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30/06/2013

Premiers romans de la rentrée littéraire 2013, première sélection

L'été commence à peine que déjà, la rentrée est sur toutes les lèvres. Il n'est évidemment pas question ici de travail mais bel et bien de plaisir. De littérature, évidemment.

Parmi les 555 romans annoncés dès août - retrouvez les programmes de nombreuses maisons d'édition pour la rentrée littéraire 2013 en un clin d'oeil, recensés progressivement par La lettre du libraire -, 86 seront des premiers romans. Ces premières oeuvres que j'affectionne particulièrement et dont voici un premier aperçu qui sera complété tout au long de l'été. Mon festival du premier roman perso en somme !

Et si vous donniez une chance aux nouveaux auteurs plutôt qu'aux sempiternelles têtes de gondole lues, relues et pour certaines peu réinventées ? Offrez-vous de l'inattendu, du jamais lu, vous n'êtes jamais à l'abri d'une bonne surprise, à l'image de La couleur des sentiments, La déesse des petites victoires, Le club des incorrigibles optimistes, Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates ou encore Avant d'aller dormir pour ne citer que certains des plus vendus des premiers romans. Qui sait combien de futurs best sellers se cachent derrière ces nouvelles plumes... ?

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Aux Éditions Philippe Rey :

Le bruit de tes pas de Valentina d'Urbano, à paraître le 5 septembre : « La Forteresse », 1974 : une banlieue faite de poussière et de béton, royaume de l’exclusion. C’est là que grandissent Beatrice et Alfredo : elle, issue d’une famille pauvre mais unie, qui tente de se construire une vie digne ; lui, élevé avec ses deux frères par un père alcoolique et brutal. Presque malgré eux, ils deviennent bientôt inséparables au point de s’attirer le surnom de « jumeaux ». Mais ce lien, qui les place au-dessus de leurs camarades, tels des héros antiques, est à la fois leur force et leur faiblesse. Car, parallèlement à la société italienne, touchée par la violence des années de plomb, leur caractère, leur corps et leurs aspirations évoluent. Chez Beatrice, qui rêve de rédemption et d’exil, l’amitié initiale se transforme peu à peu en amour sauvage, exclusif. Chez Alfredo, fragile et influençable, le désespoir s’accentue. Drames familiaux, désoeuvrement, alcool et drogue, tout semble se liguer pour détruire les deux jeunes gens. Et, quand l’héroïne s’insinue dans la vie d’Alfredo, Beatrice, tenace, ne ménage pas ses forces pour le sauver, refusant de comprendre que la partie est perdue. Le bruit de tes pas est le récit de ces quinze années d’amitié et d’amour indéfectibles. Un premier roman âpre d’une sobre poésie, une voix qui perdure longtemps dans l’esprit de son lecteur.

 Aux Éditions Gallimard :

Comme Baptiste de Patrick Laurent, à paraître le 22 août : Baptiste, jeune informaticien passionné d’Intelligence Artificielle, vient d’apprendre que son père, linguiste renommé, veuf et dépressif, n’est pas son père. En effet, sa mère, morte deux ans plus tôt, a eu recours à une insémination avec donneur. Dès lors, le jeune homme est pris d’un désir frénétique de connaître ce géniteur anonyme, qu’il appelle son Bio. Il se lance dans une quête parsemée d’embûches et de rencontres inattendues. Dans son esprit déferlent la Conscience, le Réel, l’Identité, la Mort, tels les quatre cavaliers de l’Apocalypse... Sur des thèmes très actuels – la perte des repères identitaires liés aux progrès des sciences biologiques, les limites de la paternité et de la filiation… –, Patrick Laurent offre un récit fiévreux, enchaînant les péripéties avec virtuosité sur un arrière-plan métaphysique qui interroge profondément l’imaginaire contemporain.

 Aux Éditions Grasset :

Immortelles de Laure Adler, à paraître le 2 septembre : Une nuit d’été, la narratrice se réveille, submergée par une vague de souvenirs qu’elle croyait enfoui dans l’oubli. Sous ses yeux défilent alors les vies des trois amies avec qui elle a grandi, trois femmes aux destins poignants, trois parties d’elle aussi, qu’elle rassemble soudain. Il y a Florence, « la collectionneuse » d’hommes, rencontrée à Avignon parmi la foule venue applaudir Vilar et Béjart. Suzanne, l’affranchie avec qui elle part à Barcelone goûter aux plaisirs d’une existence risquée. Il y a Judith, enfin, l’enfant de Buenos Aires, dont le passé remonte jusqu’au ghetto de Varsovie et que le destin a ramenée à Paris. Un hymne à l’amitié féminine.

Les cent derniers jours de Patrick McGuiness, à paraître le 2 septembre : Un jeune professeur est nommé en Roumanie en remplacement d'un confrère. Nous sommes trois mois avant la chute de Ceausecu, mais cela, il ne le sait pas. Guidé par Leo, un trafiquant au marché noir, il découvre un pays où tout est rare et rationné, de l'électricité à la liberté. Les seules choses qui prospèrent sont l'ennui et les petits arrangements. Tout le monde espionne tout le monde, on ne sait à qui l'on peut faire confiance. Ce roman que Graham Green n'aurait pas renié est celui de la déliquescence des vieilles dictatures qui tombent comme des fruits pourris. Et, au milieu de cette dangereuse morosité, survient l'amour pour une jeune femme qui va tout modifier.

Georgia de Julen Delmaire, à paraître le 2 septembre : Venance, un jeune Sénégalais, se retrouve travailleur sans papiers dans une France en crise où il n’a pas sa place. Il rencontre, l’espace de quelques nuits, Georgia, une jeune femme toxicomane à la beauté ambigüe. Les deux marginaux se frôlent, se racontent, dans une parenthèse en clair-obscur où Georgia va livrer ses secrets, exhumer les trésors dérisoires de son enfance. Georgia parle et, de sa voix jaillissent des paysages : le bocage de sa Normandie natale, le Sud profond, le bayou, les champs de coton infinis. Plus qu’une héroïne, Georgia est une chanson qui passe de bouche en bouche, une paumée sûrement, une sainte peut-être''. Aux côtés des deux protagonistes, une foule de personnages dressent le portrait d’une société où la détresse sociale n’a pas encore tué l’entraide. Veillé par la musique crépusculaire de Joy Division, ce roman est un requiem rock, un oratorio poétique pour tous les corps qui luttent, résistent et finissent par tomber dans l’indifférence d’une époque trop étroite. « La vie de Georgia commence à peine, que déjà les heures épuisent le sablier. Le bluesman reprend son souffle. La chanson passe de bouche en bouche. L'amour, l'amour nous déchirera à nouveau. »

 Aux Éditions Belfond :

Le doux parfum du scandale de Annalena McAfee, à paraître le 5 septembre : Deux femmes, deux générations, deux visions du journalisme. Une peinture corrosive du milieu de la presse londonienne portée par un style et une construction remarquables.

 Aux Éditions Buchet/Chastel :

Sauf les fleurs de Nicolas Clément, à paraître le 22 août : Marthe a douze ans, elle vit à la ferme avec ses parents et son petit frère Léonce. Son père est un homme mutique et violent, mais les bêtes sont là qui réconfortent ; l’amour de la mère et l’enfance de Léonce font tout le bonheur de vivre. Marthe a seize ans, elle rencontre Florent. Les jeux d’enfant ont fait place aux premières amours, à la découverte que les corps et les êtres peuvent aussi être doux. Un jour, Marthe enseignera aux autres la richesse des mots dont le père veut la priver, le bonheur de lire et d’inventer d’autres réalités. Marthe a dix-huit ans, et le drame se produit. Les fleurs sont piétinées, sa vie vole en éclats, mais la catastrophe laisse intact l’amour de son frère et celui des mots : «Aujourd’hui, il me reste peu de mots et peu de souvenirs. J’écris notre histoire pour oublier que nous n’existons plus. »

 Aux Éditions Actes Sud :

Riviera de Mathilde Janin, à paraître le 21 août : Dans les dernières années d’un XXe siècle frappé par une terrible pandémie qui rend les voyages d’un continent à l’autre périlleux, les amours fiévreuses – à New York, puis à Paris – d’un artiste majeur du rock indépendant et d’une émigrée vénéneuse. Liés par leur amour de la musique, ils consument leur jeunesse au rythme de leurs étreintes passionnées, de leurs excès d’alcool et de drogue. Un premier roman tourmenté, audacieux, dont l’écriture habitée épouse le rythme des palpitations des coeurs et du fracas du monde.

L'esprit de l'ivresse de Loïc Merle, à paraître le 21 août : La nuit est longue où s’embrase et se soulève “la banlieue”, qui bientôt marchera sur les villes, et renversera le gouvernement dans une Grande Révolte trop vite désenchantée. M. Chalaoui, Clara, le Président : trois destins, trois corps, trois trajectoires individuelles transportent le lecteur dans la chair collective d’une révolution d’après la mort des idéologies. Un premier roman d’une ampleur et d’une ambition rares.

 Aux Éditions Mercure de France :

Après l'amour d'Agnès Vannouvong, à paraître le 22 août : Lorsque la narratrice se sépare de sa compagne Paola avec qui elle vivait depuis dix ans, sa vie bascule. Collectionnant les amantes, elle part à la recherche effrénée du plaisir et de la jouissance : de Paris à New York, de Rome à Berlin. Pourtant, après l’amour, le manque est inéluctable. Dans cette ronde de la séduction, toutes ces Edwige, Garance, Éva, Delphine et autres conquêtes furtives prolongent l’absence de Paola… La rencontre avec Héloïse amorcerait-elle un tournant ? Mêlant brillamment romantisme et crudité, douceur et violence, Après l’amour est un roman sensuel et sexuel qui explore la fulgurance du désir féminin.

 Aux Éditions du Nil :

Parce que tu me plais de Fabien Prade, à paraître le 22 août : Quand un vingtenaire désœuvré et sans scrupules tombe amoureux d’une grande belle fille morale. Un premier roman aussi vif que drôle. Théo n’est pas du genre à se faire du souci dans la vie. Il a une vingtaine d’années, sillonne Paris sur son scooter, ne fait presque rien, et ne souhaite qu’une chose : que cela dure. Et voilà qu’un jour, alors qu’il s’empoigne avec une clocharde qui lui demande de l’argent, une jeune fille le reprend sur son comportement. Théo n’en revient pas : d’une part de sa beauté, d’autre part de son culot. Riche, bien élevée, pleine de principes, Diane vient de débouler dans sa vie.

Le plus beau de tous les pays de Grace McLeen, à paraître le 22 août : Judith et son père appartiennent à une communauté, les Frères, qui vit sous l’autorité de la sainte Bible et se prépare à l’Apocalypse imminente. Souffre-douleur de ses camarades de classe, Judith se réfugie dans sa chambre pour y confectionner un monde miniature qu’elle nomme « Le plus beau de tous les pays ». Un soir, elle fait neiger sur ce petit monde et, le lendemain, découvre par-delà sa fenêtre que la ville est devenue blanche. Un miracle. Et si le Tout-Puissant avait décidé de faire d’elle son instrument ? À travers le regard d’une enfant, Grace McCleen s’interroge sur le bien et le mal, la foi et le doute.

 Aux Éditions Serge Safran :

Uniques de Dominique Paravel, à paraître le 22 août : Jour de l’Épiphanie, rue Pareille, à Lyon. La vieille Elisa, émigrée italienne, erre entre les rayons du supermarché, Élisée épie sa voisine depuis la fenêtre, Angèle cherche à vendre des forfaits téléphoniques, Violette souffre d’exclusion à l’école, tandis que Jean-Albert procède à des licenciements. Vies fragmentées, parallèles, que rassemble dans son regard d’artiste Susanna, originaire elle aussi de cette rue Pareille qui fait songer à la rue Vilin de Georges Perec. Dans ce premier roman subtil et audacieux, Dominique Paravel met à nu les mécanismes sociaux : discours creux pour justifier les licenciements, robotisation des standardistes, inepties proférées sur l’art contemporain... Uniques se fait satire sociale et révèle la solitude d’êtres brisés par le monde d’aujourd’hui. Une pointe d’humour, quelques échappées oniriques et une sourde révolte apportent aux habitants de la rue Pareille un peu d’espoir, une humanité certaine et peut-être un autre destin.

 

Aux Éditions Zulma :

La lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson, à paraître le 22 août : « Mon neveu Marteinn est venu me chercher à la maison de retraite. Je vais passer le plus clair de l’été dans une chambre avec vue plongeante sur la ferme que vous habitiez jadis, Hallgrímur et toi. » Ainsi commence la réponse – combien tardive – de Bjarni Gíslason de Kolkustadir à sa chère Helga, la seule femme qu’il aima, aussi brièvement qu’ardemment, d’un amour impossible. Et c’est tout un monde qui se ravive : entre son élevage de moutons, les pêches solitaires, et sa charge de contrôleur du fourrage, on découvre l’âpre existence qui fut la sienne tout au long d’un monologue saisissant de vigueur. Car Bjarni Gíslason de Kolkustadir est un homme simple, taillé dans la lave, pétri de poésie et d'attention émerveillée à la nature sauvage. Ce beau et puissant roman se lit d’une traite, tant on est troublé par l’étrange confession amoureuse d’un éleveur de brebis islandais, d’un homme qui s’est lui-même spolié de l’amour de sa vie.

 Aux Éditions Robert Laffont :

Absolution de Patrick Flanery, à paraître le 22 août : En Afrique du Sud, de nos jours, Clare Wade, une icône du microcosme littéraire de Cape Town, rencontre Sam, un jeune universitaire chargé d’écrire sa biographie. Tandis qu’elle-même enquête sur la disparition de sa fille Laura, responsable présumée d’attentats à la bombe en 1989, Sam découvre des liens entre la célèbre auteure et l’ancien régime d’apartheid. Mais l’universitaire est lui aussi loin d’avoir tout dit sur sa véritable identité. Entre ambivalence et faux-semblants, ils vont devoir faire tomber les masques pour élucider les drames de leurs existences passées. Quand une célèbre écrivain sud-africaine rencontre un jeune universitaire chargé d'écrire sa biographie... Un duel littéraire fascinant qui tourne au thriller psychologique post-apartheid.

 Aux Éditions Galaade :

Nuit d'absinthe d'Ayfer Tunç, à paraître le 5 septembre : « Nuit d’absinthe se passe dans les salons feutrés de la bourgeoisie turque, où tout n’est plus qu’apparence. » Une femme d’une quarantaine d’années sonne à la porte de l’un de ses amours de jeunesse et lui demande de l’héberger. Elle qui dans son adolescence a fait sensation en couverture de la presse érotique est restée très belle mais a depuis abandonné sa longue chevelure et s’est rasé la tête. Terrifiée et en état de choc, elle vient de commettre un acte ultime et désespéré. Nuit d’absinthe raconte l’histoire tragique et poignante de la chute et de la rédemption d’une femme broyée par le système. C’est aussi le portrait d’une héroïne à la Madame Bovary qui essaie d’échapper à l’ennui, à son quotidien et à la mort, d’abord avec son grand amour, le superbe Ali, qui finira par la quitter, puis dans un mariage décevant avec un époux médiocre, Osman. Son amertume et son détachement grandissants, et sa haine d’un système qui l’exploite, la conduiront à faire éclater le scandale pour dénoncer hypocrisie et opportunisme, les jeux de pouvoir entre la nouvelle bourgeoisie et les bureaucrates, et le prix à payer pour l’ascension sociale.

Exil de Jacob Ejersbo, à paraître le 31 octobre : Âgée de quinze ans, Samantha est lycéenne en Tanzanie au début des années 1980. Fille d’immigrés britanniques, elle grandit entre un père ancien agent des forces SAS qui loue désormais ses services aux despotes locaux, et une mère qui s’abîme dans l’ennui et l’alcool. Entre des parents qui prennent peu soin d’elle, Samantha vit une scolarité rebelle et des amours chaotiques. Se dessine peu à peu le portrait d’une jeunesse occidentale en roue libre. Avec Exil, Jakob Ejersbo dresse un tableau sombre du vécu immigrant Nord-Sud en même temps qu’un portrait sans concession de l’Afrique postcoloniale. Dans la lignée de Conrad, il est le peintre du côté obscur de la nature humaine. Son œuvre fait la part belle aux personnages déracinés, exilés, marginalisés, mais toujours porteurs d’un sentiment d’humanité et d’espoir en l’avenir. À travers le destin d’expatriés en Tanzanie, et l’incommunicabilité des êtres qui pousse à la dérive, sa monumentale trilogie sur l’Afrique intercontinentale traite notamment du difficile passage à l’âge adulte.

17:04 Écrit par charlotte sapin dans Culture, Livre, Première oeuvre, Roman | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | | Pin it!

29/06/2013

Quand les colombes disparurent de Sofi Oksanen

culture,citation,littérature,livre,roman,biographie,histoire,finlande,estonie,guerreÉditions Stock La Cosmopolite - 396 pages

Présentation de l'éditeur : Occupation, résistance et collaboration sont les ressorts de ce roman puissant, dans une Estonie prise tour à tour au piège des communistes et des Allemands. Pour répondre aux errances de l’Histoire, chacun devra choisir un camp, un chemin. Roland, le juste, combat sans relâche l’envahisseur ; son cousin Edgar, véritable caméléon, épouse successivement l’idéologie du pouvoir ; enfin Juudit, sa femme, est écartelée entre son amour sincère pour un officier allemand et l’hypocrisie suffocante d’un mariage raté. Mais qui sera le vainqueur de cette lutte acharnée ? Après Purge, Sofi Oksanen pointe une nouvelle fois la fragilité et la faiblesse de l'homme à l'égard d'une Histoire qui l'écrase et lui survivra toujours.

Traduit du finnois par Sébastien Cagnoli avec le concours du FILI (Finnish Literature Exchange).

Ma note :

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Broché : 21,50 euros

Ebook : 14,99 euros

Un grand merci à MyBOOX et aux Éditions Stock La Cosmopolite pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

Après Les vaches de Staline et Purge, Sofi Oksanen revisite une fois encore Histoire de l'Estonie et âme humaine. Comme il fallait s'y attendre, la plus gothique des auteurs scandinaves signe un nouveau roman des plus sombres.

Dans ce nouvel opus, celle qui reçut en 2010 pas moins que le Prix Femina étranger, le Prix du livre européen et celui du roman Fnac retrace l'occupation tour à tour bolchévique, nazie puis soviétique de ce petit pays balte n'ayant obtenu son indépendance qu'en 1991, que nul ne peut désormais ignorer.

La narration oscille entre trois personnages pris en otages par les tyrannies successives. Il y a tout d'abord Edgar, opportuniste lâche et ambitieux prêt à tous les compromissions, impostures, contrevérités et autres manoeuvres sordides pour sauver sa peau et satisfaire ses rêves de gloire. Retournant sa veste au gré des changements de pouvoirs et se mentant avant tout à lui-même en voulant falsifier l'histoire, il est directement inspiré d'Edgar Meos, fabulateur faussaire à la solde des Allemands puis payé par le KGB pour écrire des annales estoniennes partisanes. Il y a ensuite Roland, cousin d'Edgar, inconditionnel amoureux de son pays et farouche partisan de l'indépendance, qui résiste héroïquement aux envahisseurs quels qu'ils soient et prend tous les risques par intégrité et humanisme. Et puis il y a Juudit, épouse délaissée d'Edgar et maîtresse d'un officier allemand, qui joue sur tous les tableaux au gré de son coeur un peu, son confort surtout et nourrit avant tout des rêves de fuite.

Un trio d'un réalisme psychologique saisissant malgré des positionnements un brin caricaturaux quand la nuance entre bourreaux et victimes est bien souvent plus que ténue. Pourtant, rien de simpliste dans l'approche de Sofi Oksanen qui, au travers d'une trinité représentative, touche aux questionnements universels soulevés par un tel contexte : ceux de l'action ou de la passivité, de la trahison (des autres et de soi-même), de la culpabilité, et caetera. Mais comment savoir et surtout comment juger quand il s'agit de sauver des vies à commencer par sa propre peau et que les ennemis du jour sont les amis du lendemain et réciproquement ?

Entre fiction et réalité, le récit fouille l'intériorité des protagonistes avec une véracité qui confine au devoir de mémoire. Cette fresque romancée donne voix à un peuple meurtri et réécrit avec authenticité les pages manquantes d'une histoire écrasante. Malgré quelques longueurs et une trame opaque loin d'être facilitée par le style récurrent de l'auteur basé sur les aller-retour - ici entre 1941 et 1966 -, ce livre déstabilisant accroche et fascine, entre pudeur et sauvagerie. Exigeant et complexe, il enjoint au public une lecture concentrée, parfois fastidieuse ; à bon entendeur...

Si, au fil de ses récits, Sofi Oksanen lève le voile sur les mémoires lacunaires de l'Estonie avec délicatesse et discernement, une question demeure : saurait-elle s'extraire de l'Histoire du pays maternel et mettre sa plume au service d'une oeuvre distanciée des blessures par héritage qui l'obsèdent, elle et sa génération ? Parce qu'il faut tout de même parier, malgré son talent, sur une lassitude grandissante de son lectorat face à un sujet et une noirceur récurrents...

Ils en parlent aussi : Lulamae, Guillaume.

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Je ne suis pas celle que je suis de Chahdortt Djavann

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Retour à Killybegs de Sorj Chalandon

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Un fusil dans la main, t un poème dans la poche d'Emmanuel Dongala

L'insomnie des étoiles de Marc Dugain

La rive sombre de l'Èbre de Serge Legrand-Vall

Rescapé de Sam Pivnik

Extraits :

J'avais acheté aussi un cahier à reliure de moleskine afin d'y tenir mon journal. Mon intention était d'y recueillir des preuves des ravages commis par les bolcheviks. On en aurait besoin, quand la paix viendrait. Je remettrais alors mes documents entre les mains de littérateurs plus compétents que moi, des gens qui écriraient l'histoire de ce combat pour la liberté.

...

Mais, malgré tout, les jours se succédaient et, dans leur continuité, ils formaient un quotidien qui valait toujours mieux que les jours d'extermination.

...

Dans la presse, la liberté avait un cadre noir ; dans mon esprit, elle versait un flot rouge. Laissant les autres papoter, je me suis rendu compte qu'ils vivaient tout d'un coup dans un pays libéré. Comme si nous n'avions jamais connu de combats. Comme si nous étions en temps de paix. Edgar était entré dans une ère nouvelle en un instant. Tout cela était-il vraiment fini ? Le temps des cachettes était-il passé, révolue la vie en cabane forestière ?

...

Edgar porta la main à sa bouche en voyant les taches qui se répandaient sous les coprs gisant dans la cour de la cabane, il eut exactement le même air que lorsque, petit garçon, il avait assisté pour la première fois à l'abattage du cochon. Il venait d'arriver chez nous ; la soeur de ma mère, Alviine, avait envoyé Edgar reprendre des forces à la campagne, car le père avait péri de diphtétrie et l'anémie du fiston l'inquiétait. Edgar s'était évanoui. Mon père et moi étions sûrs qu'une chochotte pareille ne se débrouillerait pas dans une ferme. Il en alla autrement : il se débrouilla à merveille dans les jupes de ma mère. Elle avait obtenu ainsi la compagnie d'un deuxième enfant tant désiré ; ils s'étaient bien trouvés, ces deux malades imaginaires. Chez nous, à la campagne, on appelait ça autrement : des feignasses.

...

Mais pourquoi les Polonais avaient-ils tapissé les murs de leurs cellules, dans le monastère transformé en prison, avec leurs noms et leurs grades, que leurs successeurs recouvriraient avec les leurs ? S'agissait-il de la rage d'écriture inhérente à chaque mortel, du besoin de laisser une trace ici-bas ?

...

"Quand la liberté finira par arriver chez nous, tout le monde deviendra subitement patriote, et combien de nouveaux héros aurons-nous alors ? Mais tant que notre patrie est en danger, ce sont les mêmes qui rampent à genoux et vont dans le sens du courant, qui mordent à de vulgaire appâts et lèchent les bottes de leurs propres traîtres, qui pourchassent nos frères, rien que pour avoir accès aux magasins spéciaux."

...

Le chagrin a rarement des mots.

22:57 Écrit par charlotte sapin dans Bio/autobiographie, Citation, Culture, Littérature finlandaise, Livre, Roman | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | | Pin it!

26/06/2013

Le Séducteur de Richard Mason

Éditions Robert Laffont - 339 pagesle séducteur.jpg

Présentation de l'éditeur : 1907. Piet, un jeune homme doté d'un charme irrésistible, se présente à la porte d'une demeure bourgeoise d'Amsterdam. Il a échappé à la grisaille des provinces pour gagner le quartier de la Courbe d'or. Il aspire désormais à bâtir sa propre fortune. Son atout : il a toujours exercé sur ses semblables, qu'ils soient hommes ou femmes, une puissante attraction sexuelle. Devenu le précepteur du fils des Vermeulen-Sickerts - une famille très en vue de la bonne société néerlandaise -, il s'emploie à percer à jour, grâce à un instinct farouche et aux confidences domestiques, chacun des habitants de cette maison à la rigueur toute protestante. Son élégance, sa délicatesse, sa quête de volupté le conduisent à s'immiscer dans leur vie, enfreignant les usages, transgressant les tabous, éveillant les sens. Pourtant, dans l'euphorie grisante du siècle qui se lève, au milieu des plaisirs et des tentations qu'il a seulement rêvés, Piet découvre que certaines des liaisons qu'il a cultivées peuvent se révéler dangereuses...

Traduit de l'anglais par Aline Oudoul.

Ma note :

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Broché : 21 euros

Ebook : 15,99 euros

Un grand merci aux Éditions Robert Laffont et à Babelio pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

Que de livres misant, tout ou partie, sur l'érotisme ! Le (discutable) phénomène Cinquante nuances de Grey aurait-il débridé les plumes des auteurs ? À moins que ce ne soit une spécificité toute britannique puisque Richard Mason, Sud-Africain de naissance, a grandit en Angleterre.

Quoi qu'il en soit, les scènes sensuelles - pour ne pas dire sexuelles - du Séducteur sont l'incontestable point fort du livre. S'il est difficile d'écrire dans ce registre sans tomber dans la vulgarité ou le ridicule, l'auteur a su trouver la juste tonalité, livrant des scènes aussi esthétiques qu'exaltantes. N'en déplaise cependant aux pudibonds, ce roman n'a rien d'outrageusement licencieux.

Passée la trempe de ces quelques scènes capiteuses et électrisantes, l'histoire, sans être désagréable, n'a pourtant pas le charme escompté. L'auteur a beau arguer dans la présentation de son livre - en français s'il vous plaît (so sexy !) - que l'idée centrale de son récit est de mettre en scène la Belle Époque, le cadre n'est qu'en filigrane et l'histoire de son héros aurait pu se dérouler en tout temps et en tous lieux. Le charme de l'époque en prend déjà un coup.

Celui de son protagoniste aussi. Piet, d'extraction modeste et provinciale mais toutefois riche d'une éducation lui permettant de se fondre dans les plus honorables milieux, n'aspire qu'à s'élever dans le monde. Pour se faire, il compte moins sur son sens de l'étiquette que sur son physique avantageux et son talent de séducteur ravageur. Pour faire court, cette sorte de Don Juan du XXe siècle naissant n'est ni plus ni moins qu'un gigolo ambitieux pour ne pas dire arriviste, qui n'hésite pas à payer de sa personne pour parvenir à ses fins. À son opportunisme teinté de libertinage s'ajoutent une suffisance et une inconséquence propre à son jeune âge qui suffisent à gâter son charme. Sans compter que confronté à l'imprévu et aux aléas de l'existence, le jeune enjôleur a une chance aussi insolente qu'improbable qui achève de le rendre tout à fait insupportable. Finalement, Richard Mason illustre le principe sociologiquement démontré selon lequel tout réussi mieux aux gens dotés d'un physique avantageux, bien qu'à force de jouer avec le feu, Piet prend plus qu'à son tour le risque de se brûler les doigts...

C'est donc avec plus d'exaspération que de plaisir que l'on suit ce Casanova des temps modernes gravir les échelons sans états d'âmes. Et de l'observer manipuler chacun des membres de la famille cossue amstellodamoise pour laquelle il est précepteur. Si l'on peut s'amuser, dans ce tableau de la bourgeoisie de l'époque et de ses moeurs, de l'apologie irrévérencieuse de l'adultère comme gage de sauvetage du couple en naufrage par l'auteur, son approche des troubles obsessionnels compulsifs voire de l'autisme du jeune élève de Piet est quant à elle totalement absurde. Et faire d'un malin qui se joue du linge sale d'une famille comme une autre le messie de ses membres est assez dérangeant et odieux...

Après ce premier pas dans la bonne société, le jeune loup entend bien poursuivre sa quête de réussite en embarquant à bord d'un paquebot prestigieux. Et de remettre le couvert avec son audace et son ardeur, entre opportunes déveines et invraisemblables aubaines...

Le "à suivre" final promet un second tome... Encore faudrait-il que le premier ne laisse pas à quai. Les aventures rocambolesques de ce jeune homme ne sont pas déplaisantes mais tout de même assez décevantes. Ce grand drame au sens théâtral manque résolument de crédibilité et de profondeur. Disons que c'est un divertissement léger dont les scènes torrides d'anthologie méritent le coup d'oeil.

Ils en parlent aussi : Page des libraires, Les Échos.

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Extrait :

Piet Barol avait découvert, au détour de l'adolescence, son grand pouvoir de séduction sur la plupart des femmes et sur nombre d'hommes. Il était assez mûr pour en tirer parti, assez jeune pour se montrer impudent et assez expérimenté pour sentir qu'aujourd'hui, cela pourrait se révéler décisif.

17:27 Écrit par charlotte sapin dans Citation, Culture, Littérature érotique, Littérature sud-africaine, Livre, Roman | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook | | | | Pin it!

19/06/2013

Une adolescence américaine de Joyce Maynard

une adolescence américaine.jpgChronique des années 60

Éditions Philippe Rey - 233 pages

Présentation de l'éditeur : 1972. Sa jolie plume doublée d'un rien d'audace vaut à la jeune Joyce Maynard, dix-huit ans, le rare honneur de la publication dans le New York Times d'un article sur sa génération. Suivent des tonnes de courrier et l'enthousiasme d'un immense public, dont le célèbre J.D. Salinger. C'est chez l'écrivain légendaire, durant leur liaison ravageuse et sous son oeil désapprobateur, que l'étudiante en rupture d'université écrira cette Adolescence américaine, développement du fameux article en un livre qui paraîtra avec succès un an plus tard. À la fois mémoire, histoire culturelle et critique sociale, cette série de courts essais, nourris d'un étrange mélange de maturité et de fraîcheur, établit la chronique de ce que furent les années soixante pour la jeunesse made in USA. Avec en décor la crise de Cuba, la guerre du Vietnam, Pete Seeger, Joan Baez, Woodstock, les fleurs dans les cheveux, le Watergate, la minijupe, l'herbe. Témoignant d'une autorité parfois désarmante mais irrésistible, la jeune auteure se fait experte en description de problèmes de son âge : l'anorexie, la minceur et le paraître, le rapport entre les sexes, les premières sorties, le Prince charmant boutonneux et la vierge aux pieds plats. Et nous offre au final un document passionnant sur ces années qui ont fait voler en éclats une société trop tranquille.

Traduit de l'anglais (États-Unis) par Simone Arous.

Ma note :

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Broché : 17 euros

Ebook : 11,99 euros

Un grand merci aux Éditions Philippe Rey pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

Il aura fallu tout juste quarante années pour que la première production littéraire de la "Françoise Sagan américaine" arrive en France. À l'occasion de cette sortie hexagonale, la Joyce Maynard actuelle a enrichi son texte d'un avant-propos resituant l'ouvrage dans son contexte historique et personnel, éclairant d'un jour nouveau sa chronique des années soixante. Une préface qui dévoile, avec le recul de l'expérience, les failles de son analyse et en révèle les conditions réelles d'écriture.

Écrit en 1972 alors que l'auteur n'avait que dix-neuf ans, Une adolescence américaine se voulait le regard d'une jeune fille en passe de devenir adulte, sur l'époque, la société. Prolongeant un article rédigé un an plus tôt pour le New York Times qui l’avait révélée au monde en général et à Salinger en particulier, ce recueil retraçant la période de 1962 à 1973 se présentait comme la chronique des Sixties d'une jeune personne érigée au rang de de représentante, de porte-parole de sa génération. Promu comme tel à l'époque, il apparaît davantage aujourd'hui, à l'aune de la bibliographie largement autobiographique de l'auteur, comme le regard d'une jeune fille aussi contemporaine qu'en marge de son temps.

À l'époque déjà, Joyce Maynard ne se voyait nullement comme la voix d'une génération et n'ambitionnait que de parler d'elle. Là est d'ailleurs toute l'ambiguïté du récit puisque sous couvert de se livrer, elle fait l'impasse sur des pans entiers de son existence dont elle ne confiera les moments difficiles que tardivement dans Et devant moi, le monde.

Son récit semi-intimiste est pourtant bel et bien, si ce n'est emblématique, du moins caractéristique de ce temps pas si révolu. Douée d'un sens de l'observation affûté pour son âge, elle parvient à retranscrire l'atmosphère, faire un état des lieux de l'Amérique et offre une analyse relativement lucide sur les tenants et les aboutissants de la construction de sa génération. Ce retour précoce sur sa courte existence est un véritable essai, introspectif et historique, sur une période largement fantasmée dont elle brise partiellement le mythe.

Le temps a passé depuis l'écriture de ce flashback émouvant au coeur d'une période aussi riche d'espoirs que de désenchantements. Pourtant, cette délicieuse fenêtre sur les années soixante, écrite sous l'oeil critique de Salinger, fait encore largement écho. Éminemment nostalgique pour les personnes ayant traversé l'époque - événements, politique, musique, moeurs, objets... tout y est ! -, son livre est aussi intergénérationnel, portrait fidèle d'une jeunesse intemporelle. Car si les références changent d'une génération à une autre - bien moins qu'on ne le pense -, certaines choses sont immuables... Une adolescence américaine, c'est à la fois un style étonnant de maturité pour une jeune fille et une écriture décousue jetant pêle-mêle observations, opinions et digressions, à l'image de la pensée adolescente. Mémoire d'une époque, critique d'une société, c'est avant tout l'évocation dans sa substantifique moelle de ce moment charnière entre l'enfance et l'âge adulte, empli de doutes et d'éphémères et maladroites certitudes.

Un témoignage émouvant à ne pas manquer sur une époque ayant marqué l'histoire d'une empreinte durable. Une réflexion intéressante les mutations de la société et l'héritage intergénérationnel. La preuve évidente de l'emprise des États-Unis sur la culture mondiale, la mémoire collective, bercés que nous sommes par cette télévision devenue objet central du quotidien depuis cette époque et largement alimentée en productions américaines...

L'auteur parle de son livre.

Ils en parlent aussi : Jade, Téri.

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Extraits :

Comme ceux de ma mère avant moi, mes rêves excédaient de loin mes ressources.

...

Certains aspects de Bonjour tristesse m'avaient tout de suite conquise. (...)

J'adorais la voix de la narratrice. Au contraire de moi, si anxieuse de plaire aux autres, Cécile (probablement Sagan elle-même) se moquait de réussir ses études, tenait des propos scandaleux à son père et à sa maîtresse, et, tout en appréciant la présence d'un soupirant qui la distrayait, nourrissait bien d'autres projets que celui de tomber amoureuse.

Elle disait précisément ce qu'elle sentait. À l'époque, je ne me sentais pas capable d'un tel courage.

...

À la différence de Françoise Sagan (ou de cette autre jeune fille dont j'avais lu et relu le Journal, Anne Frank), il me semblait que rien ne s'était produit dans ma vie qui méritât d'être raconté, et encore moins de fournir la matière d'un livre. (...) Ce que je connaissais du monde me venait essentiellement, me semblait-il, de la télévision.

J'étais avide d'ens avoir davantage. Et d'une étrange façon, je devinais que ce serait ma capacité à bien raconter une histoire (à propos de quoi, cela je l'ignorais) qui me donnerait accès au monde.

...

Même jeune comme je l'étais, je crois avoir alors compris ceci : la qualité d'une histoire tient moins à l'exotisme de son environnement, ou à la vivacité de l'action et de l'intrigue, qu'à l'épaisseur des personnages, aux pouvoirs de pénétration et de description de l'auteur et à l'authenticité de sa voix. Aussi chic et fascinant que pouvait être le cadre de Bonjour tristesse - et la vie de ses personnages, tellement plus excitante que la mienne -, ce qui touchait profondément le lecteur dans ce roman, c'était cette chose beaucoup plus simple que l'on devait à son auteur : sa vision implacable de la vérité. (...) J'avais assez mûri pour comprendre que plus un écrivain est sincère, plus il fait confiance à la compassion et à la perspicacité du lecteur, et plus ce dernier, loin de le fuir, s'identifie à lui.

...

(...) une chose étonnante s'est produite après la publication de ce premier livre sur le petit monde dans lequel j'avais grandi. Ce monde est devenu peu à peu plus vaste, plus complexe et parfois plus douloureux aussi. Avec des drames plus déchirants aussi. Mais c'est ce que vous réserve la vie, bien sûr, si vous la vivez vraiment. La souffrance est le corollaire du savoir.

...

(...) rien n'est plus important que de donner à un jeune, dans l'adolescence, ce dont on a tant rêvé soi-même au même âge, (...)

...

J'étais une drôle de fille - tout comme, plus tard, je suis sans doute devenue une drôle de bonne femme. Certaines choses m'effrayaient - des choses qui paraissaient faciles et sans danger à d'autres filles de mon âge -, comme téléphoner à un garçon à propos d'un devoir de classe, grimper dans un télésiège, ou encore me promener dans le réfectoire de Yale pour y trouver un endroit où poser mon plateau. En revanche, l'idée de monter dans la voiture d'un étranger (souvent un homme) et de filer seule avec lui sur l'autoroute ne m'inquiétait pas le moins du monde.

C'est cette mixture bizarre de crainte et d'assurance, de sophistication et de naïveté, qui, sans doute, expliqent ma capacité à me présenter au New York Times comme un écrivain assez digne de considération pour être chargé d'un reportage (...). À dix-huit ans, j'avais peur d'un tas de choses dont je n'avais rien à redouter. Et pas peur du tout d'une quantité d'autres qui, eussé-je été plus avisée, auraient dû me terrifier.

...

En relisant aujourd'hui ce que que j'écrivais il y a tant d'années, j'entends encore la voix de mon jeune moi : cette voix aiguë, précoce, un peu Mademoiselle Je-Sais-Tout, (...). Certains passages me font sourire. D'autres pourraient me faire pleurer (par exemple mes jugements définitifs - (...)).

...

Plus important, c'est Salinger qui souleva la question de savoir si mon vieux rêve de trouver gloire et fortune à New York fournirait la base d'une vie significative. (...) À quoi peuvent servir tous mes mots à part soutenir mon propre ego ?

"Rencontres-tu jamais encore un étudiant qui aime simplement écrire, pour la seule joie de l'écriture ? me demandait-il. Ou bien sont-ils tous décidés à se faire un nom ?"

"Un beau jour, Joyce, m'avait-il dit, tu abandonneras cette manie de produire ce que tout le monde te dit de faire. Tu cesseras de regarder par-dessus ton épaule pour t'assurer que tu fais plaisir à tout le monde. Un jour, dans très longtemps, tu cesseras de porter attention à qui tu plais ou à ce que quiconque peut dire de toi. C'est alors que tu produiras le travail dont tu es capable."

...

J'écrivis un certain nombre de livres, des centaines d'articles et d'essais. Peu à peu, au fil du temps, j'appris que les meilleurs textes sont ceux dans lesquels l'auteur ose raconter non seulement les choses faciles, mais également les choses gênantes.

C'est ce que je continue à faire. C'est le travail que j'aime. Je n'écris plus pour plaire. J'écris pour dire la vérité. Et parfois, il me faut d'abord situer la vérité en moi. Ce n'est pas toujours très simple.

...

Étrangement, je suis encore une optimiste et quelqu'un qui croit - comme l'écrivait mon héroïne depuis toujours, Anne Frank - que les gens ont plutôt tendance à être bons que mauvais. Mais je le sais aussi, nous sommes tous imparfaits et blessés de toutes sortes de manières, et la seule chose que je sache faire à ce sujet est de l'admettre et de rechercher la compassion que je crois exister parmi mes frères humains.
...

Lisez les mots de ce livre comme ceux d'une jeune personne à l'orée de ce qui s'est révélé comme une longue vie d'écriture - pas les mots définitifs sur quoi que ce soit, seulement les premiers. Elle savait quelques petites choses et avait beaucoup à apprendre.

Elle grandissait mais n'avait pas encore fini de grandir et, comme un tas de jeunes, elle en savait bien moins qu'elle ne le pensait. Elle était limitée dans sa compréhension du monde et pas toujours aussi compatissante et humble que je l'aurais souhaité. Elle ne pouvait raconter qu'une partie de l'histoire. Je le lui pardonne. Lequel d'entre nous, confronté aux déclarations que nous faisions à dix-huit ans (à propos de la vie, de la musique que nous croyions intemporelle, des candidats en qui nous placions notre confiance, des buts que nous nous fixions à nous-mêmes, des valeurs qui nous étaient les plus chères, des gens que nous pensions aimer pour toujours), pourrait prétendre qu'il avait toujours visé juste ? Et si par hasard c'était le cas, à quoi servirait donc toutes les années qui ont suivi ? Dieu merci, ceci n'est qu'un livre, pas un tatouage.

...

Je ne suis aucunement lasse du monde, plutôt affamée d'en apprendre le plus possible à son sujet.

...

Nous étions raisonnables, réalistes, prosaïques, sans romantisme, nous avions conscience des problèmes sociaux et étions politisés, que nous lisions les journaux (si on savait lire, en fait) ou pas. Les Kennedy étaient les héros de nos contes de fées, l'intégration, la conquête de l'espace et la Bombe les trames de nos premières années scolaires. Ce n'était pas un temps où nous pouvions séparer nos propres vies du monde extérieur. L'idée était de ne pas protéger les enfants - "exposer" était alors le terme en vogue et il prend tout son sens, du moins dans le contexte -, mais les choses sont allées trop loin avec nous. Traînés dans le bourbier de la Pertinence et de la Triste Réalité, nous avons acquis une certaine dureté, l'attitude Merci-je-sais. Non que nous sachions réellement tout, mais nous le pensons souvent. Peu de choses nous choquent ou nous surprennent, pas plus qu'elles n'ébranlent notre certitude têtue d'avoir raison, ni ébrèchent les conclusions que nous tirons d'idées très arrêtées et souvent erronées. Nous voyons de l'hypocrisie dans les discours politiques. Nous jouons à la vulnérabilité, à l'honnêteté, à l'ouverture, au concept de groupe, à la confiance, mais ce dont nous sommes vraiment le plus proches, c'est de la respectabilité.

Tout cela s'ajoute à cette attitude blasée et déjà lasse dont je parle. (...) Nous sommes fatigués, souvent plus par ennui que par dépense physique, vieux sans être sages, connaissant le monde non pour l'avoir parcouru mais pour l'avoir vu à la télévision.

...

Chaque génération pense qu'elle est spéciale. (...) Ma génération est celle des attentes insatisfaites. (...) Ma génération se distingue davantage par ce que nous avons manqué que parce que nous avons gagné car, dans un certain sens, nous sommes les premiers et les derniers. Les premiers à considérer la technologie comme allant de soi. (...) Les premiers à grandir avec la télévision.

...

Où sommes-nous donc à présent ? Généraliser est dangereux. Appelez-nous "génération apathique" et nous le deviendrons. Dites que les temps ont changé, que plus personne ne s'intéresse aux reines des bals de promo ni au choix d'une fac - dites-le (...) et vous créerez un mouvement, une unité pour une génération qui n'a finalement en commun que sa fragmentation. Nous avons tendance à nous présenter en groupe, certes - aux concerts de rock ou aux marches de protestation -, pas tant parce que nous en formons un, mais parce que nous sommes, en dépit de toutes nos déclarations d'individualité et d'indépendance, des conformistes qui, en règle générale, brisent les traditions, mais d'une façon traditionnelle.

...

J'apprécie plus que tout l'expérience qui me fait aimer, vraiment aimer, les gens. Ce n'est pas si simple pour moi qui détecte rapidement la faute et, lorsque je n'en trouve pas, me méfie du débordement de gentillesse.

...

Nous ne sommes jamais aussi insouciants que nous le paraissons.

...

Cette phrase, Arrêtez-le-Monde, me sembla en tout cas si familière, si parlante et si profonde qu'il me parut l'avoir inventée moi-même. Je connaissais le sentiment, certes - l'effrayant, l'éprouvant sentiment que, quoi qu'il se passe, d'ici ma mort je ne pourrais jamais vraiment faire une pause. Ce sentiment décourageant n'était pas l'apanage de jeunes de ma génération, j'en suis certaine, mais nous avions grandi dans un temps où il était particulièrement fort, un temps qui fut, de multiples façons, terriblement mouvementé. Nous étions bombardés de tous côtés par un tas de nouveautés - la conquête de l'espace, les guerres, une musique nouvelle et de nouvelles danses, de nouvelles drogues. C'était trop excitant pour n'être pas observé. Cependant, nous espérions une trêve pour reprendre notre souffle, et elle ne venait pas. Les programmes télé, comme les ternes épisodes d'une demi-heure que j'appréciais, nous offraient ce repos - davantage même que les livres ou le sommeil ; dans les livres, il faut se représenter les personnages, tandis que la caméra-qui-voit-tout ne laisse guère de place à notre imagination ni à notre liberté de compléter les détails. (Nos rêves mêmes ne sont pas libres. Quand nous rêvons, nous évaluons et nous censurons.)

...

Je n'ai pas appris comment sont les choses mais comment sont les choses à la télévision, et une fois cela retenu, loin de m'ennuyer ou de perdre le sens du suspense, mon besoin de voir la télé s'en est accru. Comme on prend plaisir à faire et refaire un problème de maths une fois que l'on connaît le théroème qui le démontre, je regarde la télé dont j'ai deviné les motifs pour que l'application les confirme. J'ai ainsi trouvé merveilleusement réconfortant qu'au moins une chose dans la vie soit prévisible.

...

Mais ce n'est pas parce que vous vous en rapprochez que les choses sont à votre portée. (...) Je trouvais injuste d'avoir passé autant de temps à marcher au pas, bien à ma place dans le rang, et à dormir confiante (...), pour découvrir, une fois obtenu mon ticket d'entrée, qu'il n'y avait plus de place disponible ou que le concert était annulé.

...

Pendant longtemps, très longtemps, j'eus le sentiment que les garçons qui m'aimaient n'étaient jamais ceux qui m'intéressaient.

...

Ce qui changea brutalement, je crois (cela doit paraître terriblement vague), fut notre échelle de valeurs. Une grande partie d'entre nous, à la fin des années soixante, se détourna des anciens objectifs, des anciennes définitions du succès et du bonheur. Je le découvris toute seule - une sorte de révélation soudaine : je ne m'étais jamais demandé su un diplôme universitaire était bien ce que je recherchais. Ou, plus précisément, je ne m'étais jamais dit que je pourrais ne pas en vouloir. Nous avions appris que la fac n'était pas toujours un objectif accessible, mais un objectif naturellement désirable, (...).

...

L'argent et la position sociale - conquis de haute lutte par nos parents - représentant aujourd'hui pour nous (si nous en bénéficions) quelque chose d'embarrassant. Nous n'avons pas connu la Dépression, nous n'avons pas marché des kilomètres pour aller à l'école ou dîné d'une tranche de lard. Que nous soyons plus ou moins riches - je ne parle pas de ceux, guère nombreux, qui le sont vraiment -, peu d'entre nous ont grandi dans la vraie pauvreté. (L'indigence, c'était avoir cinquante cents pour sa semaine et la télé en noir et blanc.) Nous n'avons donc pas pour l'argent le respect que nos parents lui portaient. De fait, il est plutôt source de culpabilité. (...) nous romançons la vie de ceux qui n'en ont pas - ceux que nous les jeunes, gâtés et éduqués, regardons, avec un engoument nouveau pour le Grand Midwest, tels les Vrais Américains habitant le Vrai Monde. Le fermier qui travaille sa terre tout seul, la serveuse dans son restaurant de routiers ou le pêcheur de homards sont ceux que ma génération considère comme des héros.

...

Ma génération - celle qui accorde tant d'importance à la communication - semble négliger le langage. Là où l'on profitait des pauses pour respirer ou penser, on les comble désormais par des mots de passe, un langage cryptique qui rassemble immédiatement tout ce qui est jeune et branché : musique rock, jeans rapiécés, pieds nus, Herman Hesse, marijuana et yogourt. Nous n'avons plus besoin de dire qui nous sommes, puisque nous pouvons nous exprimer en un code qui dit tout à notre place. Ainsi "tu sais" signifie en fait : tu sais ce que je veux dire, pourquoi m'embêterais-je à le répéter ?

Le nouveau langage, que l'on prétend coloré et expressif, est dans l'ensemble plutôt plat et répétitif, les mêmes superlatifs sans effets et les adjectifs vagues revenant sans cesse jusqu'à ce que des mots comme "super" ou "génial", par exemple, ne signifient plus rien, parce qu'ils ne décrivent plus rien. Ces mots, trop peu nombreux pour occuper une page de dictionnaire, suffisent à constituer un vocabulaire : trip, branché, alternatif, genre... (qui reste suspendu comme une passerelle à moitié construite vers une comparaison inachevée) et, bien entendu, tu sais... Nous ne tendons plus désormais vers l'éloquence. (L'art oratoire - le sport de l'aristocratie - a été remplacé par le bavardage. Le débatteur évoque aujourd'hui l'homme d'affaires - costume trois-pièces et serviette pleine de documents, pas de sentiments - avec une rhétorique toute d'ambiguïté.) Les discours bien construits finissent par être considérés comme une forme de snobisme ; les adjectifs, pareils à une télé couleur ou à une seconde voiture, paraissent presque décadents.

...

On ne conserve son intimité - et sa liberté - qu'en ignorant les pressions extérieures. La liberté, c'est choisir, et parfois choisir de ne pas être "libre".

...

Tout le monde a grandi avec des comptines et des histoires absurdes. Mais auparavant, au fur et à mesure que l'on grandissait, l'absurde disparaissait. Plus le cas pour nous - il est au coeur de notre musique, de notre littérature, de l'art et, en fait, de nos vies. (...) Cela paraît mélodramatique, mais la grande farce, de nos jours, c'est la vie.

...

Nous avons besoin d'une transfusion de passion, d'une intraveineuse d'énergie. Ce qui m'agace le plus, dans ma génération, ce je-m'en-foutisme mou qui vient, en partie du moins, d'une culture manquant d'enthousiasme, où toute expression d'émotion se trouve cataloguée comme sentimentale ou vieux jeu. Le fait que nous mettions tant de soin à paraître décontractés en dit beaucoup sur nous ; l'idée, c'est qu'il ne faut plus s'en faire.

...

S'il nous reste quelque ambition aujourd'hui, ce n'est pas celle d'aller de l'avant, mais de s'en sortir.

...
Je n'ai rien risqué de peur d'en être incapable (...).

11:50 Écrit par charlotte sapin dans Bio/autobiographie, Citation, Culture, Document, témoignage, Essai, Littérature américaine, Livre, Première oeuvre | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | | Pin it!

18/06/2013

Noces de chypre

Aujourd'hui, le blog fête ses six ans.

C'est à la fois tout petit et suffisant pour faire figure de dinosaure dans la blogosphère.

Six années de partages en tous genres, notamment littéraires.

Soit 1 600 notes & 1 689 commentaires, beaucoup de passage, de belles rencontres - virtuelles ou réelles -, quelques coups de gueules aussi et de fabuleuses opportunités.

Tout le charme de l'aventure et les raisons de sa continuation.

Merci pour votre présence, votre intérêt, vos mots qui justifient aussi ce qui n'était à l'origine que la mémoire virtuelle de ma bibliothèque.

23:19 Écrit par charlotte sapin dans Blog | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook | | | | Pin it!