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  • Timeville de Tim Sliders

    Éditions Fleuve Noir - 380 pagestimeville.JPG

    Présentation de l'éditeur : David Cartier fait partie des chefs étoilés les plus réputés de la planète et Anna Cartier est une brillante chirurgienne. Ce soir, David et Anna ont signé les papiers de leur divorce, et David s'apprête à passer une dernière nuit dans son ancienne maison. Mais à son réveil, le décor a radicalement changé et son téléphone portable a disparu. Un hurlement à l'étage lui indique que sa fille Agathe vient de découvrir sa nouvelle coiffure à la Tina Turner et son immonde pyjama Duran Duran. Quant à Tom, le petit dernier, il se demande pourquoi la télé n'a que trois chaînes et ou sont passés ses DVD préférés. Seule Anna semble comprendre l'impossible réalité. La petite famille a voyagé dans le temps... et se retrouve au tout début des années 80, précisément à l'époque ou Anna et David se sont rencontrés et juré un amour éternel... Qui les a envoyés là et dans quel but ? Et surtout comment feront-ils pour supporter cette cohabitation forcée et... rentrer en 2012 ? Bienvenue dans la mystérieuse Timeville ! La ville de tous les temps et de tous les possibles...

    Ma note :

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    Broché : 19,50 euros

    Ebook : 13,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Fleuve Noir et Pocket pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    Contrairement aux apparences anglo-saxonnes du titre et du patronyme de l'auteur, Timeville est l'histoire d'un voyage dans le temps tout ce qu'il y a de plus hexagonal, écrit par un romancier et scénariste français ayant choisi pour coïncident pseudonyme un clin d'oeil à la série Sliders : Les mondes parallèles.

    Rétro, vintage, revival... La mode du retour aux sources a le vent en poupe depuis quelque temps. Après s'être emparée de la mode, la déco ou encore la musique, pourquoi la tendance aurait-elle épargné la littérature ? Et quel meilleur procédé que le bon vieux voyage dans le temps pour réinvestir le passé nostalgique ?

    Tim Sliders catapulte ainsi au coeur des eighties une famille moderne au bord de la crise de nerfs. Des personnages attachants - particulièrement l'adolescente de la famille - et très réalistes dans leurs réactions en de pareilles circonstances : de l'impression d'être fou à la panique, de la déprime à l'excitation, de l'inquiétude de transformer le cours des choses à la tentation de tirer parti de la connaissance du futur... Mais pourquoi ce bond temporel ? Sont-ils bloqués ? Sont-ils seuls à traverser cette expérience ? Existe-t-il un moyen de retourner dans le futur ? Si oui, quel est-il ? Autant de questions que vont être contraints de se poser les membres de la famille Cartier. En attendant d'y répondre, tous vont devoir s'adapter, les adultes en revivant leurs vertes années et les jeunes en subissant de plein fouet le choc des époques...

    Des objets (Rubik's cube, Casimir...) aux figures emblématiques (Jean-Jacques Goldman, Mylène Farmer, deux cambrioleurs aux airs du duo de Steinbeck dans Des souris et des hommes...) en passant par les événements du moment (assassinat de John Lennon, Gang des Postiches...) et les connaissances (médicales, technologiques...) forcément moins avancées, c'est tout le quotidien d'alors qui est mis en scène. Cette toile de fond so eighties donne toute sa saveur à une comédie derrière laquelle se cache également une véritable critique du monde moderne où tout va trop vite, où la carrière prend le pas sur la famille, où l'homme n'est plus rien sans la technologie, où la multiplication des moyens de communication nuit aux relations interpersonnelles, etc.

    Mais cette situation fictionnelle avant tout divertissante est aussi le prétexte à une réflexion sur les origines, le temps qui passe, qui nous voit changer. Invite au retour sur soi, elle incite à faire un bilan de parcours : d'où vient-on, où en est-on, où veut-on aller, que veut-on retrouver ? La question de la seconde chance est posée et amène à penser à la réécriture des réussites et des échecs de sa propre vie, véritable uchronie existentielle : ce que l'on voudrait revivre tel quel, ce que l'on voudrait améliorer et ce que l'on voudrait totalement changer. Au-delà du côté kitch des années 80, l'auteur rappelle certains des avantages de cette époque pas si lointaine où tout n'était pas si ringard...

    Avec son style simple et rythmé et son intrigue rocambolesque relativement prévisible, Timeville n'est certes pas à proprement parler de la grande littérature. Sans être mauvais, le récit manque d'un petit quelque chose. Peut-être de situations cocasses de téléscopage entre passé et présent ? À moins que ce ne soit l'absence de réelle explication sur ce couloir spatio-temporel. Mais aussi imparfait soit-il, ce livre mêlant science fiction, histoire d'amour, saga familiale et intrigue policière est incontestablement sympathique. Bien qu'exploité à maintes reprises, le thème du voyage temporel garde une forte emprise sur l'imaginaire ; sans compter qu'il touche ici la fibre sentimentale en jouant sur une époque proche et des références faisant littéralement retomber en enfance. Le parfum mélancolique distillé érige une comédie sentimentale grand public somme toute moyenne au rang de madeleine de Proust. Et c'est une recette largement satisfaisante pour offrir un moment de détente tout à fait digne de ce nom.

    Ils en parlent aussi : Marnie, Mélo, Lune, Alexandra.

    Vous aimerez sûrement :

    Demain j'arrête ! de Gilles Legardinier

    Quartier lointain de Jirô Taniguchi

    Hier tu comprendras de Rebecca Stead

    La double vie d'Irina de Lionel Shriver

    Enfants de la paranoïa de Trevor Shane

    Peste de Chuck Palahniuk

    Julian de Robert Charles Wilson

    Hunger Games de Suzanne Collins

    La chambre à remonter le temps de Benjamin Berton

    Extraits :

    - (...) J'hallucine que vous ayez pu vivre dans cette époque précambrienne, j'ai toujours cru que vous en rajoutiez. C'est un cauchemar, votre truc !

    ...

    Ses parents lui ont déjà parlé des années 80 - ils se sont connus sur une chanson de John Lennon -, mais jamais elle n'aurait pu croire qu'un tel manque de tout a réellement existé.

  • Seuls le ciel et la terre de Brian Leung

    seuls le ciel et la terre.jpgÉditions Albin Michel - 369 pages

    Présentation de l'éditeur : 1927. Après quarante années d’absence, Adele Maine revient à Dire Draw, petite ville minière du Wyoming. Elle n’a jamais oublié les événements qui ont failli lui coûter la vie et l’ont obligée à quitter son mari sans un mot d’explication. Adele était alors venue rejoindre son frère dans l’Ouest américain, véritable eldorado pour des milliers d’hommes en quête de travail sur les lignes de chemin de fer ou dans les mines de charbon. Au cœur de cet univers hostile, elle s’était liée d’amitié avec un jeune Chinois victime, comme les siens, du racisme et du mépris des ouvriers blancs. Et puis, est arrivé ce terrible jour de 1885 où les haines ont explosé et où il lui a fallu choisir… Dans la lignée de Willa Cather et Annie Proulx, Brian Leung réussit le superbe portrait d’une femme libre. Son roman embrasse un vaste paysage de sentiments et d’émotions qui répond, tel un écho, à l’immensité des grands espaces où seuls le ciel et la terre semblent régner.

    Traduit de l'américain par Hélène Fournier.

    Ma note :

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    coeur.jpg

    Broché : 22,50 euros

    Ebook : 15,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Albin Michel pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    Les heures sombres de l'histoire américaine sont nombreuses. Si le génocide amérindien, l'esclavage ou la ségrégation ont souvent inspiré différentes formes de travaux de mémoire (livres, films, expos...), sont en revanche peu ou pas connues les tensions raciales exacerbées par l'immigration massive, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, de Chinois guidés par le rêve de fortune, venus prendre part à la construction du premier chemin de fer transcontinental.

    Né d'un père chinois et d'une mère américaine, Brian Leung s'est tout légitimement penché sur cette réalité passée de l'histoire de son pays. Il a choisi pour ce faire de bâtir son roman autour du Massacre de Rock Springs, émeute ayant éclaté le 2 septembre 1885 et provoqué un effet domino dans tout le nord-ouest américain. Malgré des dizaines de victimes, une douzaine d'arrestations et la création d'un jury d'accusation, aucune condamnation ne fut jamais prononcée... Un événement qui en dit long sur la condition d'alors des Chinois et le racisme ambiant. Toute une époque qui reprend vie le temps d'un livre au coeur du destin romanesque d'Adele.

    Jeune femme venue dans l'ouest sauvage américain rejoindre son frère après le décès de son père, elle est confrontée pour la première fois à ceux que l'on appelle les coolies et au traitement qui leur est réservé. Méprisés, ils sont à tâche égale moins bien payés, affectés aux travaux les plus ingrats, les plus dangereux, réduits au quasi esclavage et traités comme des bêtes. Ironie de la lutte des "Américains" blancs de la fin du XIXe siècle - ni plus ni moins que descendants d'immigrés européens... - contre le péril jaune, alors même qu'ils achevaient d'exterminer les Amérindiens...

    Sans éducation même si elle lit un peu, Adele n'est pas stupide. Elle dispose d'un sens inné de la justice, d'une intelligence humaine naturelle et refuse, de fait, de faire siens les préjugés et la haine. Après avoir débarqué dans l'univers hostile du Wyoming, de s'être plutôt bien adapté et même illustrée "pour une femme", elle pousse donc jusqu'à assumer au grand jour son amitié pour Wing Lee. Mais braver l'ordre établi n'est jamais sans conséquence, surtout quand l'Histoire s'emballe...

    Seuls le ciel et la terre est donc le portrait d'une femme libre, courageuse rebelle dans une époque rude, à trois instants déterminants de son existence : son arrivée dans l'ouest, le massacre de Rock Springs un an plus tard et son retour quarante ans après l'émeute qui a failli lui coûter la vie et irrémédiablement bouleversé sa destinée. Une ode à la féminité par le prisme d'une fille, d'une soeur, d'une amie, d'une amante ; d'une femme puissante, aussi libre que possible dans un univers masculin, au cours d'une époque obtuse et sans pitié. Une femme suivant son coeur plutôt que la bien-pensance. Mais sa rencontre avec Wing Lee, confrontation symbolique intime de deux cultures, est l'impossible amour - donc la passion - d'humains coincés dans leur cadre, entre ciel et terre...

    Dans un style aérien, ce roman historique évoque avec authenticité une page par trop ignorée des annales américaines, recréant à la perfection le décor et l'atmosphère de la conquête de l'ouest, la dureté de l'environnement et des pionniers du Nouveau Monde. Vibrant hommage aux Chinois et par extension à tous les sacrifiés de la quête de l'Eldorado, cet hymne à la tolérance écrase, avec une infinie poésie, la bassesse humaine dans les grands espaces américains. Oeuvre de contraste, elle oppose en permanence la beauté et la laideur, la bonté et la cruauté, l'amour et la haine, soulignant avec intensité le meilleur et le pire de l'âme humaine.

    Après avoir été salué par la critique pour son premier roman Les hommes perdus, le talent narratif de Brian Leung semble bel et bien confirmé dans ce second livre. Loin de tout manichéisme amer, l'auteur livre un récit bouleversant, saisissant, subtile et empathique, dans la digne lignée du Mille femmes blanches de Jim Fergus. Un récit qui complète brillamment la collection Terres d'Amérique des éditions Albin Michel.

    Ils en parlent aussi : Payot.

    Vous aimerez sûrement :

    Les confessions de Nat Turner de William Styron

    Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur de Harper Lee

    Le jeu des ombres, La décapotable rouge et La malédiction des colombes de Louise Erdrich

    Home de Toni Morrison

    Bloody Miami de Tom Wolfe

    Tant que je serai noire de Maya Angelou

    La couleur des sentiments de Kathryn Stockett

    Les saisons de la solitude de Joseph Boyden

    Les jeux de la nuit et De Marquette à Veracruz Jim Harrison

    Extraits :

    Qu'est-ce qui fait que les gens se transforment en sauvages ?

    ...

    "Et une fois à Rock Springs, restez à l'écart des coolies. Les Finnois, ça va quand ils boivent pas, mais les coolies sont les pires sauvages que vous rencontrerez jamais. Si l'occasion se présente, ils hésiteront pas à arracher un bébé des bras de sa mère et à le manger devant elle. Et la nuit, ils s'enfoncent dans leur terrier et font de la sorcellerie."

    ...

    "(...) Mais s'il n'y a ni paradis ni enfer, c'est quand même agréable d'imaginer un endroit où on se retrouve tous quand c'est fini. Où on peut voir ceux qu'on a aimés, ceux avec qui on s'est battus, et plus rien n'a d'importance parce qu'on a plus besoin de se donner des coups de griffes et de jouer des coudes pour avoir un petit truc à se mettre sous la dent."

    ...

    "Je veux que tu gardes les yeux fermés pendant une minute et que tu penses au visage de grand-mère. Tu le vois ?" Elle le voyait, elle voyait chacune des rides de ses joues, la bonté dans ses yeux bleus, la masse de cheveux en désordre qui ressemblait à une version grise des siens. "Bon, poursuivit sa mère. Maintenant je veux que tu imagines grand-mère en train de te serrer fort dans ses bras comme elle le faisait." Addie sentit la légère pression des mains de sa mère sur ses épaules et visualisa l'étreinte de sa grand-mère. "Bien, Adele, ma chérie." Addie ouvrit les yeux.

    "Je l'ai vue exactement comme tu me l'avais dit, maman.

    - C'est vraiment bien, parce que c'est comme ça que tu vas voir grand-mère à partir de maintenant."

    Cette nouvelle prit Addie au dépourvu. "Je comprends pas, dit-elle. Je sais que tu m'as dit que Dieu a emmené grand-mère au ciel et qu'elle est avec les anges, mais est-ce que tu veux dire que je la reverrai jamais comme je te vois là ?"

    ...

    "Un homme croit que tu vas le suivre comme un chien, lui avait dit un jour sa grand-mère, donc il faut qu'une femme se comporte comme un chat."

    ...

    Les nécessités de la vie avaient contrarié son inspiration, même s'il sentait qu'il avait peut-être en lui une graine en sommeil qui attendait un printemps qu'il ne pouvait prédire.

    ...

    C'était ça, le secret, devina Addie, savoir ce que l'on voulait puis faire son possible pour l'obtenir. Mais comment découvrait-on ça ? Que voulait-elle ? De toute sa jeune vie, elle ne s'était jamais posé une question plus claire, une question plus déconcertante. C'était un début.

  • Bloody Miami de Tom Wolfe

    Éditions Robert Laffont - 610 pagesboody miami.jpg

    Présentation de l'éditeur : "Miami est la seule ville d'Amérique – et même du monde, à ma connaissance – ou une population venue d'un pays étranger a établi sa domination en l'espace d'une génération à peine. Je veux parler des Cubains de Miami. Ici, Nestor, un policier cubain, se retrouve exilé par son propre peuple pour avoir sauvé de la noyade un misérable émigrant clandestin de La Havane ; Magdalena, sa ravissante petite amie, le quitte pour des horizons plus glamour dans les bras d'un psy spécialiste de l'addiction à la pornographie ; un chef de la police noir décide qu'il en a assez de servir d'alibi à la politique raciale du maire cubain ; un journaliste WASP aux dents longues s'échine à traquer le scoop qui lui permettra de se faire une place à la hauteur de son ambition... et je n'évoque là que quelques-uns des personnages de Bloody Miami, qui couvre tout le spectre social de cette mégapole multiethnique. C'est un roman, mais je ne peux m'empêcher de me poser cette question : et si nous étions en train d'y contempler l'aurore de l'avenir de l'Amérique ?" Tom Wolfe

    Ma note :

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    Broché : 24,50 euros

    Ebook : 17,99 euros

    Le Bûcher des vanités est probablement LE livre de Tom Wolfe. Érigé au rang de classique de la littérature américaine, ses quelque 900 pages m'ont pourtant laissée de glace.

    Si la jeunesse et son lot d'erreurs m'ont vue finir coûte que coûte chaque livre que j'entamais, l'âge, la prise de conscience de ma non-immortalité et l'évidence mise à jour de ne pouvoir tout lire m'ont définitivement résolue à ne plus perdre de temps avec les navets (à l'aune de ma subjectivité esthétique littéraire, s'entend). Paradoxalement à cette philosophie de lecture, je suis pourtant allée au bout du pavé wolfien sur New York. Parce qu'il faut bien reconnaître au dernier dandy de la littérature américaine, en dépit de sa fâcheuse tendance à en faire des tonnes et à rallonger la sauce pesamment et inutilement, un sens affirmé de l'intrigue. L'envie de connaître le fin mot de l'histoire l'emporte sur le too much de l'écrivain.

    Cette première rencontre littéraire en absolue demi-teinte méritait un second coup d'oeil pour avoir enfin un goût tranché pour (ou contre donc) l'écriture de Tow Wolfe. Occasion fut faite lorsque je me suis vue offrir (merci à qui de droit) le dernier pavé de cet admirateur et aspirant représentant du roman naturaliste (XIXe siècle ; Zola...).

    Comme son nom l'indique, Bloody Miami se déroule au coeur de Magic City, Floride, réputée internationalement pour sa mer, ses cocotiers, son soleil à l'année, son pluriculturalisme, son bling bling richissime... Un éden touristique qui, sorti du plan carte postale, a néanmoins ses ghettos, sa violence, sa corruption, ses dérives, son communautarisme raciste, dans une atmosphère obsessionnelle des dieux Dollar et Sexe.

    Et ce roman choral de narrer la dichotomie de cette ville qui entremêle, dans un tourbillon de rebondissements ubuesques, des destins qui n'avaient a priori d'autre latitude que la longitude pour se rencontrer...

    De la sphère politique, médiatique et financière new yorkaise des eighties (Le bûcher des vanités) aux luttes de pouvoir et conflits raciaux d'Atlanta (Un homme, un vrai), en passant par les campus universitaires et la jeunesse en perdition (Moi, Charlotte Simmons), Tom Wolfe continue donc à Miami son portrait réaliste des États-Unis, tel le "secrétaire" de son époque comme il se définit lui-même, usant des mots de Balzac.

    Plutôt que l'observation objective, attentive et précise des moeurs contemporaines, cette représentation personnelle semble davantage, au regard de l'usage pour le moins exagéré de poncifs et autres caricatures, l'expression critique outrancière du jugement de l'auteur, assumé dans la présentation de l'éditeur... Sans toutefois pouvoir être taxé d'apologie anti-immigration, le texte dénonce l'inexorable échec du melting pot au prétexte que toutes les communautés se détestent. Un incontestable parfum conservateur qui a fait polémique dans le propre pays de celui qui se targue d'être "le seul écrivain américain à être républicain".

    Au-delà de ce parti-pris discutable et malgré un sens de l'intrigue accrocheur et des personnages consistants - bien que légèrement parodiques dans leur ambition symbolique -, Tom Wolfe affirme ses travers d'écriture. À l'instar du Bûcher des vanités, cent ou deux cents pages sont clairement superflues ; sans compter les effets de ponctuation et de répétition aussi lassants qu'inutiles ainsi que des descriptions si ce n'est insipides du moins loin du charme des naturalistes dont l'écrivain s'inspire.

    Décrit comme sociétal, à mi-chemin du roman et de l'essai, Bloody Miami tient du miroir plus déformant que grossissant de la société moderne en général et américaine en particulier. Tom Wolfe est une voix littéraire certaine de l'Amérique. Mais il est surtout la voix d'une certaine Amérique. À mille lieues du regard qui me plaît tant dans la littérature américaine ; celui de James Frey par exemple. La nation états-unienne est certes "comme un grand corps en train de se déglinguer", mais la vision de Wolfe en forme de condamnation ressemble un petit peu trop à un système judiciaire sudiste réputé pour ses verdicts à la tête du client...

    Et, malgré tout, Bloody Miami tient en haleine.

    Schizophrénie américaine, quand tu nous tiens !

    Ils en parlent aussi : Télérama, Les Inrocks, Isa.

    Vous aimerez sûrement :

    Le dernier testament de Ben Zion Avrohom et L.A. Story de James Frey

    Une dernière chose avant de partir, Le livre de Joe, Perte et fracas, C'est ici que l'on se quitte, Tout peut arriver de Jonathan Tropper

    Rien ne va plus de Douglas Kennedy

    En moins bien et Pas mieux d'Arnaud Le Guilcher

    Rainbow Warriors d'Ayerdhal

    Extraits :

    Miami Basel n'ouvrirait ses portes au public que le surlendemain... mais pour les gens branchés, pour les initiés, cela faisait déjà près de trois jours que Miami Basel était une débauche de cocktails, de dîners, d'afters, de soirées coke discrètes en petit comité, de baise à tout va. Presque partout, ils avaient de bonne chance de voir leur prestige amplifié par la présence de people - des grands noms du cinéma, de la musique, de la télé, de la mode, et même du sport - qui ne connaissaient strictement rien à l'art et n'avaient pas le temps de s'y intéresser. Tout ce qu'ils voulaient, c'était être... là où ça se passait. Pour eux et pour les initiés, Miami Basel s'achèverait à l'instant où le premier pied du premier paumé du grand public foulerait le hall d'exposition.

    ...

    Ils se trouvaient dans le couloir d'entrée de ce qui ressemblait à une vieille maison particulière, confortable, mais sans rien de fastueux... près, mais pas au bord de l'océan... et certainement pas ce que Magdalena s'attendait à trouver dans l'un des restaurants les plus chics de Miami. Juste devant eux, un escalier, mais sans grandiose envolée incurvée de rampes et de balustrades. De part et d'autre, une porte en arcade... en arcade, mais une arcade que tout le monde aurait oubliée dix secondes plus tard... et pourtant, de l'une d'elles se déversait ce brouhaha bruyant de babillages et de bavardages, de cris perçants et de bassos profundissimos de rire, cet irrationnel ravissement des mortels qui savent être arrivés là où ça se passe. Tous ceux qui l'avaient déjà entendu, comme Magdalena à Art Basel Miami, reconnaîtraient désormais ce bruit à jamais.

    ...

    Ils se trouvaient désormais, Norman et elle, à l'intérieur de la salle du ravissement. Des hommes et des femmes gesticulaient en tous sens pour souligner leur propos ou levaient les yeux au ciel sur le mode Je n'avais encore jamais entendu parler d'une chose pareille ou Mon Dieu, comment est-ce possible ?... et, surtout, riaient si fort que le monde entier ne pouvait ignorer que chacun d'entre eux sans exception faisait partie intégrante de cette assemblée exaltée de demi-dieux. Magdalena était entrée Chez Toi jurant à Vénus, Déesse de la Séduction, qu'elle resterait parfaitement détachée, et même distante, comme si elle pouvait, selon son bon plaisir, prendre ou laisser tous les hommes qui se trouvaient là. Et pourtant, malgré toutes ses bonnes résolutions, elle fut gagnée par l'irrésistible délire élitiste du lieu.

  • Les Quatre Grâces de Patricia Gaffney

    les quatre grâces.jpgSortie ce jour en librairie.

    Éditions Charleston - 397 pages

    Présentation de l'éditeur : Depuis dix ans, Emma, Rudy, Lee et Isabel sont liées par une amitié indéfectible. Esprit, humour et compassion sont les armes qui permettent aux Quatre Grâces de résister à tous les tracas de la vie, ce qui ne les empêche pas de se cacher des secrets parfois... Jusqu'au jour où survient une épreuve à laquelle elles n'étaient pas préparées. Quand le destin frappe, c'est tout le groupe qui est touché. Les Grâces sauront-elle surmonter, chacune à sa façon, cette crise sans précédent ? Vif, profond et émouvant, ce roman déjà culte aux États-Unis, vendu à 1,6 million d'exemplaires, fait le portrait de femmes qui, à elles quatre, sont toutes les femmes... Et les meilleures amies dont on peut rêver. Les Quatre Grâces font partie des livres qui changent une vie.

    Traduit de l'anglais (États-Unis) par Élizabeth Luc.

    Ma note :

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    Broché : 22,50 euros

    Ebook : 16,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Charleston pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Premier roman de l'auteur, "petit bijou qui brille de mille feux" d'après Nora Roberts, Les Quatre Grâces, bien qu'initialement publié il y a une quinzaine d'années, est un choeur de femmes tout à fait contemporain. Tout autant qu'intemporel.

    Roman à quatre voix ou journal à huit mains, ce livre est l'histoire d'un cercle féminin devenu, au fil du temps, amical puis sororal. Compagnie bigarrée, les femmes de ce club ont des personnalités autant que des choix de vie bien distincts d'où d'occasionnelles étincelles. C'est pourtant le partage, la disponibilité, l'écoute, les bons moments que ces quatre-là vivent le plus souvent. Et parce que l'amitié - davantage encore que l'amour ! - est souvent inconditionnelle, elles savent se serrer les coudes quand elles doivent affronter un destin qui se change en sort. La vie n'étant pas avare en clins d'oeil ironiques, elle entremêle avec malice les étapes cruciales de leurs existences, les éprouvant dans leur capacité à porter le regard sur les autres et les soutenir alors que chacune est elle-même dans la tourmente...

    S'il était encore besoin de démontrer que l'amitié entre femmes existe, ce feel good book en serait la parfaite et bouleversante illustration. Les convaincues quant à elles, nostalgiques de Sex and the city ou de Quatre filles et un jean pour les jeunes lectrices ayant grandi, seront ravies de recréer l'atmosphère chaleureuse, réconfortante, d'un groupe de vraies bonnes copines.

    S'il n'est pas aisé, au commencement de ce roman choral, de distinguer les portraits, d'associer tels événements / traits de caractères / souvenirs / etc. à tel prénom, tout se met en place assez rapidement. L'alternance de voix des héroïnes confère dynamisme et intimité au récit : ajoutée à l'intrigue et ses rebondissements existentiels palpitants, l'intériorité de chacune des figures permet de pénétrer au plus profond du cénacle.

    Ce clan n'est pas seulement une galerie portraits de femmes, de caractères et de vécus variés auxquelles chaque lectrice peut, tout ou partie, s'identifier. Ce sont les amies parfaites, le cercle amical idéal. C'est même encore mieux qu'en vrai puisqu'exceptionnellement, l'on sait tout ce que les unes pensent des autres et disent en leur absence ! Et quand la fiction dépasse la réalité, le sentiment d'appartenance au groupe n'en est que plus fort : il ne s'agit plus seulement de lire, d'observer passivement mais de vivre plus intensément, tant moralement que physiquement, les états d'âmes, les ressentis de ces saisissantes amies virtuelles. Le récit est à ce point poignant que l'on est viscéralement dans l'histoire ; que l'on ne quitte qu'à regret.

    C'est donc plus que volontiers qu'on se laisse embarquer et porter par ce magnifique roman d'Amitié entre rires et larmes, parfois grinçant, souvent drôle, un peu cruel, surtout tendre, toujours touchant. Un tourbillon d'émotions, comme dans la vraie vie. Car là est toute la force de ce livre : son réalisme, son authenticité. Il sonne vrai, il sonne juste. Entre réflexion existentielle et philosophie de vie, cet hymne à l'instant présent évoque intelligemment des sujets complexes (amour, maladie, mort...) et des notions profondes telles que la place et le rôle de la femme, la tolérance ou encore la solidarité... Plus que divertissante, cette lecture dont on ne peut sortir que grandi est une invite à l'introspection, à l'humanité.

    Touchée par la grâce, cette sixième parution des toutes jeunes Éditions Charleston affirme une ligne éditoriale de qualité qui redonne ô combien ses lettres de noblesse à la romance. Un genre littéraire à part entière, brillamment servi par Patricia Gaffney et son vrai beau roman qui, contrairement à ce que laisse supposer la jolie jaquette estivale, se lit à toute heure, en toute saison. Les petits bonheurs qui font du bien à l'âme n'attendent pas !

    L'interview de Patricia Gaffney.

    Lire un extrait du livre.

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    Demain, j'arrête ! de Gilles Legardinier

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    La trilogie de Katherine Pancol : Les yeux jaunes des crocodiles, La valse lente des tortues et Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

    Extraits :

    Si un mariage sur deux se termine par un divorce, combien de temps dure un couple, en moyenne ? Ce n'est pas une question rhétorique : j'aimerais vraiment le savoir. Moins de neuf ans et demi, je parie. Les Quatre Grâces existent depuis neuf ans et demi et pas un nuage à l'horizon. On se parle encore, on remarque toujours des petits détails chez les unes et les autres, un kilo perdu, une nouvelle coiffure, des chaussures neuves... À ma connaissance, aucune d'entre nous n'est en quête d'une amie plus jeune et plus fraîche...

    ...

    Il ne s'agit pas d'un ordre religieux, donc nous avons aussi eu notre lot de jalousies, mesquineries, petites vacheries, sans oublier les crises de nerfs occasionnelles. Mais ce n'est rien.

    ...

    J'adorais l'idée de fonder un groupe. Ce ne serait pas un club de lecture, ni un groupe politique ou féministe. De temps en temps, nous réunirions des femmes qui s'appréciaient et se respectaient pour échanger des expériences et débattre de questions intéressantes. Un objectif plutôt modeste. Nous ignorions que nous étions en train de semer les graines d'un jardin superbe.

    ...

    Avais-je rêvé de ce que je désire ou de ce que je redoute ? Ou les deux ?

    ...

    Je n'ai pas peur d'avoir tort. Je me trompe tout le temps. (...) Le problème, c'est que, en optant pour une opinion tranchée, on élimine toutes les autres. Ce n'est pas juste. Pourquoi choisir ? Il est tellement moins brutal de ne pas choisir. De plus, mieux vaut s'accorder une porte de sortie.

    ...

    Quand je suis stressée, je deviens insupportable. Je m'en rends compte, mais je n'y peux rien.

    ...

    En fait, trois qualités me font craquer, chez un homme. Outre la timidité et l'intelligence, j'ai du mal à l'admettre, il y a la beauté physique. Je sais, je suis superficielle et je déteste ça. Parfois je sors délibérément avec des moches pour ne pas être taxée de frivolité. En vérité, à qualités égales, je préfère un homme séduisant.

    ...

    Il était si passionné... De toute évidence, l'art était sa vie, à la limite de l'obsession, or je craque pour les hommes qui adorent leur travail. Je trouve cette fougue terriblement sexy et désirable. Le mieux, c'est qu'ils ne sont pas dépendants de moi pour donner un sens à leur existence.

    ...

    L'impossible a quelque chose de réconfortant, mais c'est triste. Je déteste l'ambiguïté. Je peux accepter le pire s'il n'est pas dilué dans l'espoir ou un "oui, peut-être".

    ...

    J'adore ça. Préparer un bon repas avec mes meilleures amies, les écouter plaisanter, rire, raconter leur vie, en rajoutant mon grain de sel de temps en temps... C'est le bonheur. Du vin, du fromage, des potins, des copines... Si on pouvait ajouter une dose de sexe d'une façon ou d'une autre, ce serait parfait.

    ...

    Je ne suis pas une experte des enfants, loin de là, ils me font même une peur bleue. Ils sont tellement autonomes... Je ne sais pas... tellement directs. L'ironie ne fait pas partie de leur vocabulaire et ils ne comprennent jamais les blagues. Bref, par principe, je garde mes distances.

    ...

    - Ne rejette pas l'amour, ne le néglige pas. Ne pars pas du principe que tu trouveras un amour meilleur ailleurs. Prends-le partout où tu auras la chance de le trouver et efforce-toi de le rendre en retour.

    ...

    (...) je suis peut-être une imposture. Toute ma vie, j'ai voulu écrire des romans, du moins c'est ce que j'ai toujours affirmé. Le réel ne me suffisait pas. Je voulais que le récit parte dans une autre direction, que la vérité ne soit jamais ce qu'elle était vraiment... Résultat : je suis bien meilleure journaliste que romancière, finalement. C'est à se demander si je n'ai été attirée uniquement par l'idée que j'avais de la romancière. Je voulais avoir l'air d'une romancière. Dans les soirées, je voulais répondre "J'écris des romans" à la question : "Qu'est-ce que vous faites, dans la vie ?"

    ...

    Parfois, le désespoir a du bon.

    ...

    Consulter un psy, c'est dépassé. De plus, je crois en l'idéal de l'indépendance, en la responsabilité de chacun face à son propre bonheur. Non que je réprouve la psychothérapie pour les autres. Avec de telles convictions, je ne tiendrais pas le coup, dans mon métier. Bref, je ne crois pas que ce soit pour moi.

    ...

    J'ai toujours eu envie de dire aux gens que je les aimais. En général, c'est la peur qui m'en empêchait. Peur qu'ils s'en moquent, qu'ils ne veuillent pas l'entendre ou bien qu'ils m'en prennent trop, ensuite.

    C'est différent, à présent. Les années s'accumulent et je n'ai plus un instant à perdre.

    ...

    Mon corps m'a trahie. Je suis mas propre meilleure amie et je me suis laissée tomber. En qui puis-je désormais avoir confiance ? C'est bête, je sais, mais j'ai toujours en moi l'illusion de l'immortalité, même si elle commence à s'effriter sur les bords. Elle cède la place à des crises de panique. Je vais mourir. Cela me revient toujours en pleine face, après un moment d'oubli inexplicable. Alors mes veines s'embrasent de terreur. Mon estomac se noue, je verse des larmes de douloureuses. Ensuite viennent les respirations profondes, je redresse les épaules. Ce fardeau de tristesse, je ne peux le partager. C'est mieux pour moi et pour les autres. Quel poids que l'ombre de la mort...

    Pourquoi la mort est-elle si mystérieuse et taboue, comme le sexe pour une vierge, un secret bien enfoui ? Depuis toujours, je suis persuadée que tout le monde va mourir sauf moi.

    C'est notre seul moyen de survivre, je suppose.

  • Speed fiction de Jerry Stahl

    Depuis hier en librairie.speed fiction.jpg

    13E Note Editions - 119 pages

    Présentation de l'éditeur : L’histoire raconte que ce « cauchemar hyperréaliste » fut écrit en deux semaines dans une chambre d’hôtel parisienne. Ce court roman dépouillé des modes narratifs traditionnels, respire le vécu, la spontanéité et porte l’empreinte des maîtres de la beat generation : Kerouac pour la poésie et Burroughs pour l’ironie grinçante à base de substances prohibées. Sur un rythme haletant, l’auteur égrène des histoires dévastatrices, folles et parfois terrifiantes. Creusant profondément dans la psyché des plus atteints d’entre nous, explorant ses méandres les plus glauques, l’auteur en rapporte une vision implacable de la nature humaine. "Et maintenant que l'Amérique est affaiblie, (...) elle remplace pas des substances chimiques ce qu'elle est incapable de générer de manière naturelle. (...) Et puis, tu veux un chiffre sympa ? Trente-deux pour cent des écoliers et lycéens américains sont sous Adderall. Des apprentis speedomanes, comme c'est mignon ! Plus un rond pour leur instruction mais des tonnes pour qu'ils restent éveillés et débiles. Vive l'Amphétamérique !"

    Traduit de l'anglais (États-Unis) par Morgane Saysana.

    Ma note :

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    Broché : 19,90 euros

    Un grand merci à 13E Note Éditions pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Fidèles à leur ambition de "rendre compte d’une certaine contre ou para-culture", de donner voix aux créateurs "réfléchis ou instinctifs, engagés ou indépendants, irrécupérables parce qu’inconsolables" forgeant "les mythes vivants et saignants du siècle de feu, de fer et de plastique dont ils sont les bâtards célestes", les Éditions 13E Note accueillent un nouveau morceau de choix de l'autobiographie transgressive de Jerry Stahl.

    Speed fiction, véritable documentaire sur l'expérience de la substance prohibée, n'est ni l'ouvrage moralisateur d'un drogué repenti, ni l'apologie de la défonce d'un junky nostalgique. C'est une analyse clinique, une mise à nu enragée à la fois répugnante et fascinante, délicieusement subversive et horriblement dérangeante.

    Si ma subjectivité accroche davantage à la vision du genre de Tony O'Neill dans Du bleu sur les veines, il faut concéder à Jerry Stahl une écriture à vif, une verve hallucinatoire exprimant à la perfection l'essence contradictoire de la défonce : cette intensité d'être à ce point aux portes de la Mort et au coeur de la Vie ; cette faculté de confiner l'esprit, la pensée, à la plus extrême lucidité tout autant qu'à la plus absolue illusion.

    Ce livre est le verbe enfiévré, couché dans l'urgence et la déchéance, des états d'une âme révoltée. Ces textes courts, à la fois déballage spontané et pensée précise, narrent sur le ton de la poésie acide le saisissant "cauchemar hyperréaliste" de la dépendance, ses origines et ses conséquences. Derrière de terrifiants portraits individuels, c'est aussi la fresque d'une "Amphétamérique" inquiétante et aveuglée que vomit, littéralement, l'auteur.

    C'est pas glorieux, c'est désenchanté mais que les âmes sensibles se rassurent, c'était avant que Jerry Stahl ne puisse plus résister à l'envie "d'essayer la drogue ultime, le sevrage. La plus grosse hallucination, c’est la réalité."

    Bref, un texte à décourager toute pulsion stupéfiante... Sauf peut-être celle des aspirants écrivains n'entravant rien au sarcasme entre les lignes :

    De jeunes auteurs qui lisent mes livres me demandent souvent comment on devient un écrivain comme moi. Je réponds : eh bien, détruis ta vie, trahis tes amis, perd tout ce que tu as, ruine ta santé, ne respecte pas la loi, vis dans la rue, et tu deviendras un écrivain, toi aussi. C’est un super-conseil pour des jeunes.

    Ils en parlent aussi : Chris.

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    Sanctuaire et Le bruit et la fureur de William Faulkner

    Extraits :

    Si tu t'injectais la bonne dose, d'un coup, un calme olympien s'abattait sur le monde et tu étais comblé rien que d'être assis là, un filet de bave à la commissure des lèvres, aussi zen qu'un mioche hyperactif après sa première sucette à la Ritaline. Quand ça se produisait, jamais tu ne te disais : "Si je suis si positif et en osmose avec le cosmos, c'est juste parce que je suis sous amphétamines." Quand une drogue a l'effet escompté, tu n'as pas l'impression d'être sous son emprise. Tu es juste super-polarisé, vaguement au bord de l'orgasme. Corps et esprit étonnamment synchrones, usinant à deux cents à l'heure. À un poil de cul de la perte totale de contrôle, mais aux anges. Parfait-parfait-parfait.

    CE QUE FAIT UNE BONNE DROGUE. C'est te laisser croire que tu vas éprouver ce sentiment de perfection jusqu'à la fin de tes jours. Puis te le reprendre aussi sec... T'arracher au confort d'une fun-car capitonnée pour te précipiter sur la bas-côté rocailleux. Réduire en charpie tes neuf cents pages de pensées foisonnantes. Te dé-Dorian-Gray-er la cervelle. Ce qui te fait passer de l'envie au besoin.

    ...

    Tout ce que tu veux c'est un petit lopin de terre n'importe où, pourvu que tu n'aies plus à feindre de savoir comment on fait pour être humain.

    ...

    (La plupart des gens ne sont pas finis. Une fois qu'on a capté ça, la vie ne s'en trouve pas forcément facilitée mais elle devient intelligible.)

    ...

    Le calvaire de la conscience permanente.

    ...

    Peut-être qu'en marchant à reculons assez longtemps, on peut défaire sa vie ?

    ...

    Certains smurfers s'aspergeaient les yeux de nettoie-vitre pour donner l'impression qu'ils coulaient sous l'emprise d'une allergie virulente. Mais il fallait y aller mollo. Un peu trop de pschitt et mes pupilles se mettaient à saigner. De toute façon, je n'avais pas besoin de pulvériser quoi que ce soit puisque mes yeux étaient tout le temps humides, ce qui faisait de moi un allergique très convaincant. Le tout c'était de ne pas se forcer à éternuer. Question "atchoum", on ne la faisait pas aux pharmaciens.

    ...

    Quand tu pactises avec le démon de la drogue, il t'enlève d'emblée la glande qui régule tes inhibitions.

    ...

    (Sous meth, tu ne t'endors pas, tu t'écroules et tu tombes dans les vapes. Et quand tu tombes dans les vapes, tu ne te réveilles pas. Tu reviens à toi. Pareil avec l'héroïne. Une fois, sous héro, tu es revenu à toi debout devant ton frigo, que tu avais ouvert huit heures plus tôt. Sous speed, tu es revenu à toi en train de niquer, ça change.)

    ...

    Faut-il s'étonner que la meth "maison" distillée au fond des baignoires te bousille l'odorat ? Si ton nez fonctionnait toujours, tu aurais la gerbe à cause du pot-pourri de miasmes humains, mais surtout des souris crevées sous le canapé. Les petits rongeurs non-avertis mangeaient les miettes de speed tombées au sol. Après quoi, ils se tapaient des pointes de vitesse et des bouffées d'euphorie, puis succombaient à de mini-crises cardiaques. Certains soirs, tu les entendais. Tu reconnaissais le couinement funeste. Alors tu imaginais Mickey Mouse se cramponnant à sa poitrine avant de rendre l'âme. (Cet enfoiré de Walt Disney n'était qu'une pourriture fasciste antisémite.) Au bout de deux ou trois jours, les fourmis engloutissaient leur pelage et les petits mammifères décimés revêtaient un air de bébés prématurés tout désséchés. Alors, d'un coup de pied, tu les planquais sous le canapé. Tu ne sentais pas leur puanteur. Tu ne sentais plus rien.

    ...

    L'automutilation sous speed étant un sujet cher aux routiers américains, les allusions à cette épidémie d'irritation de la verge (...) ont fait leurs premières apparitions (...). Ces crétins finis se gaussaient au sujet des staphylocoques attrapés en se paluchant jusqu'au sang dans la cabine de leur bahut, cognant leur braquemart contre le tableau de bord, sur fond de bon vieux porno à l'ancienne du type Dark Brothers, au cours de leurs virées transaméricaines, entre Big Pine, en Californie, et Baton Rouge, en Louisiane.

    L'Amérique, nation de Pruritains.

    ...

    Sous speed, les souvenirs sont comme des enfants qui traversent en courant une rue très fréquentée, sauf qu'il n'y a pas assez de bagnoles pour tous les dégommer. Le passé ne cesse de s'immiscer dans le présent.

    ...

    Mais Maya Deren. Elle a donné forme humaine à La Peur. La terreur existentielle. Une femme avec pour visage un miroir, de façon à ce que quand tu la regardes, tu te voies les yeux rivés sur toi-même. L'enfer, ce n'est pas les autres. C'est aussi les autres qui sont toi ! Elle s'est montrée plus sartienne que Sartre. Tu te rends compte à quel point c'est flippant ? Elle a fait du monde un endroit monstrueux... en le dépeignant comme un reflet du nous-mêmes.

    ...

    Avec la bonne dose de speed, tu peux réécrire ton histoire personnelle et vivre dans le récit ainsi forgé. Rêver debout et éveillé.

    ...

    Posons-nous la question : qu'est-ce que la vie en fin de compte ? La course d'un pauvre malheureux vers l'hélice tournoyante d'un avion.

    On peut soit s'approcher lentement de cette hélice, soit gober un cacheton de Benzédrine pour aller si vite que le temps semblera infini. "Infini" : qui n'a pas de fin. Alors, on oubliera l'hélice. Comme si on ne devait jamais l'atteindre. Pourtant crois-moi, camarade, le speed t'y conduira sans faute. En vitesse.