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10/09/2013

Rentrée littéraire : Après l'amour d'Agnès Vannouvong

après l'amour.jpgEn libraire depuis le 22 août 2013.

Éditions Mercure de France - 202 pages

Présentation de l'éditeur : "Héloïse m’appelle « ma belle surprise ». Elle a ses petits trucs, les balades à moto, un parfum addictif, des pièges à filles. Les cloches de l’église Saint-Eustache ponctuent toutes les heures nos étreintes. J’aime caresser la peau, son dos, ses bras durs, le sexe doux sous la langue, les soupirs, les sourires entre les baisers, les rires. Je l’adore et honore son sexe. Un souffle, une parole, un geste provoquent le rapprochement des corps. J’aime notre intimité. Je veux essayer toutes les positions, tous les rythmes. Après les orgasmes, elle se serre très fort contre moi, je suis perdue. M’abandonner serait une aventure, alors je glisse, indéterminée, ouverte à tous les possibles." Lorsque la narratrice se sépare de sa compagne Paola avec qui elle vivait depuis dix ans, sa vie bascule. Collectionnant les amantes, elle part à la recherche effrénée du plaisir et de la jouissance : de Paris à New York, de Rome à Berlin. Pourtant après l’amour, le manque est inéluctable. Dans cette ronde de la séduction, toutes ces Edwige, Garance, Éva, Delphine et autres conquêtes furtives prolongent l’absence de Paola… La rencontre avec Héloïse amorcerait-elle un tournant ? Mêlant brillamment romantisme et crudité, douceur et violence, Après l’amour est un roman sensuel et sexuel qui explore la fulgurance du désir féminin.

Ma note :

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Broché : 16,50 euros

Ebook : 12,99 euros

Un grand merci aux Éditions Mercure de France pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

Que reste-t-il après l'amour ?

Juste après l'amour - le rapport physique s'entend -, il y a la joie, l'intimité de l'esprit et/ou du corps, le partage, la fuite parfois, l'apaisement, le repos, ou l'amour encore...

Quand cet après signifie la séparation, il y a la déflagration, le post partum amoureux, le manque de l'autre, la solitude, l'affolement, le vide, la déréliction, le sentiment d'abandon, la difficulté à faire confiance, à aimer à nouveau, à être à nouveau soi-même, la panique, l'absence de la peau, du rire, du parfum, des habitudes, le sentiment que plus rien n'est possible, les larmes... Et puis la pulsion de vie, nécessaire et urgent affrontement de ces noces barbares avec soi-même !

Ce sont toutes les facettes de l'après, du post-amour, qu'Agnès Vannouvong a voulu exprimer dans son tout premier roman, par le biais d'une trentenaire parisienne qui cherche à fuir le vertige de la perte de l'amour de sa vie, qui combat l'absence de l'être aimé en le comblant par un trop plein de corps, une multiplicité de rencontres, une cartographie amoureuse de bras en draps à l'échelle internationale. C'est une cavale frénétique, une véritable chasse à l'autre qui s'organise par le biais du numérique, des occasions professionnelles, du Paris by night, des hasards de la vie contemporaine propice aux amours en fibre optique.

De la fuite en avant à la remise en question, ce sont toutes les étapes de la rupture qui sont explorées. L'auteur exprime avec authenticité, tendresse et ironie, cette quête identitaire, ce retour sur soi passant par l'enfance, le retour aux origines, ici marqué par un père absent, figure du choc entre l'Orient et l'Occident.

Si cette ronde de la séduction qui finalement prolonge et redouble l'absence de l'autre est une stratégie assez courante de la vie amoureuse moderne, cette errance effrénée de liaisons éphémères autant qu'interchangeables est ici saphique. Car la figure centrale et solaire de ce kaléidoscope amoureux est homosexuelle.

À l'heure du tant attendu mariage pour tous enfin proclamé et ayant révélé l'effrayante sous-jacence homophobe française qui ne demandait qu'à se déchaîner ; après la couronnement amplement mérité au Festival de Cannes 2013 de l'adaptation cinématographique par Abdellatif Kechiche de la magnifique bande dessinée de Julie Maroh Le bleu est une couleur chaude ; le premier roman d'Agnès Vannouvong s'inscrit dans la continuité de ces œuvres non militantes mais nécessaires pour expliquer, raconter et défendre l'alternative amoureuse et/ou sexuelle.

Après l'amour met magnifiquement en évidence - puisque besoin est malheureusement - que l'amour, quel qu'en soit ses protagonistes, est universel. Et que la fin de l'amour est un déchirement partagé que l'on tente de surmonter bon an mal an, avec des stratégies parfois excessives, parfois maladroites, mais qui n'ont qu'un seul but : ne pas sombrer, se rassembler, déjouer les pièges de la mélancolie pour pouvoir aimer à nouveau.

Cette peinture sentimentale de femmes indépendantes, intellectuelles, guerrières, modernes, qui vont de l'avant, n'est pas seulement un hommage à l'amour entre femmes, au désir féminin. C'est un hymne au désir, à l'amour tout court. L'érotisme fougueux qui se dégage de l'écriture nerveuse, incisive de l'auteur retranscrit avec une précision toujours élégante les codes des amours contemporaines sans lendemain qui s'apparentent aux modes de consommation convulsives de l'époque : immédiateté des désirs et de leur satisfaction, rapidité du sentiment de lassitude, zapping et nouveau cycle de consommation. Ce roman qui doit son titre au Goncourt 2007 Gilles Leroy (Alabama song), s'il n'a aucune ambition sociologique, s'inscrit pourtant à la perfection dans son époque et se fait l'expression juste de l'extrême contemporain dans sa vitesse et sa recherche de sens.

Agnès Vannouvong signe une première œuvre aboutie, originale et percutante qui explore comme jamais encore l'amour au féminin pluriel. Le seul regret étant que ceux qui auraient le plus besoin de le lire - ces manifestants à œillères pour l'inégalité des droits - ne le feront pas...

L'auteur parle de son livre.

Ils en parlent aussi : Claire, Vanessa, Nathalie.

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Les déferlantes de Claudie Gallay

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Extraits :

Ça se passe très vite. Paola me quitte. Je bascule hors d'une zone de sécurité. Je glisse et, déjà, je construis ma défaite. D'avance, je connais le prix de la séparation. L'absence de la peau, du rire, du parfum. Alors j'anticipe et accomplis les gestes de premiers secours. Vite, je me relève, je respire dans la vague, je me rassemble.

Tu claques la porte, tu me regardes comme si c'était la dernière fois. On ne se reverra que chez le notaire. Tu vends tout, dans une apnée compulsive. Tu m'informes par courrier électronique de ta stratégie d'évidement. Tu construis un espace vide où l'air se raréfie. Les meubles seront bientôt trop grands pour nos deux petits appartements de solitude. Ils disparaissent les uns après les autres et déposent sur le parquet une légère trace de poussière. C'est bien connu, la séparation fait fondre les graisses et appauvrit économiquement. Elle dépossède des biens acquis et déprogramme la mémoire affective. Elle laisse sur le carreau, avec une boule d'angoisse plantée bien droit, dans chaque muscle. Tu ne tergiverses pas. Je ne résiste pas. Je suis surprise par la force de ta détermination. Dans ce bras de fer sans corps et sans parole, le royaume de l'affect est banni. Paola a l'élégance d'attendre la fin de ma thèse pour passer à l'action.

...

Je fais comme si de rien n'était. Je ne sombre pas. Je n'attendrai pas que le bateau coule.

- La force doit être relâchée du corps.

Mon professeur prononce ces mots, à chaque cours. Le corps ne peut tout porter. Il faut apprendre à laisser derrière soi, délaisser, se délester.

...

S'inventer une autre vie. Je n'échappe pas à l'entreprise de fichage. Je me suis transformée en commerciale du cul. Je me spécialise en vente par correspondance. La première difficulté est d'imaginer un pseudo. Je tape ma nouvelle identité fictive, Divine, j'amorce une opération séduction. Accrochez-vous, les filles, on va faire connaissance. Sur les photos, je suis saisie par la diversité des visages et des looks que j'identifie mentalement par famille : lesbiennes à mèche, façon Justin Bieber, lesbiennes lipsticks, baby dyke,  butch, trans. Je reconnais certaines filles, croisées dans les bars du Marais, après les séances chez mon analyste, rue Saint-Paul. Le Marais est un village, un Disneyland peuplé de Mickeys pédés ou de Minnies sans robe. Je m'y perds toujours un peu. J'aime surtout m'asseoir à une terrasse et contempler des corps sans cintre griffés de la tête aux pieds des modeuse croquant un falafel, des gays bodybuildés sapés en Fred Perry sortant de l'Usine ou des familles bourgeoises. La géographie du IVe arrondissement me rappelle un typographie sociologique que l'écran agrandit. Je clique. Je chasse. Ça me donne de l'espoir. Ça m'empêche de mourir de chagrin.

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- As-tu déjà participé à la Gaypride ?

- Les luttes LGBT, la politique des identités, c'est bon pour les communistes ! Je n'ai jamais connu l'homophobie. En fait, je suis au fond du placard, donc au-dessus de tout soupçon. L'absence de contrariété est un gage de paix, disait Beau Papa.

...

Je ressemble à une créature cyborg, reliée à son ordinateur, le téléphone dans une main, un verre de vin dans l'autre. Tout à coup, écrasée de solitude, j'ai un doute, une angoisse nocturne. L'amour se rencontre-t-il encore au coin de la rue ? La vraie vie est-elle virtuelle, dans la Toile, sur les réseaux sociaux ? Les mails à la place des lettres, les SMS pour les télégrammes. L'immédiateté. On claque des doigts. On peut tout avoir. Des vêtements plein les armoires, à peine essayés, des billets d'avion électroniques. Tout est à disposition. Quand commence l'histoire ? Que se joue-t-il derrière l'écran ? Les doigts basculent en azerty ou en qwerty. L'imagination s'emballe. Et souvent, la déception du corps réel.

...

Le dimanche matin, elle m'emmène parfois prendre le petit déjeuner dans un rade de Saint-Ouen. On avale un petit crème et un croissant, parmi les maraîchers qui ont déjà attaqué les rillettes et le verre de rouge. Les habitués taillent la bavette avec Josée, la patronne qui tient le bar depuis vingt-trois ans. Elle rouspère contre une espèce qui a fait son apparition quand les usines ont fermé et qu'on les a vendues par parcelles de cent mètres carrés. Derrière les briques rouges, des lofts ou des ateliers d'artiste. On se croirait à Brooklyn Heights. Les couples bobos ont quitté la Petite Couronne et gênent maintenant l'entrée du bar avec les poussettes. Les marmots habillés chez Bonpoint piaillent au milieu des cagettes. La France cohabite.

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Contrairement à toi, je peux être dans une relation, je n'ai pas peur de l'engagement. Mais j'ai aussi besoin de mobiliser mon énergie pour me consacrer à ma carrière. Quand je t'ai recontrée, j'ai su aussitôt que j'allais avoir le ventre noué, j'ai su que tu ne resterais pas. Tu n'aimes personne et tu aimes tout le monde. Tu vas partir, retrouver ta vie. Lorsque je vais penser à toi, tout me sera insupportable, l'idée que tu puisses en aimer une autre, emménager avec elle, avoir un enfant. Je ne supporte plus la jalousie qui écrase chaque pore de ma peau et bouffe les cellules de mon cerveau. Tout compte fait, je te remercie de me quitter.

...

- Depuis la séparation, je suis devenue l'ombre de moi-même. Celle qui quitte a toujours le mauvais rôle. Je ne me plains pas, mais pourquoi ai-je toujours envie de pleurer ?

- Quand on était ensemble, je ne comprenais pas combien je t'aimais. Je ne savais pas quoi faire de cet amour. Il m'étouffait.

(...) - Quand on reviendra ensemble, si on revient ensemble, je veux un enfant avec toi, un bel appartement, et t'aimer pour la vie.

- Dis, on dormira encore ensemble ?

...

- (...) J'éprouve ma solitude, je fais sans toi. (...) Le plus éprouvant dans tout ça, c'est se défaire des habitudes, la présence, l'odeur, le quotidien, les courses au supermarché, les repas, le vélo dans Paris, les vacances, les discussions après un spectable. Ce qui me manque le plus, c'est le sens du mot commun. (...) Quand on est connectée à une âme pendant dix ans, on a le temps d'inventer une histoire commune. Sais-tu comment on détisse les liens ?

...

À douze ans, je lisais Camus et Sartre.

...

La misère amoureuse conduit vers des régions désertiques. Je tombe dans un trou, une tristesse, une torsion de l'âme. Comment survivre à la froideur d'un tel désamour ?

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La scène me plonge dans l'effroi. Quelque chose s'est passé. C'est irréversible. Quelque chose a tourné. Je n'arrive ni à rester ni à partir. Me reviennent en mémoire les mots de Deleuze et Guattari : "On est devenu soi-même imperceptible et clandestin dans un voyage immobile. Plus rien ne peut se passer, ni s'être passé. Plus personne ne peut rien pour moi ni contre moi. Mes territoires sont hors de prise, et pas parce qu'ils sont imaginaires, au contraire : parce que je suis en train de les tracer." Je suis devenue une ligne, une flèche abstraite, une statue. Je suis sans territoire propre. Le bras de fer est perdu d'avance. C'est la fin et il n'y a plus d'armes pour lutter.

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Mourir de chagrin

Le sexe n'y change rien. La désintoxication amoureuse a pour amis l'absence et la perception du temps.

...

On s'habitue à la douleur, au silence, pas à l'absence.

...

Dans six ans, j'aurai quarante ans, non, pire que ça, dans six printemps, j'aurai quarante ans. Je dois avancer, refaire ma vie, oublier. Les conquêtes, les nuits d'amour, la fuite ne font pas le poids devant la mélancolie. Je ne connais pas le dosage exact contre l'excès et le défaut d'amour.

...

Les gens vous rassurent, ça va aller, ça va passer, tu es jeune, tu vas rencontrer quelqu'un d'autre, tu es belle. Les gens ne savent pas. Ils devraient se taire, se garder de ramener votre souffrance à leur expérience. Je me fous de leur avis, j'ai envie de distribuer à la cantonade des paires de claques.

...

- Ce qui s'est passé entre nous, il faut s'en servir pour tenter de répondre à ce qu'on veut et à ce qu'on ne veut pas ou plus.

...

Si je connais très bien les effets du manque, j'ai peur, car j'ignore le remède contre la puissance de l'étreinte.

...

Il y a dans l'échange amoureux une transaction. Dans l'absolu, je voudrais que la plaisir fasse corps avec un réel, non soumis à des règles. (...) L'amour a un prix, il nous efface, il nous fait rêver jusqu'à la destruction de sa propre image.

...

Mon corps a encaissé la douleur, le manque. Mon coeur a terminé sa cure de désintoxication. Je n'ai pas de larmes, la souffrance a tout séché, la mémoire s'est figée. J'ai tant lutté, charrié des vagues d'angoisses, des océans de cauchemars. L'absence m'a appris ce que veut dire la fin d'un amour, la vérité de cette fin. Elle m'a libérée d'un monde peuple fictions, de fantasmes, de chimères. Je grandis. Je refais ma vie. Je ne veux pas intervenir dans la structure narrative d'une histoire autre que la mienne.

...

J'emporte une myriade de petits pains, des croissants, du chocolat, des tartes salées. Chez le marchand de quatre-saisons, j'achète une panière de fruits rouges. Chez le fleuriste, je prends un bouquet de roses. Soudain, j'ai conscience que mes gestes se répètent, que les situations sont identiques. Rencontre, baiser, petit-déjeuner. Pendant deux, trois semaines maximum. Un sentiment d'absurdité m'accable.

...

- On les compte sur les doigts d'une main, les vrais amis, pas ceux qui vous prennent pour un bouche-trou comme dans la cour de récré, ceux qui vous appellent juste quand ils ont besoin, ceux qui disparaissent et réapparaissent comme si de rien n'était, ceux qui vous font faire le boulot et mettent leur nom sur la couverture, ceux qui viennent toujours dîner chez vous mais qui ne vous invitent jamais sauf pour leur anniversaire, ni ceux qui vous jugent, car eux, ils ne sont rien, juste des satellites autour d'autres satellites.

12:30 Écrit par charlotte sapin dans Citation, Culture, Littérature française, Livre, Roman | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | | Pin it!

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