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  • Dis que tu es des leurs d'Uwem Akpan

    dis que tu es des leurs.jpgÀ paraître le 29 janvier 2013.

    Books Éditions - 377 pages

    Présentation de l'éditeur : Cinq histoires en forme d’hommage à la sagesse des enfants, à leur résilience face aux circonstances les plus terribles. Une famille vivant dans un bidonville de Nairobi s’affère pour trouver des cadeaux à l’approche de Noël. Une jeune fille rwandaise raconte le combat de ses parents pour maintenir les apparences de la normalité, alors que plane, grandissante, la menace du génocide. Au Gabon, Kotchikpa, 10 ans, et sa petite sœur, sont laissés à la garde de leur oncle Fofo, qui tente de les vendre comme esclaves. Deux amies d’enfance sont les otages d’un conflit religieux en Éthiopie. À bord d’un bus rempli de réfugiés – microcosme de l’Afrique d’aujourd’hui –, un garçon musulman compte sur sa foi pour réussir une dangereuse traversée du Nigéria. La prose d’Akpan décrit avec force et empathie la sombre condition de ces enfants d’Afrique, leurs difficultés et leurs visions du futur.

    Ma note :

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    Broché : 21 euros

    Un grand merci à Books Éditions pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre en avant-première.

    Âmes sensibles, s'abstenir ! Si les nouvelles d'Uwem Akpan sont sous le signe des fables africaines, on est bien loin des Contes des sages d'Afrique d'Amadou Hampâté Bâ ! Les nouvelles proposées n'ont rien de légendes mais tout des contes de l'horreur ordinaire : pauvreté, conflits, prostitution infantile, misère, famine... Nombre des drames africains sont mis en scène du Rwanda à l'Éthiopie, en passant par le Nigeria, le Kenya et le Bénin.

    Uwem Akpan réécrit de tristement célèbres événements comme le génocide rwandais ou encore l'affaire de l'Arche de Zoé en donnant la parole aux enfants d'Afrique. Le temps de cinq récits, il permet au lecteur de se glisser dans leur peau, de "voir, toucher, entendre, sentir et ressentir leur univers", ce monde hostile dans lequel ils naissent, grandissent parfois, meurent souvent, sont maltraités tout le temps.

    L'auteur ne cherche pas à délivrer un message mais à provoquer des émotions ; défi qu'il relève haut la main. En narrant l'atrocité sur le ton de la banalité quotidienne, il peint une fresque horrifiante, dérangeante, troublante et, malheureusement, criante de vérité, du continent noir. La prose glaçante de ce prêtre jésuite fonctionne diablement et ce recueil a ceci de singulier que, loin des schémas éculés, il ne s'attarde pas une fois de plus sur les conséquences dramatiques de l'Histoire mais fait le portrait de cet ennemi qui est aussi intérieur. Un ennemi qui a le visage d'un parent, d'un voisin, d'un soldat, d'un rebelle, d'une religion, d'un fantasme et dont les premières victimes sont les enfants.

    Des enfants dont les voix résonnent fort et longtemps. Jusqu'à quand ? Ce livre, érigé outre-Atlantique au rang de best-seller par la grande prêtresse de la télévision américaine Oprah Winfrey, ne changera certainement rien à cette affligeante réalité... mais le poids de mots d'Uwem Akpan a ceci d'incroyable qu'il rend à mes yeux la condition africaine davantage prégnante que les images choquantes matraquées sur le petit écran que l'on regarde souvent sans les voir vraiment. Et rien que pour ça, Dis que tu es des leurs est une lecture poignante utile, pour ne pas dire nécessaire, à notre incompréhension, notre indifférence occidentale.

    Un recueil remarquable à découvrir, si tant est que l'on apprécie le format de la nouvelle et que l'on soit prêt à se lancer dans une lecture passablement déprimante.

    Ils en parlent aussi : Émile Rabaté.

    Vous aimerez sûrement :

    L'équation africaine de Yamsina Khadra

    La plantation de Calixthe Beyala

    Un fusil dans la main, un poème dans la poche d'Emmanuel Dongala

    Compartiment pour dames d'Anita Nair

    Je ne suis pas celle que je suis de Chahdortt Djavann

    Tu seras partout chez toi d'Insa Sané

    Extraits :

    Sache toutefois que notre Dieu, le Dieu que nous servons, est capable de nous sauver. Oui, Majesté, il nous arrachera à la fournaise et à ton pouvoir.

    Et même s'il ne le voulait pas, sache bien, Majesté, que nous refuserons de servir tes dieux et d'adorer la statue d'or que tu as fait dresser.

    Daniel 3, 17-18

    ...

    On vous a enseigné quelle est la conduite juste que le Seigneur exige des hommes : il vous demande seulement de respecter les droits des autres, d'aimer agir avec bonté et de suivre avec soin le chemin que lui, votre Dieu, vous indique.

    Michée 6, 8

    ...

    Maintenant que Maisha, ma soeur aînée, avait douze ans, personne dans la famille ne savait comment la prendre. (...)

    Maisha partageait plus avec Naema, notre soeur de dix ans, qu'avec nous tous réunis ; elle lui parlait surtout de ce qu'une fille des rues doit ou ne doit pas faire. Elle la laissait essayer ses chaussures à talons hauts et elle lui montrait comment se farder, utiliser du dentifrice ou se brosser les cheveux. Elle disait à Naema que si un homme la battait, il fallait fuir, même s'il lui offrait beaucoup d'argent. (...) Elle disait aussi qu'il valait mieux mourir de faim que d'aller avec un type sans préservatif.

    ...

    La vie dans la rue avait beau être sans racines et sans valeur, les départs pouvaient vous briser le coeur.

    ...

    - Quand ils te demanderont, dit-elle d'un air sévère, sans me regarder, dis que tu es des leurs, OK ?

    - Qui ?

    - N'importe qui.

    ...

    Parfois, ils s'embrassent en public comme les Belges à la télévision, et ici on n'aime pas beaucoup ça. Mais ils s'en fichent.

  • Petit art de la fuite d'Enrico Remmert

    Éditions Philippe Rey - 236 pagesculture,littérature,livre,roman,citation,italie,rentrée littéraire

    Présentation de l'éditeur : Trois trentenaires turinois se retrouvent embarqués dans un voyage improbable du nord au sud de l’Italie : Vittorio, violoncelliste torturé et hypocondriaque ; Francesca, sa fiancée de toujours au bord de la rupture ; Manuela, leur amie loufoque, gogo-danseuse et monitrice d’auto-école à ses heures perdues (ou l’inverse)... Rapidement, avec l’ex de cette dernière aux trousses, le voyage dans la poussive Baronne à doubles commandes devient une course-poursuite, une épopée déjantée et douce-amère où chacun se révèle. Au fil des kilomètres et des rencontres, les liens se nouent et se dénouent, les événements prennent une dimension initiatique, les choix s’expliquent et les masques tombent. Dans ce récit à trois voix, servi par une écriture inventive, Enrico Remmert brosse avec justesse le tableau d’une jeunesse déboussolée mais avide de rêves. Entre humour et gravité, ironie mordante et poésie, il signe un roman réjouissant.

    Ma note :

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    Broché : 18 euros

    Ebook : 12,99 euros

    Un grand merci aux Éditions Philippe Rey pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    Trois jeunes gens paumés prêts à sauter sur le moindre concours de circonstances pour s'évader, c'est le casting de ce road movie ; rien que de très classique jusque-là. Ajouter à leur fuite en avant une course poursuite endiablée, des rencontres insolites et des aventures inattendues, là encore, on ne sort pas des ficelles du genre.

    Alors, à quoi bon lire cette énième épopée rocambolesque et mouvementée plantée dans une Italie certes majestueuse mais, pour enfoncer le clou, déjà maintes fois arpentée ?

    Tout simplement parce que Remmert parvient à transcender une idée de départ somme toute assez banale grâce à une écriture virtuose qui nous conduit hors les sentiers battus du "livre sur la route".

    Plus qu'une virée déjantée, ce périple imprévu - que les protagonistes vont choisir de prolonger -, est l'occasion pour chacun de mettre sa vie en pause, de faire une parenthèse existentielle durant laquelle ils vont pouvoir lâcher la pression, faire le point, se découvrir eux-mêmes et entre eux, prendre des décisions qui vont tout changer (ou non) et se (re)construire.

    Une expédition dont on dévore les pages, tourneboulés d'émotions puissantes, entre rire et larmes, évidence et étonnement, sérénité parfois, inquiétude souvent, mais toujours avec bienveillance et empathie. Servie par des chapitres courts, des dialogues tantôt pénétrants, tantôt cocasses et des envolées poétiques saisissantes, l'histoire est rythmée, intelligente, belle, drôle. C'est tout à la fois urgent et délicat, ciselé à la perfection, surprenant.

    Le récit de ce drame effréné entre humour et mélancolie fait alterner les voix de Francesca, son fiancé Vittorio et son amie Manu, dont les relations sont absolument croustillantes ; un parti pris narratif qui offre une analyse idiosyncrasique de certaines scènes, traduisant à la perfection l'incipit :

    De chaque récit il existe trois versions : la tienne, la mienne et la vérité.

    L'on plonge ainsi dans l'intimité de chacun, découvrant au fur et à mesure le pourquoi des tourments de ces jeunes gens terriblement contemporains. De jeunes adultes bousculés par leur époque, plus si jeunes mais pas encore vieux, à cet âge entre deux eaux, où l'hésitation, les doutes, les craintes sont à leur apogée. Englués dans leur quotidien, entre poids du passé et questionnements sur l'avenir, ces trois héros normaux, à la fois simples et complexes, ambigus et pétris de contradictions, sont tout simplement en quête de cet inaccessible bonheur. Des humains en somme ; que l'on aime parce qu'ils nous ressemblent.

    L'évolution psychologique et relationnelle de ce trio de largués de la vie est fascinante, touchante et souvent désopilante. Sous couvert d'action, l'écrivain livre une réflexion douce-amère sur la connaissance de soi, des autres, les blessures que l'on se trimballe, les complications que l'on se crée... et surtout un joli message d'espoir...

    La fuite n'est pas un antidote. Elle est un art et Enrico Remmert en est le maître. De sa plume jubilatoire, il nous fait tailler la route pour nous conduire sur les chemins de traverse de nos émotions et de nos aspirations et on en redemande ! C'est sans doute parce que l'auteur est également scénariste et réalisateur de courts métrages qu'il a une écriture aussi fluide, orale autant que visuelle, parfaitement séquencée. L'on a qu'une envie, c'est d'en voir une adaptation cinématographique qui ne pourrait que bigrement bien fonctionner.

    Bref, Petit art de la fuite est de ces livres qui font du bien à l'âme et qui vous font réfléchir dans le bon sens.

    Après Vous ne connaître ni le jour ni l'heure de Pierre Béguin et La Silencieuse d'Ariane Schréder dont je parlerai très prochainement à l'occasion de sa sortie, les Éditions Philippe Rey ne laissent pas de me surprendre et je ne saurai trop vous conseiller de vous pencher sur ce catalogue riche de réjouissances littéraires !

    Ils en parlent aussi : Wigwe, Kamana, Marianne, 20minutes.

    Vous aimerez sûrement :

    Les témoins de la mariée de Didier Van Cauwelaert

    La nuit de dure pas d'Olivier Martinelli

    Homo erectus de Tonino Benacquista

    Interdit à toute femme et à toute femelle de Christophe Ono-dit-Biot

    Les lisières d'Olivier Adam

    L'amour sans le faire de Serge Joncour

    L'Agrément de Laure Mézarigue

    Extraits :

    Voyager, comme raconter - comme vivre -, c'est laisser de côté : un pur hasard vous porte vers un rivage et vous en fait éviter un autre.

    Claudio Magris, Microcosmes

    ...

    (...), puisque tu n'es pas la fille que tu voudrais, autant être comme les autres, au moins tu es certaine de ne pas être la seule à ne rien valoir.

    ...

    Je suis une thérapie stricte à base de bière, et si je bois c'est à cause de la grande inscription memento mori que dégage toute chose. Je bois parce que je tremble de peur à tout instant, et je tremble de peur parce que je constate que personne, autour de moi, ne tremble de peur à tout instant. Je sens les minutes s'écouler à la fois très lentement et très vite, entraînées toutes ensembles et grinçant les unes dans les autres comme les planches d'une embarcation.

    ...

    Ce qui se produit est difficile à décrire, c'est un de ces moments qu'on déforme inévitablement quand on essaie de les analyser.

    ...

    "Quel est le pire aspect de votre métier ?" Très réfléchi jusque-là, il avait répondu du tac au tac : "Les trois minutes qui précédent mon entrée en scène. Je ne les souhaite à personne, pas même à mon pire ennemi."

    "Imagine ces trois minutes, avait aussitôt déclaré Vittorio. Tu déambules nerveusement, aussi tendu qu'une corde, l'estomac en feu, les entrailles entortillées, dures comme du bois, le coeur battant le chamade, en proie à des bouffées de chaleur, des frissons et...

    - Il n'y a là rien d'exceptionnel, avais-je interrompu. Tout le monde connaît cette sensation. Les trois minutes qui précèdent un examen ou un entretien d'embauche, ou encore une entrée sur n'importe quelle scène. Pas besoin d'être Pavarotti pour le savoir."

    Il m'avait saisi la main. "Mais moi, je vis ces trois minutes vingt-qutre heures sur vingt-quatre."

    ...

    Puisque tu le détestais autant, pourquoi es-tu restée avec lui jusqu'à ce matin ? (...) Je ne sais pas. Le problème, c'est peut-être que je le détestais trop. En l'absence d'un sentiment intense, la haine peut dégénérer en amour.

    ...

    Je vois dans les agences de voyage des lieux de tri émotif, et dans la frénésie à voyager des gens de mon âge non de la curiosité envers le monde, mais une tentative d'exporter leur malaise : changer leur insatisfaction de place en la transplantant dans un autre décor, exiger brutalement de la distance ce que le temps ne pourrait offrir que petit à petit.

    ...

    (...) tu as le don de t'absoudre, tu es compréhensive avec toi-même, l'indulgence que tu te réserves est une de tes plus grandes qualités.

    ...

    "Les vieux radotent. Les jeunes n'ont rien à dire. L'ennui est réciproque."

    ...

    "Parce que je ne crois pas dans les gens. La plupart d'entre eux sont des imbéciles qui vous klaxonnent dès que le feu passe au vert et achètent des caleçons de marque. Alors faire la révolution pour eux... Et dans quel but ? Donner à quelqu'un d'autre la place d'honneur à table. Voyons ! Moi, je ne crois qu'à la révolution de moi-même."

    ...

    "Tu me manques."

    J'ai pensé qu'il n'avait pas accompli un gros effort pour m'écrire ces trois mots. Il m'a fallu un moment pour m'apercevoir que c'était ceux-là mêmes que j'apprêtais à lui adresser. Cela m'a rendue plus compréhensive : on ne peut pas se mettre à inventer des termes pour communiquer à l'autre qu'il nous manque.

    ...

    Dans une nouvelle - de Galeano, je crois -, une équipe va réaliser dans la jungle un documentaire sur la vie des Indiens. Une fillette du coin se met à tourner avec insistance autour du cinéaste ; impatienté, celui-ci finit pas demander à l'interprète ce qu'elle veut. La fillette explique que ses yeux bleus l'impressionnent, elle n'en a jamais vu de semblables. "Je veux savoir de quelle couleur tu vois les choses", dit-elle. Le cinéaste sourit et répond : "De la même couleur que toi." Alors la fillette réplique : "Comment tu peux savoir de quelle couleur je vois les choses ?"

    ...

    "L'ennui est réciproque chez la plupart des gens. La grande majorité d'entre eux ont le coeur éteint, ils ne vivent que d'obscurité réflétée. Mais vous, vous n'êtes pas comme ça."

    ...

    "Les gens voyagent pour s'étonner des montagnes, des mers et des étoiles... puis ils passent à côté d'eux-mêmes sans s'en apercevoir."

    ...

    - Bon. Dans ce cas, tu sais peut-être que le grand Pablo a peint le portrait de Gertrude Stein. Le résultat déplut à Gertrude qui objecta qu'il ne lui ressemblait pas. Tu sais ce que répliqua Picasso ?

    - Non.

    - Alors essayez de lui ressembler.

    ...

    "C'est bizarre, nous nous croyons tous plus malheureux que les autres."

    ...

    Tous les endroits sont des lieux de perdition. Quand on a l'intention de se perdre, on peut le faire n'importe où, c'est un choix personnel, l'endroit n'a rien à voir là-dedans (...).

    ...

    "Quand j'étais petite, j'imaginais l'avenir comme une promesse. Au lieu de ça, il s'est changé en menace. D'abord progressivement, puis tout d'un coup. Pourquoi ?"

    ...

    Les statistiques nous annnoncent le nombre d'individus que l'alcool tue. Mais personne n'est capable de dire combien il en sauve, telle est la vérité.

    L'alcool n'est pas la maladie : l'alcool, c'est le traitement. La maladie, c'est la vie. Quand on pense que la réalité marche, on n'a pas besoin de boire, mais quand on tremble sans savoir pourquoi, cela devient indispensable.

    ...

    "La vie est un état d'esprit"

    ...

    J'ai pensé que le secret des couples qui marchent réside peut-être dans le fait qu'ils parviennent, en vertu d'une combinaison de facteurs incontrôlables, à changer harmonieusement par de petits mouvements et des secousses simultanées leur permettant de marcher en toutes circonstances du même pas, donc côte à côte, jamais l'un derrière l'autre.

    ...

    "Je me demande parfois pourquoi tout le monde finit par tromper tout le monde mais refuse de rompre.

    - Et qu'est-ce que tu y réponds ? interroge Manu.

    - Je ne sais pas. Je crois que cela repose toujours sur la même raison : concilier un besoin et un désir. Le besoin de sécurité et le désir d'éprouver de nouvelles émotions."

    ...

    Vous croyez qu'il est possible de tomber amoureux de quelqu'un en l'espace de vingt minutes ? D'après moi, non. D'après moi, en général, on tombe amoureux en beaucoup moins de temps que ça.

    ...

    La souffrance ne suffit pas.

    Il faut éprouver de l'enthousiasme pour sa propre souffrance.

    ...

    (...) je vis parfois non comme un être humain mais comme un chercheur, l'existence est mon laboratoire et je suis moi-même une expérience.

    ...

    (...) un des trois secrets pour être heureux consiste à avoir la mémoire courte (...).

    ...

    Je pense aux être fragiles que nous sommes : un geste violent auquel nous avons assisté dans notre enfance peut nous harceler toute la vie. Un événement uniquement vu, non subi, peut influer sur nous en profondeur. Un épisode dont nous n'avons même pas été témoins peut nous changer définitivement.

  • Dalí par Baudoin

    culture,bande dessinée,bd,bio,littérature,livre,peinture,artÉditions Dupuis / Centre Pompidou - 160 pages

    Présentation de l'éditeur : À l'occasion de la grande rétrospective que le Centre Pompidou consacre à l'oeuvre de Salvador Dalí, Edmond Baudoin nous entraîne sur les traces de l'étrange et génial artiste, dont il parcourt la vie et l'oeuvre de son trait virtuose. Peintre légendaire et énigmatique, figure du surréalisme, ami de Buñuel et de Garcia Lorca, Salvador Dalí est considéré comme l'une des icônes de l'art du XXe siècle. S'invitant dans l'univers fantasque et débridé de Dalí, Baudoin nous en offre sa vision personnelle. Initiant un dialogue intime, par-delà le temps, avec ce créateur de génie, il nous offre un album rare, dont la parfaite cohérence entre le fond et la forme a valeur d'évidence.

    Ma note :

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    Album cartonné souple : 22 euros

    Un grand merci à mon ami Vincent pour ce joli cadeau de Noël, présent dans ma wish list sans qu'il ait jamais eu l'occasion de la consulter, ce qui prouve sa pertinence.

    Nietzsche, Schiele, Picasso, Thoreau, bientôt Gauguin, maintenant Dalí... Les bio-graphiques deviennent décidemment légion !

    Si habituellement les biopics du neuvième art sont de fidèles portraits chronologiques, Dalí par Baudoin est avant tout - comme son nom l'indique - une interprétation par le dessinateur de la vie et l'oeuvre de l'un des plus grands créateurs artistiques du XXe siècle. Une approche émotionnelle et psychanalytique atypique et passionnante qui n'en reste pas moins didactique.

    Pour ce faire, Baudoin se met en scène en compagnie d'une jeune femme et tous deux, dans un dialogue intimiste, s'interrogent. Car cette bd, à l'image de l'incipit "qui était ce type ?", n'est pas une réponse mais une magistrale question visant à répondre à l'énigme Dalí. En conciliant l'approche biographique traditionnelle au regard personnel, Baudoin livre un éclairage aussi original que captivant de l'excentrique peintre.

    Alors évidemment, cette foultitude de faits entremêlés d'interrogations et hypothèses personnelles sont autant de réponses qu'il est possible d'en donner au sujet d'une personnalité aussi complexe que celle de l'incomparable Salvador.

    Mégalo, fou, narcissique, paranoïaque, ambigü... Les épithètes sont nombreux. Quels qu'ils soient, l'on découvre avant tout un homme passionné, curieux insatiable, touche-à-tout. Difficile de faire un portrait de cet être multiple et torturé. Extravagant incontestablement. En quête de vérité, d'immortalité, désireux de s'émanciper de tout et de trouver sa voie, ce qu'il fera par le biais de sa fascinante méthode paranoïaque-critique ayant donné naissance à une oeuvre-reflet de l'inconscient unique, onirique, étrange, fantasque, suprenante, dérangeante, choquante... mais surtout, identifiable entre mille.

    Si, à l'issu de ce livre, le mystère demeure, il n'est en tout cas plus absolu et l'on comprend mieux l'un des artistes les plus populaires au monde. De son enfance à Gala en passant par ses acolytes et ses pérégrinations, un éclairage est donné sur sa vie mouvementée et l'on appréhende plus aisément son art cathartique et non-conformiste, intimement lié à ses blessures, ses obsessions, ses angoisses, ses contradictions.

    Outre la singulière construction narrative, le réel tour de force de Baudoin réside dans son dessin. Il parvient avec maestria à livrer une interprétation du trait et de l'univers du génie espagnol sans jamais l'imiter. Il le réinvente sans le dénaturer en s'appuyant sur les images emblématiques (montres molles, rhinocéros...) qu'il n'était tout bonnement pas concevable d'omettre. Cette mise en abyme fantaisiste loin de toute trahison lui permet d'être dans la justesse sans se départir de son identité propre. Ceux qui y verront une médiocre contre-façon n'auront rien compris.

    Mon seul regret, a priori, résidait dans l'absence quasi totale de couleurs, peu représentative à mon sens de Dalí. Mais si l'on considère a posteriori que les rares explosions chromatiques sont rattachées à Gala, muse entre toutes, le parti pris des aplats charbonneux parfaitement maîtrisés - marque de fabrique de l'auteur - prend tout son sens.

    Dalí par Baudoin est, en somme, une plongée graphique vibrante, enrichissante et insolite dans l'univers de l'homme à la drôle de moustache, qui prouve, si besoin était, que la bande dessinée est un met de choix et de poids tant du point de vue de la création artistique que de la ressource documentaire. Une oeuvre qui ravira à n'en pas douter le fans comme les béotiens de l'incontournable et très controversé mystique corpusculaire.

    Ils en parlent aussi : Benjamin, Sebso, Marie, David.

    Vous aimerez sûrement :

    Thoreau La vie sublime de A. Dan et Maximilien Le Roy

    Egon Schiele Vivre et mourir de Xavier Coste

    Nietzsche Se créer liberté de Maximilien Le Roy et Michel Onfray

    Olympe de Gouges et Kiki de Montparnasse de Catel & Bocquet

    En cuisine avec Alain Passard de Christophe Blain

    Brassens ou la liberté de Clémentine Deroudille et Joann Sfar

    Extraits :

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  • La Moselle de Florian Martinez

    Warum Éditions - 140 pagesla moselle.jpg

    Présentation de l'éditeur : La Moselle retrace les errances d'un être en marge, presque SDF, un peu fou, un peu asocial. Son périple à travers l'Est de la France commence par le suicide d'un compagnon de marche sur une autoroute. Le reste de cette histoire nous emmène à travers le passé du personnage et ses pérégrinations à la rencontre des gens ordinaires de la Lorraine, véritable Voyage au bout de la nuit contemporain, par un artiste au trait charbonneux et à l'écriture écorchée vive. Ce livre parle d'un sujet qui touche de plus en plus de gens, la mise à la marge. C'est un livre qui parle des gens comme tout le monde qui se retrouve de plus en plus « en dehors » sans pouvoir rentrer dans la société et qui en ont de moins en moins envie.

    Ma note :

    culture,citation,littérature,livre,roman,etats-unis

    Album cartonné souple : 20 euros

    Un grand merci à Babelio et aux Éditions Warum pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir cette bande dessinée.

    La Moselle avait a priori tout pour me plaire : une bande dessinée, déjà ; promue par une maison d'édition atypique, ensuite. En effet, Warum prend le parti de publier des auteurs que personne ne veut éditer soit parce qu'ils n'ont pas encore assez de talent, soit parce que leurs projets ne ressemblent en rien à ce qui se fait dans la BD actuelle et que de fait il y a trop d'incertitudes, notamment en termes de vente. Une audace éditoriale prometteuse laissant présager de découvertes originales, novatrices, éloignées des codes du genre. Malheureusement, l'expérimental n'est pas toujours gage de réussite...

    Dans La Moselle, j'ai immédiatement trouvé le dessin très déplaisant. Malgré quelques décors et perspectives laissant transparaître un réel talent d'observation et de reproduction, l'ensemble est complètement négligé et donne l'impression que l'auteur s'est contenté de vagues esquisses, de quelques crayonnés bâclés. Comme si le dessin n'était pas sa priorité. Plutôt gênant pour un roman graphique...

    J'aurais pu passer outre si le contenu m'avait séduite. Mais là encore, je suis restée perplexe du début à la fin. Les personnages sont complètement décalés voire déjantés et leurs façons d'agir ou de penser restent incompréhensibles. C'est sombre, désespéré... mais surtout, sous couvert d'aborder les thématiques de l'exclusion, de la marginalité, ça n'a ni queue ni tête. L'underground original n'a d'intérêt que s'il a du sens, mais ici, force est de constater que le fond comme la forme sont totalement fantaisistes, dans l'acception négative du terme. Concernant ce projet, la seule justesse de l'auteur est à mes yeux dans la conception qu'il a de l'univers de son oeuvre : "un monde autistique, froid, hermétique et vide".

    L'ambition de Florian Martinez de s'exprimer sur l'incompréhension entre les êtres est, de manière relative, aboutie puisque je n'ai absolument rien compris à ce qu'il a essayé de dire. Les situations se suivent, sans lien apparent et le sens profond m'a échappé du début à la fin. Bref, grosse déception et interrogation absolue sur le pourquoi de l'oeuvre et le comment de l'édition.

    Ils en parlent aussi : Filou 49, David Fournol, Jostein.

    Vous aimerez sûrement :

    Blast de Manu Larcenet (Grasse carcasse, L'apocalypse selon saint Jacky, La tête la première)

    La rue des autres de Violaine Leroy

    Une âme à l'amer de Jean-Christophe Pol et Albertine Ralenti

    Fables amères de Chabouté

    Le bar du vieux Français de Stassen et Lapière

    Vacance de Cati Baur

    Extrait :

    Parfois, je crois que je suis résigné...

    Mais en fait, j'ai peur.

  • Madame Hemingway de Paula McLain

    madame hemingway.jpgÉditions Buchet/Chastel / Livre de poche - 500 pages

    Présentation de l'éditeur : Chicago, octobre 1920. Hadley Richardson a 28 ans et débarque du Missouri lorsqu’elle fait la connaissance d’un jeune homme de 20 ans, revenu blessé de la Grande Guerre, Ernest Hemingway. Après un mariage éclair, ils embarquent pour la France et se retrouvent à Paris au cœur d’une « génération perdue » d’écrivains anglo-saxons expatriés – Gertrud Stein, Ezra Pound, James Joyce, Scott Fitzgerald… Rive gauche, entre l’alcool et la cocaïne, la guerre des ego, les couples qui se font et se défont et la beauté des femmes, Ernest travaille à son premier roman : Le soleil se lève aussi, qui lui apportera consécration et argent. Mais à quel prix ? Hadley saura-t-elle répondre aux exigences et aux excès de son écrivain de mari ? Pourra-t-elle rester sa muse, sa complice, son épouse ?

    Ma note :

    culture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unisculture,citation,littérature,livre,roman,etats-unis

    Broché : 24,35 euros

    Poche : 7,60 euros

    Ebook : 7,99 euros

    Un grand merci aux Éditions du Livre de poche pour m'avoir offert l'opportunité de découvrir ce livre.

    J'ai horreur d'Hemingway ! J'ai beau tenter et retenter, rien à faire, je n'aime pas son écriture. Être considéré comme l'un des géants des lettres américaines n'épargne nullement de jamais faire l'unanimité. En cela, j'ai découvert - il n'y a pas de hasard - rejoindre mon auteur préféré, John Irving, également insupporté par ce style qui, sous couvert de retour à l'essentialité de l'écriture, n'appelle pas un chat un chat, ne dit jamais clairement les choses.

    Pourquoi donc choisir de lire Madame Hemingway ? Primo, parce que ce n'est pas de lui - ah ah. Segundo, parce que le livre prend le parti de se concentrer sur Madame et que je suis une inconditionnelle des destins de femmes. Ensuite et c'est étrange, comme pour l'autre célèbre couple de la Génération perdue, les Scott Fitzgerald, si je ne goûte pas l'oeuvre de ces monstres littéraires, j'adore en revanche me plonger dans leurs vies. Indépendemment de la qualité de leurs oeuvres à l'aune de ma propre subjectivité, je suis fascinée par l'existence des artistes - des personnalités illustres en général - qui semblent sucer la substantifique moelle de la vie, aimer et souffrir mieux que personne et dont les gestes les plus ordinaires paraissent dix mille fois plus exhaltants que ceux du commun des mortels.

    Bien que romancées, ces biographies brodées sont fidèlement bâties autour des éléments d'histoire réels des personnages célèbres qu'elles mettent en scène. L'avantage des libertés romanesques étant d'appréhender le sujet de manière plus agréable qu'un ouvrage purement factuel. Ici donc, l'on découvre Ernest avant qu'il soit Hemingway par le prisme d'Hadley Richardson, première de ses quatre épouses, première à avoir cru en lui et ayant contribué à le révéler ; à lui-même, au monde entier.

    C'est toute l'intimité d'un couple fusionnel qui est dévoilée dans ce roman : celle d'un jeune homme de vingt ans, ambitieux et inspiré mais aussi profondément transformé par la guerre et celle d'une femme de presque trente ans qui ne pouvait espérer mieux dans son existence morne que d'être ériger au rang de muse.

    Mais l'intensité de cette relation n'a d'égale que celle de sa fin annoncée. Comment supporter éternellement les humeurs d'un homme dévasté par la guerre (et surtout bipolaire non diagnostiqué) dans les yeux duquel elle voit cette lueur du regard de son père suicidé ? Comment surmonter les assauts d'une époque vibrante et excessive ? Comment rivaliser avec ces modernes garçonnes séductrices ? Comment concurrencer les sirènes du succès ?

    Paula McLain entraîne le lecteur à la suite d'Hadley, elle-même à la suite de Papa Hem, à ce moment charnière où tout va commencer pour lui. De Schruns en Autriche à Pampelune en passant par le sud de la France ou encore et surtout au coeur du Paris littéraire des Années folles envahi par les écrivains anglo-saxons exilés qui se côtoient autant qu'ils se confrontent (Stein, Pound, Joyce, Fitzgerald...), l'on observe les couples qui se font, se défont, embrumés par les vapeurs d'alcool et les codes changeants des amours revisitées. Entre séquelles psychologiques de la Grande Guerre et émulation de la Rive Gauche, l'on découvre un Hemingway torturé, égocentré, parfois tendre, souvent cruel, à la hauteur de ce que l'on imagine ; mais surtout le destin d'une femme, amie, amante, mère, inspiratrice qui sacrifiera beaucoup d'elle-même pour affronter les affres de la création du grand amour qui l'aura sauvée et la perdra. La puissance de ce récit féminin est renforcée par les quelques chapitres en italique sous la plume, dans les pensées de l'écrivain aux carnets Moleskine.

    Après lecture, je n'ai pas tellement plus de sympathie pour Hemingway, voire un peu moins... Je vais pourtant me lancer dans Paris est une fête qui prend depuis trop longtemps la poussière dans ma bibliothèque et dont Paula McLain s'est largement inspirée. Parce que Madame Hemingway m'a tellement transportée que j'ai envie de rester dans le sillage de ce couple phare d'une époque parisiano-artistique tourbillonnante. Cette course à l'idéal, à la perfection, à la vérité, dans la vie comme dans l'oeuvre - quête que l'on retrouve chez nombre de couples d'artistes - est tout bonnement envoûtante.

    Bref, Madame Hemingway est l'un des titres poche phares de cette rentrée littéraire d'hiver, que l'on dévore avec délice et que l'on regrette de finir trop vite.

    Ils en parlent aussi : Gérard Collard, Virginie, Lili Galipette.

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    Extraits :

    J'ai eu beau essayer de guérir de Paris, il m'a bien fallut admettre un jour qu'on ne s'en remet pas.

    ...

    Il disait souvent qu'il était mort à la guerre, l'espace d'un instant ; que son âme avait quitté son corps comme un mouchoir de soie se serait échappé de sa poche de poitrine et flotterait dans les airs. Elle était revenue sans qu'on la rappelle et je me demandais souvent si écrire, pour lui, n'était pas un moyen de savoir que son âme était bien là en fin de compte, de retour à sa place. Une façon de se dire à lui-même, sinon à quelqu'un d'autre, qu'il avait vu ce qu'il avait vu, ressenti ces choses terribles, mais qu'il était vivant quand même. Qu'il avait rendu l'âme, mais qu'il n'était plus mort.

    ...

    Il y avait des gens intéressants partout alors. Les cafés de Montparnasse en étaient pleins, des peintres français, des danseurs russes, des écrivains américains.

    ...

    Tout le monde ne croyait pas au mariage à l'époque. Se marier signifiait que vous aviez foi dans l'avenir et aussi dans le passé - que l'histoire, la tradition et l'espoir pouvaient rester soudés pour vous élever. Mais la guerre était venue qui s'était emparée de tous le garçons bien, de notre foi aussi. Il ne restait que l'instant présent, qu'à s'y jeter sans penser au lendemain, et encore moins à toujours. Pour vous empêcher de penser, il y avait l'alcool, un océan d'alcool, et tous les vices habituels et bien assez de cordes pour vous pendre. Mais un petit nombre d'entre nous, très peu en fin de compte, ont parié sur le mariage contre toute attente. Et, sans vraiment me voir comme une chose sacrée, je sentais bien que ce que nous vivions était rare et authentique - et que nous étions en sécurité dans ce mariage que nous avions construit et construisions encore chaque jour.

    ...

    Je pensais me marier ou me trouver un métier comme mes condisciples. Elles étaient dévenues de jeunes mères soucieuses, institutrices, secrétaires ou conceptrices-rédactrices publicitaires en herbe, comme Kate. Quelle que soit leur situation, elles vivaient leurs vies, se lançaient, faisaient leurs propres erreurs. Moi, sans savoir pourquoi, j'étais restée en rade, coincée quelque part - bien avant la maladie de ma mère - et je ne savais pas très bien quoi faire pour me libérer.

    (...) C'était terrible de se sentir aussi vide, comme si je n'étais rien. Pourquoi n'arrivais-je pas à être heureuse ? Et d'ailleurs, c'était quoi, au juste, le bonheur ? Pouvait-on le feindre, comme le suggérait Nora Bayes ? Pouvait-on le forcer comme un bulbe de fleur au printemps dans sa cuisine, ou se frotter contre lui à une soirée à Chicago et l'attraper comme un rhume ?

    ...

    Je n'avais jamais rencontré quelqu'un d'aussi vibrant et plein de vie. C'était de la lumière en mouvement. Il n'arrêtait pas de bouger - ou de penser, ou de rêver, semblait-il.

    ...

    Je n'ai pas appris à nager, ni couru ni joué dans le parc comme le faisait mes amis. Non, moi je lisais des livres, bien au chaud dans le fauteuil du petit salon, près de la fenêtre aux tentures bordeaux, baignant dans la lumière colorée des vitraux. Au bout d'un certain temps, j'ai cessé de lutter, même intérieurement, contre le calme qui m'était prescrit. Les livres pouvaient être une aventure extraordinaire. Je restais donc sous ma couverture, remuant à peine, et nul n'aurait pu deviner qu'avec ces histoires, mon esprit galopait, mon coeur s'emballait. Je pouvais disparaître dans n'importe quel univers sans que personne s'en aperçoive, là, pendant que ma mère aboyait ses instructions aux domestiques ou recevait ses déplaisantes amies.

    ...

    (...) et je sortis de la pièce pour ouvrir l'enveloppe. Elle était aussi froissée et chiffonnée que si elle était restée des jours dans sa poche - et j'aimais déjà ça, quoi qu'elle contînt. Une fois tranquille, réfugiée dans la salon à côté de mon piano, je découvris qu'à l'intérieur les pages aussi étaient froissées et griffonnées à l'encre noire. Chère Hasovich - commençait-elle - Vous dans ce train, moi ici, et tout plus vide maintenant que vous n'êtes plus là. Dites-moi, êtes-vous réelle ?

    ...

    Allez vous enfin débarquer ici pour me faire partager un peu de cette fichue réalité que vous êtes ?

    Ses lettres arrivaient froissées, chiffonnées, absolument délicieuses, parfois deux, trois par jour.

    (...) J'étais déchirée entre le désir de savoir si je pouvais me fier à Ernest et l'envie de rester suffisamment aveugle pour ne rien changer à la situation existante. Ses mots avaient déjà une telle importance pour moi - trop d'importance. Chacune de ses lettres me faisait l'effet d'un remontant, lui écrire aussi, d'ailleurs, (...).

    ...

    Lorsqu'il fut de tout son poids sur moi et que je sentis chaque bosse et contour du toit contre mes épaules et mes reins à travers les couvertures, j'éprouvai un bonheur aussi pur qu'extrême, un sentiment que je savais gravé à jamais dans ma mémoire. C'était comme si nous nous pressions l'un contre l'autre jusqu'à ce que ses os passent dans les miens et que nous ne fassions plus qu'un, fût-ce de manière fugitive.

    ...

    "J'espère qu'on aura la chance de vieillir ensemble, de devenir comme ces couples que l'on croise dans la rue, mariés depuis si longtemps qu'ils ont fini par se ressembler à s'y méprendre. Qu'en dis-tu ?

    - J'adorerais te ressembler, répondis-je. J'adorerais être toi."

    Je n'avais jamais rien dit qui fût plus vrai. Je serais volontiers sortie de ma peau pour entrer dans la sienne cette nuit-là car je croyais que c'était cela, l'amour.

    ...

    Écrire à temps partiel et ne pas percer était une chose, mais maintenant il se consacrait à l'écriture, il y travaillait tous les jours et ça ne marchait toujours pas. Qu'est-ce que cela augurait de l'avenir ?

    ...

    Tellement paumé, avait-il dit, et je l'avais vu dans son regard, qui me rappelait celui de mon père. Qu'en était-il au juste ? Ces accès étaient-ils liés à ce qu'il avait vécu pendant la guerre ? Ses souvenirs venaient-ils le hanter de temps à autre ou bien était-ce plus personnel ? Cette tristesse faisait-elle partie d'Ernest, de la même façon qu'elle avait été fatale à mon père ?

    ...

    C'est fou ce que nous étions naïfs, ce soir-là. Nous nous cramponnions l'un à l'autre, faisions des promesses impossibles à tenir et que nous n'aurions jamais dû faire. C'est cela aussi, l'amour, parfois. Je l'aimais déjà plus que je n'avais jamais aimé quiconque. Je savais qu'il avait terriblement besoin de moi et je voulais qu'il continue à avoir besoin de moi, pour toujours.

    ...

    Anderson nous avait recommandé Montparnasse, mais c'était au-dessus de nos moyens, de même que les autres quartiers à la mode. Nous habitions donc le vieux Paris, dans la cinquième arrondissement, loin des bons cafés et des restaurants à touristes, grouillant au contraire de Parisiens de la classe ouvrière, avec leurs charrettes, leurs boucs, leurs paniers de fruits et leurs mains tendues pour ceux qui en étaient réduits à mendier.

    ...

    "On s'en souviendra. On dira un jour que le son de cet accordéon fut celui de notre première année à Paris.

    - L'accordéon, les putes et les haut-le-coeur, renchérit-il. C'est notre musique."

    ...

    (...) le processus était parfois lent et douloureux. Il lui arrivait fréquemment de rentrer à la maison l'air épuisé, vaincu, comme s'il avait passé la journée à se colleter avec des sacs de charbon et non avec une phrase à la fois.

    ...

    "Les meilleurs ne croient plus à rien, les pires se gonflent de l'ardeur des passions mauvaises."

    William Butler Yeats, The Second Coming

    ...

    Pendant que Stein parlait, le visage d'Ernest se décomposa, puis il se reprit. Elle avait mis le doigt sur quelque chose que lui-même avait récemment commencé à comprendre, la nécessité d'aller à l'essentiel, vers une langue aussi dépouillée que possible.

    "Quand vous vous y remettrez, ne gardez que l'essentiel."

    Il approuva en rougissant légèrement, et je pouvais presque l'entendre enregistrer ce conseil dans sa tête et l'ajouter à celui de Pound. "Éliminez tout ce qui est superflu, lui avait-il dit. Méfiez-vous des abstractions. Ne dites pas au lecteur ce qu'il doit penser. Il faut que l'action parle d'elle-même."

    ...

    "Pendant notre guerre - il marque un temps pour faire un signe de tête à Ernest -, quand la ligne de front allait jusqu'à la Manche, il y avait des hommes qui obtenaient de courtes permissions pour aller prendre le thé chez eux. A leur retour, ils reprenaient leur baïonnette et leur masque à gaz, et ils s'y recollaient avec encore un goût du biscuit dans la bouche.

    - Impossible de se remettre d'une telle rupture, dit Ernest. La tête ne suit pas. On reste coincé dans un endroit ou dans un autre, ou quelque part entre les deux. Et là, c'est le début de la dépression.

    ...

    On ne pouvait pas tabler sur la mémoire. Le temps n'était pas fiable, tout se dissolvait et mourait - même et surtout si cela avait les apparences de la vie. Comme le printemps.

    ...

    Il appartenait à la sphère créative, moi pas, et je ne savais pas si quelque chose pourrait venir changer cela un jour. Alice semblait s'accomoder plus facilement de son rôle de femme d'artiste, se consacrant totalement à l'ambition de Gertrude, mais peut-être avait-elle juste pris le pli et appris à mieux dissimuler sa jalousie avec le temps. (...) Nous étions là, tous les deux, me dis-je. Tout était beau, merveilleux. Il me suffisait d'en être consciente, d'en profiter, de m'en réjouir. C'était ce que j'allais faire. Essayer, en tout cas.

    ...

    Lorsqu'on gagnait, on buvait du champagne, parfois aussi quand on perdait, parce que nous étions heureux d'être là et d'y être ensemble, et d'ailleurs, l'argent importait peu. On n'en avait jamais suffisamment pour qu'en perdre puisse faire une réelle différence.

    ...

    Nous avons fait griller mes trois truites sur le feu avec des piques, en même temps que la demi-douzaine pêchée par Chink et Ernest.

    "Je préfère les miennes, affirmai-je en léchant le sel que j'avais sur les doigts.

    - Moi aussi, je préfère les tiennes", renchérit Ernest, et il ouvrit une autre bouteille de vin tandis que le ciel s'adoucissait et que le soir tombait.

    ...

    J'avais promis à maintes reprises de ne pas m'interposer entre son travail et lui, surtout au début de notre mariage, alors que je voyais sa carrière comme si c'était la mienne et croyais que c'était mon rôle et même mon destin de l'aider à faire son chemin. Mais, de plus en plus, je me rendais compte que je n'avais pas conscience de la portée de ces promesses.

    ...

    "Ce que tu fais est nouveau, lui dit un jour Pound, dans son atelier. Ne l'oublie pas quand ça commence à être douloureux.

    - Ce qui est douloureux, c'est d'attendre.

    - L'attente donne à l'oeuvre le temps de mijoter jusqu'à être réduite à sa plus simple expression. Ce qui est essentiel, sans compter que la souffrance est utile à tout le processus."

    ...

    Ce fut la fin du combat d'Ernest avec l'apprentissage et la fin d'autres choses également. Il ne serait plus jamais inconnu. Mais nous ne serions plus jamais aussi heureux.

    ...

    Le voir devenir précisément le genre d'artiste qui lui donnait des boutons deux ans auparavant ne manquait pas de sel, mais c'était aussi un peu douloureux pour moi. Il me manquait et je n'étais pas certaine de toujours le reconnaître, mais je ne voulais pas non plus le retenir. Pas au moment où ça commençait enfin à marcher pour lui.

    Ernest était en train de changer, mais Montparnasse aussi.

    ...

    N'empêche, j'ai la nostalgie des gens honorables et bons d'avant, qui se contentaient d'essayer de faire quelque chose de leur vie. En toute simplicité, sans faire de tort à personne.

    ...

    - Pas facile de savoir comment mener sa vie, n'est-ce pas ?

    ...

    Scott pouvait se soûler affreusement, à en devenir insupportable, Ernest pouvait s'en prendre cruellement à quelqu'un qui l'avait beaucoup aidé et aimé - mais là, devant leur patient, rien de tout cela ne comptait plus. Finalement, pour l'un comme pour l'autre, il n'y avait que le patient sur la table d'opération, et le travail, le travail, le travail.

    ...

    - On fait sa vie avec quelqu'un, on aime cette personne et on croit que ça va suffire. Mais ce n'est jamais suffisant, n'est-ce pas ?

    - Comment savoir ? L'amour, je ne sais plus ce que c'est. Je voudrais juste pouvoir ne plus rien ressentir pendant quelques temps. Crois-tu qu'on puisse y arriver ?

    - C'est à ça que sert le whisky.

    ...

    Tu m'as changé plus que tu ne l'imagines, et tu feras toujours partie de moi. C'est une des choses que tout cela m'aura apprises. On ne perd jamais vraiment les gens qu'on aime.

    ...

    Ensemble, nous faisions tout, puis nous le flanquions en l'air.

    ...

    Cet homme était une véritable énigme, en fin de compte - bon, fort, faible et cruel à la fois. Un ami incomparable et un salopard. Finalement, tout était vrai à son sujet.