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22/08/2013

Rentrée littéraire : Muette d'Éric Pessan

Depuis hier en librairie.muette.jpg

Éditions Albin Michel - 213 pages

Présentation de l'éditeur : « La nuit, déjà, et Muette écoute vibrer les insectes, glissée jusqu'au nez dans son sac de couchage. Elle a chaud mais ne peut se résoudre à se découvrir. Dehors, dans le grand monde, des gens courent à sa recherche, elle n'a plus de doute à ce sujet. Elle y est. Elle a grand ouvert les portes de sa vie. » Par sa maîtrise de la langue au plus près des émotions, des impulsions et des souvenirs d'une jeune fugueuse, Éric Pessan, l'auteur d'Incident de personne, compose un roman envoûtant et d'une rare justesse pour évoquer la mue mystérieuse de l'adolescence.

Ma note :

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Broché : 16,50 euros

Ebook : 11,99 euros

Un grand merci aux Éditions Albin Michel pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

Si Flaubert était Emma Bovary, il ne fait aucun doute qu'Éric Pessan est une adolescente tourmentée. Un trait facétieux qui ne cache en réalité que l'expression de mon admiration sidérée. Époustouflée je reste après cette lecture en forme de sursaut, si proche, si proche, de ma jeunesse...

Au travers du personnage de Muette, l'auteur parvient magistralement à capter l'essence de la violence, du tourment, du sentiment d'incompréhension, de manque de reconnaissance, du désespoir, des pulsions... bref, la substantifique moelle de cet âge difficile qu'est l'adolescence. Cette période fulgurante de l'existence où se confrontent l'imaginaire trépident de l'enfance et la réalité crue désenchanteresse ; ce temps de métamorphose de l'enfant à l'adulte aussi grisant que dévastateur.

Par sa fugue, Muette traduit le mal-être qu'elle ne peut verbaliser. Partie à seulement quelques heures de marche de chez elle, elle opère une retraite au cœur de la Nature, loin du monde et des adultes qu'elle ne comprend pas, qui lui sont de plus en plus étrangers. En particulier ses parents qui, s'ils ne sont pas maltraitants physiquement, lui infligent leur négligence. Acariâtres, étriqués et blasés, ils ne cessent de lui rappeler qu'elle n'était pas désirée et sa mère la tient pour responsable de la fin du champ de ses possibles existentiels.

Durant cette échappée qui est finalement davantage une fuite intérieure, Muette se révèle débrouillarde et profite de cette liberté aussi convoitée que déconcertante. Loin de vouloir rentrer, elle ne peut s'empêcher d'espérer être recherchée, de susciter l'inquiétude, sans désirer pour autant être vraiment retrouvée. Toute la contradiction de la pensée en construction, de l'instabilité émotionnelle de cette période à fleur de peau.

Et de suivre son long monologue intérieur, entre réminiscences, doutes, inquiétudes, questionnements, sans cesse entrecoupés des phrases assassines de ses parents qui ponctuent le cheminement de sa pensée comme des ritournelles dévastatrices qui tourmentent, hantent la jeune fille. Du pouvoir des mots comme armes de destruction passive...

De ce huis-clos intérieur niché dans la forêt, l'écrivain traduit à la perfection la difficulté des ados à exprimer cet enchevêtrement de pensées paradoxales souvent exprimées par des actes, comme cette fugue. Il met les mots justes, simples et dépouillés sur les silences étourdissants du mal-être adolescent. Auteur touche à tout - de l'essai à la jeunesse, en passant par le théâtre, la poésie ou le roman -, Éric Pessan livre un récit assez court mais chargé émotionnellement et au plus près des élans en tous genres de cet âge. Il se fait la voix absolue de l'intériorité de ces jeunes en pleine mue, souvent laconiques, mais dont les pensées incessantes et contradictoires ne laissent guère de répit. C'est toute la complexité des relations parents-enfants qui est exprimée. Ce récit délicat chargé d'empathie et de nostalgie dénonce, par une fin singulière et ouverte, le manque d'ouverture, d'écoute et d'attention de ces trop nombreux parents qui semblent n'avoir jamais été jeunes, ayant trop vite oublié les tourments de ce court et interminable passage existentiel...

Un hommage vibrant aux paradoxes de cet phase déterminante dont nul ne sort indemne.

Ils en parlent aussi : Virginie, Marion, Émile.

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Extraits :

Où vas-tu traîner comme ça ? Toujours dehors, toujours à te promener, on dirait que tu cherches à ce qu'il t'arrive quelque chose...

Des phrases s'accrochent aux chevilles de Muette bien plus sauvagement que ne le ferait la mâchoire d'un chien errant.

...

Souvent, Muette parle. Les choses ne se réduisent pas à une grossière simplification, il ne faut pas croire. Manier les mots, Muette sait le faire ; ouvrir la bouche, arrondir les lèvres et tordre la langue pour articuler des phrases, elle y parvient si bien que beaucoup se leurrent et ne voient pas qu'au fond d'elle, elle est Muette,

toujours tu nous mens.

Tête de mule.

Arrête tes mensonges et file dans ta chambre.

Sors de ta chambre et viens nous parler, tu vis enfermée, on dirait que 'l'on n'existe pas.

Tais-toi.

Dis quelque chose.

...

Muette a l'impression d'être seule au monde, dernière survivante d'une espèce en voie de disparition. Elle sait bien qu'elle fait fausse route, que la population enfle à chaque seconde. Que l'humanité s'agite, s'accroît, s'emploie à recouvrir les moindres terres émergées. (...) Muette n'est pas seule ; dans le monde entier ça grouille, les rues s'animent avec entrain, les gens se pressent nerveusement de naître et de mourir. (...) Cela paraît incroyable que le monde soit à ce point rempli d'êtres humains alors qu'elle avance solitaire.

...

Toujours, à en croire ses parents, le monde recélait des centaines de dangers terribles,

tu n'as qu'à écouter les informations.

Comme si Muette ne les écoutait pas les informations, elle qui n'arrivait plus à manger si un tremblement de terre gommait une ville ou si une fillette disparaissait.

Comme si elle n'était en sécurité qu'à la maison. Comme si, à la maison, aucun danger ne la guettait et ne pouvait s'abattre sur elle,

tu obéis, c'est tout.

...

Muette sourit, se plaît à rêver que des gens inquiets la recherchent déjà, qu'elle est assez important pour que des battues s'organisent. Fini de jouer, elle dissimule les tiges coupées des primevères sous un buisson d'épineux pour ne pas laisser d'indices trop criants de son passage et elle se presse de quitter la fraîcheur du bois pour rejoindre la lumière oblique et douce du grand soleil.

Retrouvez-la, s'il vous plaît, elle est notre unique enfant, on l'aime tant.

...

Si seulement l'un de ces hommes ou garçons se décidaient à l'aborder, mais non, ils filaient, inconscients des regards que Muette leur adressait. L'érotique du vélo demeurait solitaire, toujours. Aussi pédalait-elle et se contentait-elle d'un petit cinéma mental de chute, où un jeune homme lui porterait secours, se pencherait pour la relever et mêleraient sa transpiration à la sienne.

Et soit prudente.

Peau d'oignon, couche après couche, Muette atteindra-t-elle jamais son cœur muet ?

...

Enfant, Muette expliquait qu'un jour fatalement, elle plaquerait tout, elle partirait quelque part, en Asie par exemple, en Inde ou en Afrique centrale, dans un lieu où elle se sentirait utile, où elle pourrait sauver des gens. Ceux à qui elle s'adressait ne l'écoutaient pas réellement,

ne dis pas n'importe quoi,

et précisaient qu'elle renoncerait à ses idées folles comme tous les enfants renoncent un jour à leurs rêves.

...

Cette nuit-là, comme de nombreuses autres nuits, Muette avait tremblé d'impuissance et de colère. Il fallait agir, il ne fallait pas s'habituer aux actions des fous et les considérer comme une fatalité. Il fallait que chaque acte de chaque fou torde l'estomac et prive de sommeil, sinon, un jour, les hurlements viendraient combler chaque microseconde de silence. Ces idées-là, pour confuses qu'elles soient - Muette tente de les garder intactes.

...

Allongée sur son matelas, elle ne fait rien d'autre que d'écouter passer le temps,

sors de ta chambre,

du brouhaha de ses pensées s'échappent les échos de phrases, de cris anciens ou de souffles irrités ; elle aimerait bien savoir fermer son cerveau comme l'on rabat ses paupières. Off. Se couper un peu, se glisser dans le silence le plus complet, connaître le répit.

...

Enfant, Muette ne connaissait pas les règles du jeu. Personne ne s'est donné la peine de les lui expliquer, de lui dire ce qui se fait et ce qui est interdit. Personne n'a placé de limites, elle les découvre par elle-même lorsqu'elle s'attire brusquement une réprimande ou une claque,

tu me fais honte.

...

Ou bien elle ouvrirait le contenu de son crâne, saisirait avec une petite flèche les éléments indésirables, les glisserait au-dessus de la poubelle et hop, disparus. Vider la corbeille.

Voulez-vous vraiment supprimer ces éléments ?

Oui. Et enfin la paix. Tout simplement, la paix.

Muette ne veut plus rien savoir du monde, de ce qui la blesse comme des images qui la hantent. Elle aimerait qu'un miracle se produise, qu'il suffise d'un cachet pour oublier sa propre vie et dans quelle absurdité on se démène. Sans doute, ce cachet miraculeux existe mais ne sert qu'à ajouter de la violence au monde et non à soulager les douleurs, les possesseurs des cachets s'en servent pour extirper les secrets des cerveaux ou faire taire les opposants. Muette ne doute pas que l'homme sait inventer des choses pour torturer d'autres hommes.

...

Creuse, Muette marche dans le désir d'oublier, de ne pas croiser un seul homme, une seule manifestation de l'homme, mais il faudrait ne pas lever les yeux au ciel parce qu'il est impossible d'éviter les longues traînées des réacteurs qui zèbrent le plafond gris, et ne pas regarder attentivement le sous-bois pour éviter d'avoir à penser que l'espacement entres les troncs est trop géométrique, trop uniforme, qu'une taille régulière a émondé les branches basses et qu'un forestier a bombé l'arrêt de mort de quelques arbres trop vieux.

Existe-t-il des espaces sur terre préservés ?

...

il y a des histoires qui ne peuvent pas se dire. Parce que les mots n'existent pas pour les raconter. Les mots ne feraient que les affaiblir ou les banaliser. Les mots ne feraient qu'effleurer la surface de l'histoire, sans rien pouvoir atteindre de ses strates innombrables.

...

Muette déborde de voix - vraies comme fausses - les voix d'un monde qui parle trop pour ne rien dire, qui évite les sujets essentiels,

mais qu'est-ce que tu as donc ?

lui demande-t-on, et Muette devrait trouver la force de répondre qu'elle est torturée, excisée, affamée, battue, tuée, brûlée à mesure qu'à la télévision, on torture, excise, affame, bat, tue et brûle. Elle devrait crier sa révolte pour entendre ses parents la minimiser en retour,

personne ne peut endosser les misères du monde,

hurler contre l'indifférence, dire et redire que ce ne sont pas des simples images, des idées lointaines, mais des coups portés contre elle.

Dire qu'elle ne joue pas la comédie,

arrête ton cirque,

qu'elle ne ment pas. Muette a la douleur sincère. Elle est saturée de douleurs, il suffit qu'elle y repense pour ne plus se rendormir. Le détachement du sommeil la répugne, il faut bien que certains veillent puisque personne ne veut voir que le monde court à sa perte,

ma pauvre fille, tu fais des drames pour rien.

...

Muette se répète souvent qu'elle est semblable à ces animaux : elle ne sait rien de ce qu'elle croît connaître, elle ne voit qu'une version tronquée des choses, elle entraperçoit de vagues reflets mouvants d'une réalité bien plus complexe et trompeuse.

...

On apprend la vie en comprenant soudain la véritable étymologie des mots. L'enfant doit la fermer,

un point c'est tout,

déjà qu'il est un accident, l'enfant ne va pas continuer à nous pourrir la vie,

compris ?

...

En définitive, elle n'en finit plus de ne pas faire ce qu'elle aimerait faire.

11:26 Écrit par charlotte sapin dans Citation, Culture, Littérature française, Livre, Roman | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook | | | | Pin it!

Commentaires

Je l'ai également beaucoup apprécié

Écrit par : zazy | 28/08/2013

Répondre à ce commentaire

Ça ne m'étonne pas ! Je reste impressionnée par la faculté de l'auteur à se glisser dans la peau d'une adolescente... bluffant ! Quel flash-back pour ma part !

Écrit par : charlotte à zazy | 01/09/2013

Très tentant !

Écrit par : clara | 02/09/2013

Répondre à ce commentaire

Trop court ! Mais très bien écrit !

Écrit par : charlotte à clara | 02/09/2013

Les commentaires sont fermés.