hasard c'était le cas, à quoi servirait donc toutes les années qui ont suivi ? Dieu merci, ceci n'est qu'un livre, pas un tatouage.

    ...

    Je ne suis aucunement lasse du monde, plutôt affamée d'en apprendre le plus possible à son sujet.

    ...

    Nous étions raisonnables, réalistes, prosaïques, sans romantisme, nous avions conscience des problèmes sociaux et étions politisés, que nous lisions les journaux (si on savait lire, en fait) ou pas. Les Kennedy étaient les héros de nos contes de fées, l'intégration, la conquête de l'espace et la Bombe les trames de nos premières années scolaires. Ce n'était pas un temps où nous pouvions séparer nos propres vies du monde extérieur. L'idée était de ne pas protéger les enfants - "exposer" était alors le terme en vogue et il prend tout son sens, du moins dans le contexte -, mais les choses sont allées trop loin avec nous. Traînés dans le bourbier de la Pertinence et de la Triste Réalité, nous avons acquis une certaine dureté, l'attitude Merci-je-sais. Non que nous sachions réellement tout, mais nous le pensons souvent. Peu de choses nous choquent ou nous surprennent, pas plus qu'elles n'ébranlent notre certitude têtue d'avoir raison, ni ébrèchent les conclusions que nous tirons d'idées très arrêtées et souvent erronées. Nous voyons de l'hypocrisie dans les discours politiques. Nous jouons à la vulnérabilité, à l'honnêteté, à l'ouverture, au concept de groupe, à la confiance, mais ce dont nous sommes vraiment le plus proches, c'est de la respectabilité.

    Tout cela s'ajoute à cette attitude blasée et déjà lasse dont je parle. (...) Nous sommes fatigués, souvent plus par ennui que par dépense physique, vieux sans être sages, connaissant le monde non pour l'avoir parcouru mais pour l'avoir vu à la télévision.

    ...

    Chaque génération pense qu'elle est spéciale. (...) Ma génération est celle des attentes insatisfaites. (...) Ma génération se distingue davantage par ce que nous avons manqué que parce que nous avons gagné car, dans un certain sens, nous sommes les premiers et les derniers. Les premiers à considérer la technologie comme allant de soi. (...) Les premiers à grandir avec la télévision.

    ...

    Où sommes-nous donc à présent ? Généraliser est dangereux. Appelez-nous "génération apathique" et nous le deviendrons. Dites que les temps ont changé, que plus personne ne s'intéresse aux reines des bals de promo ni au choix d'une fac - dites-le (...) et vous créerez un mouvement, une unité pour une génération qui n'a finalement en commun que sa fragmentation. Nous avons tendance à nous présenter en groupe, certes - aux concerts de rock ou aux marches de protestation -, pas tant parce que nous en formons un, mais parce que nous sommes, en dépit de toutes nos déclarations d'individualité et d'indépendance, des conformistes qui, en règle générale, brisent les traditions, mais d'une façon traditionnelle.

    ...

    J'apprécie plus que tout l'expérience qui me fait aimer, vraiment aimer, les gens. Ce n'est pas si simple pour moi qui détecte rapidement la faute et, lorsque je n'en trouve pas, me méfie du débordement de gentillesse.

    ...

    Nous ne sommes jamais aussi insouciants que nous le paraissons.

    ...

    Cette phrase, Arrêtez-le-Monde, me sembla en tout cas si familière, si parlante et si profonde qu'il me parut l'avoir inventée moi-même. Je connaissais le sentiment, certes - l'effrayant, l'éprouvant sentiment que, quoi qu'il se passe, d'ici ma mort je ne pourrais jamais vraiment faire une pause. Ce sentiment décourageant n'était pas l'apanage de jeunes de ma génération, j'en suis certaine, mais nous avions grandi dans un temps où il était particulièrement fort, un temps qui fut, de multiples façons, terriblement mouvementé. Nous étions bombardés de tous côtés par un tas de nouveautés - la conquête de l'espace, les guerres, une musique nouvelle et de nouvelles danses, de nouvelles drogues. C'était trop excitant pour n'être pas observé. Cependant, nous espérions une trêve pour reprendre notre souffle, et elle ne venait pas. Les programmes télé, comme les ternes épisodes d'une demi-heure que j'appréciais, nous offraient ce repos - davantage même que les livres ou le sommeil ; dans les livres, il faut se représenter les personnages, tandis que la caméra-qui-voit-tout ne laisse guère de place à notre imagination ni à notre liberté de compléter les détails. (Nos rêves mêmes ne sont pas libres. Quand nous rêvons, nous évaluons et nous censurons.)

    ...

    Je n'ai pas appris comment sont les choses mais comment sont les choses à la télévision, et une fois cela retenu, loin de m'ennuyer ou de perdre le sens du suspense, mon besoin de voir la télé s'en est accru. Comme on prend plaisir à faire et refaire un problème de maths une fois que l'on connaît le théroème qui le démontre, je regarde la télé dont j'ai deviné les motifs pour que l'application les confirme. J'ai ainsi trouvé merveilleusement réconfortant qu'au moins une chose dans la vie soit prévisible.

    ...

    Mais ce n'est pas parce que vous vous en rapprochez que les choses sont à votre portée. (...) Je trouvais injuste d'avoir passé autant de temps à marcher au pas, bien à ma place dans le rang, et à dormir confiante (...), pour découvrir, une fois obtenu mon ticket d'entrée, qu'il n'y avait plus de place disponible ou que le concert était annulé.

    ...

    Pendant longtemps, très longtemps, j'eus le sentiment que les garçons qui m'aimaient n'étaient jamais ceux qui m'intéressaient.

    ...

    Ce qui changea brutalement, je crois (cela doit paraître terriblement vague), fut notre échelle de valeurs. Une grande partie d'entre nous, à la fin des années soixante, se détourna des anciens objectifs, des anciennes définitions du succès et du bonheur. Je le découvris toute seule - une sorte de révélation soudaine : je ne m'étais jamais demandé su un diplôme universitaire était bien ce que je recherchais. Ou, plus précisément, je ne m'étais jamais dit que je pourrais ne pas en vouloir. Nous avions appris que la fac n'était pas toujours un objectif accessible, mais un objectif naturellement désirable, (...).

    ...

    L'argent et la position sociale - conquis de haute lutte par nos parents - représentant aujourd'hui pour nous (si nous en bénéficions) quelque chose d'embarrassant. Nous n'avons pas connu la Dépression, nous n'avons pas marché des kilomètres pour aller à l'école ou dîné d'une tranche de lard. Que nous soyons plus ou moins riches - je ne parle pas de ceux, guère nombreux, qui le sont vraiment -, peu d'entre nous ont grandi dans la vraie pauvreté. (L'indigence, c'était avoir cinquante cents pour sa semaine et la télé en noir et blanc.) Nous n'avons donc pas pour l'argent le respect que nos parents lui portaient. De fait, il est plutôt source de culpabilité. (...) nous romançons la vie de ceux qui n'en ont pas - ceux que nous les jeunes, gâtés et éduqués, regardons, avec un engoument nouveau pour le Grand Midwest, tels les Vrais Américains habitant le Vrai Monde. Le fermier qui travaille sa terre tout seul, la serveuse dans son restaurant de routiers ou le pêcheur de homards sont ceux que ma génération considère comme des héros.

    ...

    Ma génération - celle qui accorde tant d'importance à la communication - semble négliger le langage. Là où l'on profitait des pauses pour respirer ou penser, on les comble désormais par des mots de passe, un langage cryptique qui rassemble immédiatement tout ce qui est jeune et branché : musique rock, jeans rapiécés, pieds nus, Herman Hesse, marijuana et yogourt. Nous n'avons plus besoin de dire qui nous sommes, puisque nous pouvons nous exprimer en un code qui dit tout à notre place. Ainsi "tu sais" signifie en fait : tu sais ce que je veux dire, pourquoi m'embêterais-je à le répéter ?

    Le nouveau langage, que l'on prétend coloré et expressif, est dans l'ensemble plutôt plat et répétitif, les mêmes superlatifs sans effets et les adjectifs vagues revenant sans cesse jusqu'à ce que des mots comme "super" ou "génial", par exemple, ne signifient plus rien, parce qu'ils ne décrivent plus rien. Ces mots, trop peu nombreux pour occuper une page de dictionnaire, suffisent à constituer un vocabulaire : trip, branché, alternatif, genre... (qui reste suspendu comme une passerelle à moitié construite vers une comparaison inachevée) et, bien entendu, tu sais... Nous ne tendons plus désormais vers l'éloquence. (L'art oratoire - le sport de l'aristocratie - a été remplacé par le bavardage. Le débatteur évoque aujourd'hui l'homme d'affaires - costume trois-pièces et serviette pleine de documents, pas de sentiments - avec une rhétorique toute d'ambiguïté.) Les discours bien construits finissent par être considérés comme une forme de snobisme ; les adjectifs, pareils à une télé couleur ou à une seconde voiture, paraissent presque décadents.

    ...

    On ne conserve son intimité - et sa liberté - qu'en ignorant les pressions extérieures. La liberté, c'est choisir, et parfois choisir de ne pas être "libre".

    ...

    Tout le monde a grandi avec des comptines et des histoires absurdes. Mais auparavant, au fur et à mesure que l'on grandissait, l'absurde disparaissait. Plus le cas pour nous - il est au coeur de notre musique, de notre littérature, de l'art et, en fait, de nos vies. (...) Cela paraît mélodramatique, mais la grande farce, de nos jours, c'est la vie.

    ...

    Nous avons besoin d'une transfusion de passion, d'une intraveineuse d'énergie. Ce qui m'agace le plus, dans ma génération, ce je-m'en-foutisme mou qui vient, en partie du moins, d'une culture manquant d'enthousiasme, où toute expression d'émotion se trouve cataloguée comme sentimentale ou vieux jeu. Le fait que nous mettions tant de soin à paraître décontractés en dit beaucoup sur nous ; l'idée, c'est qu'il ne faut plus s'en faire.

    ...

    S'il nous reste quelque ambition aujourd'hui, ce n'est pas celle d'aller de l'avant, mais de s'en sortir.

    ...
    Je n'ai rien risqué de peur d'en être incapable (...).
  • La tectonique des plaques de Margaux Motin

    la tectonique des plaques.jpgÉditions Delcourt - 192 pages

    Présentation de l'éditeur : "Tout est sur le point de changer et rien ne pourra arrêter ça. C'est la nature, c'est la tectonique des plaques."... Cuites, dérapages et autres séismes dans sa vie de mère célibataire... À 35 ans, Margaux Motin raconte les récents bouleversements qui ont secoué son existence. En magnitude 10 sur l'échelle de Richter, sa nouvelle histoire d'amour, pour qui elle change radicalement de vie. Et comme toute nana post-trentenaire qui prend des décisions rapides, le retour de flammes sera brutal.

    Ma note :

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    coeur.jpg

    Album cartonné : 22,95 euros

    Est-il encore besoin de présenter l'une des plus illustres illustratices ? Au fil des magazines, de son blog puis de ses livres (J'aurais adoré être ethnologue et La théorie de la contorsion), Margaux Motin s'est imposée ces dernières années dans le paysage dessiné par sa virtuosité graphique et ses textes uniques en leur genre. En se livrant sans complexe sur sa vie, elle est progressivement passée du statut d'artiste à celui de bonne pote. Si elle réédite pour la troisième fois dans la veine autobiographique, l'on sent dans ce nouvel opus une évolution tangible de toutes les personnes en elle. Et elle a beau faire à longueur de saynètes l'apologie du trip régressif ou se faire l'avocate de toutes les mauvaises mères, c'est bien la maturité que l'on détecte ici. L'on retrouve avec plaisir ce qui a fait son succès : humour potache, esprit mordant, excès en tous genres... Mais loin de tomber dans la caricature d'elle-même, elle franchit avec ce volet un cap et trouve un équilibre qui lui sied à merveille en alliant au rire, un peu de profondeur et beaucoup d'émotions.

    Au-delà de la maestria de son coup de crayon parfois habilement mêlé de photo, à mi-chemin du style Sempé et de l'esquisse de mode, au trait précieux et gracieux offrant à ses personnages des postures et expressions précises et harmonieuses, au-delà donc de cette griffe somptueuse, Margaux Motin a le verbe précis et surtout un sens pointu de l'observation. Elle décrit ainsi avec acuité, esprit, fantaisie et sensibilité les épisodes de la vie, elle met les mots justes sur les petits comme les grands, les tristes commes les beaux moments, le tout dans un écrin esthétique absolu.

    Dans La tectonique des plaques, elle aborde nombre d'aléas de l'existence. Et de montrer comme elle se dépatouille, comment elle galère, comment elle rebondit... faisant de sa BD un vrai coach de vie clamant haut et fort qu'avec la famille et les amis, la vie continue quoi qu'il arrive. Et elle a la good vibe tellement désopilante qu'elle à l'optimisme contagieux, Margaux.

    Parce qu'elle est cash et qu'elle te vend de la vraie vie même si elle y met quelques paillettes de princesse parce qu'il faut bien rêver un peu bordel, la plus tendance des dessinatrices te brosse un autoportrait sans fausse pudeur ni mensonge éhonté par souci de légende personnelle. Elle se montre sous un jour pas toujours très flatteur, offrant ainsi à toutes les femmes une voix authentique à laquelle s'identifier (à un point parfois tel que s'en est presque aussi flippant que rassurant...). Elle déculpabilise de n'être pas parfaite, elle permet d'être faillible, elle autorise à être multiple (drôle, sexy, vulgaire, sensible, gamine, naïve, romantique, fragile, battante, parano, rêveuse...), elle décomplexe sur les films que l'on se fait, les histoires que l'on se raconte.

    Bref, on se sent moins seule en la lisant comme l'on se mire. Et gageons que plus d'un lecteur comprend un peu mieux sa nana ou ses copines a posteriori. Entre rire gras et poésie, jubilation et mélancolie, tendresse et folie douce, Motin prouve que l'on peut faire cohabiter ensemble les multiples personnalités enfermées dans nos têtes. Que l'on peut être girly et avoir des cojones, être trasho-cynique et poétique, subversive et bien ancrée dans le système. Bref, être une femme naturelle et ultra contemporaine. D'aucuns trouvant l'ensemble autocentré, parisiano-branchouille et vulgaire seraient en plein déni de regarder dans sa réalité la fine peinture de la femme moderne, droite dans ses bottes, authentique, assumée voire revendiquée.

    Aussi loufoque que dans ses précédents opus, l'auteur parvient avec ce titre à tirer la larmiche. Ce n'est déjà pas facile avec un roman, c'est une vraie gageure dans le neuvième art, c'est dire le talent de la donzelle ! En apportant une note intimiste à son récit, elle n'est pas moins désopilante mais gagne en perspective, en intensité, en sensibilité. Elle est à la fois fidèle à elle-même et surprenante ; cocktail idéal pour faire de cet album, quasi intégralement inédit, un vrai bon morceau de BD.

    La seule mauvaise nouvelle relative à ce livre étant qu'en raison de délais de bouclage incompatibles, Margaux Motin a choisi le livre plutôt que l'agenda annuel (et l'on ne saurait lui tenir rigueur de ces quelque deux cents pages de pur bonheur). Les aficionados de ce super carnet de rendez-vous dont je suis devront patienter sagement jusqu'en 2015, en espérant qu'il y aura les petits autocollants comme dans la version 2013...

    Ils en parlent aussi : Armalite, Soakette, Myiuki.

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    Joséphine & Cadavre exquis de Pénélope Bagieu

    Tamara Drewes de Posy Simmonds

    Lulu femme nue d'Étienne Davodeau

    Les ensembles contraires de Kris, Éric T. & Nicoby

    Mon gras et moi de Gally

    Extraits :

    Life is what happens to you when you're busy making others plans.

    John Lennon

    ...

    Démons et merveilles

    Vents et marées

    Au loin déjà la mer s'est retirée

    Mais dans tes yeux entrouverts

    Deux petites vagues sont restées

    Démons et merveilles

    Vents et marées

    Deux petites vagues pour me noyer.

    Jacques Prévert - Sables mouvants